Le détroit de Taïwan : un nœud sécuritaire en question

Regards géopolitiques, 12(4), 2026

Barthélémy Courmont

Barthélémy Courmont est professeur à la FLSH de l’Université Catholique de Lille depuis janvier 2015. Il est responsable pédagogique du Master Histoire / Relations internationales.

Ce texte a bénéficié du soutien de la Taiwan Fellowship 2026 du Ministry of Foreign Affairs (MOFA), République de Chine (Taïwan).

Cet article a été initialement publié par le site Diploweb.com le 14 mai 2026, sous le titre « Le détroit de Taïwan, un nœud sécuritaire en question », à l’adresse https://www.diploweb.com/Le-detroit-de-Taiwan-un-noeud-securitaire-en-question.html. L’auteur et le site Diploweb.com ont donné leur autorisation pour une publication dans Regards Géopolitiques, dans le cadre d’un partenariat entre Diploweb et le CQEG.

Résumé
Le président chinois Xi Jinping reçoit Donald Trump les 14 et 15 mai 2026, à Pékin, sur fond de multiples désaccords. Lors d’un banquet organisé ce 14 mai, le président des Etats-Unis a qualifié ses discussions avec M. Xi d’« extrêmement positives et productives ».

D’expérience le président américain D. Trump privilégie une approche unilatérale et sans aucune concertation avec ses alliés traditionnels. De quoi forcément interroger les Taïwanais sur la crédibilité du discours officiel américain, et rappeler que les inquiétudes des partenaires de Washington en Asie orientale sont très proches de celles des alliés européens. De quoi aussi alimenter les craintes d’un passage à l’acte de Pékin, se sentant non seulement en position de force, mais surtout sans se soucier d’une riposte américaine. De quoi enfin faire réfléchir à une reconfiguration sécuritaire régionale et donc imposer un dialogue décomplexé entre Taipei et Washington.

Mots-clés : Taiwan, Chine, sécurité, États-Unis, Trump

Summary
Chinese President Xi Jinping hosted Donald Trump on May 14 and 15, 2026, in Beijing, amid numerous disagreements. During a banquet held on May 14, the U.S. president described his discussions with Mr. Xi as “extremely positive and productive.”

By experience, U.S. President D. Trump favors a unilateral approach with no consultation whatsoever with his traditional allies. This inevitably leads Taiwanese to question the credibility of the official U.S. narrative and serves as a reminder that the concerns of Washington’s partners in East Asia are very similar to those of its European allies. This also fuels fears that Beijing might take action, feeling not only that it is in a position of strength but, above all, that it need not worry about an American response. Finally, it calls for reflection on a regional security reconfiguration and thus necessitates an open dialogue between Taipei and Washington.

Keywords: Taiwan, China, security, United States, Trump

Si la question d’un hégémon chinois en Asie interpelle légitimement de nombreux pays du voisinage de Pékin, c’est dans le cas de la relation avec Taïwan qu’elle trouve tout son sens, tant celle-ci est révélatrice des limites de cet hégémon et des conséquences que pourrait avoir une redéfinition en profondeur de la politique étrangère et de défense de Pékin, en direction de son principal rival (Goh, 2023 ; Courmont et Lemaire, 2023). Dans le cas d’une confrontation à grande échelle, ces conséquences ne se limiteraient pas à la région mais bouleverseraient la sécurité internationale, dans des proportions au moins comparables à l’actuelle guerre au Moyen-Orient, et sans doute même plus fortement encore. Premier producteur mondial de semiconducteurs (Taiwan News, 2023), Taïwan est totalement intégrée à l’économie mondiale. Près de 65% des semiconducteurs sont fabriqués à Taiwan, et ce chiffre dépasse les 90% dans le cas des systèmes les plus avancés. Fort de centaines de brevets déposés, TSMC (Taiwan Semiconductor Manufacturing) est le leader mondial qui produit des puces de 5 nm, mais aussi les générations 3 et même de 2 nm, sur lesquelles il a le monopole. Ce statut de superpuissance technologique suscite les convoitises, mais crée aussi une dépendance à un secteur très rentable mais qui devra être pérennisé. De son côté, la Chine est aujourd’hui le premier pays exportateur au monde et peut être considéré comme la première puissance économique mondiale compte-tenu de son importance dans l’économie internationale.

A ce titre, si la relation avec la Chine est incontournable pour Taïwan, la question des transferts technologiques vers des pays partenaires, notamment les Etats-Unis en vertu d’une stratégie de découplage visant à réduire la dépendance à la Chine, sera au cœur de la politique taiwanaise dans les prochaines années. Une hypothétique confrontation aurait donc, avant même l’implication d’autres acteurs, des incidences profondes sur la sécurité et l’économie internationales. Aussi est-il indispensable de porter un regard attentif sur les tensions dans le détroit de Taïwan. Ces tensions ne sauraient cependant être comprises sans tenir compte du positionnement de Washington, dans une relation triangulaire que le politologue américain Richard Bush qualifia opportunément de « nœud » (Bush, 2005).

Ce nœud est aujourd’hui en question. D’une part en raison de l’évolution du rapport de force interdétroit, qui met désormais Pékin dans une position très avantageuse. Il faut ainsi avoir en mémoire que jusqu’en 2007, soit moins de deux décennies, les capacités que la Chine pouvait déployer dans une guerre contre Taïwan étaient inférieures aux capacités défensives taïwanaises. Aujourd’hui, la Chine a des moyens à hauteur des ambitions héritées de Mao Zedong d’une conquête de l’île rebelle et l’écart ne cesse de se creuser. D’autre part en raison des errements stratégiques de Washington, et d’une politique étrangère américaine qui montre d’inquiétants signes de déclin. Enfin en raison des positionnements de la classe politique taïwanaise, qui se montre très divisée sur l’attitude à adopter face à Pékin, entre le président (William) Lai Ching-te soucieux de préserver la souveraineté de l’île, et Cheng Li-wen, présidente du Kuomintang (KMT), principal parti d’opposition, qui a récemment répondu favorablement à une invitation en Chine de Xi Jinping, et qui pense que la paix est possible entre les deux entités.

  1. Obsession chinoise, résistance taïwanaise

Avec la péninsule coréenne, la relation Chine-Taïwan est, depuis le début des années 1950, la principale zone de tensions en Asie du Nord-Est. Les deux entités se sont affrontées à plusieurs reprises, notamment en 1958, et maintiennent depuis un regard attentif et méfiant sur ce qui se passe de l’autre côté. Cette relation a cependant considérablement évolué ces dernières années, à tel point qu’on parle d’une nouvelle donne taïwanaise dans la relation avec Pékin. Fragile et marquée par une instabilité que nourrissent des pressions politiques et géopolitiques, cette nouvelle donne ouvre des perspectives qui semblaient impossibles il y a un peu plus d’une décennie et peut potentiellement bouleverser totalement l’environnement sécuritaire dans la région.

La relation entre la Chine et Taïwan est aujourd’hui au centre de toutes les attentions et est même parfois présentée comme la future ligne de front, consécutivement à une invasion militaire chinoise. Le magazine britannique The Economist a même fait de Taïwan sa une au printemps 2021, avec le titre inquiétant « The most dangerous place on Earth », insistant sur le risque imminent d’un conflit à grande échelle. Depuis, l’attention portée sur la relation interdétroit n’a cessé de croître, notamment en marge de la visite de Nancy Pelosi, alors présidente de la Chambre des représentants des États-Unis, à Taipei en août 2022, ou encore en marge de propos tenus par Emmanuel Macron lors de son retour de Chine en avril 2023. Plus récemment, les propos du président taïwanais William Lai à l’occasion de la fête nationale en octobre 2024, où il a rappelé l’impératif du respect de la souveraineté taïwanaise, a constitué une nouvelle opportunité offerte à Pékin d’effectuer des manœuvres militaires à grande échelle. Les incursions chinoises dans les eaux territoriales et l’espace aérien taïwanais sont désormais si fréquentes qu’elles se banalisent presque. Une guerre entre la Chine et Taïwan est à craindre, tant ses conséquences seraient catastrophiques pour la sécurité régionale et pour l’économie mondiale, en plus de faire peser la menace d’un conflit à échelle mondiale (Chen IT, 2025). D’où l’importance de garder un œil attentif sur les développements dans cette relation complexe et conflictuelle.

L’obstination de la Chine à l’égard de Taïwan se heurte à une résistance des principaux intéressés, mais aussi du Japon et des États-Unis, et une sorte d’effet domino (Heiduk, 2022). Et la promesse d’une réunification pacifique et inévitable, dont Xi Jinping s’est fait le garant, est chaque jour plus improbable tant elle est rejetée par l’écrasante majorité des Taïwanais. Au point de considérer que la Chine, par sa posture agressive, sert sur un plateau la consolidation d’une identité taïwanaise (Julienne et Seaman, 2021). En une décennie, la Chine n’a pas progressé sur ce terrain et elle a même perdu le pied sur la question taïwanaise, là où le prédécesseur de Xi Jinping, Hu Jintao, s’était montré plus pragmatique, avec des résultats nettement plus convaincants. On pourrait ajouter à cette liste les effets de la guerre en Ukraine, Pékin se montrant incapable de jouer l’arbitre entre Kiev et Moscou, contrairement à ce que Xi Jinping souhaitait ; les hésitations de la Chine dans la guerre au Moyen-Orient, compte-tenu de son lien avec l’Iran ; ou encore les gesticulations nord-coréennes qui mettent Pékin dans l’embarras. Sous Xi Jinping, la Chine a mis en place une politique de grande puissance. Elle découvre aussi les revers d’une politique étrangère plus active et donc plus susceptible d’être l’objet de rejets. Dans le même temps, la spectaculaire volte-face américaine en Ukraine décidé par Donald Trump, couplée avec le retrait d’Afghanistan finalisé sous l’administration Biden (fin août 2021), questionne à Taïwan sur la crédibilité d’un soutien de Washington dans le cas d’un conflit à grande échelle. La question se pose aussi, comme nous le verrons plus loin, autour de la crédibilité de Washington, aujourd’hui mise à mal au Moyen-Orient. Mais c’est le conflit ukrainien qui, dans sa dimension historique, culturelle et dans son implication des alliés, pose question dans le cas de Taïwan.

Pour autant, peut-on comparer la situation en Ukraine avec celle de Taïwan ?  Les perspectives d’un conflit sont-elles si incontournables ? Si les risques d’escalade restent très présents et s’accompagnent d’une rhétorique très agressive côté chinois, il convient de rester prudent face aux raccourcis et aux idées reçues. Les deux entités rivales ont connu plusieurs périodes de turbulences, et même de crises, mais ont jusqu’à présent privilégié le statu quo sur la confrontation. Reste que le nœud sécuritaire a parfois tendance à se tendre, en marge de la rivalité sino-américaine, et que les tensions interdétroit sont montées de plusieurs crans au cours des dernières années. L’obsession taïwanaise de Pékin se renforce tandis que les capacités militaires offrent désormais la possibilité d’un passage à l’acte et les reconfigurations géopolitiques peuvent jouer en faveur d’un abandon de Taipei par Washington. Mais cela n’en demeure cependant pas moins une obsession, et pas nécessairement un scénario inévitable, qui a valeur de test grandeur nature de ce que veut, peut et devrait faire la Chine.

2. Entre tensions soutenues et relations étroites

Ce que veut la Chine semble assez clair. Depuis 2016, on relève de plus en plus de provocations militaires chinoises dans le voisinage de Taïwan, impliquant les capacités navales et aériennes, avec des incursions dans l’espace aérien et les eaux territoriales en forte hausse. S’ajoute à cela un discours menaçant de la Chine. Plusieurs responsables militaires ont notamment insisté à de multiples reprises sur les préparatifs d’une invasion. Xi Jinping, de son côté plus mesuré, a rappelé à plusieurs reprises que l’unification doit se faire par la voie pacifique, sans cependant exclure la possibilité d’avoir recours à la force, et donc à l’invasion. Si les tensions interdétroit ne sont pas nouvelles et doivent être analysées avec précaution, elles sont très clairement montées d’un cran depuis quelques années.

Le premier facteur de tension est politique. Après l’arrivée au pouvoir de Tsai Ing-wen (DPP) en janvier 2016 (elle fut réélue pour un second mandat de quatre ans en 2020), Pékin a considérablement durci le ton après huit années de rapprochement sous le mandat de Ma Ying-jeou (KMT), prédécesseur de Tsai et favorable à un dialogue interdétroit apaisé. C’est dans ce contexte que les deux pays s’étaient engagés, en 2009, dans un accord-cadre de libre-échange, Economic Cooperation Framework Agreement, (ECFA) qui a marqué une avancée considérable dans la normalisation de la relation commerciale entre les deux entités et en matière de circulation des personnes (Chevalérias, 2014). C’est ainsi que les touristes chinois ont été autorisés à visiter Taïwan et que, pour la première fois depuis 1949, des lignes aériennes et maritimes directes ont été établies. La relation interdétroit s’est également construite autour des importants investissements taïwanais sur le continent, dans les provinces chinoises les plus dynamiques (notamment le Fujian, face à Taïwan) et la délocalisation d’entreprises taïwanaises, faisant de Taïwan l’un des principaux artisans de l’économie chinoise. Les dirigeants chinois pensaient sans doute que cette proximité et le rapprochement spectaculaire à partir de 2009 accéléreraient un processus d’unification. Mais la grande majorité de la population taïwanaise ne partageait pas ce point de vue. Le regain de nationalisme en Chine, symbolisé par la présidence de Xi Jinping, a accentué cet écart. S’ajoutent le contexte régional, avec le sort de Hong Kong que Taïwan suit de très près, et une affirmation de puissance de plus en plus décomplexée de la Chine.

Après l’élection de William Lai en janvier 2024, et sa volonté de s’inscrire dans la continuité de Tsai Ing-wen, Pékin a poursuivi ses pressions politiques, et continue d’attaquer Taïwan par tous les moyens juridiques en sa possession, notamment auprès des organisations internationales dont Taïwan est interdite d’accès en vertu du principe d’« une seule Chine » (Chen Y.J., 2022), ou en torpillant les efforts diplomatiques taïwanais auprès de ses rares partenaires, comme l’exemple récent de l’Eswatini l’a encore démontré, le président taïwanais devant annuler un déplacement dans ce pays en raison de l’annulation temporaire des autorisations de vol par plusieurs pays situés sur l’itinéraire, conséquence des pressions de Pékin (Taiwan Info, 2026).

Le second facteur est militaire. Autrefois incapable de planifier une invasion de Taïwan, la Chine est désormais en position de force et dispose de capacités qui lui permettent d’exercer des pressions sur son rival. Cela ne signifie pas que Pékin passera nécessairement à l’acte, mais que le rapport de force s’est inversé. Et si Taipei dispose de soutiens officiels (États-Unis et Japon en particulier), la Chine sait qu’elle dispose d’un avantage stratégique lui offrant la possibilité de donner de la substance à son discours agressif. Lors du vingtième congrès national du parti communiste chinois en octobre 2022, le président chinois Xi Jinping a même annoncé un renforcement de l’appareil militaire chinois pour doter son pays d’une « armée de classe mondiale » à l’horizon 2027. Plus récemment, à l’occasion de l’Assemblée nationale du peuple, les observateurs ont noté la substitution de l’habituelle « réunification pacifique » par « réunification ferme » dans le rapport sur le budget du Premier ministre Li Qiang. Les forces navales chinoises pourraient atteindre une masse critique aux alentours de 2030, date à partir de laquelle le coût d’entretien de la flotte existante n’autoriserait plus le financement de navires supplémentaires. Puisque les forces taïwanaises ignorent ces contraintes, la fenêtre temporelle optimale pour réaliser une manœuvre militaire sera brève. Passé ce délai, le rapport de force deviendra de plus en plus défavorable à Pékin.

Une escalade militaire dans le détroit de Taïwan pourrait conduire à un conflit dévastateur pour la région qui s’en trouverait déstabilisée, avec notamment des conséquences très lourdes sur l’économie mondiale. En effet, ce détroit constitue une voie de communication majeure pour le commerce international. Selon l’agence Bloomberg, le détroit a vu « 48 % des 5 400 porte-conteneurs en opération dans le monde y naviguer en 2022 » et le « détroit représente 88 % du trafic des plus gros cargos ». L’arrêt des exportations et des importations depuis Taïwan perturberait les chaînes d’approvisionnement logistique et l’activité de centres économiques de la région, de l’Europe et du reste du monde. Cette dépendance à Taïwan s’est renforcée au cours des dernières années, à la faveur du développement des exportations de produits de haute technologie, notamment les semiconducteurs (Kim et Rho, 2024). Les exportations pèsent actuellement pour environ 70 % de l’économie taïwanaise et sont composées de produits industriels à 98 %, dont un tiers de produits électroniques.

Derrière la rhétorique agressive de Pékin et les risques, réels, d’escalade militaire, la relation interdétroit continue d’offrir des garanties en faveur d’un statu quo. La Chine sait qu’une invasion de Taïwan l’exposerait à de très lourdes conséquences, d’abord militaires (capacités de riposte de Taïwan contre des villes chinoises, et possibilité d’un engagement américain et japonais), diplomatiques ensuite (risque d’isolement et de sanctions), économiques enfin, quand on mesure l’importance des liens économiques et commerciaux entre les deux rives du détroit. Miser sur une forme d’interdépendance économique comme garantie de sécurité était d’ailleurs le pari de Ma Ying-jeou, pari en partie perdu compte tenu des ambitions de Pékin, mais qui traduisait dans le même temps la réalité d’une relation étroite et solide, et consacrée dans le cadre de l’ECFA. La relation interdétroit s’est aussi construite autour des importants investissements taïwanais sur le continent, dans les provinces chinoises les plus dynamiques (notamment le Fujian, la province située en face de Taïwan) et la délocalisation d’entreprises taïwanaises, faisant de Taïwan l’un des principaux artisans de l’économie chinoise. En se lançant dans une hasardeuse invasion de Taïwan, la Chine prendrait donc un énorme risque au niveau économique, au point que la question de « l’après » se pose dans les cercles décisionnaires chinois (Green et Talmadge , 2022).

Si l’identité taïwanaise s’est construite à la faveur des influences multiples et d’un parcours politique très distinct de la Chine depuis la démocratisation, les deux entités n’en demeurent pas moins unies par des influences historiques et culturelles profondes, au sein du monde chinois. On relève d’ailleurs qu’entre 2009 et le durcissement de la relation de 2016, la Chine fournissait près de la moitié des touristes de Taïwan, soit plus de 5 millions de visiteurs par an. Il n’y a pas non plus d’animosité particulière au niveau sociétal, et si les différences étaient très prononcées pendant la Révolution culturelle des années 1960 et 1970, quand Pékin reniait son passé, Chinois et Taïwanais se rejoignent désormais dans leur volonté d’honorer l’histoire et la civilisation chinoises. Cette convergence n’est pas suffisante pour éloigner définitivement les risques de conflictualité, mais elle révèle une relation dont la rivalité est politique et, dans une certaine mesure, militaire, mais qui n’est pas multidimensionnelle.

3. La crédibilité de Washington en jeu

Comme nous l’avons indiqué, la relation interdétroit est triangulaire, impliquant le soutien des États-Unis à Taïwan, notamment en vertu du Taiwan Relations Act du Congrès américain de 1979 et des Six assurances de 1982[1]. Ce lien a été au centre des attentions lors des tensions de 1996, en marge de la première élection présidentielle à Taïwan. Washington avait dépêché plusieurs navires de guerre dans le détroit pour répondre aux provocations chinoises. Une décennie plus tard, le soutien américain à Taïwan a été disputé à l’occasion d’une loi anti-sécession en Chine, indiquant que toute tentative d’indépendance de Taïwan conduirait à l’utilisation de la force[2]. Washington avait indiqué que son soutien ne serait pas forcément effectif dès lors que la « provocation » viendrait de Taipei. Depuis, la relation sino-américaine s’est complexifiée, et Washington voit dans Taipei une épine dans le pied de Pékin. Mais Taïwan craint de voir la Chine profiter d’une vacance de leadership de Washington pour lancer l’assaut. La crédibilité des États-Unis est ainsi réexaminée à Taïwan. Le retrait américain d’Afghanistan (fin août 2021), la volte-face sur l’Ukraine depuis le retour au pouvoir de Donald Trump et, plus généralement, le déclin relatif mais réel de l’influence des États-Unis dans le monde et le refus de s’engager aux côtés des partenaires traditionnels sont autant de signes perçus à Taipei comme l’annonce d’un indispensable réexamen de la relation avec Washington (Chang-Liao, N. C. et Fang , 2014). Les Taïwanais craignent ainsi d’être à terme « lâchés » par le partenaire américain et devenir l’objet d’un « Grand Bargain » entre Washington et Pékin (Glaser, 2015 ; Chen et al, 2017 ; Lin et Zhou, 2018), et de la mise en place d’un nouvel ordre régional dans lequel leur position de nœud se conjuguerait au passé, et laisserait place à une dépendance accrue à Pékin (Loke, 2021).

Conclusion

La politique étrangère menée par l’administration Trump renforce les inquiétudes de Taipei, et le conflit actuel mené au Moyen-Orient fait craindre aux Taïwanais une nouvelle crise de crédibilité de Washington, qui non seulement parvient difficilement à définir une politique étrangère cohérente, mais qui se heurte en plus à d’immenses problèmes de moyens logistiques, notamment les munitions. C’est dans ce contexte que la réactivation du partenariat stratégique avec Washington est privilégiée à Taipei, se traduisant par des achats d’armements mais sans offrir de garantie de livraison dans les délais, ni de soutien de l’armée américaine dans le cas d’une agression chinoise. Lors d’une rencontre avec des parlementaires américains à Taipei le 7 avril 2026, le président taïwanais a rappelé que le budget de la défense nationale dépassera cette année 3% du produit intérieur brut du pays et atteindra 5% d’ici 2030. Il a également indiqué que le gouvernement a proposé un budget spécial de défense de 40 milliards de dollars américains sur huit ans afin de renforcer les capacités de combat asymétrique et de coopérer avec des pays industrialisés militaires de pointe comme les Etats-Unis.

Mais les changements d’attitude du locataire de la Maison-Blanche sont suivis de près à Taipei. A l’issue de leur rencontre à Washington le 19 mars 2026, Donald Trump et la première ministre japonaise Takaichi Sanae se sont engagés en faveur de la paix et de la stabilité dans le détroit de Taïwan, les considérant comme un élément indispensable à la sécurité régionale et à la prospérité mondiale. Ils ont également soutenu le règlement pacifique des différends par le dialogue, et se sont opposés à toute tentative de modification unilatérale du statu quo, y compris par la force ou la coercition, ce que Taïwan a salué. Mais dans le même temps, le président américain privilégie une approche unilatérale et sans aucune concertation avec ses alliés traditionnels contre l’Iran, et a choisi la voie de la force plutôt que la diplomatie. De quoi forcément interroger les Taïwanais sur la crédibilité du discours officiel américain, et rappeler que les inquiétudes des partenaires de Washington en Asie orientale sont très proches de celles des alliés européens. De quoi aussi alimenter les craintes d’un passage à l’acte de Pékin, se sentant non seulement en position de force, mais surtout sans se soucier d’une riposte américaine. De quoi enfin faire réfléchir à une reconfiguration sécuritaire régionale et donc imposer un dialogue décomplexé entre Taipei et Washington.

Références

Bush, R. C. (2005). Untying the Knot: Making Peace in the Taïwan Strait, Brookings Institution Press.

Chang-Liao, N. C. et Fang, C. (2021). The Case for Maintaining Strategic Ambiguity in the Taiwan Strait, The Washington Quarterly, 44(2), p. 45-60.

Chevalérias, P. (2014). Taïwan, la Chine et l’ECFA : une intégration régionale à forte connotation politique, Monde chinois, 37(1), p. 88-98.

Chen I. T. (2025). The Taiwan Strait: the Flashpoint of War between China and US-Led Alliance, Journal of Chinese Political Science, 1-24.

Chen Ping-Kuei (et al.) (2017). A Farewell to Arms ?: US Security Relations with Taiwan and the Prospects for Stability in the Taiwan Strait, dans Lowell Dittmer (dir.), Taiwan and China: Fitful Embrace, University of California Press, p. 221-238.

Chen Yu-Jie (2022). ‘One China’ Contention in China–Taiwan Relations: Law, Politics and Identity, The China Quarterly, 25(2), p. 1025-1044.

Courmont, B. et V. Lemaire (2023). La Chine, hégémon asiatique ? Paris : VA Éditions.

Glaser, C. (2015). A U.S.-China Grand Bargain ? The Hard Choice between Military Competition and Accommodation, International Security, vol. 39, n° 4, p. 49-90.

Goh, E. (2019). Contesting Hegemonic Order: China in East Asia, Security Studies 28(3), p. 614-644.

Green, B. et C. Talmadge (2022). Then what? Assessing the military implications of Chinese control of Taiwan, International Security 47 (1), p. 7-45.

Heiduk, F. (2022). Dancing with elephants: Asia and the Sino-American Rivalry, dans Felix Heiduk (dir..), Asian Geopolitics and the US-China Rivalry, Routledge, p. 2-16.

Julienne, M. et J. Seaman (2021). Pékin : pire et meilleur ennemi de Taiwan, Politique étrangère, 2021 (2).

Kim, Y., et S. Rho (2024). The US–China chip war, economy–security nexus, and Asia”, Journal of Chinese Political Science, 29 (3), p.433-460.

Lin Gang et Zhou Wenxing (2018). Does Taiwan Matter to the United States ? Policy Debates on Taiwan Abandonment and Beyond, China Review, vol. 18, n° 3, p. 177-206.

Loke, B. L. (2021). The United States, China and the politics of hegemonic ordering in East Asia, International Studies Review, 23(4), p. 1208-1229.

Taiwan Info (2026). Report de la visite du président Lai en Eswatini : Taiwan dénonce les pressions de la Chine sur plusieurs pays africains, Taiwan Info, 22 avril.

Taiwan News (2023). Output value of Taiwan’s semiconductor sector logged US$115 billion in 2020, Taiwan News. https://www.taiwannews.com.tw/en/news/4133393


[1] Les Six Assurances ont été données en 1982 à Taïwan par le président américain Ronald Reagan. Elles engagent Washington à ne pas définir de date pour la cessation de la livraison d’armements à Taïwan ; à ne pas consulter Pékin sur les ventes d’armes à Taïwan ; à ne pas jouer de rôle de médiateur entre Taipei et Pékin ; à ne pas réviser les termes du Taiwan Relations Act ; à ne pas changer sa position sur la question de la souveraineté de Taïwan ; et à ne pas exercer de pressions sur Taipei pour ouvrir des négociations avec Pékin.

[2] China Anti-Secession Law, Session of the Tenth National People’s Congress of the People’s Republic of China on March 14, 2005.

Éditorial du v12 n2 (2026). Au Groenland, une Alliance à l’épreuve ?

Source : Radio free Europe, NATO Launches ‘Arctic Sentry’ Mission
https://www.rferl.org/a/nato-launches-arctic-sentry-mission-greenland-arctic-security/33675261.html

Depuis janvier 2026, le Groenland est devenu un révélateur des fragilités et des réflexes de la sécurité euro-atlantique. Les déclarations de Donald Trump laissant entendre qu’une prise de contrôle américain de l’île pourrait être envisagée, ont provoqué une réaction ferme au Danemark, et des prises de position chez plusieurs alliés européens et au Canada. Le Groenland est un territoire lié à la souveraineté du Royaume du Danemark et à l’autonomie groenlandaise, et ces équilibres ne se bousculent pas sans conséquences.

L’intérêt américain pour le Groenland est pourtant compréhensible du point de vue stratégique. En effet, l’île est bien située géographiquement pour la surveillance et l’alerte dans le “Grand Nord”[1], dans un contexte de rivalité persistante avec la Russie et de préoccupations croissantes vis-à-vis de la Chine, même si l’argument d’une forte fréquentation par des navires russes et chinois, souvent invoqué, est contesté. Sa position en fait aussi une charnière entre l’Amérique du Nord et l’Europe, au carrefour des espaces de sécurité de l’Atlantique Nord et de l’Arctique. Enfin, le Groenland est régulièrement associé à la question des ressources naturelles, notamment les minerais critiques.

C’est précisément parce que les États-Unis et le Danemark sont tous deux membres de l’OTAN que la crise devient un test pour l’Alliance. Sur le plan militaire, la réaction est claire Le 11 février, l’OTAN a annoncé « Arctic Sentry » pour mieux coordonner la posture alliée dans l’Arctique. Le 12 février, le Danemark a intégré « Arctic Endurance » à ce cadre, soulignant l’intensification des exercices et de la présence des alliés de l’OTAN dans et autour du Groenland.

Dans le même temps, l’actualité rappelle le rôle de Pituffik : l’enjeu n’est pas seulement une base, c’est une chaîne logistique arctique. Le ravitaillement annuel (Pacer Goose) mobilise des moyens lourds et, régulièrement, un appui canadien. Mais, d’un point de vue politique, la fragilité est réelle : une alliance ne tient pas seulement par des capacités, elle tient aussi par une confiance et des règles, dont le respect des souverainetés.

Gina ALBEROLA

 

[1] Le Grand Nord désigne les régions septentrionales situées au-delà du cercle arctique (environ 66° Nord), caractérisées par des climats froids, la toundra, la banquise et une faible densité de population. Il englobe l’Arctique canadien (Yukon, Territoires du Nord-Ouest, Nunavut, Nunavik), l’Alaska, le Groenland, le nord de la Scandinavie et la Sibérie.

Éditorial

Regards géopolitiques v10 n4, publié en mars 2025

Une nouvelle ère

Dès le début de son second mandat, la président Trump a affiché un activisme remarquable. Il l’a souligné lui-même dans son adresse au Congrès, le 4 mars 2025 : « Ces six dernières semaines, j’ai signé près de 100 décrets présidentiels et pris plus de 400 mesures exécutives, un record destiné à restaurer le bon sens, la sûreté, l’optimisme et la richesse dans l’ensemble de notre merveilleux territoire. »

Il a répété qu’il souhaitait « reprendre le canal de Panama » et « obtenir » le Groenland, « d’une manière ou d’une autre », tandis qu’il mettait en œuvre les hausses de tarifs douaniers majeures envers le Canada, le Mexique et la Chine qu’il avait annoncées puis suspendues l’espace de quelques semaines. Face à l’Ukraine, la réception dans le Bureau ovale du président ukrainien V. Zelensky, le 28 février, a rapidement tourné à la diatribe fort peu protocolaire. Si certains y voient la marque d’un manque de manières, il pourrait s’agir d’une manœuvre délibérée permettant de faire porter l’odieux de la poursuite de la guerre à l’Ukraine pour justifier la suspension de l’aide américaine. « Selon moi, il ne s’agissait pas d’une réaction spontanée aux interventions de Zelensky mais, manifestement, d’une escalade provoquée lors de cette rencontre dans le bureau ovale » estimait le chancelier allemand Friedrich Merz.

Au Canada, la sidération face à l’attitude nouvelle des États-Unis se dissipe, douloureusement. Le premier ministre Trudeau estimait ainsi que « Ce n’est pas très clair ce qu’il veut… La seule clarté, c’est qu’il a dit à de multiples reprises que son but, c’est de faire écrouler l’économie canadienne pour ensuite pouvoir parler d’annexion ». Les membres de l’administration américaine, et pas seulement Trump, ne cessent de parler du Canada comme du futur 51e État de l’Union, en témoigne la récente visite de la Secrétaire à l’Intérieur Kristi Noem à la bibliothèque binationale Haskell de Stanstead, traversée par la frontière. Mme Noem s’est plu à sauter d’un côté et de l’autre de la frontière symbolique peinte au sol en disant à la blague : « USA number 1 » du côté américain, et « 51st State » du côté canadien. « Tout le monde parmi eux trouvait ça tellement drôle. Mais c’est un manque de respect total. », a expliqué Sylvie Boudreau, présidente du conseil d’administration de la fondation qui chapeaute la bibliothèque.

Les États-Unis prendront aussi le Groenland. « one way or another, we’re going to get it. », a souligné le président pendant son allocution au Congrès le 4 mars. Avec des gestes politiques brusques, voire brutaux, en coupant tout le programme d’US Aid, en maniant l’arme des tarifs sans justification claire et en contradiction avec les règles de l’OMC que pourtant les États-Unis ont contribué à rédiger, Washington est en train d’éroder à grande vitesse son pouvoir d’influence symbolique (soft power). La Chine pourrait assurément, en défendant le principe du multilatéralisme économique et des règles commerciales, en tirer son épingle du jeu sur le plan politique. Quant à M. Trump, il n’est pas certain que cette érosion du capital de sympathie pour les États-Unis le préoccupe.

La tension s’est transposée sur la scène sportive. Avant la finale de la Confrontation des Quatre Nations, qui opposait le Canada aux États-Unis, Trump s’est fendu d’un message: « Je vais téléphoner ce matin à notre excellente équipe américaine de hockey pour encourager les joueurs gagner contre le Canada qui, un jour, deviendra notre bien-aimé et très important 51ᵉ État ». Après la victoire du Canada 3-2, Justin Trudeau a répliqué « Vous ne pouvez pas prendre notre pays, et vous ne pouvez pas prendre notre sport. »

Photo Charles Krupa/AP

Frédéric Lasserre

Renommer le golfe du Mexique en golfe d’Amérique : quels enjeux géopolitiques ?

Frédéric Lasserre
Directeur du CQEG

Regards géopolitiques v10n4, 2024, publié en mars 2025

Résumé : le 20 janvier 2025, le président des États-Unis Donald Trump décidait de renommer le golfe du Mexique en golfe d’Amérique. Y a-t-il des barrières face à cette décision ? Washington peut-il forcer les États tiers à s’aligner ? Quels sont les enjeux géopolitiques de cette décision ?

Mots-clés : Trump, golfe du Mexique, golfe d’Amérique, toponymie

Summary : On January 20, 2025, US President Donald Trump decided to rename the Gulf of Mexico the Gulf of America. Are there any barriers to this decision? Can Washington force other countries to fall in line? What are the geopolitical implications of this decision?

Keywords : Trump, Gulf of Mexico, Gulf of America, toponymy

Dans son discours d’investiture, le président Trump a annoncé que les États-Unis allaient désormais se référer au « golfe d’Amérique » au lieu du « golfe du Mexique ». Il avait déjà évoqué cette intention le 8 janvier dernier. Cette étendue marine située au sud du pays, bordée par cinq États (Floride, Alabama, Mississippi, Louisiane et Texas) ainsi que le Mexique et Cuba, est parfois surnommée la « troisième côte » américaine. En 2012, des élus du Mississippi avaient proposé une loi pour rebaptiser « golfe d’Amérique » la portion du golfe qui touche l’État – la proposition avait été rejetée à l’époque (Lachapelle, 2025). Quelques heures après son assermentation comme président des États-Unis, le 20 janvier 2025, Donald Trump a signé le décret renommant le golfe du Mexique en golfe d’Amérique. Quels sont les enjeux de ce changement de nom ?

Sur quoi porte le décret présidentiel ?

Le président Trump a estimé qu’il s’agissait d’une « partie indélébile de l’Amérique » (Maison Blanche, 2025).  Il le juge essentiel à la production pétrolière et à la pêche aux Etats-Unis et le considère comme la « destination préférée des Américains pour le tourisme et les activités de loisirs ».

Google a expliqué à la fin janvier 2025 que les changements de nom étaient appliqués suivant les sources gouvernementales officielles, en l’occurrence le Geographic Names Information System (GNIS) aux Etats-Unis. Sur l’application concurrente d’Apple, « Maps », le nom est resté « golfe du Mexique » quelques jours (Le Monde, 2025) avant d’afficher le changement de nom (Journal de Québec, 2025).

Fig. 1. Nom du golfe du Mexique sur la page Google Maps, 3 mars 2025

Y a-t-il des barrières à la mise en œuvre du décret ?

A l’interne

Le décret présidentiel révèle que la décision est prise par le Président Donald Trump, à son initiative. En revanche, à l’échelle interne, la mesure dépend également d’autres instances au stade de la mise en application. Le secrétaire de l’Intérieur, membre du cabinet présidentiel, est mandaté pour effectuer le changement de nom sous trente jours et actualiser une base de données, le Geographic Names Information System (GNIS). Or, cette étape nécessite, comme le souligne le décret présidentiel, un accompagnement du US Board on Geographic Names, une agence ici chargée de superviser le changement de nom dans les sources fédérales officielles, notamment les cartes, les contrats et tout autre document (section 4, b) du décret). L’éventuel contrepoids que le US Board on Geographic Names aurait pu constituer dans ce projet – le panel relatif à l’uniformisation des noms étant théoriquement investi d’une capacité d’approbation des propositions (section 2, d) du décret) – est cependant neutralisé dès les premières lignes qui énoncent que la composition va être revue en raison de la désignation de nouveaux membres (section 2 du décret).

Dans les instances internationales

L’existence d’un organe international chargé des toponymes, créé en 1959, à savoir le Groupe d’experts des Nations Unies sur les noms géographiques (Nations Unies, 1959), n’aura sans doute que peu d’incidence sur le changement de nom unilatéral étudié ici, car celui-ci est exclusivement compétent pour la standardisation des noms de lieux. Il exerce un rôle de conseil dans l’harmonisation linguistique des appellations données aux espaces géographiques, et ne peut émettre que des recommandations sur des demandes soumises par les États auprès de la Conférence des Nations Unies sur la Standardisation des Noms géographiques. Autrement dit, ce Groupe d’Experts ne peut forcer Washington à se rétracter ; il peut cependant ne pas donner suite à la décision étatsunienne et ne pas recommander l’usage du nom de golfe d’Amérique.

Sur le plan bilatéral

Si la plupart des tracés de délimitation entre les États-Unis et ses voisins ont été opérés – pour citer un exemple, il peut être fait référence à l’accord bilatéral entre États-Unis et Mexique du 9 juillet 2000 sur la délimitation du plateau continental étendu au-delà de 200 milles marins, dans la partie occidentale du golfe du Mexique, en vigueur depuis le 17 janvier 2001 – deux accords de délimitation relatifs à la partie orientale du golfe restent en suspens. Ceux-ci ont été conclus par les États-Unis lors des derniers jours de la présidence de Barack Obama le 18 janvier 2017 – l’un avec Cuba concernant le plateau continental, l’autre avec le Mexique pour les espaces maritimes – et soumis par le Président Joe Biden au Sénat le 18 décembre 2023. À ce jour (mars 2025), ils ne semblent toujours pas avoir été ratifiés.

La portée de ces accords, qu’ils en viennent à être ratifiés ou non, demeure limitée en ce qui concerne la décision étatsunienne de changer le nom que Washington utilise pour nommer le golfe. Autrement dit, ils n’empêchent pas Washington de décider de changer son appellation d’un espace géographique. On peut cependant formuler deux hypothèses :

  • Tout d’abord, il ne semble pas dans l’intention de Donald Trump de renommer les espaces qui relèvent de la stricte souveraineté ou de la juridiction des États côtiers voisins. La mesure américaine porte sur un espace partagé ; cela conduit à relativiser quelque peu sa portée impérialiste (Maaziz, 2025), et faute de pression officielle, reste sans conséquence pour le Mexique et Cuba. De fait, la présidente mexicaine a estimé que le décret du président américain se réfère uniquement à la partie du plateau continental sous souveraineté des États-Unis, et non à l’ensemble du golfe (Le Devoir, 2025), sans que l’on sache si cette interprétation reçoit l’assentiment de la Maison Blanche Le geste du président Trump traduit cependant une décision unilatérale et une posture qui pourrait être perçue comme cavalière.
  • De fait, sans aller jusqu’à remettre en cause les accords conclus évoqués ci-dessus, l’immobilisme de l’administration Trump (tout comme de l’administration Biden au reste) tout au long du premier mandat de D. Trump à l’égard des accords de délimitation dans la partie orientale du golfe du Mexique, appréciés à la lumière des récentes décisions, n’est pas de bon augure pour la relation bilatérale de Washington avec Mexico et avec La Havane.

Avec les États tiers

Qu’en est-il des États tiers ? Google Maps indique que les utilisateurs géolocalisés aux États-Unis d’Amérique verront apparaître la mention « golfe d’Amérique », que pour ceux situés au Mexique il sera affiché « golfe du Mexique », conformément à la volonté du gouvernement mexicain, et que, pour les autres, les deux noms seront visibles. En ce qui concerne les administrations des États en revanche, la question de l’opposabilité se pose. Les États tiers doivent-ils, à leur tour, procéder à la modification du nom du golfe en ce qui concerne les zones américaines couvertes par la mesure, et réviser par conséquent les documents officiels et autres sources pertinentes ? Autrement dit, Washington peut-il exiger que les États et organismes internationaux donnent suite ?  La décision du président d’exclure l’agence de presse AP de ses mêlées de presse du fait de son refus d’entériner le changement de nom (Sink, 2025), laisse entendre qu’il pourrait exercer des pressions, mais pour le moment il n’y a pas eu de développement en la matière. Cet exemple peut en dire long sur l’idée de liberté de la presse du président, mais, AP étant une agence américaine, il est difficile d’en conclure la ligne qu’adopterait la Maison Blanche pour imposer son choix de toponyme.

Un ressort très commun

La toponymie n’implique pas la souveraineté d’un État sur un territoire ou un espace maritime (Maaziz, 2025). Autrement dit, le fait pour un État de proposer, voire de militer pour un nom de lieu, ne signifie pas que cet État soit souverain sur cet espace, même si l’intention symbolique est bien telle. De manière générale, la terminologie est décorrélée d’une quelconque autorité étatique pertinente. Ainsi le toponyme « mer du Japon » ne confère pas de droits particuliers à l’archipel nippon, bien que les deux Corées appellent à la rebaptiser « mer de l’Est » depuis la fin du XXème siècle. Cependant, le recours des États à la dénomination comme instrument symbolique de la possession est aussi ancien que l’Histoire. En ce sens, pour cavalière qu’elle puisse paraitre, la décision de Donald Trump n’a rien de novatrice : elle ne fait que reprendre d’anciennes pratiques visant à s’affirmer sur la scène régional ou à flatter le sentiment national. On vient d’évoquer le cas de la dispute entre Japon et Corée sur le nom de la mer du Japon/mer de l’Est. En mer de Chine du Sud, la Chine se plait à mobiliser ce toponyme, pourtant d’origine coloniale car forgé par les Britanniques au XVIIIe siècle, alors même que le nom en chinois, 南海 Nan Hai ou mer du Sud, ne fait aucunement référence à la Chine (Lasserre, 1996). En 2012, les Philippines ont décidé de rebaptiser la partie de la mer jouxtant l’ouest de leur archipel en mer de l’ouest des Philippines (West Philippines Sea) (Ubac, 2012).

Au Québec, la querelle sur le contrôle du territoire entre Ottawa, Québec et les autochtones se traduit précisément sur l’enjeu des toponymes, du nom des lieux et du choix de ces noms (Dorion et Lacasse, 2011). A Montréal, cet enjeu s’est notamment traduit par le changement de nom de nombreuses rues, de personnages britanniques vers des noms plus québécois ou francophones, ainsi le boulevard Maplewood devenu Édouard Montpetit en 1967, ou le boulevard Dorchester devenu René Lévesque en 1987.

Le nom de lieu est toujours un enjeu politique, dans la mesure où son choix tranche parmi les options présentées par différents acteurs, divers projets, et entre des représentations identitaires ou fonctionnelles souvent conflictuelles. La géographie politique est donc au cœur de la toponymie. Le nom est l’un des attributs du territoire: il le désigne et relie ce territoire à l’acteur qui le nomme. S’il parvient à prévaloir, il établit une relation particulière, du moins espère l’acteur, entre l’espace ainsi nommé et les projets dudit acteur. Nommer, c’est établir une appropriation symbolique (Giraut et al, 2008 ; Guillorel, 2009 ; Giraut & Houssay-Holzschuch, 2023).

Quelle motivation pour le président Trump ?

Dès lors, quelles pouvaient être les motivations à l’origine du décret présidentiel ? Un indice est contenu dans le titre du décret, assez évocateur, Restoring names that honor American Greatness (Maison Blanche, 2025). Cette formulation s’inscrit dans une stratégie politique plus large de réaffirmation de la puissance américaine, de sa grandeur supposée, un projet à la base même du slogan récurrent de Donald Trump visant à rendre l’Amérique puissante à nouveau, « Make America Great Again ». Parmi les justifications énoncées dans le décret, on retient les notes historiques et les allusions à la naissance de l’État des États-Unis : « [t]he area formerly known as the Gulf of Mexico has long been an integral asset to our once burgeoning Nation and has remained an indelible part of America. The Gulf was a crucial artery for America’s early trade and global commerce » (Section 4).Il y a là la manifestation d’une volonté de restaurer l’ image symbolique du pays et de l’ancrer dans l’épopée de la conquête du territoire étatsunien.

De fait, le président souhaitait aussi renommer la plus haute montagne d’Amérique du Nord en l’honneur du 25e président étatsunien. Dans un autre décret daté du 20 janvier, Donald Trump avait aussi décidé de redonner au Denali, situé en Alaska (6 190 m), son ancien nom, mont McKinley, modifié en 2015 par le président Barack Obama selon le souhait des populations autochtones et de l’État de l’Alaska, un vœu formulé dès 1975 (McKinnon, 2025). Le décret du 20 janvier ne se prive pas de tancer vertement le président Obama pour cette décision alors qu’en fait elle n’était que l’aboutissement d’un long processus initié par le gouvernement de l’Alaska : « President Obama’s administration, in 2015, stripped the McKinley name from federal nomenclature, an affront to President McKinley’s life, his achievements, and his sacrifice. » Le décret rappelle aussi la valeur du président McKinley : « President William McKinley, the 25th President of the United States, heroically led our Nation to victory in the Spanish-American War. » (Maison Blanche, 2025) : il s’agit de cultiver la mémoire des héros de la conquête et de l’expansion des États-Unis.

Fig. 2. Le mont Denali en Alaska vu depuis le lac Wonder

Nommé mont McKinley de 1917 à 2015. Le président Trump projette de le renommer mont McKinley.

Source : https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Wonder_Lake_and_Denali.jpg

Mais cette fois-ci, son projet semble susciter de l’opposition chez les Républicains. Le décret présidentiel du 20 janvier prévoit que le nouveau nom de mont McKinley, comme celui de golfe d’Amérique, doit être promulgué par le secrétaire à l’Intérieur (Maison Blanche, 2025). Le Sénat de l’Alaska a en effet voté contre cette proposition vendredi 7 février. Après la Chambre basse, le Sénat de l’Alaska, dominé par les Républicains, a demandé à l’unanimité au président de renoncer à ce changement de nom (Stone, 2025). « Le nom Denali est profondément ancré dans la culture et l’identité de l’État », ont-ils avancé dans une résolution. « Les noms des lieux géographiques de l’État devraient être déterminés par les habitants et les représentants de l’État », ont-ils ajouté (Trouillard, 2025). La sénatrice républicaine Lisa Murkowski a introduit un projet de loi le 13 février proposant de maintenir le nom de Denali (Fortinsky, 2025) ; aucune information sur le net ne venait, au 3 mars, confirmer que le Secrétaire à l’Intérieur avait promulgué le nouveau nom, alors qu’il l’a fait dès le 7 février pour le golfe du Mexique/golfe d’Amérique (Congressional Research Service, 2025).

Conclusion

Renommer les lieux de son territoire fait partie des prérogatives d’un gouvernement, même si de tels changements ne sont jamais politiquement neutres. Dès qu’il s’agit d’espaces partagés, la décision traduit fréquemment des enjeux de pouvoir sur ces territoires ou sur la dynamique de la relation entre les États voisins. Dans le cas du golfe du Mexique, signifier au Mexique et à Cuba que le golfe s’appellera désormais golfe d’Amérique, non pas au sens des Amériques, mais des États-Unis, indique très clairement, dans le registre symbolique, une lecture des relations bilatérales sous le prisme non du partenariat, mais de l’asymétrie, voire de la domination, surtout lorsque l’on prend connaissance des motifs invoqués pour vouloir restaurer le nom du mont McKinley. Le geste plaira sans doute à la base électorale conservatrice sensible aux idées de Make America Great Again ; elle rognera assurément du capital positif, ou soft power, au sein des opinions latino-américaines. Mais ce n’est sans doute pas un souci majeur pour le président.

Références

Congressional Research Service (2025). Trump Administration Actions: Geographic Naming. CRS In Focus, 20 février, https://crsreports.congress.gov/product/pdf/IF/IF12881

Dorion, H. et J-P. Lacasse (2011). Le Québec, territoire incertain. Montréal, Septentrion.

Fortinsky, S. (2025). Murkowski introduces bill to reverse Trump’s Mount McKinley name change. The Hill, 13 février, https://thehill.com/homenews/senate/5144038-trump-denali-name-change/

Giraut, F., & Houssay-Holzschuch, M. (2023). Politiques des noms de lieux: dénommer le monde. Londres, ISTE.

Giraut, F., Houssay-Holzschuch, M., & Guyot, S. (2008). Au nom des territoires!. L’Espace géographique37(2), 97-105.

Guillorel, H. (2009). Toponymie et politique. Les marqueurs linguistiques du territoire. Bruxelles : Bruylant.

Journal de Québec (2025). Après Google, Apple identifie le «golfe d’Amérique» sur ses plans. Le Journal de Québec, 12 février, https://www.journaldequebec.com/2025/02/12/apres-google-apple-identifie-le-golfe-damerique-sur-ses-plans

Lachapelle, J. (2025). Pourquoi changer le nom du golfe du Mexique ? La Presse, 20 janv., https://www.lapresse.ca/international/2025-01-20/investiture-de-donald-trump/pourquoi-changer-le-nom-du-golfe-du-mexique.php

Lasserre, F. (1996). Le Dragon et la Mer. Stratégies géopolitiques chinoises en mer de Chine du Sud. Paris, L’Harmattan.

Le Devoir (2025). Le Mexique menace de poursuivre Google pour le changement de nom de golfe du Mexique en «golfe d’Amérique». Le Devoir, 13 février, https://www.ledevoir.com/monde/843997/mexique-menace-poursuivre-google-changement-nom-golfe-mexique-golfe-amerique

Le Monde (2025). Sur Google Maps, le golfe du Mexique devient « golfe d’Amérique », d’après le souhait de Donald Trump. Le Monde, 11 février, https://www.lemonde.fr/pixels/article/2025/02/11/sur-google-maps-le-golfe-du-mexique-devient-golfe-d-amerique-d-apres-le-souhait-de-donald-trump_6541093_4408996.html

Maaziz, L. (2025). Donald Trump rebaptise le golfe du Mexique « golfe d’Amérique » : que dit le droit ? Le Club des juristes, 12 février, https://www.leclubdesjuristes.com/international/donald-trump-rebaptise-le-golfe-du-mexique-golfe-damerique-que-dit-le-droit-9240/

Maison Blanche (2025). Restoring names that honor American greatness. Décret/Executive Order, 20 janvier, https://www.whitehouse.gov/presidential-actions/2025/01/restoring-names-that-honor-american-greatness/

McKinnon, I. (2025). Can Trump Just Order New Names for Denali and the Gulf of Mexico? Scientific American, 28 janv., https://www.scientificamerican.com/article/how-trumps-order-to-rename-gulf-of-mexico-and-denali-works/

Nations Unies (1959). Statute and Rules of Procedure of the United Nations Group of Experts on Geographical Names. New York, https://unstats.un.org/unsd/geoinfo/UNGEGN/docs/Statute%20and%20Rules%20of%20Procedure.pdf

Sink, J. (2025). White House bars AP reporter for not adopting ‘Gulf of America’ in style guide. Financial Post, 12 février, https://financialpost.com/news/white-house-bars-ap-reporter-gulf-of-america-style-guide-flap

Stone, E. (2025). Alaska Legislature formally opposes Trump’s renaming of Denali as Mount McKinley. Alaska Public Media, 7 février, https://alaskapublic.org/news/politics/alaska-legislature/2025-02-07/alaska-legislature-formally-opposes-trumps-renaming-of-denali-as-mt-mckinley

Trouillard, S. (2025). Golfe d’Amérique, Mont McKinley, Fort Bragg : Trump et sa manie de rebaptiser tout ce qui l’entoure. France 24, 11 février, https://www.france24.com/fr/am%C3%A9riques/20250211-golfe-am%C3%A9rique-mont-mckinley-fort-bragg-trump-et-sa-manie-de-rebaptiser-mexique-google

Ubac, M. (2012). It’s official: Aquino signs order on West Philippine Sea. The Inquirer, 13 sept., https://globalnation.inquirer.net/50012/its-official-aquino-signs-order-on-west-philippine-sea