Bouddhisme et soft power en Thaïlande

Regards géopolitiques 12(3), 2026

Manuel Litalien et Andréanne Brunet Bélanger

Manuel Litalien est professeur agrégé (Nipissing University) et codirecteur de l’Observatoire des droits de la personne (ODP) (Université de Montréal). Ses recherches traitent des régimes providentiels, de l’activisme du bien-être, de la philanthropie, de l’économie morale, de diasporas, de la religion et des mouvements théologico-politiques transnationaux en Asie du Sud-Est. Il occupe un poste de professeur invité à l’Université Mahidol, en Thaïlande (2013- ).

Andréanne Brunet-Bélanger est chercheuse postdoctorale (Université Saint-Paul / Université Nipissing). Ses recherches portent sur les mouvements sociaux et l’activisme, tant juridiques que politiques, au sein de groupes historiquement marginalisés, notamment les communautés autochtones et les diasporas. Ses travaux récents explorent la philanthropie informelle et la maternité comme vecteurs d’engagement social et politique.

Résumé
Wang Huning (1993), en étudiant les écrits de Nye (1990) ainsi que l’influence de la Chine à l’étranger, avançait que la culture était l’une des principales sources du « soft power ». Dans le cas du pays du sourire, les exemples sont nombreux, notamment le bébé hippopotame Moo Deng, présenté comme ambassadeur culturel de la Thaïlande, ou encore la célèbre chanteuse Lisa Manobal, anciennement membre du groupe Blackpink, désignée comme un modèle du soft power. De plus, le Bureau du Conseil national de développement économique et social valorise ce terme dans son treizième plan national de développement économique et social (2023-2027). La culture est ainsi présentée comme moteur de promotion du pays. L’objectif est ici d’adopter cette approche afin d’aborder le rôle de la religion, particulièrement le bouddhisme, comme l’un des instruments à la disposition des autorités thaïlandaises pour renforcer leur visibilité sur la scène internationale. La récente visite au Bhoutan du roi Maha Vajiralongkorn Phra Vajiraklaochaoyuhua s’inscrit dans cette nouvelle forme de diplomatie dont l’objectif est de renforcer le capital politique et culturel du pays à l’étranger (Chachavalpongpun, 2024).

Mots-clés : soft power, bouddhisme, Thaïlande, diplomatie culturelle, diplomatie religieuse

Abstract
Wang Huning (1993), studying Nye’s (1990) writings and China’s international influence, argued that culture was one of the primary sources of “soft power.” In the case of the Land of Smiles, examples abound—from the baby hippopotamus Moo Deng presented as a cultural ambassador, to renowned singer Lisa Manobal, designated a model of soft power. Furthermore, the National Economic and Social Development Council promotes the concept in its 13th National Economic and Social Development Plan (2023–2027). Culture is thus presented as a driver of national promotion. This article examines the role of religion—particularly Buddhism—as one of the instruments available to Thai authorities for strengthening their visibility on the international stage. The recent visit to Bhutan by King Maha Vajiralongkorn Phra Vajiraklaochaoyuhua is emblematic of this new form of diplomacy aimed at reinforcing the country’s political and cultural capital abroad (Chachavalpongpun, 2024).

Keywords: soft power, Buddhism, Thailand, cultural diplomacy, religious diplomacy

Introduction

Comment aime-t-on se souvenir de la Thaïlande? Quelle est sa marque de commerce? Le pays évoque quelle émotion? La soie (Jim Thompson)? La danse (diplomatie de la danse thaïe) (Praditsilp et Pongsakornrungsilp, 2023)? La nourriture (gastro-diplomatie)? Les plages idylliques? Le sourire? L’accueil chaleureux? Sa vie nocturne? Sa médecine traditionnelle (massage)? Son système de santé moderne et universel? Ses contrastes? La boxe thaïe, par exemple, projette cette image d’une culture forte pouvant être associée à la sécurité nationale; cette image contraste avec celle du bouddhisme qui présente plutôt une culture pacifique et bienveillante, fondée sur des préceptes moraux stricts comme celui de bon karma.

La culture va bien au-delà de la tradition, c’est un pouvoir (Hall, 1997). Partant de cette affirmation, comment ce pouvoir se traduit-il en Asie, plus particulièrement en Thaïlande? La question de la diplomatie culturelle se trouve ainsi bien située au centre de l’analyse du soft power en Asie (Hagelstein, 2014; Winder, 2021). Le cas du pays du sourire reste plutôt dans l’ombre de pays comme la Chine ou encore celui de l’Inde qui sont plus souvent cités (Chachavalpongpun, 2024; Raymond, 2020; Pinyasin et Cheeppensook, 2025). Quels sont toutefois les ressorts de la diplomatie informelle pour des pays comme la Thaïlande?

La Thaïlande se retrouve au carrefour culturel entre ces deux immenses poids lourds du soft power sur la scène internationale, entre les Instituts Confucius et Bollywood. Comment le royaume parvient-il à se démarquer de ces géants? En effet, selon le Lowy Institute et son Asia Power Index (2025)[1], globalement, la Chine obtient un score de 73,7%, en deuxième place, alors que l’Inde est à 40%, en troisième place. La Thaïlande, quant à elle, se place au onzième rang à 20,1%, ce qui la place juste après la Malaisie (20,5%), dixième, ou encore l’Indonésie (22,4%), neuvième, Singapour (26,8%), huitième, ou la Corée du Sud (31,5%), septième. Le Japon, de son côté, obtient un score de 38,8%, le quatrième en importance. En termes de projection et d’influence culturelle, le pays du sourire ne décroche qu’un score de 25,6%, ce qui le positionne en neuvième place (Patton et Sato, 2025).

C’est dans ce contexte que cet article examine le rôle du bouddhisme comme vecteur central du soft power thaïlandais, en analysant ses dimensions politiques, culturelles et diasporiques dans un environnement géopolitique mondialisé.

  1. La dimension politique du soft power thaïlandais : le bouddhisme comme ressource d’influence

Variable souvent négligée voire carrément oubliée, le bouddhisme est indissociable du soft power en Thaïlande. Il est notamment inséparable du nationalisme thaï et il est encore aujourd’hui utilisé par les autorités politiques pour promouvoir le patriotisme (Tonsakulrungruang, 2021). Dans ce contexte, l’antipatriotisme, par exemple, est associé aux personnes qui insultent la religion, soit le bouddhisme, ou encore la monarchie, perçus comme témoignant d’un profond mépris envers la culture nationale et les institutions politiques traditionnelles du royaume. En effet, le bouddhisme est une ressource se situant au centre des produits culturels du pays dont l’objectif est de construire ses relations avec un public étranger (Praditsilp, 2019). Ce dernier point concerne notamment le secteur du tourisme, où l’on met en scène des images de moines bouddhistes thaïs, détenteurs d’une sagesse ancestrale, promoteur d’une sérénité intérieure et contributeur d’une société paisible, pacifique, voire démocratique. Les moines s’offrent comme porteurs du respect des droits et libertés favorisant le développement non seulement intérieur, mais aussi social. Le bouddhisme est également synonyme de vertu civique thaïlandaise, ainsi que de force démocratique (démocratie-dhammique) (Liogier, 2007), constituant un outil aux plusieurs fonctions, comme celui d’effectuer la promotion d’un citoyen spirituellement actif pour communiquer une certaine forme de sérénité politique fondée sur l’autonomie et la dépendance à soi (Niyom et Monboonliang, 2022). Il sert aussi de fondement de base pour l’économie de suffisance bouddhiste dont les valeurs phares sont le développement durable et la protection de l’environnement. Idéologie élaborée par le roi Bhumibol Adulyadej, Rama IX, dès 1974, elle a depuis été adoptée par les Nations Unies comme élément phare des Objectifs de développement durable (ODD) et de l’Agenda 2030.

Plusieurs questions méritent toutefois d’être soulevées dans un contexte du soft power mondialisé où la Chine cherche progressivement à étendre son influence culturelle en Asie du Sud-Est : la compétition est impitoyable. Le bouddhisme thaï devient ici non seulement une façon d’affirmer sa souveraineté territoriale et culturelle, mais aussi un outil pour renforcer le lien entre différentes nations à travers une diplomatie culturelle et religieuse (Zheng et Liu, 2024). Pourquoi alors s’intéresser au rôle du bouddhisme dans un contexte géopolitique et économique mondialisé? Pour attirer davantage de touristes? Ou serait-il question de promouvoir une certaine éthique bouddhique pour lutter contre les grands défis actuels, comme les changements climatiques, le développement durable, le néolibéralisme ou encore les menaces impérialistes grandissantes? La diplomatie bouddhiste thaïe peut-elle faire contrepoids à ces menaces du hard power?

Le pouvoir culturel du bouddhisme, c’est d’être en mesure d’établir des relations culturelles au-delà de ses propres frontières nationales et de soutenir des liens économiques et politiques. Par exemple, la popularité insoupçonnée des téléséries dramatiques thaïlandaises au Cambodge, au Myanmar et au Laos. Certaines comme The Believers apportent une critique du système de don bouddhiste, tout en faisant la promotion du bouddhisme. De plus, dans un contexte régional et mondial marqué par des tensions géopolitiques croissantes, la politique de la diplomatie culturelle bouddhique reste pertinente. Elle dépasse, en effet, largement l’industrie du tourisme en Thaïlande, bien que celle-ci soit importante, entre 14 et 16 milliards de dollars américains en 2022, plus de 35 millions de visiteurs en 2024 (TAT, 2024; Thailand Foundation, 2024). En effet, elle se transforme en une méthode d’influence et d’expression culturelle qui s’oppose à la diplomatie coercitive entre les puissances étatiques, misant sur l’attraction culturelle.

Souvent associée à la culture, la religion est une variable que Max Weber considérait comme prépondérante pour comprendre les phénomènes sociaux. En ce sens, impossible de dissocier efforts diplomatiques, relations internationales et système de valeurs religieuses bouddhiques en Thaïlande. En effet, dans une société où le bouddhisme reste fortement inscrit dans le tissu social, chaque citoyen bouddhiste devient potentiellement porteur du soft power bouddhique (Liogier, 2007). La question des perspectives devient ainsi essentielle, car il existe une diversité d’opinion sur la constitution du soft power thaï qui va bien au-delà du point de vue des autorités politiques ou religieuses, comme celui du clergé bouddhique. Les réponses seront à la fois divergentes et convergentes, dépendamment des contextes, des régions et aussi dépendamment des organisations bouddhiques ou des nouveaux mouvements bouddhistes. Le clergé en Thaïlande, en apparence homogène par sa centralisation et son orthodoxie, est en réalité complexe, et ce, malgré son institutionnalisation. En effet, il ne bénéficie pas d’un monopole sur la question du bouddhisme au royaume où subsistent des groupes bouddhistes marginalisés. La question de la projection, centrale au soft power, souligne aussi l’importance des exportations culturelles religieuses, mais aussi de la marque de commerce du bouddhisme (Thailand Foundation, 2024). Comment la choisir et aussi à travers quelle diversité et quel médium? Force est de constater que la diaspora thaïlandaise reste un important moteur de promotion de l’identité culturelle bouddhiste à l’international qui est également multiple.

Un des nombreux usages du bouddhisme comme instrument de soft power réside dans la manière dont le gouvernement thaïlandais mobilise sa diaspora. Domaine d’étude encore peu exploré et qui se concentre surtout sur la sécurité nationale, l’activisme des dissidents politiques, le flux migratoire temporaire ou encore sur les défis que représente le retour de cette diaspora au pays (Musikawong, 2009; Phongsiri et Thongyou, 2012; Niyomsilpa et al., 2018; Proyrungroj, 2024). Et pourtant, avec l’appui du Sangha Supreme Council et du National Office of Buddhism (NOB), l’État parraine des missions monastiques à l’étranger, incluant la construction et l’entretien de temples destinés aux communautés thaïlandaises (Kitiarsa, 2010; Dubus, 2018; Duangchai, 2018). D’après les données récentes, environ 360 temples bouddhistes thaïlandais sont répartis dans 27 pays (ECOI 2011). Ces initiatives ne se limitent pas à des fonctions religieuses : elles servent également de centres culturels et sociaux, offrant à la diaspora thaïlandaise des espaces de sociabilité, de soutien spirituel et de maintien des liens transnationaux avec la Thaïlande (Fresnoza-Flota, 2022; Härkönen, 2024). Par ailleurs, des programmes de formation pour des moines missionnaires (phra thammathut) sont organisés par le gouvernement et les institutions monastiques, afin d’assurer la transmission et la pérennité des pratiques bouddhistes et de la culture thaïlandaise dans les communautés diasporiques, notamment en Europe, en Amérique et en Asie (Kitiarsa, 2010). La croissance rapide de la diaspora thaïlandaise offre également une réflexion sur la capacité de produire et d’instrumentaliser une image de la Thaïté à divers fins culturels, économiques et politiques, bénéfique à la projection du soft power thaïlandais (Reynolds, 2001).

2. Quand le politique et le religieux se conjuguent : ancrages nationaux et projections internationales

2.1. Échelle nationale

Le soft power Thaïlandais peut compter sur un solide cadre politico-légal, celui de la Constitution. En effet, le chef de l’état, soit le roi, doit être bouddhiste selon la Constitution (Section 7) et protecteur de sa vitalité au royaume. Le Monarque occupe d’autres fonctions vitales, comme celui de défenseur des religions, ou encore commandant des forces de l’Armée thaïlandaises. L’État a également l’obligation de soutenir et de protéger le bouddhisme (Section 67). Le clergé et la monarchie se trouvent ainsi interreliés au royaume, où plus de 94% de la population se définit comme bouddhiste. Historiquement, la question du nationalisme étatique et du bouddhisme sont indissociables (Tonsakulrungruang, 2021). La continuité politico-historique se trouve dans ce contexte valorisé à travers la monarchie bouddhiste et les pratiques communautaires renforcées par le rôle du clergé bouddhique dans la culture politique. Ce cadre politico-légal thaï peut également s’exporter, puisqu’en 2018 le Cambodge s’inspire et adopte un article sur la protection de sa monarchie bouddhiste, semblable à l’Article 112 en Thaïlande. 

Un autre sujet passé sous silence, la contribution des projets royaux comme vecteur de développement économique bouddhiste nationale et internationale. Le marché du café, par exemple, prend sa source dans le soutien du monarque dès 1969, initié à l’époque par le roi Bhumibol Adulyadej et toujours soutenu par le roi actuel, et ce, afin de lutter contre la déforestation, la culture de l’opium, ou encore de la culture sur brûlis ou abattis- brûlis (slash-and-burn). Ce projet royal couvre plus de 22 zones de production de fèves de café dont la production annuelle dépasse les 16 000 tonnes. Le pays en 2023 se situait au 35ième rang des producteurs de café, donc loin derrière le Vietnam près de 2 millions de tonne ou encore de l’Indonésie (plus 700 000 tonnes). Toutefois, la Thaïlande se démarque par la production de produits de luxe, comme la marque de café Black Ivory[2], le seul café au monde raffiné par les éléphants.[3] Ainsi, en dégustant votre café du village Doi Chaang, à Chiang Rai, une initiative du secteur privé, ce dernier projet est malgré tout, issu de l’héritage et de l’influence bénéfique d’une économie de suffisance bouddhiste. Café disponible à North Bay, en Ontario, gage du caractère international de ce soft power de la Thaïlande. Par ailleurs, la Royal Project Foundation a plus de 4700 projets dont certains produits sont reconnus à l’étranger. 

La musique également instrument du soft power thaï est à l’occasion imprégnée du bouddhisme. Notons ici la chanson An Ever Lasting Light, paroles composées par James Flyn et musique par Keithen Carter, chantée par un groupe d’artistes de plus de 8 nations, en hommage au défunt roi Bhumibol (Rama IX). La vidéo refait surface chaque année le 13 octobre, date du décès du Monarque mondialement reconnu, comme en témoignent les plus de 1,5 millions vues sur YouTube. À ceci s’ajoutent aussi les nombreux visionnements sur les documentaires ou reportages de la vie du souverain.[4] Si les chansons sont en mesure de promouvoir des modes de vie, ou encore de socialiser dans différentes hiérarchies de valeurs (Alaminos Fernández, 2023), nous sommes ici en pleine diffusion du soft power culturel bouddhiste.

Le bouddhisme, pilier de l’identité nationale thaïlandaise et instrument de légitimation politique interne depuis l’ère de Vajiravudh, devient un levier transnational, car sa promotion auprès de la diaspora renforce indirectement l’influence culturelle et politique de l’État thaïlandais à l’étranger (Dubus, 2018). Outre le soutien direct aux temples et aux moines, la Thaïlande mobilise ses consulats et ambassades pour organiser des événements religieux et offrir des bourses d’études à des moines étrangers, renforçant ainsi les réseaux transnationaux bouddhistes (Kim, 2025). Ces initiatives permettent à la diaspora thaïlandaise de maintenir un sentiment d’appartenance religieuse et culturelle, tout en favorisant l’influence du bouddhisme et de la culture thaïe à l’échelle internationale. La religion devient ainsi à la fois un ancrage identitaire pour les Thaïlandais à l’étranger et un levier de soft power, consolidant l’image de la Thaïlande comme nation bouddhiste et facilitant l’intégration socioculturelle de sa diaspora (Srichan et al., 2024; Vertovec, 2004).

2.2. Échelle internationale

2.2.1. Les défis de l’image de marque bouddhiste dans un marché des religions mondialisé

Bien que le bouddhisme soit mondialisé et que le royaume n’ait pas de figure de proue comme celle du Dalaï-Lama, il cherche néanmoins à prendre sa place dans le marché des religions. La déterritorialisation des religions grâce à internet et à sa diaspora apporte son lot de défis pour le pays, lorsque celui-ci cherche à définir son image de marque (Nation branding) nationale. Le bouddhisme constitue néanmoins un instrument central du soft power thaïlandais et un outil diplomatique mobilisé à l’échelle internationale. Le gouvernement thaïlandais, en lien avec les institutions religieuses, s’appuie sur ce patrimoine spirituel pour renforcer ses relations internationales et bilatérales, tout en accroissant son influence culturelle. Par exemple, en 2024, le moine britannique Phra Ajahn Chayasaro (Ajahn Jayasaro) a reçu le Thailand’s Public Diplomacy Award pour sa contribution à la diffusion du bouddhisme theravada[5] au-delà des frontières nationales du pays. Celle-ci s’effectue à travers ses enseignements (dhamma talks), la publication d’ouvrages traduits en plusieurs langues et l’utilisation des médias numériques pour toucher un public global (Thailand Foundation, 2024).

2.2.2. La diplomatie bouddhiste bilatérale : ordinations, missions monastiques et coopérations

Par ailleurs, la Thaïlande organise des programmes d’ordination temporaire destinés aux étrangers. L’un des plus récents, d’une durée de trois mois, a accueilli 33 participants sri-lankais à Bangkok, dans le cadre du 70ᵉ anniversaire des relations diplomatiques entre le Sri Lanka et la Thaïlande (MFA Sri Lanka, 2025). Ces initiatives contribuent à la consolidation des liens bouddhistes transnationaux et illustrent le rôle du bouddhisme comme ciment des relations diplomatiques. Un autre exemple est celui du succès de programmes d’ordination temporaire au centre de méditation de la nonne Bhikkhuni Dhammananda (Wat Songdhammakalyani)[6] située à Nakhon Pathom, qui reçoit des candidates de plusieurs pays, comme la Chine, le Laos ou encore des États-Unis, pour n’en citer que quelques-uns, et qui a également récemment ordonné la célèbre actrice thaïe Janie Tienphosuwan. Cette nonne a notamment inspiré d’autres femmes dans les pays limitrophes.

En outre, la Thaïlande mobilise l’envoi de moines missionnaires (Dhammaduta), qui exercent des activités religieuses et sociales dans les pays hôtes, tout en servant de relais culturels et diplomatiques. Ce dispositif est utilisé à la fois pour promouvoir le bouddhisme, renforcer les relations avec d’autres pays bouddhistes et consolider la diplomatie bilatérale avec les États partenaires, comme l’illustre le tableau ci-dessous.

PaysActions du gouvernement thaïlandais / initiatives bouddhistesObjectifs
NépalOrdination de masse, plus de 1 250 novices ordonnés à Maya Devi, Lumbini en 2024 via la fondation Dhammakaya et moines Dhammaduta (Dhammakaya 2024).Honorer le Bouddha, revitaliser la tradition monastique locale, renforcer les liens entre bouddhistes thaïlandais et népalais (Dhammakaya, 2024).
BhoutanOffrande d’une relique sacrée de Bouddha au site de Buddha Dordenma, coopération institutionnelle avec l’International Buddhist Studies College et l’université de Tango, séminaires et bourses (PRD, 2025).Renforcer les liens spirituels et diplomatiques, promouvoir la coopération culturelle et académique (PRD, 2025; IBSC, 2024).
Sri LankaProgramme d’ordination temporaire de 3 mois pour 33 participants sri-lankais à Bangkok (Embassy of Sri Lanka 2025) ; discussions entre le National Office of Buddhism et l’ambassade sri-lankaise ; cérémonies conjointes et ensemencement de reliques (MFA Sri Lanka, 2021, 2025).Consolider la coopération culturelle et religieuse, renforcer l’identité theravada sri-lankaise, promouvoir les liens bilatéraux (MFA Sri Lanka, 2021, 2025).
IndeVisite d’une délégation spirituelle thaïlandaise en Gujarat en 2025 ; envoi et exposition de reliques sacrées ; exploration du patrimoine bouddhiste et développement du circuit de pèlerinage (ToI, 2025).Renforcer la coopération religieuse et culturelle, développer le tourisme et les pèlerinages bouddhistes internationaux (ToI, 2025).

Tableau 1 : Initiatives bouddhistes de la Thaïlande dans le cadre de sa diplomatie internationale par les auteur-es.

Ces initiatives dépassent la seule sphère religieuse : elles favorisent également les échanges interculturels et consolident les liens institutionnels. Des discussions régulières entre le National Office of Buddhism (Bureau national du bouddhisme thaïlandais) et les représentants d’États étrangers visent à formaliser et approfondir ces coopérations religieuses et culturelles (Pinyasin et Cheeppensook, 2025; Mahaveeriyo, 2005; Satasut, 2019).

2.2.3. La Thaïlande comme pôle des réseaux bouddhistes mondiaux : le UN Vesak

À un niveau plus large, la Thaïlande bénéficie d’une visibilité et d’une légitimité accrues au sein des réseaux bouddhistes mondiaux : le président de la World Alliance of Buddhists (2026), Ven. Dr. Pornchai Palawadhammo, est thaïlandais, et une autre organisation importante, l’International Network of Engaged Buddhists (INEB), basée à Bangkok, relie des religieux, activistes et éducateurs autour d’enjeux globaux tels que les droits humains ou la justice environnementale (Ato-Carrera, 2022). Ces instances témoignent du rôle pivot joué par la Thaïlande dans l’internationalisation du bouddhisme et sa capacité à transformer une tradition spirituelle en levier diplomatique.

Toujours dans cette optique de visibilité accrue, en 1999, l’Assemblée générale des Nations Unies a adopté une résolution pour reconnaître et célébrer la contribution du Bouddha et des bouddhistes du monde entier. Le Gouvernement royal thaï et l’Université Mahachulalongkornrajavidyalaya ont été les hôtes de cette célébration d’envergure plus de 15 fois en 26 ans. Le rayonnement de cet événement est ainsi indissociable de l’engagement du royaume dans sa promotion. La célébration du Vesak des Nations Unies rassemble des leaders politiques nationaux (chefs d’État; représentants des Nations Unies; des ambassadeurs) et des délégués internationaux. Ces rencontres peuvent rassembler plus de 2000 participants en provenance de 80 pays.

En Thaïlande, l’organisation repose sur la coordination et le soutien d’une multitude d’acteurs, comme le Département des affaires religieuses, le National Office of Buddhism (NOB), l’International Association of Buddhist University (IABU), et le Sangha Supreme Council. Ce succès repose essentiellement sur une étroite collaboration entre le gouvernement thaï et le clergé bouddhiste. La célébration consolide ainsi la diplomatie bouddhiste thaïe comme soft power par sa nature collaborative et par l’alignement des intérêts communs transnationaux. Le pays démontre qu’il a aussi les capacités financières pour effectuer la promotion des idéaux du bouddhisme à l’international.

Le fait d’accueillir un tel événement positionne et améliore le capital diplomatique culturel du pays. Puissance douce et non coercitive, cette célébration d’envergure renforce le réseau mondial du bouddhisme et le concentre à Bangkok. L’intention est d’attirer un public mondial et de devenir un pôle incontournable du soft power culturel religieux bouddhiste. La Thaïlande devient ainsi non seulement un promoteur et un protecteur de la culture thaïlandaise, mais aussi du bouddhisme. Cela permet aussi de constituer un moment clef pour promouvoir des solutions bouddhistes aux problèmes des sociétés contemporaines, mais aussi pour publiciser des sites touristiques bouddhistes.[7] Le royaume a ce qu’il faut pour impressionner, puisqu’il abrite également l’un des temples bouddhistes les plus grands au monde, la Dhammakaya. Les monuments et les lieux comme le temple blanc (Wat Rong Khun) ou encore le temple du Bouddha d’émeraude constituent des instruments de soft power au service de l’État qui sert à renforcer des liens culturels communs à travers les participants à la UN Vesak. C’est une façon d’assurer une présence panasiatique et de favoriser une exportation culturelle.

Le domaine d’étude en soft power cherche à comprendre comment les acteurs étatiques utilisent le « capital religieux » pour garantir leurs besoins, qu’ils soient politiques, sociaux et économiques, afin de garantir leurs intérêts géopolitiques (Laliberté, 2013). Au-delà de la UN Vesak, la Thaïlande abrite d’importants acteurs bouddhistes internationaux comme The World Fellowship of Buddhist (WFB) situé à Bangkok. 

Fig. 1.: Image du Bouddha au sommet du dôme du bâtiment de méditation, 2024.

Source: site de la Dhammakaya Media Network (DMC) / Global Buddhist Network (GBN), https://www.dmc.tv/wallpaper/169

Fig. 2. Jour de la Terre : Cérémonie religieuse de la Dhammakaya, 22 avril 2024.

Source: site de la Dhammakaya Media Network (DMC) / Global Buddhist Network (GBN), https://www.dmc.tv/wallpaper/175

2.2.4. Le bouddhisme thaï et l’ANASE : entre ambition régionale et diversité religieuse

À l’international, la Thaïlande a été un important promoteur de l’héritage bouddhiste en Asie du Sud-Est, mais aussi l’un des instigateurs du Bouddhisme comme pilier religieux et de valeurs identitaires communes au sein de l’Association des Nations de l’Asie du Sud-Est (ANASE). Cette idée reposerait sur le fait que des pays comme le Myanmar, le Laos, le Cambodge, Singapour, et le Vietnam, ont tous le bouddhisme comme majorité religieuse. Même l’Indonésie, à majorité musulmane, possède le temple Borobudur, une des plus imposante construction bouddhiste au monde et lieu de pèlerinage pour les bouddhistes. Il reste à ce jour l’un des monuments les plus visités en Indonésie. Toutefois, au sein de l’Association, plus de 42% de sa population est musulmane, donc dans sa quête identitaire, l’ANASE reconnaît aujourd’hui plutôt l’importance de la diversité religieuse au sein de ses membres.

2.2.5. L’économie de suffisance et la diplomatie royale : le bouddhisme en dehors du religieux

            L’intégration du bouddhisme thaï comme soft power au système international ainsi que sa promotion ne sont pas toujours évidentes. Prenons le système de l’économie de suffisance (ES) : en 2024, le ministre thaïlandais des Affaires étrangères, Maris Sangiampongsa, a présenté l’importance de cette philosophie et de la lutte contre la criminalité transnationale comme voies vers le développement durable lors du Sommet de l’avenir des Nations Unies. Le cadre de l’ES a été présenté comme un outil permettant de bâtir un avenir commun pour le monde. L’objectif : créer un cadre mondial prenant en compte les intérêts des pays en développement, tout en promouvant l’autonomisation des jeunes afin qu’ils puissent façonner l’avenir auquel ils aspirent. Dans ce contexte, l’économie de suffisance (ES) devient un appel à la promotion d’une économie bouddhiste, formulée par le défunt et vénéré roi de Thaïlande Bhumibol Adulyadej (Mongsawad, 2010). La philosophie de l’ES témoigne de la façon dont le bouddhisme peut être au premier plan des relations internationales, sans se présenter dans un contexte religieux. Elle corrobore également l’idée avancée par certains chercheurs selon laquelle la religion est un élément négligé des relations internationales (Fox, 2001) et de la diplomatie culturelle.

            Le soft power repose aussi sur une autre initiative de la diplomatie bouddhiste, inséparable de la diplomatie royale. Les rencontres entre familles royales au pays, ainsi que la richesse des cérémonies et rituels royaux célébrés au courant de l’année, témoignent d’un héritage durable. Ce sujet touche au tourisme religieux subventionné par les autorités en Thaïlande et s’inscrit dans une volonté d’obtenir une reconnaissance internationale. Bien valorisé auprès des touristes, par exemple la procession des barges royales, confirme la richesse culturelle du royaume auprès du public, tout en éduquant sur le caractère semi-divin du roi bouddhiste, et projette une image de celui-ci comme chef de la nation respecté et vénéré.

2.2.6. La Thailand Foundation et la diplomatie publique bouddhiste

Fondation philanthropique bouddhiste comme lieu du soft power thaï, la Thailand Foundation est un bon exemple (Kittisareekul et YossananKaeokomonman, 2025; Charoenvattananukul, 2023; Thailand Foundation, 2024).[8] L’emblème de la fondation est le temple Arun, lieu historique datant de royaume d’Ayutthya, jadis la plus haute construction de Bangkok. La devise de la Fondation est de « rapprocher les gens par la bonne volonté et l’amitié », et son objectif est la compréhension mutuelle et la coopération entre la Thaïlande et le reste du monde en favorisant la création de synergie et de nouvelles amitiés. Pour y arriver, l’organisation compte sur la promotion de la Thaïté (Thainess), c’est-à-dire le respect, la compassion et l’ouverture. Rappelons que la Fondation est à l’origine une initiative du ministère des Affaires étrangères dès 2007. L’organisation décrit l’un de ses quatre piliers comme étant la promotion de valeurs spirituelles, de la méditation et du Bouddhisme. La méditation est définie comme un outil pour prendre soin de la santé mentale, pour améliorer la concentration au quotidien et pour venir en aide aux personnes souhaitant relever les défis de la vie moderne. La stratégie de diplomatie publique de la Fondation repose sur la constitution progressive d’une base de passionnés de la Thaïlande à l’étranger. L’objectif : susciter l’amour et l’admiration du pays au-delà de ses frontières (Kittisareekul et YossananKaeokomonman, 2025; Charoenvattananukul, 2023). La Fondation attribue au Bouddhisme les traits de personnalité qui ont façonné les Thaïs, soit leur générosité, leur gentillesse (toujours prêts à aider leur prochain), leur hospitalité légendaire, et la priorisation du bien-être de l’autre. Ces comportements seraient, toujours selon la Fondation, le résultat de principes bouddhistes reposant sur les notions de compassion et du système de mérites.

2.2.7. Au-delà du clergé : voix dissidentes et bouddhisme socialement engagé

            Qu’est-ce que le Bouddhisme dans un contexte de soft power en Thaïlande? La question se pose puisque son rayonnement dépasse largement l’orthodoxie du clergé. En 2019, la BBC nomme la nonne bouddhiste thaïe Dhammananda Bhikkhuni comme l’une des 100 femmes les plus inspirantes et influentes au monde. Cette nouvelle crée une onde de choc au royaume, puisqu’elle est la première femme au pays à avoir été ordonnée dans la tradition bouddhiste théravadine au Sri Lanka. Elle complète un tour de force du côté de la Thaïlande également, car elle est la première thaïe à recevoir cette ordination complète, qui est toujours proscrite au pays. Puisque son mouvement d’émancipation milite pour l’égalité des genres dans le bouddhisme theravada, elle attire la sympathie des femmes dans toute l’Asie du Sud-Est et l’admiration des femmes du monde entier. Ses écrits révolutionnent aussi non seulement par sa réinterprétation du canon bouddhique, mais par son engagement à protéger l’environnement. Elle est une figure de proue du Bouddhisme socialement engagé, au même titre que Sulak Sivaraksa (INEB). Co-fondatrice de Sakyadhita International, l’Association internationale de femmes bouddhistes, cette alliance travaille à l’égalité des sexes au sein du Bouddhisme partout sur la planète. Sa communauté à Nakhon Pathom attire des fidèles du monde entier. Conférencière de renom, elle parcourt non seulement le globe pour faire la promotion du Bouddhisme, mais elle répond à chaque année aux nombreuses sollicitations de médias thaïs ou étrangers.

Conclusion

Comme mentionné précédemment, les autorités politiques et religieuses au royaume ont choisi de miser sur un message d’éthique bouddhique, plutôt que sur la promotion de moines en particulier. L’apport est plutôt du côté des centres de méditation et la contribution du Bouddhisme au bien-être psychologique et physique. Stratégie importante puisqu’elle permet de maintenir une solide association entre bouddhisme thaï et soft power qui transcende les scandales qui secouent le clergé à l’occasion (Mme Golf; fermeture du Temple des tigres (Wat Pha Luang Ta Bua Yannasampanno), ou encore celui du temple Wat Phrabatnampu du moine Luang Phor Alongkot).

À long terme, afin de préserver la pertinence de l’approche thaïlandaise du soft power, Moonsarn (2025) suggère d’aller au-delà d’une simple instrumentalisation du secteur culturel. Il formule ainsi plusieurs recommandations, qui consistent notamment à « dépasser une gestion bureaucratique de la culture », à « mettre en place des politiques favorisant les écosystèmes créatifs à partir de la base », à « renforcer la capacité des communautés à créer », et enfin à « s’abstenir d’imposer une définition normative de la culture ».

En contraste, Zheng et Liu (2024) avancent que le bouddhisme occupe une place centrale dans la diplomatie culturelle en contribuant à l’avancement des objectifs nationaux à travers l’engagement culturel. Donc cette idée de la gestion bureaucratique de la culture comporte aussi ses avantages, et pas seulement des inconvénients, contrairement à ce que soutient Moonsarn (2025). La diplomatie culturelle consiste ici à promouvoir les intérêts d’un pays en participant à des échanges culturels (Winder, 2021). Elle favorise le développement d’une diplomatie bouddhique, domaine encore peu étudié, mais appelé à prendre de l’importance alors que de nouveaux agencements géopolitiques se dessinent à l’horizon en Asie du Sud-Est, région prise entre les intérêts grandissant de la Chine, de l’Inde, des États-Unis et de la Russie (Chia, 2026; Pinyasin et Kasira Cheeppensook, 2025).

Dans ce contexte de rivalité d’influence, de tension et de restructuration d’allégeances politiques, les temples agissent à la fois comme un vecteur de diplomatie culturelle et comme catalyseur d’interactions culturelles internationales. Ils occupent ainsi le double rôle de promotion de la paix et de compétition géopolitique. L’instrumentalisation du Bouddhisme permet alors à la fois une reconnaissance institutionnelle et culturelles à l’étranger et une consolidation des réseaux de soutiens transnationaux.

Par conséquent, le bouddhisme thaï se présente comme un instrument diplomatique favorisant non seulement des contacts, mais comme un outil de choix pour convaincre les opinions publiques étrangères. Par sa vitalité en Thaïlande, les multiples facettes du soft power bouddhiste rassemblent la diplomatie publique et culturelle du royaume, lesquelles s’ancrent dans les traditions nationales de promotion culturelle et dans le positionnement du pays sur la scène internationale.

Selon Apinan Thasuthorn, la diplomatie culturel Thaïe se résume essentiellement à l’aide universitaire, aux formations et aux bourses, aux coopérations en matière de bouddhisme et à l’enseignement du thaï (Kietigaroon, 2020). Cependant, comme le démontre cette étude, la réalité semble plus complexe, comme lorsque certaines compagnies chinoises confirment que la raison pour laquelle elles ont choisi de s’établir en Thaïlande était liée à la culture pacifique façonnée par le Bouddhisme. Encore une fois, notre analyse soutient qu’il existe une simplification de la contribution du Bouddhisme au soft power au pays et qu’il faut l’inscrire dans un cadre et une réalité beaucoup plus nuancée, comme le suggère le récent ouvrage Figures of Buddhist Diplomacy in Modern Asia (Chia, 2026).

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[1] Évalué selon huit mesures : capacité économique, militaire, résilience, ressources à venir, relations économiques, réseaux de défense, influence diplomatique et finalement influence culturelle. Voir : https://power.lowyinstitute.org/data/power.  Consulté le 7 avril 2026.

[2] https://blackivorycoffee.com

[3] C’est l’un des cafés les plus rares, le plus prisé et le plus cher (2000 $US le kilo) avec 500 tonnes de production seulement annuellement. La raison est que les graines de café Arabica sont consommées par les éléphants et récupérées dans leurs excréments.

[4] À noter également le maintien de la fête des pères le 5 décembre, date de naissance du Roi Bhumibol par son fils, le roi actuel Vajiralongkorn.

[5] Le bouddhisme se divise en trois grandes écoles ou courants, soit le Theravada (voie des anciens), le Mahayana (Grand Véhicule) et le Vajrayana (Véhicule de Vajra (foudre, diamant). La religion prédominante en Thaïlande est le bouddhisme theravada.

[6] https://www.songdhammakalyani.com. Consulté le 7 avril 2026.

[7] Quelques exemples : Temple du Bouddha d’émeraude (Wat Phra Kaew), le temple de marbre (Wat Benchamabophit), le temple du Bouddha couché (Wat Pho), le Grand Bouddha d’Ang Thong (statue de plus de 92 mètres du Bouddha), le Phra Pathom Chedi ou encore le Park Phutthamonthon.

[8] Voir : https://thailandfoundation.or.th/about-us. Consulté le 5 avril 2026.

Recension: Quelles histoires s’écrivent dans les musées ? Récits, contre-récits et fabrique des imaginaires

RG, vol10, n3, 2024

Magali Nachtergael (2023). Quelles histoires s’écrivent dans les musées ? Récits, contre-récits et fabrique des imaginaires. Paris, MkF Éditions.

Le patrimoine culturel, qui englobe tout à la fois des éléments matériels et immatériels, constitue sans aucun doute un vecteur culturel d’importance de la géopolitique. En effet, depuis maintenant plus de trois décennies, les études patrimoniales insistent sur la nécessité d’aborder le patrimoine culturel comme le fruit d’un processus de construction sociale qui repose sur une série de formations discursives influencées par des registres idéologiques, politiques et économiques. De ce point de vue, la patrimonialisation est susceptible de nourrir directement les phénomènes géopolitiques, puisqu’elle offre une voix directe à l’affirmation des pouvoirs et des micro-pouvoirs politiques. Il est capital de porter une attention minutieuse aux diverses composantes de l’institution patrimoniale, tant celles-ci sont nombreuses. Dans cette perspective, l’essai Quelles histoires s’écrivent dans les musées : récits, contre-récrits et fabrique des imaginaires (MkF éditions, 2023), de Magali Nachtergael, est particulièrement digne d’intérêt.

Le musée n’est pas en reste en matière d’études scientifiques. Au fil des années, il a été étudié sous plusieurs angles, qu’il s’agisse des façons d’accroître son rayonnement socioculturel dans une perspective de démocratisation de la culture (pensons notamment aux travaux ethnomuséologiques de Georges-Henri Rivière), ou encore de mieux comprendre son mode de fonctionnement et ses enjeux sémiologiques, muséographiques et organisationnels en tant que relais bien particulier de l’institution patrimoniale.

L’essai de Nachtergael nourrit fort bien cette deuxième perspective. Il est divisé en trois grandes parties qui explorent les récits muséaux dans leur dimensions idéologiques, bien sûr, mais également en fonction des codes des langages artistiques et, pourrait-on dire, de la matérialité et des configurations de l’exposition, comme triple médium de création, de communication et de diffusion. La première partie de l’essai se décompose en dix courtes sections très stimulantes qui permettent à la fois d’entrevoir le musée comme un lieu de production des identités officielles et de production de micro-récits. Au passage, elle n’omet pas de porter un regard critique sur les conditions de possibilités qui structurent l’« anatomie du musée ». Sur de telles bases, la deuxième partie explore, de manière plus spécifique, la production des contre-récits qui défient, nourrissent et, au final, contribuent à restructurer les identités officielles. Dans un style vif et captivant, elle explore certains enjeux discursifs et sociaux auxquels le musée est appelé à participer depuis quelques années, par exemple l’émergence du concept de « matrimoine » (p. 97). Ce concept, qui prend tout son sens dans le contexte de la multiplication des contre-récits qu’on observe depuis quelques décennies, n’est pas sans ébranler les fondements historiques du patrimonium, soit le bien transmis de père en fils, de génération en génération. Finalement, la troisième partie de l’essai met en en relief un trait particulièrement important du musée et qui est inhérent au patrimoine : la capacité à nourrir et à garder vivant l’imaginaire collectif et individuel. Sur ce plan, l’auteure explore divers tenants et aboutissants qui tiennent autant à la résurgence des mémoires collectives, entre autres celles de la colonisation, qu’au développement des récits pour le futur (p. 138).

Le chemin parcouru en compagnie de l’auteure, qui est ponctué par une écriture efficace et bien soutenue, se termine sur la proposition d’un post-patrimoine  « où l’échange autour d’un objet incarne de façon plus fine (…) la relation sociale que l’objet lui-même, et où l’inclusivité n’est pas une manière de donner sa culture en partage au plus grand nombre, mais de partager ses cultures pour en faire des histoire collectives (p. 153). Une proposition qui ne pourra qu’enrichir les rapports entre le patrimoine et la géopolitique.

Étienne Berthold

Professeur, département de Géographie

Université Laval

Les politiques indo-pacifiques du Canada et du Québec : réflexions croisées

Regards géopolitiques vol.9, n.2, 2023

Frédéric Lasserre, Directeur du CQEG

Résumé : En novembre 2022, le Canada publiait sa Stratégie pour l’Indo-Pacifique. Cette stratégie suivait de quelques mois celle du Québec, publiée en en décembre 2021. Ces documents d’orientation politique suivent plusieurs documents similaires publiés par le Japon, l’Australie, les États-Unis, la France ou le Royaume-Uni, dans un contexte international de changement des paradigmes réflexifs pour aborder les relations régionales et internationales en Asie. Quels sont les principaux éléments mis de l’avant dans ces stratégies ?  Proposent-elles des lectures et des approches convergentes envers la région indo-pacifique ?

Mots-clés : Indo-Pacifique, stratégie, Canada, Québec, Chine, Japon, Inde.

Summary : In November 2022, Canada published its Indo-Pacific Strategy. This strategy followed by a few months a similar document from Quebec, published in December 2021. These policy documents follow several similar documents published by Japan, Australia, the United States, France or the United Kingdom, in an international context of changing reflexive paradigms for addressing regional and international relations in Asia. What are the main elements put forward in these strategies?  Do they propose convergent readings and approaches for the Indo-Pacific region?

Keywords : Indo-Pacific, strategy, Canada, Quebec, China, Japan, India

En novembre 2022, le Canada publiait sa Stratégie pour l’Indo-Pacifique (Gouvernement du Canada, 2022). Cette stratégie suivait de quelques mois celle du Québec, publiée en en décembre 2021 (Gouvernement du Québec, 2021). Ces documents d’orientation politique suivent plusieurs documents similaires publiés par le Japon, l’Australie, les États-Unis, la France ou le Royaume-Uni, pour n’en citer que quelques-uns, dans un contexte international de changement des paradigmes réflexifs pour aborder les relations régionales et internationales en Asie (Nagao, 2019; Berkofsky et Miracola, 2019). Lancé en 2007 par le premier ministre japonais Shinzo Abe, le concept d’Indo-Pacfique, pendant longtemps peu relayé, connait depuis quelques années un engouement marqué. Il ne s’agira pas ici de considérer les raisons de cet intérêt – ou de cet effet de mode – mais plutôt de s’interroger sur les caractéristiques des stratégies indo-pacifiques du Canada et du Québec. Quelles en sont les principales idées, alors que se singularisent deux grandes orientations dans la plupart des stratégies indo-pacifiques publiées à ce jour : la plupart accordent une place très importante à la Chine, dont l’ascension économique et politique bouscule les intérêts de nombreux États, voire les inquiète dans ce qu’Isabelle St-Mézard qualifie d’anxiété géopolitique (Saint-Mézard, 2023) ; en réaction, toutes oscillent entre des positions visant à contrer la Chine et son ascension, ou au contraire à maintenir un espace régional inclusif afin de ménager le dialogue avec Beijing (Martin 2019; Heiduk et Wacker, 2020; Goin, 2021).

1. La notion de paradiplomatie

Cette comparaison des stratégies indo-pacifiques du Canada et du Québec pourrait prêter le flanc à l’argument que le Québec n’est pas un État souverain, et que donc il ne peut ni définir de stratégie diplomatique, ni être pertinent dans une analyse de stratégies définies par des États indépendants. Formellement, cela est exact, mais très réducteur. Un champ important des sciences politiques et des relations internationales étudie depuis plusieurs années ce que l’on appelle la paradiplomatie, soit l’action internationale d’entités politiques de rang 2, à savoir des États fédérés ou des administrations qui se sont dotés d’outils de relations internationales. On oublie ainsi qu’au sein de la très jacobine et centralisatrice République française, les collectivités d’outre-mer du Pacifique, Nouvelle-Calédonie, Wallis et Futuna et Polynésie, ont constitutionnellement la latitude de développer des relations autonomes avec des gouvernements étrangers tant que cela n’interfère pas avec la défense ou les douanes.

Le Canada est un État fédéral, dans lequel les administrations de rang 2 (les provinces) sont juridiquement des États. Dans le cadre de la Révolution tranquille, mouvement socio-politique majeur qui a bouleversé la société québécoise des années 1960, la volonté d’affirmation de l’autonomie du Québec s’est notamment traduite par un souci d’affirmation à l’étranger également, même si les affaires étrangères sont de compétence fédérale. Dès 1961, le Québec inaugure à Paris une Délégation générale, première d’une série de plusieurs qui structure aujourd’hui le réseau des représentations politiques du Québec à l’étranger. Depuis 1965, la doctrine Gérin-Lajoie est le fondement de la politique internationale du Québec ; elle affirme que la souveraineté d’une province canadienne dans ses champs de compétence devrait s’appliquer également dans ses relations internationales. Tous les partis politiques au Québec, souverainistes comme fédéralistes, ont poursuivi cette politique, que le gouvernement canadien tolère.

Panayotis Soldatos a défini la paradiplomatie comme « la poursuite directe, à des degrés variables, d’activités internationales de la part d’un État fédéré » (Soldatos, 1990). Le concept est largement répandu aujourd’hui (Paquin, 2004) et appliqué à des États quasi-fédéraux également. Ce concept demeure à géométrie variable : tous les États fédérés ne mènent pas forcément une action internationale/politique étrangère. On observe également une diversité de l’engagement de l’État dans sa paradiplomatie, entre Québec, Écosse, Flandre, Catalogne, Groenland… Le Québec n’est pas souverain et ne définit donc pas de politique étrangère pleine et entière – donc son action ne couvre pas tous les domaines : c’est à garder à l’esprit dans la comparaison des cadres politiques du Québec et du Canada.

2. La politique indo-pacifique du Canada

La stratégie canadienne définit l’Indo-Pacifique comme l’Asie orientale, l’Asie du Sud-est, l’Australie et la Nouvelle-Zélande, les 14 pays insulaires du Pacifique, le sous-continent indien et les Maldives. Les Seychelles, l’Asie centrale, la Russie d’Asie, le Moyen-Orient en sont ainsi exclus. La pertinence de ce régionyme nouveau d’Indo-Pacifique n’est pas justifiée ; le document explique cependant que la région ainsi définie représente une part importante de l’économie mondiale, la moitié en 2040. C’est une région qui connait globalement une grande vitalité démographique mais aussi économique. C’est une région qui suscite des « défis stratégiques » majeurs, essentiellement du fait de l’ascension de la Chine; une région qui implique le Canada de par sa façade Pacifique, et qu’il importe d’engager dans la voie du développement durable « si nous voulons relever les grands défis mondiaux », dont « la lutte contre les changements climatiques » et le développement durable (p.3).

La politique vise donc à approfondir les partenariats régionaux, pour promouvoir la paix, le développement durable, les échanges commerciaux et les investissements. Le Canada « entretient des relations étroites avec ses partenaires et amis », mais « il y a aussi des pays dans la région avec lesquels le Canada est fondamentalement en désaccord; le Canada doit être lucide quant aux menaces et aux risques que ces pays représentent ». Certes, il faut « maintenir le dialogue » (p.6), « il est nécessaire de coopérer » (p.8), mais la stratégie énonce clairement que certains pays constituent des menaces. La Chine est clairement visée : elle est une « puissance mondiale de plus en plus perturbatrice », qui peut faire preuve d’« arrogance » et déployer une « diplomatie coercitive » (p.7). On est loin des discours lénifiants des cadres généraux de politique du Canada qui prévalaient dans le passé, dans lesquels la confiance en l’attrait du modèle occidental et la perception de la maitrise des enjeux de sécurité ne conduisaient pas le Canada comme les États-Unis ou l’Australie ou le Japon, à nourrir cette anxiété géopolitique qui les conduit maintenant à incriminer directement le gouvernement chinois. Entendons-nous : il ne s’agit pas ici de défendre la Chine, mais simplement de souligner le changement de ton à Ottawa, changement très officiellement consacré dans la Stratégie régionale en 2021.  L’objectif est clairement de soutenir une approche « fondée sur des règles » (p.9) et de repousser toute action unilatérale, implicitement de la Chine, envers Taiwan ou dans les mers de Chine du Sud et de l’Est.

Trois pages sont ainsi consacrées à la Chine, puis une page sur l’Inde, deux pages pour le Pacifique Nord (Japon et Corée), une page (2 avec des figures) pour l’ANASE (Association des Nations de l’Asie du Sud-Est, ASEAN en anglais) avec des axes politiques très généraux. La Chine est mentionnée 53 fois dans le document, l’Inde 22 fois, la Corée 27 fois, le Japon 18, l’ANASE 22 fois : le document s’efforce de parvenir à un certain équilibre, mais, reflet de l’énoncé de politique générale dans lequel la réaction face au rôle perturbateur de la Chine est clairement soulignée, la place accordée à la Chine est dominante – plus de deux fois plus que le 2e pays mentionné le plus souvent, la Corée.

Le document articule par la suite les 5 axes prioritaires : Promouvoir la paix, la résilience et la sécurité ; accroitre les échanges commerciaux et les investissements, et renforcer la résilience des chaines d’approvisionnement; investir dans les gens et tisser des liens entre eux ; bâtir un avenir durable et vert ; demeurer un partenaire actif et engagé.

La tonalité du premier axe montre qu’ici encore, le raisonnement implicite vise la Chine : seule la modernisation de l’armée chinoise est mentionnée parmi tous les pays de la région, comme menace implicite. La tonalité très défensive se poursuit avec un paragraphe sur l’Arctique : « le Canada est conscient que les puissances de l’Indo-Pacifique considèrent l’Arctique comme une région offrant des débouchés », constat qui semble signifier que cet intérêt est lourd de menaces puisque la phrase suivante explique que « Le Canada est déterminé à maintenir la paix et la stabilité dans la région » (p.16). Si ce premier axe est développé sur trois pages, comme la seconde section sur l’économie. Les axes suivants s’appuient sur des passages plus courts, mais articulent des objectifs de politique générale (développement durable( parfois originaux (investir dans les gens et les liens entre populations. Le document présente pour chaque axe les façons d’atteindre les objectifs retenus : ces aspects pratiques représentent 9 pages et demie (35%) sur les 27 du document.

3. La Stratégie territoriale pour l’Indo-Pacifique du Québec

Pas plus que la Stratégie canadienne, la Stratégie québécoise ne cherche vraiment à justifier le terme d’indo-pacifique. Le document mentionne un objectif de relance économique dans un contexte de fin de pandémie de covid-19, soulignant d’emblée une lecture de la région nommée Indo-Pacifique en des termes résolument économiques. La région constitue un « nouveau centre de gravité de l’économie mondiale » (p.3); on le disait déjà de l’Asie-Pacifique en 1997 lors de la première mission commerciale Québec Chine et, de manière générale, dans les années 1990 avec le succès du concept d’Asie-Pacifique. Constater le poids économique dominant d’une région rassemblant 35% des terres et 65% de la population n’a rien de novateur. En revanche, au-delà du cliché du poids économique majeur de l’Indo-Pacifique, le document souligne deux points : cette région est marquée par un fort dynamisme économique – comme pour la stratégie canadienne – mais elle est aussi traversée de rivalités. Rivalité entre la Chine et les États-Unis, présentée comme un paramètre et non comme une prémisse politique engageant la vigilance du Québec, mais une rivalité qui a des impacts sur les partenaires de ces deux pôles économiques. Rivalité également entre Inde et Chine, deux géants démographiques, politiques et économiques. On observe donc un monde en recomposition, avec des risques, mais aussi des occasions. Le document relève que certains lisent la région sous un prisme sécuritaire (QUAD, AUKUS) ; qu’on y observe le déploiement des nouvelles routes de la soie et de contre-projets indiens ou japonais, et que ces rivalités se traduisent aussi à travers de nombreux accords commerciaux à géométrie variable.

La Stratégie se place résolument dans le domaine du commercial. Le premier axe stratégique concerne le commerce international et les investissements. Le second cherche à renforcer la recherche, l’innovation et la formation, non seulement pour maintenir la compétitivité des entreprises québécoises, mais aussi pour favoriser la collaboration avec des laboratoires asiatiques et pour développer le marché de la formation offerte au Québec aux chercheurs et étudiants asiatiques – « Développer une intelligence d’affaires en éducation et enseignement supérieur » (p.18).

Le 3e axe porte sur l’économie verte et le développement durable. Il s’agit de renforcer l’engagement du Québec en matière de développement durable, tout comme dans la stratégie canadienne. Il s’agit donc d’un engagement politique certes, mais aussi économique : des efforts seront ainsi déployés pour promouvoir « l’offre et le savoir-faire du Québec en matière de développement durable et de tourisme responsable » (p.19) ; un engagement politico-social également : on souhaite « favoriser le partage d’expertise sur la dimension sociale du développement durable » (p.19). Le concept de valeur intervient ici : liberté, démocratie, justice, durabilité, mais sans qu’aucun État ne soit stigmatisé. Le document reconnait du même souffle le potentiel de coopération dans ce domaine : plusieurs sociétés de la région ont développé des expertises potentiellement bénéfiques pour le Québec, Australie, Nouvelle-Zélande, Chine, Corée, Japon… dans une optique de partage (pas seulement de vente) et de coopération.

Le 4e axe porte sur la main-d’œuvre ; le 5e sur la culture, et un 6e axe transversal porte sur la jeunesse, atout commun aux sociétés de la région dont il faut renforcer la curiosité, la formation, les contacts pour forger des liens trans-océaniques.

À travers l’analyse de cette stratégie, on relève :

  • L’expression de principes politiques certes, mais formulés de façon modérée – droits de la personne ; développement durable – une demi-page
  • La présence d’objectifs politiques – développer l’influence du Québec et le développement durable – pour soutenir les valeurs certes, mais surtout pour favoriser la coopération et les objectifs socio-économiques.
  • Une approche résolument pragmatique – de nombreuses pistes d’action sont exposées. Sur 19 pages de texte, un total d’environ 9 pages (47%) présentent les actions à mener.
  • Une approche intégrée : le document expose les liens qui associent les différents axes de la stratégie, le développement durable, la formation de la main-d’œuvre, la recherche, la culture permettant certes d’envisager des développements économiques, mais aussi de renforcer le pouvoir d’influence du Québec, dont le rôle crucial en Asie est rappelé dans le document, dont on espère indirectement pouvoir récolter les fruits économiques à terme. Les axes de cette stratégie ne sont pas disjoints, mais bien au contraire proposent un plan d’action pensé comme cohérent et articulant l’ensemble des actions proposées.
  • Aucun État n’est directement incriminé dans cette stratégie, au-delà du constat très factuel de la rivalité sino-américaine. L’approche politique demeure modérée, non militante : le concept de valeurs est mentionné 2 fois ; mais celui de coopération 12 fois. Ce discours parait similaire à celui du Canada, mais la stratégie québécoise ne propose pas d’action spécifique visant à répondre à une quelconque menace chinoise.
  • On y découvre une approche géographique équilibrée : certes la Chine fait l’objet de 30 mentions ; mais le Japon 25 ; la Corée du Sud 24 ; l’Inde 22 ; l’Australie 14 ; le Vietnam 11 ; l’Indonésie et l’Asie du Sud-Est, 6 chacun.

4. Deux stratégies convergentes ?

Toute comparaison des deux stratégies canadienne et québécoise doit rappeler un paramètre de taille : le Québec n’étant pas un État souverain, il ne peut développer d’éléments forts de politique étrangère, a fortiori en matière de défense ou d’accords commerciaux. De fait, il ne peut développer de lien avec l’institution qu’est l’ASEAN, ni tenir de discours à fort contenu diplomatique ou de sécurité. Cela explique en partie l’absence de place importante consacrée aux enjeux politiques en Asie – en partie seulement, on y reviendra.

Des convergences se dessinent : les deux stratégies font la part belle aux enjeux économiques (commerce, investissements) ; aux questions de développement durable ; à la main-d’œuvre, à l’immigration, à la formation et à la jeunesse, des aspects qu’on retrouve peu souvent dans les stratégies indo-pacifiques.

Mais des différences importantes se dessinent. Sur la forme tout d’abord : la stratégie québécoise a réussi à proposer une série d’orientations et d’actions qui présentent un fort degré d’intégration et de synergie, ce qu’on observe nettement moins du côté de la stratégie fédérale canadienne.

Sur le fond ensuite : certes le Québec n’a pas à se prononcer sur une posture politique à l’endroit de la Chine ; mais il aurait néanmoins pu développer un propos plus incisif sur la question des valeurs et de la trajectoire politique de celle-ci, ce qu’il a choisi de ne pas faire. Le portrait politique de la dynamique politique dans la région est lucide – on observe l’émergence de vives tensions – mais ce constat demeure factuel et ne suscite pas de critique même si l’attachement aux valeurs démocratiques est formulé. La stratégie québécoise se veut un document résolument pragmatique pour permettre le développement de la coopération en Indo-Pacifique. À l’inverse, la stratégie canadienne, en rupture avec les discours relativement idéalistes sur l’Asie que développaient les administrations libérales précédentes, souligne l’importance d’une certaine résilience face à l’émergence d’une Chine perçue comme une menace potentielle. La main demeure tendue ,mais le discours n’en demeure pas moins incriminant, polémique voire vindicatif pour un document de politique régionale. Fin de l’innocence et de la croyance candide dans la vertu de l’ouverture économique envers la Chine, qui conduirait nécessairement celle-ci à réformer son régime politique ? Car telle était pendant longtemps la croyance inébranlable des Occidentaux, et des gouvernements libéraux de Jean Chrétien (1993-2203) à Paul Martin (2003-2006) (The Economist, 2018; Sampson, 2020). Ou angoisse géopolitique ?  Sans doute un peu des deux. Il reste à savoir si la politique menée sur la base de cette stratégie pourra demeurer proactive et non réactive, et favoriser la coopération et l’engagement du Canada envers non seulement ses partenaires, Japon, Corée, Australie et Inde principalement, mais également à l’endroit de la Chine (Paikin, 2023).

Frédéric Lasserre

Références

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Goin, V. (2021). L’espace indopacifique, un concept géopolitique à géométrie variable face aux rivalités de puissance. Géoconfluences, 4 oct., http://geoconfluences.ens-lyon.fr/informations-scientifiques/dossiers-thematiques/oceans-et-mondialisation/articles-scientifiques/espace-indopacifique-geopolitique

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Heiduk, F. et Wacker, G. (2020). From Asia-Pacific to Indo-Pacific. Significance, Implementation and Challenges. SWP Research Paper 9, Berlin, juillet, https://www.swp-berlin.org/publications/products/research_papers/2020RP09_IndoPacific.pdf

Martin, B. (2019). Cartographier les discours sur l’Indo Pacifique. Carnets de Recherche, Sciences-Po, 18 déc., https://www.sciencespo.fr/cartographie/recherche/cartographier-les-discours-sur-lindo-pacifique/

Nagao, S. (2019). Strategies for the Indo-Pacific: Perceptions of the U.S. and Like-Minded Countries. Washington, DC : Hudson Institute, décembre, https://www.hudson.org/national-security-defense/strategies-for-the-indo-pacific-perceptions-of-the-u-s-and-like-minded-countries

Paikin, Z. (2023). La “doctrine Freeland” et la stratégie Indo-Pacifique du Canada : entre isolement et confusion, Note politique 26, Réseau d’analyse stratégique, 2 janvier, https://ras-nsa.ca/fr/la-doctrine-freeland-et-la-strategie-indo-pacifique-du-canada/

Paquin, S. (2004). Paradiplomatie et relations internationales, Bruxelles: Peter-Lang.

Saint-Mézard, I. (2022). Géopolitique de l’Indo-Pacifique. Paris : PUF.

Sampson, X. (2020). Quelle marge de manoeuvre a l’Occident face à la Chine?. La Presse, 7 juillet, https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1717514/chine-commerce-expansion-economie-politique-puissance

The Economist (2018). How the West got China wrong. The Economist, 1er mars, https://www.economist.com/leaders/2018/03/01/how-the-west-got-china-wrong

Le retard européen en matière de sécurité économique : une entaille au projet « nation plus indépendante » du chef d’État français Emmanuel Macron

RG v8 n2, 2022

François Xavier Noah Edzimbi

F.-X. Noah Edzimbi, Ph.D en science politique, est CEO du Cabinet Lucem Global Consulting S.A.R.L. xnoah05@gmail.com

Résumé :

Durant une allocution lors de son investiture pour un second mandat le 7 mai 2022, le président de la République française, Emmanuel Macron, a fait « le serment d’agir sans relâche » pour que la France devienne « une nation plus indépendante dans un contexte de retour de la guerre en Europe ». Ces propos rappellent l’ incarnation et l’exercice de la fonction patriotique par le chef d’État dans les institutions de la Ve République, qui consiste à défendre les intérêts nationaux du pays et d’assurer sa survie en cas de guerre. Toutefois, la prise de conscience tardive de l’Europe dans le domaine de la sécurité économique amenuise cet objectif.

Mots clés : retard, sécurité économique, Europe, nation, indépendance

Abstract :

During his investiture for second term on May 7, 2022, French president Emmanuel Macron made « oath to act tirelessly » that his country becomes « more independent nation when war comeback in Europe ». These words recall incarnation and exercise of patriotic function by Head of State in institutions of the Fifth Republic, which consists in defending national interests of his country, and ensuring its survival in the event of war. However, European’s delay in economic security reduces this target.

Keywords : delay, economic security, Europe, nation, independence.

Introduction

Mis à part la France, rares sont les États membres de l’Union européenne (UE) à se préoccuper de la puissance dans son acception la plus complète. Encore, la plupart du temps, Paris fait preuve de discontinuité dans ses engagements, ceci pour des résultats inégaux, comme en Libye et au Mali pour ce qui est de l’Afrique (Verluise, 2022). Sous l’effet des armes russes en Ukraine depuis le 24 février 2022, les pays et institutions de l’UE redécouvrent que la guerre peut survenir en Europe et prennent conscience de la nécessité de se doter des moyens de la puissance. C’est ainsi que le 27 février 2022, Olaf Scholz, nouveau chancelier allemand, s’est rendu devant le Bundestag et a annoncé un important revirement dans la politique étrangère et de sécurité allemande depuis la Seconde Guerre mondiale. « Au vu du tournant que représente l’agression de M. Poutine, notre approche est la suivante : ce qui est nécessaire pour garantir la paix en Europe, nous le ferons », a-t-il déclaré (Frank, 2022). Un fonds spécial de 100 milliards d’euros pour la défense a alors été ajouté au budget 2022, soit le double du budget militaire annuel. Au programme : modernisation massive de l’arsenal et réforme structurelle de l’armée. Désormais, plus de 2 % du PIB serait consacré aux dépenses militaires, l’Allemagne devenant le troisième pays avec les plus fortes dépenses militaires du monde, dépassant le Royaume-Uni et la France (ibid.).

Réélu le 24 avril 2022, avec 18,8 millions de voix (58,54 %) contre 13,3 millions pour Marine Le Pen (41,46 %) au second tour des élections présidentielles, le chef d’État Emmanuel Macron a été investi le 7 mai 2022 pour un mandat de 5 ans. Lors de sa prise de parole, le président de la République a présenté les objectifs de sa politique internationale pour ce nouveau quinquennat. Il s’agit de « construire nos réponses française et européenne aux défis de notre siècle » et, entre autres, « agir pour éviter toute escalade suite à l’agression russe en Ukraine, aider la démocratie et le courage à l’emporter, bâtir une nouvelle paix européenne et une nouvelle autonomie sur notre continent » (Gorce, 2022). Ces propos font écho du retour de la fonction patriotique par le chef d’État dans les institutions de la Ve République, qui consiste à défendre les intérêts nationaux du pays et d’assurer sa survie en cas de guerre. Cette fonction patriotique est inscrite dans les articles 5 et 15 de la Constitution, renforcée par le décret du 14 janvier 1964 qui donne au Président l’important pouvoir de déclencher le feu nucléaire.

Matérialisation d’une politique d’État visant à protéger et à promouvoir les intérêts stratégiques d’une nation, la sécurité économique[i] est pratiquée depuis le XVe siècle en Europe, et fortement liée à l’action de l’État. En France, sa marque la plus visible est celle des pratiques menées par Louis XI (1461-1483) avec le boycott des foires de Genève en 1462, et l’obligation faite aux marchands étrangers de décharger leurs produits importés dans un port du Languedoc. Les Anglais ne sont pas en reste, et les Navigation Acts de 1651 sont un moyen pour Londres de s’approprier le commerce maritime jusque-là dominé par les Provinces Unies (Laïdi, 2012). En Allemagne est publié, en pleine Première Guerre mondiale, Le plan de la guerre commerciale de l’Allemagne (1915) qui enjoint, après la victoire du II Reich, de continuer la guerre sur le plan économique. Il expose l’importance de la maitrise de l’information (de sa collecte à sa protection) qu’il analyse comme un « nerf de la guerre », alors que l’État l’est comme un « chef de la guerre économique » (ibid.). À l’heure de la réaffirmation des puissances, phénomène visible depuis le début du XXIème siècle, des relations commerciales plus tendues, de la multiplication des actes délictueux, facilités par la révolution de l’Internet et du développement d’une cybercriminalité, de grandes entreprises et de nations qui se livrent à une importante concurrence, la sécurité économique est importante pour les États dans la réalisation de leurs objectifs de développement. La géopolitique s’exprime aujourd’hui dans le champ des relations économiques notamment au travers de la guerre économique. « Au mode traditionnel de confrontation des États-nations par la guerre militaire a succédé une nouvelle géographie des rapports de force dominé par la recherche de la puissance géoéconomique, culturelle et sociétale » (Harbulot, 2014). Toutefois, les conséquences néfastes de la crise financière internationale née des subprimes aux États-Unis en 2008, ont fait paraître la lente prise en compte de la guerre économique par les Européens, ce qui emmène Ali Laïdi à affirmer que : « jusqu’à la crise des subprimes, l’Europe ignorait donc totalement la guerre économique » (Laïdi, 2017).

Bien que le général de Gaulle ait été « conscient du déficit de puissance de la France » (Harbulot, op. cit.), et qu’il ait renoué avec une forme de sécurisation économique servant le « grand dessein » d’autonomie stratégique du pays, sa politique sera mise en berne. Ceci en raison du refus des élites françaises, politiques et économiques de suivre cette voie, en raison du traumatisme de la défaite de 1940 et de la perte de son statut de puissance impériale, donc de grande puissance mondiale dans les années 1950 (Degans, 2021). Cette « démission idéologique » (Harbulot, op. cit.), pour une structuration de la sécurité économique, aura plusieurs prolongements. Le déni de la guerre économique que livre déjà le Japon et dans une certaine mesure les États-Unis et l’URSS en période de Guerre froide ne permettra pas à l’État français de mettre durablement en place des outils conceptuels et pratiques pour y faire face. Ainsi, « la non-pensée en guerre économique a aussi des répercussions dans la culture des administrations (…) dans un service de renseignement tel que la DGSE, la perception de l’importance du renseignement économique est très relative » (ibid.). Les années 1970 seront celles de l’abandon des initiatives mises en place par le général de Gaulle pour mieux se rapprocher de Washington. Ainsi, la volonté de doter la France d’une autonomie dans le domaine stratégique de l’informatique, avec la création d’une firme comme Bull, ne sera pas soutenu par les milieux économiques et financiers qui « préférèrent une solution américaine » (ibid.). Au niveau universitaire, des chercheurs en intelligence économique reconnaitront leur difficulté à s’accommoder aux notions de guerre et de sécurité économiques (Conesa, 2003). Ainsi, partant d’une « guerre de retard » qui caractérise l’Europe et la France dans une prise de conscience d’enjeux liés à la sécurité économique, ceci vis-à-vis d’autres États comme les États-Unis, la Chine ou encore la Russie, le chef d’État Emmanuel Macron peut-il voir son objectif de faire de la France « une nation plus indépendante » être réalisé ? Les rapports Martre de 1994 et Carayon de 2003 sont la preuve d’un réveil français en matière d’intelligence et de sécurité économiques, des « plans de guerre » (Laïdi, 2012, op. cit.) dans un contexte de réaffirmation des puissances. Toutefois, bien qu’elle offre des outils de compréhension aux décideurs, la sécurité économique est rarement pensée et considérée comme un tout cohérent en Europe (Degans, op. cit.), ce qui entraîne une dépendance étatsunienne dans le renseignement (1) et dans l’édiction et l’application de normes juridiques internationales (2).

1. La dépendance américaine de l’Europe au renseignement : conséquence d’une prise en compte tardive d’enjeux de guerre et de sécurité économiques

À l’heure de la réaffirmation des puissances en ce début de XXIème siècle, la quête et la collecte d’informations sont le nerf de la guerre économique. En Europe, l’ouvrage de David Todd (L’identité économique de la France. Libre-échange et protectionnisme, 1815-1851, Paris, Grasset, 2008) démontre que les Britanniques ont développé une stratégie d’influence en jouant sur l’opinion publique et les acteurs économiques. Leur dispositif d’intelligence économique sera repensé au cours des années 1990, c’est-à-dire après la fin de la guerre froide, et l’accentuation de la guerre économique menée par l’allié américain. En 1998, l’État crée un Public Service Agreements (PSA) dont le rôle est d’avoir une action coordonnée en donnant des objectifs à atteindre en matière de collecte d’informations à différents ministères, pour aider les entreprises britanniques à être en position de conquérir ou de conserver des marchés (Laïdi, 2010). Quant à elle, l’Allemagne identifie dès le XIXème siècle l’importance de disposer d’une industrie forte pour un pays qui aspire à exister sur la scène internationale. L’Allemagne bismarckienne opte pour un « protectionnisme éducateur » (concept de l’économiste allemand Friedrich List) qui protège ses jeunes industries d’une concurrence extérieure (Bosserelle, 2011). Pour sa part, la France, avec les rapports Martre de 1994 et Carayon de 2003, fait preuve d’une culture de sécurité économique pour ce qui est d’une conscience de l’existence d’enjeux géoéconomiques sur l’espace international. Au milieu des années 1990, face aux nombreuses difficultés rencontrées par les entreprises d’Europe, est créé l’Institut pour la prospective technologique de Séville (IPTS) qui fait de la veille économique. Il permet la création d’un Observatoire européen de la science et de la technologie (ESTO). Pourtant, l’information commerciale, technologique ou scientifique est peu perçue comme un renseignement économique par les États membres de l’institution communautaire, de même que par les autre pays européens, situation conduisant Ali Laïdi à remarquer que : « (comme) dans le reste de l’Europe, la question de l’intelligence économique est aux abonnés absents » (Degans, op. cit., p. 161). Comme conséquence, l’intelligence et la sécurité économiques sont peu développées au sein et en dehors de l’UE, si ce n’est en Suède en raison de la proximité existante entre cette dernière avec l’ex-URSS et la Russie, qui l’invite probablement à la vigilance d’autant plus qu’elle est le berceau de nombreuses entreprises (ibid., p. 152). L’Europe fait ainsi le choix d’être protégée par un tiers, les Etats-Unis à l’occurrence, dont dépend sa sécurité.

Ce choix européen démontre leur sous-estimation des réalités géoéconomiques et géopolitiques mondiales, car l’administration Clinton entre en guerre économique au sortir de la Guerre froide remportée par les États-Unis, comme d’ailleurs la guerre du Golfe de 1991. En janvier 1993 le secrétaire d’État Warren Christopher s’adresse au Congrès américain en déclarant : « la sécurité économique américaine devait être élevée au rang de première priorité de la politique étrangère » (ibid.). Les mêmes moyens que ceux investis dans la Guerre froide sont réclamés au Congrès, révélateur de la prise de conscience de l’importance des nouveaux enjeux géoéconomiques. Les priorités de Washington restent les mêmes : maintenir sa suprématie, son statut de superpuissance, quid à entrer en confrontation avec tout État allié. Pour Edward Luttwak, conseiller de l’ancien président américain Bill Clinton : « dans la géoéconomie, la puissance de feu c’est le capital (…). Les équivalents des armes nucléaires (…) sont les politiques industrielles d’investissement » (Voisonet, 2009). Par la suite, il affirmera dans son ouvrage publié en 1993 que : « les subventions au développement des produits correspondent au progrès de l’armement, la pénétration des marchés avec l’aide de l’État remplace les bases et les garnisons militaires déployées à l’étranger, ainsi que l’influence diplomatique » (ibid.). Ainsi, les moyens destinés à la guerre économique évolueront : ils sont désormais davantage économiques que géopolitiques. Il faut s’assurer d’une avance technologique qui donne plus sûrement les possibilités de conquête de nouveaux marchés. Pour ce faire, la quête d’information devient l’objectif principal : Washington crée un système d’espionnage électronique connu sous le nom de « Echelon », qui surveille et espionne ses alliés géopolitiques mais concurrents économiques. En 2013, les États-Unis consacrent d’importants moyens au renseignement : 40 % de l’arsenal de renseignement est mobilisé dans l’intelligence économique (Carayon, 2013). La même année, et selon des informations publiées par Le Monde, 10 milliards de dollars ont été mobilisés pour l’agence nationale de sécurité (NSA) qui employait 60 000 salariés directement en plus de 40 000 grâce à des sous-traitants et disposait de plus de 40 stations d‘écoute électromagnétiques implantées dans douze pays (Loukil, 2013). Les révélations d’Edward Snowden, ancien agent de la NSA, dévoileront que les géants du web font de l’espionnage et du renseignement économiques : Google, avec Gmail et Android équipe plusieurs centaines de millions de Smartphones et est un collecteur de données, comme Facebook qui a près d’un milliard (198) d’utilisateurs, de même qu’Amazon et ses millions de clients (Godard, 2015). Pour illustration, les portables personnels des d’anciens dirigeants européens, l’allemande Angela Merkel et le français Nicolas Sarkozy, avaient été mis sur écoute.

Les grandes firmes n’échappent pas davantage à cet espionnage. La guerre économique entre Airbus et Boeing étant un exemple : Airbus perd un contrat avec l’Arabie saoudite (évalué à six milliards de dollars) au profit de Boeing grâce aux informations recueillies par les services secrets américains permettant à la firme américaine de modifier avantageusement son offre. Pour les puissances mondiales et émergentes, l’aéronautique est un secteur hautement stratégique en termes d’emplois concernés et de vitalisation de certains territoires mais aussi de souveraineté technologique. C’est aussi un domaine d’activité qui incarne, par excellence, la puissance d’un État. Pour cette raison, l’appel d’offre remporté en 2008 par Airbus, pour les avions ravitailleurs à destination de l’US Air Force, sera annulé par Barack Obama, ancien président des États-Unis, au profit de Boeing qui l’avait perdu, preuve que sécurité économique et géopolitique sont toujours intimement liées (Degans, op. cit., p. 149). Le rapport Lellouche-Berger sur l’extraterritorialité du droit américain souligne, quant à lui, la participation des agences américaines de renseignement au traitement des affaires à caractère économique. Ainsi le Bureau fédéral d’investigations (FBI) emploie 800 personnes pour lutter contre la corruption (activité la plus importante après la lutte contre le terrorisme) et se sert de renseignements fournis par la NSA. Le renseignement américain dispose d’importants moyens que le rapport évalue à 68 milliards de dollars pour l’année fiscale 2014 quand le renseignement français a un budget de 1,2 milliards d’euros. Au-delà des seuls aspects financiers, les moyens informatiques sont mis à disposition des administrations américaines qui sont alors capables de faire le crible des activités financières qui pourraient contrevenir aux lois américaines d’embargos ou anticorruption. BNP Paribas en a fait l’amère expérience (ibid., p. 298).

Il se remarque donc un retard des États européens dans la mise en œuvre de la sécurité économique, spécifiquement dans le domaine du renseignement. Or, depuis la révolution dans les affaires militaires (Revolution in Military Affairs, RMA) à la fin de la bipolarité, qui privilégie entre autres la supériorité de l’information, l’intelligence économique est mise en œuvre par les puissances mondiales pour la réalisation de leurs objectifs géopolitiques. Cette dernière est basée sur la centralisation de l’information, du renseignement et de l’action publique de soutien (Conesa, op. cit.). La nouvelle mission de l’État est d’aider les entreprises sur les marchés importants à dimension stratégique et, d’une façon générale toutes les entreprises, qu’elles soient exportatrices ou simplement en concurrence avec des firmes étrangères. La sécurité économique, quant à elle, renforce la cohésion nationale d’un État au moyen d’un patriotisme économique qui préserve les emplois et le savoir-faire. Dans son volet défensif, la sécurité économique regroupe la protection du patrimoine, la délimitation des périmètres industriels et technologiques critiques et la lutte contre les activités de renseignement économique étrangères. L’intégrité des entreprises européennes, mieux des « champions nationaux », ne se pose donc pas seulement en termes matériels ou informationnels, mais aussi par la place accordée aux investisseurs étrangers dans leur participation au développement par les investissements directs étrangers (IDE). Car, « dans cette bataille il n’y a pas d’alliés, que des intérêts. Chaque entreprise, chaque nation entre en guerre pour sauver son économie, préserver ses emplois et conquérir des marchés. Dans ce genre de conflit, les victimes ne se comptent pas en nombre de morts mais de licenciements. L’ANPE (en France) a remplacé les hôpitaux militaires, l’Assedic les pensionnés de guerre. Les vaincus déplorent le nombre de chômeurs et d’exclus, les vainqueurs fêtent les hausses boursières et empochent les dividendes » (Laïdi, 2017). Les entreprises sont alors les corps d’armée dans la guerre économique, les salariés étant les soldats. La dépendance européenne vis-à-vis des États-Unis dans le renseignement est donc une vulnérabilité dans une course à la puissance technologique, en particulier pour le cloud, nuage informatique qui permet à toute personne de retrouver ses photos, vidéos ou textes, lorsqu’elle se connecte depuis son ordinateur ou depuis son téléphone portable, mais aussi aux administrations ou entreprises de partager des documents de travail entre leurs différents services où qu’ils se situent. Ces « entrepôts de données », devenus indispensables à tous les échanges, étant aux mains de sociétés américaines (Amazon en tête, mais aussi Microsoft et Google), signifie que ces dernières stockent toutes les données stratégiques acquises sur le cloud américain (Manenti, 2020), et s’accaparent subtilement des renseignements stratégiques européens (secrets industriels, militaires, espionnage, logistiques sanitaires et numériques, études de brevets, etc.) au profit de l’État étatsunien pouvant les utiliser lorsqu’une nécessité stratégique se présente, tout en réduisant les capacités/expertises intellectuelles, cognitives, réflexives, stratégiques et opérationnelles d’institutions nationales du Vieux continent (Gélédan, 2019). L’avantage des États-Unis est qu’ils peuvent prendre possession de ces « datas stratégiques » en raison d’une loi extraterritoriale, le Cloud Act, que Washington adopte en 2018 (Cour des comptes, 2018). Ce dispositif législatif oblige toutes les entreprises américaines du cloud à transmettre à leurs autorités l’intégralité de leurs données, même si elles sont conservées sur des serveurs basés en Europe ou en France. Ainsi, les propos d’Emmanuel Macron exprimés le 14 septembre 2020 devant une centaine d’entrepreneurs rassemblés pour la French Tech, un évènement organisé par des start-up tricolores, à savoir : « cette bataille (numérique), aujourd’hui, soyons clairs, (l’Europe) l’a perdue », démontre la difficultueuse réalisation du projet d’indépendance du chef d’État.

2. La lente application d’un principe d’extraterritorialité du droit par les Européens en sécurité économique : cause d’une prééminence américaine dans les guerres économiques du XXIe siècle

Le monde du XXIe siècle nécessite des capacités d’adaptation et de compréhension des forces à l’œuvre en géopolitique, y compris dans la géoéconomie. La sécurité économique se déploie dans divers aspects juridiques : droit privé, droit public, droit des affaires et droit international. Dans une guerre du droit dont le but est l’hégémonie politique et économique, l’édiction d’une norme juridique facilite l’exportation des IDE en baissant les coûts de transaction (Degans, op. cit., p. 270). L’hégémonie politique est une forme de Soft power qui passe de plus en plus par le droit et la culture juridique. Il définit le théâtre d’opération qui est pour lui le droit économique, le droit des affaires, les contrats financiers, les contrats publics. Ces domaines font l’objet de stratégie d’hégémonie de la part des États, qui ont placé leur droit au cœur d’une stratégie qui relève d’un patriotisme économique qui tient davantage d’un nationalisme économique (du Marais, 2017). Il s’observe une prégnance géographique du droit civil non seulement en vigueur en Europe mais adopté aussi en Amérique latine, dans l’essentiel de l’Asie et des pays africains. En Europe, le Royaume-Uni a édicté une loi anti-corruption en 2010 : l’United Kingdom Bribery Act (UKBA). Entrée en vigueur le 1er janvier 2011, elle a été promulguée dans le sillage des lois de l’OCDE et des Nations Unies, surtout après le scandale de la firme britannique BAE Systems dans un contrat établi avec l’Arabie Saoudite. Quant à elle, la France édicte la Loi 2007-1598 en novembre 2007, loi anti-corruption qui est un prolongement du scandale de BAE Systems (Degans, op. cit., p. 299). Cette loi sera renforcée en 2017 par la loi Sapin II qui protège les lanceurs d’alerte. Par essence, la France est un pays juridiquement peu libéral (Gauchon, 2002). La refondation du modèle français au lendemain de la Seconde Guerre mondiale se caractérise par une prééminence de l’État. L’État est non seulement le garant du bien commun, mais aussi un acteur économique de tout premier ordre (ibid.). Tel n’est pas le cas aux États-Unis qui « placent le marché au centre » et « s’offusquent de tout ce qui porte atteinte à son libre fonctionnement » (Clauzon, 2016), d’où une différence fondamentale entre cultures anglo-saxonne et gréco-latine et l’imposition de la Common Law à l’échelle du monde des affaires par les États-Unis, vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale.

L’extraterritorialité du droit est alors un outil de la géopolitique de Washington acceptée par les partenaires et alliés européens des États-Unis. Il norme le monde économique et commercial sur le droit et les préférences américaines et est, à cet égard, un moyen de faire entrer les entreprises du monde entier dans le moule pensé par les États-Unis. Pour ce faire, les États-Unis ont mis sur pied un arsenal juridique qui leur permet de mener des guerres économiques. Comme exemple, la loi de lutte contre la corruption, le Foreign Corrupt Practices Act (FCPA), est d’abord appliquée pendant vingt ans aux entreprises américaines. Ensuite, à partir de 1998, elle est étendue aux autres entreprises (donc non-américaines) pour que les mêmes règles, et donc les mêmes contraintes, s’appliquent à tout autre acteur économique. Il s’agit d’une exportation du modèle américain, sa dissémination au niveau mondial au nom d’une équité de traitement des entreprises et sous le couvert de la lutte contre la corruption (Medvedowski, 2016). La subtilité stratégique de cette loi s’articule dans son caractère universaliste. Cet universalisme se double d’un unilatéralisme, car les lois américaines s’appliquent au monde des affaires, sans réciprocité, et sans que les lois américaines soient élaborées de façon consensuelle dans des instances multilatérales. Pour illustration, bien le que les différentes lois américaines d’extraterritorialité aient d’abord été appliquées aux entreprises américaines, à savoir 70 % des cas depuis 2008, elles impactent majoritairement des entreprises extra-américaines, principalement européennes et françaises dans l’aspect pécuniaire, quoiqu’elles représentent que 30 % des cas. En effet, quand on s’intéresse aux amendes infligées par l’administration américaine, on s’aperçoit qu’elles pèsent à 64 % sur des entreprises européennes, et les amendes qu’elles sont contraintes de payer sont bien plus lourdes que celles infligées aux entreprises américaines (Maison Rouge De, 2017), comme le présente le tableau qui suit :

Tableau 1 : Les montants de pénalités au titre de la loi FCPA

Entreprise Pays (du siège social de tête au moment des faits incriminés) Montant global (DoJ et/ou SEC) des pénalités versées aux États-Unis (millions de dollars) Pénalités versées à des juridictions non-américaines pour les mêmes faits (millions de dollars) Année de transaction
Siemens Allemagne 800 856 2008
Alstom France 772   2014
Olympus (America) Japon/États-Unis 646 2016
KBR/Halliburton États-Unis 579 2009
Och-Wiff Capital Management Group États-Unis 412 2016
BAE Systems Royaume-Uni 400   2010
Total France 398   2013
Vimpelcom Pays-Bas 398 398 environ 2016
Alcoa États-Unis 384 2014
Snamprogetti/ENI Italie/Pays-Bas 365   2010
Technip France 338   2010
Weatherford International États-Unis 252 2013
Panalpina Italie 237   2010
JGC Japon 219 2011
Daimler Allemagne 185   2010
Alcatel-Lucent France 137   2010
Avon États-Unis 135 2014
Hewlett-Packard États-Unis 108 2014

Source : Lellouche, Pierre et Berger, Karine (2016).  L’extraterritorialité de la loi américaine. Rapport d’information à l’Assemblée nationale française, p. 29.

On remarque dans ce tableau que le montant des amendes infligées au titre de la FCPA est croissant depuis 2008, c’est-à-dire depuis la crise née des subprimes. En 2006, la première firme européenne prise dans les rets du filet de la FCPA est l’entreprise norvégienne pétrolière Statoil condamnée à une amende de 10 millions de dollars (Lellouche et Berger, 2016, p. 28). Cette politique s’est intensifiée sous l’administration Obama : entre 2008 et 2014, les entreprises européennes ont versé près de 6 milliards de dollars de pénalités aux États-Unis pour violation de la loi FCPA (ibid.). Entre 1977 et 2014, 30 % des enquêtes ouvertes dans le cadre de la loi FCPA ont visé des entreprises étrangères, mais celles-ci ont réglé 67 % du total des amendes collectées. Ces chiffres ne donnent pas une vision globale de la situation, car les amendes infligées aux entreprises ne le sont pas uniquement au titre de la lutte contre la corruption, mais relèvent aussi des mesures anti-embargos décidées par les États-Unis. Aussi frappent-elles plus particulièrement les banques : entre 2009 et 2014, les banques européennes ont versé quelques 16 milliards de dollars aux différentes administrations américaines. Les autorités américaines ont infligé 125 milliards de dollars d’amende aux banques étrangères, entre 2008 et 2017 (Quatrepoint, 2018). Une part correspond à leur rôle dans la crise des subprimes et fraudes diverses sur les marchés, et 15 milliards au titre de la rupture d’embargo et cela vise surtout les banques françaises pour plus de dix milliards. L’extraterritorialité du droit américain impose donc d’importantes amendes aux firmes européennes incriminées par le Département de justice américain (DoJ), souvent des concurrents de firmes américaines : BNP-Paribas pour le secteur bancaire (condamnée à une amende de près de 9 milliards de dollars en 2014 pour avoir enfreint l’embargo sur le Soudan, l’Iran et Cuba), Standard Chartered (qui verse une amende de 667 millions de dollars en 2012 pour avoir violé l’embargo contre l’Iran), Alcatel-Lucent pour les télécommunications, Alstom pour l’énergie et le ferroviaire, ou plus récemment Volkswagen pour l’automobile. Ces amendes affaiblissent considérablement les entreprises à qui elles sont infligées. Il a ainsi été constaté que Technip, Alcatel-Lucent et Alstom ont changé d’actionnaires après les poursuites judiciaires menées par le DoJ (Seux, 2017). Le droit et la norme sont ainsi des outils usités par les Américains dans une guerre économique menée à l’échelle mondiale. Ces outils ne sont ni français, ni européens, aussi est-il remarqué dans les évaluations faites par Doing Business et Transparency International, pour ce qui est de la perception et donc l’activité des entreprises dans le monde, le choix d’indicateurs majoritairement anglo-saxons qui déforment et désavantagent entreprises européennes dont le mode de fonctionnement ne relève pas complètement des pratiques outre-Atlantique (du Marais, op. cit.). Un choix américain qui rappelle les réalités géopolitiques et stratégiques, tout en démontrant la subtile volonté des États-Unis de fragiliser un pan important des stratégies européennes, bien que l’UE et les autres pays du Vieux continent soient officiellement présentés et reconnus comme étant des alliés.

Conclusion

Les pays européens tardent à saisir les enjeux de la sécurité économique. Alors que ses principaux partenaires, les États-Unis à l’occurrence, ont conceptualisé la sécurité et l’intelligence économiques et les ont mis en pratique, il est désormais nécessaire et urgent de s’en saisir en Europe de façon résolue et décomplexée. Il faut pour cela élaborer une stratégie, et ce ne peut être fait qu’au sommet des États européens. Les Européens pourraient ensuite peser de tout leur poids sur la scène internationale, et à cette occasion déployer une diplomatie d’influence, devenant à cette occasion force de proposition. La France et l’Europe ont tout à gagner à devenir des acteurs majeurs de la sécurité économique bien sûr pour des motifs géoéconomiques mais aussi largement géopolitiques. La France commence à combler à son retard en la matière, après des décennies d’atermoiements souvent liées à l’alternance politique, elle doit encore élaborer une stratégie de sécurité économique (Degans, op. cit., p. 162). Dès lors, l’État doit établir un diagnostic précis des difficultés pour une mise en œuvre de la sécurité économique, et surtout en reprendre impérativement le contrôle. Il lui faut former les meilleurs chefs de projet informatiques dans les grandes écoles de la République pour piloter les chantiers numériques qui dessinent une administration modernisée, et surtout arrêter de confier à des acteurs privés la définition du service public et l’exécution des politiques publiques (Aron et Michel-Aguirre, 2022, p. 124-125). La priorité consiste à stopper la dépendance existante vis-à-vis des États-Unis afin de bâtir un futur commun à la nation française. Ministres et hauts fonctionnaires doivent ainsi en urgence s’imprégner l’intelligence économique, réapprendre à penser par eux-mêmes, et cesser d’être les faire-valoir d’autres puissances étrangères. C’est au prix de cet effort qu’ils redeviendront d’authentiques responsables politiques et accompagneront le chef d’État dans la réalisation son projet de rendre la France plus indépendante, engagement pris solennellement le 7 mai 2022.

Références

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[i] La sécurité économique est, en outre, étroitement liée à la notion du risque dont la prévalence est plus forte dans une économie de la connaissance qui repose sur la possession et l’acquisition d’informations, de brevets, de savoir-faire indispensables pour conserver une avance stratégique sur ses partenaires et néanmoins concurrents. La sécurité économique recouvre le champ des entreprises – sûreté, contrôle de l’information, viabilité de la structure – et des acteurs publics – l’État est premier mais non unique – qui doivent assurer des missions intérieures relevant de la protection (de la société civile, les renseignements), des missions extérieures stratégiques (Défense, Affaires étrangères) ou de protection (société civile pour ses besoins, entreprises), des missions de développement des capacités essentielles pour la préservation de l’avenir (innovations, développement économique, sécurisation des approvisionnements). Il s’agit d’une stratégie à caractère défensif (protection) et offensif (soutien aux entreprises dans la conquête ou la préservation de marchés) et l’objectif n’est pas belliqueux mais, dans le cadre d’une hyper-compétition économique et commerciale y compris entre alliés, de préserver un cadre et un niveau de vie confortables à l’ensemble des citoyens.