Jean-Luc Martineau est docteur en droit public et chercheur résidant en Côte d’Ivoire.
Regards géopolitiques v12n2, 2026
Résumé : La Chine est un acteur majeur du développement du pays et se positionne comme un partenaire de la sécurité du territoire. Cet article met en évidence un contexte interne et sous régional qui est favorable à cette expansion chinoise. Il souligne aussi que la recherche de la diversification des partenariats de sécurité constitue une stratégie en plein essor en Afrique. Il s’agit pour les Etats d’éviter d’être dépendant à l’égard d’un seul partenaire. Cette logique a pour conséquence de restreindre les ambitions hégémoniques de la Chine sur le continent et en particulier en Côte d’Ivoire. La Chine est ainsi devenue et a vocation à rester, dans un avenir proche, un partenaire « ordinaire » de la sécurité en Côte d’Ivoire et plus globalement de l’Afrique.
Mots clés : Chine, Cote d’Ivoire, Partenariat, Sécurité, Terrorisme
Summary : China is a major player in the country’s development and is positioning itself as a partner in territorial security. This article highlights an internal and sub-regional context that is favourable to Chinese expansion. It also highlights the fact that the quest to diversify partnerships is a fast-growing strategy in Africa. As a result, China’s ambitions on the continent, and in Côte d’Ivoire in particular, are limited. China has become, and will remain for the foreseeable future, an ‘ordinary’ security partner for Côte d’Ivoire and more generally in Africa.
Lors du 9e sommet du Forum sur la coopération sino-africaine (FOCAC) qui s’est déroulé en septembre 2024, le président chinois a dévoilé un plan d’action pour l’Afrique dont l’un des axes est dédié à la sécurité. Ce programme comprend notamment la formation de près de 7 000 agents des forces de sécurité et de défense (Cabestan, 2025, p. 34). Dans le domaine sécuritaire comme dans les autres axes clés du plan d’action du FOCAC, la Chine entend créer une large communauté de pays africains qui partage une culture militaire et des outils de défense similaires. Il s’agit, in fine, de développer une relation exclusive entre le continent et la Chine. Or, cette logique apparait anachronique, dans la mesure où les États africains manifestent la volonté de diversifier leurs partenariats de défense (Nantulya, 2025). Ainsi, en Côte d’Ivoire, le contexte intérieur et extérieur ébranle les ambitions de la Chine en matière de projection de son influence dans les domaines de la défense et de la sécurité.
L’époque des partenariats exclusifs au profit d’une puissance étrangère est révolue. La complexité des enjeux économiques, sécuritaires, diplomatiques, implique pour les États africains une diversification des coopérations avec les puissances étrangères. De même, la politique de retenue et parfois de désengagement des puissances extérieures au continent implique pour les États émergents africains de disposer du soutien de puissances multiples. La Côte d’Ivoire n’échappe à ces réalités, la Chine devenant ainsi sur cette terre d’Akwaba (d’hospitalité en langue Akan) un partenaire parmi d’autres.
I – L’influence grandissante de la Chine en Côte d’Ivoire concerne désormais le secteur de la sécurité
1.1. En moins d’une dizaine d’années, la présence chinoise s’est intensifiée en Côte d’Ivoire.
Les Chinois constituent la communauté non africaine la plus représentée dans les rues d’Abidjan ou dans les grandes villes de l’intérieur du pays. Des commerces chinois de ventes de matériels industriels ou des magasins d’alimentation ou de ventes de produits domestiques se sont implantés dans les zones urbaines. La pièce maitresse de cette offensive chinoise dans le domaine de la consommation de masse est constitué par les chaines de magasins China Mall, Foire de Chine. Regorgeant de produits de toute sorte, appelés par les locaux « chinoiseries », ces magasins connaissent un réel succès auprès des consommateurs ivoiriens qui sont attirés par les prix extrêmement bas, mais aussi par l’originalité et la diversité des produits vendus. Au niveau de l’agriculture, qui occupe près de la moitié de la population active, la Chine devient un acteur incontournable. Lors du dernier salon de l’agriculture en mai 2025, la Chine a fait la démonstration de son leadership dans le domaine du développement agricole dans le pays. Ainsi, les matériels présentés sur le salon provenaient quasi-exclusivement d’entreprises chinoises. Par ailleurs, certaines productions, telle l’hévéa, sont en partie transformées en Côte d’Ivoire afin d’alimenter quasi exclusivement le marché chinois (Hévéa, 2025).
L’opération chinoise de conquête des cœurs ivoiriens se mesure par l’essor croissant de la langue et de la culture chinoise dans le système éducatif. Ainsi, 32 écoles primaires et secondaires ont installé des clubs des amis de la Chine regroupant 5 000 élèves. Un Institut Confucius a été installé à Abidjan et des bourses sont attribuées chaque année à des étudiants ivoiriens.
À partir du port d’Abidjan, la Chine est partie à la conquête de l’intérieur du pays. Le port sec de Ferkessédougou qui est en cours de construction va constituer un point d’appui et un relais puissant de cette stratégie d’expansion de la Chine à la fois vers le Nord du pays, mais aussi vers les pays voisins qui sont reliés à cette cité, le Mali et le Burkina Faso. Le port sec permettra de décongestionner le port d’Abidjan, de faciliter l’exécution des formalités douanières et de rapprocher le port d’Abidjan des opérateurs économiques et des transporteurs(B. N’Guessan et al., 2024). Situé sur le corridor Nord, le port sec de Ferkessédougou est un lien de transit et un hub régional essentiel.
Les exportations chinoises en Côte d’Ivoire sont en constante augmentation. Le déséquilibre des activités commerciales entre les deux pays est nettement en défaveur de la partie ivoirienne (Ecofin, 2024). Les exportations ivoiriennes vers la Chine s’accroissent de plus de 10 % par an, même si elles restent très en deçà des importations de produits chinois qui s’élevaient en 2023 à 4,2 milliards de dollars (DW, 2024).
1.2. L’incursion de la Chine dans le domaine sécuritaire
La coopération de défense entre la Chine et la Côte d’Ivoire est très récente. Des initiatives ponctuelles de coopération se sont mises en place dans les années 1990, en relation avec l’intensification du processus de diversification des partenariats internationaux (Banga, p. 108)[1]. Le milieu des années 2010 constitue le véritable point de départ de la coopération sécuritaire entre la Chine et la Cote d’Ivoire. Ainsi, l’ambassade de Chine à Abidjan dispose d’un attaché de défense depuis l’année 2015 et la flotte chinoise a réalisé (seulement) deux escales dans le pays depuis 2014.
En matière de vente d’armes, la Chine a déjà obtenu des succès commerciaux. La Chine a vendu des chars légers modernes ou des transports de troupe au profit des forces terrestres ivoiriennes. Le char léger VN22B produit par la China North Industries Group Corporation Limited (Norinco) constitue un des équipements militaires essentiel du dispositif de contrôle de la frontière Nord. Les 9 chars légers acquis par la Cote d’Ivoire offrent une puissance de feu utile pour lutter contre les groupes terroristes actifs au Nord. L’armée ivoirienne met aussi en œuvre des engins blindés chinois achetés en 2022 (16 blindés de transport de troupe, WZ-551 6 × 6) et en 2023 (17 VP 11).
La Chine prodigue aussi des formations à des officiers, en particulier des officiers des forces spéciales. En 2025, l’Académie internationale de lutte contre le terrorisme (AILCT) a d’ailleurs été visitée par une forte délégation militaire chinoise, ce qui témoigne de la volonté de la Chine de poursuivre son engagement dans le domaine de l’entrainement des forces de sécurité.
Les systèmes de vidéo surveillance qui sont implantées dans les zones frontalières, les aéroports et les grandes villes ont été mises en place par des industriels chinois (en particulier Huawei). Ce maillage de caméras est très dense, puisque par exemple la ville d’Abidjan est observée en permanence par 6 000 caméras. Ce dispositif de vidéo surveillance recouvre des objectifs multiples et contribue à la lutte contre le terrorisme en particulier dans la zone opérationnelle Nord (ZON). Des terroristes franchissant la frontière ont ainsi pu être appréhendés.
En juin 2024, des négociations ont été entamées entre le ministère de la Défense et China National Aero-Technology Import & Export Corporation (CATIC) afin d’acquérir des hélicoptères d’attaque au sol Harbin Z 9 et des aéronefs d’assaut.
Fig. 2. Stand de la Chine au Salon de l’agriculture. Abidjan, mai 2025 (auteur).
Fig. 3 Commerces chinois à Bouaké (auteur, 2024).
Ainsi, l’influence de la Chine s’est élargie récemment au domaine de la sécurité. Cette évolution est corrélée à la percée continue des entreprises chinoises sur le marché ivoirien (Soulé, p. 6). Toutefois, il convient de relativiser ce rayonnement de la Chine qui constitue un partenaire de la sécurité parmi d’autres.
La Chine, un partenaire « ordinaire » de la sécurité de la Côte d’Ivoire aux côtés d’autres acteurs historiques ou émergents
2.1. L’accord de partenariat et de défense de 2014 franco-ivoirien a ouvert la voie au retrait de la France et à l’implication des pays européens
Depuis l’indépendance, la France a maintenu des relations privilégiées avec la Cote d’Ivoire, en particulier en matière de défense. Cependant, la France n’est plus le garant de la sécurité du pays. En effet, la clause d’assistance express en cas d’agression extérieure ou de crise interne ne figure plus dans l’accord de partenariat et de défense, signé en 2012 et ratifié par les deux pays en 2014[2].
Par ailleurs, cet accord consacre la renonciation de la France à être le partenaire exclusif de la défense de la Côte d’Ivoire. En effet, l’accord de partenariat et de défense entre les deux pays formalise cette évolution qui était déjà programmée depuis l’intervention militaire de la France en 2002 (Le Gouriellec, 2024, p. 88). L’opération Licorne avait été avalisée par le Conseil de sécurité des Nations unies, en particulier dans sa résolution 1479 du 13 mai 2003. Finalement, l’accord de partenariat et de défense dispose que si les partenaires ont pour objectif de « (…) concourir à une paix et une sécurité durable sur leur territoire ainsi que dans leur environnement régional », l’Union européenne et ses États membres peuvent être associés à cet objectif global[3]. Ainsi, l’Union Européenne et les États membres contribuent au renforcement des dispositifs de sécurité au Nord du pays (projet d’appui à la sécurisation et à la prévention du risque terroriste dans le Nord de la Côte d’Ivoire – SECUNORD[4]) et ils financent et soutiennent les activités de l’Académie internationale de lutte contre le terrorisme (AILCT) de Jacqueville.
2.2. La Côte d’Ivoire a mis en place une stratégie de diversification des partenariats de défense.
Dans les années de la sortie de crise de 2011, la Côte d’Ivoire a entrepris une stratégie de diversification de ses partenariats de défense (voir Figures 1 et 2).
En dehors de la Chine qui est devenue un partenaire militaire essentiel, d’autres pays contribuent à la montée en puissance des forces armées ivoiriennes confrontées en particulier à la menace terroriste au Nord du pays. Lors d’une visite à Abidjan en janvier 2025, le numéro 2 du Commandement des Etats-Unis pour l’Afrique (AFRICOM) avait souligné la volonté des États-Unis de poursuivre leur engagement en faveur de la lutte contre le terrorisme dans la sous-région et dans cette optique « Côte d’Ivoire plays a vital role in the security of West Africa » (Africa Command, 2025). D’ailleurs, à partir de 2024, les États-Unis ont redéployé en Côte d’Ivoire des éléments, en particulier des formateurs des forces spéciales qui étaient précédemment affectés au Sahel. De son côté, la Turquie envisage la Cote d’Ivoire comme un marché potentiel dans le domaine des ventes d’armes, dans la mesure ou le pays souhaite faire l’acquisition d’armes plus modernes et diversifier ses capacités militaires dans les domaines du renseignement ou du combat. Les ventes déjà réalisées concernant en particulier des blindés sont déjà de bon augure. Au-delà, en invitant des officiers et sous-officiers ivoiriens à venir se former en Turquie, le pays souhaite faire de la Côte d’Ivoire un pivot de sa stratégie de sécurité africaine. Ainsi, le président de la Grande Assemblée nationale de Turquie, Numan Kurtulmus, lors d’une visite à Abidjan en mars 2024, a souligné que « La Côte d’Ivoire est l’un des pays les plus importants de l’Afrique de l’Ouest, un pays qui offre un potentiel de développement dans la sécurité et la stabilité » (TRT Afrika, 2024). Déjà déployés au Nord du Togo, des militaires turcs et des membres de la compagnie militaire privée turque SADAT prennent une part active à la lutte contre le JNIM, ce qui crédibilise la stratégie d’influence du pays auprès des auprès des décideurs de l’armée ivoirienne.
Figure 4. Nombre de véhicules blindés acquis par l’armée Ivorienne (entre 2020 – 2024). Source : SIPRI.
2.3. Une stratégie de diversification des partenariats militaires qui répond à de puissantes logiques internes et externes à la Côte d’Ivoire
Comme beaucoup de pays ouest-africains, la Côte d’Ivoire a basculé, dans le domaine sécuritaire, d’une logique mono partenariale a une stratégie de pluri partenariats (Laloupo, 2023). Cette bascule semble logique dans l’esprit des hauts gradés des forces armées ivoiriennes (Armée, communication personnelle, 2025) qui mettent en exergue les intérêts du pays qui sont au-dessus notamment des liens historiques qui peuvent unir la Côte d’Ivoire à la France. En définitive, cette situation rappelle que les intérêts de chaque État gouvernent les relations internationales (selon la formule célèbre du général de Gaulle : « Un grand pays n’a pas d’amis. Les hommes peuvent avoir des amis, pas les hommes d’État ») (Paris Match, communication personnelle, 1967). Néanmoins, il convient de garder à l’esprit que « l’intérêt national est toujours lié à un projet politique » (Fernandez, 2021, p. 76). En l’occurrence, les menaces externes (tensions politiques avec les pays de l’Alliance des États du Sahel, menaces du JNIM), et internes (présence de cellules dormantes jihadistes, durcissement des activités criminelles liées notamment aux narcotrafics, conflits entre pasteurs transhumants et agriculteurs) justifient largement la mise en œuvre d’une stratégie de diversification et d’élargissement des partenaires de la sécurité et de la défense du pays.
D’abord, le volume des besoins des armées ouest-africaines explique cette diversification des partenariats, un seul partenaire ne pouvant à lui seul offrir des conditions de vente de matériel ou de formation avantageuses. La complexité des besoins en termes de sécurité justifie aussi cette stratégie. L’émergence des drones a ainsi permis à de nouveaux États, en particulier la Turquie, de devenir des alliés de la sécurité des États ouest-africains. Désormais, des pays ouest-africains, comme la Côte d’Ivoire, souhaitent aussi renforcer leur autonomie sécuritaire en disposant notamment des outils d’anticipation (satellites d’observation) de communication et de commandement les plus perfectionnés.
Par ailleurs, la recherche d’une satisfaction rapide de besoins en équipements militaires ou pièces de rechange peut aussi expliquer cette diversification des sources d’approvisionnement. Il s’agit de sélectionner les fournisseurs qui sont capables de mettre à disposition rapidement des équipements modernes. Le partenaire chinois répond justement à cette deuxième logique et permet ainsi l’acquisition rapide de nouveaux équipements (Ministère des armées français, communication personnelle, 2024). Toutefois, le partenariat en matière d’équipement de défense avec la Chine est fragile, dans la mesure où, par exemple, ni la mise en œuvre de ces équipements, ni leur maintien en condition ne sont pris en charge par la Chine. Puisque les notices d’emploi des matériels sont en langue chinoise et les instructeurs non francophones, l’armée ivoirienne rencontre des difficultés dans l’emploi et le maintien en état de ces matériels livrés par la Chine.
Enfin, la logique des pluri-partenariats est susceptible de dissuader les agresseurs externes dans la mesure où les pays partenaires de la Côte d’Ivoire apportent des capacités militaires complémentaires. Ils peuvent mobiliser des réseaux diplomatiques, des structures de renseignement ou de sécurité afin de renforcer la sécurité du pays.
La logique de diversification des partenariats de sécurité et de défense est à l’œuvre sur l’ensemble du continent africain (Martineau, 2018). Elle résulte d’abord de la nécessité pour les États de ne pas être lié à un seul partenaire dont la défaillance ou la faiblesse de l’engagement serait susceptible de mettre en cause sa sécurité. Elle témoigne aussi des ambitions africaines de nouveaux acteurs étatiques qui profitent du retrait de la France du continent africain.
À l’heure où les menaces sur la sécurité de la Côte d’Ivoire s’amoncellent, notamment dans les régions frontalières du Nord, la multiplication des coopérations en matière de sécurité constitue une opportunité nouvelle pour les dirigeants du pays de mettre en compétition les États partenaires afin qu’ils contribuent davantage à la défense du pays.
Au final, la logique de bloc qui est réactivée par les conflits internationaux (Ukraine) ou les tensions (mer de Chine) n’a pas d’incidence dans les pays de la sous-région ouest-africaine et en particulier en Côte d’Ivoire. Le contexte de menaces qui pèse lourdement sur la Côte d’Ivoire favorise au contraire l’insertion de la Chine dans l’espace sécuritaire ivoirien. La Chine est ainsi devenue un partenaire « ordinaire » de la sécurité du pays.
Tableau 1. Partenariats de défense et de sécurité de la Côte d’Ivoire.
Pays partenaire
Intitulé
Date
Contenu
Chine
Absence d’accord formel
Equipements militaires.
Formation
France
Accord de partenariat de défense entre la Cote d’Ivoire et la France (en cours de révision)
26 janvier 2012
(en cours de révision)
Echanges de vues.
Organisation, entrainement et équipement des forces.
Formation. Exercices conjoints.
Ghana
Accord de coopération militaire
18 octobre 2017
(Ratifié le 17 octobre 2024)
Partage de renseignements
Maroc
Accord de Coopération Militaire
9 mai 2025
Entrainements communs.
Santé.
Expertises.
Portugal
Accords de coopération
25 février 2018
Formation des marins.
Échanges d’informations. Échanges sur la protection de l’environnement.
Turquie
Accord-cadre de coopération militaire
26 mars 2015 (ratifié le 7 mai 2025)
Formation d’officiers et sous-officiers en Turquie.
Technique (industrie de défense, systèmes électroniques, information militaire) et scientifiques.
USA
Protocoles d’accord
27 février 2024
14 novembre 2024
Partage de renseignements.
Don de véhicules blindés.
Programme de formation préalable au déploiement des militaires ivoiriens dans la Zone Opérationnelle Nord (ZON).
Aurégan, X. (2024). Chine, puissance africaine : Géopolitique des relations sino-africaines. Paris, Armand Colin, 288 p.
Aurégan, X. (2015). Les intermédiaires de la Chine à Abidjan, Regards géopolitiques, Bulletin Conseil québécois d’études géopolitiques, 7 p.
Aurégan, X. (2014). Géopolitique de la Chine en Côte d’Ivoire. Géographie. Université Paris 8, Institut français de géopolitique, thèse de doctorat, 551 p.
Folashadé Soulé (2021), “Mapping the Future of Africa–China Relations: Insights from West Africa.” South African Institute of International Affairs. http://www.jstor.org/stable/resrep36161.
Hévéa (2025). Entretien.
Le Gouriellec, Sonia (2024), Géopolitique de l’Afrique, Paris, Presses Universitaires de France, p. 80-109.
[1] Dans sa thèse, Xavier Aurégan (p. 163 svtes), a mis en évidence des initiatives limitées en matière de défense avant 2014. Ainsi, dans les années 1990, un petit chantier de construction navale avait été établi par des ingénieurs chinois à Youpougon.
[2] Néanmoins, l’article 4 point f prévoit que les parties peuvent envisager « Toute autre activité convenue d’un commun accord entre les Parties en fonction de leurs intérêts communs ». Cette disposition ouvre potentiellement les portes à des activités opérationnelles communes, notamment dans le domaine de la lutte contre le terrorisme au Nord du pays.
[3] Traité instituant un partenariat de défense, signé le 26 janvier 2012, art 3.
[4] SECUNORD est doté de 3,8 millions de 2022 à 2024. Ce programme permet la construction de brigades de gendarmerie ou encore la dotation d’équipements.
Consultant-chercheur en développement des territoires. Il est chercheur associé à la Chaire de recherche en études indo-pacifiques.
Résumé
La Corne de l’Afrique est au cœur de stratégies régionales et internationales de contrôle et de sécurisation du détroit de Bab el Mandeb. Elle est surtout le théâtre de relations antagonistes entre des États voisins économiquement interdépendants, dont l’Éthiopie est le moteur économique. Les États qui l’entourent sont la clé de son ouverture sur la mer Rouge, mais dépendent de son dynamisme économique pour leur propre développement. Le protocole d’accord entre l’Éthiopie et le Somaliland signé au début 2024 s’inscrit dans la poursuite de la stratégie de développement initiée par Addis-Abeba en 1993, mais il a été perçu comme fragilisant la Somalie, alors même que l’Éthiopie contribue à la consolider par sa participation à la Mission de soutien et de stabilisation de l’Union africaine. Cet accord avec un État considéré comme sécessionniste a cependant fourni à l’Égypte un argument supplémentaire pour isoler l’Éthiopie, ayant déjà bloqué son adhésion au Conseil de la mer Rouge, en accroissant son assistance à la Somalie et, surtout, à l’Érythrée. L’article montre que le fragile équilibre en tension des acteurs locaux est bouleversé par les actions croisées d’acteurs extra régionaux sans que ces derniers ne parviennent à atteindre leurs objectifs de contrôle ou de sécurisation du détroit.
Mots clés : alliances stratégiques, corne de l’Afrique, développement, ports, terrorisme
Summary
The Horn of Africa is at the heart of regional and international strategies to control and secure the Bab el Mandeb Strait. Above all, it is the scene of antagonistic relations between economically interdependent neighbouring states, with Ethiopia as the economic driving force. The surrounding states are key to its access to the Red Sea but also depend on its economic dynamism for their own development. Part of the development strategy initiated by Addis Ababa in 1993, the memorandum of understanding between Ethiopia and Somaliland signed in early 2024 has been perceived as weakening Somalia, even though Ethiopia is helping to consolidate it through its participation in the African Union Mission in Somalia. However, the agreement with a state considered secessionist provided Egypt with an additional argument for isolating Ethiopia, having already blocked its membership of the Red Sea Council, by increasing its assistance to Somalia and, above all, to Eritrea. The article shows that the fragile balance of power among local actors is being disrupted by the combined actions of extra-regional actors, without the latter succeeding in achieving their objectives of controlling or securing the strait.
Keywords : strategic alliances, Horn of Africa , development, ports, terrorism
Introduction
La quête d’un accès pérenne à la mer, que poursuit Abyi Ahmed, premier ministre, et qui s’est concrétisée le 1er janvier 2024 par la signature d’un protocole d’accord (Memorandum of Understanding, MoU) entre Éthiopie et Somaliland a provoqué une réaction violente de la Somalie, mais aussi des États voisins, ou plus lointains. Elle a introduit un facteur d’instabilité supplémentaire dans la Corne de l’Afrique, déjà fragilisée par la lutte entre forces armées au Soudan, la difficile construction d’un État de droit en Somalie et par l’activité des houthis au Yémen et en mer Rouge.
Cet accord doit permettre à l’Éthiopie d’accéder à la mer Rouge par une bande côtière de 20 kilomètres le long du Somaliland, au nord-ouest du port de Berbera. L’accord est prévu pour durer cinq décennies, au cours desquelles l’Éthiopie construira une base navale. En échange, le Somaliland devrait recevoir des parts dans la compagnie aérienne Ethiopian Airlines et une reconnaissance officielle en tant qu’État indépendant.
Plutôt que de considérer l’action du gouvernement éthiopien comme un facteur de déstabilisation supplémentaire dans ce coin d’Afrique, peut-être faut-il inverser cette approche olympienne de la question et au contraire en avoir une lecture en contre-plongée. Il s’agit plutôt de l’apprécier comme s’inscrivant dans un voisinage d’États qui doivent à la fois affronter des problèmes de cohésion interne et de conflit de voisinage, et sont de plus en bordure d’un corridor maritime d’importance mondiale, dont la sécurité est remise en question à son point le plus étroit, le détroit de Bab el Mandeb.
1. L’Éthiopie cherche à atteindre la mer
1.1. L’Éthiopie et ses voisins, en quête d’un développement
Les pays de la Corne ont en commun un faible niveau de développement (ils sont tous membres du groupe des pays les moins avancés-PMA) ainsi qu’une croissance démographique relativement forte, qui provoque un doublement de leur population à 25-30 ans (Yeboua & Cilliers, 2023). Face au défi d’intégrer dans le tissu économique une population majoritairement jeune et sans emploi, ils sont tous à la recherche d’un modèle de développement qui apporterait la diversification d’une économie largement dominée par la production agricole (élevage, sauf en Éthiopie, où le café domine). Seul Djibouti a su développer un secteur tertiaire en modernisant sa fonction portuaire, mais il est fragile, puisqu’il repose majoritairement sur les flux de commerce extérieur de l’Éthiopie, qui est son principal client et représente 76% de son PIB (Guled, A, 2021).
Le modèle djiboutien n’est pas pérenne, mais il inspire pourtant les autres pays bordiers, qui basent leur croissance future sur le développement de leurs ports : Massawa et Assab pour l’Érythrée, Berbera pour le Somaliland et Mogadiscio, Kismayo et Bosaso pour la Somalie, pour les seuls ports en eau profonde[1]. Le développement de ces ports repose toutefois sur leur positionnement comme lieux de transit plutôt que comme lieux d’exportation des productions nationales, qui sont pour l’heure insuffisantes pour justifier les investissements nécessaires à la modernisation des installations portuaires : la captation des flux de marchandises de l’Éthiopie est à court terme la meilleure opportunité pour le développement rapide des pays qui y parviendraient. Sur le moyen terme il peut reposer sur la croissance continue des volumes d’exportation du pays, multiplié par 3,5 entre 2005 et 2023 (BM, 2025), qui nécessitera le développement de nouveaux corridors d’exportation pour l’Éthiopie, ou le renforcement de celui de Djibouti.
A l’inverse des autres pays, l’Éthiopie a adopté au tournant du XXI° siècle un modèle de développement sensiblement plus pérenne, d’une politique développementaliste (Tamru, 2025)[2]. Elle adapta le modèle chinois (lui-même copié des expériences malaysienne et singapourienne) de croissance économique reposant sur la création de zones économiques spéciales (ZES) attirant capitaux et savoir-faire industriels étrangers en contrepartie d’une main d’œuvre nombreuse à très faible coût et de facilités fiscales et douanières (Cabestan, 2012). Mais à l’encontre de ses modèles, le pays ne disposait pas d’une présence littorale. Un investissement massif, au prix d’un endettement fort[3], a permis la modernisation des infrastructures routières desservant les capitales régionales et les parcs industriels et ZES nouvellement créés. Des ports secs[4] sont établis le long des corridors commerciaux. Les plans quinquennaux (Growth and Transformation Plan – GTP I et II) avaient planifié le développement d’un réseau ferroviaire dans une stratégie de désenclavement du territoire. L’Ethiopian Railways Corporation, créée en 2007, avait identifié six corridors (ERC), mais seule la ligne Addis Abeba-Djibouti (ERC-1) a été achevée en 2018. La construction de l’axe Awash-Mekele (ERC-5) a été arrêtée en novembre 2019 à Kombolcha et les autres axes n’ont pas été programmés, faute de capitaux et d’une paix en interne et à sa périphérie. Un réseau routier moderne dessert désormais tous les postes frontières à destination des ports des États voisins, exception faite de Mogadiscio.
1.2. Sortir d’une prison géographique
Abyi Ahmed déclarait devant le parlement éthiopien le 13 octobre 2023 que « une population de 150 millions d’habitants ne peut pas vivre dans une prison géographique » (Addis Standard, 2023). Le directeur général de l’Agence éthiopienne de renseignement et de sécurité, Redwan Hussein, a rappelé cette ambition le 8 septembre 2024 : « Il ne s’agit pas de trouver d’autres ports, car nous pouvons utiliser Port-Soudan, Lamu ou Berbera. Ce dont nous avons besoin, c’est d’un accès à la mer [que] nous pouvons investir et défendre ». Il continua, en précisant : « Nous avons perdu cette opportunité à quatre reprises : à l’époque de Ménélik, qui, après avoir gagné la guerre à Adoua, aurait dû se diriger vers la mer. Nous l’avons [également] perdue sous Haile Sellasie, Mengistu et le Front démocratique révolutionnaire du peuple éthiopien (EPRDF) »[5].
Ces déclarations rappellent d’une part l’obsession du gouvernement actuel d’obtenir le désenclavement du pays depuis que l’indépendance de l’Érythrée en 1993 l’a privé d’un littoral, comme de ses quatre bases navales de Massawa, Asmara, Assab, et les îles Dahlak. D’autre part, elle ne cite pas Djibouti, par lequel passent 98,6% des exportations du pays (MTL, 2020). L’omission laisse penser que l’enjeu du projet n’est pas de remplacer Doraleh comme principale porte de transit des marchandises éthiopiennes, mais de recréer une force navale[6]. La déclaration omet également de citer le port d’Assab, à 880 km d’Addis Abeba mais à 80 km de la ville frontalière de Bure, qui était jusqu’à l’indépendance de l’Érythrée le principal port d’exportation de l’Éthiopie.
En revanche, les ports cités sont pour l’instant des débouchés complémentaires ou potentiels des exportations éthiopiennes, plus que des alternatives à un nouveau port : trop éloignés, pris dans un conflit qui n’en finit pas ou en cours de développement. En outre, ils n’offrent pas la même efficience de transbordement que le terminal portuaire djiboutien, qui a bénéficié de financements émiratis, puis chinois à partir de 2018.
Distance (en km) par la route depuis le port sec de Mojo et coûts de transport
Doraleh (Djibouti)
840
1 Md USD annuel de frais de transit
74 USD/tonne
Berbera (Somaliland)
955
Trafic de vrac, surtout
84 USD/tonne
Port Soudan (Soudan)
1780
Conflit intra-soudanais
97 USD/tonne
Lamu (Kenya)
1990
En phase de développement
114 USD/tonne
(Sources : Tadesse, M.D.; Kine, H.Z.; Gebresenbet, G.; Tavasszy, L.; Ljungberg, D. (2022) ; estimation pour Berbera)
Ils répondent toutefois à la stratégie de diversification concurrentielle des débouchés maritimes de l’ Éthiopie (Tamru, 2025), qu’initia Meles Zenawi (premier premier ministre du gouvernement post Derg) en 1993 par un accord avec Djibouti. Elle continua toutefois d’utiliser le port d’Assab jusqu’en 1997 :
Après la signature des Agreements to Building facilities on Port Sudan (30 août 2017), le Soudan est entré dans une période de crises politiques qui n’a pas empêché que le port soit utilisé pour importer des engrais à destination du nord de l’Éthiopie. la période a toutefois freiné la construction d’une voie ferrée dont le principe avait été acté entre les deux gouvernements à Khartoum en décembre 2013 et l’étude de faisabilité achevée en 2024.
Mombasa est également un port de transit pour l’Éthiopie, doublé depuis peu par celui de Lamu[7], qui dessert notamment le port sec d’Awasa. Le Lamu Port-South Sudan-Ethiopia-Transport corridor (LAPSSET), fut formulé dans le document Kenya vision 2030 (2008) pour développer l’Est et le Nord du pays par la construction d’un nouveau port à Lamu et des corridors routiers et ferroviaires. Un accord bilatéral pour la construction d’une voie ferrée à écartement standard entre Lamu et Addis Abeba par Moyale a été signé avec l’Éthiopie en novembre 2023, que la Korea Railroad Corporation (KORAIL) doit aider au développement (MoU signé en mars 2025).
En 2005, le port de Berbera fit l’objet d’un accord entre L’Éthiopie et le Somaliland, mais fut peu utilisé en l’absence d’une desserte vers l’Éthiopie et d’investissements pour moderniser des infrastructures datant de l’époque soviétique[8]. Après s’être désengagés du port d’Assab, qu’ils avaient développé après le départ du Qatar[9] les Émirats arabes unis (EAU) s’y intéressèrent, signant un accord avec le Somaliland en 2016 et investissant 442 M$ pour sa modernisation (Gebru, 2025). Même si les volumes transitant sont encore faibles, il apparait comme le principal port d’exportation des ovins et camélidés éthiopiens.
Le port d’Assab constitue la meilleure alternative à Doraleh, mais son utilisation requière de forts investissements pour moderniser les infrastructures portuaires après une décennie d’abandon, que l’Arabie Saoudite pourrait consentir afin de diversifier son développement en mer Rouge (Eritreafocus, 2025).
Les corridors qui desservent ces deux derniers ports, ainsi que celui de Doraleh forment le « trident » que le Plan directeur des transports de l’Éthiopie 2022-2052 a identifié comme prioritaire (MTL, 2021). Il est également intégré dans le Plan directeur de l’Autorité intergouvernementale pour le développement (IGAD) pour les infrastructures régionales à court terme (IGAD, 2020). Le MoU signé avec le Somaliland s’inscrit dans la réalisation de cette politique de portée régionale, malgré l’ambiguïté quant à l’indépendance du pays, mais est perçu par ses voisins comme un facteur aggravant l’instabilité de la Somalie. Le paradoxe est qu’elle n’a pas contrôlé ce territoire et n’y a exercé aucune influence depuis 34 ans.
Fig. 1. Les corridors dans la corne de l’Afrique
(Sources : Cf note cartographique en fin de document)
2. Au détriment d’une Somalie déjà faible ?
2.1. Le Somaliland dans une Somalie virtuelle
La signature du MoU a déclenché une tempête diplomatique sitôt son existence connue[10] alors que personne, sauf les signataires, ne connait son contenu exact[11]. Le gouvernement somalien le dénonçait dès le lendemain, comme illégal et une atteinte à son intégrité territoriale. Il lança une série d’actions diplomatiques, notamment l’expulsion de l’ambassadeur d’Éthiopie, le rappel de son propre ambassadeur d’Addis-Abeba et la demande de fermeture des consulats éthiopiens.
Région autonome sécessionniste pour Mogadiscio, le Somaliland a déclaré son indépendance en 1991 à la chute de Siad Barre, dont le régime avait organisé le massacre du clan Isaak qui y est majoritaire. La quasi-homogénéité clanique sur le territoire a sans doute fortement contribué à faciliter l’émergence d’une structure d’État viable (Djama, 2023), en contraste fort avec le reste de la Somalie, marquée depuis une trentaine d’années par une succession de crises politiques et de guerres civiles. Le Puntland, à l’extrémité nord-est du territoire, présente une relative homogénéité clanique similaire, autour de la branche Harti du clan Darod. Il connait une dynamique économique proche de celle du Somaliland et s’est déclaré État autonome au sein de la fédération somalienne en 1998, mais est lui-même fragilisé par l’émergence de Abnaa ul-Calipha (Cf. page suivante).
La situation sécuritaire dans le reste du pays est très précaire. Dans un pays défaillant, classé premier dans le Fragile States Index, le gouvernement actuel somalien ne contrôle qu’une partie du territoire dans ses frontières de 1960 : les shebab[12] conservent le contrôle de vastes espaces dans le centre et autour de Mogadiscio. La constitution provisoire de 2012, établissant un État fédéral, avait certes apporté un semblant d’ordre institutionnel dans le pays, mais il est fragilisé depuis avril 2024 par la volonté du président Hassan Sheikh Mohamud d’amender la constitution pour remplacer le régime parlementaire par un régime présidentiel. Il avait déjà commencé à la réécrire en faisant adopter en mai 2023 le suffrage universel direct en remplacement du système 4.5 garantissant un équilibre du pouvoir politique selon une base clanique[13].
C’est en partie la lutte contre ce système clanique qui a favorisé l’émergence de mouvements djihadistes, celui des shebab, comme celui de l’État islamique en Somalie (EI-S). Ces deux groupes sont nés après la défaite de l’Union des tribunaux islamiques (UTI) qui avait progressivement pris le contrôle du territoire somalien après la chute de Siad Barre en 1991. Plus exactement les shebab se sont désolidarisés de sa successeur, l’Alliance pour la re-libération de la Somalie (ARS) quand elle signa avec le Gouvernement fédéral de transition (GFT) l’accord de paix de Djibouti (2008). Tandis que les modérés rejoignaient le GFT, les plus extrémistes constituaient le mouvement shebab, revendiquant l’adoption du salafisme en remplacement de la jurisprudence chaféite, dominante en Somalie et parmi les musulmans des pays voisins. L’EI-S est à son tour né d’une scission au sein des shebab, quand en 2015 le chef idéologique des shebab dans le Puntland, Cheikh Abdulqadir Mumin, annonça son ralliement à Abou Bakr al-Baghdadi, s’implantant dans les montagnes à l’ouest de Bosaso, sous le nom de cellule Abnaa ul-Calipha (ICG, 2024).
2.2. Quelle stabilité en Somalie, autour de l’AUSSOM ?
La fragilité du pays est telle qu’une force multinationale sous l’autorité de l’Union africaine (UA) y est présente depuis 2007 pour aider le gouvernement à administrer le territoire. Dans la nouvelle mission de l’African Union Stabilization Support Mission in Somalia (AUSSOM), qui a juridiquement débuté au 1er janvier 2025 (TV5, 2005), les soldats éthiopiens devraient être déployés dans les régions de Gedo, Hiiraan, Bay et Bakool qu’ils occupaient auparavant, entre la frontière sud de l’Éthiopie et les zones encore contrôlées par les shebab. Tactique d’encerclement, certes, mais aussi de barrage pour empêcher ces derniers de renouer contact avec le groupe de shebab qui a trouvé refuge dans les monts de Balé après avoir tenté d’établir une base d’opération en Ogaden en 2022, comme il l’avait fait au Kenya (Hansen, 2024).
La force multinationale décidée par l’UA et sous mandat de l’ONU (résolution 2767-2024) devrait avoir une composition semblable à celle de l’African Union Transition Mission in Somalia (ATMIS) et avant, de l’African Union Mission to Somalia (AMISOM) qui l’ont précédée. Des contingents sont fournis par l’Éthiopie, le Kenya, le Burundi, Djibouti, et l’Ouganda, tous « États du front » menacés à des degrés divers par l’activité des shebabs, afin de capitaliser sur l’expérience acquise depuis 2007. Mais à la différence des deux précédentes missions, la composition de cette dernière fut déterminée par le gouvernement somalien, qui refusa jusqu’au début de 2025 de renouveler la participation des Forces de défense nationale éthiopiennes (FDNE) à l’AUSSOM, après la signature du MoU.
Le revirement du gouvernement somalien à autoriser le déploiement de troupes éthiopiennes est lié à deux évènements, le premier étant l’élection à la présidence du Somaliland de Abdirahman Mohamed Abdullahi en novembre 2024, qui avait lors de sa campagne électorale affirmé son soutien au MoU. Il souhaitait également en réexaminer le contenu (Rukanga & Aden, 2024)[14]. Mais c’est plus certainement l’intermédiation conduite par Recep Erdogan depuis juillet 2024, qui aboutit à la signature à Ankara par l’Éthiopie et la Somalie le 12 décembre 2024 d’une déclaration commune restaurant leurs relations bilatérales. Le contenu de la déclaration n’est pas connu et selon le texte publié par la Turquie, les parties sont convenues « d’abandonner les divergences d’opinion et les questions litigieuses, et d’aller résolument de l’avant dans la coopération en vue d’une prospérité commune » (AFP, 2024). L’Éthiopie obtient la certitude d’un accès à la mer et la Somalie la reconnaissance de l’intégrité de son territoire. La Turquie gagne à la fois la sécurité de ses investissements en Éthiopie (elle y est le second investisseur, derrière la Chine, ainsi que le premier fournisseur d’armes) et un rôle accru dans la Corne de l’Afrique, confortant sa position en Somalie, ébranlée par l’entrisme de l’Égypte. L’Éthiopie obtient le droit de participer à l’AUSSOM, lors d’une seconde rencontre en janvier 2025, son contingent venant renforcer au nord la protection de Mogadiscio de l’activité shebab.
La Somalie poursuit en parallèle une politique d’affaiblissement du Somaliland, cherchant à récupérer ses frontières de 1960. Elle a ainsi proposé aux USA la gestion complète de ports somaliens de Berbera et de Bosaso « des actifs stratégiquement positionnés », qui pourraient « renforcer l’engagement américain dans la région, en assurant un accès militaire et logistique ininterrompu tout en empêchant les concurrents extérieurs d’établir une présence dans ce corridor critique » (Hasan, 2025). C’est la réponse à une possible reconnaissance de l’indépendance du Somaliland par les USA, pour acquérir Berbera (Harper, 2025). De même, le gouvernement de Mogadiscio a reconnu en février 2023 l’existence de l’État de SSC-Khatumo, coincé entre le Somaliland et le Pountland, et attend qu’une constitution y soit adoptée pour l’intégrer formellement à la République fédérale de Somalie (VOA, 2023). Le ralliement du SSC à la Somalie est une double victoire pour Mogadiscio, qui intègre le clan Dhulbahante (fondateur du royaume derviche [Dhaqdhaqaaqa Daraawiish], considéré comme le premier État somalien moderne), mais affaiblit également le Somaliland, excavé des régions de Sool, Sanaag et Cayn par la création du SSC.
3. Dans un contexte d’entrisme d’acteurs régionaux
3.1. La régionalisation de la querelle par l’Égypte
La composition de la nouvelle mission de l’AUSSOM est de 4500 soldats fournis par l’Ouganda, 2500 par l’Éthiopie, 1520 par Djibouti, 1410 par le Kenya mais le Burundi, qui fournissait des contingents aux précédentes missions est écarté, pour faire une place à l’Égypte, qui peut déployer 1091 soldats (VoA, 2025). Les relations de cette dernière avec la Somalie sont anciennes, mais connaissent un nouveau développement après l’émergence d’un gouvernement central en 2012, depuis qu’elle s’oppose à la construction par l’Éthiopie du grande barrage Renaissance (GERD). Le ministère égyptien des affaires étrangères a déclaré le lendemain de la signature du MoU que « L’Égypte souligne la nécessité de respecter pleinement l’unité de la Somalie et sa souveraineté sur l’ensemble de son territoire, ainsi que son droit à bénéficier de ses ressources » (Anadolu Ajansi, 2024). Elle est soutenue par la Ligue arabe qui condamne deux jours plus tard le MoU et demande à l’Éthiopie « d’adhérer aux règles et aux principes de bon voisinage, respecter la souveraineté des pays et ne pas s’immiscer dans leurs affaires intérieures afin d’assurer la sécurité et la stabilité régionales » (Gobran, 2024). Le président de la commission Paix et sécurité de l’Union Africaine rappela « l’impératif de respecter l’unité, l’intégrité territoriale et la pleine souveraineté de tous les États membres de l’Union africaine, y compris la République fédérale de Somalie et la République fédérale démocratique d’Éthiopie » (UA, 2024). Ce sont deux des principes fondamentaux de l’Union Africaine, contenus dans la charte de 2000 (Articles 4a et 4b).
Si elle n’a pu empêcher l’Éthiopie de participer à l’AUSSOM, l’Égypte est toutefois parvenue à hypothéquer son espoir de disposer d’un accès à la mer Rouge, qu’elle a très tôt cherché à contrecarrer, mettant en avant l’absence de légitimité territoriale du pays. Lors d’une conférence de presse avec ses homologues somalien et érythréen, au Caire, le ministre égyptien des Affaires étrangères, Badr Abdel Aati, a déclaré que « il est absolument inacceptable qu’un État non côtier soit présent en mer Rouge, que cette présence soit militaire ou autre», considérant que « La présence éthiopienne en mer Rouge constitue une menace pour sa sécurité et celle du mouvement maritime international en mer» (Al-Eissawy, 2025).
C’est dans cet état d’esprit que l’Égypte avait créé en 2017 le Council of Arab and African Littoral States of the Red Sea and Gulf of Aden, comme un forum informel et multidimensionnel où un large éventail de questions communes seraient discutées. L’Arabie saoudite en prit la tête en 2018, le renommant Red Sea Council (RSC) et le modelant sur la base du Conseil de coopération du Golfe (CCG), doté d’une structure formelle et se focalisant sur les questions de sécurité. L’Égypte en perd le contrôle, mais obtient que le RSC soit réservé aux seuls pays riverains de la mer.
3.2. Beaucoup de voisins bienveillants, mais intéressés
Ce principe d’interdiction d’une présence militaire ou commerciale étrangère n’était toutefois pas uniformément partagé par les membres du conseil. D’autres membres voulaient inclure l’Éthiopie dans le conseil, en raison de son poids économique dans la dynamique régionale. Ainsi, Djibouti proposa à l’Éthiopie de mettre à sa disposition le port de Tajourah, au Nord de la baie éponyme, dont elle aurait la gestion complète (BBC, 2024b) et qu’elle avait commencé à utiliser vers 2020, pour exporter de la potasse, du calcaire et du minerai de fer (Addis Standard, 2024). Si l’Éthiopie n’a ni accepté ni rejeté la proposition, celle-ci écorne la prémisse d’une mer propriété exclusive des États riverains, déjà peu crédible lors de la signature de la charte en janvier 2020, même si le Somaliland fut exclu sous la pression de la Somalie, malgré ses 845 km de côtes, ou Israël malgré son littoral dans le golfe d’Aqaba.
L’interdiction va en outre à l’encontre des pratiques observables sur les rives de la mer. Avec la construction d’une base navale chinoise en 2017, le nombre de bases militaires étrangères à Djibouti était alors de six (Mazel, 2020), presque toutes disposant de baux emphytéotiques. S’y ajoutent la base de Suakin au Soudan, qu’envisagea de construire la Turquie avant la révolution de 2019 et celle d’Assab en Érythrée, qu’installèrent les EAU en 2015, avant de la démanteler en 2020. La Russie a également obtenu du gouvernement soudanais de disposer d’une base navale à Port Soudan (Rukanga, 2025), pôle économique et capitale de facto du pays.
Le gouvernement somalien a également accordé des facilités à plusieurs acteurs militaires non régionaux, tant pour lutter contre les shebab, et accessoirement l’EI-S, que pour combattre la piraterie dans le golfe d’Aden et les activités des houtis autour de Bab el Mandeb. Outre l’AUSSOM, le pays héberge entre autres des forces égyptiennes (accord de défense d’août 2024), turques (accord de défense de février 2024) et états-uniennes (accord de 1980). Si la marine turque n’a pas de base navale, elle peut utiliser les facilités portuaires du port de Mogadiscio, loué en 2014 à bail par la société turque Albayrak Group pour 30 ans. La même facilité d’accostage-escale technique a été accordée par l’Égypte à la société chinoise Hutchison Ports qui a obtenu un bail de 30 ans pour construire un terminal de container sur la base navale d’Aboukir, en complément de sa gestion des ports d’Alexandrie et d’El Dekheila, par où transite près de 60% du commerce égyptien. De même, la gestion de COSCO Shipping Ports à Port Said-Est et Ain Sokhna, aux deux entrées du canal de Suez, brouille la différence entre usage commercial et usage militaire des installations portuaires développées et gérées par des sociétés chinoises (Salah, 2023), qui gèrent également les installations de Doraleh.
En outre l’Égypte n’a pas condamné l’action des EAU en mer Rouge, ni condamné la société émiratie DP World, qui a accordé à l’Éthiopie l’accès au port de Berbera, pour lequel elle est liée par un bail trentenaire avec le gouvernement somalilandais, qui l’avait également autorisée à implanter une base navale, démantelée en 2020 (Ardemagni, 2024). Elle n’a pas non plus empêché DP World de proposer à l’Éthiopie l’usage du port d’Assab, qu’elle a relié à la ville frontalière de Bure par une route réhabilitée.
4. Mais ce n’est que le duel Égypte-Éthiopie
4.1. Un conflit par procuration
Le soutien du gouvernement Sissi à la Somalie n’est pour l’Égypte qu’une des méthodes pour conduire un encerclement, voire un affaiblissement, de l’Éthiopie. La querelle entre les deux pays est née de rivalités stratégiques anciennes. Exacerbée par la décision éthiopienne de construire le Grand barrage Renaissance (GERD) sur le Nil Bleu, en 2011, elle est devenue existentielle pour l’Égypte qui considère que la construction du barrage met en péril l’alimentation en eau du pays, qui repose à 90% sur l’apport du fleuve. Si elle put obtenir le soutien implicite des pays membres de la Ligue arabe, l’Égypte n’est pas parvenue à isoler l’Éthiopie des autres pays ripariens, constitués en une Initiative du bassin du Nil (NBI) depuis 1999. Deux logiques s’opposent, qui n’empêchent pas des alliances de circonstance : d’un côté, l’Égypte qui, se basant sur le traité anglo-égyptien de 1929, revendique « des droits naturels et historiques » sur le fleuve ; de l’autre des États qui dès leur indépendance ont rejeté le traité de 1929 qui restreint leur développement économique (Hussein, 2014)[15]. Ces derniers poursuivent la construction d’une Commission du bassin du Nil dont l’Égypte, pourtant membre fondateur de la NBI, n’a pas signé en 2024 la naissance, l’article 4 de l’Accord sur le cadre de coopération pour le bassin du Nil promouvant une utilisation « équitable et raisonnable » des eaux du Nil.
Si l’Égypte de Mosi comme de Sissi est parvenue à nouer des alliances de circonstance avec certains États ripariens, c’est surtout en s’appuyant sur ses alliés traditionnels qu’elle a entrepris la déstabilisation de l’Éthiopie : la Somalie et l’Érythrée. La signature du MoU a fourni l’argument idéal à l’Égypte pour négocier un pacte de défense en août 2024 avec la Somalie et avec elle et l’Érythrée une alliance afin d’approfondir la coopération avec l’armée somalienne pour faire face au « terrorisme » et protéger ses frontières terrestres et maritimes en octobre 2024. Ces relations traditionnelles reposent avant tout sur le souvenir de l’appui qu’a apporté l’Égypte à Mogadiscio lors de ses tentatives irrédentistes des années 1960 et 1970[16], comme son assistance à la lutte érythréenne pour son indépendance.
Cette solidarité est toutefois contrebalancée par la Turquie, avec laquelle la Somalie a négocié un accord de coopération et de défense en février 2024 et qui constitue le premier investisseur dans le pays (Kedir, 2016). C’est également elle qui a favorisé la reprise d’un dialogue Somalie-Éthiopie, ne voulant ni hypothéquer ses investissements dans ces deux pays, ni laisser le champs libre à l’Égypte en mer Rouge, où elle-même cherche à renforcer sa présence. Ce rapprochement avec l’Éthiopie a été perçu comme une trahison par l’Égypte et par l’Érythrée, d’autant plus forte qu’elle s’est concrétisée par une rencontre au sommet entre les deux dirigeants en février 2025. La réunion s’est conclue par un accord autorisant l’armée éthiopienne à rejoindre l’AUSSOM et accordant à la marine éthiopienne l’accès aux eaux somaliennes, en particulier à la mer Rouge (Horn Observer, 2025). Certes, l’accord dont on ne connait pas le contenu exact ne précise pas s’il s’agit de la marine marchande ou de la marine de guerre. Il constitue pour le gouvernement somalien l’acceptation du statu quo, d’un usage d’une portion du territoire somalilandais par l’Éthiopie, en évacuant semble-t-il toutefois la reconnaissance diplomatique du Somaliland (Robinson, 2025).
4.2. Mais tout n’est que question de frontières, et de conflits emboités
Les liens de l’Égypte avec l’Érythrée paraissent plus solides, ce dernier pays entretenant des relations très ambigües avec son voisin méridional, une alternance d’hostilité et d’entente (Gascon, 2025), l’ayant combattu pendant une trentaine d’années avant de l’aider à lutter contre la tentative de coup d’État du gouvernement du Tigrée en 2020. C’était toutefois une alliance de circonstance[17], l’Érythrée ne souhaitant pas qu’un gouvernement belliciste remplace celui de Abiy Ahmed avec lequel une paix avait été négociée en 2019, au prix de concessions territoriales éthiopiennes dans les secteurs du triangle de Badme et les zones de Tsorona et d’Irob. Un gouvernement éthiopien de nouveau dirigé par le Front de libération du peuple du Tigré (FLPT) pourrait réveiller d’anciennes revendications : le « Manifeste du FLPT », publié en 1976, intégrait de larges parts de l’Érythrée dans un Tigrée indépendant, notamment la totalité de la bande côtière entre Mersa et la frontière djiboutienne. Plus encore, Isaias Afwerki aurait perçu la réconciliation avec l’Éthiopie d’Abiy Ahmed comme « juste la poursuite de la guerre contre le FLPT» (Fröhlich, 2020) ; alignement stratégique de circonstance que vint renforcer l’entrainement par l’Érythrée des forces armées amhariques (Radio Erena, 2021).
Les accords de Pretoria mettant fin à l’affrontement entre les armées éthiopienne et tigréenne n’ont satisfait ni les Fano amhara ni le gouvernement érythréen qui avaient appuyés l’ENDF – tous deux écartés des négociations – et ont sanctionné la débâcle de l’armée tigréenne et du FLPT. Mais après la signature de l’accord de cessation des combats à Pretoria en 2022, les contacts ont été maintenus avec les groupes amhariques, tandis que d’autres ont été noués avec des représentants du FLPT. L’Éthiopie héberge également des opposants au régime érythréen, comme la Brigade N’hamedu et le Eritrean Afar National Congress (EANC), qui ont tenu un congrès à Addis Abeba le 27 janvier 2025 (Plaut, 2025). Mais cette opposition ne s’exprime pour l’heure qu’au sein de la diaspora[18], sans a priori conduire d’activités dans un pays au régime dictatorial d’inspiration maoïste.
Ces interférences croisées sont toutefois dissymétriques : si les affrontements intra diasporiques troublent l’ordre public dans les pays hôtes[19], un soutien plus réel est apporté par le gouvernement Afwerki à la Tigray Defense Force (TDF) sous le contrôle du FLPT contre le gouvernement provisoire du Tigrée (ICG, 2025). L’armée érythréenne continue également d’occuper malgré les accords de Pretoria des portions du territoire du Tigrée, dont elle a pillé les ressources (The Sentry, 2025), quoiqu’elle ait amorcé un retrait partiel (Ehl, 2025). Son gouvernement soutiendrait également les activités des Fano, notamment dans les woredas de l’Ouest du Tigrée qu’administre désormais le gouvernement amhara, ainsi qu’en région Amhara, contre l’armée fédérale.
Le gouvernement Afwerki soutiendrait également la Oromia Liberation Army (OLA), qui agit en région Oromo contre les populations amhara qui y sont installées, ainsi que contre l’armée fédérale. Infirmés par certains, confirmés par d’autres (Raleigh, 2025), ces rapprochements probables entre ennemis d’hier s’inscrivent dans un contexte éthiopien marqué par l’éclatement quotidien d’affrontements entre milices régionales et l’ENDF, souvent au détriment de la population civile. Sans doute Isaïas Afwerki, président du pays depuis son indépendance, cherche-t-il à affaiblir l’Éthiopie sans la détruire afin de l’empêcher de devenir la puissance régionale que son poids économique lui permet d’espérer. Mais le rêve d’Abiy Ahmed, comme de ses prédécesseurs, est surtout fragilisé par la difficile gestion du pays, d’une fédération articulée autour de partis politiques ethno-régionalistes.
En guise de conclusion, Rodomont dans la corne de l’Afrique
La stratégie de diversification concurrentielle des débouchés maritimes éthiopiens s’efface-t-elle vraiment pour laisser place à une volonté d’obtenir un accès littoral de plein droit ? Le contexte régional est certes différent de celui qui prévalait sous Meles Zenawi, initiateur de la stratégie, mais certains « fondamentaux » subsistent. La corne de l’Afrique demeure une zone de haute turbulence qui comprend, outre une Éthiopie en pleine croissance, mais déchirée de crises internes, « un État failli (la Somalie), un voisin difficile et isolé (l’Érythrée), un quasi-État (le Somaliland) » (Cabestan, 2012).
La principale nouveauté est la volonté ouverte des acteurs extrarégionaux d’influencer sur le développement de ces pays. Mais, sous le prétexte de les protéger ou de contribuer à ce développement, ils s’intéressent soit à la position qu’ils occupent à l’entrée et à la sortie du détroit de Bab el Mandeb, soit aux opportunités d’investissement ou de marché qu’ils recèlent. Ce faisant, ils exacerbent les tensions interétatiques préexistantes.
Certes, l’Érythrée n’est plus aussi isolée qu’il y a presque deux décennies, ayant tissé des liens étroits avec la Chine, l’Égypte, l’Arabie saoudite et plus récemment la Russie, mais demeure un État dictatorial, dirigé par un fondateur âgé. Le Somaliland poursuit sa quête de reconnaissance, mais son développement économique privilégie la capitale et Berbera au détriment du reste du pays : l’émergence du SSC, comme l’opposition croissante du clan Dir, à l’extrémité ouest du pays, fragilisent son intégrité territoriale. La Somalie reste un État failli, dont l’administration civile comme militaire ne contrôle qu’une partie du territoire, malgré un soutien technique et financier fort des acteurs régionaux, mais aussi de l’UE et des États-Unis.
Par ses propos publics, Abyi Ahmed pourrait être comparé au Rodomont du Roland furieux de l’Arioste, auteur de déclarations, comme d’actions furieuses et dérangeantes. Il n’en poursuit pas moins une construction continue de son pays en jouant la carte du développement régional, nouant des alliances d’intérêts commerciaux partagés avec des voisins qui poursuivent cependant leur propre agenda politique.
Références
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Notice cartographique :
Les différents types de corridors sont extraits de MTL, 2021 (op. cité), ainsi que Tedesse, 2022 (op. cité). Les corridors traversant la Région Somali sont des hypothèses à 25 ans ; les axes routiers eux-mêmes ont été rectifiés mais ne sont pas encore, ou complètement revêtus. De même pour le LAPPSET, si l’axe routier Isiolo-Moyale est achevé, l’axe Isiolo-Lamu n’existe que sous forme de tronçons non connectés. Pour une vision perspective sur l’interconnectivité des réseaux, voir Frédéric Lasserre et Olga Alexeeva, « Les routes de la soie en Afrique de l’Est à l’ère de Xi Jinping : une volonté de contrôle ou une stratégie opportuniste ? », Revue Interventions économiques [En ligne], 72 | 2024, consulté le 28 août 2025. URL : http://journals.openedition.org/interventionseconomiques/27977 ; DOI : https://doi.org/10.4000/12bac. Les ports secs sont extraits du site web de Ethiopian Shipping and Logistics, https://www.eslse.et/dryport.php.
Les zones sous contrôle des shebab ou de l’IS sont extraites de Critical Threats Projects (https://www.criticalthreats.org/), ainsi que de The Economist, 24 juillet 2025, https://www.economist.com/middle-east-and-africa/2025/07/24/somalias-state-building-project-is-in-tatters. Notons que l’enjeu des affrontements porte moins sur le contrôle de territoires que sur celui des corridors. Voir notamment Géraldine Pinauldt, « Derrière la mer, les territoires : les territoires somalis de la Corne de l’Afrique au prisme de leur mise en corridor », Hérodote n°196, 1er trimestre 2025, ainsi que Jamal Mohammed, « Navigating trade controls the political economy of checkpoints along Somalia’s Garissa corridor », The Rift Valley Institute, 2025.
[1] Les documents de stratégie des pays mettent certes un accent « convenu » sur l’amélioration de la productivité de l’agriculture, la diversification de l’économie et l’amélioration du réseau des transports. Les pays espèrent toutefois que les explorations pétrolières en cours leur fourniront les revenus nécessaires pour conduire cette transformation, sauf l’Érythrée qui mise plutôt sur l’or, le cuivre et la potasse.
[6] Après la perte de son littoral, l’Éthiopie a démantelé sa flotte et détruit le quartier-général de la marine en 1996. Elle serait en train de le reconstruire avec l’aide de la Russie.
[7] Inauguré en 2021, il a reçu un premier cargo d’engrais à destination de l’Éthiopie en 2024. En l’absence de liaison ferroviaire ce cargo a été livré à destination par un manège de 2400 camions.
[8] Rebutant sans doute la compagnie chinoise Petrotrans en 2011, initialement intéressée à développer le port.
[10] Le gouvernement somalien avait réagi avec la même violence verbale lorsque les EAU signèrent un MoU similaire avec le Somaliland et le Puntland au début de 2017 (Telci, 2018).
[11] Pour les Éthiopiens, l’accord concerne une base navale et un port commercial, pour les Somalilandais, il ne porte que sur une base navale (Čok, 2024).
[12] Plus exactement Harakat al-Chabab al-Moudjahidin. C’est un affilié clé d’Al-Qaida.
[13] Le système accorde à chacun des quatre grands clans un nombre égal de sièges au parlement et une demi-part aux clans minoritaires.
[14] La signature du MoU avec l’Éthiopie ne fit pas l’unanimité au sein du gouvernement somalilandais, à tel point que le ministre de la Défense, Abdiqani Mohamud Ateye, membre du clan Dir, démissionna à l’annonce de sa signature, déclarant « L’Éthiopie reste notre ennemi numéro lun » (Faruk, 2024).
[15] Soit essentiellement l’utilisation des eaux du fleuve pour développer des systèmes d’irrigation.
[16] En septembre 1960, l’empereur Hailé Sélassié résumait l’implication de l’Égypte dans l’invasion somalienne de l’Éthiopie en déclarant que « les Somaliens n’auraient jamais rêvé d’une telle idée sans y être incités par Nasser » (Erlich, 1994).
[17] Ce sont deux régimes « qui ont estimé avoir un problème avec le TPLF » (DW, 2020).
[18] Elle est très fragmentée selon des lignes de fracture ethniques, régionales et religieuses (Kidane, 2022).
[19] Voir par exemple Boris Busslinger, « Les manifestations de la communauté érythréenne suisse agitent le SEM », Le Temps, 18/09/2013.
Doctorant en Science politique à l’Université du Québec à Montréal, et affilié au Canadian network for research on terrorism, security and society (TSAS). Ses intérêts de recherche incluent les Études de renseignement, les interventions militaires multinationales et les politiques de sécurité nationale du Canada, de la France et des États-Unis. Ses recherches portent principalement sur l’étude des cultures nationales de renseignement. munier.marco_bruno@courrier.uqam.ca
vol 6 n2, 2020
Résumé : Dans le contexte post-attentat de 2015, la France s’est dotée d’un arsenal juridique et sécuritaire exceptionnel pour faire face à la menace du terrorisme d’inspiration islamiste, en venant enraciner durablement la menace terroriste par un contrôle sécuritaire du territoire. Cet article démontre que c’est par un discours et des pratiques sécuritaires que l’État français a pu rendre ordinaires des mesures d’exception.
Mots-clés : sécuritisation, École de Copenhague, École de Paris, état d’exception, terrorisme.
Abstract : In the post-terror attacks context of 2015, France has developed an exceptional legal and security arsenal to deal with the threat of Islamist-inspired terrorism, by securely entrench the terrorist threat through security control of the territory. This article argues that it is through security discourse and practices that the French State has been able to turn exceptional measures ordinary.
Keywords : securitization, Copenhagen School, Paris School, state of exception, terrorism.
Introduction
L’année 2015 a été particulièrement difficile sur le plan de la sécurité nationale avec pas moins de six attentats terroristes reconnus sur le territoire français (Le Monde, 2016). Cependant, parmi ces attaques, deux ont particulièrement marqué la population française, de par leurs symboliques, leur mode opératoire et le nombre de morts et de blessés qui en découlent. En janvier 2015, les attaques qu’on appellera celles de Charlie Hebdo et de l’Hyper Cacher constituent les attaques les plus sérieuses depuis l’attentat à la bombe dans le métro Saint-Michel en 1995 par le Groupe islamiste armé algérien (Moran, 2017 ; Potonska-Kimunguyi et Gillespie, 2016). Le 7 janvier 2015, deux individus pénètrent dans les locaux du journal satirique Charlie Hebdo et ouvrent le feu sur le personnel présent en tuant 11 personnes et en blessant une dizaine de plus (Karpiak, 2016). À leur sortie des locaux, les deux assaillants ouvrent le feu sur les policiers arrivant sur place, exécutant un policier déjà blessé à terre. Quelques jours plus tard, un individu lié aux deux assaillants de Charlie Hebdo abat une policière avant de tuer 4 personnes lors d’une prise d’otage dans un supermarché juif parisien (Moran, 2017). Les assaillants de Charlie Hebdo se revendiquaient de Al Qaida dans la Péninsule Arabique (AQPA) tandis que le dernier assaillant se revendiquait de l’État islamique (ÉI). Le 13 novembre 2015, plusieurs lieux parisiens ont été attaqués quasi-simultanément par plusieurs groupes, utilisant plusieurs modes opératoires comme l’attentat-suicide avec des ceintures d’explosifs, des attaques aux fusils d’assauts dans les rues de Paris, et un massacre, suivi d’une prise d’otage, suivi d’attentat-suicide lors d’un concert au Bataclan, tuant environ 130 personnes et en en blessant plus de 350 (Le Monde, 2016). Ces attaques seraient une grande première en France, de par leur ampleur et leur complexité, inspirées de modus operandi utilisés en Afghanistan, en Irak et en Syrie (Follorou, 2015, cité dans Draga-Alexandru, 2017). Aujourd’hui, la France vit toujours avec les conséquences de ces attaques impactant le quotidien de la population. Plusieurs mesures législatives et sécuritaires ont été mises en place pour faire face à ces évènements, d’abord envisagées comme des mesures d’exception temporaires prévues par le statut de l’état d’urgence, puis normalisées à travers une nouvelle loi et de nouvelles pratiques sécuritaires.
La principale question à laquelle cet article répondra est par quels moyens l’état d’exception permanent, caractérisé par une pérennisation de la menace terroriste, a pu se mettre en place. Pour répondre à cette question nous ferons l’hypothèse selon laquelle la France, à travers un processus de sécuritisation de la menace terroriste, aussi bien par les discours que par la pratique, développe des mesures d’exception permanentes venant ancrer et pérenniser la menace terroriste en France.
Cet article utilisera comme cadre théorique la théorie de la sécuritisation de l’École de Copenhague. Selon cette dernière, la sécurité n’a rien de réel, et la sécuritisation consiste à transformer, par des actes de langage, un enjeu en menace sécuritaire existentielle. « En tant qu’objectivation rhétorique de la sécurité », la sécuritisation suppose la présentation de moyens extraordinaires pour répondre à la menace (Balzacq, 2016 : 193). On pourrait ici facilement arguer que le terrorisme en lui-même est déjà naturellement un enjeu de sécurité, dans la mesure où il menace l’intégrité physique des personnes, ce qui est exact. Cependant, si le terrorisme est une menace d’ordre sécuritaire et peut facilement dépendre du droit criminel commun, il est moins évident qu’il soit une menace à l’existence même de l’État justifiant des mesures sortant de l’exercice normal de la politique. Or, nous retiendrons surtout ici la conception originelle de la sécuritisation et de l’enjeu de sécurité, c’est-à-dire le caractère existentiel de la menace et l’exceptionnalité et la disproportion des mesures pour y faire face tout en la complétant par une approche sociologique faisant une place aux pratiques. En effet, le concept de sécurité est un concept qui se rapporte à la survie, c’est à dire lorsqu’un enjeu représente une menace existentielle pour la survie d’un sujet (Peoples et Vaughan-Williams, 2015). Ainsi, le concept de sécurité nationale réfère à la survie de l’État, qui légitime l’entretien constant de l’outil militaire ou du renseignement (Peoples et Vaughan-Williams, 2015 ; Macleod et Munier, 2019). La sécurité est une pratique autoréférentielle dans la mesure où c’est par la pratique de la sécurité qu’un enjeu devient un enjeu de sécurité, non parce qu’il existe réellement une menace existentielle, mais parce que l’enjeu est présenté comme une menace à la survie de l’État. Pour parler de sécuritisation d’un enjeu, il faut la présence de trois éléments : (1) un ou des discours présentant un enjeu comme une menace existentielle ; (2) une mesure exceptionnelle[1], venant briser les règles normales, est présentée pour faire cesser cette menace existentielle ; et (3) la violation des règles normales, acceptée par une large audience (Buzan et al., 1998). Sans la présence de ces trois éléments simultanément, on ne peut parler de phénomène de sécuritisation. Le troisième élément est très important, car il ne suffit pas que les mesures exceptionnelles soient imposées à la population, il faut que ces mesures soient acceptées par la population (voir également Côté, 2016).
Pour répondre à notre problématique de départ, nous envisagerons de reconstituer les étapes de la sécuritisation, telles que formulées par Balzacq (2016) à savoir l’acteur sécuritisant (ici l’État), le sujet de référence (le sujet menaçant), l’objet de référence (ce qui est menacé), l’audience qui donne son accord, le contexte et enfin l’adoption de mesures exceptionnelles. Le contexte, déjà mentionné, est les deux plus importants attentats terroristes en France en 2015. Par la suite, nous montrerons que l’État a sécuritisé le terrorisme islamique, en a fait une menace existentielle pour la société française, son mode de vie et ses valeurs et a proposé à un auditoire (la population) des mesures exceptionnelles pour contrer cette menace, par l’instauration d’un état d’urgence qui aura duré 2 ans et d’autres mesures exceptionnelles. Nous irons plus loin en affirmant qu’avec l’adoption de la nouvelle loi antiterroriste et de sécurité nationale, la France va créer un état d’exception permanent en enracinant la menace terroriste sur le territoire.
La sécuritisation entre acte de langage et pratique sécuritaire
1.1 L’École de Copenhague et le pouvoir performatif du langage
Au lieu de . considérer la menace comme une réalité objective, l’École de Copenhague considère que la menace est plutôt construite grâce à l’utilisation du langage de la sécurité en vue de convaincre de la légitimité d’utiliser des moyens extraordinaires pour faire face à cette menace. Ce processus est nommé sécuritisation.[2]
La sécuritisation peut être définie comme un processus par lequel un acteur identifie un problème comme une menace existentielle par rapport à un objet particulier. Si le problème est accepté comme étant une menace existentielle par un auditoire suffisamment important, alors des mesures exceptionnelles peuvent être mises en place pour régler le problème. De plus, Waever propose que le succès de la sécuritisation tient au fait que l’acte d’identification de la menace existentielle provient des institutions ou des élites (McDonald, 2013).
Buzan et Waever ajoutent qu’un problème est sécuritisé uniquement lorsqu’un auditoire l’accepte comme tel. Cette acceptation peut être déterminée par une série de conditions facilitatrices comme la forme de l’acte de langage, la position de l’auteur de l’acte de langage ou encore par des conditions historiques associées à la menace (McDonald, 2013 ; Stritzel, 2007). Prenons un exemple[3] pour expliciter le concept de sécuritisation. Après 2001, les dirigeants australiens ont affirmé que les demandeurs d’asile arrivant par bateaux constituaient une menace existentielle pour la cohésion sociale de l’Australie et pour la souveraineté du pays. Nous avons ici la première partie de l’acte de sécuritisation, c’est à dire l’identification par les élites d’un problème, l’immigration, qui n’est a priori pas un problème sécuritaire, comme une menace existentielle pour le pays. Le gouvernement a ensuite suggéré la possibilité que parmi les demandeurs d’asiles se trouvent aussi des terroristes pour justifier le refus d’entrée à ces demandeurs d’asiles (en contrevenant à leurs propres lois) et aussi pour permettre le déploiement de militaires pour protéger les côtes australiennes de l’immigration. La deuxième partie de l’acte de sécuritisation est ainsi remplie lorsque le gouvernement propose une mesure extraordinaire pour régler le problème. La menace doit être perçue comme une menace existentielle et non un simple problème sécuritaire comme le crime organisé ou la délinquance. La menace existentielle renvoie directement à la survie de l’État, et par conséquent de sa population (Peoples et Vaughan-Williams, 2015).
On peut étudier la sécuritisation directement en étudiant les discours, les positionnements politiques et l’acceptation des discours par une audience. Il suffira pour cela d’étudier un argument qui possède une rhétorique et une sémiotique particulière par lequel il aura un effet suffisamment fort sur une audience pour que celle-ci tolère ou accepte une violation des règles de la politique normale (Buzan et al., 1998). Cependant, le simple fait de présenter un enjeu comme une menace existentielle n’implique pas pour autant un processus de sécuritisation, mais simplement un « mouvement sécuritisant », il faut aussi qu’une audience accepte cette définition de la menace et que des mesures exceptionnelles (entendre ici qui sortent des lois ou mesures normales) soient proposées. Pour Buzan et al., il ne faut pas nécessairement que les mesures exceptionnelles soient adoptées, mais simplement qu’il y ait un discours, présentant une menace existentielle, qui ait suffisamment de résonance auprès d’un public pour que des mesures d’urgences soient envisagées, et qu’elles ne puissent pas être envisagées dans un contexte normal autrement que par l’énonciation d’un discours sécuritisant (Buzan et al., 1998). Également, les mesures exceptionnelles envisagées doivent présenter un caractère urgent, c’est-à-dire qu’en l’absence de ces mesures, la situation empirera.
Dans la théorie de la sécuritisation de l’École de Copenhague, le discours est l’élément central du processus de sécuritisation. Plus précisément, la sécuritisation passe par les actes de langage, c’est à dire qu’un objet n’a pas besoin d’être réel, mais simplement annoncé. Le langage, étant capable d’agir sur la réalité et d’accomplir certains actes, possède un caractère performatif, dans la mesure où il permet également de construire la réalité (voir Austin, 1962).
Enfin, une situation n’étant jamais figée mais en constante évolution en fonction des interactions, il est possible d’envisager qu’un objet sécuritisé peut également être desécuritisé. C’est surtout Waever qui développera le concept de desécuritisation en tant que processus discursif permettant de soustraire un objet du thème sécuritaire, le rendant a-sécuritaire et de ramener l’objet à la sphère publique et démocratique (Peoples et Vaughan-Williams, 2015). Il suffit pour cela qu’un acteur affirme, et que l’audience accepte, que l’enjeu n’est plus une menace, ou n’est plus une menace existentielle, permettant à l’enjeu d’être géré par des politiques normales (Salter, 2008).
1.2 La sécuritisation au-delà du langage : approche sociologique, pratiques sécuritaires et images
L’École de Copenhague conçoit la sécuritisation surtout du point de vue du langage, où l’acte de langage crée le mouvement sécuritisant devant être accepté par une audience. Cependant, deux questions se posent auxquelles tente de répondre cette section. Tout d’abord, comment rendre compte de l’acceptation par l’audience du mouvement sécuritisant ? Ensuite, la sécuritisation passe-t-elle forcément par un acte de langage ?
La sécuritisation étant une action intersubjective, il faut une relation dialogique entre l’acteur politique énonciateur et l’audience qui reçoit, et qui accepte éventuellement, le discours sécuritisant. L’approche sociologique apporte alors sa contribution en considérant deux types de soutien de l’audience. Tout d’abord, il y a le soutien formel, par lequel l’acceptation du discours sécuritisant est véhiculée à travers les institutions, notamment le Parlement qui est chargé de modifier ou d’ajouter des textes de lois pour adopter une politique exceptionnelle. L’audience est ici fondamentale dans la mesure où elle qui va permettre à la politique d’exception de voir le jour. Le deuxième soutien est quant à lui moral, et permet à l’acteur sécuritisant de chercher à convaincre son audience et d’avoir un certain consensus (Balzacq, 2016). L’acceptation n’a pas à être active, mais peut aussi être passive, notamment par l’absence d’opposition d’envergure aux mesures proposées.
D’un autre côté, la sécuritisation passant uniquement par des actes de langage pose aussi problème. Pour l’École de Paris, la sécuritisation se fait également par la pratique du gouvernement, notamment par les aspects techniques et physiques (Bigo, 2002). Par exemple, pour étudier le processus de sécuritisation à travers la pratique du gouvernement, on pourrait se focaliser sur les instruments et les outils qui véhiculent des pratiques de sécuritisation. Les pratiques sont en effet des modes d’action socialement significatifs qui incarnent, agissent et réifient à la fois les savoirs et les discours dans et sur le monde matériel. Les pratiques, par nature, représentent le monde d’une certaine façon et affirment implicitement comment sont les choses. Enfin, les pratiques se faisant dans et sur le monde, elles peuvent changer l’environnement physique mais également les idées et les perceptions que les individus ou la collectivité ont sur le monde (Pouliot, 2008 ; Adler et Pouliot, 2011). Pour le cas qui nous intéresse, les pratiques sécuritaires susceptibles de modifier la perception qu’ont les individus ou la collectivité sur le monde seraient les forces policières et militaires déployées en grand nombre et lourdement équipées et armées, revoyant l’image d’un environnement dangereux d’une part, mais également un environnement maîtrisé et géré par l’autorité de l’État d’autre part.
Outre la pratique, un autre élément vient renforcer la théorie de l’École de Copenhague sur la sécuritisation par le langage. Michael C. Williams a en effet mis de l’avant l’importance de la communication en général, et des images en particulier, dans l’acte sécuritisant. La communication passe inévitablement par un certain médium, qu’il soit linguistique, pictural, ou télévisuel, et le médium n’est pas neutre dans le sens qu’il va véhiculer. On ne peut évidemment pas s’imaginer l’importance des évènements du 11 Septembre sans toutes les télévisions mondiales reprenant en boucle les images des avions s’écrasant sur les tours, ou les tours s’effondrer (Williams, 2003). Williams s’est donc intéressé à comment les représentations visuelles influencent les actes de langage et quels sont les liens entre images, choix politiques et pratiques sécuritaires (voir aussi Courchesne et Adam, 2008 et Hansen, 2011).
L’état d’exception permanent comme réponse à la menace terroriste
2.1. La sécuritisation du terrorisme islamique en France : discours sécuritisants du gouvernement français et représentation médiatique
La sécuritisation du terrorisme d’inspiration islamique en France en 2015 est passée par deux courroies de transmission, d’un côté les plus hauts représentants de l’État comme le président de la République, et de l’autre par les médias, véhiculant toujours plus d’images montrant le caractère exceptionnel et dangereux des événements survenus.
François Hollande, le 9 janvier 2015, après les attaques de Charlie Hebdo et de l’Hyper Cacher, déclare :
La France a été attaquée trois jours de suite. […] et c’est une obligation pour nous, d’y faire face. […] La France n’en a pas terminé avec les menaces dont elle est la cible. […] Je veux vous appeler à la vigilance, à l’unité et à la mobilisation. La vigilance, c’est d’abord à l’État d’en faire la démonstration. Avec le Premier ministre, j’ai encore renforcé tous les moyens pour protéger nos lieux publics et faire en sorte que nous puissions vivre tranquillement sans à aucun moment pouvoir être dans l’objet d’une menace ou d’un risque (Hollande, 2015a).
On peut y voir ici un processus de sécuritisation, assez limité et timide, mais tout de même présent. D’abord, le Président annonce que c’est la France qui a été attaquée, élevant la menace à un niveau sociétal. Hollande rappelle ensuite que la France est toujours menacée, et que d’autres évènements risques d’arriver, ce pour quoi la France doit faire face à cette menace. Il affirme ensuite que c’est d’abord à l’État d’y répondre et propose, ou plutôt informe, qu’il a déjà pris l’initiative de renforcer les moyens de protection des lieux publics pour que les Français (« nous » dans le texte) puissent vivre en toute tranquillité.
En novembre 2015, face à un contexte plus important et significatif, le discours de Hollande consistera en un mouvement sécuritisant plus important qu’en janvier 2015. Il déclare en effet le soir des attaques :
Ce que les terroristes veulent, c’est nous faire peur, nous saisir d’effroi. Il y a effectivement de quoi avoir peur, il y a l’effroi, mais il y a face à l’effroi une Nation qui sait se défendre, qui sait mobiliser ses forces, et qui une fois encore saura vaincre les terroristes. (Hollande, 2015b)
Le Président affirme que la menace est bien présente et que les Français ont raison d’avoir peur, mais que la France va réagir pour se défendre. Le lendemain, le 16 novembre, lors d’un discours de près de 40 minutes devant le Parlement, il déclare :
La France est en guerre. Les actes commis vendredi soir à Paris et près du Stade de France, sont des actes de guerre […] Ils constituent une agression contre notre pays, contre ses valeurs, contre sa jeunesse, contre son mode de vie. Ils sont le fait d’une armée djihadiste, le groupe Daech qui nous combat […] Nous sommes dans une guerre contre le terrorisme djihadiste qui menace le monde entier et pas seulement la France. […] Nous devons donc nous défendre dans l’urgence et dans la durée. […] j’ai également conscience qu’il nous faut augmenter encore les moyens [de lutter contre le terrorisme] parce que si nous sommes en guerre, nous ne pouvons pas l’être avec ce que nous avions il y a quelques années dans des lois de programmation militaire ou dans d’autres textes imaginés pour assurer la sécurité de nos concitoyens. (Hollande, 2015c)
Ici, tous les éléments d’un processus de sécuritisation semblent présents. On retrouve en effet la menace existentielle à travers la notion de guerre que le terrorisme mène à la France et qui menace non seulement la France mais le monde entier. C’est une menace à la fois pour l’État mais aussi pour la société, son mode de vie, ses valeurs. Quoi de plus menaçant pour la survie qu’une guerre ? On retrouve également l’exceptionnelle gravité de la situation, avec le besoin d’agir dans l’urgence et dans l’immédiat, mais aussi pour le futur. Enfin on retrouve la présence de propositions, notamment des changements législatifs, pour contrer la menace.
Cependant, le mouvement sécuritisant ne passe pas uniquement par les actes de langage comme nous l’avons souligné, mais aussi par les images véhiculées par les médias. En effet, on n’est pas sans se rappeler la vidéo diffusée par les médias, en partie censurée mais disponible en intégralité sur les réseaux sociaux, du jour des attaques de Charlie Hebdo, où on voit un policier, à terre, se rendant face aux terroristes cagoulés et lourdement armés qui l’abattent ensuite. Ces images, mis à part de profondément choquer les nombreux fonctionnaires de police ayant vu cette vidéo, est également imprégnée d’une symbolique forte. On y voit un représentant de l’État, représentant l’autorité, démuni, impuissant, face aux terroristes. Qui d’autre peut donc arrêter les terroristes si les policiers sont démunis ?
Quelques jours après les attentats du 13 novembre 2015, la page web de France Info publie un article montrant les principales photos marquantes des attaques à Paris et les Unes des principaux journaux (Drouard, 2015). On y voit notamment des corps sous une bâche aux terrasses d’un café, des personnes s’accrochant aux fenêtres extérieures du Bataclan, des impacts de balles aux fenêtres des terrasses, des personnes pleurant la mort de proches, des personnes blessées, ensanglantées, des policiers pleurant, des policiers lourdement armés se positionnant dans un coin de rue, prêt à l’action, des fourgons de transport de soldats débarquant dans les rues de Paris ou encore le président de la République entouré de gardes armés. Sur les unes des journaux on peut notamment y lire « Cette fois c’est la guerre » sur le Parisien, « La terreur à Paris » dans Le Monde, « Carnage à Paris » dans Libération, ou encore « La guerre en plein Paris » dans Le Figaro. Toutes ces images et ces unes participent à créer un climat de danger, d’urgence, de menace pour la société française, participant, comme les discours sinon plus, au mouvement sécuritisant.
2.2. Le développement de l’état d’exception permanent en France : état d’urgence, mesures exceptionnelles, militarisation de la sécurité et nouvelle loi anti-terroriste
Face à ce mouvement sécuritisant des discours, des pratiques et des images, il y a un certain nombre de mesures d’exceptions qui ont été prises, et qui auront duré deux ans puis transposées dans la législation courante, participant à la création d’un état d’exception permanent à la française. Tout d’abord, cet état d’exception se caractérise par un ensemble de mesures exceptionnelles afin de répondre à la menace existentielle du terrorisme. En janvier 2015, la seule mesure d’exception est le déploiement de renforts militaires afin de protéger les lieux sensibles et la population contre le terrorisme (Hollande, 2015d). Il s’agit là de mesures exceptionnelles car en temps normal, c’est la police nationale qui se charge d’assurer la protection des lieux sensibles. Or, avec l’arrivée de 10 000 soldats sur le territoire, spécialement dédiés à la protection contre le terrorisme, l’Unité de Garde et de Protection de la police, qui s’occupe habituellement d’assurer la protection des lieux sensibles (ambassades, ministères, lieux de cultes ou écoles), a été en partie remplacée par des militaires. L’armée prend donc en charge une partie des missions dévolues à la police. Cependant, les plus importantes mesures d’exceptions ont été prises en novembre 2015. Hollande envisage une modification de la Constitution pour faire entrer l’urgence et l’exceptionnalisme dans le contrat social des Français. Il déclare :
J’estime en conscience que nous devons faire évoluer notre Constitution pour permettre aux pouvoirs publics d’agir, conformément à l’État de droit, contre le terrorisme de guerre. […] Il [Édouard Balladur] suggérait de modifier l’article 36 de notre Constitution pour y faire figurer l’état de siège ainsi que l’état d’urgence et sa proposition renvoyait à une loi organique, le soin de préciser les conditions d’utilisation de ces régimes.
Je considère que cette orientation doit être reprise. Il s’agit de pouvoir disposer d’un outil approprié pour fonder la prise de mesures exceptionnelles pour une certaine durée, sans recourir à l’état de siège et sans compromettre l’exercice des libertés publiques. Cette révision de la Constitution doit s’accompagner d’autres mesures. (Hollande, 2015c)
Hollande propose donc, devant le Parlement réuni en congrès, un certain nombre de mesures exceptionnelles afin de mener la guerre au terrorisme. Cependant, loin de s’arrêter à des mesures d’urgence s’appliquant temporairement, il va souligner l’importance de la durée de cette lutte contre le terrorisme et déclarer :
Enfin, puisque la menace va durablement peser et que la lutte contre Daech va nous mobiliser encore longtemps sur le front extérieur comme sur le terrain intérieur, j’ai également décidé de renforcer substantiellement les moyens dont disposent la justice et les forces de sécurité. (Hollande, 2015c)
En mettant l’accent sur le conflit sur la longue durée, il vient justifier l’importance de modifier les pouvoirs des polices administrative et judiciaire ainsi que des magistrats, en augmentant considérablement leurs pouvoirs. En plus d’une augmentation des pouvoirs, François Hollande va également augmenter les effectifs de police, de gendarmerie et de l’armée, augmentation qui devrait profiter aux services de luttes contre le terrorisme (Hollande, 2015c).
Mais à côté de « l’état d’exception permanent » engendré par la présence massive de forces de l’ordre et de militaires lourdement armés, d’autres éléments, législatifs, vont ancrer un état d’exception permanent en France, il s’agit de l’état d’urgence et de la nouvelle loi antiterroriste. Après les attaques de novembre, un régime d’exception fut mis en place à travers l’état d’urgence, procédure existant depuis 1955 mais dont le gouvernement en a renforcé les contraintes et qui reçut l’adhésion quasi unanime de l’opinion publique et de la classe politique (Morand-Deviller, 2016). L’état d’urgence s’applique à tout le territoire français, y compris les territoires et départements d’outre-mer. Le renouvellement de l’état d’urgence pour 3 mois a été voté à la quasi-unanimité par les deux Chambres à l’issu d’une procédure accélérée. L’état d’urgence crée un état d’exception dans la mesure où il autorise plusieurs procédures exceptionnelles pour conserver l’ordre et la sécurité de la nation. Ainsi, l’état d’urgence autorise les préfets et le ministre de l’Intérieur à décréter des couvre-feux, d’instituer des zones de sécurité dans lesquelles le séjour des personnes est réglementé, d’interdire le séjour de personnes sur certaines zones ou départements s’il y a un risque d’entrave à l’action des pouvoirs publics, ainsi qu’à procéder à des réquisitions de personnes ou de biens. En 2015, il fut rajouté d’autres contraintes à la liberté de réunion et de manifestation comme la possibilité de fermer provisoirement des salles de spectacles, des débits de boissons, des lieux de cultes ou tout autre lieu de réunion, la possibilité d’interdire toutes sortes de réunions de personnes, même accidentelles et la possibilité de dissoudre toute association facilitant ou incitant à commettre des actes pouvant porter gravement atteinte à l’ordre public. Il y eu ainsi sous le couvert de l’état d’urgence, entre le 14 novembre 2015 et le 12 janvier 2017, 4200 perquisitions à domicile, 710 assignations à résidence, 588 interdictions de séjour, au moins 32 institutions de zones de protection et de sécurité, au moins 23 interdictions de manifester, 18 fermetures provisoire de salles de spectacles, débits de boisson et lieux de réunions et 2227 contrôles d’identité, fouilles de bagages et de véhicules (Commission nationale consultative des droits de l’homme, 2017). De plus, la procédure des perquisitions et des assignations à résidence a été simplifiée et facilitée. L’emploi des perquisitions et des assignations à résidence a été d’une grande ampleur entre fin 2015 et début 2016 avec plusieurs milliers de perquisitions (ne donnant lieux qu’à moins d’une dizaine de procédures judiciaires), et quelques centaines d’assignations à résidence, y compris d’activistes écologiques pendant la COP 21 ou de certains manifestants pendant la contestation de la loi travail de 2016, bien loin de la lutte contre le terrorisme (Morand-Deviller, 2016 ; Mucchielli, 2017). De plus, il apparait, selon la Commission nationale consultative des droits de l’homme (2017), que la plupart des actions policières et administratives n’ont pas été prises dans des affaires de terrorisme. Or, la procédure d’état d’urgence a été mise en place provisoirement afin de lutter contre le terrorisme. Elle a donc été utilisée à d’autres fins que la lutte contre le terrorisme, et deuxièmement, elle n’a pas empêché la survenue d’autres attaques terroristes, comme celle de Nice en 2016.
Après plus de deux ans d’état d’urgence, la nouvelle loi anti-terroriste a permis de faire entrer dans la loi commune des mesures prévues normalement dans le cadre de l’état d’urgence, venant donc normaliser l’état d’exception. Cette loi, promulguée le 30 octobre 2017, reprend en effet plusieurs mesures d’exception de l’état d’urgence (Loi n°2017-1510, 2017). Ainsi, les préfets et le ministre de l’intérieur peuvent créer des périmètres de sécurité dans lesquels l’accès et la circulation des personnes sont réglementés et où les agents de police peuvent procéder à des contrôles, des palpations de sécurité ou des fouilles de véhicules (art. L. 226-1). La fermeture des lieux de culte est également maintenue dans cette loi, autorisant et facilitant la fermeture des lieux de cultes où se déroulent la promotion de la haine, de la violence, de la discrimination ou des activités ou propos faisant l’apologie du terrorisme (art. L. 227-1). La loi permet également de nouvelles restrictions quant à la circulation et à la surveillance des individus, permettant à l’autorité judiciaire (procureur) d’interdire la circulation à un individu à l’extérieur d’un certain périmètre géographique, avec obligation de contrôle électronique ou de se présenter à un service de police régulièrement ou de déclarer tout déplacement ou changement de domicile (art. L. 228-1, 228-2, 228-3 et 228-4). Les autorités judiciaires (procureur, juge et police) peuvent également visiter et saisir des documents lors de soupçons de troubles graves à l’ordre public ou d’activité terroristes, y compris chez les parlementaires, les avocats, les journalistes et les magistrats, sur le lieu de travail ou à leur domicile (art. L. 229-1). L’art. 227-7 permet également la création d’une base de données informatique commune afin de faciliter la consultation des informations personnelles. Le travail de surveillance des services de renseignement est également facilité et amélioré par les articles 851 à 871. De plus, l’art. 2371-1 permet aux militaires, dans certaines circonstances, de procéder à des activités de surveillance et d’interception des communications sur le territoire national. Enfin, l’art. 78 rétablit les contrôles aux frontières sous certaines conditions.
Suite aux discours sécuritisants du gouvernement français, et des images véhiculées par les médias, le gouvernement a proposé une série de mesures d’exception, allant de la militarisation de la sécurité intérieure à la promulgation de la nouvelle loi anti-terroriste et de sécurité nationale, reprenant une grande partie des mesures de l’état d’urgence qui a duré 2 ans. Cet état d’exception permanent, qui peut s’apparenter à l’état d’exception américain avec la promulgation du Patriot Act, est venu renforcer le contrôle sécuritaire territorial de l’État français, en contrôlant ou restreignant notamment les déplacements, les accès à tout lieu désigné par l’autorité administratives ou en accordant des pouvoirs accrus à la police judiciaire s’étendant au-delà du contexte terroriste.
Conclusion
Il y a eu, en France, depuis 2015 au moins, un processus de sécuritisation du terrorisme d’inspiration islamique. Ce processus a commencé suite aux attentats de 2015, notamment par les discours des officiels français. Par des actes de langage, qui ont un pouvoir performatif, le gouvernement a fait du terrorisme une menace existentielle, en la comparant à une guerre menaçant la nation, le mode de vie et les valeurs des Français. Les médias, par les images véhiculées, ont également participé à ce processus de sécuritisation. En plus des discours et des images, les pratiques même du gouvernement, par la présence nombreuse des forces de l’ordre lourdement armées, ont fait peser un climat de danger et d’urgence sur le territoire.
Pour faire face à cette menace existentielle, le gouvernement a proposé des mesures d’exceptions, suspendant le cours normal de la politique. Ces mesures d’exceptions sont aujourd’hui normalisées dans le cadre législatif français et dans la vie au quotidien. Les militaires, les policiers armés de fusils d’assaut, les nombreux périmètres de sécurité et les fouilles font désormais partie du quotidien des Français. Nous avons ici retracé les étapes de la sécuritisation proposées par Balzacq. Nous avons en effet identifié l’acteur sécuritisant, ici l’État ainsi que les médias, le sujet de référence, le terrorisme islamique, l’objet de référence, la nation et le mode de vie des Français et du monde, l’audience qui donne son accord, le contexte et enfin l’adoption de mesures exceptionnelles venant accroître le contrôle territorial de l’État français. Avec la création d’un état d’exception permanent, il nous paraît difficile de revenir en arrière, mais une des avenues serait de desécuritiser le terrorisme d’inspiration islamique en le considérant comme un crime de droit commun.
L’efficacité des mesures d’exception peut être remise en cause, n’empêchant aucunement le terrorisme qui s’adapte, la France comptant pas moins de neuf attaques terroristes d’inspiration islamiste entre 2016 et janvier 2020, soit après l’instauration des mesures d’exception (Hamon, 2020). Il semble alors peut-être plus pertinent de développer des nouveaux outils d’analyse et de prévention sans condamner la France à un régime d’exception permanent qui semble peu ou pas efficace. La réflexion et l’intervention pour prévenir le terrorisme doivent se faire à tous les niveaux, aussi bien au niveau du renseignement, des services de police, des services sociaux et d’éducation, de la communauté qu’à l’international.
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[1] Cependant, certains auteurs ne souscrivent pas à la distinction entre politique normale et mesure exceptionnelle. Voir notamment Blazacq, Thierry (2016). Théories de la sécurité : les approches critiques, Paris, Presses de SciencesPo.
[2] Nous décidons d’utiliser un anglicisme, provenant du terme securitization, pour éviter la confusion avec le terme sécurisation.
[3] Exemple tiré du chapitre de Matt McDonald (2013 : 74).