Recension. Cyrille Coutansais (2021). La (re) localisation du monde. Paris, CNRS Éditions.

Regards géopolitiques 12(4), 2026.

Coutansais, C.  (2021). La (re) localisation du monde. Paris, CNRS Éditions.

Publié en 2021, cet ouvrage n’a cependant en rien perdu de son intérêt, il s’en faut. L’auteur se penche sur les mouvements de délocalisation, accélérés à l’époque de la pandémie de covid-19 pendant laquelle cet ouvrage a été publié, pour se demander si ces tendances qu’il observe trouvent leur origine dans la pandémie, ou dans des causes beaucoup plus profondes, qui traduiraient une mutation en profondeur du système économique mondial.

Publié aujourd’hui, l’auteur aurait probablement intégré comme prémisse de réflexion l’impact de la guerre des tarifs initiés en 2025 par l’administration Trump, visant en partie à forcer les entreprises à rapatrier leurs sites de production aux États-Unis. Évidemment, en 2021 personne ne soupçonnait que le président américain, revenu au pouvoir après le mandat de Joe Biden, fonderait une part importante de sa stratégie économique et politique sur cette imposition arbitraire de tarifs douaniers.

La crise de la Covid-19 a souligné des contraintes liées à une économie trop fortement mondialisée, en ce sens que les entreprises avaient décomposé la production de nombre de produits en composantes produites ici ou là, acheminées le long des grandes routes commerciales du monde, pour être assemblées dans de grands ateliers avant d’être redistribués dans les marchés mondiaux. C’est ce principe de l’écolonomie dite du lego – on produit de nombreuses pièces qu’on assemble pour obtenir un produit fini avec le coût comme variable principale – qui a considérablement renforcé la mondialisation des chaines de valeurs et permis l’ascension économique de puissances économiques comme la Chine, et bientôt l’Inde et le Brésil. Les économies de nombreux pays dits développés en ont souffert, avec la mise en œuvre de délocalisations massives dans des pays en développement, afin de bénéficier de leurs coûts de production plus bas, surtout le foncier et la main d’œuvre.

L’idée principale de l’auteur est que l’on assiste en ce moment à un e relocalisation des sites de production, à une réorganisation en profondeur de ces chaines de valeur, non du fait des séquelles de la pandémie, ou des tarifs de M. Trump, mais d’une mutation profonde de l’organisation logistique des entreprises manufacturières et de leurs modèles d’affaires. Ce mouvement de relocalisation industrielle se serait principalement amorcé au lendemain de la crise financière de 2007-2008. Loin de l’époque des années 1990-2000, où la mondialisation paraissait irrésistible et la fragmentation de la chaîne de valeur toujours plus affinée par les firmes multinationales, cette réorganisation de l’économie mondiale reposerait sur l’idée de produire localement un nombre croissant de produits, non par souci environnementaliste des entreprises, mais parce que cela renforce leur compétitivité. Un « monde localisé » émergerait au détriment du « monde globalisé ». Plus précisément, l’auteur considère que trois révolutions simultanées permettent d’expliquer cette rupture.

Tout d’abord, une révolution industrielle et technologique : la robotique, le numérique, les données omniprésentes sont désormais entrés dans les usines des entreprises des pays développés, permettant de transformer les cycles de production pour répondre nettement plus vite aux changements de tendance du marché, donc mieux cibler leurs produits, éviter les invendus et les stocks, si bien que leur appareil productif se trouve en mesure de produire très vite et à un coût comparable à celui qui existe dans les pays émergents dont le principal avantage comparatif était leurs bas salaires. Dès lors, l’impatience des consommateurs peut être satisfaite tout en proposant des produits à des coûts compétitifs. Par exemple, l’arrivée de la 5G doit permettre une synchronisation du cycle production-vente-livraison –l’auteur prend notamment l’exemple de Zara qui peut lancer des productions selon des tendances observées à très court terme sur le marché, ce qui est impossible pour une production délocalisée en Asie par exemple. Cette réorganisation renforce le goût des entreprises manufacturières pour des stocks très réduits : une fabrication en flux-tendus, à la demande, n’a d’intérêt économique que si la livraison aux magasins peut se réaliser très rapidement, ce qui suppose aussi une production locale.

Ensuite, on assiste à une révolution énergétique, caractérisée selon l’auteur par l’essor des énergies renouvelables dans le mix énergétique des économies des pays développés, ceci pour répondre aux impératifs du développement durable, mais aussi parce que la dynamique des marchés de l’énergie et des techniques de production fait que produire de l’énergie localement avec du solaire, de l’éolien, de l’hydroélectricité, est de plus en plus possible à des coûts plus concurrentiels.

Enfin, troisième révolution, celle de la transformation des ressources valorisées. Une série de changements,  en partie portés par les politiques publiques visant à renforcer le développement durable, une certaine sensibilité du public, mais aussi des dynamiques de marché qui font que de nouvelles ressources sont désormais rentables, favorisent l’avènement du recyclage et de la mobilisation de ressources locales.  Ce recyclage des déchets, massifié, permet de trouver de plus en plus de matières premières à proximité, si bien que les firmes ont moins besoin de s’en procurer dans le reste du monde. D’autres ressources émergent, comme la terre comme matériau de construction, ou le biogaz issu du traitement des déchets organiques.

Ces trois tendances de fond, selon l’auteur, se conjuguent pour favoriser, dans les plans d’affaires des entreprises, un mouvement majeur de relocalisation des sites de production dans les territoires des pays dits développés, en fait pour de nouveau se trouver à proximité de leurs marchés. Les chaines de valeur se réorganiseront, selon l’auteur, pour s’adapter à cette nouvelle logique logistique et industrielle. Certains paramètres ne changeront pas : il sera toujours important de maitriser l’accès aux ressources, eau, foncier, métaux pour la transition énergétique et le numérique; l’accès aux flux de transport, ce qui inclut aussi les outils de destitution locaux (drones?) et les câbles numériques; l’accès au savoir, aux compétences et aux leviers de décision, notamment les instances de définition des normes industrielles.  Mais au-delà de ces constantes, la dynamique qu’esquisse l’auteur pourrait se traduire par un bouleversement en profondeur du monde tel que nous le connaissons, surtout que cette révolution sera concomitante d’autres défis majeurs : crise de l’eau, changements climatiques, vieillissement de la population dans un nombre crossant de sociétés…

Un ouvrage fort intéressant dans cet essai de prospective, qui évite l’écueil des prédictions peu étayées. L’auteur analyse avec minutie chaque phénomène évoqué, ce qui fait que dans l’ouvrage se trouvent parfois des passages assez techniques, mais leur finalité est bien comprise : il s’agit de comprendre comment les transformations économiques en cours pourraient se traduire par un bouleversement majeur du monde. Chacun des arguments déployés est illustré par des cas concrets d’entreprises. Au bout de sa démonstration, l’auteur s’interroge alors : qui seront les nouveaux maîtres de ce monde de moins en moins multinational et de plus en plus multi-local, composé de plusieurs pôles régionaux? et de conclure que la réponse à cette question demeure bien équivoque.

Frédéric Lasserre

Directeur du CQEG

Les Frontières au-delà des cartes. Sécurité, migration, mondialisation

v7n3 (2021)

Meier, Daniel (2020). Les Frontières au-delà des cartes. Sécurité, migration, mondialisation. Paris, Le Cavalier bleu.

Les frontières structurent notre espace de mouvement et en même temps constituent des lieux où s’actualisent représentations, identités et pouvoir. Remodelées par la mondialisation, elles s’effacent dans certaines de leurs fonctions pour favoriser les échanges. Lieux de franchissement des migrations, elles trient les individus, discriminent et rejettent les indésirables. Lieux barrière contre les épidémies, elles enferment et confinent… Les frontières sont des repères et nous permettent d’appréhender le monde. Or, elles apparaissent comme beaucoup plus complexes qu’une simple ligne sur une carte. Leur disparition annoncée ne se concrétisant pas, il demeure pertinent de s’interroger sur le dynamique, leur mode de gestion, leurs transformations. L’auteur procède ainsi à un tour d’horizon des réalités frontalières à travers plusieurs questions et clichés sur les frontières. Y a-t-il des frontières naturelles ? Les états sont-ils seuls à définir les frontières ? Quid des frontières maritimes ? De l’effet du terrorisme sur les frontières ? Les murs frontaliers freinent-ils l’immigration ? La mondialisation efface-t-elle vraiment les frontières ? à travers de multiples exemples, cet ouvrage analyse quelques idées reçues et ouvre le débat, en convoquant l’histoire, mais aussi en écoutant les acteurs des frontières et en observant les pratiques et les politiques frontalières. Oscillant entre flux et contrôle, les frontières d’aujourd’hui constituent « un prisme original pour appréhender le monde dans lequel nous vivons et les rapports que nous entretenons entre nous ».

Pas de nouvelle grille de lecture ici donc : l’auteur ne propose pas de refondation du concept, ni d’approche novatrice, mais une relecture, à travers de nombreux cas, de la dynamique des frontières et de leur gestion

L’auteur structure son ouvrage en trois parties : la première, « Entre histoire et politique », aborde l’origine des frontières, ce qu’elles sont, comment l’État et d’autres acteurs orientent leur gouvernance. Le terme de frontière est d’abord précisé, reprenant notamment la définition du Dictionnaire de l’Académie française – quoi qu’il y en ait de nombreuses autres. Il s’agit d’une « ligne conventionnelle marquant la limite d’un État, séparant les territoires de deux États limitrophes ». L’auteur rappelle que dans le cadre de la mondialisation et de la fin des territoires chère à Bertrand Badie, on a pu croire à leur disparition, jusqu’à ce que la pandémie de covid-19 montre un processus de refrontiérisation du monde, en réalité déjà bien en cours au-delà de cet épisode fort du recours à l’outil du contrôle de la frontière par les États.

L’auteur explique notamment que, bien plus qu’une ligne, une frontière recouvre aussi un processus, dans sa gestion, du fait du décentrement des points de contrôle et des procédures destinées à gérer le franchissement des frontières par les biens et les personnes. L’auteur revient également sur le mythe tenace des frontières naturelles. La frontière est une construction imaginaire et symbolique qui peut certes, parfois, s’appuyer sur des éléments naturels, mais par définition, une frontière n’existe que dans les esprits des humains et demeure donc artificielle.

La seconde partie, « États et migrations », se concentre sur le rôle de la frontière dans la réaction des États face aux processus migratoires. Longue partie consacrée à un élément très contemporain, l’accroissement marqué des pressions migratoires aux frontières, pas seulement des pays occidentaux d’ailleurs, elle est donc très pertinente car elle pose la double question de la gestion de ces flux migratoires, qui conduit certains États à délocaliser le contrôle des migrations chez des États tiers – moyennant financement – et de la réalité de cette ouverture des frontières promue par les discours occidentaux. Le lien de certaines sections avec la thématique des migrations est parfois ténu, notamment la section sur les frontières maritimes, ou la digression – au demeurant intéressante – sur les autonomies et indépendances recherchées par certains mouvements régionaux comme en Écosse ou en Catalogne.

Enfin, la 3e section présente une série d’études de cas sous le titre « Enjeux » : contrôle frontalier entre Mexique et États-Unis ; rôle des épidémies dans la gouvernance des frontières ; la frontière dans les représentations islamiques ; la Méditerranée comme frontière Nord-Sud ; les frontières tracées par les pays issus de l’indépendance post-coloniale.

L’ouvrage, d’accès très facile, aborde une variété de thématique, ce qui en rend la lecture agréable. Très pédagogique, il permettra à de nombreux lecteurs de réfléchir à la dynamique de l’évolution contemporaine des frontières.

Il n’est cependant pas exempt de défauts. Parmi les principaux, tout d’abord, la section sur les frontières maritimes donne une impression de confusion entre les différentes catégories de frontières et limites maritimes. Un détroit n’est pas une frontière maritime, mais il peut être traversé par une frontière maritime, à charge pour les États d’en déterminer la position. L’auteur passe du concept de zone économique exclusive (ZEE) à celle de détroits internationaux, de canaux stratégiques puis à celui du contrôle du trafic à travers la définition de corridors de circulation des navires, toutes choses fort différentes. Les ZEE sont des espaces maritimes dans lesquels l’État côtier détient des droits souverains sur les ressources, mais pas la souveraineté. Les détroits internationaux renvoient au statut de ces eaux, mais ne sont pas un type de frontière ; les canaux, même stratégiques, demeurent sous la souveraineté de l’État, et les systèmes de navigation ne sont pas des outils de souveraineté, mais de régulation du trafic convenus sous le contrôle de l’Organisation Maritime internationale. Par ailleurs, que les limites maritimes, même celles des ZEE et des plateaux continentaux étendus, comportent de forts enjeux politiques ne surprendra personne.

On notera également le prisme apparent d’une conception récurrente de la frontière comme barrière à la circulation et outil d’appropriation. C’est fondamentalement sous cet angle que l’auteur aborde la dynamique frontalière, à travers son rôle de contrôle des points de passage des biens et des personnes, à travers l’enjeu migratoire ou de gestion des épidémies. Certes, c’est une facette importante de la réalité frontalière ; mais la frontière ne se réduit pas à cet aspect-ci, de même que ce n’est pas la frontière en elle-même qui est une barrière, mais sa gouvernance : un même tracé peut être très perméable et se transformer, sur décision d’un des deux États limitrophes, en barrière complexe à franchir : l’auteur en fait pourtant mention dans le cas des agglomérations très intégrées en Europe, Bâle-Mulhouse, en Sarre, ou Lille-Roubaix-Tourcoing, et ce cas de figure a été déjà exposé dans la littérature, notamment à travers le cas de figure des villages transfrontaliers Québec-États-Unis, pourtant totalement imbriqués dans leur tissu habité mais pourtant objet d’un vif raidissement dans la posture de contrôle de la part des agents frontaliers américains après 2001 (Lasserre, Forest et Arapi, 2012). La frontière, c’est aussi la limite des espaces des normes, des lois, de la fiscalité, et c’est avant tout un outil dont le tracé en soi ne freine rien, mais dont la gouvernance traduit les décisions politiques concernant les mouvements transfrontaliers.

Frédéric Lasserre

Référence

Lasserre, F.; Patrick F. et E. Arapi (2012). Politique de sécurité et villages-frontière entre États-Unis et Québec. Cybergéo : European Journal of Geography, nº595, http://cybergeo.revues.org/25209 ; doi: 10.4000/cybergeo.25209.