Koivurova, T. et Kopra, S. (2020). Chinese policy and presence in the Arctic

Chinese Policy and Presence in the Arctic | Brill

Koivurova, T. & Kopra, S. (2020). Chinese policy and presence in the Arctic. Leiden/Boston : Brill/Nijhoff.


Nous vivons dans un monde caractérisé par l’affirmation économique et politique d’une Chine de plus en plus sûre d’elle-même. Bousculant ainsi l’ordre mondial, la Chine est fortement scrutée dans les médias occidentaux, généralement avec une image négative. Les politiques de la Chine dans l’Arctique induisent le même type de discours. Depuis quelques années, de nombreux articles de presse et textes d’analystes prédisent un regain de tension dans l’Arctique, dans ce qui serait une course à l’appropriation des espaces maritimes. Dans cette course, la Chine chercherait à se poser en acteur incontournable. Par ailleurs, il est vrai que le monde chinois regorge d’articles universitaires et de reportages médiatiques qui tentent de justifier les intérêts de la Chine dans l’Arctique ou de se défendre des vues alarmistes de l’Occident.  Ce qui manque, dans une large mesure, c’est une évaluation sereine des activités de la Chine dans l’Arctique, des priorités politiques de Pékin et des moyens mobilisés pour y parvenir.

L’ouvrage Chinese Policy and Presence in the Arctic, de Timo Koivurova and Sanna Kopra, s’efforce de développer une telle analyse. Il y a de nombreux autres ouvrages dans la même veine, car l’intérêt et les craintes suscités par les regards de la Chine dans l’Arctique ont également suscités de nombreux travaux universitaires sur la question. Rien de fondamentalement novateur donc dans cet ouvrage. L’objectif y est de proposer « un compte rendu complet de la contribution diplomatique, économique, environnementale, scientifique et stratégique de la Chine à la région arctique » (p.2), et de « mieux faire comprendre les intérêts polaires de Pékin et son influence potentielle sur l’avenir de la région ». Ce sont là des objectifs raisonnables et pertinents. Cependant, pour un ouvrage scientifique, on aurait pu s’attendre à une introduction davantage étoffée sur le plan théorique et conceptuelle, et rendant mieux compte de la littérature existante. A sa décharge, ce livre est tiré d’un rapport soumis au Parlement finlandais, ce qui explique probablement pourquoi ces aspects théoriques sont absents de l’introduction, et pourquoi tout un chapitre (chapitre 7) est consacré au cas particulier finlandais, sans mise en perspective régionale particulière.

La chapitre 2, au contraire très général, présente une vue d’ensemble de l’essor de la Chine dans un monde en mutation. Ce chapitre offre un aperçu de sujets très larges – les développements socio-économiques et politiques récents en Chine et leur impact sur la politique étrangère chinoise; la tension croissante entre les États-Unis et la Chine; et l’évolution des intérêts économiques de la Chine à l’étranger. L’auteur du chapitre souligne que Pékin est désormais désireux de devenir un fabricant de normes internationales (norm maker), plutôt qu’un disciple silencieux des normes occidentales (norm taker). Il est certes utile de replacer ainsi la trajectoire politique de la Chine en Arctique dans un contexte plus global. Néanmoins, cet objectif pourrait être plus explicite et davantage centré sur la politique étrangère de la Chine, alors que plusieurs publications récentes relativisent justement cet intérêt chinois pour l’Arctique, à tout le moins le replacent dans le cadre d’une stratégie d’affirmation générale de la Chine (Pursiainen et al, 2021).

Le chapitre 3 porte spécifiquement sur l’avènement de la politique arctique de la Chine. La Chine a publié son tout premier livre blanc de politique arctique le 26 janvier 2018.  Une intéressante section analyse la perception des États arctiques pour cet intérêt chinois, à l’image de travaux déjà publiés (Lackenbauer et al, 2018). Cette section souligne la diversité des perceptions à l’endroit de la présence de la Chine dans l’Arctique. Le livre expose comment les États-Unis sous l’administration Trump ont été plus incisif et inquiets ces dernières années, tandis que la Russie et la Chine ont opéré un rapprochement stratégique, largement favorisé par les sanctions occidentales qui ont suivi la guerre en Ukraine. De fait, il serait superficiel de conclure que la Russie et la Chine ont forgé une alliance solide : il s’agit avant tout d’une collaboration opportuniste, le résultat d’une convergence d’intérêts contemporaine. Ce chapitre 3 propose une très bonne analyse de ces discours et points de vue et permet de relativiser les analyses alarmistes sur un futur bloc sino-russe.

Le chapitre 4 porte sur la politique de la Chine et la recherche scientifique arctique. C’est un aperçu plutôt qu’une analyse approfondie de la diplomatie scientifique chinoise dans la région. Le chapitre souligne la création, en 2013, du Centre de recherche sino-nordique sur l’Arctique (CNARC) par quatre institutions chinoises et six institutions nordiques. Ce chapitre met bien en valeur les différentes collaborations scientifiques bilatérales entre la Chine et les États de l’Arctique, tant il est vrai que la coopération scientifique et la recherche constituent le cœur même de cette diplomatie scientifique au cœur des relations politiques en Arctique et en Antarctique.

Le chapitre 5 traite des changements climatiques en environnementaux et leurs conséquences en Arctique, et met l’accent sur l’attitude de la Chine. La Chine affirme vouloir négocier des réductions d’émissions de gaz à effet de serre à l’ère de l’Accord de Paris. Au-delà du jeu politique des négociations climatiques multilatérales, le chapitre fait bien ressortir que la Chine mobilise le changement climatique comme une justification-clé de son engagement dans l’Arctique, en soulignant les impacts directs des changements climatiques en Arctique sur les paramètres climatiques du nord de la Chine.

Le chapitre 6 expose la dimension économique de la politique chinoise en Arctique ; il est au cœur du propos puisque la présence de la Chine s’incarne en Arctique principalement à travers des projets à caractère économique, lesquels suscitent également leur lot de vues contrastées. Le chapitre propose un tableau des relations économiques de la Chine avec la Russie, les États-Unis et le Canada, ainsi qu’avec les États scandinaves et la Finlande. En outre, il décrit les secteurs clés des activités économiques de la Chine dans l’Arctique: le transport maritime, les hydrocarbures, l’exploitation minière et le tourisme. Le chapitre revient aussi sur les préoccupations des États de l’Arctique concernant les investissements chinois et la coopération économique. Le chapitre propose un tour d’horizon assez complet. On aurait cependant aimé en savoir davantage sur la forme, le déploiement des projets chinois, sur leur ampleur, sur les freins qui parfois les limitent, comme la lourdeur des procédures de concertation imposées par le Canada. Comment se déploie la stratégie de transport maritime de la Chine, et comment rendre compte du décalage entre les discours enthousiastes et le faible engouement des entreprises de transport maritime chinoises ? (Beveridge et al, 2016). Quels pays, quels secteurs miniers sont plus particulièrement visés ? S’agit-il d’une stratégie concertée ou les compagnies minières chinoises décident-elles de manière autonome de leurs marchés cibles ? autant de questions qui ne sont que trop rapidement abordées. Enfin, le chapitre 7 propose une analyse plus spécifiquement consacrée aux relations sino-finlandaises.

Bref, un livre honnête, qui s’efforce d’analyser les composantes et les enjeux de la politique arctique de la Chine. Sans conclure, l’ouvrage ne propose pas d’analyse synthétique ; mais il présente les principaux éléments avec une rigueur relative. On peut regretter la répétition de certaines sources pour certains passages, et une analyse pas assez approfondie et détaillée dans le domaine économique, mais les aspects politiques sont intéressants et documentés.

Références

Beveridge, L.; M. Fournier, F. Lasserre, L. Huang, P.-L. Têtu (2016). Interest of Asian shipping companies in navigating the Arctic. Polar Science 10(3):404-414.

Lackenbauer, P. W., Lajeunesse, A., Manicom, J., & Lasserre, F. (2018). China’s Arctic ambitions and what they mean for Canada. Calgary: University of Calgary Press.

Pursiainen, C., Alden, C., & Bertelsen, R. (2021). The Arctic and Africa in China’s Foreign Policy: How Different Are They and What Does This Tell Us?. Arctic Review on Law and Politics12, 31-55.

Frédéric Lasserre

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