Comprendre l’Inde contemporaine : entre ambitions globales et contraintes internes

Regards géopolitiques 12(3), 2026

Compte-rendu analytique de colloque

Thao HOANG

Thao Hoang est doctorante en Science politique à l’Université Laval. Sa thèse porte sur la formation des identités étatiques en Relations internationales. Ses intérêts de recherche incluent les théories des relations internationales, les Global IR, la théorie relationnelle, les pensées politiques est-asiatiques ainsi que la politique étrangère du Vietnam.

Le colloque « Comprendre l’Inde contemporaine : politique, société et stratégies régionales », organisé par la Chaire de recherche en études indo-pacifiques de l’université Laval le 30 mars 2026, a proposé une lecture multidimensionnelle des transformations actuelles de l’Inde. À travers des interventions qui portent à la fois sur la géopolitique en Indo-Pacifique, les dynamiques frontalières, les relations bilatérales, la diplomatie régionale et les structures sociales internes, le colloque met en lumière une tension centrale. Il s’agit de celle entre l’affirmation indienne d’une puissance globale et la persistance de contraintes internes et régionales qui en limitent la portée. Au-delà de la diversité des objets étudiés, les cinq interventions dégagent une cohérence claire qui démontre que l’Inde apparaît comme une puissance en recomposition dont la trajectoire est marquée par des arbitrages constants entre l’ouverture vers l’international, la sécurité régionale et les transformations internes.

Une stratégie indo-pacifique entre ambition et ambiguïté

La première intervention par Isabelle Saint-Mézard, professeure des Universités et Directrice adjointe de l’Institut français de Géopolitique de l’université Paris 8, a analysé l’approche indienne de l’Indo-Pacifique. Elle met en évidence l’absence d’une doctrine unifiée de l’Inde vis-à-vis de cette région maritime. En effet, la stratégie indienne se construit moins à partir d’un document cadre que d’un ensemble de discours, d’initiatives et de pratiques, ce qui produit une impression de flou stratégique.

Selon la professeure, cette indétermination reflète en réalité une tension plus profonde. D’un côté, l’Inde promeut une vision inclusive et multilatérale de l’Indo-Pacifique, fondée sur la coopération régionale et le rôle central d’organisations comme l’ASEAN. De l’autre, elle s’engage de plus en plus dans des formats minilatéraux, notamment à travers le QUAD, aux côtés des États-Unis, du Japon et de l’Australie. Cette dualité ne caractérise pas une contradiction, mais une stratégie d’équilibre. De la sorte, elle permet à l’Inde de bénéficier d’un partenariat stratégique renforcé face à la Chine, tout en préservant son attachement historique au non-alignement.

Toutefois, cette posture présente des limites. Le manque de visibilité de ses initiatives et la reconnaissance encore relative de son rôle régional fragilisent sa capacité à structurer l’espace indo-pacifique. Plus encore, les évolutions récentes, telles que les complexifications dans les relations avec les États-Unis sous la seconde administration de Donald Trump, l’instabilité régionale et la résurgence de menaces sur le flanc occidental de l’Inde en lien avec le Pakistan et les dynamiques du Moyen-Orient, semblent réorienter l’attention stratégique de l’Inde vers son voisinage immédiat. Cette évolution pourrait limiter l’engagement indien en Indo-Pacifique et remettre en question l’équilibre entre ses différentes priorités stratégiques.

Dans ce contexte, la professeure souligne que l’approche indienne de l’Indo-Pacifique apparaît en recomposition. Il demeure ainsi prématuré de tirer des conclusions définitives quant à son évolution future, bien que les dynamiques actuelles suggèrent un possible recentrage stratégique.

Le retour du terrestre : la centralité persistante des frontières

La tension entre les ambitions maritimes et les contraintes continentales est au cœur de la deuxième intervention par Emmanuel Gonon, directeur des programmes à l’Observatoire européen de géopolitique et consultant spécialiste des questions de frontière et d’Asie. L’intervention a analysé des frontières indiennes, considérées comme l’« arrière-cour » indienne de l’Indo-Pacifique. Dans le contexte où l’Inde intensifie ses discours stratégiques sur l’Indo-Pacifique, elle reste profondément structurée par des enjeux terrestres, en particulier face à la Chine et au Pakistan.

Selon le chercheur, l’évolution récente de la posture frontalière indienne se représente comme une approche proactive, rendue possible par sa croissance économique. Le développement d’infrastructures frontalières, la mise en œuvre de programmes de peuplement et le renforcement des forces paramilitaires témoignent d’une volonté de territorialisation accrue. Cette stratégie s’inscrit toutefois largement comme une imitation du modèle chinois de gestion frontalière, caractérisée par une intégration poussée des dimensions civiles et militaires et par une politique systématique de contrôle territorial. L’Inde apparaît ainsi dans une position d’adaptation plutôt que d’initiative. Cette imitation suit toujours une logique défensive. L’intervenant fait savoir que jusqu’à présent, l’Inde n’a jamais adopté de stratégie véritablement préventive face à la Chine, mais elle se contente de réagir aux avancées de celle-ci.

M. Gonon précise que la croissance économique indienne depuis quelques années a permis à ce pays d’introduire une forme de modernité dans des zones frontalières périphériques longtemps négligées. Le renforcement de la présence indienne aux frontières a déjà apporté certains fruits. Par exemple, l’affrontements récent avec la Chine dans la région de Chushul a tourné à l’avantage de l’Inde, ce qui illustre une capacité accrue de réaction de son armée frontalière. Cependant, cette dynamique reste fragile face à une Chine qui poursuit également activement la consolidation de sa présence au Tibet. Dans ce contexte, il est peu probable que l’Inde accepte une position de subordination par rapport à la Chine, ce qui laisserait ouverte la question fondamentale de la frontière commune. Enfin, la discussion entre Mme. Saint-Mézard et M. Gonon suite à l’intervention met en lumière une autre limite importante de cette politique qui réside dans le décalage entre le discours politique et la mise en œuvre réelle. Les programmes frontaliers, fortement valorisés politiquement, produisent parfois des effets davantage symboliques que structurels. Cette observation démontre une tension récurrente dans l’action publique indienne, celle entre l’ambition affichée et les capacités institutionnelles.

En conclusion, loin d’être marginales, les frontières terrestres constituent un élément structurant de la puissance indienne, ce qui vient relativiser l’idée d’un basculement stratégique vers le maritime.

Une diplomatie régionale sous contrainte : entre rivalités et rééquilibrages

La tension entre les ambitions globales et les contraintes internes est également illustrée dans la diplomatie de voisinage de l’Inde, comme démontré dans l’intervention d’Amélie Chalivet, doctorante en sciences politiques en cotutelle à l’université Paris 2 Panthéon-Assas et à l’université du Québec à Montréal. L’intervenante souligne tout d’abord que l’environnement régional récent autour de l’Inde est marqué par une accumulation de crises, notamment la chute du gouvernement bangladais en 2024, la révolution népalaise en 2025 et la guerre de quatre jours entre l’Inde et le Pakistan la même année. Ces transformations politiques ont profondément modifié les équilibrages régionaux. Cette situation oblige l’Inde à adapter sa diplomatie de voisinage et sa perception stratégique.

Selon la doctorante, face à ces évolutions, l’Inde repense d’abord sa perception des menaces. Le schéma traditionnel du « double front », soit la Chine et le Pakistan, laisse la place à une vision plus intégrée, marquée par la crainte d’une coordination sino-pakistanaise plus étroite. Parallèlement, la réflexion stratégique indienne s’élargit pour intégrer pleinement la dimension maritime. Ses priorités sont maintenant repensées non seulement en termes géographiques avec les deux adversaires, mais en termes de théâtres d’opérations, à savoir un front terrestre et un front maritime. Le tournant vers la mer se manifeste récemment dans les doctrines, les discours et les allocations budgétaires, avec une attention accrue portée à la marine et à l’océan Indien, sans pour autant abandonner la centralité du front nord.

Cependant, toujours selon la doctorante, l’adaptation indienne aux nouvelles dynamiques régionales se heurte à plusieurs limites. D’une part, l’influence indienne dans son voisinage apparaît fragilisée par l’affirmation croissante de l’autonomie des États voisins. Le Népal et le Bangladesh ont récemment démontré leur capacité à diversifier leurs partenariats, notamment en direction de la Chine, dans un contexte marqué par la montée des sentiments anti-indiens dans ces pays. D’autre part, l’évolution de la doctrine sécuritaire indienne vis-à-vis du Pakistan et du terrorisme lié à l’État pakistanais marque un tournant vers une plus grande acceptation du recours à la force conventionnelle. Si cette posture vise à renforcer la crédibilité stratégique de l’Inde, elle soulève également des risques d’escalade et révèle les limites de son autonomie stratégique, notamment à travers l’intervention diplomatique américaine qui a mis l’Inde et le Pakistan sur un pied d’égalité.

L’intervenante conclut en disant que malgré un affaiblissement relatif de son influence régionale et des tensions accrues, l’Inde ne se trouve pas dans une position d’échec. Les recompositions politiques en cours lui offrent également des opportunités pour redéfinir des relations plus équilibrées avec ses voisins. Cela implique néanmoins pour New Dehli d’accepter des relations moins asymétriques et de s’adapter à des partenaires de plus en plus autonomes dans leurs choix stratégiques. Ainsi, la diplomatie de voisinage indienne oscille entre l’affirmation de sa puissance et l’adaptation contrainte à un environnement de plus en plus multipolaire.

Les fondements sociaux de la puissance : caste, terre et pouvoir

L’intervention de Solène Ferreira, doctorante en sciences des religions à l’université du Québec à Montréal, analyse les rapports entre caste, terre et pouvoir dans l’État de l’Uttarakhand, au nord de l’Inde. Elle rappelle que la puissance indienne ne peut être comprise sans prendre en compte ses dynamiques internes. L’étude de l’Uttarakhand, qui prend pour point de départ la notion centrale de Devbhūmi, littéralement la « terre des dieux », a mis en évidence la manière dont des constructions religieuses anciennes continuent de structurer les rapports sociaux contemporains.

L’Uttarakhand est présenté comme un espace où la dimension physique du territoire est indissociable de sa sacralité. Cette sacralisation s’inscrit dans une histoire longue, marquée par des dynamiques de peuplement et de hiérarchisation sociale. Les communautés aujourd’hui identifiées comme dalits, notamment les Shilpkar, sont considérées comme les populations autochtones de la région. Toutefois, avec l’arrivée historique des élites brahmaniques et rajpoutes, ces groupes ont été progressivement relégués aux marges géographiques et sociales, tandis que les castes dominantes s’appropriaient les terres centrales et les ressources.

La doctorante s’appuie sur deux textes majeurs appartenant au Skanda Purāṇa, le Kedāra Khaṇḍa et le Mānasa Khaṇḍa, qui datent approximativement du XIIIème siècle. Ces textes opèrent une transformation fondamentale du territoire, car ils ne se contentent pas de le décrire, mais le sacralisent en faisant de l’Himalaya un espace de pureté rituelle où résident les dieux.

Le concept de « savarnocratie » est ensuite introduit pour permettre de saisir la persistance d’un ordre social dominé par les hautes castes, notamment les brahmanes et les rajpoutes. Cette domination est légitimée par des récits théologiques susmentionnés.

La sacralisation du territoire par ces récits a des effets concrets sur la distribution des terres, des politiques publiques et les dynamiques économiques contemporaines. En effet, les politiques contemporaines tendent à reproduire, voire à renforcer, les inégalités entre les élites brahmaniques et rajpoutes et les castes défavorisées (OBC). Par exemple, la libération foncière adoptée en 2018 a facilité l’accès des investisseurs extérieurs aux terres agricoles, ce qui entraîne leur réduction et la marginalisation des communautés dalits, dépendantes d’espaces désormais privatisés. Les politiques d’« encroachment », sous couvert de protection environnementale et de préservation de l’identité du Devbhūmi, permettent des campagnes d’expulsion visant des populations accusées d’occuper illégalement des terres. Ces mesures affectent de manière disproportionnée les communautés dalits, tandis que des occupations similaires par des membres de hautes castes restent largement impunies. Ou encore, la promotion de « Organic Uttarakhand » dans les politiques agricoles valorise une agriculture certifiée nécessitant des investissements importants, favorisant les acteurs dotés de capital. Ce modèle renforce les inégalités en exploitant le travail des dalits sans leur garantir des bénéfices équitables.

Ces politiques illustrent la continuité entre l’héritage religieux et les formes modernes de domination, tout en révélant les limites des transformations socio-économiques de l’Inde. Cette analyse invite à nuancer l’image d’une Inde émergente et homogène. Elle souligne au contraire la profondeur des fractures internes de l’Inde, qui constituent autant de contraintes pour son développement et sa projection internationale.

Les relations indo-canadiennes : entre principes, diasporas et pragmatisme

L’étude des relations indo-canadiennes, présentée par Mathieu Boisvert, professeur des études religieuses à l’université du Québec à Montréal, offre un éclairage complémentaire sur les tensions qui traversent la politique étrangère indienne, mais aussi canadienne. Ces relations bilatérales sont marquées par une alternance de rapprochement et de crises, souvent liées à des enjeux de sécurité, en particulier la question nucléaire et les dynamiques diasporiques.

L’intervenant souligne que la crise diplomatique récente de 2023-2025 constitue le point culminant de ces tensions. Elle met en évidence le rôle central de la diaspora indienne au Canada dans les relations bilatérales indo-canadiennes. En effet, en 2023, l’assassinat de Hardeep Singh Nijjar en Colombie-Britannique a provoqué une crise diplomatique entre New Dehli et Ottawa. Le Canada accuse le gouvernement indien d’être impliqué dans cet acte d’ingérence, ce que l’Inde nie fermement. Cette période de tensions dure près de deux ans, jusqu’à l’élection d’un nouveau gouvernement canadien en mars 2025. Un processus de réchauffement s’amorce rapidement, motivé notamment par des considérations économiques. Dans un contexte de diversification des partenariats commerciaux, le Canada cherche à renforcer ses liens avec l’Inde, perçue comme un acteur économique majeur.

La discussion continue à élargir la réflexion aux dynamiques de polarisation au sein de la diaspora indienne au Canada, en soulignant la coexistence de groupes liés au RSS (Rashtriya Swayamsevak Sangh), organisation paramilitaire nationaliste hindoue, et de mouvements pro-khalistanais militant en faveur de l’indépendance d’un État sikh. Cette polarisation soulève des inquiétudes quant à ses effets sur la cohésion sociale et sur la sécurité nationale du Canada, ainsi qu’à la question des ingérences étrangères menées par le gouvernement indien. Selon le professeur, bien que le gouvernement canadien soit conscient de ces enjeux et que ses services de renseignement surveillent de près les activités de ces groupes, il existe un écart entre la vigilance sécuritaire interne et le discours public dans lequel les autorités canadiennes tendent à minimiser l’ampleur des ingérences étrangères. Cette prudence s’explique en partie par des considérations économiques et stratégiques, quand le Canada cherche à préserver ses relations avec l’Inde.

Le revirement récent de la politique canadienne à l’égard de l’Inde est interprété comme étant lié à des facteurs géopolitiques plus larges, notamment la volonté de diversifier les partenariats économiques dans un contexte de tensions commerciales avec les États-Unis sous Donald Trump. Ce repositionnement traduit ainsi une approche pragmatique, où les impératifs économiques tendent à primer sur les préoccupations liées aux ingérences et aux dynamiques internes des diasporas au Canada.

Cette dynamique révèle une tension plus générale entre les valeurs et les intérêts dans les relations internationales. Elle met également en lumière l’importance croissante des diasporas comme des acteurs transnationaux, capables d’influencer les politiques étrangères.

Conclusion : l’Inde – une puissance en tension

Pris ensemble, les communications et les débats du colloque ont mis en évidence que l’Inde est une puissance en tension. Trois lignes de fractures principales peuvent se dégager. Premièrement, la tension entre les ambitions globales et les contraintes régionales est illustrée par le fait que la projection indienne en Indo-Pacifique reste constamment rattrapée par les enjeux terrestres aux frontières et par la complexité du voisinage. Une deuxième tension existe entre le discours stratégique et les capacités réelles qui limitent la portée des politiques indiennes. Troisièmement, il existe une tension entre le développement économique de l’Inde et ses inerties sociales. En effet, les dynamiques de croissance coexistent avec des structures de domination et d’inégalités sociales profondément ancrées dans la société indienne. Ces tensions ne traduisent pas nécessairement une faiblesse, mais plutôt une phase de recomposition. L’absence de doctrine figée dans le cas de l’Inde, souvent perçue comme un manque de cohérence, peut également être interprétée comme une forme de flexibilité stratégique dans un environnement international incertain.

Ce colloque met en lumière la complexité de la trajectoire indienne contemporaine. Loin d’une lecture univoque, il révèle une puissance en construction, traversée par des contradictions mais capable d’adaptation. L’Inde apparaît ainsi moins comme une puissance pleinement affirmée que comme une puissance en devenir dont l’influence dépendra de sa capacité à articuler ses ambitions globales avec la gestion de ses contraintes internes et régionales. En ce sens, l’analyse des dynamiques contemporaines de l’Inde invite à dépasser les lectures simplificatrices pour saisir les logiques d’un acteur dont la montée en puissance reste profondément conditionnée par ses propres tensions structurelles.

Éditorial

Abigaël Collin-Delille

Éditorial tome 2. L’Indo-Pacifique : où se redessinent les cartes de la puissance mondiale

Nous voyions dans le tome 1 qu’au XXIe siècle, l’Indo-Pacifique est devenu un espace central des rivalités géopolitiques et économiques mondiales. La montée en puissance de la Chine, notamment via la Belt and Road Initiative et sa présence militaire en mers de Chine orientale et méridionale, redéfinit les équilibres stratégiques. D’autres États comme les États-Unis, le Japon, l’Inde ou encore le Canada, le Vietnam et Taiwan adaptent leurs positions face à ces évolutions. En parallèle, la coopération sino-russe en Arctique et les nouvelles routes maritimes élargissent encore les enjeux de puissance à l’échelle globale.

Dans ce contexte, les puissances moyennes comme l’Australie, l’Indonésie, le Vietnam, ou encore la Corée du Sud tentent d’affirmer leur autonomie stratégique face à l’intensification de la polarisation régionale. Ils optent pour une stratégie qui favorise la diversité des collaborations, une diplomatie dynamique et l’amélioration de leurs aptitudes à préserver leurs intérêts nationaux. Ils cherchent finalement à maintenir un équilibre dans la rivalité entre États-Unis et Chine qui leur permet de profiter des opportunités économiques et protéger leurs intérêts face aux incertitudes régionales.

La coopération croissante entre la Chine et la Russie dans la zone arctique est motivée par l’accès aux ressources naturelles et l’ouverture de nouvelles routes maritimes liées au changement climatique. Elle témoigne d’un élargissement des rivalités à l’échelle globale et montre l’émergence de nouvelles articulations géopolitiques.

Ainsi, il est impossible de considérer l’Indo-Pacifique sans tenir compte des évolutions mondiales qui modifient les relations de force sur la scène internationale. C’est un lieu crucial pour projeter la puissance, mais également pour réajuster les équilibres globaux.

“Prime Minister Justin Trudeau left the summit in Jakarta between Canada and the Association of Southeast Asian Nations (ASEAN) in September 2023 with a significant win in the form of a new strategic partnership with the 10-member bloc.”

Source : Options politiques, https://policyoptions.irpp.org/magazines/november-2023/balancing-ambition-with-pragmatism-in-canadas-indo-pacific-strategy/

Abigaël Collin-Delille

Coordinatrice de la Chaire en Études indo-pacifiques

Le Japon dans le monde

RG v7 n3 (2021)

Delamotte, G. (dir.) (2019), Le Japon dans le monde. Paris, CNRS Éditions.

La pandémie de covid-19 a mis à mal l’économie japonaise. Le PIB s’est effondré au deuxième trimestre 2020 et peine à reprendre le chemin de la croissance. La troisième puissance économique mondiale connaît une récession qualifiée d’historique.

Mais ces maux très conjoncturels ne font que renforcer une tendance lourde. Le gouvernement japonais est en effet confronté à une multitude de défis : une croissance économique qui ne parvient pas depuis trois décennies, et en dépit de plans ambitieux de relance, à retrouver la dynamique qui fut autrefois la sienne ; un vieillissement de la population qui se traduit par des transformations profondes de la société et alimente un débat récurrent sur la pertinence de l’immigration pour compenser le déclin rapide de la population active soutenant les personnes âgées ; une crise politique symbolisée par la très faible participation aux élections et le désintérêt de la population pour un processus électoral dominé par un parti au fonctionnement opaque, sans perspective crédible d’alternance ; les craintes liées à la vulnérabilité de l’archipel face aux éléments, craintes que le tsunami du Sendai en 2011 et le désastre de Fukushima n’ont fait que renforcer ; ou encore un environnement géopolitique régional très incertain.

C’est précisément sur cet aspect des relations du Japon avec ses environnements proche et lointain que l’ouvrage dirigé par Guibourg Delamotte met l’accent.

Les enjeux sont, en effet, de taille. Le Japon entretient avec la notion de puissance une relation complexe. Archipel, il inscrit dans sa Constitution de 1946 l’interdiction du maintien d’un potentiel de guerre, pour s’arrimer durablement au camp occidental dont il a besoin pour assurer sa sécurité dans le contexte de la guerre froide. La diplomatie japonaise a cependant réussi à jouir d’une relative autonomie, en partie grâce au miracle économique qu’a connu ce pays. Mais ces paramètres sont en mutation. Délogé de sa place de première puissance économique asiatique en 2010 par la Chine, le Japon entretient des relations ambigües avec ses voisins, avec lesquels il est impliqué dans des disputes territoriales et maritimes, îles Kouriles avec la Russie; îlot Takeshima/Dokdo avec la Corée du Sud; îles Senkaku/Diaoyu avec la Chine et Taiwan. Le Japon est impliqué dans une vive concurrence économique que les dialogues régionaux ou bilatéraux apaisent difficilement – le cas de la relation avec Séoul est ici éclairant –, dans un contexte où leur interdépendance ne fait que se renforcer mais où le passif de l’héritage colonial japonais demeure sensible. Le Japon se sent également menacé militairement, par la Corée du Nord bien sûr, mais aussi par la Chine, les ambitions grandissantes de la Corée du Sud, le raidissement de la Russie ou encore la vacance du leadership états-unien sous la présidence Trump. Dans ce contexte marqué par ces incertitudes quant aux intentions de ses voisins mais aussi de son principal allié, Tokyo cherche de nouveaux partenaires pour sa sécurité et compenser une éventuelle défaillance de l’engagement de Washington à ses côtés. Dans le même temps, les forces armées japonaises se modernisent et accompagnent une course aux armements qui concerne tous les acteurs de la région (Tan, 2014). Comment amener la Corée du Nord à renoncer à son programme nucléaire ? Comment contenir la puissance maritime chinoise ? Comment réagir face à une administration américaine durablement protectionniste et un régime chinois supposément libre-échangiste, mais aux projets géoéconomiques potentiellement menaçants?

Si l’intention de l’ouvrage est bonne et de nombreux développements s’avèrent très éclairants, les chapitres de ce collectif demeurent cependant, sur le fond et la forme – ainsi que sur le format –, très inégaux. On y trouve ainsi une intéressante mise au point sur les paramètres intérieurs, les défis économiques japonais, la dynamique sociale, ou le régime politique. Une deuxième partie aborde les défis sécuritaires, les relations complexes du Japon avec la Chine et la Corée du Nord, avec l’inconfortable allié américain, avec l’Union européenne. Une troisième partie aborde les moyens mis en œuvre pour atteindre les objectifs politiques du Japon dans le monde : la politique de défense ; les leviers diplomatiques et en particulier l’attachement du Japon au multilatéralisme via les Nations Unies ; les leviers de la politique d’influence (soft power) mis en œuvre par Tokyo.

Certes, il fallait faire des choix dans cet ouvrage dirigé, mais on peut s’étonner de celui opéré pour les problématiques abordées et, en creux, de celles qui ont été passées sous silence. Ainsi, on découvrira que le seul chapitre sur les relations du Japon avec l’Union européenne compte 70 pages sur 245, alors que par ailleurs rien n’est dit sur les relations du Japon avec l’Afrique ou l’Asie, l’Inde et l’Asie du Sud-est en particulier, surtout dans un contexte de déploiement du grand projet chinois des nouvelles routes de la soie. De même, le chapitre sur la puissance et les défis économiques du Japon ne fait qu’esquisser le pouvoir d’influence actuel de l’économie japonaise dans le monde. De plus, si les questions mémorielles liées à l’héritage de la Seconde guerre mondiale sont évoquées dans les développements sur la relation avec Pékin, elles auraient ainsi pu faire l’objet d’un chapitre à part entière tant elles affectent la relation de Tokyo avec ses voisins, Chine, Corée du Sud et Asie du Sud-est. Dans la même veine, il parait manquer un chapitre sur la relation avec la Corée du Sud, partenaire économique proche, partenaire stratégique aux vues convergentes sur le dilemme de sécurité face à la Corée du Nord et à la Chine, mais relation encore amère et teintée ici aussi par l’héritage du conflit mondial et les politiques mémorielles de part et d’autre. On regrettera également l’absence d’un chapitre sur la relation avec la Russie, complexe depuis 1945 avec les hésitations japonaises entre fermeté à l’endroit de Moscou, fermeté parfois imposée par Washington (Mormanne, 1992); et ouverture vers une forme de partenariat économique, ouverture souvent sabotée par la persistance du contentieux territorial des îles Kouriles. Enfin, le débat sur l’amendement de l’article 9, évoqué, aurait gagné à être complété par une section sur le débat entre universalisme et nationalisme, car ce débat traverse aussi la société et le milieu politique japonais.

Au final, un ouvrage clair, aux chapitres bien écrits, qui aborde l’essentiel même s’il laisse dans l’ombre des aspects importants de la question des relations du Japon dans son environnement régional et de son ouverture au monde.

Frédéric Lasserre

Références

Mormanne, T. (1992). Le problème des Kouriles : pour un retour à Saint-Pétersbourg. Cipango, Cahiers d’études japonaises, 1, p. 58-89.

Tan, A. (2014). The Arms Race in Asia. Trends, Causes and Implications, Londres et New York, Routledge.