Bertrand Badie (2020). Inter-socialités: le monde n’est plus géopolitique. Paris : CNRS Éditions.

Recension

Dans cet ouvrage, le politologue Bertrand Badie expose sa vision de relations internationales où les acteurs non étatiques prennent le pas sur les États. Autrefois, le politique était l’apanage des États et la politique mondiale reflétait uniquement, estime l’auteur, les décisions des gouvernements, alors que le social demeurait variable négligeable. La donne serait désormais inversée. De plus en plus, le politique serait instable, incertain, et le social doté des capacités les plus fortes. Ce serait un changement paradigmatique majeur : les convergences de mouvements sociaux seraient alors en train d’orienter l’histoire, en lieu et place des décisions prises dans les capitales, des coopérations et des rivalités entre États.

Cette analyse de Bertrand Badie repose notamment sur les grands mouvements sociaux de l’automne 2019 qui, d’Alger à Bagdad en passant par Hongkong, La Paz ou Santiago, ont parcouru le globe. L’interdépendance de ces expressions collectives serait manifeste selon l’auteur, et elles se renforceraient mutuellement. C’est la coalescence, la fédération de tous ces mouvements sociaux de protestation que Bertrand Badie appelle l’intersocialité, désormais une force majeure selon lui dans la marche du monde.

« L’intersocialité ne cesse de replacer l’humain au centre du jeu international alors que celui-ci était encore naguère laissé aux seuls monstres froids. Elle est même redevenue le sujet principal des relations internationales, renvoyant la géopolitique à son simplisme d’antan, désormais combiné à une naïve désuétude », écrit Bertrand Badie dans cet ouvrage, où il expose sa vision de relations internationales « devenues de plus en plus inter-sociales, loin des simplismes géopolitiques ». Ainsi, le monde aurait radicalement changé de grammaire. Définie lors de la paix de Westphalie, qui mettait fin au carnage de la guerre de Trente Ans (1618-1648), cet ordre mondial des relations internationales reposait sur la souveraineté des États, et se traduisait par le monopole, selon les analyses et en pratique largement vérifié, de l’action politique entre les mains de ces États sur la scène internationale. En 1945, l’ordre international post-guerre mondiale reposait encore très largement sur la puissance des États, notamment militaire. Avec la fin de la guerre froide et la mondialisation, tout a changé.

Les acteurs non étatiques – multinationales, plates-formes numériques, ONG, villes et mouvements sociaux – prennent toujours plus d’importance. Déjà ébranlée par la montée en puissance du Sud et des pays émergents, la scène mondiale devient plus complexe. On assisterait donc à l’émergence d’un nouvel ordre mondial dans lequel les États seraient dépossédés de leur préséance, forcés de partager la capacité d’action politique avec des acteurs non-étatiques, multinationales certes, mais aussi mouvements sociaux aux revendications multiples.

L’idée est intéressante et le propos, nourri de nombreuses réflexions et illustrations. Érudit, l’auteur développe un argumentaire qui expose clairement le poids politique croissant d’acteurs jusqu’à récemment peu considérés dans les analyses de relations internationales.

C’est là un premier point de critique : est-ce à l’émergence d’un nouvel ordre mondial que l’on assiste, ou simplement à la faillite d’une lecture, d’une analyse des relations internationales très centrée sur l’État comme seul acteur pertinent ? Car cette idée que cette scène internationale ne rassemble pas que les États, mais aussi des entreprises, des organisations, des ONG, des mouvements sociaux n’a rien de novatrice : on la trouve déjà sous la plume de nombreux auteurs, sociologues, géographes, ou politologues dont le modèle d’analyse a depuis longtemps dépassé le modèle réaliste en relations internationales. Alors, nouvel ordre mondial en gestation, ou faillite d’un modèle d’analyse dépassé ?

Certes, l’ampleur et la vigueur des mouvements de contestation sociale est frappante en 2019-2020 et mérite intérêt et attention : ces mouvements sont-ils là pour durer ? reposent-ils sur une conjonction fortuite d’événements isolés, ou traduisent-ils en effet l’émergence de dynamiques sociales fortes avec lesquelles les États devront compter, alimentées par les frustrations de populations envers les échecs sociaux et les peurs induites par la mondialisation, sentiments exacerbés désormais par la pérennisation des « faits alternatifs » rendant tout argumentaire raisonné a priori contesté dans ses fondements mêmes.  Mais cet effet induit de la mondialisation, ici encore, n’est pas une idée neuve : cela fait plusieurs années que des sociologues et politologues annoncent des lendemains qui déchantent et le repli de populations marginalisées ou nourrissant la représentation d’avoir été dupées par les gouvernements du fait de politiques économiques attribuées à l’intégration dans la mondialisation (Fritz, 2002 ; Ghorra-Gobin & Reghezza-Zitt, 2016; Cox, 2017).

S’agit-il de phénomènes nouveaux ? L’auteur marque l’avènement des phénomènes de contestation sociale à 2019; il les mentionne mais les mouvements de contestation du printemps arabe, à partir de 2011, ont aussi eu des impacts politiques majeurs, en Afrique du Nord et au Proche-Orient. En 1989, ce sont des mouvements sociaux qui ont conduit à l’effondrement du mur de Berlin, à la chute des démocraties populaires puis en 1991, par effet ricochet, de l’Union soviétique, bouleversement majeur sur la scène internationale et qui a engendré le mythe, pourtant largement répandu à l’époque au sein de l’intelligentsia occidentale, de la fin de l’Histoire promue par Francis Fukuyama.

C’est là un dernier point de critique, plus théorique cette fois-ci : déduire de la présentation de l’émergence de mouvements sociaux forts, que le « monde n’est plus géopolitique ». C’est qu’au mythe de la fin de l’Histoire de Francis Fukuyama, né dans le bouillonnement de la fin d’un ordre mondial en 1991, fait écho le mythe de la « fin des territoires » promu par Bertrand Badie dès 1995, et qu’il mobilise à nouveau comme cadre théorique pour cette analyse.

Pour l’auteur, l’émergence de nouveaux acteurs forts sur la scène internationale traduit la fin de la nature géopolitique des relations internationales, sous l’effet d’une double erreur : tout d’abord, croire que la géopolitique est le synonyme de relations de pouvoir entre États; et, par ailleurs, croire que l’espace et le territoire ne comptent plus. La géopolitique est l’étude des relations de pouvoir qui portent sur des territoires ; cette acception suppose l’existence d’acteurs autres que les États et ne réduit pas les enjeux politiques sur la scène internationale aux rivalités interétatiques, comme dans le modèle réaliste. Il faut sortir de ce paradigme réaliste réducteur, avant de clamer la fin de la pertinence de l’analyse géopolitique. Ensuite, les transformations, majeures et réelles, induites par les technologies de l’information ont certes profondément modulé les relations des acteurs politiques et économiques au territoire, mais n’ont certainement pas effacé ce dernier. Le rôle décisif de la logistique et du choix de la localisation de centres de production et de distribution, dans le domaine économique, confirment la permanence de l’importance du territoire (Lasserre, 2000); tandis que sur le plan politique, la récurrence du facteur territorial dans les conflits souligne qu’il est vain de lire la fin des territoires dans l’équation politique du monde.

En conclusion, on souscrira à l’analyse de l’auteur qui estime que « la guerre n’est plus une confrontation d’intérêts collectifs gravés dans le marbre par une parole gouvernementale pleine de sa légitimité, mais résulte d’un jeu effroyablement complexe d’intérêts particuliers » : le monde contemporain est animé par une multitude d’acteurs opérant à de nombreuses échelles différentes (Lasserre et al, 2020). Mais cela n’implique en rien que le monde ne soit plus géopolitique.

Références

Cox, M. (2017). The rise of populism and the crisis of globalisation: Brexit, Trump and beyond. Irish Studies in International Affairs28, 9-17.

Fritz, J. C. (2002). Mondialisation et déstructuration des cadres et des conditions de vie. Santé publique14(4), 425-464.

Ghorra-Gobin, C., & Reghezza-Zitt, M. (2016). Entre local et global: les territoires dans la mondialisation. Éditions Le Manuscrit.

Lasserre, Frédéric (2000). Internet : la fin de la géographie ? Logistique, internet et gestion de l’espace. Cybergéo, Revue européenne de géographie, n°141, https://journals.openedition.org/cybergeo/4467.

Lasserre, F., E. Gonon et E. Mottet (2020). Manuel de géopolitique. Enjeux de pouvoir sur des territoires. Paris, Armand Colin, 368 p., 3e éd.

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