Les stratégies sur l’Indo-Pacifique de la Corée du Sud, du Canada et du Québec: y a-t-il des points de convergence?

Regards géopolitiques 11(3), 2025

 

Ponora Ang

 Ponora Ang est co-chef national du Groupe Asie-Pacifique du cabinet Fasken et avocat de premier plan en litige civil et commercial. Il est aussi reconnu par les sociétés provenant de l’Asie-Pacifique pour ses conseils pour des projets d’investissement au Canada. Il conseille régulièrement des sociétés d’État, des compagnies privées et des gens d’affaires de l’Asie désirant développer leurs activités commerciales au Canada, et au Québec en particulier.

pang@fasken.com

 

Résumé
La Corée du Sud a une stratégie Indo-Pacifique et c’est le cas également pour le gouvernement fédéral du Canada et le gouvernement provincial du Québec. Pouvons-nous identifier des domaines où il y a une convergence d’intérêts dans ces stratégies et sommes-nous en mesure de dresser une fiche descriptive conjointe identifiant les secteurs de coopération les plus prometteurs?

Mots-clés : Canada, Québec, Corée du Sud, Indo-Pacifique, Stratégie

 

Abstract
South Korea has an Indo-Pacific strategy, and so do the Canadian federal government and the Québec provincial government. Can we identify areas of convergence of interests in these strategies and could we build a joint factsheet, clearly identifying the most promising areas of collaboration?

Keywords : Canada, Québec, South Korea, Indo-Pacific, Strategy

 

Le but du présent article est d’étudier la Stratégie Indo-Pacifique de la Corée du Sud (The Government of the Republic of Korea., 2020) et les stratégies sur l’Indo-Pacifique du Canada (Stratégie du Canada pour l’Indo-Pacifique, 2022) et du Québec (Ministère des Relations internationales et de la Francophonie, 2021) et d’examiner s’il y a des points de convergence entre celles-ci. Nous faisons cela afin de vérifier s’il y a lieu pour le Québec de faire des efforts pour augmenter ses relations avec la Corée du Sud et s’il est raisonnable d’escompter que ces efforts vaudront la peine sur le plan économique.

La Stratégie canadienne mentionne explicitement la Corée du Sud 14 fois. La Stratégie québécoise contient 21 mentions de la Corée du Sud. Cela dit, la Stratégie sud-coréenne ne mentionne le Canada qu’à trois reprises.

Est-ce à dire que le jeu n’en vaut pas la chandelle? Si la Corée du Sud s’intéresse si peu (à première vue) au Canada (et au Québec) est-ce peine perdue? Ne lançons pas la serviette et examinons en quoi la Corée du Sud, le Canada et particulièrement le Québec ont à profit de se connaître davantage.

Commençons par faire un bref état des relations commerciales entre le Québec et la Corée du Sud.

En 2019, les échanges commerciaux entre le Québec et la Corée du Sud se chiffraient à 2,7 G$. En Asie, la Corée du Sud est au troisième rang des partenaires commerciaux du Québec, après la Chine (16,3 G$) et le Japon (4,3 G$). Globalement la Corée du Sud est au 11e rang des partenaires internationaux du Québec (Gouvernement du Québec, 2020).

En 2023, les exportations de marchandises en provenance du Québec à destination de la Corée du Sud se chiffrent à un peu plus d’un milliard de dollars. La Corée du Sud est demeurée le troisième partenaire commercial du Québec en Asie et occupe le 9e rang en matière d’exportation internationale (Gouvernement du Québec, 2024).

Qu’exportons-nous en Corée du Sud? Du minerai de fer; des pâtes mi-chimiques de bois; des déchets/débris d’aluminium; des avions, des hélicoptères et autres véhicules spatiaux; des déchets/débris de métaux précieux; des fèves de soja; de la viande de porc; des simulateurs de vol et leurs parties.

Qu’importons-nous de la Corée du Sud? Des automobiles; des huiles de pétrole raffinées; de l’argent (sous formes brutes, mi‑ouvrées ou en poudre), du caoutchouc synthétique en plaques, feuilles ou bandes et des profilés en fer ou en aciers non alliés.

Nos échanges avec la Corée du Sud représentent 1,4% de nos échanges commerciaux.

 

1. La Stratégie Indo-Pacifique de la Corée du Sud

Si l’on examine la Stratégie Indo-Pacifique de la Corée du Sud, on se rend compte qu’elle est d’abord et avant tout préoccupée par sa propre sécurité (Ballbach, 2023) et elle conçoit que la stabilité et la prospérité de l’Indo-Pacifique sont des moyens pour assurer sa sécurité et en même temps une fin en soi.

La Stratégie canadienne note que pas moins de la moitié des nouveaux arrivants au Canada proviennent de la région de l’Indo-Pacifique et que les plus grandes diasporas au Canada sont d’origine Indo-Pacifique.[1]

Cela dit, le Canada (et le Québec) peuvent légitimement clamer qu’ils ont quelque chose à offrir qui est susceptible d’attirer l’attention des Sud-Coréens, que nous méritons qu’on pense à nous! Commençons avec le fait que le Canada est un pays du Pacifique, un point que la Stratégie canadienne met en relief[2], point d’ailleurs que les Sud-Coréens reconnaissent quand ils traitent du Pacifique Nord, des États-Unis, du Japon et de la Chine, mais également du Canada[3], un pays avec lequel la Corée du Sud partage les mêmes valeurs. Le document va plus loin et mentionne que le Canada est un « partenaire stratégique global » (Gouvernement du Canada, 2022) :

With Canada, a comprehensive strategic partner with common values, we seek increased cooperation on climate change response, economic security through stabilized supply chains, and a rules-based order based on our respective Indo-Pacific strategies.[4]

À ce propos, il faut souligner qu’en mai 2023, le Canada et la Corée du Sud ont décidé de faire passer les relations entre nos deux pays au niveau de Partenariat stratégique global, initiative qui a été complétée l’année suivante par un plan d’action (Affaires mondiales Canada, 2025), reposant sur les cinq piliers suivants:

  • Pilier 1: Défendre le système international fondé sur des règles, la démocratie, la liberté, les droits de la personne et l’égalité des genres
  • Pilier 2: Renforcer les partenariats sur la sécurité et la défense, y compris en ce qui concerne le maintien de la paix et la sécurité maritime
  • Pilier 3: Accroître la prospérité et la sécurité économique, coopérer en ce qui concerne les chaînes d’approvisionnement, les minéraux critiques et les sciences, les technologies et l’innovation, et promouvoir le commerce et l’investissement
  • Pilier 4: Agir à l’égard des changements climatiques et de l’environnement, soutenir la sécurité énergétique et développer des sources d’énergie durables
  • Pilier 5: Renforcer les partenariats dans les domaines de la santé et de la culture

À propos du Pilier 3, soulignons que le plan d’action a ceci à dire à propos de nos ambitions concernant les minéraux critiques: Développer des minéraux critiques avec des normes ESG (environnement, social et gouvernance) élevées et renforcer les chaînes d’approvisionnement en minéraux critiques pour nous positionner en tant qu’acteurs compétitifs sur la scène mondiale dans les technologies propres, notamment les batteries et les véhicules zéro émission.

La Stratégie sud-coréenne souligne que la Corée du Sud est un pays commerçant, comme le Canada, et qu’elle est profondément attachée au libre-échange:

We will promote free trade and address protectionism through the Regional Comprehensive Economic Partnership (RCEP) and by taking part in discussions on the Comprehensive and Progressive Agreement for Trans-Pacific Partnership (CPTPP), as well as by concluding new trade agreements.[5]

Sur ce dernier point, rappelons que le Canada et la Corée du Sud ont conclu un accord de libre-échange (Gouvernement du Canada, 2014) le 22 septembre 2014, seul accord bilatéral de libre-échange entre un pays de l’Asie et le nôtre.[6] Même si le Canada et le Japon n’ont pas un accord bilatéral de libre-échange, les deux pays font partie de l’Accord de Partenariat transpacifique global et progressiste (PTPGP).

Dans un intéressant article (La presse, 2023) du Consul général de la République de Corée à Montréal et représentant au conseil de l’Organisation de l’aviation civile internationale (OACI), monsieur Jaewan Lee, celui-ci note que quand les Québécois pensent à la Corée du Sud, ils pensent au K‑pop, au film Parasite ou à la série Squid Game. Et à l’inverse quand les Coréens pensent au Québec, ils pensent à l’émission Goblin: The Lonely and Great God, qui met en scène le Château Frontenac, série incroyablement populaire en Corée et dans les pays avoisinants, regardé par plus de 245 millions de téléspectateurs.

Donc, le Canada et la Corée du Sud ont des points en commun sur lesquels on peut bâtir: ce sont des pays du Pacifique; tant la Corée du Sud que le Canada sont des pays démocratiques, des puissances moyennes attachées à la règle de droit et aux droits humains et ils sont déjà liés par un accord de libre-échange. Ce n’est pas rien.

1.1. Les champs d’intérêt de la Corée du Sud

1.1.1. La science et la technologie

Sans fausse modestie, la Corée du Sud se qualifie de leader de premier plan en matière d’innovation scientifique et technologique:

As a global leader in science and technology innovation, the Republic of Korea will facilitate regional cooperation in critical domains of science and technology, including semiconductors, artificial intelligence, quantum science, advanced biology, next generation telecommunications and space, and help close the digital gap in the region.[7]

Et, en vue d’atteindre cet objectif, la Stratégie sud-coréenne indique que la Corée va s’engager dans des réseaux collaboratifs avec d’autres nations, dont le Canada (Gouvernement du Canada, 2016).

Le Canada et la Corée du Sud ont par ailleurs déjà conclu, fin 2016, un Accord de coopération en science, en technologie et en innovation (Gouvernement du Canada, 2015).

1.1.2. Les changements climatiques

Même si la Stratégie sud-coréenne ne mentionne pas explicitement le Canada sous ce chapitre, les stratégies des trois gouvernements concernés traitent abondamment de ce sujet. La Stratégie sud-coréenne dit d’ailleurs explicitement que « [w]ith Canada, a comprehensive strategic partner with common values, we seek increased cooperation on climate change response »[8]. La Stratégie consacre quelques paragraphes sur les sujets du changement climatique et de la sécurité énergétique. Et à ce titre il est bon de souligner qu’en décembre 2023 le Canada et la Corée du Sud ont signé un protocole d’entente sur la coopération en matière de changement climatique (Gouvernement du Canada, 2023b). L’Accord souligne que les deux pays se sont engagés à atteindre les objectifs de l’Accord de Paris. Et, dans le premier Bilan de mise en œuvre de la Stratégie canadienne (Gouvernement du Canada, 2024a), on peut lire que: « [l]e Canada et la République de Corée ont organisé le premier dialogue annuel des ambassadeurs du Canada et de la Corée sur les changements climatiques dans le cadre du Partenariat stratégique global Canada-Corée, en septembre 2023 ».

1.1.3. Le rôle des expatriés ou de la diaspora

Soucieux de collaborer avec d’autres pays de la région et de l’extérieur de la région, la Stratégie sud-coréenne souligne qu’il y a 7,3 millions d’expatriés sud-coréens dans le monde et qu’elle compte sur eux pour faire avancer la liberté, la paix et la prospérité dans l’Indo-Pacifique.

1.2. Le plan d’action sud-coréen pour un Indo-Pacifique libre, pacifique et prospère

C’est à la fin de 2022 que le gouvernement sud-coréen a publié la Stratégie que nous venons de résumer et c’est en décembre 2023 que ce même gouvernement a publié son plan d’action pour y donner effet (Government of the Republic of Korea, 2023). Comme le document l’indique, le gouvernement sud-coréen entend publier chaque année un rapport[9]. Et, en décembre 2023, le gouvernement a bel et bien publié un premier rapport, rapport que nous examinerons également.

Commençons par le plan d’action, lequel identifie neuf axes d’intervention principaux, notre traduction de « nine core lines of effort ». Parmi ces axes d’intervention, il y en a quatre qui méritent qu’on s’y attarde pour nos fins.

1.2.1. La construction de réseaux de sécurité économique[10]

Le plan d’action souligne que la Corée du Sud sera l’hôte de la rencontre de l’Asia-Pacific Economic Cooperation Forum qui se tiendra en novembre 2025 à Séoul, événement auquel le Premier ministre du Canada est censé participer avec plusieurs chefs de gouvernement d’autres pays, dont l’Australie, le Brunei, le Chili, la Chine, Hong Kong, l’Indonésie, le Japon, la Malaisie, le Mexique, la Nouvelle-Zélande, la Papouasie Nouvelle-Guinée, le Pérou, les Philippines, la Russie, Singapour, Taïwan, la Thaïlande et le Viêt Nam.

1.2.2. Les minéraux critiques ou stratégiques

Le plan d’action souligne que la Corée du Sud et le Canada ont signé le 17 mai 2023 un protocole d’entente sur les minéraux critiques (Gouvernement du Canada, 2023). Le plan d’action indique que la Corée du Sud entend identifier et explorer des projets de collaboration avec notre pays sur ce sujet. Notons que le gouvernement fédéral a une Stratégie sur les minéraux critiques (Gouvernement du Canada, 2023), stratégie qui est complétée par un rapport annuel, le premier rapport annuel ayant été publié en 2024 (Gouvernement du Canada, 2024). Soulignons également que le gouvernement fédéral du Canada et le gouvernement de la Corée du Sud ont signé en 2023 un Protocole d’entente entre le ministère des Ressources naturelles du Canada et le ministère de l’Industrie du Canada et le ministère du Commerce, de l’Industrie et de l’Énergie de la République de Corée sur la coopération en matière de chaînes d’approvisionnement en minéraux critiques, de transition vers les énergies propres et de sécurité énergétique (Gouvernement du Canada, 2023).

La Stratégie québécoise ne mentionne pas la Corée du Sud en toutes lettres sur la question des minéraux critiques et stratégiques, mais sous le titre « Renforcer les liens du Québec avec les donneurs d’ordres, les grandes sociétés et les fonds d’investissement de la région Indo-Pacifique », on peut lire que le Québec a pour ambition d’attirer davantage d’investissement direct étranger chez nous dans des « secteurs clés tels que les minéraux critiques et stratégiques, l’hydrogène vert et les bioénergies, l’électrification des transports et les industries créatives »[11]. Clairement, cela devrait viser principalement le Japon et la Corée du Sud.

Dans le même ordre d’idées, le gouvernement sud-coréen indique qu’il est de son intention de participer activement dans des groupes consultatifs sur les minéraux critiques tels que le Mineral Security Partnership Organisation, organisme fondé à Toronto en 2022 à l’occasion du congrès annuel de la Prospectors and Developers Association of Canada.

1.2.3. Renforcer la coopération dans les domaines critiques de la science et de la technologie et combler la fracture numérique[12]

Le gouvernement sud-coréen énumère six domaines dans lesquels il entend augmenter sa coopération avec les pays de pointe, soit les semi-conducteurs, l’intelligence artificielle, la physique quantique, la biotechnologie avancée, les réseaux de télécommunication de la prochaine génération et l’espace.

À propos de l’intelligence artificielle, le plan d’action déclare que la Corée du Sud entend promouvoir la collaboration institutionnelle, l’échange d’experts et des projets de recherche conjoints dans le domaine et donne comme exemple un projet de recherche conjoint sur l’intelligence artificielle entre nos deux pays.

Dans le même sens, le plan d’action indique que le gouvernement sud-coréen entend explorer de nouveaux sujets de coopération bilatérale sous les auspices du comité conjoint de coopération scientifique et technologique Canada-Corée. La dernière réunion de ce comité a eu lieu à Banff en juin 2024 et à cette occasion, la Fondation nationale de recherche de Corée et Prima Québec ont signé une lettre d’intention (Prima Québec, 2025). Prima Québec[13] est un regroupement cherchant à développer l’expertise québécoise dans le secteur des matériaux avancés et l’entente avec le National Research Foundation (NRF) of Korea vise à développer et renforcer la recherche et la collaboration entre le Québec et la Corée du Sud grâce à la participation d’entreprises québécoises et coréennes.

1.2.4. Prendre une position de leadership dans la coopération régionale en matière de changement climatique et de sécurité énergétique

Parmi les initiatives du plan d’action, on en remarque une qui implique le Canada, le Défi mondial sur la tarification du carbone (Gouvernement du Canada, 2023) qui est piloté par notre pays et qui a été annoncé à la 26e conférence des parties à Glasgow, en 2021. La conférence des parties est l’organe suprême de la Convention-cadre des Nations-Unies sur les changements climatiques. Ce projet vise à créer un partenariat de champions de la tarification du carbone du monde entier d’en étendre l’utilisation de renforcer les systèmes existants et de soutenir les nouveaux. La Corée du Sud est l’un des pays partenaires de cette initiative.

1.2.5. Promouvoir la compréhension et les échanges mutuels[14]

Sous ce titre le plan d’action sud-coréen identifie comme objectif la promotion de l’Année des échanges culturels Canada-Corée 2024- (Patrimoine Canadien, 2024). Cette initiative a pour but de célébrer les réalisations artistiques, créatives, sportives et intellectuelles entre nos deux pays. Donnons comme exemple l’exposition d’art médiatique Futur Voyage: Le temps de l’adaptation, un partenariat entre le consulat général de la Corée du Sud et la Société des arts technologiques. Cette exposition a présenté les œuvres d’une douzaine d’artistes coréens et canadiens à Montréal en 2023.

1.3. Le rapport annuel pour 2023 sur la stratégie Indo-Pacifique de la Corée du Sud[15]

Ce document porte essentiellement sur les enjeux sécuritaires de la Corée du Sud et les initiatives déployées à ces fins en 2023.

Quant aux autres enjeux, économique ou culturel, on fait état des initiatives de collaboration avec le Canada, notamment sur les minéraux critiques et la transition énergétique.

2. La Stratégie canadienne pour l’Indo-Pacifique. Bilan de la mise en œuvre 2022-2023.

Nous venons de voir ce qui intéresse les Sud-Coréens chez nous sur le plan économique, voyons maintenant ce que nous disons de la Corée du Sud en commençant par la Stratégie Indo-Pacifique du Canada.

Notons d’abord que la Stratégie canadienne mentionne la Corée du Sud à 14 reprises et qu’elle y consacre cinq paragraphes spécifiques. C’est donc dire que nous nous intéressons beaucoup plus à la Corée du Sud que celle-ci s’intéresse à nous!

Au Pacifique Nord, la Corée du Sud est le pays où les choses vont bien. Soulignons que le Gouvernement du Canada a publié en 2024 un bilan de la mise en œuvre 2022-2023 de la Stratégie canadienne (Gouvernement du Canada, 2024), bilan que nous examinerons maintenant.

La Stratégie canadienne identifie plusieurs domaines de collaboration entre nos deux pays, notamment dans les « domaines de l’intelligence artificielle, de la cybersécurité, des infrastructures et des exportations énergétiques, des chaînes d’approvisionnement des minéraux critiques et des batteries de véhicules électriques, de l’agriculture et de l’agroalimentaire, ainsi que des infrastructures des corridors commerciaux ».[16]

Il y a encore des choses à faire sur le plan diplomatique entre la Corée du Sud et le Canada: la Stratégie envisage en effet qu’il y a lieu de commencer un dialogue de haut niveau sur la sécurité économique dans le cadre du partenariat stratégique global précédemment mentionné de même qu’il y a lieu d’établir un nouveau dialogue entre nos deux pays.

Mentionnons pour placer les choses dans leur contexte que le Japon est aussi un partenaire important du Canada dans le Pacifique Nord, le seul pays de l’Indo-Pacifique qui est également un partenaire du Canada au sein du G7. Le Canada et le Japon ne sont pas liés par un accord de libre-échange bilatéral, mais ils font tous deux partie de l’Accord de Partenariat transpacifique global et progressiste (PTPGP).

Il y a à peu près 240 000 personnes dans la diaspora coréenne au Canada; ceux-ci se trouvent principalement en Ontario, en Colombie-Britannique et en Alberta. Au Québec, on compte à peu près 10 300 Coréens.

3. La stratégie québécoise

La Stratégie québécoise porte un titre révélateur sur son objet: « Cap sur la relance: Des ambitions pour le Québec – Stratégie territoriale pour l’Indo-Pacifique ». Comme l’indique la vice-première ministre Geneviève Guilbault dans le mot de la Ministre, la politique internationale du Québec met explicitement l’accent sur la dimension économique et la Stratégie québécoise s’inscrit dans cette vision des choses.

La Stratégie québécoise compte 21 mentions de la Corée du Sud et puisque cette stratégie se veut une pierre d’assise du « virage économique de la diplomatie québécoise », il faut bien admettre que la Corée du Sud est un pilier central de cette entreprise.

La Stratégie québécoise reconnaît que le centre de gravité économique et géopolitique mondial s’est déplacé en Asie-Pacifique et que le Japon et la Corée du Sud sont des investisseurs internationaux de premier plan.

La Stratégie note aussi que la Corée du Sud, le Japon et Singapour sont parmi les pays qui détiennent le plus grand nombre de chercheurs par million d’habitants au monde.

Le Bilan des activités stratégiques 2023-2024 de la Délégation du Québec à Séoul (Gouvernement du Québec, 2024) souligne que le Bureau du Québec à Séoul a: « participé au Salon international de l’éducation et de l’émigration 2023 afin d’y promouvoir le Québec comme destination de choix. »

La Stratégie fait état du fait que le Québec à un réseau de représentations dans la région, dont un en Corée du Sud depuis 1991. On y lit également que le mandat du bureau de Québec à Hong Kong vise à promouvoir l’immigration au Québec depuis les pays de l’Indo-Pacifique. Dans cette même perspective, la Stratégie note avec réalisme que le Québec est peu connu au sein des pays de l’Indo-Pacifique et que le Québec est en compétition sur ce vaste territoire avec d’autres provinces canadiennes qui peuvent compter sur les relais que constitue une large diaspora.

Cela dit, la Stratégie note avec justesse que l’outil que constitue l’Accord de libre-échange Canada-Corée en fait un marché qui n’est pas moins accessible qu’un autre.

Revenant sur les intérêts du Québec en Indo-Pacifique, la Stratégie note que les intérêts du Québec dans cette région sont d’abord économiques et la diversification des marchés pour les exportations internationales du Québec – qui sont encore fortement concentrés vers les États-Unis – passe notamment par la création d’une relation commerciale plus solide et plus soutenue avec les partenaires asiatiques de longue date, tels le Japon, la Chine et la Corée du Sud, mais également par le développement de relations avec des pays aux économies émergentes, dont l’Inde, l’Indonésie et le Vietnam, ou encore peu explorées par les entreprises québécoises, comme l’Australie et Singapour. Notons ce mot, diversification, mot qu’on est destiné à entendre plus souvent en 2025.

La Stratégie aborde à nouveau le thème de la diversification des mandats d’exportation du Québec quand elle fait état des tensions diplomatiques entre la Chine et notre pays.

Que faire donc? La Stratégie note qu’il faut maximiser les retombées de l’Accord de libre-échange Canada-Corée par un accompagnement personnalisé des entreprises afin d’analyser les stratégies d’affaires à adopter selon les traitements tarifaires et non tarifaires applicables à leur secteur d’activité.

Dans un second axe d’intervention, la Stratégie souligne que l’Accord en sciences et technologie entre le Canada et la République de Corée est également un levier important à maximiser.

La Stratégie note qu’il y a lieu de réfléchir sur l’attraction et la rétention des meilleurs chercheurs et talents, via la promotion des occasions de carrière stimulantes en recherche universitaire ou en entreprises. Après avoir exprimé ce vœu, la Stratégie conclut que la Corée du Sud et l’Australie offrent des modèles intéressants dont le Québec pourrait s’inspirer.

À propos de l’axe d’intervention sur l’économie verte, la Stratégie note que la Corée du Sud, à l’instar du Québec, a emboîté le pas vers la carboneutralité et que le Québec souhaite attirer des investissements étrangers dans la filière des batteries, notant que le Japon, la Chine et la Corée du Sud représentent plus de 90% de la production mondiale des batteries au lithium.

Quant à l’axe d’intervention sur la main-d’œuvre et l’attraction des talents, la Stratégie note que les migrants de Corée du Sud ont un niveau d’éducation élevé et que le Québec a signé des ententes de sécurité sociale avec les pays de la région, dont la Corée du Sud, afin de favoriser la mobilité de la main-d’œuvre.

4. Les points de convergence et les actions à prioriser

Au final, il est facile de constater qu’il y a des points où les stratégies respectives de la Corée du Sud, du Canada et du Québec présentent des zones d’harmonie, ne serait-ce que dans les domaines de pointe comme l’intelligence artificielle, l’innovation, les sciences de la vie, l’aéronautique, l’électrification des transports, les matériaux avancés et la lutte contre les changements climatiques. Il ne faudrait pas non plus négliger les domaines comme l’agriculture, l’agroalimentaire, le tourisme, la culture et l’industrie des cosmétiques et de la beauté.

Conclusion

La Stratégie québécoise note que, comme on l’a vu, que l’Ontario, la Colombie-Britannique et l’Alberta ont une diaspora plus forte que chez nous. Voilà pour le diagnostic.

Ce qui manque par contre à la Stratégie québécoise c’est la réalisation que la clé du succès dans nos relations avec la Corée du Sud repose précisément dans l’existence d’une diaspora forte au Québec, et dans la reconnaissance du fait que des efforts considérables doivent être faits pour augmenter rapidement et considérablement le nombre de Sud-Coréens qui vont décider de s’installer au Québec. C’est la clé du succès et on ne peut que regretter que cela ne soit pas reconnu comme tel.

De plus, il faudrait informer encore plus nos gens d’affaires de l’existence de l’Accord de libre-échange Canada-Corée et des secteurs qui profitent d’un accès en franchise de droits en Corée du Sud.

Dans un document du gouvernement fédéral (Gouvernement du Canada, 2025), on cite parmi ces secteurs ceux-ci: les produits industriels (comme l’aérospatiale, les produits chimiques et plastiques, les technologies de l’information et de la communication, les instruments médicaux, les métaux et les minéraux ainsi que les textiles et les vêtements) les produits agricoles et agroalimentaires, les vins et spiritueux, le poisson et le fruit de mer ainsi que les produits forestiers et de bois a valeur ajoutée.

Terminons en empruntant un extrait de l’article d’Eric J. Ballbach (mentionné à la note de bas de page (Gouvernement du Québec, 2024)), où celui-ci suggère que la Corée du Sud et les pays de l’Union européenne collaborent pour élaborer ce qu’il appelle un Joint Factsheet, une fiche descriptive commune où l’on identifierait clairement les avenues de collaboration les plus prometteuses. Les autorités du Québec et de la Corée du Sud auraient avantage, suggérons-nous modestement, à participer à une telle initiative.

 

Bibliographie

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Patrimoine Canadien. (2024). Le Canada et la République de Corée se préparent pour l’Année des échanges culturels Canada–Corée 2024‑2025. https://www.canada.ca/fr/patrimoine-canadien/nouvelles/2024/06/le-canada-et-la-republique-de-coree-se-preparent-pour-lannee-des-echanges-culturels-canadacoree-20242025.html

Prima Québec. (2025). PROGRAMME CONJOINT DE RECHERCHE PRIMA Québec-NATIONAL RESEARCH FOUNDATION (NRF) OF KOREA. https://www.prima.ca/programmes-de-financement/appel-de-projets-international-quebec-coree/#:~:text=PRIMA%20Qu%C3%A9bec%20et%20la%20National,entreprises%20tant%20qu%C3%A9b%C3%A9cois%20que%20cor%C3%A9ens

Stratégie du Canada pour l’Indo-Pacifique. (2022). Gouvernement du Canada = Government of Canada.

The Government of the Republic of Korea. (2020). Strategy for a Free, Peaceful, and Prosperous Indo-Pacific Region. https://www.mofa.go.kr/eng/brd/m_5676/view.do?seq=322133 c

 

[1]      Page 4 de la Stratégie canadienne.

[2]      Page 11 de la Stratégie sud-coréenne.

[3]      Page 14 de la Stratégie sud-coréenne.

[4]      Page 14 de la Stratégie sud-coréenne.

[5]      Page 34 de la Stratégie sud-coréenne.

[6]      Le Canada envisage de conclure un accord de libre-échange avec le Japon et l’Inde éventuellement.

[7]      Page 33 de la Stratégie sud-coréenne.

[8]      Page 14 de la Stratégie sud-coréenne. 

[9]      Page 4 de la Stratégie sud-coréenne.

[10]     Notre traduction de Core Line of Effort 5: « Build Economic Security Networks ».

[11]     Page 15 de la Stratégie québécoise.

[12]     Notre traduction de Core Line of Effort 6: « Strengthen Cooperation in Critical Domains of Science and Technology and Close the Digital Gap ».

[13]     Un acronyme pour Pôle de Recherche et d’Innovation en Matériaux Avancés du Québec.

[14]     Notre traduction de Core Line of Effort 9: « Promote Mutual Understanding and Exchanges »

[15]     Notre traduction du titre du document « 2023 Progress Report of the ROK’s Indo-Pacific Strategy ».

[16]     Page 11 de la Stratégie canadienne.

 

Culture, découvrabilité et diplomatie : enjeux croisés entre le Québec et la Corée du Sud

Regards géopolitiques 11(3), 2025

 

Heui-Tae Park, professeur associé, Université Sungkyunkwan

Professeur Associé au Département de Français de l’Université SungKyunKwan à Séoul, Heui-Tae Park est membre du comité international de la revue CinèMas. Après avoir obtenu un doctorat en études cinématographiques à l’Université Montpellier III, ses recherches se concentrent sur la relation entre réalité et cinéma. Il est l’auteur de nombreux ouvrages et articles portant sur le documentaire, les archives, le cinéma francophone et l’esthétique du cinéma, parus dans des publications telles que Positif, Mise au point, Cineforum (Italie). Il a notamment codirigé le deuxième volume des Variations Hong Sang-soo (De l’incidence éditeur, 2020).

Résumé

Cette étude explore les moyens de renforcer les échanges culturels entre le Québec et la Corée du Sud à travers leurs expériences historiques communes. Elle met en lumière des convergences telles que la colonisation et la défense linguistique. L’essor de la culture populaire coréenne y est analysé comme un modèle de réussite. L’étude appelle le Québec à adopter une stratégie culturelle proactive dans la région indo-pacifique. Enfin, huit propositions concrètes sont formulées pour structurer une coopération durable.

Mots-clés

Diplomatie culturelle, Coopération Québec–Corée, Découvrabilité numérique, Industries culturelles, Stratégie indo-pacifique

Abstract

This study explores ways to strengthen cultural exchanges between Quebec and South Korea through their shared historical experiences. It highlights convergences such as colonization and linguistic defense. The rise of Korean popular culture is analyzed as a model of success. The study calls for Quebec to adopt a proactive cultural strategy in the Indo-Pacific region. Finally, eight concrete proposals are formulated to structure sustainable cooperation.

Keywords

Cultural diplomacy, Quebec-Korea cooperation, Digital discoverability, Cultural industries, Indo-Pacific strategy

Introduction

Cette étude s’inscrit dans une réflexion sur les moyens de renforcer les échanges culturels et humains entre la Corée du Sud et le Québec. Elle ne vise toutefois pas à analyser en profondeur les problématiques liées aux politiques culturelles du Québec ou de la Corée du Sud. Elle entend plutôt apporter une contribution fondée sur une longue expérience de recherche dans le domaine des études culturelles québécoises. Bien que ces deux sociétés puissent paraître éloignées, tant sur le plan géographique que culturel, leurs trajectoires historiques respectives et leurs préoccupations contemporaines révèlent, à bien des égards, des points de convergence significatifs. Ces parallélismes, encore trop peu explorés, méritent d’être étudiés avec une attention renouvelée dans une perspective comparative et stratégique. Dans cette optique, la présente étude propose plusieurs pistes de réflexion susceptibles de nourrir une stratégie culturelle renouvelée pour le Québec à l’ère actuelle.

 

1. Convergences historiques et enjeux culturels partagés entre la Corée du Sud et le Québec

Bien que ces deux sociétés puissent sembler éloignées tant géographiquement que culturellement, leur trajectoire historique et leurs préoccupations contemporaines révèlent, à bien des égards, des points de convergence remarquables. Ces parallélismes, encore trop peu étudiés, méritent une attention particulière dans une perspective comparative et stratégique.

Tout d’abord, il convient de souligner que la Corée du Sud et le Québec partagent une mémoire collective marquée par une expérience de domination coloniale. Si la Corée a subi l’occupation japonaise de 1910 à 1945, le Québec, pour sa part, a vu sa culture et sa langue reléguées au second plan dans un contexte de domination anglophone depuis la Conquête britannique de 1760. Ces épisodes historiques ont façonné une forte conscience identitaire et une sensibilité accrue à la préservation de la langue et de la culture. Ce passé douloureux agit ainsi comme un facteur de cohésion au sein des deux sociétés, en consolidant leur volonté de défendre une identité propre dans un environnement globalisé.

Sur le plan historique, il convient également de rappeler l’engagement concret du Québec dans l’histoire contemporaine de la Corée. Durant la guerre de Corée (1950–1953), de nombreux jeunes Québécois, intégrés au sein du Royal 22e Régiment, ont participé aux opérations militaires en appui à la Corée du Sud[1]. Cet épisode constitue un précédent important dans les relations bilatérales et reste, du côté sud-coréen, un souvenir empreint de reconnaissance.

Sur le plan culturel, la Corée du Sud et le Québec évoluent dans des environnements structurellement similaires, marqués par une pression constante exercée par des puissances voisines aux industries culturelles dominantes. Le Québec doit composer avec une double contrainte : d’une part, l’hégémonie culturelle des États-Unis, puissance immédiate et globale ; d’autre part, les défis imposés par l’univers anglophone canadien, dans lequel il constitue une minorité linguistique. De manière analogue, la Corée du Sud, bien qu’éloignée géographiquement des États-Unis, demeure fortement influencée par ceux-ci, en particulier depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, à travers une présence militaire prolongée et un soft power omniprésent.

À cette influence américaine s’ajoute, pour la Corée, une série de pressions régionales. Le Japon, ancienne puissance coloniale, s’est imposé dès les années 1960 comme un acteur culturel et économique majeur en Asie, concurrençant fortement la Corée du Sud sur de nombreux marchés culturels. À cela s’ajoute aujourd’hui l’influence croissante de la Chine, dont le projet géostratégique « la Ceinture et la Route » (Belt and Road Initiative) vise à établir une domination culturelle au-delà de l’Asie, dans une logique d’expansion globale[2]. Cette dynamique place la Corée dans une position de constante vigilance en ce qui concerne la protection de son autonomie culturelle.

Ces défis partagés ont trouvé un écho dans les efforts internationaux de préservation de la diversité culturelle. L’un des moments clefs fut la Convention de l’UNESCO sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles, adoptée en 2005. Le Québec y a naturellement pris part, de même que la Corée du Sud[3], qui demeure à ce jour l’un des rares États asiatiques signataires de cette convention. Ce rapprochement n’est pas fortuit : tous deux partagent une conscience aiguë de la nécessité de maintenir un écosystème culturel distinct face aux mécanismes d’uniformisation du marché mondial.

Il est pertinent de rappeler ici le contexte historique de cette convention. Dès la fin des années 1940, les États-Unis ont commencé à contester les mécanismes de sauvegarde culturelle, tels que les clauses tarifaires en faveur des pays en développement. À partir du Cycle d’Uruguay (1986), ils ont intensifié leurs pressions pour intégrer les produits culturels aux règles du GATT, dans une logique de libéralisation totale. La réaction à cette offensive a été portée notamment par la France et la Francophonie, sous l’impulsion de figures comme Jack Lang, qui, lors de la Conférence mondiale sur les politiques culturelles à Mexico en 1982, avait déclaré : « Culture et économie, même combat ».[4] Cette déclaration résume bien l’enjeu de l’époque, dont la pertinence demeure aujourd’hui.

Dans ce contexte, la participation de la Corée du Sud à la Convention de 2005 s’est révélée cruciale pour la défense de son industrie cinématographique, confrontée aux pressions exercées par les majors hollywoodiennes. En effet, dans le cadre des négociations de l’accord de libre-échange (FTA) avec les États-Unis, et notamment face aux demandes de réduction des quotas de diffusion de films nationaux, la Corée a perçu dans cette convention un instrument juridique multilatéral permettant de légitimer la protection de sa souveraineté culturelle. De manière analogue, le Québec considérait également cette convention comme un levier de légitimation politique et juridique de son droit à protéger son propre espace culturel. Ainsi, au-delà des discours, ces deux sociétés se rejoignent sur le terrain concret de la diplomatie culturelle, en partageant une même exigence : faire de la diversité culturelle non pas une exception tolérée, mais une norme universelle à défendre.

2. Dynamiques de développement rapide de la culture populaire sud-coréenne : politiques, mutations numériques et stratégies d’exportation

Le développement fulgurant de la culture populaire sud-coréenne — souvent désignée sous le terme générique de K-culture — ne saurait être compris sans un retour sur les politiques culturelles adoptées depuis les années 1990 et les mutations structurelles induites par le passage à l’ère numérique. L’exemple du cinéma, en particulier, constitue un cas paradigmatique de cette évolution.

Au tournant des années 2000, l’industrie cinématographique coréenne a connu une crise diplomatique majeure, provoquée par la pression exercée par les États-Unis pour une réduction du quota écran imposé aux films étrangers. Ce quota, instauré dès 1966, visait à protéger la production nationale. Sous la contrainte de l’Accord de libre-échange entre la Corée et les États-Unis, le gouvernement sud-coréen a finalement cédé, entraînant la démission symbolique du ministre de la Culture de l’époque, Lee Chang-dong — lui-même cinéaste de renom. Cette décision a suscité une forte mobilisation dans le milieu cinématographique : plusieurs réalisateurs se sont publiquement opposés à cette réforme, allant jusqu’à se raser la tête en signe de protestation.

Pourtant, deux décennies plus tard, la situation du cinéma sud-coréen s’est transformée de manière spectaculaire. L’adoption en 1992 de la « La Loi fondamentale pour la promotion des industries culturelles» (문화산업기본법en coréen)[5] constitue une étape décisive : elle marque le début de la première véritable politique culturelle moderne en Corée du Sud. Cette loi a permis d’instaurer un cadre juridique favorable à l’essor des industries culturelles, en leur reconnaissant une dimension stratégique au sein de l’économie nationale.

En 2023, les résultats quantitatifs témoignent de cette réussite : 210 films coréens ont été distribués en salle contre 340 films étrangers. Pourtant, les parts de marché se répartissent de manière quasi équivalente : 48,5 % pour les productions nationales contre 51,5 % pour les films étrangers[6]. Ces chiffres illustrent non seulement la vitalité du cinéma sud-coréen, mais aussi sa compétitivité croissante face aux grandes puissances culturelles internationales[7].

Catégorie 2023
Recettes en salle Recettes totales 12,164
Taux de variation par rapport à l’année précédente 8.7%
Films coréens 5,984
Taux de variation par rapport à l’année précédente -5.2%
Part de marché 47.4%
Films étrangers 6,630
Taux de variation par rapport à l’année précédente 25.3%
Part de marché 52.6%
Nombre de spectateurs Nombre total de spectateurs 12,514
Taux de variation par rapport à l’année précédente 10.9%
Films coréens 6,075
Taux de variation par rapport à l’année précédente -3.3%
Part de marché 48.5%
Films étrangers 6,438
Taux de variation par rapport à l’année précédente 28.7%
Part de marché 51.5%
Nombre de films sortis Films coréens (sorties effectives) 608 (210)
Films étrangers (sorties effectives) 802 (340)
Total (sorties effectives) 1,410 (550)
Nombre total d’écrans en Corée du Sud 3,371
Nombre total de cinémas en Corée du Sud 573
Fréquence de fréquentation par personne 2.44

Tableau 1. Indicateurs clés du secteur des salles de cinéma en Corée

La comparaison avec la France, ancienne puissance cinématographique mondiale au début du XXᵉ siècle, rappelle que nul n’est à l’abri d’un déclin culturel face à l’hégémonie hollywoodienne. Ce constat souligne la volatilité des positions dans l’économie symbolique mondiale. Depuis le début du XXIᵉ siècle, l’émergence de l’environnement numérique a radicalement redéfini les paradigmes culturels, offrant aux puissances établies de nouveaux leviers d’expansion.

Dans ce contexte globalisé, la Corée du Sud s’est illustrée par sa capacité d’adaptation. Dépourvue de lourds héritages analogiques, elle a pu effectuer une transition rapide et efficace vers un environnement numérique. L’excellence de ses infrastructures (fibre optique, 5G, plateformes intégrées) a favorisé la diffusion massive des contenus culturels. Comme le soutient l’argument principal de l’article intitulé L’histoire de la croissance et les facteurs de succès de BTS : une analyse selon la théorie du « Born Global », le succès planétaire du groupe BTS s’explique en grande partie par leur maîtrise des outils numériques, leur capacité à mobiliser les réseaux sociaux, les plateformes de streaming (telles que YouTube, Spotify ou Apple Music), ainsi que par une stratégie communautaire axée sur les fandoms transnationaux[8].

La société HYBE, agence à l’origine de BTS, illustre ce phénomène : elle figure désormais au 46ᵉ rang des entreprises sud-coréennes en termes de capitalisation boursière[9]. Plus largement, l’ensemble des industries du divertissement coréen — musique, séries télévisées, jeux vidéo, etc. — a connu une croissance exponentielle au cours des deux dernières décennies, contribuant à faire de la K-culture un levier central du soft power coréen.

3. La découvrabilité à l’ère numérique : enjeux contemporains et pistes stratégiques pour la francophonie

Le succès international de certains éléments phares de la culture sud-coréenne — tel que le groupe BTS ou le renouveau du cinéma national — a déjà fait l’objet d’analyses variées, tant dans les milieux universitaires que médiatiques. Toutefois, nombre de ces études tendent à négliger un facteur essentiel : ces performances ne sont pas le fruit du hasard, mais bien le résultat d’une politique culturelle cohérente initiée dès le début des années 1990. La promulgation, en 1992, de la La Loi fondamentale pour la promotion des industries culturelles marque en effet le point de départ d’un projet global articulant innovation industrielle, transformation numérique et stratégie de rayonnement culturel.

Il est également nécessaire de souligner que le succès industriel, s’il est mesurable, ne garantit pas une reconnaissance artistique durable. Néanmoins, le développement spectaculaire de la K-culture, longtemps marginalisée dans les sphères culturelles mondiales, peut s’expliquer en partie par sa capacité d’adaptation rapide à l’Internet, ainsi qu’à son intégration précoce dans un environnement numérique en mutation.

Un volet souvent sous-estimé de cette stratégie concerne la politique linguistique, en particulier la promotion de l’anglais dans le système éducatif. La langue coréenne, de type isolat linguistique, est dotée d’un système d’écriture phonétique inventé au XVe siècle — le Hangeul —, dans un souci d’émancipation culturelle vis-à-vis du chinois classique. Toutefois, en raison de sa diffusion limitée sur la scène internationale, le coréen ne constitue pas un vecteur de communication global. Conscients de cette réalité, les pouvoirs publics coréens ont massivement investi dans l’enseignement de l’anglais, facilitant ainsi, pour les jeunes générations, non seulement la consommation de contenus internationaux, mais aussi la diffusion des productions coréennes à l’échelle mondiale[10].

Ce bilinguisme fonctionnel a donc contribué de manière décisive à la découvrabilité des contenus coréens. La maîtrise de l’anglais a permis aux artistes et producteurs de s’intégrer aux circuits de diffusion internationaux, de s’approprier les logiques des plateformes numériques mondiales (YouTube, Spotify, Apple Music) et de constituer des communautés transnationales de fans fortement engagées.

C’est précisément ce concept de découvrabilité — c’est-à-dire la capacité, pour une œuvre ou un contenu, d’être visible et accessible dans un univers numérique saturé — qui constitue aujourd’hui un enjeu majeur pour le Québec, et plus largement pour l’ensemble de l’espace francophone. Plusieurs voix au Québec s’en sont émues récemment, pointant la difficulté croissante d’assurer une visibilité suffisante aux contenus francophones dans un écosystème dominé par les géants technologiques anglo-saxons, les GAFAM (Google, Apple, Facebook – aujourd’hui Meta –, Amazon, Microsoft)[11][12].

Cette situation soulève une question fondamentale de souveraineté culturelle. À mesure que le numérique reconfigure les circuits traditionnels de production et de diffusion, la capacité d’un espace culturel à exister symboliquement devient tributaire de son référencement algorithmique, de son accessibilité multilingue et de sa présence sur les grandes plateformes globales. Dans ce contexte, l’usage du français apparaît paradoxalement comme un facteur limitant de la découvrabilité : la langue française, pourtant porteuse d’un patrimoine culturel riche, devient un obstacle dans un environnement technolinguistique calibré sur l’anglais.

Plusieurs propositions ont été avancées au Québec pour contourner cet obstacle, notamment celle consistant à produire davantage de contenus en anglais afin d’accroître leur portée internationale[13]. Toutefois, cette stratégie, si elle peut s’avérer efficace à court terme, comporte le risque non négligeable de contribuer à l’érosion de l’usage du français, déjà en déclin selon les données récentes citées notamment par Marc Miller, ministre fédéral canadien de l’Immigration, des Réfugiés et de la Citoyenneté[14].

Face à cette impasse apparente, une stratégie à deux volets semble s’imposer. D’un côté, il convient de renforcer la coopération interfrancophone — avec la France, mais aussi avec les pays africains, la Belgique, la Suisse, et d’autres acteurs francophones — afin de mettre en commun des ressources, mutualiser les outils technologiques et promouvoir une découvrabilité francophone fondée sur l’interopérabilité et la solidarité culturelle. De l’autre, une réflexion doit être menée sur la manière d’élargir l’accès aux contenus francophones tout en respectant la diversité linguistique et culturelle.

L’exemple de l’échec de la plateforme SALTO en France, face aux géants américains du streaming, illustre la difficulté de bâtir un écosystème numérique indépendant[15]. Il ne s’agit pas pour autant de céder au découragement ni de plaider pour une isolationnisme numérique qui mènerait à une galapagosisation des cultures. Au contraire, il semble plus pertinent de repenser la découvrabilité en termes d’ouverture maîtrisée : créer des ponts, non des murs ; adopter une logique d’invitation à la découverte plutôt qu’un repli défensif.

Dans ce cadre, le Québec se trouve à la croisée des chemins. Sa situation linguistique et géopolitique le place « entre le marteau et l’enclume » — pris en étau entre l’anglais mondialisé et le maintien d’une langue minoritaire à l’échelle du continent. Il est donc urgent de penser des stratégies hybrides, conciliant rayonnement international et fidélité aux ancrages linguistiques, afin d’assurer une présence francophone durable dans l’écosystème numérique mondial.

4. Diversification linguistique et coopération culturelle entre le Québec et les pays de la région indo-pacifique : repenser les stratégies d’exportation culturelle

Dans le prolongement des enjeux de découvrabilité à l’ère numérique, il apparaît fondamental que le Québec adopte une stratégie plus résolument tournée vers la coopération culturelle avec les pays de la région indo-pacifique. Cette orientation, encore marginale dans les politiques actuelles, constitue pourtant l’un des axes stratégiques les plus prometteurs dans un monde multipolaire où l’influence culturelle ne se limite plus à l’axe euro-atlantique.

Deux approches sont envisageables pour établir des ponts culturels entre le Québec et ces sociétés émergentes : la première repose sur la transmission de la culture québécoise auprès d’un public élitaire maîtrisant déjà la langue française, tandis que la seconde consisterait à adapter certains contenus en langue anglaise ou locale, afin de toucher un public plus large. Le dilemme qui en découle est loin d’être anodin : faut-il prioritairement renforcer la francophonie internationale, quitte à en accepter les limites géographiques et démographiques, ou élargir les vecteurs de diffusion pour maximiser l’impact global de la production culturelle québécoise ?

Dans ce contexte, la question linguistique constitue un nœud stratégique. Le Québec se trouve pris dans une tension structurelle : d’un côté, la défense et la promotion du français comme fondement identitaire ; de l’autre, la nécessité pragmatique d’atteindre des publics non francophones pour accroître sa visibilité internationale. Cette tension est d’autant plus vive que, dans le cadre de la Francophonie institutionnelle, le Québec se trouve parfois en position de concurrence symbolique avec la France, ce qui peut limiter sa marge de manœuvre dans l’affirmation d’une voix culturelle propre.

Toutefois, l’évolution démographique du monde francophone, notamment la croissance de la population francophone en Afrique subsaharienne, représente une opportunité stratégique. Elle permettrait au Québec de consolider son rôle dans un espace francophone pluricentrique, tout en renouvelant les modalités de sa présence internationale. Pour autant, cette ouverture vers l’Afrique ne saurait se substituer à une politique d’expansion vers les régions non francophones, en particulier en Asie.

La protection et la promotion de la culture québécoise au sein de la Francophonie demeurent des priorités affichées par le gouvernement du Québec et plusieurs organismes culturels. Toutefois, cette orientation historique, essentiellement tournée vers l’Europe, devrait être réévaluée à la lumière de la reconfiguration géopolitique mondiale. De nombreuses voix, au sein même du Québec, appellent à une diversification des stratégies d’exportation culturelle afin d’atteindre de nouveaux marchés, notamment en Asie de l’Est, en Asie du Sud-Est et dans le Pacifique[16].

À ce titre, il est essentiel d’envisager des formes de médiation culturelle adaptées à ces contextes. Une diffusion exclusive en anglais ne saurait suffire : pour garantir une véritable découvrabilité et favoriser l’appropriation des contenus culturels québécois, il est indispensable d’envisager des traductions dans les langues locales. Cela suppose un changement de paradigme dans les politiques de soutien à la traduction et à la diffusion, encore largement centrées sur le français.

Un exemple particulièrement éclairant concerne les productions de l’Office national du film du Canada (ONF). Le répertoire de l’ONF — en particulier ses documentaires et films de fiction liés à l’identité québécoise — constitue un patrimoine d’une valeur inestimable, tant sur le plan artistique qu’épistémologique. La plateforme numérique de l’ONF, disponible en versions française et anglaise, offre un accès gratuit à un corpus de qualité remarquable. Toutefois, cette accessibilité reste limitée en l’absence de sous-titrages dans d’autres langues, en particulier en Asie.

Dans le cadre de mes échanges avec des représentants de l’ONF, j’ai formulé la proposition de sous-titrer une sélection de dix films par an en coréen, sur une période de dix ans, afin de constituer une collection de cent œuvres accessibles au public coréen. Bien que cette initiative ait été positivement accueillie, tant par l’ONF que par le Bureau du Québec à Séoul, elle n’a pas donné lieu à une mise en œuvre concrète. Ce blocage semble révélateur d’une réticence plus large à investir des fonds publics dans des projets impliquant l’ajout de langues autres que le français, en particulier dans un cadre extra-francophone.

Pourtant, à l’heure où la découvrabilité devient un enjeu clé de la diplomatie culturelle, il est impératif de dépasser cette logique monolingue. Adapter les contenus québécois à une pluralité de contextes linguistiques ne signifie pas renoncer à l’identité francophone du Québec, mais plutôt lui offrir les moyens d’un rayonnement élargi. Il ne s’agit plus seulement de défendre le français comme fin en soi, mais de repenser les vecteurs de transmission afin de positionner le Québec comme un acteur culturel global capable de dialoguer avec la diversité des mondes émergents.

5. Pour une diplomatie culturelle durable : la nécessité d’institutions culturelles ancrées et actives à l’international

La mise en œuvre efficace des politiques culturelles internationales du Québec suppose l’existence de relais institutionnels solides à l’étranger. Ces structures ne se contentent pas de diffuser passivement des contenus : elles jouent un rôle fondamental de médiation culturelle, en adaptant les productions aux contextes locaux et en favorisant les échanges bilatéraux durables. À cet égard, l’expérience de l’Institut Français en Corée du Sud constitue un exemple particulièrement éclairant.

Dans les années 1970 et 1980, la salle Renoir, intégrée à l’Institut Français de Séoul, tout comme le Goethe-Haus allemand, offrait un espace culturel rare, notamment pour la projection de films non censurés. Elle est devenue un lieu de convergence intellectuelle pour de nombreux étudiants sud-coréens, y compris ceux qui n’étaient pas inscrits aux cours de français. À travers des œuvres majeures de la Nouvelle Vague, ces jeunes spectateurs ont non seulement développé un intérêt pour le cinéma mais, dans bien des cas, une véritable fascination pour la langue et la culture françaises. Cette génération — que l’on désigne parfois comme la « génération des centres culturels (Munhwawon sedae) » — a joué un rôle clé dans la diffusion des sciences humaines françaises en Corée durant les années 1980, tout en contribuant de manière décisive à l’émergence du cinéma coréen dans les années 1990[17].

Cependant, cette dynamique s’est progressivement éteinte. La salle Renoir a été fermée, la médiathèque a disparu pour des raisons budgétaires, et le nombre d’apprenants du français en Corée a fortement diminué au cours de la dernière décennie[18]. Lors d’un colloque récemment organisé par l’Ambassade de France à Séoul, consacré à la revitalisation de l’enseignement du français, j’ai évoqué cette trajectoire comme un exemple symptomatique des conséquences d’une approche strictement économique de la culture. Le recul des investissements publics dans les infrastructures culturelles à l’étranger affecte directement la visibilité et l’attractivité de la langue française dans des pays stratégiques.

Du côté québécois, il existe au sein du Bureau du Québec à Séoul un poste de responsable culturel. Néanmoins, les moyens humains et financiers alloués à la promotion active de la culture québécoise paraissent insuffisants pour répondre aux enjeux contemporains. Le Québec dispose aujourd’hui de 37 représentations dans 20 pays, ce qui constitue en soi un levier considérable. Il semble cependant opportun, voire nécessaire, d’implanter dans certains pays clés — notamment dans la région indo-pacifique — des institutions spécifiquement dédiées à la culture, à l’image de l’Institut Français ou du Goethe-Institut.

Il va de soi qu’une telle proposition peut être perçue comme irréaliste du point de vue de la gestion publique. La question du financement surgit inévitablement. Toutefois, il convient ici de rappeler que l’impact de la culture sur une société ne peut être évalué uniquement à l’aune de la rentabilité économique. Réduire la culture à une logique d’investissement à court terme, c’est risquer d’en occulter la portée symbolique, éducative et diplomatique. Le retour sur investissement culturel est souvent indirect, mais il est réel, durable et stratégique.

Un exemple frappant en ce sens est celui du drama coréen Goblin (쓸쓸하고 찬란하神 – 도깨비 Guardian: The Lonely and Great God), diffusé en 2016–2017. Dotée d’un budget total d’environ huit millions de dollars canadiens (dont sept millions financés par la partie coréenne et un million par la partie canadienne), cette série a permis de faire découvrir le Québec à une large frange de la jeunesse coréenne, de manière bien plus efficace que des décennies de promotion institutionnelle classique. Le succès de Goblin illustre à quel point les industries culturelles audiovisuelles peuvent agir comme catalyseur de visibilité internationale pour un territoire[19].

Depuis sa création en 2006, l’Association coréenne d’études québécoises (ACEQ) n’a cessé de promouvoir la culture québécoise à travers l’organisation de colloques, de conférences, de publications et de collaborations académiques. Pourtant, force est de constater que l’impact d’une seule série télévisée, bien scénarisée et intelligemment produite, peut surpasser celui de vingt années d’efforts académiques. Cette réalité ne doit pas décourager les initiatives savantes, mais elle invite à réfléchir à des modes d’articulation plus étroits entre recherche, création et diplomatie culturelle.

Investir dans la culture n’est jamais une perte. Ce type d’investissement doit être envisagé à l’échelle du temps long, en tant qu’outil de structuration de l’image d’un territoire et de sa projection dans l’imaginaire collectif mondial. L’exemple coréen nous enseigne qu’un soutien stratégique, coordonné et suffisamment financé aux productions culturelles peut générer des effets d’entraînement puissants, non seulement en termes économiques, mais aussi en termes symboliques et politiques.

 

6. Crises contemporaines et perspectives de redéploiement : vers une nouvelle configuration des politiques culturelles en Corée et au Québec

Toute transformation structurelle d’un environnement social, économique ou technologique engendre, de manière quasi systématique, l’émergence de tensions qualifiées de « crises ». Dans le champ culturel, cette notion désigne moins une rupture soudaine qu’un processus lent de désajustement entre les objectifs des politiques publiques, les dynamiques du marché et les attentes des citoyens. Autant en Corée du Sud qu’au Québec, les symptômes d’une telle crise se manifestent aujourd’hui sous des formes à la fois spécifiques et convergentes.

En Corée du Sud, le succès incontestable de l’industrialisation culturelle — notamment via l’essor de la K-culture — a permis une valorisation économique notable des produits culturels à l’échelle mondiale. Toutefois, cette réussite masque une tension structurelle persistante : la démocratisation culturelle, au sens de l’élargissement équitable de l’accès à une diversité de pratiques et d’expressions, demeure inachevée. Le secteur artistique — entendons par là la création indépendante, expérimentale ou non lucrative — apparaît aujourd’hui affaibli, voire marginalisé, par rapport à son dynamisme dans les années 1990. Ainsi, l’expansion de l’industrie culturelle s’est opérée, dans une certaine mesure, au détriment de l’écosystème artistique, réduisant l’espace accordé aux formes esthétiques non alignées sur les logiques de marché. Autrement dit, l’indicateur de succès économique masque un appauvrissement qualitatif de l’offre artistique, souvent soumise à des critères de rentabilité immédiate.

Le Québec, bien que porteur d’un modèle distinct, fait face à des tensions analogues. Les grandes orientations de sa politique culturelle — telles que formulées dans les documents stratégiques récents — visent cinq objectifs principaux : renforcer l’identité québécoise, promouvoir la croissance économique du secteur culturel, favoriser l’accès à la culture, soutenir la diversité et l’inclusion, et garantir un développement culturel durable. Or, ces objectifs font l’objet de critiques récurrentes : certains dénoncent une centralisation excessive autour de Montréal, un interventionnisme politique jugé trop direct, une instrumentalisation économique de la culture, ainsi qu’un déséquilibre entre innovation et conservation patrimoniale.

À l’instar de nombreuses sociétés, le Québec peine à concilier les idéaux affichés de ses politiques culturelles avec les réalités concrètes du terrain. Ce hiatus est particulièrement manifeste dans les débats actuels portant sur le financement du secteur culturel. La coalition « La culture, Le cœur du Québec », regroupant de nombreux acteurs culturels, milite pour que 2 % du budget global du gouvernement québécois soit alloué à la culture[20]. Cette revendication, bien que modeste en apparence, prend un relief particulier dans un contexte post-pandémique marqué par l’inflation, la précarité des travailleurs culturels et la fragilité des structures locales.

Par ailleurs, la Société de développement des entreprises culturelles (SODEC), principal organisme de financement culturel au Québec, fait l’objet de critiques concernant la répartition de ses fonds. Sa tendance à privilégier les grands projets au détriment des initiatives locales ou émergentes est perçue comme un facteur d’inégalités structurelles dans le tissu culturel québécois. Le Rapport économique sur la culture au Québec (2020) recommande explicitement d’augmenter la part des budgets publics dédiés à la culture afin de mieux soutenir l’ensemble de l’écosystème, dans sa diversité géographique, linguistique et institutionnelle.

Dans ce contexte, une refonte partielle des logiques budgétaires semble s’imposer. Il ne s’agit pas uniquement d’augmenter les enveloppes, mais de repenser les critères d’allocation, les formes d’accompagnement et les temporalités du financement. La Corée du Sud, de son côté, doit également envisager une politique plus offensive pour équilibrer les logiques industrielles et les impératifs de création libre. L’investissement public dans la culture, bien qu’il puisse être perçu comme non prioritaire dans les contextes de crise économique, constitue pourtant un levier essentiel de résilience sociale, de vitalité démocratique et d’innovation.

En somme, l’enjeu de l’allocation — et surtout de l’augmentation — des budgets culturels ne peut plus être considéré comme une question secondaire dans les agendas politiques contemporains. Il s’agit désormais d’un impératif stratégique, à la croisée des dimensions symboliques, économiques et identitaires des sociétés modernes.

 

En guise de conclusion

Il apparaît nécessaire de formuler un ensemble de recommandations concrètes visant à approfondir et institutionnaliser les échanges culturels entre la Corée du Sud et le Québec. Ces propositions, fondées sur des principes de réciprocité, de diversité culturelle et d’innovation collaborative, s’articulent autour de huit axes prioritaires. Elles visent à consolider un partenariat culturel durable, en réponse aux défis géopolitiques, linguistiques et économiques évoqués précédemment.

1) Projets artistiques et expositions conjointes

Le développement de projets artistiques collaboratifs constitue un levier efficace pour stimuler les échanges interculturels. La mise en place d’expositions itinérantes rassemblant artistes visuels, plasticiens ou performeurs québécois et coréens permettrait non seulement de favoriser la création transnationale, mais également de valoriser les représentations culturelles croisées. Ces projets, présentés successivement dans les deux pays, pourraient s’inscrire dans le cadre de résidences de création ou de biennales artistiques.

2) Coopération audiovisuelle et cinématographique
Le secteur du cinéma et des médias offre un potentiel considérable de coopération bilatérale. Des coproductions, qu’il s’agisse de fictions, de documentaires ou de séries, pourraient permettre une mise en récit croisée des cultures québécoise et coréenne. La participation conjointe à des festivals internationaux, l’organisation de rétrospectives thématiques ou encore l’intégration mutuelle dans les circuits de distribution nationale sont autant de pistes à explorer. Il conviendrait, par exemple, d’élargir la présence du cinéma québécois dans les événements organisés en Corée, à l’instar du festival de films canadiens à la Cinémathèque de Séoul.

3) Participation réciproque aux festivals et grands événements culturels
La programmation d’artistes coréens dans les festivals québécois — K-POP, arts traditionnels ou contemporains — et, inversement, la participation d’artistes québécois aux événements culturels coréens, renforceraient la visibilité croisée des deux scènes artistiques. Ces échanges favorisent une diplomatie culturelle vivante, ancrée dans les pratiques populaires aussi bien qu’institutionnelles.

4) Renforcement des échanges linguistiques et académiques
La coopération éducative constitue un pilier stratégique des relations culturelles. Le développement de programmes d’enseignement du coréen au Québec et du français en Corée, ainsi que la relance de programmes d’échange pour les étudiants, chercheurs ou enseignants, contribueraient à une meilleure compréhension interculturelle. Le rétablissement d’initiatives telles que les formations pour enseignants québécois en études françaises, supprimées il y a une décennie, serait particulièrement opportun.

5) Création d’une plateforme numérique bilatérale
Dans une ère marquée par la médiation numérique, il est essentiel de développer des plateformes culturelles communes permettant la diffusion de concerts, expositions, performances ou colloques en ligne. Ce type de dispositif pourrait favoriser la participation d’un public élargi, y compris dans les régions peu connectées aux réseaux culturels internationaux.

6) Coopération en matière de tourisme culturel et patrimonial
Le tourisme culturel représente un autre vecteur pertinent pour renforcer les liens entre les deux sociétés. La création de circuits patrimoniaux croisés, la production de contenus audiovisuels à vocation touristique, ou encore la collaboration entre offices du tourisme permettraient de rendre les patrimoines culturels mutuels plus accessibles et attractifs.

7) Mise en place d’un fonds culturel bilatéral
L’établissement d’un fonds culturel commun, soutenu conjointement par des institutions publiques et des entreprises privées des deux pays, offrirait un outil de financement structurant pour les initiatives évoquées. Ce fonds pourrait soutenir les coproductions, les traductions, les résidences d’artistes ou encore les festivals conjoints.

8) Création de centres culturels croisés : vers une présence institutionnelle permanente
Enfin, la création de centres culturels québécois en Corée et d’antennes coréennes au Québec permettrait de structurer dans la durée la coopération culturelle bilatérale. Alors qu’un Centre culturel coréen existe déjà à Ottawa, l’ouverture d’une antenne dédiée au Québec serait essentielle pour une interaction plus directe. De même, un Centre culturel québécois en Corée jouerait un rôle clef dans la promotion continue de la culture québécoise, comblant des lacunes observées dans la diffusion de certains éléments culturels, comme les contes ou la littérature jeunesse.

Ces pistes, bien que nécessitant des moyens financiers, logistiques et diplomatiques, peuvent constituer les fondations d’un partenariat culturel renforcé entre la Corée du Sud et le Québec. Elles participent d’une vision à long terme fondée sur la réciprocité, la diversité linguistique, la créativité partagée et la diplomatie culturelle inclusive.

Bibliographie

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[1] Il n’est pas facile de trouver le nombre exact de soldats québécois ayant participé à la guerre de Corée. Pourtant, on peut trouver un indice intéressant dans le mémoire intitulé La participation des Canadiens français du Québec à la guerre de Corée (1950–1953) et sa couverture médiatique, dans lequel Jean-François Coderre rapporte que le tiers des combattants du corps expéditionnaire canadien ayant servi en Corée étaient des francophones, notamment du Québec : « Pierre Vennat n’hésite pas à affirmer qu’environ le tiers des combattants qui ont servi en Corée dans le corps expéditionnaire canadien étaient des francophones. » Le mémoire ne donne toutefois pas de chiffre exact concernant les seuls Québécois, mais si l’on prend en compte le nombre total de soldats canadiens ayant servi en Corée — soit 21 940 militaires — on peut estimer qu’environ 7 000 d’entre eux étaient francophones, majoritairement québécois. Coderre, Jean-François (2006), La participation des Canadiens français du Québec à la guerre de Corée (1950–1953) et sa couverture médiatique, Université du Québec à Montréal, p. 29.

[2] Dans son étude intitulée A Study on China’s Cultural Strategy Towards ASEAN for Promoting the Belt and Road Initiative, Kwon Ki-Young souligne que le projet chinois de la « Ceinture et la Route » dans le domaine culturel constitue une nouvelle menace potentielle pour la Corée, dans la mesure où la Chine semble désormais viser non seulement l’Asie, mais également le marché culturel mondial dans son ensemble. L’auteur écrit ainsi : « Cependant, si l’on examine les régions vers lesquelles la Chine et l’ASEAN exportent leurs produits culturels, on constate que la Chine privilégie l’Amérique du Nord, l’Union européenne, l’Asie de l’Est, l’Asie du Sud-Est, puis l’Asie de l’Ouest, tandis que l’ASEAN cible l’Amérique du Nord, l’Union européenne, l’Asie de l’Ouest, l’Asie du Sud-Est, puis l’Asie de l’Est. Cela signifie que les pays développés tels que l’Amérique du Nord et l’Union européenne représentent les marchés cibles prioritaires tant pour la Chine que pour l’ASEAN, ce qui implique une concurrence acharnée entre les deux acteurs sur ces marchés. » Ki-Young, Kwon (2022), 일대일로 추진을 위한 중국의 아세안 문화전략 연구 [A Study on China’s Cultural Strategy Towards ASEAN for Promoting the Belt and Road Initiative], in중국현대문학 – The Journal of Modern Chinese Literature, n° 109, p. 17.

[3] D’après la communiqué de presse d’UNESCO qui date le ll octobre 2005, Coalition française pour la diversité culturelle compte 31 pays : Europe : France, Belgique, Allemagne, Espagne, Hongrie, Italie, Irlande, Slovaquie, Suisse; Afrique : Bénin, Burkina Faso, Cameroun, Congo, Côte d’Ivoire, Guinée, Mali, Maroc, Sénégal, Togo; Amériques : Canada, Mexique, Argentine, Brésil, Chili, Colombie, Équateur, Pérou, Uruguay; Asie : Corée du Sud; Océanie : Nouvelle-Zélande, Australie. Il faut noter que la Corée du Sud a été le seul pays qui a été dans le côté de coalition française à l’Asie. La Chine, le Japon et les pays de l’Asie du Sud-Est sont absent de ces coalitions. Ref. UNESCO (2005), Communiqué de presse, 11 octobre 2005, cité in Fernand Harvey (2006), Communication dans le cadre du colloque « Francofonia y Diversidad Cultural », organisé par la Facultad de Filosofia y Letras, Universidad Nacional Autonoma de Mexico (UNAM), Mexico, jeudi, 16 mars.

[4] Lang, Jack (1982), allocution prononcée à la Conférence Mondiale sur les politiques culturelles, in Actes de la Conférence mondiale sur les politiques culturelles. Mexico, 1982, Paris, UNESCO.

[5] La Loi fondamentale pour la promotion des industries culturelles, promulguée en 1992 (aujourd’hui intitulée Loi pour la promotion des industries culturelles), constitue le tout premier cadre législatif en Corée du Sud ayant permis de juridiciser le concept d’« industrie culturelle ». Cette loi a ainsi marqué le point de départ institutionnel de ce qui allait devenir l’essor de la K-culture, représentée notamment par les contenus culturels coréens exportés à l’étranger. Jusqu’au début des années 1990, la culture était généralement perçue comme un domaine non économique et non industriel. Toutefois, face aux signes annonciateurs de la mondialisation et de la numérisation, ainsi qu’à la croissance remarquable des industries de l’animation japonaise et du cinéma américain, l’idée s’est imposée en Corée de développer les contenus culturels comme une industrie d’exportation stratégique. C’est dans ce contexte que le gouvernement coréen a commencé à considérer l’industrie culturelle comme un nouveau moteur de croissance, en préparant les bases juridiques adéquates. L’adoption de cette loi a posé les fondations institutionnelles qui allaient soutenir, dès les années 2000, l’expansion mondiale du K-pop et du K-drama.

[6] 영화진흥위원회 – Korean Film Council (2024), 2023년 한국 영화산업 결산 [Rapport de synthèse sur l’industrie cinématographique coréenne 2023], p. 18. Le tableau inclus dans le rapport contient des statistiques depuis 2014, mais seules celles de l’année 2023 sont présentées ici.

[7] Il convient toutefois de souligner qu’il serait réducteur d’ignorer les zones d’ombre qui accompagnent cet essor. Comme c’est souvent le cas, la lumière éclatante du succès s’accompagne de contrastes notables : précarisation des travailleurs du secteur, dépendance accrue à des logiques de rentabilité, et concentration du pouvoir entre les mains de quelques grandes structures.

[8] Cette étude sur BTS avance que l’un des facteurs déterminants de l’ascension du groupe au sommet de la scène musicale mondiale réside dans la transformation de l’environnement numérique. Comme l’indique le texte : « L’un des plus grands changements dans l’industrie du disque depuis les années 2000 a été sa transition vers le numérique. Avec l’évolution de l’environnement de distribution musicale, la diffusion gratuite et en temps réel de morceaux et de clips vidéos est devenue possible sur des plateformes de streaming telles que YouTube. » (p. 54). D’après LEE Eun-mi, l’auteur principale, la stratégie numérique de BTS ne se limite pas à la simple consommation musicale, mais s’étend à une transformation complète du modèle économique et de la culture des fans à travers des plateformes digitales comme Weverse, qui intègrent communication, contenu exclusif, et commerce en ligne dans un écosystème intégré. Ref. Eun-mi, Lee et al. (2021), 방탄소년단(BTS)의 성장역사와 성공요인: 본글로벌 이론의 관점에서 [L’histoire de la croissance et les facteurs de succès de BTS : une analyse selon la théorie du « Born Global »], in 경영사연구 – Revue d’histoire de la gestion, vol. 36, n° 4. Cet article a été publié en coréen et la traduction en français a été réalisée par nos soins.

[9] Selon des données récentes, HYBE se classe au 39ᵉ rang avec une capitalisation boursière de 8,57 billion dollars, suivie de JYP Entertainment (80ᵉ rang, 1,86 billion dollars) et de SM Entertainment (75ᵉ rang, 2.23 billion dollars). CompaniesMarketCap (2025), Largest South Korean companies by market capitalization, https://companiesmarketcap.com/ c. le 31 mai 2025

[10] Ce changement de la stratégie linguistique à l’ère de la globalisation est bien expliqué dans l’introduction de l’article suivant qui étudie la politique d’enseignement de l’anglais en Corée du Sud : « À partir des années 1990, la Corée du Sud a orienté l’ensemble de ses politiques nationales vers le renforcement de sa compétitivité dans un contexte de mondialisation. Parmi celles-ci, la langue anglaise a été particulièrement valorisée en tant qu’outil de communication essentiel à l’ère de la mondialisation. […] Dans la société du XXIᵉ siècle, l’anglais est considéré comme une compétence de survie décisive, tant pour le développement des individus que pour celui de la nation. » Bok-Myung, Chang (2019), 한국의 영어교육 정책과 세계화 [La politique d’enseignement de l’anglais en Corée et la mondialisation], in 예술인문사회 융합 멀티미디어 논문지- Asia-pacific Journal of Multimedia Services Convergent with Art, Humanities, and Sociology, Vol. 9, No. 1, p. 700. Cet article a été publié en coréen et la traduction en français a été réalisée par nos soins.

[11] On observe notamment que la question de la découvrabilité fait l’objet d’une attention croissante dans les rapports émanant du gouvernement et des organismes publics. Ce n’est plus de problématique d’aujourd’hui comme on peut constater dans le rapport de politique culturelle intitulé Plan d’action gouvernemental en culture 2018‑2023, qu’il s’agit du plan d’action en matière de culture publié par le gouvernement du Québec en 2018, constituant une feuille de route concrète pour la mise en œuvre de « Partout, la culture – Politique culturelle du Québec », une nouvelle politique culturelle adoptée 25 ans après celle de 1992. Ce rapport met en évidence, dans une perspective internationale, des mesures visant à accroître la visibilité des contenus culturels francophones du Québec. Il souligne notamment, dans la Mesure 15 (p. 8), l’importance du « renforcement de la coopération au sein de la Francophonie en vue d’accroître la visibilité des contenus culturels francophones dans l’univers numérique, en incluant TV5 ».De même, la Mesure 40 aborde la question de la compétitivité des contenus culturels québécois sur les marchés internationaux, en insistant sur des leviers stratégiques tels que « stimuler l’exportation, le rayonnement et la découvrabilité des œuvres ainsi que des productions culturelles québécoises » (p. 17). Le Ministère de la Culture et des Communications du Québec (2018), Plan d’action gouvernemental en culture 2018‑2023, le 12 juin 2018.

[12] À la veille de la 5ᵉ Conférence des ministres de la Culture de la Francophonie, qui se tiendra à Québec du 22 au 24 mai 2025 et dont l’objectif est de définir une position commune sur la découvrabilité des contenus culturels francophones, le ministre de la Culture et des Communications, également responsable de la Jeunesse et de la région de l’Outaouais, M. Mathieu Lacombe, a déposé le projet de loi no 109. Ce projet vise à inscrire l’accès et la découvrabilité des contenus culturels d’expression originale francophone au rang de droit constitutionnel, marquant ainsi une tentative sans précédent, à l’échelle mondiale, de consacrer la jouissance de la culture francophone comme un droit fondamental des citoyens. Une telle initiative s’inscrit dans un contexte où le Québec, tout comme d’autres sociétés francophones, cherche à affirmer sa souveraineté culturelle face aux dynamiques globales du numérique et de la standardisation linguistique.

[13] On peut rappeler à ce sujet que Marc Miller, ministre fédéral de l’Immigration, des Réfugiés et de la Citoyenneté, a récemment reconnu le déclin du français au Québec. Voir : ICI Radio-Canada, « Marc Miller admet le déclin du français au Québec », https://ici.radio- canada.ca/nouvelle/2015911/miller-declin-francais-quebec.

[14] Radio Canada (2023), Marc Miller admet le déclin du français au Québec, le 7 octobre 2023. https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/2015911/miller-declin-francais-quebec c. le 31 mai 2025.

[15] Dans un article de Radio France, intitulé Ciao Salto : les trois raisons de l’échec du « Netflix à la française », Parmi les facteurs d’échec de la plateforme Salto, les analyses soulignent les problèmes techniques et les failles dans l’expérience utilisateur, l’inefficacité politique ainsi que l’échec de coopération entre les trois groupes audiovisuels publics co-investisseurs – TF1, France Télévisions et M6 –, et enfin, les difficultés liées à sa position de nouvel entrant sur un marché mondial du streaming déjà saturé. Cependant, un élément essentiel semble avoir été négligé : les limites intrinsèques des contenus francophones eux-mêmes. En effet, les productions en langue française ont souvent tendance à cibler prioritairement les marchés francophones, ce qui peut certes susciter l’intérêt du public local, mais rend difficile toute compétition à l’échelle mondiale face aux contenus hollywoodiens, lesquels sont conçus d’emblée pour une audience globale sur la base d’une certaine universalité culturelle et narrative. Ref. Baldacchino, Julien (2023), Ciao Salto : les trois raisons de l’échec du « Netflix à la française », in Franceinter, le lundi 27 mars. https://www.radiofrance.fr/franceinter/ciao-salto-les-trois-raisons-de-l-echec-de-la-plateforme-francaise-de-streaming-2902670 c. le 31 mai 2025.

[16] Gouvernement du Québec. (2021). Cap sur la relance : Des ambitions pour le Québec – Stratégie territoriale pour l’Indo-Pacifique. Québec : Ministère des Relations internationales et de la Francophonie (MRIF). https://www.quebec.ca/gouv/politiques-orientations/vision-internationale-quebec/strategie-indo-pacifique c. le 31 mai 2025. Ce rapport stratégique, publié en décembre 2021 par MRIF, présente une feuille de route ambitieuse visant à renforcer la présence économique, diplomatique, culturelle et scientifique du Québec dans la région indo-pacifique. Il s’inscrit dans le prolongement de la Vision internationale du Québec dévoilée en 2019 et cherche à positionner le Québec comme un acteur pertinent dans ce nouvel épicentre géopolitique mondial. Le document identifie les principaux enjeux géoéconomiques de la région, notamment le déplacement du centre de gravité économique vers l’Asie, les tensions entre puissances (États-Unis–Chine, Inde–Chine), les besoins massifs en investissements, ainsi que la montée en puissance de la classe moyenne asiatique. Il articule sa stratégie autour de neuf axes d’intervention structurants : commerce extérieur, innovation et recherche, économie verte, culture, attraction des talents, diplomatie jeunesse, etc. L’un des aspects particulièrement innovants de cette stratégie repose sur l’articulation entre diplomatie économique et diplomatie d’influence, ainsi que sur la promotion de la découvrabilité des contenus culturels québécois dans les espaces numériques de l’Indo-Pacifique.

[17] Sora Hong analyse, dans sa thèse de doctorat, le rôle joué par ce centre culturel dans le paysage socioculturel de la Corée du Sud à l’époque, en mettant en lumière sa fonction en tant qu’acteur significatif des dynamiques culturelles contemporaines. Hong, Sora (2019). La génération des centres culturels (Munhwawon sedae) et la nouvelle vague du cinéma sud-coréen des années 1980–1990. Histoire. École des Hautes Études en Sciences Sociales Paris.

[18] En 2018, la fermeture de la médiathèque de l’Institut français a entraîné également celle de la salle Renoir. En contrepartie, un espace numérique, Culturethèque, a été mis en place en 2013, permettant l’accès en ligne à divers contenus culturels francophones tels que des journaux, des ouvrages et d’autres ressources documentaires. Toutefois, ce service s’adresse principalement aux ressortissants français ou francophones résidant à l’étranger. De ce fait, son accessibilité demeure limitée pour le public coréen, tant sur le plan linguistique que pratique.

[19] Chang-Hoon, Lee et Joo-Young, Jang (2017), 드라마 ‘도깨비’로 뜬 여행지 캐나다, 공유 마법 만든 ‘마이더스의 손’ [Avec la série télévisée “Goblin”, le Canada devient une destination en vogue : la main de Midas derrière le phénomène Gong Yoo], 매일경제 – Maeil Kyungje, 14 août. https://www.mk.co.kr/news/culture/7936641 c. le 31 mai 2025. Selon Lee Young-sook, directrice du bureau coréen de l’Office du tourisme du Canada, « le lieu de tournage de la célèbre “porte rouge” dans la série Goblin, situé au Québec, est devenu un véritable lieu de pèlerinage pour les touristes ; les réservations à l’hôtel Fairmont Le Château Frontenac, qui apparaît dans le drama, ont augmenté de 500 %. Durant le premier semestre de l’année, la croissance du marché coréen a atteint 30 %, ce qui a conduit au lancement du projet “Beyond Québec”, avec l’espoir de reproduire ce succès par de nouveaux contenus ». https://www.mk.co.kr/news/culture/7936641 c. le 31 mai 2025. Cet article a été publié en coréen et la traduction en français a été réalisée par nos soins.

² Gi-Ryeong, Kim (2017), 김기령 드라마 ‘도깨비’ 영향… 캐나다 시장 들썩  [Le marché canadien s’agite sous l’effet de la série “Goblin”], 세계여행신문 – World Travel News, 22 décembre. Selon les statistiques compilées jusqu’en août 2017, les États-Unis figuraient au premier rang avec 11 568 681 visiteurs au Canada, suivis par le Royaume-Uni, la Chine et la France. La Corée du Sud occupait le 7ᵉ rang avec 222 624 visiteurs, soit une hausse de 12,3 % par rapport à l’année précédente. L’auteur note qu’« il est probable que ce chiffre dépasse les 240 518 visiteurs enregistrés en 2016 ». Ref. https://gtn.co.kr/home/news/preview.asp?news_seq=70610 c. le 31 mai 2025. Cet article a été publié en coréen et la traduction en français a été réalisée par nos soins.

[20] Conseil des arts et des lettres du Québec (2020), Mémoire sur l’importance économique de la culture – Présenté dans le cadre de la consultation sur la relance économique du Québec, Conseil des arts et des lettres du Québec, septembre 2020. Ref. https://www.calq.gouv.qc.ca/fileadmin/documents/cccq/2020/memoire-economique-culture-calq-2020.pdf c. le 31 mai 2025.

Les politiques indo-pacifiques du Canada et du Québec : réflexions croisées

Regards géopolitiques vol.9, n.2, 2023

Frédéric Lasserre, Directeur du CQEG

Résumé : En novembre 2022, le Canada publiait sa Stratégie pour l’Indo-Pacifique. Cette stratégie suivait de quelques mois celle du Québec, publiée en en décembre 2021. Ces documents d’orientation politique suivent plusieurs documents similaires publiés par le Japon, l’Australie, les États-Unis, la France ou le Royaume-Uni, dans un contexte international de changement des paradigmes réflexifs pour aborder les relations régionales et internationales en Asie. Quels sont les principaux éléments mis de l’avant dans ces stratégies ?  Proposent-elles des lectures et des approches convergentes envers la région indo-pacifique ?

Mots-clés : Indo-Pacifique, stratégie, Canada, Québec, Chine, Japon, Inde.

Summary : In November 2022, Canada published its Indo-Pacific Strategy. This strategy followed by a few months a similar document from Quebec, published in December 2021. These policy documents follow several similar documents published by Japan, Australia, the United States, France or the United Kingdom, in an international context of changing reflexive paradigms for addressing regional and international relations in Asia. What are the main elements put forward in these strategies?  Do they propose convergent readings and approaches for the Indo-Pacific region?

Keywords : Indo-Pacific, strategy, Canada, Quebec, China, Japan, India

En novembre 2022, le Canada publiait sa Stratégie pour l’Indo-Pacifique (Gouvernement du Canada, 2022). Cette stratégie suivait de quelques mois celle du Québec, publiée en en décembre 2021 (Gouvernement du Québec, 2021). Ces documents d’orientation politique suivent plusieurs documents similaires publiés par le Japon, l’Australie, les États-Unis, la France ou le Royaume-Uni, pour n’en citer que quelques-uns, dans un contexte international de changement des paradigmes réflexifs pour aborder les relations régionales et internationales en Asie (Nagao, 2019; Berkofsky et Miracola, 2019). Lancé en 2007 par le premier ministre japonais Shinzo Abe, le concept d’Indo-Pacfique, pendant longtemps peu relayé, connait depuis quelques années un engouement marqué. Il ne s’agira pas ici de considérer les raisons de cet intérêt – ou de cet effet de mode – mais plutôt de s’interroger sur les caractéristiques des stratégies indo-pacifiques du Canada et du Québec. Quelles en sont les principales idées, alors que se singularisent deux grandes orientations dans la plupart des stratégies indo-pacifiques publiées à ce jour : la plupart accordent une place très importante à la Chine, dont l’ascension économique et politique bouscule les intérêts de nombreux États, voire les inquiète dans ce qu’Isabelle St-Mézard qualifie d’anxiété géopolitique (Saint-Mézard, 2023) ; en réaction, toutes oscillent entre des positions visant à contrer la Chine et son ascension, ou au contraire à maintenir un espace régional inclusif afin de ménager le dialogue avec Beijing (Martin 2019; Heiduk et Wacker, 2020; Goin, 2021).

1. La notion de paradiplomatie

Cette comparaison des stratégies indo-pacifiques du Canada et du Québec pourrait prêter le flanc à l’argument que le Québec n’est pas un État souverain, et que donc il ne peut ni définir de stratégie diplomatique, ni être pertinent dans une analyse de stratégies définies par des États indépendants. Formellement, cela est exact, mais très réducteur. Un champ important des sciences politiques et des relations internationales étudie depuis plusieurs années ce que l’on appelle la paradiplomatie, soit l’action internationale d’entités politiques de rang 2, à savoir des États fédérés ou des administrations qui se sont dotés d’outils de relations internationales. On oublie ainsi qu’au sein de la très jacobine et centralisatrice République française, les collectivités d’outre-mer du Pacifique, Nouvelle-Calédonie, Wallis et Futuna et Polynésie, ont constitutionnellement la latitude de développer des relations autonomes avec des gouvernements étrangers tant que cela n’interfère pas avec la défense ou les douanes.

Le Canada est un État fédéral, dans lequel les administrations de rang 2 (les provinces) sont juridiquement des États. Dans le cadre de la Révolution tranquille, mouvement socio-politique majeur qui a bouleversé la société québécoise des années 1960, la volonté d’affirmation de l’autonomie du Québec s’est notamment traduite par un souci d’affirmation à l’étranger également, même si les affaires étrangères sont de compétence fédérale. Dès 1961, le Québec inaugure à Paris une Délégation générale, première d’une série de plusieurs qui structure aujourd’hui le réseau des représentations politiques du Québec à l’étranger. Depuis 1965, la doctrine Gérin-Lajoie est le fondement de la politique internationale du Québec ; elle affirme que la souveraineté d’une province canadienne dans ses champs de compétence devrait s’appliquer également dans ses relations internationales. Tous les partis politiques au Québec, souverainistes comme fédéralistes, ont poursuivi cette politique, que le gouvernement canadien tolère.

Panayotis Soldatos a défini la paradiplomatie comme « la poursuite directe, à des degrés variables, d’activités internationales de la part d’un État fédéré » (Soldatos, 1990). Le concept est largement répandu aujourd’hui (Paquin, 2004) et appliqué à des États quasi-fédéraux également. Ce concept demeure à géométrie variable : tous les États fédérés ne mènent pas forcément une action internationale/politique étrangère. On observe également une diversité de l’engagement de l’État dans sa paradiplomatie, entre Québec, Écosse, Flandre, Catalogne, Groenland… Le Québec n’est pas souverain et ne définit donc pas de politique étrangère pleine et entière – donc son action ne couvre pas tous les domaines : c’est à garder à l’esprit dans la comparaison des cadres politiques du Québec et du Canada.

2. La politique indo-pacifique du Canada

La stratégie canadienne définit l’Indo-Pacifique comme l’Asie orientale, l’Asie du Sud-est, l’Australie et la Nouvelle-Zélande, les 14 pays insulaires du Pacifique, le sous-continent indien et les Maldives. Les Seychelles, l’Asie centrale, la Russie d’Asie, le Moyen-Orient en sont ainsi exclus. La pertinence de ce régionyme nouveau d’Indo-Pacifique n’est pas justifiée ; le document explique cependant que la région ainsi définie représente une part importante de l’économie mondiale, la moitié en 2040. C’est une région qui connait globalement une grande vitalité démographique mais aussi économique. C’est une région qui suscite des « défis stratégiques » majeurs, essentiellement du fait de l’ascension de la Chine; une région qui implique le Canada de par sa façade Pacifique, et qu’il importe d’engager dans la voie du développement durable « si nous voulons relever les grands défis mondiaux », dont « la lutte contre les changements climatiques » et le développement durable (p.3).

La politique vise donc à approfondir les partenariats régionaux, pour promouvoir la paix, le développement durable, les échanges commerciaux et les investissements. Le Canada « entretient des relations étroites avec ses partenaires et amis », mais « il y a aussi des pays dans la région avec lesquels le Canada est fondamentalement en désaccord; le Canada doit être lucide quant aux menaces et aux risques que ces pays représentent ». Certes, il faut « maintenir le dialogue » (p.6), « il est nécessaire de coopérer » (p.8), mais la stratégie énonce clairement que certains pays constituent des menaces. La Chine est clairement visée : elle est une « puissance mondiale de plus en plus perturbatrice », qui peut faire preuve d’« arrogance » et déployer une « diplomatie coercitive » (p.7). On est loin des discours lénifiants des cadres généraux de politique du Canada qui prévalaient dans le passé, dans lesquels la confiance en l’attrait du modèle occidental et la perception de la maitrise des enjeux de sécurité ne conduisaient pas le Canada comme les États-Unis ou l’Australie ou le Japon, à nourrir cette anxiété géopolitique qui les conduit maintenant à incriminer directement le gouvernement chinois. Entendons-nous : il ne s’agit pas ici de défendre la Chine, mais simplement de souligner le changement de ton à Ottawa, changement très officiellement consacré dans la Stratégie régionale en 2021.  L’objectif est clairement de soutenir une approche « fondée sur des règles » (p.9) et de repousser toute action unilatérale, implicitement de la Chine, envers Taiwan ou dans les mers de Chine du Sud et de l’Est.

Trois pages sont ainsi consacrées à la Chine, puis une page sur l’Inde, deux pages pour le Pacifique Nord (Japon et Corée), une page (2 avec des figures) pour l’ANASE (Association des Nations de l’Asie du Sud-Est, ASEAN en anglais) avec des axes politiques très généraux. La Chine est mentionnée 53 fois dans le document, l’Inde 22 fois, la Corée 27 fois, le Japon 18, l’ANASE 22 fois : le document s’efforce de parvenir à un certain équilibre, mais, reflet de l’énoncé de politique générale dans lequel la réaction face au rôle perturbateur de la Chine est clairement soulignée, la place accordée à la Chine est dominante – plus de deux fois plus que le 2e pays mentionné le plus souvent, la Corée.

Le document articule par la suite les 5 axes prioritaires : Promouvoir la paix, la résilience et la sécurité ; accroitre les échanges commerciaux et les investissements, et renforcer la résilience des chaines d’approvisionnement; investir dans les gens et tisser des liens entre eux ; bâtir un avenir durable et vert ; demeurer un partenaire actif et engagé.

La tonalité du premier axe montre qu’ici encore, le raisonnement implicite vise la Chine : seule la modernisation de l’armée chinoise est mentionnée parmi tous les pays de la région, comme menace implicite. La tonalité très défensive se poursuit avec un paragraphe sur l’Arctique : « le Canada est conscient que les puissances de l’Indo-Pacifique considèrent l’Arctique comme une région offrant des débouchés », constat qui semble signifier que cet intérêt est lourd de menaces puisque la phrase suivante explique que « Le Canada est déterminé à maintenir la paix et la stabilité dans la région » (p.16). Si ce premier axe est développé sur trois pages, comme la seconde section sur l’économie. Les axes suivants s’appuient sur des passages plus courts, mais articulent des objectifs de politique générale (développement durable( parfois originaux (investir dans les gens et les liens entre populations. Le document présente pour chaque axe les façons d’atteindre les objectifs retenus : ces aspects pratiques représentent 9 pages et demie (35%) sur les 27 du document.

3. La Stratégie territoriale pour l’Indo-Pacifique du Québec

Pas plus que la Stratégie canadienne, la Stratégie québécoise ne cherche vraiment à justifier le terme d’indo-pacifique. Le document mentionne un objectif de relance économique dans un contexte de fin de pandémie de covid-19, soulignant d’emblée une lecture de la région nommée Indo-Pacifique en des termes résolument économiques. La région constitue un « nouveau centre de gravité de l’économie mondiale » (p.3); on le disait déjà de l’Asie-Pacifique en 1997 lors de la première mission commerciale Québec Chine et, de manière générale, dans les années 1990 avec le succès du concept d’Asie-Pacifique. Constater le poids économique dominant d’une région rassemblant 35% des terres et 65% de la population n’a rien de novateur. En revanche, au-delà du cliché du poids économique majeur de l’Indo-Pacifique, le document souligne deux points : cette région est marquée par un fort dynamisme économique – comme pour la stratégie canadienne – mais elle est aussi traversée de rivalités. Rivalité entre la Chine et les États-Unis, présentée comme un paramètre et non comme une prémisse politique engageant la vigilance du Québec, mais une rivalité qui a des impacts sur les partenaires de ces deux pôles économiques. Rivalité également entre Inde et Chine, deux géants démographiques, politiques et économiques. On observe donc un monde en recomposition, avec des risques, mais aussi des occasions. Le document relève que certains lisent la région sous un prisme sécuritaire (QUAD, AUKUS) ; qu’on y observe le déploiement des nouvelles routes de la soie et de contre-projets indiens ou japonais, et que ces rivalités se traduisent aussi à travers de nombreux accords commerciaux à géométrie variable.

La Stratégie se place résolument dans le domaine du commercial. Le premier axe stratégique concerne le commerce international et les investissements. Le second cherche à renforcer la recherche, l’innovation et la formation, non seulement pour maintenir la compétitivité des entreprises québécoises, mais aussi pour favoriser la collaboration avec des laboratoires asiatiques et pour développer le marché de la formation offerte au Québec aux chercheurs et étudiants asiatiques – « Développer une intelligence d’affaires en éducation et enseignement supérieur » (p.18).

Le 3e axe porte sur l’économie verte et le développement durable. Il s’agit de renforcer l’engagement du Québec en matière de développement durable, tout comme dans la stratégie canadienne. Il s’agit donc d’un engagement politique certes, mais aussi économique : des efforts seront ainsi déployés pour promouvoir « l’offre et le savoir-faire du Québec en matière de développement durable et de tourisme responsable » (p.19) ; un engagement politico-social également : on souhaite « favoriser le partage d’expertise sur la dimension sociale du développement durable » (p.19). Le concept de valeur intervient ici : liberté, démocratie, justice, durabilité, mais sans qu’aucun État ne soit stigmatisé. Le document reconnait du même souffle le potentiel de coopération dans ce domaine : plusieurs sociétés de la région ont développé des expertises potentiellement bénéfiques pour le Québec, Australie, Nouvelle-Zélande, Chine, Corée, Japon… dans une optique de partage (pas seulement de vente) et de coopération.

Le 4e axe porte sur la main-d’œuvre ; le 5e sur la culture, et un 6e axe transversal porte sur la jeunesse, atout commun aux sociétés de la région dont il faut renforcer la curiosité, la formation, les contacts pour forger des liens trans-océaniques.

À travers l’analyse de cette stratégie, on relève :

  • L’expression de principes politiques certes, mais formulés de façon modérée – droits de la personne ; développement durable – une demi-page
  • La présence d’objectifs politiques – développer l’influence du Québec et le développement durable – pour soutenir les valeurs certes, mais surtout pour favoriser la coopération et les objectifs socio-économiques.
  • Une approche résolument pragmatique – de nombreuses pistes d’action sont exposées. Sur 19 pages de texte, un total d’environ 9 pages (47%) présentent les actions à mener.
  • Une approche intégrée : le document expose les liens qui associent les différents axes de la stratégie, le développement durable, la formation de la main-d’œuvre, la recherche, la culture permettant certes d’envisager des développements économiques, mais aussi de renforcer le pouvoir d’influence du Québec, dont le rôle crucial en Asie est rappelé dans le document, dont on espère indirectement pouvoir récolter les fruits économiques à terme. Les axes de cette stratégie ne sont pas disjoints, mais bien au contraire proposent un plan d’action pensé comme cohérent et articulant l’ensemble des actions proposées.
  • Aucun État n’est directement incriminé dans cette stratégie, au-delà du constat très factuel de la rivalité sino-américaine. L’approche politique demeure modérée, non militante : le concept de valeurs est mentionné 2 fois ; mais celui de coopération 12 fois. Ce discours parait similaire à celui du Canada, mais la stratégie québécoise ne propose pas d’action spécifique visant à répondre à une quelconque menace chinoise.
  • On y découvre une approche géographique équilibrée : certes la Chine fait l’objet de 30 mentions ; mais le Japon 25 ; la Corée du Sud 24 ; l’Inde 22 ; l’Australie 14 ; le Vietnam 11 ; l’Indonésie et l’Asie du Sud-Est, 6 chacun.

4. Deux stratégies convergentes ?

Toute comparaison des deux stratégies canadienne et québécoise doit rappeler un paramètre de taille : le Québec n’étant pas un État souverain, il ne peut développer d’éléments forts de politique étrangère, a fortiori en matière de défense ou d’accords commerciaux. De fait, il ne peut développer de lien avec l’institution qu’est l’ASEAN, ni tenir de discours à fort contenu diplomatique ou de sécurité. Cela explique en partie l’absence de place importante consacrée aux enjeux politiques en Asie – en partie seulement, on y reviendra.

Des convergences se dessinent : les deux stratégies font la part belle aux enjeux économiques (commerce, investissements) ; aux questions de développement durable ; à la main-d’œuvre, à l’immigration, à la formation et à la jeunesse, des aspects qu’on retrouve peu souvent dans les stratégies indo-pacifiques.

Mais des différences importantes se dessinent. Sur la forme tout d’abord : la stratégie québécoise a réussi à proposer une série d’orientations et d’actions qui présentent un fort degré d’intégration et de synergie, ce qu’on observe nettement moins du côté de la stratégie fédérale canadienne.

Sur le fond ensuite : certes le Québec n’a pas à se prononcer sur une posture politique à l’endroit de la Chine ; mais il aurait néanmoins pu développer un propos plus incisif sur la question des valeurs et de la trajectoire politique de celle-ci, ce qu’il a choisi de ne pas faire. Le portrait politique de la dynamique politique dans la région est lucide – on observe l’émergence de vives tensions – mais ce constat demeure factuel et ne suscite pas de critique même si l’attachement aux valeurs démocratiques est formulé. La stratégie québécoise se veut un document résolument pragmatique pour permettre le développement de la coopération en Indo-Pacifique. À l’inverse, la stratégie canadienne, en rupture avec les discours relativement idéalistes sur l’Asie que développaient les administrations libérales précédentes, souligne l’importance d’une certaine résilience face à l’émergence d’une Chine perçue comme une menace potentielle. La main demeure tendue ,mais le discours n’en demeure pas moins incriminant, polémique voire vindicatif pour un document de politique régionale. Fin de l’innocence et de la croyance candide dans la vertu de l’ouverture économique envers la Chine, qui conduirait nécessairement celle-ci à réformer son régime politique ? Car telle était pendant longtemps la croyance inébranlable des Occidentaux, et des gouvernements libéraux de Jean Chrétien (1993-2203) à Paul Martin (2003-2006) (The Economist, 2018; Sampson, 2020). Ou angoisse géopolitique ?  Sans doute un peu des deux. Il reste à savoir si la politique menée sur la base de cette stratégie pourra demeurer proactive et non réactive, et favoriser la coopération et l’engagement du Canada envers non seulement ses partenaires, Japon, Corée, Australie et Inde principalement, mais également à l’endroit de la Chine (Paikin, 2023).

Frédéric Lasserre

Références

Berkofsky, A. et S. Miracola (2019). Geopolitics by Other Means : the indo-pacific reality. Milan : ISPI, https://www.ispionline.it/en/publication/geopolitics-other-means-indo-pacific-reality-22122

Goin, V. (2021). L’espace indopacifique, un concept géopolitique à géométrie variable face aux rivalités de puissance. Géoconfluences, 4 oct., http://geoconfluences.ens-lyon.fr/informations-scientifiques/dossiers-thematiques/oceans-et-mondialisation/articles-scientifiques/espace-indopacifique-geopolitique

Gouvernement du Canada (2022). La Stratégie du Canada pour l’Indo-Pacifique. Ottawa, https://www.international.gc.ca/transparency-transparence/indo-pacific-indo-pacifique/index.aspx?lang=fra

Gouvernement du Québec (2021). Cap sur la relance : des ambitions pour le Québec. Stratégie territoriale pour l’Indo-Pacifique. Québec,  https://cdn-contenu.quebec.ca/cdn-contenu/adm/min/relations-internationales/publications-adm/politiques/STR-Strategie-IndoPacifique-Long-FR-1dec21-MRIF.pdf

Heiduk, F. et Wacker, G. (2020). From Asia-Pacific to Indo-Pacific. Significance, Implementation and Challenges. SWP Research Paper 9, Berlin, juillet, https://www.swp-berlin.org/publications/products/research_papers/2020RP09_IndoPacific.pdf

Martin, B. (2019). Cartographier les discours sur l’Indo Pacifique. Carnets de Recherche, Sciences-Po, 18 déc., https://www.sciencespo.fr/cartographie/recherche/cartographier-les-discours-sur-lindo-pacifique/

Nagao, S. (2019). Strategies for the Indo-Pacific: Perceptions of the U.S. and Like-Minded Countries. Washington, DC : Hudson Institute, décembre, https://www.hudson.org/national-security-defense/strategies-for-the-indo-pacific-perceptions-of-the-u-s-and-like-minded-countries

Paikin, Z. (2023). La “doctrine Freeland” et la stratégie Indo-Pacifique du Canada : entre isolement et confusion, Note politique 26, Réseau d’analyse stratégique, 2 janvier, https://ras-nsa.ca/fr/la-doctrine-freeland-et-la-strategie-indo-pacifique-du-canada/

Paquin, S. (2004). Paradiplomatie et relations internationales, Bruxelles: Peter-Lang.

Saint-Mézard, I. (2022). Géopolitique de l’Indo-Pacifique. Paris : PUF.

Sampson, X. (2020). Quelle marge de manoeuvre a l’Occident face à la Chine?. La Presse, 7 juillet, https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1717514/chine-commerce-expansion-economie-politique-puissance

The Economist (2018). How the West got China wrong. The Economist, 1er mars, https://www.economist.com/leaders/2018/03/01/how-the-west-got-china-wrong

Regards géopolitiques vol.9 n.2, 2023

Mesly, Nicolas (2022). Terres d’asphalte. Notre agriculture sous haute pression. Montréal : Multimondes.

Cet ouvrage pose la question de l’avenir des terres agricoles au Québec. Prenant la mesure de leur déclin rapide dans les espaces autour de Montréal et de Québec, Nicolas Mesly propose ici une analyse de ce cas de géopolitique locale, dont l’enjeu réside dans l’utilisation du foncier rural. L’auteur pose la question du choix politique qui se présente au gouvernement, mais à la société aussi : veut-on préserver l’activité agricole dans les terres fertiles de la vallée du Saint-Laurent, surtout dans la région entourant le grand Montréal ?  De manière plus générale, veut-on préserver une certaine autonomie alimentaire, en maintenant l’activité agricole dans les campagnes ?

La prémisse de base renvoie à cette question de l’autonomie alimentaire du Québec. L’auteur évoque la politique proactive de soutien du monde agricole menée par le ministre Jean Garon de 1976 à 1985. Jean Garon a notamment réussi à faire voter, en 1978, la Loi sur la protection du territoire agricole (LPTA), qui institue un zonage et le classement des terres agricoles afin de les soustraire à l’appétit des promoteurs. Le ministre de l’Agriculture et des Pêches a dû lutter, au sein même de son gouvernement, contre les intérêts politiques du ministre d’État à l’Aménagement, Jacques Léonard, dans une rivalité pour savoir qui lutterait le plus efficacement contre l’étalement urbain, une rivalité entre ministères qui n’est pas sans rappeler celle, toujours d’actualité, entre le ministère de l’Environnement et le ministère des Affaires municipales pour savoir qui piloterait la politique de l’eau du Québec…

Jean Garon avait comme objectif l’autosuffisance alimentaire du Québec – ne pas dépendre des importations tout en développant un secteur agro-alimentaire fort générateur d’emploi. A la fin de son mandat, des estimations veulent que l’autonomie alimentaire du Québec ait atteint 80% (Dorval, 2020); mais atteindre l’autosuffisance semble hors d’atteinte compte tenu des goûts alimentaires contemporains des Québécois, notamment en ce qui concerne les fruits et légumes tropicaux et/ou consommés en hiver (Genois Gagnon, 2020). Néanmoins, un degré d’autonomie le plus élevé possible semble, rappelle l’auteur, bénéfique à plus d’un titre : ne pas dépendre des chaines d’approvisionnement de l’étranger, surtout si celles-ci en viennent à se distendre sous l’effet de perturbations politiques ou environnementales comme les tensions sur la gestion de l’eau en Californie ; entretenir un secteur productif et de transformation créateur de valeur ajoutée et d’emplois.

Il ne s’agit pas seulement de produire : l’auteur observe la tendance à la concentration du secteur, avec l’émergence de grandes exploitations portées par le secteur financier (Banque nationale notamment) ou l’achat de terres par des investisseurs étrangers, qui certes voudront maintenir une activité de production, mais pas nécessairement pour l’écouler sur le marché local – on pense ainsi à des investisseurs chinois ou émiratis, actifs à travers le monde pour diversifier leur portefeuille d’actifs dans le secteur alimentaire mais aussi pour accroitre la production expédiée vers leur propre population. Il n’est pas certain que ces nouveaux exploitants auront à cœur de soutenir les retombées économiques de leur production dans les campagnes du Québec…

Le déclin du secteur agricole se traduit précisément par l’expansion du tissu périurbain au dépens des terres agricoles dans les périphéries de Québec et surtout de Montréal. C’est d’autant plus regrettable pour la production agricole que ces terres sont très fertiles, alors même que le Québec ne dispose pas de surfaces considérables : 5% de son territoire seulement est cultivable, et 2% seulement est effectivement exploité. Il existe certes des surfaces qui pourraient être mises en exploitation, surtout avec les effets du réchauffement climatiques, mais cela exige des investissements pour bonifier ces sols alors que les exploitations de la grande couronne de Montréal travaillent des terres productives, déplore l’auteur. Malgré la LPTA et le zonage agricole, la pression de l’étalement urbain est intense, depuis des décennies : le modèle urbanistique repose sur le développement massif et extensif de lotissements de maisons unifamiliales que desservent des routes, puis des autoroutes urbaines sans transport en commun, alors même que des réserves foncières existent dans le tissu des zones dites blanches ouvertes à l’aménagement commercial ou résidentiel. Ce modèle, décrié depuis des décennies, s’est vu renforcé avec les impacts de la pandémie de covid-19 et la généralisation du télétravail, qui ont incité nombre de foyers à s’installer en zones périurbaines pour satisfaire le désir de « vivre à la campagne » – dan un milieu qui, l’auteur le passe sous silence, n’est pas toujours très sain du fait de l’intensité des usages de pesticides et d’engrais, et dont les conséquences sur la santé se manifestent aussi peu à peu : c’est un mythe que de croire que la campagne de l’agriculture intensive est verte (Latulippe, 2001 film; Cameron, 2019), ce que l’on sait depuis Rachel Carson et son essai Silent Spring publié dès 1962. De plus, ces nouveaux ruraux supportent souvent mal la cohabitation avec les exploitations agricoles, lesquelles génèrent des odeurs que ces rurbains en mal d’espaces bucoliques tolèrent mal – d’où de nombreux conflits de voisinage et de recours en justice.

Sous la pression des nouveaux rurbains, les municipalités s’activent également pour développer les infrastructures routières, grandes voies rapides puis autoroutes, puis pour dézoner de plus grands espaces pour poursuivre le développement résidentiel et commercial. A cela, une cause fiscale, outre la forte demande des citadins : l’essentiel des revenus des municipalités du Québec réside dans la perception des droits de mutation sur les achats immobiliers, et sur les taxes foncières dont le montant dépend de l’évaluation de la valeur des propriétés – bien supérieures pour des développements résidentiels, commerciaux ou industriels. Les municipalités, surtout si un promoteur leur propose qui plus est d’assumer les coûts des infrastructures urbaines – voire, égout, aqueduc – résistent difficilement à l’attrait de cette ressource financière et vont donc se joindre aux pressions des promoteurs pour obtenir le dézonage des terres agricoles.

Ainsi, le monde agricole se voit-il confronté, dans ces territoires d’expansion des couronnes urbaines, à de multiples pressions : conflits avec les nouveaux résidents ; entraves posées par le développement routier et l’accroissement du trafic ; pression des promoteurs et des municipalités. Souvent vieillissants et endettés, les exploitants, faute de trouver des successeurs, finissent par vendre leurs terres à des spéculateurs qui à leur tour feront pression sur la Commission de protection des terres agricoles pour obtenir le dézonage et le feu vert pour lotir et construire.

Il existe des pistes de solutions. Tout d’abord, renforcer les pouvoirs municipaux pour protéger les espaces agricoles et les milieux humides, alors même que leur valeur environnementale est reconnue. L’actualité témoigne de la difficulté des combats menés par certaines municipalités, deux récentes décisions de justice risquant de compromettre leur action pour protéger les milieux naturels sur le territoire (Champagne, 2023). L’auteur compare aussi la politique d’aménagement du Québec avec celle de l’Ontario, où le gouvernement provincial a instauré une ceinture verte protégée par une forte réglementation autour de Toronto.

Afin de renforcer l’attractivité du secteur agricole aux yeux des exploitants eux-mêmes, mais aussi du public et des municipalités, l’auteur fait valoir le potentiel de valorisation touristique sur le modèle des routes du vin, du fromage etc… surtout que ce type d’activité plait souvent aux nouveaux rurbains friands de l’image d’une campagne saine et productrice de produits de qualité. Le développement de l’agriculture urbaine constitue également une avenue pour renforcer un secteur économique dévalorisé notamment par la précarité financière qu’il impose souvent aux exploitants. Certes, souligne l’auteur, il ne faut pas que l’on prenne de bonnes terres pour construire un entrepôt et des serres sur son toit ; mais si le questionnement de base est l’autonomie alimentaire et le renforcement de l’activité agricole, alors l’agriculture urbaine, sur des toits ou en pleine terre, constitue aussi un élément de solution.

Mais ces avenues ne sauraient à elles seules répondre aux difficultés structurelles qui guettent le monde agricole. Tant que les municipalités chercheront à toujours mettre en valeur des terres pour accroitre leurs revenus faute d’accès à de nouvelles sources de financement ; tant que le modèle urbanistique favorisera l’étalement urbain et que nombre de promoteurs, mais aussi de citadins pousseront pour l’extension de la construction de résidences unifamiliales; tant que nombre de consommateurs préféreront acheter leur épicerie moins cher plutôt que de favoriser l’achat local, tant que les villages plus loin des grands centres urbains se videront et que les services déclineront, alors les exploitants demeureront confrontés à la question de la difficile relève et des pressions pour céder leurs terres ou cesser leur exploitation. Ces conflits d’usage du foncier agricole en périphérie urbaine constituent un cas de géopolitique locale qui renvoie à des choix de politique d’aménagement, mais aussi à des choix de la part des consommateurs.  Un livre fort intéressant, militant certes, mais qui éclaire sur les enjeux de pouvoir sur les terres agricoles périurbaines au Québec.

Frédéric Lasserre

Directeur du CQEG

Références

Cameron, D. (2019). Pesticides : la rivière aux horreurs. La Presse, 21 sept., https://www.lapresse.ca/actualites/2019-09-21/pesticides-la-riviere-aux-horreurs.php

Carson, R. (1962). Silent Spring. Boston : Houghton Mifflin.

Champagne, É.-P. (2023). Protection des milieux naturels. Des décisions des tribunaux qui « préoccupent » Québec. La Presse, 13 mars, https://www.lapresse.ca/actualites/environnement/2023-03-13/protection-des-milieux-naturels/des-decisions-des-tribunaux-qui-preoccupent-quebec.php

Dorval, A. (2020). L’autonomie alimentaire sous Jean Garon. La Gazette de la Mauricie, 14 juillet, https://gazettemauricie.com/lautonomie-alimentaire-sous-jean-garon/

Genois Gagnon, J-M. (2020). Autonomie alimentaire : difficile d’être entièrement autonomes. Le Journal de Québec, 26 sept., https://www.journaldequebec.com/2020/09/26/autonomie-alimentaire-difficile-detre-entierement-autonomes

Latulippe, H. (2001). Bacon, le film. ONF, https://www.onf.ca/film/bacon_le_film/

Géopolitique et agrandissement portuaire à Québec

Mireille Bonin

boninmireille@gmail.com

vol 7 n1, 2021

Diplômée de l’Université d’Ottawa en droit, Mireille Bonin a été membre du Barreau du Québec pendant 20 ans. Elle s’est toujours impliquée dans ses différents milieux de vie. À la retraite depuis 2013, elle continue de chercher les multiples manières de faire reconnaître la valeur de la voix citoyenne.

Résumé

Le projet de terminal portuaire Laurentia représente un bel exemple de géopolitique locale. Ce projet suscite de vives oppositions au sein de la population des quartiers mitoyens alors que prend forme un bras de fer quant au bien-fondé de la construction de ce terminal, promu notamment par une société chinoise de Hongkong. Ces rivalités de pouvoir se cristallisent autour des impacts appréhendés pour la qualité de vie dans les quartiers voisins du terminal.

Mots-clés : Laurentia, port, Québec, aménagement, local, Hutchison Ports, Chine

Summary

The Laurentia port terminal project represents a fine example of local geopolitics. This project arouses strong opposition within the population of adjoining neighborhoods while a standoff is taking shape over the merits of the construction of this terminal, promoted in particular by a Chinese company from Hong Kong. These power rivalries crystallize around the anticipated impacts on the quality of life in the neighborhoods near the terminal.

Keywords : Laurentia, port, Québec, land planning, Hutchison Ports, China.


Il fut un temps où la géopolitique n’était pas un sujet d’intérêt local à Québec. Les conflits urbains se confinaient au rythme de l’aménagement du territoire d’une population vivant dans une ville moyenne, dans un pays peu peuplé, où notre voisin du Sud était le partenaire de référence avec qui échanger tant au niveau de nos valeurs que de notre commerce. Au point de l’oublier et de le prendre pour acquis. Avec les années, des conflits touchant à l’environnement, à la biodiversité, à la préservation du patrimoine, à la protection de la vie privée, à la santé publique, ont pris une dimension élargie pour atteindre le sens que nous accordons à la participation citoyenne comme vecteur d’évolution et d’amélioration de nos milieux de vie.

Naissance des conseils de quartiers

En 1993, quand le maire Jean-Paul L’Allier a mis sur pied les conseils de quartier, le but était de créer une interface entre les préoccupations partagées par des gens des différents quartiers et le conseil municipal. Ceci, en vue d’ajouter l’intelligence populaire au savoir de la Ville pour répondre adéquatement aux enjeux susceptibles d’avoir un impact social, économique et bien sûr politique. Il y tenait tellement que les conseils de quartiers ont été enchâssés dans la Charte de la Ville de Québec. Depuis lors, les autorités municipales n’ont eu d’autre choix que de les maintenir.  

Les sujets d’intérêt citoyen à cette époque étaient beaucoup reliés à la circulation automobile et à l’utilisation des rues des quartiers centraux pour servir de transit entre le lieu de travail des gens et leur domicile, alors que Sainte-Foy et Sillery étaient des banlieues! C’était un enjeu de sécurité publique pour protéger surtout les écoliers. À cette époque nous parlions de convertir les rues et les trottoirs en rues partagées et à enfouir les fils pour que les rues deviennent sécuritaires et plaisantes à vivre, qu’elles deviennent enfin des rues habitées, un concept européen introduit par un citoyen expert en environnement. Il a fallu attendre l’avènement d’une pandémie pour que ce concept prenne un sens pour les autorités municipales. Une attente sur des décennies parce que c’est au pas de fourmi que les dossiers citoyens avancent.

Le fleuve Saint-Laurent, patrimoine à intégrer aux milieux de vie 

Avant tout cela, dans les quartiers centraux, le fleuve Saint Laurent était devenu un interdit à Québec, une chasse gardée du Port de Québec. Il n’y avait que quelques citoyens visionnaires pour nous amener à voir ce plan d’eau magnifique comme un patrimoine social qui nous appartenait et que nous pouvions non seulement contempler, mais y mettre les pieds et même qui pouvait devenir un endroit de baignade, particulièrement au bassin Louise et à la baie de Beauport. Cela fait plus de 40 ans que ces citoyens militent pour que la population ait accès à l’eau du fleuve. Mais peu importe, car ce conflit a éduqué des générations de citoyens qui en sont venues à comprendre l’importance de la géographie à Québec, de son histoire, laquelle maintient toujours une certaine mentalité coloniale du XIXe siècle. Le bassin Louise est toujours interdit pour la baignade et l’intégrité de la baie de Beauport – legs du 400e anniversaire de Québec aux citoyens – est désormais à risque avec le projet d’agrandissement du port, qui a pris plusieurs formes au cours des années et est maintenant connu sous le nom de Projet Laurentia. 

La géopolitique et l’agrandissement du port de Québec

Cette nouvelle mouture de l’agrandissement du Port, celle de 2016, se retrouve donc à un moment de notre petite histoire à Québec où les membres issus des conseils de quartier représentent une force compétente, plus instruite, plus nombreuse et plus diversifiée depuis la fusion municipale de 2002.

Beaucoup de ces militants ont de l’expérience et réalisent l’importance de la géopolitique qui nous a rejoint très localement à Québec. C’est en suivant les ramifications de l’affaire Huawei, qui place le Canada entre deux empires et réduit son pouvoir d’agir, que cet enjeu international de l’affirmation chinoise nous a rejoint en regardant de plus près qui étaient les investisseurs du projet d’agrandissement Port de Québec. Quand l’Administration portuaire de Québec a annoncé en 2019 qu’elle venait de signer une entente tripartite avec l’entreprise ferroviaire du Canadien National et Hutchison Ports Holding (enregistrée à Hong Kong), nous avons découvert que Québec faisait désormais partie du portfolio international de la compagnie chinoise (voir figure 1) et nous avons réalisé que les autorités locales qui appuyaient le Port ne connaissaient pas plus que nous les conditions de l’entente.

Fig. 1. Le réseau international de terminaux portuaires de Hutchison

Source : d’après https://hutchisonports.com/ports/world/ Le port de Québec est déjà présenté comme faisant partie du réseau de Hutchison.

De plus, quand nous avons appris que la Loi sur la Sécurité nationale de Hong Kong devenait le symbole de la fin de la liberté dont les gens de Hong Kong ont pu bénéficier du temps de son régime britannique et du début du statut particulier de Hong Kong, revenu à la Chine, Hutchison Ports a retenu notre attention, avec une frontière entre Beijing et Hong Kong en voie de disparaître, et un statut d’autonomie de plus en plus virtuel.  Il est légitime de se poser la question des relations de cette compagnie avec le gouvernement chinois.

Bref, les gens des quartiers touchés par un agrandissement du port, avec l’ajout du transport de conteneurs, s’inquiètent maintenant de l’aggravation des risques à l’extérieur du périmètre portuaire qui les rejoindront dans leurs milieux de vie. Qui les protégera des nuisances du transport par camion et par train devant leur porte, du crime organisé présent dans le business du conteneur, d’accidents routiers de camions dont on ignore le contenu et la charge, de l’utilisation des boulevards urbains pour une industrie envahissante? Nous serons bien loin des nuisances de la circulation du seul transit urbain! 

Que nous reste-t-il de notre naïveté locale?

Le temps est limité pour éviter les impacts de cet agrandissement du port, tel que planifié dans ce projet Laurentia. Même le rapport provisoire de l’Agence d’évaluation d’impact du Canada, rendu public en novembre 2020, évalue ces impacts comme étant problématiques. Considérant que l’Agence n’a qu’un pouvoir consultatif et que c’est le Conseil des ministres à Ottawa qui décide, ceci nous amène à penser que le niveau de complexité d’un projet local prend des dimensions internationales.

Même notre géographie, qui nous élève au-dessus d’un fleuve majestueux, est, elle aussi, mise à contribution pour ce transport de conteneurs. Il faudra un remblaiement du fleuve sur 14 hectares, ériger des murs pour réduire le bruit, empiéter sur nos routes, passer sur les rails derrière nos portes pour satisfaire cette économie et structurer notre espace par des grues géantes.  

Bref, le projet de développement de ce terminal portuaire à Québec se décline clairement aussi en termes géopolitiques. Géopolitique des réseaux des entreprises chinoises ; géopolitique locale des impacts de l’aménagement du territoire de la communauté de Québec, tant il est vrai que ce projet suscite des craintes de la part des résidents concernés, et donc articule des enjeux de pouvoir sur ces territoires urbains.

Nous nous retrouvons dans une situation délicate pour répliquer à un projet qui implique l’avènement d’une autoroute maritime entre l’Asie et le Midwest américain. Notre introspection nous amène à quelques interrogations d’ordre social :

Avons-nous vraiment besoin de tous ces conteneurs pour nous procurer des biens de consommation et des gadgets proposés au meilleur prix juste pour faire tourner l’économie?

Qu’adviendra-t-il du rapport local que nous avions avec une administration portuaire qui devait avoir l’approbation du fédéral pour entretenir et développer ses infrastructures?

Qu’adviendra-t-il de nos paysages et de notre classification aux Villes du patrimoine mondial?