Le comportement des entreprises chinoises dans les ports mondiaux : entre expansion économique et adaptation aux contraintes géopolitiques

Regards géopolitiques 12(4), 2026

Kahina Belhadi

Kahina Belhadi est étudiante à la maîtrise en commerce international et investissement à l’École supérieure d’études internationales de l’Université Laval. Ses intérêts académiques s’articulent autour des dynamiques économiques internationales, la gouvernance mondiale et les enjeux géopolitiques contemporains.

Résumé
En prolongeant l’analyse empirique de Lasserre, Athot et Su (2022), cet article montre que depuis 2022, le comportement des entreprises chinoises dans les ports mondiaux ne constitue pas une rupture mais une recomposition. Elles adaptent leurs stratégies aux contraintes réglementaires des économies avancées, tout en consolidant leur présence dans le Sud global. La différenciation régionale s’accentue et la compétition se déplace désormais vers le contrôle des données logistiques.

Mots clés : Ports mondiaux, entreprises chinoises, géopolitique, recomposition stratégique, routes de la soie maritime.

Abstract
Building on the empirical analysis of Lasserre, Athot, and Su (2022), this article shows that since 2022, the behavior of Chinese companies in global ports has not undergone a rupture, but rather a strategic recomposition. These firms have adjusted their approaches to the tighter regulatory constraints of advanced economies while simultaneously strengthening their presence across the Global South. Regional differentiation has become more pronounced, and competition is increasingly shifting toward the control of logistics data.

Keywords: Global ports, Chinese companies, geopolitics, strategic recomposition, Maritime Silk Roads.

Introduction

Depuis le lancement de l’Initiative de la Ceinture et de la Route en 2013 par Xi Jinping, la Chine a profondément transformé la géographie des échanges mondiaux (Jensen et Chen, 2025). Au cœur de cette stratégie se trouvent les infrastructures portuaires, qui ne sont plus de simples points de transit, mais les nouveaux leviers de la puissance chinoise. En l’espace de deux décennies, Pékin est passé du statut de grand exportateur à celui de gestionnaire des flux mondiaux, participant à la gestion de près d’une centaine de terminaux portuaires à travers le globe (Kardon et Leutert, 2022). L’implication des entreprises chinoises, qu’il s’agisse de géants d’État ou de constructeurs, témoigne d’une approche intégrée. Lasserre, Athot et Su (2022) ont conduit une analyse empirique rigoureuse portant sur 167 projets documentés entre 2000 et 2022. Leur conclusion est sans ambiguïté : les acquisitions directes ne représentent que 25 projets sur 173 activités recensées, loin derrière les contrats de service (66 projets) et les investissements (56 projets) (Lasserre et al., 2022). Dans la grande majorité des cas, les entreprises chinoises interviennent donc comme prestataires ou partenaires financiers, sans détenir la propriété des infrastructures. Ces auteurs soulignent également qu’une confusion répandue entre prêt, investissement, concession et contrat de service conduit à surestimer le contrôle réel exercé par Pékin. De plus, l’implication chinoise a longtemps été perçue à travers le prisme de la théorie du collier de perles ou celui du piège de la dette.

Depuis 2022, le contexte international s’est radicalement transformé. L’intensification des tensions géopolitiques, la guerre en Ukraine, la rivalité sino-américaine et la reconfiguration des chaînes d’approvisionnement mondiales ont créé un environnement sensiblement plus contraignant pour les entreprises portuaires chinoises (Bozzi, 2025). Parallèlement, la Chine de Xi Jinping a opéré, à partir de 2017, un virage vers une assertivité décomplexée, qualifiée de diplomatie du « Wolf Warrior » (Harper, 2023), transformant le secteur portuaire en terrain d’une dualité stratégique entre quête de respectabilité économique et utilisation des infrastructures comme levier d’influence politique. En prolongeant le cadre analytique établi par Lasserre, Athot et Su (2022), nous cherchons à répondre à la question suivante : dans quelle mesure le comportement des entreprises chinoises dans les ports mondiaux s’est-il transformé depuis 2022, entre continuité de la stratégie portuaire chinoise et adaptation aux nouvelles contraintes géopolitiques ?

L’article examine successivement : la gouvernance des entreprises portuaires chinoises et la doctrine de la route de la soie maritime, les modalités d’implantation et le clivage Nord/Sud, l’analyse régionale comparée, les enjeux, risques réactions internationales.

  1. Les ports, piliers de la projection de puissance chinoise

 Depuis deux décennies, la Chine a progressivement bâti un réseau portuaire mondial qui sert à la fois ses intérêts économiques et stratégiques. La logique d’implantation a gagné en cohérence : colocalisation des ports avec des actifs critiques, maillage d’escales permettant de réduire la dépendance envers les terminaux contrôlés par des rivaux, et différenciation entre prise de participation, concessions d’exploitation, financements d’extension et fourniture d’équipements.

1.1. Entreprises chinoises et État-parti

Les grandes entreprises du secteur portuaire chinois ne sont pas de simples entités commerciales opérant selon une logique de marché ordinaire. Des opérateurs comme COSCO Shipping ou China Merchants Ports sont fréquemment décrits comme entretenant des liens étroits avec le parti-État : leurs dirigeants sont généralement issus de structures partisanes et leurs objectifs stratégiques s’alignent souvent sur les priorités nationales. Toutefois, cette perception mérite d’être nuancer : bien que ces entreprises agissent en cohérence avec les impératifs de sécurité économique de Pékin, notamment pour le contrôle des corridors miniers et des hubs océaniques stratégiques, elles conservent une autonomie commerciale et poursuivent des objectifs de rentabilité qui leur sont propres (Garcia et Meise, 2025). Cette proximité avec l’État ne signifie pas pour autant une direction centralisée et rigide. La BRI fonctionne comme un cadre très souple, sans articulation réfléchie de l’ensemble de ses composantes (Lasserre et al., 2022). C’est précisément cette souplesse qui explique la résilience de la stratégie portuaire chinoise face au durcissement de l’environnement international depuis 2022. En l’absence d’une direction centralisée, les entreprises chinoises peuvent ajuster leurs modalités d’intervention selon les contextes locaux, privilégiant les participations minoritaires dans les économies avancées où la surveillance réglementaire s’est renforcée et les concessions à long terme dans les pays en développement où les besoins d’infrastructures demeurent pressants (Garcia et Meise, 2025 ; Wooley et al., 2026).

Cette gouvernance hybride a donné lieu à des combinaisons d’intervention souples et diversifiées : prise de participation au capital des terminaux, concessions à long terme, vente d’équipements ou simples accords logistiques créant une dépendance technico-opérationnelle (The maritime executive, 2026). AidData documente une colocalisation accrue des financements portuaires avec des mines et complexes industriels, ce qui révèle un alignement fin entre les décisions d’entreprises et les priorités de sécurité économique du parti-État (Wooley et al., 2026).

1.2. Typologie des acteurs chinois

L’expansion portuaire chinoise repose sur un écosystème diversifié d’entreprises dont les logiques d’intervention, les zones géographiques de prédilection et les liens avec l’État varient sensiblement. Cette diversification n’est pas le fruit du hasard : elle constitue précisément le mécanisme qui permet à la stratégie portuaire chinoise de rester adaptative face à des environnements réglementaires et politiques de plus en plus contraignants depuis 2022. On distingue quatre grandes catégories d’acteurs, dont la combinaison produit la profondeur et la flexibilité de la présence chinoise dans les ports mondiaux. Les grandes entreprises d’État stratégiques constituent le cœur de la projection chinoise. COSCO Shipping Corporation, opérateur intégré couvrant la flotte, les terminaux, la logistique et l’ingénierie, se distingue par sa concentration sur les économies avancées. Elle adapte généralement ses pratiques selon les configurations institutionnelles locales, ce qui révèle une approche pragmatique (Mohan et al., 2025). China Merchants Ports Holding, quant à elle, adopte une logique distincte, davantage orientée vers les marchés émergents et les corridors industriels en Afrique, en Asie, en Méditerranée et en Amérique latine (Kardon et Leutert, 2022). Cette différenciation entre les deux principaux opérateurs illustre que la stratégie chinoise s’ajuste aux opportunités et aux contraintes de chaque marché.

Les entreprises privées, telle que CK Hutchison Holding, constituent un autre acteur clé. Ce conglomérat avait bâti un réseau mondial de concessions bien avant le lancement de la BRI en 2013 (Lasserre et al., 2022). Leur présence aux côtés des entreprises d’État complexifie la lecture géopolitique de l’Expansion portuaire chinoise : tous les projets impliquant des entreprises chinoises ne relèvent pas d’une logique étatique.

Les banques politiques, telles que China Exim Bank et China Development Bank, jouent un rôle d’architectes financiers, elles financent les constructions et les extensions sans nécessairement prendre le contrôle du capital (Chen, 2020). Cela permet à la Chine d’exercer une influence sur les projets à travers des clauses financières et techniques, sans détenir la propriété formelle des infrastructures, ce qui rejoint directement la mise en garde méthodologique de Lasserre, Athot et Su (2022) sur la confusion entre financement et investissement.

 Enfin, les entreprises de construction et d’ingénierie telle que China Communication Construction Company interviennent souvent dans la conception et la réalisation de terminaux portuaires, de digues, de bassins et de voies d’accès maritimes (The Maritime Executive, 2026).

La complémentarité de ces quatre catégories d’acteurs, opérateurs, financeurs, conglomérats privés et constructeurs, produit une architecture d’intervention modulable, capable de s’adapter aux différents environnements réglementaires et politiques rencontrés à travers le monde. Cette diversité constitue précisément l’une des forces structurelles de la présence portuaire chinoise à l’international.

1.3. La doctrine de la route de la soie maritime

La route de la soie maritime constitue la dimension maritime de l’Initiative de la Ceinture et de la route. Elle vise à structurer un réseau d’infrastructures maritimes reliant l’Asie à l’Europe en passant par l’océan Indien, la mer Rouge et la Méditerranée. Comme le rappellent Lasserre, Athot et Su (2022), cette route ne représente pas une innovation géographique, elle consacre l’importance d’un axe commercial qui préexistait largement au lancement de la BRI. Dans sa conception, la route de la soie maritime ne doit pas être comprise uniquement comme un ensemble de projets portuaires isolés, mais plutôt comme une architecture logistique globale destinée à faciliter les flux commerciaux et à soutenir l’intégration de la Chine dans les chaînes d’approvisionnement mondiales (Jensen et Chen, 2025).

Cette stratégie répond à plusieurs préoccupations liées à la sécurité économique. Dans de nombreux cas, les investissements sont situés à proximité de régions riches en ressources naturelles ou de grands bassins industriels, ce qui facilite l’acheminement des matières premières vers les marchés asiatiques (Desurmont, 2024). La route de la soie maritime dépasse ainsi largement la simple construction ou modernisation de ports : elle englobe des zones économiques spéciales, des plateformes logistiques et des corridors industriels et miniers, formant un ensemble intégré au service de la sécurité économique chinoise (Wooley et al., 2026).

La dimension diplomatique est également centrale. En finançant ou en développant des infrastructures jugées essentielles au développement local, la Chine construit des relations d’interdépendance susceptibles de consolider sa présence économique et politique dans différentes régions du monde (Desurmont, 2024). Cette approche constitue un outil de soft power économique autant qu’une stratégie commerciale : elle permet à Pékin de créer des obligations mutuelles sans recourir à des formes d’influence plus visibles et contestables politiquement (Jensen et Chen, 2025).

2. Modèles d’implantation et stratégies de contrôle

2.1. Les formes d’implication chinoise dans les ports étrangers

L’analyse des investissements chinois dans les infrastructures portuaires montre une diversité de modalités d’implication, reflétant une approche combinant stratégie économique, influence politique et sécurisation des chaînes logistiques. On distingue plusieurs modalités, dont la combinaison varie selon les contextes institutionnels et les objectifs poursuivis (Lasserre et al., 2022).

Le contrat de construction et d’ingénierie : généralement sous forme de contrats « Engineering, Procurement and Construction ». Dans ce cadre, les entreprises chinoises sont responsables de la conception, de l’approvisionnement en matériel et de la construction des infrastructures portuaires (Aritua et al., 2022). Cela permet aux entreprises chinoises de s’insérer dans les projets tout en limitant les risques financiers à l’exploitation à long terme (Yang et al., 2020 ; Zhang et Chen, 2022). Ce modèle peut créer des relations économiques durables, notamment à travers la maintenance des infrastructures, la fourniture d’équipements ou la réalisation d’extensions futures, et peut servir de porte d’entrée pour des partenariats plus approfondis (Jensen et Chen-Florea, 2025).

La prise de participation au capital des terminaux : les grandes entreprises chinoises telles que COSCO Shipping et China Merchants privilégient des participations minoritaires voir significatives dans des terminaux stratégiques, souvent via des co-entreprises avec des autorités portuaires locales ou des opérateurs privés (Mohan et al., 2025). Cette stratégie permet à la Chine d’exercer une influence sur la gouvernance opérationnelle, accès aux sillons, tarification ou priorisation des investissements, tout en limitant la visibilité politique d’un contrôle direct (Kardon, 2025). À titre d’exemple, en Europe, les entreprises chinoises détenaient des participations dans plusieurs terminaux à conteneurs au milieu de 2023, mais le contrôle majoritaire ne s’exerçait que dans deux ports : Pirée (67%) et Zeebrugge (85% des actions) (Parlement européen, 2023).

La concession d’exploitation à long terme d’une durée pouvant aller de 20 à 99 ans : ces contrats offrent un droit d’usage exclusif et une perception de revenus sans nécessiter l’acquisition (Zhang et Chen, 2022). Ce modèle implique généralement un couplage entre financement, construction et exploitation, créant ainsi une dépendance technico-opérationnelle durable (Wooley et al., 2026).

Le financement sans prise de contrôle : via des banques publiques comme China Exim Bank ou China Development Bank, ce mécanisme permet de soutenir des projets portuaires sans prendre le contrôle direct du capital. Cette approche instaure un droit de regard sur les projets via des clauses techniques et financières sans que la Chine ne détienne formellement la propriété (Chen, 2020).

Cette diversité d’instruments montre que la stratégie chinoise est finement calibrée et adaptative. Depuis 2022, dans un contexte où les économies avancées durcissent leurs mécanismes de filtrage, cette diversité d’instruments prend une signification nouvelle : elle permet désormais aux entreprises chinoises de maintenir leur présence en recourant à des formes d’intervention moins visibles politiquement : financement, contrat de service, participations minoritaires, là où les acquisitions directes sont devenues plus difficiles à obtenir.

2.2. Le clivage Nord/Sud

L’analyse de la présence chinoise dans les infrastructures portuaires mondiales révèle l’existence d’un clivage relatif entre pays développés et pays en développement. Ce clivage ne renvoie pas à une stratégie unique appliquée uniformément, mais plutôt à une adaptation des instruments d’investissement aux contextes institutionnels, réglementaires et économiques propres à chaque région (Garcia et Meise, 2025). Autrement dit, la manière dont la Chine s’implique dans les ports étrangers dépend largement du niveau de régulation, de la capacité financière des États hôtes et de la sensibilité politique entourant les infrastructures critiques (Spencer et al., 2025). Ce constat prolonge l’analyse

Dans les économies avancées, les investissements chinois évoluent dans un environnement réglementaire particulièrement dense. Les autorités portuaires disposent généralement d’une forte autonomie institutionnelle et les infrastructures stratégiques font l’objet d’une surveillance politique accrue (Ghiretti et al., 2023). Dans ce contexte, les entreprises chinoises ont souvent des participations minoritaires dans les terminaux plutôt qu’un contrôle majoritaire (Mohan et al., 2025). Cette approche permet de maintenir une présence économique tout en limitant les frictions politiques liées à la question de la souveraineté des infrastructures (Kardon, 2025). Les concessions d’exploitation y sont également encadrées par des dispositifs réglementaires stricts, notamment en matière de conformité, de cybersécurité et de sûreté maritime dans le cadre du code ISPS (Organisation maritime internationale, s.d.). Par ailleurs, les mécanismes de filtrage des investissements étrangers, particulièrement développés aux États-Unis et dans l’Union européenne, renforcent la surveillance institutionnelle des acquisitions dans les secteurs jugés sensibles (Parlement européen, 2024). Dans ces conditions, la présence chinoise dans les grands hubs portuaires des économies avancées demeure généralement diffuse et encadrée, avec peu d’opportunités de contrôle direct à court terme (Kardon et Leutert, 2022).

La situation est sensiblement différente dans de nombreux pays en développement, notamment en Afrique, en Asie du Sud-Est ou en Amérique latine. Dans ces contextes, les besoins en capital, en expertise technique et en infrastructures logistiques ouvrent davantage d’espace aux investisseurs étrangers (Yang et al., 2020). Les projets portuaires s’y matérialisent fréquemment sous forme de concessions d’exploitation de longue durée, combinées à des engagements de construction, d’extension ou de modernisation des infrastructures (Zhang et Chen, 2022). Le modèle chinois repose souvent sur un couplage entre financement, construction et fourniture d’équipements, impliquant à la fois les banques publiques chinoises, les entreprises de construction et les fabricants d’équipements portuaires (Wooley et al., 2026). Cette configuration peut engendrer une forme de dépendance cumulative, source d’asymétries de pouvoir et de tensions politiques entre l’État hôte et les acteurs chinois : la renégociation d’un projet devient alors une opération complexe, car elle nécessite de traiter simultanément la restructuration de la dette financière et la modification des contrats opérationnels (Wooley et al., 2026).

Enfin, ce constat ne doit pas être interprété de manière simpliste comme une opposition entre contrôle direct et absence de contrôle. Ces investissements répondent souvent à une demande réelle des États hôtes, dont les besoins en infrastructures portuaires sont structurellement sous-financés. La relation n’est donc pas imposée : elle repose sur une convergence d’intérêts mutuels.

3. Analyse régionale comparée

L’analyse de la présence chinoise dans les infrastructures portuaires mondiales révèle une stratégie différenciée selon les contextes régionaux. Au lieu de suivre une logique uniforme, elle s’adapte aux contraintes institutionnelles et politiques de chaque région. Lasserre, Athot et Su (2022) avaient déjà documenté cette différenciation pour la période 2000-2022 : les acquisitions et concessions se concentraient alors sur les marchés européens, tandis que les contrats de service dominaient en Afrique subsaharienne.

3.1 Europe

Le cas européen constitue un exemple particulièrement révélateur du durcissement de l’environnement réglementaire post-2022. Pour bien saisir ce changement, il faut partir du constat établi par Lasserre, Athot et Su (2022). Les acquisitions et concessions chinoises s’étaient fortement accélérées en Europe entre 2014 et 2018, portées notamment par COSCO Shipping et China Merchants Port, qui avaient acquis des participations dans plusieurs ports stratégiques du continent, notamment au Pirée, à Rotterdam, à Hambourg, à Valence et à Antwerp (Ghiretti et al., 2023 ; Mohan et al., 2025). Cette dynamique s’inscrivait alors dans une logique d’intégration commerciale, dans un environnement réglementaire encore peu contraignant pour les investissements étrangers.

Depuis 2022, cette fenêtre d’opportunité s’est considérablement rétrécie. Les autorités européennes ont institutionnalisé le contrôle des investissements étrangers dans les secteurs jugés stratégiques, notamment à travers le règlement UE 2019/452, dont l’application est devenue pleinement opérationnelle dans la plupart des États membres à partir de 2022 (Parlement européen, 2024). Ce cadre réglementaire a directement affecté les projets impliquant des entreprises chinoises. Le cas du terminal de Tollerort à Hambourg en est l’illustration la plus concrète : la participation de COSCO y a finalement été limitée à 24,9 % au lieu des 35 % initialement envisagés, afin de préserver le contrôle national sur une infrastructure considérée comme critique (Messingschlager, 2025).

L’Europe adopte ainsi une stratégie qui peut être qualifiée de gestion du risque. Il ne s’agit pas d’exclure les entreprises chinoises du marché portuaire européen, mais plutôt d’encadrer leur participation afin de limiter les risques de dépendance stratégique. La transformation observée depuis 2022 ne correspond donc pas à une rupture radicale, mais plutôt à une évolution vers un modèle où la régulation devient l’outil central de la politique économique.

3.2 Amérique latine

En Amérique latine et dans les Caraïbes, la présence chinoise dans les infrastructures portuaires s’inscrit dans un contexte différent. Cette région est marquée par un déficit chronique d’infrastructures et par une forte demande de financement pour la modernisation des réseaux logistiques (Ray et al., 2024 ; Wooley et al., 2026). C’est précisément cette asymétrie qui explique pourquoi la stratégie chinoise, qui repose généralement sur un modèle combinant financement, construction et parfois exploitation des terminaux, trouve dans cette région un terrain particulièrement favorable (Kardon, 2025 ; Wooley et al., 2026). Ce constat prolonge directement l’analyse de Lasserre, Athot et Su (2022), qui recensaient déjà 18 projets portuaires chinois dans les Amériques entre 2000 et 2022.

Le mégaport de Chancay au Pérou, développé par COSCO Shipping Ports, illustre cette logique. Sa position géographique sur la côte pacifique réduit significativement les temps de transit entre l’Amérique du Sud et l’Asie, tout en facilitant l’acheminement vers les marchés chinois de matière premières stratégiques que la Chine importe depuis la région, notamment le soja, le cuivre et le lithium (Ray et al., 2024 ; Wooley et al., 2026). Ce projet illustre comment les infrastructures portuaires chinoises s’inscrivent dans une logique de sécurisation des chaînes d’approvisionnement en matières premières, confirmant l’alignement entre décisions d’investissement des entreprises et priorités économiques.

Ce cas révèle également les tensions inhérentes à ce modèle d’investissement dans des environnements institutionnels fragiles. En 2024, l’Autorité nationale des ports du Pérou a tenté d’annuler la clause d’exclusivité opérationnelle accordée à COSCO, avant de retirer sa plainte et de modifier la législation nationale (Kardon, 2025). Un tel retournement serait difficilement concevable dans le contexte institutionnel européen, où les mécanismes de contrôle sont suffisamment solides pour encadrer leur participation.

Le cas latino-américain illustre ainsi que la mutation du comportement chinois depuis 2022 ne s’expriment pas uniquement face aux pressions réglementaires des pays développés, mais aussi dans la capacité de Pékin à consolider sa position dans des contextes institutionnels plus fragiles.

3.3 Afrique et Moyen Orient

En Afrique et au Moyen-Orient, la présence chinoise dans les ports obéit à une logique distincte des autres régions : elle vise avant tout à sécuriser les lignes d’approvisionnement le long des corridors maritimes les plus stratégiques et les plus vulnérables du commerce mondial. La concentration des investissements à proximité des grands détroits : le canal de Suez, le détroit d’Ormuz ou le détroit de Bab el-Mendeb, ne relève pas d’une coïncidence géographique, mais d’une réponse structurelle à la dépendance de la Chine envers ces routes qu’elle ne contrôle pas directement (Spencer et al., 2025 ; Wooley et al., 2026). Cette logique de sécurisation avait déjà été identifiée par Lasserre, Athot et Su (2022), qui documentaient une forte concentration de projets autour de l’océan Indien et de la mer Rouge, ainsi qu’une explosion des contrats de service en Afrique subsaharienne entre 2014 et 2018. Ce que la période poste 2022 révèle, c’est un approfondissement de cette logique, avec une colocalisation croissante des investissements portuaires avec des corridors miniers et industriels (Wooley et al., 2026 ; Nantulya, 2025). Dans la plupart des cas, l’implication chinoise prend la forme de projets de construction, de concessions à long terme ou de participation dans l’exploitation portuaire (Aurégan, 2024). Des ports comme Djibouti, Port Said ou Ain Sokhna en Égypte jouent un rôle central dans les corridors maritimes reliant l’Asie, l’Europe et l’Afrique, et constituent des points d’ancrage stratégiques pour la sécurisation des exportations chinoises et de ses approvisionnements énergétiques (Martines, 2022). Cette dynamique reflète une logique de codépendance : les États hôtes cherchent à moderniser leurs infrastructures et attirer des investissements étrangers, tandis que la Chine cherche à sécuriser les routes commerciales essentielles à son économie (Garcia et Meise, 2025).

Enfin, dans une région où les contraintes institutionnelles sont limitées et les besoins en infrastructures pressants, la stratégie portuaire chinoise conserve sa logique opportuniste héritée de la période BRI, tout en l’orientant davantage vers les objectifs de sécurisation économique depuis 2022.

3.4 Asie du Sud-Est

En Asie du Sud-Est, la stratégie chinoise s’inscrit dans un environnement géopolitique singulier, marqué par une dépendance structurelle de la Chine à l’égard du détroit de Malacca. Près de 80 % des importations énergétiques chinoises ainsi qu’une part majeure de son commerce maritime, transitent par ce goulet d’étranglement qu’elle ne contrôle pas directement (Kardon et Leutert, 2022). Lasserre, Athot et Su (2022) avaient déjà identifié cette vulnérabilité comme l’un des moteurs de la logique d’implantation portuaire chinoise dans la région, soulignant que des ports comme Gwadar au Pakistan ou Kyaukpyu au Myanmar pouvaient potentiellement offrir des itinéraires alternatifs permettant de contourner ce goulot d’étranglement. Depuis 2022, cette logique de diversification des routes s’est poursuivie, sans toutefois se traduire par un contrôle accru des infrastructures régionales. Certains pays, comme Singapour, maintiennent un contrôle strict sur leurs infrastructures portuaires tout en coopérant étroitement avec les réseaux commerciaux chinois (Kuik, 2024). D’autres, comme la Malaisie ou l’Indonésie, adoptent une stratégie plus flexible, acceptent certains financements mais renégocient régulièrement les conditions des projets, tout en développant des partenariats parallèles avec le Japon, la Corée du Sud, les États-Unis et l’Union européenne (Kuik, 2024). Cette stratégie limite le contrôle que Pékin peut exercer sur les infrastructures de la région et illustre que les États de cette région ne sont pas de simples récipiendaires passifs de la stratégie portuaire chinoise, mais des acteurs dotés de marges de manœuvre réelles qui leur permettent de préserver leur autonomie.

Depuis 2022, cette dynamique s’est accentuée dans un contexte de compétition géopolitique croissante entre la Chine et les États-Unis dans la région Indo-Pacifique, ce qui contraint les entreprises chinoises à proposer des conditions plus transparentes et plus avantageuses pour rester compétitives.

4. Enjeux, risques et controverses

4.1. Rentabilité économique et viabilité stratégique

La performance économique des investissements portuaires chinois est hétérogène et révélatrice : elle dépend moins de la stratégie de Pékin que des conditions structurelles propres à chaque contexte (Garcia et Meise, 2025). Le port du Pirée en Grèce en est l’illustration positive. Depuis l’entrée de COSCO, le trafic de conteneurs a progressé de 284,7 % jusqu’en 2024 (Mohan et al., 2025). Cette réussite tient avant tout à la qualité de l’hinterland, à l’intermodalité et à l’intégration du port aux chaînes logistiques Asie-Europe (Oulmakki et al., 2023). Il illustre que lorsque les conditions locales sont réunies, les entreprises chinoises sont capables de moderniser efficacement des infrastructures portuaires et de créer une valeur économique réelle pour l’État hôte.

À l’opposé, le port de Hambantota au Sri Lanka symbolise les dérives d’investissements, fondés sur des prévisions irréalistes et une gouvernance défaillante, ce qui a contraint le gouvernement sri-lankais à céder 70 % de ses parts à China Merchants Ports pour 99 ans (Gangte, 2020). La littérature académique nuance cependant la thèse du piège de la dette : Lasserre, Athot et Su (2022) avaient établi avec clarté que plusieurs études de faisabilité avaient averti les autorités sri-lankaises du faible potentiel commercial du site et que l’argent de la privatisation du port n’avait pas servi à rembourser la dette due à l’Exim Bank, ce qui suggère que les décisions défaillantes incombaient avant tout aux pouvoirs publics locaux. Ces difficultés résultent plutôt d’une mauvaise planification et de facteurs domestiques propres aux pays hôtes que d’une intention prédatrice de Pékin (Brautigam, 2020).

La viabilité économique d’un investissement portuaire chinois dépend de la qualité de la gouvernance locale, de la solidité du cadre institutionnel de l’État hôte.

4.2. Enjeux géopolitiques et sécuritaires

Les infrastructures portuaires possèdent une nature duale, combinant fonctions logistiques et potentiel stratégique. Cette dualité est au cœur des débats sur les intentions chinoises depuis le lancement de la BRI. Lasserre, Athot et Su (2022) avaient formulé une nuance analytique fondamentale à ce sujet : rien ne prouve l’existence d’une stratégie militaire délibérée. Ce constat demeure valide après 2022. Si la Chine cherche à multiplier les accords d’accès portuaire dans différentes régions, ces installations restent limitées dans leurs capacités à soutenir des opérations de haute intensité et répondent davantage à des besoins logistiques qu’à une stratégie de domination militaire globale (Kardon et Leutert, 2022 ; Garcia et Meise, 2025).

Ce que la période post-2022 révèle en revanche, c’est un déplacement vers le domaine technologique et numérique. Le contrôle des informations sur les mouvements des cargaisons, les routes maritimes et les flux douaniers via la plateforme chinoise de données logistiques LOGINK inquiète les puissances occidentales. Cette plateforme offre potentiellement à Pékin une visibilité stratégique sur les chaînes d’approvisionnement mondiales (U.S.-China Economic and Security Review Commission, 2022). Cette évolution marque un tournant : la compétition ne se limite plus à l’accès physique aux infrastructures, mais englobe aussi la maîtrise des données, des réseaux et des normes de cybersécurité qui structurent le fonctionnement des ports mondiaux (Ghiretti et al., 2023).

4.3 Réactions internationales

Les réactions mondiales à l’expansion portuaire chinoise marquent la fin d’une ère de laisser-faire (Parlement européen, 2024). Aux États-Unis, l’approche est largement sécuritaire : le renforcement des contrôles sur les équipements portuaires d’origine chinoise et les restrictions imposées à LOGINK dans la National Defense Authorization Act de 2024 témoignent d’une volonté de réduire les dépendances technologiques (Kardon, 2025).  Dans l’Union européenne, le règlement UE 2019/452 de filtrage des investissements directs étrangers traduit une attention accrue aux enjeux de souveraineté économique (Ghiretti et al., 2023). Cela ne vise pas à exclure les entreprises chinoises des marchés portuaires occidentaux, mais plutôt à encadrer leur participation de manière à prévenir toute forme de dépendance stratégique.

Dans le Sud global, les réactions apparaissent plus nuancées. Si la Chine reste un partenaire incontournable pour combler le déficit d’infrastructures, l’émergence d’alternatives comme le Global Gateway de l’Union européenne ou le réseau Blue Dot des États-Unis et l’Initiative Build Back Better World du G7, offre aux pays en développement une marge de manœuvre (Jensen et Chen-Florea, 2025). Cette nouvelle concurrence force les entreprises chinoises à être plus transparentes et à mieux intégrer les normes environnementales et sociales pour rester compétitives. Ce changement constitue l’une des transformations les plus significatives de la stratégie portuaire chinoise depuis 2022, et il n’aurait pas été possible sans l’émergence de ces alternatives.

Conclusion

L’analyse du comportement des entreprises chinoises dans les ports mondiaux montre que, depuis 2022, leur stratégie ne s’inscrit ni dans une rupture ni dans une simple continuité par rapport à la période documentée par Lasserre, Athot et Su (2022) pour les années 2000-2022. Elle révèle plutôt une recomposition progressive des modalités de la présence portuaire chinoise à l’échelle mondiale, qui répond directement à la question posée dans cet article : la transformation observée traduit une consolidation de la logique opportuniste héritée de la période BRI, recomposée sous l’effet des nouvelles contraintes géopolitiques et réglementaires, dans un environnement international plus polarisé.

Cette adaptation se traduit par une diversification des instruments mobilisés. Là où les acquisitions directes deviennent plus difficiles politiquement, les entreprises privilégient désormais des formes d’implantation plus discrètes. Lasserre, Athot et Su (2022) avaient confirmé que la puissance portuaire chinoise repose moins sur la possession formelle des infrastructures que sur sa capacité à s’insérer durablement dans les chaînes de circulation du commerce mondial, une logique qui se maintient et s’approfondit après 2022.

L’analyse met en évidence une différenciation croissante entre les espaces régionaux. Dans les économies avancées, la présence chinoise est davantage encadrée par des mécanismes de surveillance stratégique, tandis que dans le Sud global, elle continue de bénéficier des besoins structurels en financement et en modernisation des infrastructures. Ce constat confirme que le comportement des entreprises chinoises demeure profondément adaptatif et dépend largement des contraintes imposées par les États hôtes.

Enfin, la transformation la plus significative par rapport à la période analysée par Lasserre, Athot et Su (2022) concerne le déplacement progressif de la compétition portuaire vers le contrôle des données logistiques. Au-delà des quais et des terminaux, ce sont désormais les systèmes numériques et les flux d’information qui redéfinissent les rapports de puissance dans l’espace maritime mondial. Dans cette perspective, les ports apparaissent non seulement comme des infrastructures commerciales, mais aussi comme des espaces stratégiques où se redessinent les équilibres de la mondialisation contemporaine.

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Quelle dynamique de la navigation commerciale en Arctique en 2024 ?

Hervé Baudu et Frédéric Lasserre

Regards géopolitiques v10n4, 2024, publié en mars 2025

 

Cet article est une version étoffée et mise à jour du texte paru dans l’Année arctique 2024, https://www.cepi-cips.ca/wp-content/uploads/2024/11/LANNEEARCTIQUE2024.pdf

 

Hervé Baudu est Professeur en Chef de l’Enseignement maritime à l’École nationale supérieure maritime (ENSM), herve.baudu@supmaritime.fr

Frédéric Lasserre est professeur de géographie politique à l’Université Laval et directeur du CQEG, frederic.lasserre@ggr.ulaval.ca

 

Résumé : La navigation commerciale dans l’Arctique en 2024 demeure marquée par l’expansion du trafic de destination et la lente progression du trafic de transit. Si le trafic maritime de destination, aussi bien dans l’Arctique canadien que dans les eaux groenlandaises et dans l’Arctique russe, est en augmentation. La Route Maritime du Nord russe connait une certaine croissance, mais les sanctions contre Moscou ont pour effet de l’obliger à réorienter ses exportations de gaz et de pétrole et à adapter ses projets d’extraction de ressources. De son côté, le transport maritime de transit dans la zone n’offre pour l’instant que des perspectives médiocres.

Mots-clés : passage du Nord-ouest ; route maritime du Nord ; transit ; trafic de destination ; Russie ; Canada ; Arctique.

Summary : Commercial shipping in the Arctic in 2024 will continue to be marked by the expansion of destination traffic and the slow growth of transit traffic. While maritime destination traffic in the Canadian Arctic, Greenlandic waters and the Russian Arctic is on the increase, the Russian Northern Sea Route is experiencing some growth. The Russian Northern Sea Route is experiencing some growth, but sanctions against Moscow are forcing it to redirect its gas and oil exports and adapt its resource extraction projects. For its part, transit shipping in the area currently offers only mediocre prospects.

Keywords : Northwest Passage ; Northern Sea Route ; transit ; destinational traffic ; Russia ; Canada ; Arctic.

 

 La navigation commerciale dans l’Arctique en 2024 demeure marquée par l’expansion du trafic de destination et la lente progression du trafic de transit, malgré la poursuite de la fonte de la banquise. Si le trafic maritime de destination, aussi bien dans l’Arctique canadien que dans les eaux groenlandaises et dans l’Arctique russe, est en augmentation, deux voies différentes sont en concurrence pour le transit : le Passage du Nord-Ouest canadien et la Route Maritime du Nord russe, mais les sanctions contre Moscou ont pour effet de l’obliger à réorienter ses exportations de gaz et de pétrole. De son côté, le transport maritime de transit dans la zone n’offre pour l’instant que des perspectives médiocres. Le rôle économique de la navigation diffère également selon les région, il est négligeable au Canada mais crucial en Russie pour le développement de la stratégie de valorisation des ressources extractives.

 

Un accroissement réel de la navigation dans l’Arctique

De plus en plus de navires vont dans l’Arctique. Les statistiques du trafic maritime dans l’Arctique continuent de souligner la croissance de celui-ci. Selon le dernier rapport du groupe de travail du Conseil de l’Arctique sur la protection du milieu maritime arctique (Protection of the Arctic Marine Environment, PAME), le nombre de navires entrés dans la zone arctique (selon la définition du Code polaire) a augmenté de 37% de 2013 à 2023, passant de 1 298 à 1 782. Sur la même période, la distance parcourue par ces navires a augmenté de 111 %, passant de 6,1 millions de miles nautiques à 12,9 millions (PAME, 2024). Les navires continuent de venir plus nombreux, et pour parcourir des distances plus grandes dans la région.

Parmi les catégories de navires, les augmentations les plus significatives concernent les navires de pêche (723 en 2023 contre 533 en 2013, +35,6%), les remorqueurs (121/75, +61,3%), les vraquiers (119/71, +67,6%), les navires de croisière (96/58, +65,5%) ou encore les navires de marchandises générales (181/134, +35,1%), tandis que l’on a observé une baisse du nombre de navires de recherche (54/61, -11,5%) et de tankers de produits pétroliers (51/61, -16,4%) à ne pas confondre avec les pétroliers (31/12, +158,3%).

Dans l’Arctique canadien, la croissance du trafic analysé en termes de voyages a été principalement tirée par les navires de pêche (+ 106,2% entre 2009 et 2019) et les navires marchands (+ 122%), dont le vrac sec a connu l’expansion la plus rapide (+ 288,9%), tirée par l’activité minière, et le trafic de marchandises diverses (+ 156,5%), tiré par la desserte des communautés. On assiste depuis à une certaine stabilisation dans certains secteurs, ainsi de 2013 à 2024, le nombre de voyages de navires de pêche est resté stable (137 en 2013, 136 en 2022, 141 en 2024). Peut-être du fait de l’impact encore présent de la pandémie de covid-19 pendant laquelle leur entrée était interdite, le trafic de navires de plaisance a rebondi progressivement (32 en 2013 contre 13 en 2023 mais 26 en 2024); en revanche le nombre de voyages de navires de croisière, lui aussi tombé à zéro pendant la pandémie, est passé de 17 en 2013 à 56 en 2023 puis 45 en 2024. Le trafic de navires de marchandises a crû de 127 (2013) à 283 (2023 et 2024) (+122,8%), une forte hausse qui s’est poursuivie, toujours largement tirée par le trafic de vraquiers (163 en 2023, 157 en 2024 contre 27 en 2013, +481,5% 2013/2024), de marchandises générales (81/35, +131,4%), dans une moindre mesure de tankers pour la desserte en carburant des villages et des sites miniers (35/25, +40%), alors que le trafic de remorqueurs/barges s’est effondré, passant de 36 à 9 (-75%) suite à la faillite de Northern Transportation Company Ltd en 2016 et les difficultés de l’entreprise Marine Transportation Services (MTS) qui lui a succédé.

Le trafic de vrac a ainsi bénéficié de l’exploitation de mines arctiques ou subarctiques comme Voisey’s Bay (Labrador), Raglan (Québec) et Mary River (île de Baffin, Nunavut). Ce trafic a largement compensé le tarissement du trafic à destination et en provenance du port de Churchill (baie d’Hudson) pendant sa fermeture de 2016 à 2019 puis les difficultés logistiques qu’a représenté la coupure de la voie ferrée en 2017. Une relance des activités du port est prévue à partir de 2024.

Ainsi, Baffinland Iron Mines a expédié 920 000 tonnes de minerai de sa mine de Mary River via son port de Milne Inlet la première année d’activité en 2015, puis 4,7 Mt en 2022 et 6,1 Mt en 2023 (Baffinland, 2024). L’entreprise entendait à moyen terme atteindre un volume annuel de 12 Mt, ce qui aurait amélioré la rentabilité du projet tout en justifiant la construction d’une voie ferrée entre la mine et le port, ainsi que la construction d’un 2e quai au port de Milne Inlet. Le 16 novembre 2022, le ministre fédéral des Affaires du Nord, Daniel Vandal, a cependant rejeté la demande de permis d’expansion de la mine (Venn, 2022). L’activité de la mine génère ainsi un volume de trafic assez élevé, réparti pour l’essentiel autour de cinq compagnies maritimes, la branche maritime d’Arcelor Mittal (Luxembourg, co-actionnaire de l’entreprise), Golden Ocean (Singapour), Golden Union (Grèce), Nordic Bulk Carrier (Danemark), Oldendorff (Allemagne). Fednav ne dessert pas Mary River mais opère le port de chargement de Milne Inlet et dessert les mines de Voisey’s Bay (nord du Labrador) et de baie Déception (desservant les mines Raglan et Nunavik Nickel dans le nord du Québec.

Attestant de ce poids croissant du trafic engendré par l’exploitation minière, les mouvements de navires de vrac, qui desservent les sites miniers (167 en 2021, 152 en 2022, 163 en 2023, 157 en 2024), un chiffre affichant toujours une hausse spectaculaire par rapport à 2019, représentaient 37,6% (2021), 32,7% (2023) et 30,1% (2024) du total des mouvements mais respectivement 77,3% (2021), 81,8% (2023) et 81,3% (2024) de la capacité de transport des navires (mesurée en tonnes de port en lourd, tpl). Les navires de marchandises générale (general cargo), souvent présents en partie pour la logistique des sites miniers mais surtout pour la desserte en biens de consommation des communautés arctiques, n’ont pas profité de la fonte de la banquise pour accroitre la fréquence de leurs voyages, qui augmente peu, mais plutôt d’accroitre la taille des navires pour obtenir des économies d’échelle. L’achèvement du quai en eaux profondes d’Iqaluit (11 m), effectif en novembre 2023, devrait faciliter la desserte de la capitale du Nunavut et offrir davantage de flexibilité pour la logistique des autres communautés (Lasserre, 2022a, 2022b), mais le quai, unique, est parfois occupé lorsqu’un navire arrive. Sachant que les tankers de produits pétroliers ont la priorité, les navires marchands de NEAS et de Desgagnés doivent encore souvent utiliser le déchargement classique via des barges et la rampe du port malgré les efforts de coordination des autorités portuaires avec les compagnies maritimes.

 

Fig. 1. Déchargement d’un navire de la compagnie Desgagnés.

Photo Jackie Dawson, dans Dawson et Holloway (2024).

 

Fig. 2. Barge poussée depuis un navire de NEAS au port d’Iqaluit, oct. 2023.

Cliché : Daniel Dagenais, NEAS.

 

Fig. 3. Barge accostant à la rampe de déchargement, oct. 2023.

Cliché : Daniel Dagenais, NEAS.

 

On observe également en 2022 puis 2023 une hausse significative du trafic de croisière, 24 voyages en 2019 mais 44 en 2022 puis 56 en 2023 et 45 en 2024, après deux années (2020 et 2021) nulles du fait de l’interdiction du trafic par les autorités canadiennes pour éviter la propagation de la covid-19 en zone arctique.

Tableau 1. Mouvement des navires dans l’Arctique canadien, zone Nordreg,

2011-2024.

Unité : nombre de voyages ; tonnage en million de tonnes

 

 

 

 

2011

2012

2013

2014

2015

2016

2017

2018

2019

2020

2021

2022

2023

2024

Navires
de pêche

136

114

137

119

129

131

138

139

137

132

134

136

121

141

Cargo
ou barges

126

124

127

108

120

147

188

197

223

183

289

244

283

283

dont:

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Marchandises générales

38

32

35

32

34

36

50

48

59

41

55

50

79

81

Conteneurs

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

1

Tanker

30

31

28

25

27

23

24

29

28

31

36

33

33

35

Vraquier

23

26

27

33

36

53

72

89

106

91

167

152

163

157

Remorqueurs et barges

33

35

36

18

23

35

42

31

30

20

31

9

8

9

Bateaux
de plaisance

15

27

32

30

23

22

32

17

19

2

1

12

13

26

Navires
de croisière

11

10

17

11

18

20

19

21

24

0

0

44

56

45

Navires gouvernementaux (militaire, garde-côte, brise-glace)

20

16

17

23

16

20

22

18

20

21

11

20

17

12

Navires  de recherche

11

23

20

10

9

6

13

13

8

4

3

0

9

14

Autres

 

4

 

 

3

3

6

3

 

3

6

15

 

 

Total des mouvements

319

314

350

301

318

349

418

408

431

345

444

471

499

521

Tonnage total transporté par les navires, M tpl

1,28

nd

1,39

1,43

1,8

2,79

3,54

4,38

5,16

7,6

14,6

12,1

15,1

15,6

Source : chiffres compilés par les auteurs à partir des données fournies par Nordreg jusqu’en 2020 ;

par XST Xpert Solutions Technologiques inc. par la suite.

 

 

 

 

 

Dans les eaux groenlandaises, le trafic de croisière (+ 151%), la pêche (+ 176%) et le trafic de vrac (+ 1467%) ont largement contribué à l’expansion du trafic de 2011 à 2019, tandis que les conteneurs et les marchandises générales ont stagné, et que le trafic des navires de recherche a diminué de 83,9% et celui des navires offshore de 93,4 %, illustrant la disparition de l’intérêt pour la prospection pétrolière et gazière offshore dans les eaux groenlandaises.

 

Plus récemment, c’est une évolution très contrastée que l’on observe pour le trafic maritime dans les eaux groenlandaises, passant de 1 009 voyages en 2019 à 596 en 2020, puis rebondissant à 1 248 en 2022 puis 1 743 en 2023.

Le trafic des conteneurs et marchandises générales, visant principalement la desserte du marché des communautés, a progressé en 2021 pour se stabiliser en 2022 et croitre à nouveau en 2023 (260 mouvements). C’est surtout la chute du trafic de croisières et de plaisance (catégorie « autres » jusqu’en 2021) qui explique la chute de 40,9% du trafic de 2019 à 2020, puis son rebond spectaculaire en 2022 puis 2023 qui contribue à la hausse de 126,4% du trafic de 2021 à 2023. En 2019 le Groenland a accueilli 46 633 touristes venus par croisière, zéro en 2020 et 2021 (covid-19), puis 43 999 en 2022 et 76 477 en 2023 (Tourism Greenland 2024).

La pêche a dépassé son niveau pré-pandémique avec 191 voyages en 2023 contre 156 en 2020 (+22,4%) et 184 en 2021. Le trafic généré par l’exploration pétrolière, 8 voyages en 2022 et 4 en 2023, avait déjà pratiquement disparu dès 2013, reflet des résultats très décevants des campagnes menées dans les eaux arctiques et que la récente décision du gouvernement du Groenland d’abandonner l’exploration pétrolière vient entériner (McGwin, 2021 ; Christiansen, 2021).

Tableau 2. Voyages vers et en provenance des eaux du Groenland

Unité : nombre de voyage

 

 

 

2011

2012

2013

2014

2015

2016

2017

2018

2019

2020

2021

2022

2023

Croisière, passager

113

106

130

122

105

222

249

372

241

3

2

308

606

Conteneur, marchandises générales

184

155

141

155

135

150

151

113

146

151

201

200

260

Vraquiers

0

0

2

1

20

88

132

155

188

164

176

148

175

Tankers

60

54

24

29

22

20

31

36

40

28

28

38

32

Navires de pêche

145

101

124

120

123

144

142

168

149

156

184

175

191

Navires de recherche

44

63

20

31

24

32

33

20

10

13

30

48

43

Autres, dont plaisance jusqu’en 2020

73

82

48

88

122

131

143

209

228

69

55

170

56

Plaisance

nd

nd

nd

nd

nd

nd

nd

nd

nd

nd

61

117

333

Exploration offshore

61

5

6

0

0

0

0

0

4

2

2

8

4

Navires gouvernementaux

17

25

12

13

13

13

19

5

3

10

22

36

23

Total

697

591

507

559

564

800

900

1078

1009

596

761

1248

1723

Note: les navires de plaisance sont répertoriés séparément à partir de 2021.
Source : Joint Arctic Command, Nuuk.

 

 

 

 

Pour ce qui concerne le trafic dans les eaux russes, le détail des mouvements des navires dans les eaux de la RMN ne sont plus disponibles. Privé des chiffres 2023 et 2024 du mouvement des navires par catégorie, il est peu aisé de faire une analyse fine des voyages par type de navires. Seul le volume transporté global en millions de tonnes est diffusé par les autorités russes. Il est estimé à 37,9 Mt en 2024. Très largement liée à l’activité industrielle extractive en plein essor avec notamment les nombreux projets en Sibérie occidentale, le volume en millions de tonnes transporté par les navires de charge (tankers, cargos), dans la très grande majorité au départ ou à destination des ports russes, confirme la croissance régulière du trafic de destination (tableau 3).

Tableau 3. Mouvements de navires dans les eaux de la Route maritime du Nord (RMN)

Unité : nombre de voyages, volume transporté en million de tonnes

 

 

 

 

2016

2017

2018

2019

2020

2021

2022

2023

2024

Tanker

477

653

686

799

750

705

660

nd

nd

Méthanier

0

13

225

507

510

528

564

nd

nd

Vrac

109

49

10

18

49

94

68

nd

nd

Marchandises générales

519

515

422

546

710

800

750

nd

nd

Porte-conteneurs

169

156

150

171

171

177

194

nd

nd

Brise-glace

58

101

232

231

220

354

345

nd

nd

Navires gros porteurs

62

46

6

0

5

26

0

nd

nd

Ravitaillement, service

0

57

104

169

154

156

83

nd

nd

Recherche

91

87

85

93

114

138

92

nd

nd

Remorqueur

63

105

49

62

108

141

141

nd

nd

Pêche

37

38

7

15

27

25

42

nd

nd

Passagers

15

17

10

11

1

1

0

nd

nd

Plaisance

0

7

0

3

3

0

4

nd

nd

 

 

 

 

 

 

 

 

nd

nd

Forage, exploration

55

12

8

22

41

60

27

nd

nd

Autres

50

52

28

47

42

22

24

nd

nd

Voyages dans les eaux de la RMN

1 705

1 908

2 022

2 694

2 905

3 227

2 994

nd

nd

Volume transporté (Mt)

7,3

10,7

20,2

31,5

33

34,9

34

36,2

37,9

Source: Center for High North Logistics, CHNL.

 

 

 

 

La croissance du trafic de destination et celui de transit se poursuit et ce malgré les sanctions occidentales mises en place depuis l’entrée en guerre de la Russie contre l’Ukraine en février 2022 (Lasserre, 2023). Force est de constater que l’année 2024 sera à nouveau une année record dans les volumes transportés et le nombres de navires en transit. Si le suivi du trafic de transit qui concerne les navires qui traversent l’océan Arctique sans escaler est assez aisé à comptabiliser, le mouvement des navires dans les eaux de la route maritime du Nord est beaucoup plus difficile à quantifier (Pame, 2023). Jusqu’en juin 2022, le Center for High North Logistics CHNL, organisme privé russo-norvégien parvenait à fournir des chiffres assez précis des mouvements de navires dans les eaux russes de la route maritime du Nord (RMN – Northern Sea Route, NSR) de façon détaillée tant que la collaboration avec les autorités russes était bonne. Le centre a été transféré en 2023 à Kirkenes au nord de la Norvège. Le CHNL continue à communiquer régulièrement ses analyses (CHNL, 2024a) mais seulement pour le volume du trafic de transit (Tableau 3), le volume des navires à traiter est moindre et plus facile à suivre. L’autre source de comptabilité du trafic de transit pourrait provenir de l’Administration de la Route maritime du Nord (Northern Sea Route Administration, NSRA) en consultant la liste des navires autorisés à transiter dans les eaux arctiques russes (Compliant list) accessible via leur portail Internet, mais les données ne sont pas suffisamment exhaustives pour les exploiter pleinement (NSRA, 2024). Les moyens utilisés pour comptabiliser les navires reposent principalement sur les émissions de leur transpondeur AIS[1] et de leurs informations de voyage associées lorsqu’elles sont bien mises à jour, ce qui est très aléatoire. Les administrations occidentales disposent de services payants assez coûteux pour suivre une flotte entière de navires dans une zone océanique. Des constellations de satellites spécialisés[2] (Orbcomm, 2024) et des fournisseurs de données intégrées – Provider – agrègent les informations AIS des navires, les catégorisent et rendent leur suivi accessible via un portail internet dont certains sont connus comme MarineTraffic.com. L’analyse et le traitement des données demandent des ressources informatiques très lourdes et seules de très grosses structures comme Spire (Spire, 2024), ou Kpler sont en mesure de fournir de telles informations, ce qui n’est pas le cas de CHNL dont les moyens sont plus réduits.

La zone géographique du comptage des navires doit également être précisée, comme le type de transit associé. Le CHNL s’aligne pour cela sur le comptage des navires par catégorie dans les eaux sous la responsabilité de l’Administration de la NSR. Le tableau 3 des mouvements des navires dans les eaux de la RMN prend donc en compte les navires dans les eaux qui présentent de la glace potentiellement toute l’année, du détroit de Béring au détroit de Kara, soit la mer des Tchouktches, de Sibérie orientale, de Laptev et de Kara. Les navires navigants en mer de Petchora et de Barents adjacente sont donc exclus. C’est le cas par exemple des navires de pêche très nombreux dans la mer de Barents et celle de Béring qui sont exclus du comptage des tableaux 1 et 3. Par ailleurs, dans ses analyses, le CHNL précise les types de voyages utilisés. Un voyage intérieur sur la RMN est un voyage entre 2 ports/mouillages russes, ou encore appelé voyage de cabotage. Un voyage de destination sur la RMN est un voyage entre un port russe et un port étranger, dans un sens comme dans l’autre. Un voyage de transit sur la RMN est un voyage via la RMN traversant les frontières ouest et est de la RMN sans faire escale dans des ports/lieux intermédiaires le long de l’itinéraire dans la RMN. Un voyage de transit international sur la RMN est un voyage entre deux ports non russes via la RMN ; c’est un voyage le long du passage du Nord-Est[3]. La saison de navigation été-automne sur la RMN s’étend du début juillet à la fin novembre (5 mois). La saison de navigation hiver-printemps s’étend du début janvier à la fin juin plus décembre (7 mois).

Dans les médias, c’est le volume transporté en millions de tonnes (Mt) le long de la RMN qui est souvent mentionné, quelle que soit la destination finale, ports russes ou ports étrangers. Il a donc une ambigüité entre un voyage de transit, empruntant la RMN sans s’y arrêter, et un voyage de destination qui partira par exemple de Chine pour se rendre à Mourmansk : un voyage vers un port arctique, mais compté comme voyage de transit par l’administration de la RMN. Pour un armateur, le voyage de transit est une navigation qui emprunte le passage du Nord-Est entre le détroit de Béring et l’Atlantique Nord, comprenant la RMN et la mer de Barents sans s’arrêter dans un port russe. Ce voyage de transit est souvent dit juste à temps quand il est associé aux porte-conteneurs. Le voyage de destination est le transit d’un navire qui part ou qui arrive dans un port russe à destination ou en provenance d’un port étranger (Gunnarsson, 2021). Ce type de voyage concerne plus particulièrement le transport de vracs liquides ou solides. Ce dernier représente plus de 70% du volume dans les eaux de la RMN en 2022. (Lasserre, 2024).

On constate une très forte progression entre 2017 (10,7 Mt) et 2024 (37 ,9 Mt) dans les eaux de la RMN, soit une augmentation de 251% depuis la mise en production du premier train de l’usine de production de gaz liquéfié Yamal LNG, même si on note un léger ralentissement dû à la période de Covid en 2022. Depuis la production en pleine capacité de Yamal LNG en 2019 (17,4 Mt[4]), (Novatek, 2023), le volume transporté progresse régulièrement chaque année, 31,5 Mt en 2019, 33 Mt en 2020 (+4,7%), 34,9 Mt en 2021 (+5,8%), 34 Mt en 2022 (-2,6%), 36,2 Mt en 2023 (+6,5%) et en 2024, 37,9 Mt (+5%). Le vrac liquide (GNL et pétrole) représente la grande majorité du volume transporté (Lee, 2024). Le vrac solide, notamment le charbon et les marchandises diverses (approvisionnement des ports nationaux, matériaux pour les projets en développement etc.) viennent compléter ce tonnage. Le décompte du volume du vracs liquide se répartit entre les divers sites de production d’hydrocarbures. Puisque la très grande partie des exportations partent des sites de la Sibérie occidentale, donc à l’intérieure de la RMN, les volumes transportés sont comptabilisés dans le trafic de destination, même si un bon nombre de cargaisons transitent directement vers la Chine ou l’Europe. Le plus gros volume exporté provient de l’usine de Yamal LNG (17,4 Mt). Les exportations russes de GNL en 2024 s’élevaient jusqu’à présent à 19,05 Mt, soit 314 cargaisons en date du 23 octobre. Sur ce total, près de 68 % sont destinés à l’Europe et près de 27 % à l’Asie. En particulier cette année, les exportations russes de GNL vers l’Europe ont été les plus élevées jamais enregistrées au cours de la période du 1e janvier au 1e septembre 2024 (Iefaa, 2024). Le terminal de Novy Port, dans le golfe de l’Ob, permet d’exporter 8,5 Mt d’hydrocarbures par an[5]. Le reste du volume se partage entre le transit de cabotage pour le ravitaillement des ports de toute la côte sibérienne jusqu’au détroit de Béring avec le port le plus éloigné, Pevek. Une part non négligeable de l’augmentation du volume sur cette partie de la RMN provient du site minier de Nornikel[6] (nickel et palladium) en amont du fleuve Ienisseï, mais surtout des navires qui acheminent des matériels et matériaux pour les deux grands projets pétroliers et miniers en péninsule de Taïmyr. Au cours de la campagne de navigation estivale, la société RN-Vankor (qui fait partie de Rosneft) a livré un volume record de 1,2 Mt de marchandises (Korabel, 2024 ; Rosneft 2024). Le mégaprojet Vostok Oil sera connecté à un terminal pétrolier, Bukhta Sever, au sud-est du port de Dikson et devrait générer un trafic substantiel toute l’année (Edvardsen, 2024). Il devrait permettre d’exporter environ 25 Mt de pétrole par an via la RMN. à partir de 2025, 50 Mt en 2027 et en 2030 plus de 100 Mt, si le projet est finalisé dans les temps. La société Severnaya Zvezda, filiale d’AEON, est en train de construire un terminal en péninsule de Taïmyr et compte expédier annuellement par la RMN 10 Mt de charbon du gisement de Syradasayskoye à partir de 2025. Cependant, la société n’a toujours pas trouvé de chantier pour construire les cargos classe Glace nécessaires à l’exportation de sa marchandise. Ce qui n’est pas le cas du projet Vostok-Oil qui possède déjà des tankers Arc4 assemblés au chantier naval Russe Zvezda. Notons également que le trafic de destination n’est pas également réparti. Il est concentré sur la partie ouest de la Sibérie occidentale, en mer de Barents, en mer de Kara, à partir des ports du golfe de l’Ob et sur l’estuaire du fleuve Ienisseï. Globalement, le trafic est dirigé vers l’ouest en hiver et vers l’est en été.

Selon les information diffusées par Rosatom qui a la responsabilité de la gestion de la Route maritime du Nord (Neftegaz, 2025), le résumé du volume transporté sur la NSR qui diffère légèrement de celui du CHNL est le suivant. En 2024, 21,86 Mt de GNL ont été transportées le long de la route maritime du Nord RMN. Le transport de GNL représentait 57,69% du flux total de marchandises le long de la RMN. 21,37% était du pétrole. Le transport de vrac sec le long de la RMN n’a représenté que 0,5 % du volume total en 2024. Le trafic de fret total s’est élevé à 37,9Mt, soit 4,4 % de plus qu’en 2023 et constitue un nouveau record. Le nombre de transits est de 92 avec plus de 3Mt de fret, soit près de 1,5 fois plus qu’en 2023 ; 21,86Mt de GNL, soit une augmentation de 1,73Mt ou 8,6%, par rapport à l’an passé ; 8,1Mt de brut, soit une augmentation de 312 000 tonnes ou 4,01%, par rapport à 2023 ; 1,32Mt de condensat de gaz, soit une augmentation de 235 500t ou 21,72%, soit 4,01 % du flux total de marchandises ; 597 600t de charbon, soit une augmentation de 16 900t ou 2,9%, soit 1,58% du flux total de marchandises.

Le trafic en hiver reste exceptionnel même s’il connait une certaine croissance. Les premiers tankers Arc7 opèrent en général de façon autonome à partir de mai. La Russie avait projeté d’ouvrir la RMN vers l’Asie tout l’hiver dès que le projet Arctic LNG2 aurait démarré. L’absence de tankers LNG dédiés à ce projet a stoppé net cette ambition. Pour assurer cette tâche, la Russie a déjà construit 3 brise-glaces à propulsion nucléaire de type LK60 de 60 MW (Arktika, Sibir et Ural) et 4 autres suivront entre 2025 et 2030 (Yakoutia, Tchoukotka, Stalingrad et Leningrad). En outre, un brise-glace nucléaire de type Lider de 120 MW est en cours de construction mais ne devrait pas être opérationnel avant 2030 (Portnews, 2024b).

Par ailleurs, l’entrée en vigueur du bannissement de l’utilisation du fuel lourd pour les navires opérant en Arctique de l’OMI en juillet 2024 n’a pas eu de conséquences sur le volume de trafic sur la RMN pour deux raisons. Les navires récents comme les tankers Arc7 LNG sont propulsés au gaz et ne sont donc pas soumis à cette restriction et les navires des pays de l’arc Arctique qui seraient encore au fuel lourd, comme bon nombre de navires de charges russes au cabotage, bénéficient d’une exemption jusqu’en juillet 2029 (Prior, 2024).

Le plan de développement des infrastructures de la RMN adopté pour les 15 prochaines années prévoit la construction d’un terminal pour le fret conteneurisé dans la région de Mourmansk et d’une flotte de navires classe Glace (Vladimirov, 2022). L’opérateur logistique de la société d’État Rosatom – Rusatom Cargo LLC, dont les tâches incluent la mise en œuvre du projet Northern Sea Transit Corridor (NSTC) a pour ambition de créer une offre de service logistique globale pour le transit de conteneurs via la RMN (Rosatom, 2023). Le projet prévoit la création de pôles de transport et de logistique, pour le transbordement des conteneurs à chaque extrémité de la RMN, et la construction d’une flotte commerciale dédiée faisant la navette entre ces deux ports, Mourmansk et un port sur la façade Pacifique, sans doute Petropavlovsk au Kamtchatka (Peter the Great St. Petersburg Polytechnic University, 2021). Une joint-venture avec la société chinoise NewNew Shipping Line est en cours de création dans ce but. Il est prévu de construire 5 porte-conteneurs de la classe glace Arc7, qui pourront opérer dans des glaces d’une épaisseur allant jusqu’à 1,4-1,7 m. Dans un premier temps, ils seraient affectés à la route Chine – Saint-Pétersbourg. Les porte-conteneurs pourront également opérer dans la région d’Arkhangelsk lorsque la construction d’un port en eau profonde sera achevée (PortNews, 2024c). La Russie souffre cependant d’une grave pénurie de navires cargos résistants aux glaces. Selon le vice-Premier ministre Youri Troutnev, les chantiers navals russes ne pourront construire que 16 des 70 navires arctiques nécessaires d’ici 2030 (Zagore, 2024).

Il apparait ainsi que le principal moteur de l’expansion de la navigation dans les trois régions demeure l’exploitation des ressources naturelles : exploitation minière, des hydrocarbures et pêche. L’approvisionnement des collectivités dans les eaux canadiennes et le trafic de croisière au Groenland ont également connu une croissance soutenue. Cependant, contrairement à la croyance populaire et aux annonces des médias, le trafic de transit demeure très faible le long des passages arctiques canadiens et russes.

Le trafic de transit demeure très limité

Malgré la poursuite du déclin de la banquise, le trafic de transit reste plutôt limité le long du passage du Nord-Ouest et de la Route maritime du Nord, même si on observe des situations contrastées.

 

Tableau 4. Trafic de transit à travers le passage du Nord-Ouest, 2011-2024.

Unité : nombre de voyage

 

 

 

 

2011

2012

2013

2014

2015

2016

2017

2018

2019

2020

2021

2022

2023

2024

Brise-glace

3

2

2

4

4

3

2

2

0

1

1

1

 

 

Croisière

2

2

4

2

2

3

3

0

5

0

0

10

14

8

Bateau de plaisance

14

22

14

10

19

15

22

2

14

1

0

9

18

13

Remorqueur

0

2

0

0

0

0

0

1

1

0

0

 

 

 

Navire marchand

1

1

1

1

0

1

2

0

5

5

4

8

13

10

Recherche

1

1

1

0

0

0

1

0

0

0

0

 

 

 

Autre

0

0

0

0

2

1

3

0

0

0

1

 

 

 

Total

21

30

22

17

27

23

33

5

25

7

6

28

45

31

Source: chiffres compilés par l’auteur à partir des données de Nordreg (Iqaluit) et XST Xpert Solutions Technologiques inc.

 

 

 

 

Dans les deux cas, on observe des tendances très différenciées.

Le transit à travers le passage du Nord-Ouest s’est élevé à des chiffres plus élevés au début de la période, avec une croissance jusqu’en 2012, puis une baisse modérée, a augmenté à nouveau jusqu’en 2017 puis s’est effondré en 2018 pour se redresser depuis 2019. C’est la conjoncture de la covid-19 qui explique la baisse significative observable en 2020 et 2021, avec l’interdiction des croisières et des visites de navires de plaisance. Cependant, on observe une reprise des transits de plaisance (4 en 2022, 18 en 2023, 13 en 2024) et de croisière (10 transits en 2022, 14 en 2023, 8 en 2024) et la poursuite de l’expansion des transits de navires commerciaux, essentiellement des navires de marchandises générales de la compagnie néerlandais Wagenborg, avec 2 transits en 2019, 5 transits en 2020, 4 transits en 2021 puis 8 en 2022, 10 en 2023 sur 13 et enfin 9 transits sur 10 en 2024. Les navires de Wagenborg semblent relier des ports de la vallée du Saint-Laurent (Matane, Baie Comeau, Sorel) à des ports asiatiques, comme Kawasaki au Japon, Ulsan en Corée, Shanghai en Chine, avec des marchandises diverses comme de la pulpe de bois ou des anodes.[7]

Si cette tendance se maintient, Wagenborg serait en train de développer un marché, certes de niche, qui pourrait connaitre une certaine expansion dans les prochaines années et asseoir sa crédibilité comme opérateur de transit via le passage du Nord-ouest. C’est la seule entreprise maritime à assurer chaque année des transits de marchandises à travers le passage du Nord-ouest au cours des cinq dernières années.

Le marché du transit pourrait demeurer contraint au cours des prochaines années à travers le passage du Nord-ouest, car, à la faveur des changements climatiques et de manière contre-intuitive, on y trouve davantage de glace dans les détroits de l’ouest de l’archipel, de la glace pluriannuelle qui plus est, donc plus dure et plus dangereuse pour les navire. En se désagrégeant peu à peu, la banquise pluriannuelle accumulée au nord-ouest de l’archipel s’infiltre dans les chenaux de l’archipel, réduisant la durée de la saison relativement navigable au cours de l’été. Ces analyses de banquise ont été corroborées par des observations de terrain (GWC, 2024; Cook et al, 2024). Le National Snow and Ice Data Center avait déjà observé une certaine récurrence d’été avec une concentration plus élevée de glace dans les chenaux du passage du Nord-ouest (NSIDC, 2019).

Pour ce qui concerne l’Arctique russe, le volume en transit le long de la RMN (2,95 Mt) représente une faible part du trafic de destination (37,9 Mt) soit 12,5% de ce volume (Tableau 5). Sur la période 2017 – 2024, le nombre de navires en transit a presque triplé, passant de 27 à 95 (Portnews, 2024a). Par rapport à 2023, le nombre de navires en transit a augmenté de 20% pour une croissance de 5% seulement en volume transporté (tableau 5 – CHNL 2024b). Il faut bien se garder de juger l’essor du trafic maritime de transit qui paraît en forte croissante mais qui demeure sur de petits volumes. A titre de comparaison, le volume annuel transporté via la RMN est de 38 Mt, soit l’équivalent de 30 jours de fret par les écluses de Panama. Les 95 navires qui transitent par le passage du Nord-Est représentent l’équivalent d’une journée et demie de mouvements de navires à travers le canal de Suez[8].

Tableau 5. Trafic de transit le long de la Route maritime du Nord, 2011-2024

Unité : nombre de voyage, volume transporté en million de tonnes

 

 

 

 

2011

2012

2013

2014

2015

2016

2017

2018

2019

2020

2021

2022

2023

2024

Brise-glace

2

3

2

2

1

2

0

1

0

1

0

1

 

5

Navire gouvernemental

1

0

1

1

3

1

0

0

0

0

0

1

 

2

Croisière

1

0

1

3

1

1

0

0

0

1

1

0

 

0

Remorqueur, navire logistique,

4

5

1

1

2

4

1

2

0

6

0

7

4

3

Navire marchand

31

38

64

24

11

11

24

23

32

51

84

18

61

82

Recherche

2

0

2

0

0

0

0

0

2

0

0

0

 

1

Pêche

0

0

0

0

0

0

2

1

3

5

0

16

14

4

Total, transit officiel

41

46

71

31

18

19

27

27

37

64

85

43

79

97

Volume en transit, Mt

0,8

1,3

1,2

0,3

0,1

0,2

0,2

0,49

0,7

1,28

2,03

0,04

2,1

3,07

Volume transporté total, Mt

3,3

3,8

3,9

4,0

5,4

7,3

10,7

20,2

31,5

33

34,9

34

36,2

37,9

Note : Le volume transporté correspond à l’ensemble des marchandises en circulation, dont le trafic de destination vers Mourmansk.

Source: CHNL, données compilées par les auteurs.

 

 

 

 

Fig. 4. Croissance du volume de transit et transporté en millions de tonnes

Si on cherche à analyser le trafic de transit de façon plus fine, le tableau dynamique mis en ligne par le CHNL permet d’avoir une idée assez nette des mouvements des navires en transit (CHNL, 2024c). L’accroissement de 20% du trafic de transit entre 2023 (79 navires) et 2024 (91 navires) est dû à l’augmentation du nombre de navires marchands en transit, vracs solides comme liquides (Humpert, 2024a).

Selon les derniers chiffres publiés par le CHNL (au 30 octobre 2024 puis 28 novembre 2024), la Russie et la Chine représentent 99,4 % de tous les voyages de transit, ce qui souligne le partenariat stratégique croissant entre les deux pays dans la région. Le trafic direct entre les ports russes pacifique et Atlantique Nord / Baltique est marginal, seulement 0,6% du trafic total. La majeure partie du trafic de marchandises provient du transport de pétrole brut, de minerai de fer et de charbon et dans une moindre mesure du conteneur en provenance de Russie (le transport de GNL vers l’Europe ou la Chine n’est pas compté dans le transport de transit mais compte pour 55% dans le volume du transit de destination ; voir infra). L’activité de la Russie est l’un des principaux moteurs de la croissance du transport maritime dans l’Arctique. 95,6% du volume de marchandises va de la Russie vers la Chine. La part du pétrole brut dans le flux de marchandises est d’environ 62%, soit 1,89 Mt, et 37%, soit 1,13 Mt, sont des cargaisons sèches en vrac ou colis lourds. La part des marchandises conteneurisées est d’environ 3,4%, soit 180 300 t, un faible volume. Sur les 97 voyages de transit, 34 se sont déroulés de la Russie vers la Chine, 27 autres de la Chine vers la Russie, les 36 voyages restants ont eu lieu entre 2 ports russes (dont 12 vers l’est et 22 vers l’ouest fin octobre). Cela fait un total de 47 voyages vers l’est et 50 vers l’ouest. 18 voyages de transit de la Russie vers la Chine en pétrole brut ont été enregistrés. 14 au départ de Mourmansk pour des ports chinois, trois de Primorsk (mer Baltique) et un du terminal de Prirazlomnaya en mer de Petchora, à l’ouest du détroit de Kara. Tous les tankers possédaient une classe glace faible[9]. Tous ces transits ont été effectués entre le 4 juillet et le 20 octobre. 9 voyages de transit de la Russie vers la Chine de vracs secs pour un volume total de 877 000 t ont été notés. 3 voyages de Mourmansk avec du minerai de fer, 1 de Mourmansk et 3 d’Ust-Luga en mer Baltique avec du charbon et 2 de Saint-Pétersbourg avec de l’engrais. Une seule cargaison de GNL en transit sur la RMN est à reporter entre Vysotsk en mer Baltique et Tianjin en Chine. Onze porte-conteneurs ont assuré un transit entre la Russie et la Chine pour un total de 153 500 T. Les ports desservis étaient Saint-Pétersbourg et Mourmansk. Seulement 3 d’entre eux ont assuré un aller-retour, les autres n’ont fait qu’un transit de la Chine vers la Russie. Le volume importé de la Chine vers la Russie (80 400 t) est plus important que de la Russie vers la Chine (68 000 t). La Chine a redoublé ses efforts en matière de transport de conteneurs dans l’Arctique en envoyant des porte-conteneurs plus gros. Les entreprises asiatiques jouent un rôle de premier plan. La compagnie maritime chinoise COSCO Shipping Specialized Carriers a réalisé 23 voyages pendant 4 années mais la compagnie a suspendu ses rotations à partir de 2022 par crainte des sanctions américaines. C’est dorénavant une autre compagnie chinoise, Yangpu NewNew Shipping Company, qui assure le trafic de transit entre les ports chinois et les ports russes. En 2023, l’armement chinois a entrepris des transits réguliers avec de petits porte-conteneurs (1 600 à 2 700 EVP). A l’issue de la saison, elle a annoncé son intention de développer des services réguliers estivaux (juillet à septembre) à travers la RMN. Cet été, l’opérateur chinois a dépêché en particulier 2 navires Panamax d’une capacité de 4 363 EVP, le NewNew Panda et le Flying Fish 1. Contrairement au Flying Fish 1 qui a une faible classification glace (1D), le NewNew Panda n’en possède aucune. Le navire devient ainsi le plus grand porte-conteneurs conventionnel à faire la traversée de l’Arctique (Humpert, 2024c). Enfin, il faut noter que 2 navires de transport de colis lourds de la compagnie singapourienne Red Box, l’Audax et le Pugnax, ont été les premiers à emprunter la RMN cet hiver puisqu’ils ont transporté des modules pour le projet Arctic LNG2 à Mourmansk en février 2024 (Chizhevsky, 2024).

Les chiffres du trafic maritime, quels qu’ils soient, semblent indiquer que la guerre en Ukraine n’entame pas cette croissance de façon significative, même sous l’effet des sanctions occidentales, l’essentiel du trafic étant assuré par des entreprises russes ou chinoises (Baudu & Lasserre, 2023). Car, fait particulier depuis cet été, les sanctions imposées notamment par les Etats-Unis[10] (Ofac, 2024 ; Bloomberg, 2024) et ciblées sur le projet Arctic LNG2 ont fait apparaître une flotte sombre (Dark Fleet) de tankers LNG (Humpert, 2024d). Privé d’une flotte de 6 tankers Arc7 LNG dédiée pourtant construite et achevée par le chantier sud-coréen Ocean Hanwha[11], Novatek n’est pas en mesure d’exporter de façon pérenne la production de son 1er train mis en service en décembre 2023. Seulement 8 cargaisons (0,46 Mt) ont été chargées à bord de méthaniers de la Dark Fleet depuis le début du mois d’août 2024. Le projet Arctic LNG2 n’a pas réussi à trouver d’acheteurs pour son GNL, toutes les cargaisons restant à bord d’un certain nombre de méthaniers et sur les deux unités de stockage flottantes (FSU)[12] Saam à Ura Guba dans la région de Mourmansk et Koryak dans la baie de Bechevinskaya dans le territoire du Kamtchatka, également soumises à des sanctions américaines (Neftegaz, 2023). La principale question est désormais de savoir comment Arctic LNG2 pourra construire sa logistique en hiver sans navires de la classe Arc7 (Hermann, Lin, Lebel et Kovalenko, 2022). Plus d’un million de mètres cubes de GNL restent non livrés.

La raison de cet arrêt est double. D’une part, plusieurs acheteurs ne sont pas disposés à acheter du GNL russe sanctionné, au risque de sanctions secondaires, et d’autre part, le manque de tankers capables de naviguer dans les glaces contraint sévèrement les possibilités de livrer le gaz aux acheteurs qui ne craignent pas les sanctions. L’Union européenne a également adopté une interdiction d’importation de charbon russe (depuis août 2022), ainsi que les importations par voies maritimes de pétrole en provenance de Russie (depuis le 5 décembre 2022 pour le pétrole brut et le 5 février 2023 pour les produits pétroliers raffinés), soit la quasi-totalité du pétrole exportée par la Russie vers les pays de l’UE. Lors de l’adoption du 14e paquet de sanctions UE, une interdiction du transbordement de GNL russe dans des terminaux européens pour réexportation vers des pays tiers a été mise en place (MEAE, 2024). Mais ici encore, la plupart des exportations sont dirigées vers les pays asiatiques et n’affecteront pas le volume du trafic de destination. Le transbordement temporaire de GNL de navire à navire au mouillage réduira le nombre de voyages dans la catégorie de transport de destination et augmenteront en conséquence le nombre de voyages enregistrés comme voyages intérieurs sur la RMN.

Bien que la période favorable pour le transit en 2024 ait été beaucoup plus courte que d’habitude en raison des conditions de glace difficiles dans la partie orientale du RMN (mer des Tchouktches), bon nombre de ces navires ont néanmoins reçu une autorisation de transit de l’Administration de la NSR russe, à l’exception des tankers LNG de la Dark Fleet. On peut se poser la question de la pertinence de laisser ainsi transiter des navires sans classe de glace suffisante à cette période de l’année, car cela présente des risques beaucoup plus grand pour la sûreté de ces navires, peu adaptés à des conditions de glace possiblement plus sévère selon les aléas des courants et des vents. Des épisodes d’embâcle rapide se sont déjà produits dans le passé en automne dans l’Est de la RMN, en 2021 et en 2024 notamment. Les derniers navires à emprunter la RMN à destination du port d’Utrenny (Arctic LNG2) sont les navires de transports de colis lourds Ocean 28, Nan Feng Zhi Xing et Hunter Star (Staalesen, 2024). Le Hunter Star, sans classe Glace est arrivé à quai le 9 novembre : un signe clair que le maintien du flux de produits pétroliers et gaziers vers la Chine l’emporte désormais sur les considérations de sécurité dans le transport maritime dans l’Arctique, notamment quand les autorités russes autorisent le transit de tankers LNG sans classe Glace sous sanctions (Longley, 2024).

 

Conclusion

L’analyse du trafic maritime arctique montre que celui-ci est largement alimenté par le trafic de destination, lié à l’exploitation croissante des ressources d’hydrocarbures et de minerais et à la desserte des ports russes. Même si le trafic de transit est appelé à se développer grâce à la volonté du partenariat sino-russe, on est encore très loin des flux rencontrés sur les routes classiques qui empruntent le canal de Suez ou de celui de Panama. Dans son rapport 2024 sur le transport maritime, le Comité des Nations Unis sur le Commerce et le Développement (UNCTAD, 2024) souligne la vulnérabilité des points d’étranglement maritimes stratégiques, tels que le canal de Suez, le canal de Panama et la mer Rouge, qu’ils deviennent de plus en plus vulnérables aux perturbations causées par le changement climatique, les conflits géopolitiques et l’instabilité régionale (Schuler, 2024). C’est la rhétorique reprise à chaque fois par la Russie pour promouvoir la RMN, que ce soit au moment de l’échouement du porte-conteneur Ever Given dans le canal de Suez en mars 2021 ou à l’occasion des restrictions de navigation en mer Rouge depuis les premières attaques des rebelles houthis en décembre 2023 (Thornber et Lee, 2024).

Or, les armateurs du trafic juste à temps préfèrent toujours se rallonger d’une dizaine de jours supplémentaires en passant par le cap de Bonne Espérance plutôt que de tenter une route arctique. Malgré un déclin réel de la banquise au nord de la Sibérie, la Route Maritime du Nord demeure peu attractive. Parmi les facteurs qui réduisent l’attractivité du passage canadien, mentionnons de plus les prévisions d’un risque croissant de chenaux partiellement obstrués par de la glace pluriannuelle pour les prochaines années; l’absence de promotion du PNO par le gouvernement canadien, par opposition à une position très proactive en Russie; et un niveau d’équipement plus faible que le long de la RMN, qui affiche des ports pouvant accueillir des navires en cas de dommages, et un appui à la navigation grâce aux brise-glaces. Le Canada ne compte que 9 brise-glaces capables de naviguer dans l’Arctique, par opposition aux 5 brise-glaces nucléaires et aux 37 brise-glaces diesels de la Russie.

Cependant, des études très sérieuses démontrent que le réchauffement climatique devrait libérer en été la route la plus directe qui passe par le pôle Nord avant 2050 (Zhao, Li, et Zhang, 2024 ; Mahmoud, Roushdi et Aboelkhear, 2024). Il est à craindre pour l’environnement que cette route puisse devenir un jour prochain une route alternative à celle de Suez. Que ce trafic soit de destinations ou de transit, le nombre croissant de navires qui empruntent la RMN, quelle que soit la saison, augmente significativement le risque maritime, surtout si les autorités russes font preuve de manque de rigueur dans l’application de leur propres réglementions.

Le trafic de transit, longtemps présenté dans les médias comme une activité promise à une expansion rapide du fait de routes plus courtes entre Atlantique et Pacifique, demeure à ce jour encore fort réduit. Le transport maritime de transit international continuera à progresser très lentement. Mais actuellement et probablement dans un avenir proche, la Russie se concentre d’abord sur ses propres projets de développement énergétique et minier dans l’Arctique.

 

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[1] Un transpondeur AIS est une balise qui émet la position du navire, son itinéraire et les informations de voyage associées comme son port de destination. Utilisant une fréquence d’onde directe VHF, les informations du navire sont captées par les stations côtières quand il est en portée (T-AIS) ou par des satellites spécialisés à orbites basses (S-AIS) en haute mer. Les informations de voyage sont à l’initiative du navire et sont parfois volontairement erronées pour ne pas connaître la destination finale du navire par exemple.

[2] Une dizaine d’opérateurs tels que Orbcomm, ExactEarth, Spire, Aistech Space, Tekever, Kleos Space, Kinéis ou encore Unseenlabs déploient leurs propres constellations de nanosatellites avec des charges S-AIS.

[3] Le passage du Nord-Est comprend le tronçon de la RMN auquel on rajoute le transit en mer de Barents pour rejoindre l’Atlantique Nord.

[4] Yamal LNG exploite une usine de liquéfaction de gaz naturel de 17,4 Mt par an, composée de 3 trains de GNL de 5,5 Mt par an chacun et d’un train de GNL de 900 000 t par an, utilisant les ressources en hydrocarbures du champ Sud-Tambeyskoye dans l’Arctique russe.

[5] Pour le brut en provenance de la mer de Petchora à l’ouest de la Nouvelle Zemble, les exportations du terminal de Varandey (12 Mt d’hydrocarbure par an) et de la plate-forme Prirazlomnaya (5 Mt/an), sont dirigées vers 2 pétroliers stockeurs de 300 000 t (FPSO), l’Umba et le Kola, mouillés dans la baie de Kola, près du centre-ville de Mourmansk. Le volume n’est pas compté dans les transits de destination puisqu’ils vont d’un port russe à un autre port russe.

[6] Nornikel a l’intention de doubler le transport de marchandises le long de la RMN de 1,6 à 3 Mt d’ici 2028-2030 (Neftegaz, 2024a).

[7] Contactée en novembre 2024, l’entreprise a refusé de commenter ses activités.

[8] Chiffre en 2023. A la suite des attaques des rebelles houthis en mer Rouge, le trafic par le canal de Suez a diminué de moitié en 2024.

[9] La grande majorité des tankers ne dépasse pas la classe de glace 1C, soit la capacité à progresser dans de la banquise fine de 1ère année.

[10] Le Département d’État et le Département du Trésor des États-Unis ont ciblé jusqu’alors près de 400 personnes et entités en Russie et hors de ses frontières (U.S. Department of the Treasury, 2024).

[11] En raison des sanctions occidentales, le transfert des méthaniers Arc7 déjà construits en Corée du Sud a été bloqué. La construction des tankers Arc7 LNG à Zvezda sous licence SHI est considérablement retardée, même s’il est possible que les 2 premiers navires puissent être livrés fin 2024 et début 2025. Novatek pourrait réactiver le transbordement de navire à navire (STS) au mouillage aménagé de l’île de Kildin (Neftegaz, 2024b), comme il l’avait fait jusqu’en 2020 au mouillage du port de Honningsvåg, sur la côte nord-ouest de la Norvège (Neftegaz, 2018).

[12] Chaque FSU (floating storage unit) a une capacité de 360 000m3 – soit l’équivalent d’environ 2 cargaisons de tankers Arc7 LNG (Humpert, 2024b).

La République islamique d’Iran au pourtour du détroit d’Ormuz : enjeux sécuritaires et stratégies navales

Owen Berthevas

Regards géopolitiques v10n4, 2024

Owen Berthevas est analyste-cartographe indépendant. Diplômé d’un Master en Géopolitique à l’Université de Reims Champagne-Ardenne, il se passionne pour l’étude des relations entre espace et pouvoir. Après ses études, il fonde « Horizons Stratégiques », une entreprise spécialisée dans la cartographie et l’analyse géopolitique. Son ambition :  transmettre un savoir-faire et exploiter la puissance des cartes pour décrypter les dynamiques géopolitiques et stratégiques.

Courriel : oberthev@gmail.com

Cet article a été publié par Diploweb le 21 avril 2024, https://www.diploweb.com/La-Republique-islamique-d-Iran-au-pourtour-du-detroit-d-Ormuz-enjeux-securitaires-et-strategies.html, il apparait ici dans le cadre de l’accord de partenariat CQEG – Diploweb.

Résumé : Depuis 2016, la posture navale adoptée par la République islamique d’Iran dans les eaux du Golfe Persique est passée d’une stratégie historiquement défensive à une posture pleinement offensive. Cette nouvelle stratégie se caractérise par un développement conséquent des composantes navales, tant sur le plan matériel que doctrinal. L’Iran s’affirme comme un acteur enclin à entraver la circulation maritime dans le détroit d’Ormuz, porte d’entrée sur le Golfe, porte de sortie vers l’Océan Indien et le reste du monde. Pour renforcer son emprise navale sur la région, le littoral iranien s’est militarisé dans le but de soutenir les manœuvres navales, parfois conjointes à des alliés d’envergure. Pour faire face à la supériorité navale américaine dans les eaux du Golfe, la République islamique d’Iran a recours à une stratégie asymétrique et utilise des moyens non conventionnels.

Mots-clés : Iran, Golfe Persique, Bandar Abbas, détroit d’Ormuz, stratégie navale, asymétrie

Summary : Since 2016, the naval posture adopted by the Islamic Republic of Iran in the waters of the Persian Gulf has moved from a historically defensive strategy to a fully offensive posture. This new strategy is characterized by the significant development of naval components, both in terms of equipment and doctrine. Iran is asserting itself as an actor inclined to hinder maritime traffic in the Strait of Hormuz, the gateway to the Gulf and the exit gateway to the Indian Ocean and the rest of the world. To strengthen its naval hold on the region, Iran’s coastline has been militarized to support naval maneuvers, sometimes in conjunction with major allies. To counter American naval superiority in the waters of the Gulf, the Islamic Republic of Iran is resorting to an asymmetrical strategy and using unconventional means.

Keywords : Iran, Persian Gulf, Bandar Abbas, Strait of Ormuz, naval strategy, asymmetry.

Introduction

Depuis le 7 octobre 2023, date du retour du conflit israélo-palestinien avec ce qu’on appelle désormais « la guerre Israël-Hamas », le spectre de l’importance iranienne dans ce conflit n’a de cesse d’être exacerbé. En Occident, l’Iran est vu comme un acteur responsable de la déstabilisation actuelle au Proche-Orient. Il est reproché au régime iranien de financer des groupes armés pro-palestiniens, dont le Hamas fait partie. Plus récemment l’Iran s’inscrit directement en confrontation militaire avec le régime israélien. L’offensive iranienne du 13 mars 2024, à l’encontre d’Israël a été soutenue par le Hezbollah libanais et les rebelles yéménites houthis, tous deux soupçonnés d’être financés par le gouvernement iranien. En parallèle, de récentes attaques en mer Rouge, orchestrées par les Houthis et visant à paralyser le trafic maritime mondial, sont venus mettre les gouvernements occidentaux en alerte. Un nouveau théâtre d’opération s’est ouvert, détournant l’attention, du moins médiatique, du conflit russo-ukrainien. Ces évènements ont provoqué l’intervention militaire coordonnée des armées américaines et britanniques en mer Rouge pour, selon elles, garantir la sécurité du commerce internationale. Ce contexte d’instabilité régionale est renforcé par la stratégie iranienne de régionalisation des conflits et de soutien tacite aux entités chiites alliées. Pour autant, bien que le régime ne soit pas officiellement impliqué, l’Iran œuvre à la réhabilitation de ses forces armées en vue d’anticiper une potentielle confrontation avec ses rivaux. Confrontation pour laquelle, les éléments nécessaires à son déclenchement n’ont jamais été aussi près d’être réunit.

Pour comprendre la posture qu’adopte la République islamique d’Iran, à l’aune du conflit entre Israël et le Hamas, il est important de remonter dans les années 1980 et de suivre les évolutions de la pensée stratégique du régime. Le Golfe Persique et le droit d’Ormuz se sont avérés être des éléments charnières dans la doctrine stratégique iranienne. Nous nous concentrerons ici plus précisément sur les composantes navales du régime iranien, conscient de l’importance des espaces maritimes dans les conflits dans lesquels l’Iran est susceptible d’être engagé. D’autant plus que les agissements Houthis en mer Rouge disposent de similitudes notables avec les manœuvres iraniennes au pourtour du détroit d’Ormuz depuis 1980.

Le détroit d’Ormuz est un véritable goulet d’étranglement large de 55 kilomètres. Au même titre que le détroit de Bab-el-Mandeb, il est un espace de forte concentration de flux de marchandises. Près de 90% du pétrole produit dans le Golfe, soit entre 20 et 30% du total mondial (Paglia, 2021), quitte la région sur des tankers par ce haut lieu (Brunet et al, 1993) de la mondialisation. Les articles 38 et 39 de la Convention des Nations unies sur le droit de la mer (CNUDM), confèrent aux navires internationaux le droit de traverser, sans entrave, le détroit d’Ormuz. Des couloirs de navigation sont érigés à travers les eaux territoriales iraniennes et omanaises. Toutefois, la République islamique d’Iran n’a pas ratifié la CNUDM. Le régime iranien se réserve le droit d’ignorer ces règles et d’envisager une fermeture complète du détroit d’Ormuz. Mohammad Reza Rahimi, alors vice-président iranien, déclare le 27 décembre 2011 que « si le pétrole iranien est mis sous sanctions, alors pas une goutte de pétrole ne passera par le détroit d’Ormuz ». Cette déclaration s’inscrit telle une réponse à l’intensification des sanctions internationales allant à l’encontre de la République islamique depuis sa proclamation en 1979.

Le tournant historique et stratégique : la guerre Iran-Irak (1980-1988)

La menace d’une fermeture du détroit d’Ormuz s’inscrit tel un outil dissuasif pour l’Iran. La posture navale iranienne dans le Golfe est, depuis la Révolution islamique, en perpétuelle reconfiguration. Toutefois, la dissuasion reste une caractéristique historiquement charnière dans la doctrine navale du régime. Ali Bagheri Dolatabadi et Mehran Kamrava, respectivement chercheurs iranien et qatari se sont focalisé sur cette évolution stratégique. Leurs travaux permettent de souligner que la République islamique d’Iran a adopté au lendemain du conflit avec l’Irak une posture navale dite « défensive », avant d’adopter au début des années 2000 une stratégie alternative « défensive – offensive » et d’entamer depuis le milieu des années 2010 une stratégie pleinement « offensive » (Bagheri Dolatabadi  et Kamrava, 2022).

Dès septembre 1980, la naissante République islamique fait face à l’invasion de son voisin, l’Irak. Saddam Hussein, alors à la tête du régime irakien, souhaite se prémunir de toutes potentielles révoltes populaires similaires à celles survenues en Iran entre 1978 et 1979. En parallèle, il souhaite endosser le rôle d’hégémon dans les eaux du Golfe Persique, assuré par l’Iran, depuis le départ de l’armée britannique. Le conflit armé s’étend depuis la terre, dans les eaux du Golfe. L’Irak entreprend des manœuvres militaires en direction d’infrastructures pétrolières iraniennes. En réponse, Hachemi Rafsandjani, alors président iranien, fait part de la volonté iranien de paralyser le trafic maritime pétrolier dans le Golfe (Encyclopédie Universalis, nd), depuis le détroit d’Ormuz. Le Koweït, allié de l’Irak et inquiet pour ses exportations pétroliers, lance un appel à l’aide international en 1987, auquel les États-Unis répondent. Ces derniers lancent l’opération Earnest Will. Elle vise à offrir aux pétroliers koweïtiens une escorte navale. S’ensuit de nombreux évènements, impliquant tour à tour les Gardiens de la Révolution iranienne en charge de la sécurité au large du détroit d’Ormuz et la marine américaine. L’US Navy inflige à la marine iranienne, des pertes matérielles considérables mais au-delà de l’aspect matériel, l’issu de ce conflit marque un tournant dans la configuration stratégique iranienne en mer.

En 1988, l’Iran est militairement, économiquement et socialement affaibli. Le gouvernement, soucieux de protéger les intérêts de la République islamique entame un examen complet et une révision de sa stratégie militaire navale (Bagheri Dolatabadi et Kamrava, 2022). Cette période de transition est marquée par l’adoption d’une posture avant tout défensive. L’objectif étant d’éviter toute potentielle confrontation avec les États arabes voisins le temps de reconstruire l’arsenal militaire défait après le conflit contre l’Irak. Jusqu’au début des années 2000, l’Iran ne dispose pas de moyens militaires à la hauteur de ses ambitions. Le régime laisse planer le doute quant à l’efficacité et l’effectivité de ses forces militaires, dans le but de décourager tout potentiel adversaire d’entreprendre des manœuvres offensives, à l’encontre de la République islamique.

Le 29 janvier 2002, George W. Bush, dans son discours sur l’état de l’Union inclut l’Iran, au même titre que l’Irak et la Corée du Nord, dans « l’axe du mal » (Bush, 2002). Accusé de soutenir le terrorisme au lendemain des attentats du World Trade Center, la République islamique est témoin des invasions américaines successives de l’Afghanistan en 2001 et de l’Irak en 2003. L’US Navy renforce, en parallèle, sa présence dans le Golfe Persique en vue de mener une potentielle attaque depuis la mer. L’omniprésence américaine encourage les dirigeants iraniens à revoir leur doctrine auparavant uniquement défensive et dissuasive. L’Iran développe alors ses capacités offensives afin de rendre toute attaque éventuelle contre le régime, prohibitive pour l’adversaire (Bagheri Dolatabadi et Kamrava, 2022). Pour se faire, les deux forces armées navales iraniennes voient leurs effectifs renforcés. La coopération entre la Marine de la République islamique (IRIN) et la Marine du Corps des Gardiens de la révolution (IRGCN) est retravaillée et leurs moyens sont accrus. En 2007, le gouvernement iranien redéfinit les zones de responsabilité de ses deux marines, en des districts navals. Les opérations stratégiques menées dans le Golfe Persique sont alors confiées aux Gardiens de la révolution alors que celles en haute mer sont du ressort de la Marine régulière. Le quartier général de l’IRIN est installé à Bandar Abbas, ville portuaire d’une importance capitale dans la reconfiguration stratégique iranienne dans le Golfe. L’Iran a en parallèle œuvrer à la militarisation de son littoral, depuis la côte mais aussi depuis les nombreuses îles sous contrôle du régime, dans les eaux du Golfe. L’instauration d’une stratégie dite « défensive – offensive » est toujours fondée sur le principe de dissuasion, mais elle permet au régime iranien d’allier acte et discours. Les forces navales iraniennes sont enclin à mener des actions de déstabilisation capables de surprendre l’ennemi au pourtour du détroit d’Ormuz.

Une nouvelle doctrine stratégique dite « offensive »

Ali Khamenei, Guide suprême de la Révolution iranien depuis 1989, déclare en 2016 qu’afin « de sécuriser, la nation, le pays et l’avenir, en plus de la capacité défensive, la puissance offensive doit être accrue »[1]. Progressivement, l’aspect offensif prend le dessus sur le caractère défensif. Le retrait américain de l’Accord sur le nucléaire iranien en 2018, conforme le régime des mollahs dans l’adoption de cette nouvelle philosophie stratégique.

Les composantes navales occupent un rôle central dans cette reconfiguration. La modernisation des forces maritimes opérée dès 2016, témoigne d’une ambition croissante d’assoir l’emprise iranienne au pourtour du détroit d’Ormuz et dans l’ensemble du Golfe Persique. Cette position est érigée à l’encontre de la politique étrangère des États-Unis et de la présence de la Ve flotte américaine stationnée à Manama depuis 1995. Toutefois, l’objectif pour Téhéran n’est pas de lutter pour la suprématie dans les eaux du Golfe, mais bien de contrecarrer celle des États-Unis à bas coût (Samaan, 2018). Cette doctrine a été plus conçue pour défier ce que les autorités iraniennes perçoivent comme les ambitions hégémoniques de Washington, que pour s’opposer aux rivaux régionaux (Therme, 2022). La rhétorique stratégique évolue à la fin de la décennie 2010, l’Iran ne se contente plus de simplement répliquer à une potentielle attaque. Le régime affirme être prêt à entamer un conflit armé dès le moindre faux-pas adverse. La doctrine iranienne visant à sanctuariser le territoire, se base une nouvelle fois sur une forme rhétorique dissuasive.

En parallèle, l’Iran a poursuivi son réarmement militaire. L’objectif étant de faire concorder l’aspect rhétorique avec la réalité matérielle. Le régime s’est attelé à développer sa capacité en matière de missiles. Ce type d’armement permet d’atteindre des cibles relativement éloignées des côtes iraniennes en un temps record. Le caractère amovible des véhicules transportant les systèmes de lancement est aussi un réel atout en temps de guerre. Le renforcement de l’armée de l’air, vise aussi à renforcer les capacités navales offensives iraniennes et à soutenir une potentielle fermeture du détroit d’Ormuz.

Le développement d’une réponse asymétrique

En réponse à la présence américaine, l’Iran a développé une stratégie asymétrique. Comme au temps de la Guerre Froide, cette stratégie réside en la capacité à convaincre l’adversaire potentiel que le prix à payer pour remporter la victoire est disproportionné au regard des dommages qui lui seront infligés (Rodier, 2010). L’asymétrie est une stratégie utilisée par les puissances révisionnistes, qui consiste à agir dans la zone grise pour ne pas être tenu responsable[2]. Pour la République islamique d’Iran, l’asymétrie passe par le développement de moyens militaires non-conventionnels mais aussi par l’adoption de stratégies méticuleusement définies.

Dans un premier temps, le régime iranien a fréquemment recours à la stratégie du déni plausible. Cette dernière réside en la capacité pour l’Iran de mener des attaques sans qu’il soit possible, à court terme, de retracer avec précision l’origine (Blandin, 2023). Pour Benjamin Blandin, cette pratique s’inscrit dans « une guerre de l’ombre ». Le Corps des Gardiens de la Révolution (CGRI) dispose de nombreux bateaux, vifs et furtifs, capables de se dissimuler dans la masse d’embarcations au pourtour du détroit d’Ormuz et d’agir dans la zone grise. Le géographe français Philippe Boulanger définit, dans son ouvrage intitulé Géographie militaire et géostratégie, les zones grises comme « des zones de non-droit, d’absence ou de faiblesse de l’État sur tout le territoire national ou sur une partie » (Boulanger, 2015). Téhéran laisse au CGRI la possibilité d’opérer dans l’ombre, l’objectif étant de contrôler officieusement le pourtour du détroit. Cette stratégie du déni plausible est facilitée par la présence de nombreux bateaux de pêche et de commerce stationnés dans les ports iraniens. Le régime profite de la présence de ces multiples embarcations pour y dissimuler des infrastructures et des bâtiments militaires. Distinguer un fast boat militaire au milieu d’une foule d’embarcations via des images satellites, n’est pas chose aisée. Pour les Occidentaux, lors de potentiels incidents, il est difficile de trouver des preuves viables et de justifier des représailles. La géographie du littoral iranien est alors extrêmement précieuse pour l’Iran. La bonne exploitation du littoral est une caractéristique charnière de cette stratégie navale asymétrique.

Dans un second temps, la République islamique a développé une stratégie de déni d’accès. Elle fait référence aux capacités, généralement à longue portée, conçues pour empêcher un ennemi en progression de pénétrer une zone opérationnelle. Cette stratégie est complémentaire avec le déni de zone qui réfère aux capacités généralement de courte portée, conçues non pas pour empêcher l’ennemi d’entrer, mais pour limiter sa liberté d’action dans la zone opérationnelle (US Department of Defense , 2012). Ce type de stratégie est une nouvelle fois issue de la Guerre froide. Présenté sous le prisme du contexte des conflits actuels, le déni d’accès est avant tout, la défense d’un territoire face à un envahisseur. En l’occurrence ici, l’Iran a érigé cette stratégie en réponse à la présence américaine dans le Golfe. Téhéran souhaite rendre l’accès à son espace maritime extrêmement risqué pour ses adversaires. Cette stratégie reste avant tout dissuasive (Lagrange, 2016) mais elle s’inscrit pleinement dans la logique de guerre asymétrique menée par la République islamique.

Afin de mettre en place ces stratégies, l’Iran s’est renforcé sur le plan technologique et militaire. Le régime dispose d’un arsenal de missiles de tous types, enclin à soutenir les manœuvres maritimes et contribuant directement à la dissuasion globale. L’Iran dispose notamment de missiles balistiques ayant une portée plus vaste que celle d’un missile tactique de croisière. Théoriquement, la capacité balistique iranien est jugée suffisante pour atteindre toutes les bases américaines dans la région (Razoux, 2022). Le gouvernement iranien, conscient du caractère dissuasif de ses missiles, met l’accent sur la médiatisation de ses progrès technologiques en la matière. Les exercices militaires dans le Golfe sont aussi fréquemment relayés par la presse nationale. L’aspect psychologique est central dans la doctrine iranienne.

Bandar Abbas, une ville portuaire d’importance capitale

La ville portuaire de Bandar Abbas est située sur les rives du Golfe Persique, au Nord du détroit d’Ormuz. Le port de Shahid Bahonar abrite la principale base navale iranienne. Cette dernière est pour l’Iran, le garant de la sécurité et du trafic maritime dans le détroit. L’ayatollah Khamenei souligne en juillet 2011, lors d’une visite de la base navale de Bandar Abbas, que « les forces navales de l’armée et du Corps des Gardiens de la Révolution Islamique sont le symbole de l’autorité de la nation iranienne, dans la défense des intérêts de notre pays dans le Golfe Persique et la mer d’Oman  (Leader.ir, 2011)». Le CGRI a déplacé en juillet 2010, l’ensemble de son quartier général de la banlieue de Téhéran à Bandar Abbas afin de faciliter le contrôle opérationnel des forces (Nadimi, 2020). Toutefois, la situation géographique de la ville fait que la marine iranienne y ait également installée son quartier général. Bandar Abbas étant situé à la jonction entre les eaux du Golfe Persique, sous responsabilité de l’IRGCN, et la haute mer placée sous l’égide de la marine régulière. Les deux forces armées sont amenées à cohabiter et le port de Shahid Bahonar est à l’image de la structure militaire bicéphale du pays. Il est lui-même divisé en deux parties distinctes comme nous le montre l’image satellite ci-dessous. L’IRIN et l’IRGCN disposent d’installations respectivement disposées à l’est et à l’ouest de l’entrée du port. Le nord est quant à lui réservé aux activités civiles, mais la proximité avec les infrastructures militaires est notable. Cette disposition s’inscrit pleinement dans la stratégie de déni plausible mise en place par le gouvernement iranien et développée précédemment.

Fig. 1 : La division géographique du port de Bandar Abbas

Sources : Google Earth – OpenStreetMap – Preligens / Réalisation : Owen BERTHEVAS

Les technologies d’ISR (Intelligence, Surveillance and Reconnaissance)[3] permettent, partiellement, aux rivaux de l’Iran de détecter, au sein de ces infrastructures portuaires, les différents bâtiments de guerres opérationnels ou en construction, amenés à manœuvrer dans les eaux du Golfe Persique. La lecture d’articles publiés par la presse locale, est aussi une méthode permettent de dresser un inventaire plus ou moins précis de l’arsenal militaire iranien. À titre d’exemple, en 2019, les autorités iraniennes ont organisé une cérémonie médiatisée, depuis Bandar Abbas, pour présenter leur nouvelle gamme de sous-marins, le « Fateh » (Lagneau, 2019). Téhéran fait de la production nationale de son arsenal une priorité. Le ministère de la Défense iranien dispose notamment d’une « Organisation des Industries de la Marine » entièrement nationalisée et l’une de ses entreprises phare de conception navale, Shahid Darvishi, est implantée à Bandar Abbas. Cette ville portuaire est hautement stratégique pour l’Iran mais aussi pour ses potentiels rivaux. La forte concentration d’équipements et d’infrastructures militaires dans la ville reste un facteur de vulnérabilité.

Bandar Abbas joue aussi un rôle stratégique dans l’économie de la région. Les infrastructures aéroportuaires permettent une insertion directe dans le commerce international. De nombreux pétroliers accostent chaque jour dans le port en eaux profondes de Shahid Rajea et dans le port pétrolier de Foulad Jetty. La raffinerie inaugurée en 1996, à proximité de ce dernier, place Bandar Abbas au cœur du dispositif d’exportations maritimes de l’Iran (Michelis, 2019). La carte ci-dessous met en avant la connexion entre l’hinterland (arrière-pays) et Bandar Abbas. De nombreuses voies de communication, dont une voie chemin de fer, permettent la connexion vers le reste du pays mais aussi vers l’Europe et l’Asie. L’Iran est, en parallèle, au cœur du projet chinois des nouvelles routes de la soie. Cette initiative vise à faciliter les liaisons commerciales entre la Chine et l’Europe. Pour se faire, Pékin participe activement à la rénovation et la modernisation des ports de Bouchehr et Bandar Abbas ce qui contribue grandement au dynamisme économique du littoral iranien.

Fig. 2. Bandar Abbas, verrou stratégique et commercial pour l’Iran

Sources : Atlas des pays du Golfe – Google Earth – Google Maps – Middle East Institute – OpenStreetMap / Réalisation : Owen BERTHEVAS

Bandar Abbas dispose donc d’un double intérêt stratégique pour le gouvernement iranien. D’un côté, sur le plan militaire, cette ville portuaire s’affirme comme une base arrière stratégique à proximité directe du détroit d’Ormuz. Le présence de nombreuses infrastructures et bâtiments militaires permet au régime d’assurer un certain contrôle sur cette zone. De l’autre côté, malgré les sanctions économiques, Bandar Abbas reste une ville insérée à la mondialisation. Les flux maritimes mondiaux et régionaux lui confèrent un caractère économique et commercial stratégique.

La stratégie iranienne à l’origine d’une reconfiguration de l’ordre géostratégique régional ?

La stratégie navale iranienne repose sur un fort ancrage territorial depuis le littoral. Ce dernier dispose d’une multitude d’avantages géographiques sur lesquels l’Iran s’est appuyé pour renforcer son emprise au pourtour du détroit d’Ormuz. La République islamique s’appuie aussi sur un certain nombre d’îles situées dans le Golfe. Trois d’entre-elles sont une source de tensions historiques avec les Émirats Arabes Unis (EAU). En effet, le statut des îles d’Abou Moussa, de Petite et Grande Tomb est sujet de controverse entre iraniens et émiratis. Le conflit remonte à 1971, date de la création des EAU. L’Iran, alors sous domination du shah envahi quelques jours avant la proclamation d’indépendance des EAU, ces trois îlots, dont la superficie ne dépasse pas les 10km2. Depuis ce jour, ces trois îles sont revendiquées par les EAU mais restées sous contrôle iranien. La présence de quelques ressources pétrolières justifie en partie cette occupation, mais c’est avant tout leur position géographique, qui confère à ces îlots, leur intérêt stratégique. Dans le cadre de sa nouvelle posture stratégique, l’Iran a largement renforcé sa présence militaire dans ces îles du Golfe Persique (Bagheri Dolatabadi et Kamrava, 2022). Au même titre que les îles de Qeshm, Hormuz ou encore Larak, ces îlots revendiqués par les EAU, constituent une ligne de défense avancée et militarisée. L’installation de missiles balistiques et tactiques sur ces territoires insulaires permettent à l’Iran d’élargir son champ d’action en matière de dissuasion.

Ces actions de constante militarisation de la région ne sont pas sans répercussions de l’autre côté du Golfe Persique. Les États du Conseil de Coopération du Golfe (CCG) œuvrent en conséquence, à la modernisation de leur arsenal militaire. Les marines des États du Golfe sont très longtemps restées cantonnées à un stade de développement embryonnaire par rapport aux forces aériennes et terrestres (Thievon, 2023). Selon Kévin Thievon, la composante navale fut historiquement délaissée par les pays du CCG puisque la présence de la Ve flotte américaine leur assurait une protection suffisante. Seulement, ces États ont cherché à se détacher progressivement du parapluie américain sous lequel ils se tenaient depuis la guerre Iran-Irak. Sous la présidence de Donald Trump, les États-Unis ont accru leur velléité protectionnisme en se retirant notamment d’Afghanistan. Cette tendance au retrait a encouragé les États du Golfe à développer leurs capacités à assurer, eux-mêmes, la sécurité dans leurs eaux territoriales. Pour se faire, depuis 2010, les États membres du CCG ont affecté des budgets croissants au domaine militaire. Par exemple, le Qatar a augmenté de près de 518% son budget militaire entre 2010 et 2021 pour atteindre un total d’environ 11,6 milliards de dollars. Cette tendance à l’augmentation est notable pour tous les pays de la côte ouest du Golfe Persique. Toutefois, la modernisation navale opérée depuis 2010, ne repose pas uniquement sur l’achat à outrance d’équipements dernier cri et sur l’augmentation du budget alloué à la marine. En effet, elle repose aussi sur la transformation de la philosophie navale en mettant l’accent sur l’amélioration du moral et la formation des marins à l’utilisation de technologies de pointe (Thievon, 2023).

Le retrait progressif américain et l’émergence, sur le plan naval, de l’Iran tel un acteur enclin à endosser le rôle de leader régional a poussé les États du CCG à moderniser leurs marines respectives. A titre d’exemple, l’Iran est le seul État de la région qui dispose de sous-marins capables d’opérer dans le Golfe. Les partenariats iraniens, avec la Russie et récemment la Chine contribuent à renforcer la posture militaire du régime. L’adhésion de l’Iran à l’Organisation de Coopération de Shangaï en septembre 2021 a facilité le rapprochement sino-iranien. Comme évoqué précédemment, la Chine joue un rôle clé dans la redynamisation économique du littoral en Iran. Sur le plan militaire, les deux pays ont, aux côtés de la Russie, réalisés des manœuvres navales conjointes dans l’Océan Indien en 2022. L’objectif affiché était de « renforcer la sécurité commune » (RFI, 2022).

 

Conclusion

Les considérations géostratégiques et commerciales sont, en mer Rouge, similaires à celles observables au pourtour du détroit d’Ormuz. Les Houthis font planer la menace de leurs actions sur le trafic maritime mondial à l’instar des multiples mises en gardes iraniennes de fermeture du détroit. Une fois de plus, il est possible de faire le parallèle entre ces deux situations.

Fig. 3. L’Iran, mainmise sur le détroit d’Ormuz ?

Sources : AFP – Diploweb – Google Maps – IFRI – Le Monde – Le Monde Diplomatique – Outre-Terre / Réalisation : Owen Berthevas

Pour ce qui est du gouvernement iranien, la tactique asymétrique adoptée vise à handicaper l’hégémonie apparente de la marine américaine dans le Golfe tout en anticipant l’implantation de navires étrangers et alliés des États-Unis dans la zone. L’éventualité d’un déploiement militaire dans le Golfe étant une option étudie depuis le 7 octobre 2023. En revanche, la marine iranienne s’est alors affirmée comme la plus enclin, sur le plan régional, à mener des opérations d’envergure dans la région. Ces actions sont renforcées et consolidées par des relations économiques, commerciales et militaires de plus en plus fortes avec la Chine. La République islamique d’Iran n’est donc bel et bien pas en mesure d’assurer le leadership dans l’immédiat, mais la stratégie navale appliquée dans le Golfe confère au régime une plus vaste marge de manœuvre sur le plan militaire. En une trentaine d’années, la République islamique d’Iran s’est, sur le plan naval, considérablement renforcée. L’arsenal militaire iranien est en constante modernisation. Il repose sur de forts partenariats stratégiques et l’objectif étant de répondre aux nouvelles attentes du régime, toujours plus ambitieuses.

Références

US Department of Defense (2012). “Joint Operational Access Concept”, 17 janvier.

Khameinei.ir (2016). « Le commandant en chef visite l’exposition de l’industrie et de la Défense et rencontre des responsables et des experts du ministère de la Défense », Khameinei.ir, 31 août.

Bagheri Dolatabadi, Ali ; Kamrava, Mehran, (2022). “Iran’s changing naval strategy in the Persian Gulf: motives and features”, British Journal of Middle Eastern Studies, 1(1), 131-148.

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[1] « Le commandant en chef visite l’exposition de l’industrie et de la Défense et rencontre des responsables et des experts du ministère de la Défense », Khameinei.ir, 31 août 2016

[2] Entretien réalisé avec Mathieu, un chercheur aigri et spécialiste des rivalités navales dans le Golfe Persique.

[3] Renseignement, Surveillance et Reconnaissance en français

Géopolitique et agrandissement portuaire à Québec

Mireille Bonin

boninmireille@gmail.com

vol 7 n1, 2021

Diplômée de l’Université d’Ottawa en droit, Mireille Bonin a été membre du Barreau du Québec pendant 20 ans. Elle s’est toujours impliquée dans ses différents milieux de vie. À la retraite depuis 2013, elle continue de chercher les multiples manières de faire reconnaître la valeur de la voix citoyenne.

Résumé

Le projet de terminal portuaire Laurentia représente un bel exemple de géopolitique locale. Ce projet suscite de vives oppositions au sein de la population des quartiers mitoyens alors que prend forme un bras de fer quant au bien-fondé de la construction de ce terminal, promu notamment par une société chinoise de Hongkong. Ces rivalités de pouvoir se cristallisent autour des impacts appréhendés pour la qualité de vie dans les quartiers voisins du terminal.

Mots-clés : Laurentia, port, Québec, aménagement, local, Hutchison Ports, Chine

Summary

The Laurentia port terminal project represents a fine example of local geopolitics. This project arouses strong opposition within the population of adjoining neighborhoods while a standoff is taking shape over the merits of the construction of this terminal, promoted in particular by a Chinese company from Hong Kong. These power rivalries crystallize around the anticipated impacts on the quality of life in the neighborhoods near the terminal.

Keywords : Laurentia, port, Québec, land planning, Hutchison Ports, China.


Il fut un temps où la géopolitique n’était pas un sujet d’intérêt local à Québec. Les conflits urbains se confinaient au rythme de l’aménagement du territoire d’une population vivant dans une ville moyenne, dans un pays peu peuplé, où notre voisin du Sud était le partenaire de référence avec qui échanger tant au niveau de nos valeurs que de notre commerce. Au point de l’oublier et de le prendre pour acquis. Avec les années, des conflits touchant à l’environnement, à la biodiversité, à la préservation du patrimoine, à la protection de la vie privée, à la santé publique, ont pris une dimension élargie pour atteindre le sens que nous accordons à la participation citoyenne comme vecteur d’évolution et d’amélioration de nos milieux de vie.

Naissance des conseils de quartiers

En 1993, quand le maire Jean-Paul L’Allier a mis sur pied les conseils de quartier, le but était de créer une interface entre les préoccupations partagées par des gens des différents quartiers et le conseil municipal. Ceci, en vue d’ajouter l’intelligence populaire au savoir de la Ville pour répondre adéquatement aux enjeux susceptibles d’avoir un impact social, économique et bien sûr politique. Il y tenait tellement que les conseils de quartiers ont été enchâssés dans la Charte de la Ville de Québec. Depuis lors, les autorités municipales n’ont eu d’autre choix que de les maintenir.  

Les sujets d’intérêt citoyen à cette époque étaient beaucoup reliés à la circulation automobile et à l’utilisation des rues des quartiers centraux pour servir de transit entre le lieu de travail des gens et leur domicile, alors que Sainte-Foy et Sillery étaient des banlieues! C’était un enjeu de sécurité publique pour protéger surtout les écoliers. À cette époque nous parlions de convertir les rues et les trottoirs en rues partagées et à enfouir les fils pour que les rues deviennent sécuritaires et plaisantes à vivre, qu’elles deviennent enfin des rues habitées, un concept européen introduit par un citoyen expert en environnement. Il a fallu attendre l’avènement d’une pandémie pour que ce concept prenne un sens pour les autorités municipales. Une attente sur des décennies parce que c’est au pas de fourmi que les dossiers citoyens avancent.

Le fleuve Saint-Laurent, patrimoine à intégrer aux milieux de vie 

Avant tout cela, dans les quartiers centraux, le fleuve Saint Laurent était devenu un interdit à Québec, une chasse gardée du Port de Québec. Il n’y avait que quelques citoyens visionnaires pour nous amener à voir ce plan d’eau magnifique comme un patrimoine social qui nous appartenait et que nous pouvions non seulement contempler, mais y mettre les pieds et même qui pouvait devenir un endroit de baignade, particulièrement au bassin Louise et à la baie de Beauport. Cela fait plus de 40 ans que ces citoyens militent pour que la population ait accès à l’eau du fleuve. Mais peu importe, car ce conflit a éduqué des générations de citoyens qui en sont venues à comprendre l’importance de la géographie à Québec, de son histoire, laquelle maintient toujours une certaine mentalité coloniale du XIXe siècle. Le bassin Louise est toujours interdit pour la baignade et l’intégrité de la baie de Beauport – legs du 400e anniversaire de Québec aux citoyens – est désormais à risque avec le projet d’agrandissement du port, qui a pris plusieurs formes au cours des années et est maintenant connu sous le nom de Projet Laurentia. 

La géopolitique et l’agrandissement du port de Québec

Cette nouvelle mouture de l’agrandissement du Port, celle de 2016, se retrouve donc à un moment de notre petite histoire à Québec où les membres issus des conseils de quartier représentent une force compétente, plus instruite, plus nombreuse et plus diversifiée depuis la fusion municipale de 2002.

Beaucoup de ces militants ont de l’expérience et réalisent l’importance de la géopolitique qui nous a rejoint très localement à Québec. C’est en suivant les ramifications de l’affaire Huawei, qui place le Canada entre deux empires et réduit son pouvoir d’agir, que cet enjeu international de l’affirmation chinoise nous a rejoint en regardant de plus près qui étaient les investisseurs du projet d’agrandissement Port de Québec. Quand l’Administration portuaire de Québec a annoncé en 2019 qu’elle venait de signer une entente tripartite avec l’entreprise ferroviaire du Canadien National et Hutchison Ports Holding (enregistrée à Hong Kong), nous avons découvert que Québec faisait désormais partie du portfolio international de la compagnie chinoise (voir figure 1) et nous avons réalisé que les autorités locales qui appuyaient le Port ne connaissaient pas plus que nous les conditions de l’entente.

Fig. 1. Le réseau international de terminaux portuaires de Hutchison

Source : d’après https://hutchisonports.com/ports/world/ Le port de Québec est déjà présenté comme faisant partie du réseau de Hutchison.

De plus, quand nous avons appris que la Loi sur la Sécurité nationale de Hong Kong devenait le symbole de la fin de la liberté dont les gens de Hong Kong ont pu bénéficier du temps de son régime britannique et du début du statut particulier de Hong Kong, revenu à la Chine, Hutchison Ports a retenu notre attention, avec une frontière entre Beijing et Hong Kong en voie de disparaître, et un statut d’autonomie de plus en plus virtuel.  Il est légitime de se poser la question des relations de cette compagnie avec le gouvernement chinois.

Bref, les gens des quartiers touchés par un agrandissement du port, avec l’ajout du transport de conteneurs, s’inquiètent maintenant de l’aggravation des risques à l’extérieur du périmètre portuaire qui les rejoindront dans leurs milieux de vie. Qui les protégera des nuisances du transport par camion et par train devant leur porte, du crime organisé présent dans le business du conteneur, d’accidents routiers de camions dont on ignore le contenu et la charge, de l’utilisation des boulevards urbains pour une industrie envahissante? Nous serons bien loin des nuisances de la circulation du seul transit urbain! 

Que nous reste-t-il de notre naïveté locale?

Le temps est limité pour éviter les impacts de cet agrandissement du port, tel que planifié dans ce projet Laurentia. Même le rapport provisoire de l’Agence d’évaluation d’impact du Canada, rendu public en novembre 2020, évalue ces impacts comme étant problématiques. Considérant que l’Agence n’a qu’un pouvoir consultatif et que c’est le Conseil des ministres à Ottawa qui décide, ceci nous amène à penser que le niveau de complexité d’un projet local prend des dimensions internationales.

Même notre géographie, qui nous élève au-dessus d’un fleuve majestueux, est, elle aussi, mise à contribution pour ce transport de conteneurs. Il faudra un remblaiement du fleuve sur 14 hectares, ériger des murs pour réduire le bruit, empiéter sur nos routes, passer sur les rails derrière nos portes pour satisfaire cette économie et structurer notre espace par des grues géantes.  

Bref, le projet de développement de ce terminal portuaire à Québec se décline clairement aussi en termes géopolitiques. Géopolitique des réseaux des entreprises chinoises ; géopolitique locale des impacts de l’aménagement du territoire de la communauté de Québec, tant il est vrai que ce projet suscite des craintes de la part des résidents concernés, et donc articule des enjeux de pouvoir sur ces territoires urbains.

Nous nous retrouvons dans une situation délicate pour répliquer à un projet qui implique l’avènement d’une autoroute maritime entre l’Asie et le Midwest américain. Notre introspection nous amène à quelques interrogations d’ordre social :

Avons-nous vraiment besoin de tous ces conteneurs pour nous procurer des biens de consommation et des gadgets proposés au meilleur prix juste pour faire tourner l’économie?

Qu’adviendra-t-il du rapport local que nous avions avec une administration portuaire qui devait avoir l’approbation du fédéral pour entretenir et développer ses infrastructures?

Qu’adviendra-t-il de nos paysages et de notre classification aux Villes du patrimoine mondial?