Le comportement des entreprises chinoises dans les ports mondiaux : entre expansion économique et adaptation aux contraintes géopolitiques

Regards géopolitiques 12(4), 2026

Kahina Belhadi

Kahina Belhadi est étudiante à la maîtrise en commerce international et investissement à l’École supérieure d’études internationales de l’Université Laval. Ses intérêts académiques s’articulent autour des dynamiques économiques internationales, la gouvernance mondiale et les enjeux géopolitiques contemporains.

Résumé
En prolongeant l’analyse empirique de Lasserre, Athot et Su (2022), cet article montre que depuis 2022, le comportement des entreprises chinoises dans les ports mondiaux ne constitue pas une rupture mais une recomposition. Elles adaptent leurs stratégies aux contraintes réglementaires des économies avancées, tout en consolidant leur présence dans le Sud global. La différenciation régionale s’accentue et la compétition se déplace désormais vers le contrôle des données logistiques.

Mots clés : Ports mondiaux, entreprises chinoises, géopolitique, recomposition stratégique, routes de la soie maritime.

Abstract
Building on the empirical analysis of Lasserre, Athot, and Su (2022), this article shows that since 2022, the behavior of Chinese companies in global ports has not undergone a rupture, but rather a strategic recomposition. These firms have adjusted their approaches to the tighter regulatory constraints of advanced economies while simultaneously strengthening their presence across the Global South. Regional differentiation has become more pronounced, and competition is increasingly shifting toward the control of logistics data.

Keywords: Global ports, Chinese companies, geopolitics, strategic recomposition, Maritime Silk Roads.

Introduction

Depuis le lancement de l’Initiative de la Ceinture et de la Route en 2013 par Xi Jinping, la Chine a profondément transformé la géographie des échanges mondiaux (Jensen et Chen, 2025). Au cœur de cette stratégie se trouvent les infrastructures portuaires, qui ne sont plus de simples points de transit, mais les nouveaux leviers de la puissance chinoise. En l’espace de deux décennies, Pékin est passé du statut de grand exportateur à celui de gestionnaire des flux mondiaux, participant à la gestion de près d’une centaine de terminaux portuaires à travers le globe (Kardon et Leutert, 2022). L’implication des entreprises chinoises, qu’il s’agisse de géants d’État ou de constructeurs, témoigne d’une approche intégrée. Lasserre, Athot et Su (2022) ont conduit une analyse empirique rigoureuse portant sur 167 projets documentés entre 2000 et 2022. Leur conclusion est sans ambiguïté : les acquisitions directes ne représentent que 25 projets sur 173 activités recensées, loin derrière les contrats de service (66 projets) et les investissements (56 projets) (Lasserre et al., 2022). Dans la grande majorité des cas, les entreprises chinoises interviennent donc comme prestataires ou partenaires financiers, sans détenir la propriété des infrastructures. Ces auteurs soulignent également qu’une confusion répandue entre prêt, investissement, concession et contrat de service conduit à surestimer le contrôle réel exercé par Pékin. De plus, l’implication chinoise a longtemps été perçue à travers le prisme de la théorie du collier de perles ou celui du piège de la dette.

Depuis 2022, le contexte international s’est radicalement transformé. L’intensification des tensions géopolitiques, la guerre en Ukraine, la rivalité sino-américaine et la reconfiguration des chaînes d’approvisionnement mondiales ont créé un environnement sensiblement plus contraignant pour les entreprises portuaires chinoises (Bozzi, 2025). Parallèlement, la Chine de Xi Jinping a opéré, à partir de 2017, un virage vers une assertivité décomplexée, qualifiée de diplomatie du « Wolf Warrior » (Harper, 2023), transformant le secteur portuaire en terrain d’une dualité stratégique entre quête de respectabilité économique et utilisation des infrastructures comme levier d’influence politique. En prolongeant le cadre analytique établi par Lasserre, Athot et Su (2022), nous cherchons à répondre à la question suivante : dans quelle mesure le comportement des entreprises chinoises dans les ports mondiaux s’est-il transformé depuis 2022, entre continuité de la stratégie portuaire chinoise et adaptation aux nouvelles contraintes géopolitiques ?

L’article examine successivement : la gouvernance des entreprises portuaires chinoises et la doctrine de la route de la soie maritime, les modalités d’implantation et le clivage Nord/Sud, l’analyse régionale comparée, les enjeux, risques réactions internationales.

  1. Les ports, piliers de la projection de puissance chinoise

 Depuis deux décennies, la Chine a progressivement bâti un réseau portuaire mondial qui sert à la fois ses intérêts économiques et stratégiques. La logique d’implantation a gagné en cohérence : colocalisation des ports avec des actifs critiques, maillage d’escales permettant de réduire la dépendance envers les terminaux contrôlés par des rivaux, et différenciation entre prise de participation, concessions d’exploitation, financements d’extension et fourniture d’équipements.

1.1. Entreprises chinoises et État-parti

Les grandes entreprises du secteur portuaire chinois ne sont pas de simples entités commerciales opérant selon une logique de marché ordinaire. Des opérateurs comme COSCO Shipping ou China Merchants Ports sont fréquemment décrits comme entretenant des liens étroits avec le parti-État : leurs dirigeants sont généralement issus de structures partisanes et leurs objectifs stratégiques s’alignent souvent sur les priorités nationales. Toutefois, cette perception mérite d’être nuancer : bien que ces entreprises agissent en cohérence avec les impératifs de sécurité économique de Pékin, notamment pour le contrôle des corridors miniers et des hubs océaniques stratégiques, elles conservent une autonomie commerciale et poursuivent des objectifs de rentabilité qui leur sont propres (Garcia et Meise, 2025). Cette proximité avec l’État ne signifie pas pour autant une direction centralisée et rigide. La BRI fonctionne comme un cadre très souple, sans articulation réfléchie de l’ensemble de ses composantes (Lasserre et al., 2022). C’est précisément cette souplesse qui explique la résilience de la stratégie portuaire chinoise face au durcissement de l’environnement international depuis 2022. En l’absence d’une direction centralisée, les entreprises chinoises peuvent ajuster leurs modalités d’intervention selon les contextes locaux, privilégiant les participations minoritaires dans les économies avancées où la surveillance réglementaire s’est renforcée et les concessions à long terme dans les pays en développement où les besoins d’infrastructures demeurent pressants (Garcia et Meise, 2025 ; Wooley et al., 2026).

Cette gouvernance hybride a donné lieu à des combinaisons d’intervention souples et diversifiées : prise de participation au capital des terminaux, concessions à long terme, vente d’équipements ou simples accords logistiques créant une dépendance technico-opérationnelle (The maritime executive, 2026). AidData documente une colocalisation accrue des financements portuaires avec des mines et complexes industriels, ce qui révèle un alignement fin entre les décisions d’entreprises et les priorités de sécurité économique du parti-État (Wooley et al., 2026).

1.2. Typologie des acteurs chinois

L’expansion portuaire chinoise repose sur un écosystème diversifié d’entreprises dont les logiques d’intervention, les zones géographiques de prédilection et les liens avec l’État varient sensiblement. Cette diversification n’est pas le fruit du hasard : elle constitue précisément le mécanisme qui permet à la stratégie portuaire chinoise de rester adaptative face à des environnements réglementaires et politiques de plus en plus contraignants depuis 2022. On distingue quatre grandes catégories d’acteurs, dont la combinaison produit la profondeur et la flexibilité de la présence chinoise dans les ports mondiaux. Les grandes entreprises d’État stratégiques constituent le cœur de la projection chinoise. COSCO Shipping Corporation, opérateur intégré couvrant la flotte, les terminaux, la logistique et l’ingénierie, se distingue par sa concentration sur les économies avancées. Elle adapte généralement ses pratiques selon les configurations institutionnelles locales, ce qui révèle une approche pragmatique (Mohan et al., 2025). China Merchants Ports Holding, quant à elle, adopte une logique distincte, davantage orientée vers les marchés émergents et les corridors industriels en Afrique, en Asie, en Méditerranée et en Amérique latine (Kardon et Leutert, 2022). Cette différenciation entre les deux principaux opérateurs illustre que la stratégie chinoise s’ajuste aux opportunités et aux contraintes de chaque marché.

Les entreprises privées, telle que CK Hutchison Holding, constituent un autre acteur clé. Ce conglomérat avait bâti un réseau mondial de concessions bien avant le lancement de la BRI en 2013 (Lasserre et al., 2022). Leur présence aux côtés des entreprises d’État complexifie la lecture géopolitique de l’Expansion portuaire chinoise : tous les projets impliquant des entreprises chinoises ne relèvent pas d’une logique étatique.

Les banques politiques, telles que China Exim Bank et China Development Bank, jouent un rôle d’architectes financiers, elles financent les constructions et les extensions sans nécessairement prendre le contrôle du capital (Chen, 2020). Cela permet à la Chine d’exercer une influence sur les projets à travers des clauses financières et techniques, sans détenir la propriété formelle des infrastructures, ce qui rejoint directement la mise en garde méthodologique de Lasserre, Athot et Su (2022) sur la confusion entre financement et investissement.

 Enfin, les entreprises de construction et d’ingénierie telle que China Communication Construction Company interviennent souvent dans la conception et la réalisation de terminaux portuaires, de digues, de bassins et de voies d’accès maritimes (The Maritime Executive, 2026).

La complémentarité de ces quatre catégories d’acteurs, opérateurs, financeurs, conglomérats privés et constructeurs, produit une architecture d’intervention modulable, capable de s’adapter aux différents environnements réglementaires et politiques rencontrés à travers le monde. Cette diversité constitue précisément l’une des forces structurelles de la présence portuaire chinoise à l’international.

1.3. La doctrine de la route de la soie maritime

La route de la soie maritime constitue la dimension maritime de l’Initiative de la Ceinture et de la route. Elle vise à structurer un réseau d’infrastructures maritimes reliant l’Asie à l’Europe en passant par l’océan Indien, la mer Rouge et la Méditerranée. Comme le rappellent Lasserre, Athot et Su (2022), cette route ne représente pas une innovation géographique, elle consacre l’importance d’un axe commercial qui préexistait largement au lancement de la BRI. Dans sa conception, la route de la soie maritime ne doit pas être comprise uniquement comme un ensemble de projets portuaires isolés, mais plutôt comme une architecture logistique globale destinée à faciliter les flux commerciaux et à soutenir l’intégration de la Chine dans les chaînes d’approvisionnement mondiales (Jensen et Chen, 2025).

Cette stratégie répond à plusieurs préoccupations liées à la sécurité économique. Dans de nombreux cas, les investissements sont situés à proximité de régions riches en ressources naturelles ou de grands bassins industriels, ce qui facilite l’acheminement des matières premières vers les marchés asiatiques (Desurmont, 2024). La route de la soie maritime dépasse ainsi largement la simple construction ou modernisation de ports : elle englobe des zones économiques spéciales, des plateformes logistiques et des corridors industriels et miniers, formant un ensemble intégré au service de la sécurité économique chinoise (Wooley et al., 2026).

La dimension diplomatique est également centrale. En finançant ou en développant des infrastructures jugées essentielles au développement local, la Chine construit des relations d’interdépendance susceptibles de consolider sa présence économique et politique dans différentes régions du monde (Desurmont, 2024). Cette approche constitue un outil de soft power économique autant qu’une stratégie commerciale : elle permet à Pékin de créer des obligations mutuelles sans recourir à des formes d’influence plus visibles et contestables politiquement (Jensen et Chen, 2025).

2. Modèles d’implantation et stratégies de contrôle

2.1. Les formes d’implication chinoise dans les ports étrangers

L’analyse des investissements chinois dans les infrastructures portuaires montre une diversité de modalités d’implication, reflétant une approche combinant stratégie économique, influence politique et sécurisation des chaînes logistiques. On distingue plusieurs modalités, dont la combinaison varie selon les contextes institutionnels et les objectifs poursuivis (Lasserre et al., 2022).

Le contrat de construction et d’ingénierie : généralement sous forme de contrats « Engineering, Procurement and Construction ». Dans ce cadre, les entreprises chinoises sont responsables de la conception, de l’approvisionnement en matériel et de la construction des infrastructures portuaires (Aritua et al., 2022). Cela permet aux entreprises chinoises de s’insérer dans les projets tout en limitant les risques financiers à l’exploitation à long terme (Yang et al., 2020 ; Zhang et Chen, 2022). Ce modèle peut créer des relations économiques durables, notamment à travers la maintenance des infrastructures, la fourniture d’équipements ou la réalisation d’extensions futures, et peut servir de porte d’entrée pour des partenariats plus approfondis (Jensen et Chen-Florea, 2025).

La prise de participation au capital des terminaux : les grandes entreprises chinoises telles que COSCO Shipping et China Merchants privilégient des participations minoritaires voir significatives dans des terminaux stratégiques, souvent via des co-entreprises avec des autorités portuaires locales ou des opérateurs privés (Mohan et al., 2025). Cette stratégie permet à la Chine d’exercer une influence sur la gouvernance opérationnelle, accès aux sillons, tarification ou priorisation des investissements, tout en limitant la visibilité politique d’un contrôle direct (Kardon, 2025). À titre d’exemple, en Europe, les entreprises chinoises détenaient des participations dans plusieurs terminaux à conteneurs au milieu de 2023, mais le contrôle majoritaire ne s’exerçait que dans deux ports : Pirée (67%) et Zeebrugge (85% des actions) (Parlement européen, 2023).

La concession d’exploitation à long terme d’une durée pouvant aller de 20 à 99 ans : ces contrats offrent un droit d’usage exclusif et une perception de revenus sans nécessiter l’acquisition (Zhang et Chen, 2022). Ce modèle implique généralement un couplage entre financement, construction et exploitation, créant ainsi une dépendance technico-opérationnelle durable (Wooley et al., 2026).

Le financement sans prise de contrôle : via des banques publiques comme China Exim Bank ou China Development Bank, ce mécanisme permet de soutenir des projets portuaires sans prendre le contrôle direct du capital. Cette approche instaure un droit de regard sur les projets via des clauses techniques et financières sans que la Chine ne détienne formellement la propriété (Chen, 2020).

Cette diversité d’instruments montre que la stratégie chinoise est finement calibrée et adaptative. Depuis 2022, dans un contexte où les économies avancées durcissent leurs mécanismes de filtrage, cette diversité d’instruments prend une signification nouvelle : elle permet désormais aux entreprises chinoises de maintenir leur présence en recourant à des formes d’intervention moins visibles politiquement : financement, contrat de service, participations minoritaires, là où les acquisitions directes sont devenues plus difficiles à obtenir.

2.2. Le clivage Nord/Sud

L’analyse de la présence chinoise dans les infrastructures portuaires mondiales révèle l’existence d’un clivage relatif entre pays développés et pays en développement. Ce clivage ne renvoie pas à une stratégie unique appliquée uniformément, mais plutôt à une adaptation des instruments d’investissement aux contextes institutionnels, réglementaires et économiques propres à chaque région (Garcia et Meise, 2025). Autrement dit, la manière dont la Chine s’implique dans les ports étrangers dépend largement du niveau de régulation, de la capacité financière des États hôtes et de la sensibilité politique entourant les infrastructures critiques (Spencer et al., 2025). Ce constat prolonge l’analyse

Dans les économies avancées, les investissements chinois évoluent dans un environnement réglementaire particulièrement dense. Les autorités portuaires disposent généralement d’une forte autonomie institutionnelle et les infrastructures stratégiques font l’objet d’une surveillance politique accrue (Ghiretti et al., 2023). Dans ce contexte, les entreprises chinoises ont souvent des participations minoritaires dans les terminaux plutôt qu’un contrôle majoritaire (Mohan et al., 2025). Cette approche permet de maintenir une présence économique tout en limitant les frictions politiques liées à la question de la souveraineté des infrastructures (Kardon, 2025). Les concessions d’exploitation y sont également encadrées par des dispositifs réglementaires stricts, notamment en matière de conformité, de cybersécurité et de sûreté maritime dans le cadre du code ISPS (Organisation maritime internationale, s.d.). Par ailleurs, les mécanismes de filtrage des investissements étrangers, particulièrement développés aux États-Unis et dans l’Union européenne, renforcent la surveillance institutionnelle des acquisitions dans les secteurs jugés sensibles (Parlement européen, 2024). Dans ces conditions, la présence chinoise dans les grands hubs portuaires des économies avancées demeure généralement diffuse et encadrée, avec peu d’opportunités de contrôle direct à court terme (Kardon et Leutert, 2022).

La situation est sensiblement différente dans de nombreux pays en développement, notamment en Afrique, en Asie du Sud-Est ou en Amérique latine. Dans ces contextes, les besoins en capital, en expertise technique et en infrastructures logistiques ouvrent davantage d’espace aux investisseurs étrangers (Yang et al., 2020). Les projets portuaires s’y matérialisent fréquemment sous forme de concessions d’exploitation de longue durée, combinées à des engagements de construction, d’extension ou de modernisation des infrastructures (Zhang et Chen, 2022). Le modèle chinois repose souvent sur un couplage entre financement, construction et fourniture d’équipements, impliquant à la fois les banques publiques chinoises, les entreprises de construction et les fabricants d’équipements portuaires (Wooley et al., 2026). Cette configuration peut engendrer une forme de dépendance cumulative, source d’asymétries de pouvoir et de tensions politiques entre l’État hôte et les acteurs chinois : la renégociation d’un projet devient alors une opération complexe, car elle nécessite de traiter simultanément la restructuration de la dette financière et la modification des contrats opérationnels (Wooley et al., 2026).

Enfin, ce constat ne doit pas être interprété de manière simpliste comme une opposition entre contrôle direct et absence de contrôle. Ces investissements répondent souvent à une demande réelle des États hôtes, dont les besoins en infrastructures portuaires sont structurellement sous-financés. La relation n’est donc pas imposée : elle repose sur une convergence d’intérêts mutuels.

3. Analyse régionale comparée

L’analyse de la présence chinoise dans les infrastructures portuaires mondiales révèle une stratégie différenciée selon les contextes régionaux. Au lieu de suivre une logique uniforme, elle s’adapte aux contraintes institutionnelles et politiques de chaque région. Lasserre, Athot et Su (2022) avaient déjà documenté cette différenciation pour la période 2000-2022 : les acquisitions et concessions se concentraient alors sur les marchés européens, tandis que les contrats de service dominaient en Afrique subsaharienne.

3.1 Europe

Le cas européen constitue un exemple particulièrement révélateur du durcissement de l’environnement réglementaire post-2022. Pour bien saisir ce changement, il faut partir du constat établi par Lasserre, Athot et Su (2022). Les acquisitions et concessions chinoises s’étaient fortement accélérées en Europe entre 2014 et 2018, portées notamment par COSCO Shipping et China Merchants Port, qui avaient acquis des participations dans plusieurs ports stratégiques du continent, notamment au Pirée, à Rotterdam, à Hambourg, à Valence et à Antwerp (Ghiretti et al., 2023 ; Mohan et al., 2025). Cette dynamique s’inscrivait alors dans une logique d’intégration commerciale, dans un environnement réglementaire encore peu contraignant pour les investissements étrangers.

Depuis 2022, cette fenêtre d’opportunité s’est considérablement rétrécie. Les autorités européennes ont institutionnalisé le contrôle des investissements étrangers dans les secteurs jugés stratégiques, notamment à travers le règlement UE 2019/452, dont l’application est devenue pleinement opérationnelle dans la plupart des États membres à partir de 2022 (Parlement européen, 2024). Ce cadre réglementaire a directement affecté les projets impliquant des entreprises chinoises. Le cas du terminal de Tollerort à Hambourg en est l’illustration la plus concrète : la participation de COSCO y a finalement été limitée à 24,9 % au lieu des 35 % initialement envisagés, afin de préserver le contrôle national sur une infrastructure considérée comme critique (Messingschlager, 2025).

L’Europe adopte ainsi une stratégie qui peut être qualifiée de gestion du risque. Il ne s’agit pas d’exclure les entreprises chinoises du marché portuaire européen, mais plutôt d’encadrer leur participation afin de limiter les risques de dépendance stratégique. La transformation observée depuis 2022 ne correspond donc pas à une rupture radicale, mais plutôt à une évolution vers un modèle où la régulation devient l’outil central de la politique économique.

3.2 Amérique latine

En Amérique latine et dans les Caraïbes, la présence chinoise dans les infrastructures portuaires s’inscrit dans un contexte différent. Cette région est marquée par un déficit chronique d’infrastructures et par une forte demande de financement pour la modernisation des réseaux logistiques (Ray et al., 2024 ; Wooley et al., 2026). C’est précisément cette asymétrie qui explique pourquoi la stratégie chinoise, qui repose généralement sur un modèle combinant financement, construction et parfois exploitation des terminaux, trouve dans cette région un terrain particulièrement favorable (Kardon, 2025 ; Wooley et al., 2026). Ce constat prolonge directement l’analyse de Lasserre, Athot et Su (2022), qui recensaient déjà 18 projets portuaires chinois dans les Amériques entre 2000 et 2022.

Le mégaport de Chancay au Pérou, développé par COSCO Shipping Ports, illustre cette logique. Sa position géographique sur la côte pacifique réduit significativement les temps de transit entre l’Amérique du Sud et l’Asie, tout en facilitant l’acheminement vers les marchés chinois de matière premières stratégiques que la Chine importe depuis la région, notamment le soja, le cuivre et le lithium (Ray et al., 2024 ; Wooley et al., 2026). Ce projet illustre comment les infrastructures portuaires chinoises s’inscrivent dans une logique de sécurisation des chaînes d’approvisionnement en matières premières, confirmant l’alignement entre décisions d’investissement des entreprises et priorités économiques.

Ce cas révèle également les tensions inhérentes à ce modèle d’investissement dans des environnements institutionnels fragiles. En 2024, l’Autorité nationale des ports du Pérou a tenté d’annuler la clause d’exclusivité opérationnelle accordée à COSCO, avant de retirer sa plainte et de modifier la législation nationale (Kardon, 2025). Un tel retournement serait difficilement concevable dans le contexte institutionnel européen, où les mécanismes de contrôle sont suffisamment solides pour encadrer leur participation.

Le cas latino-américain illustre ainsi que la mutation du comportement chinois depuis 2022 ne s’expriment pas uniquement face aux pressions réglementaires des pays développés, mais aussi dans la capacité de Pékin à consolider sa position dans des contextes institutionnels plus fragiles.

3.3 Afrique et Moyen Orient

En Afrique et au Moyen-Orient, la présence chinoise dans les ports obéit à une logique distincte des autres régions : elle vise avant tout à sécuriser les lignes d’approvisionnement le long des corridors maritimes les plus stratégiques et les plus vulnérables du commerce mondial. La concentration des investissements à proximité des grands détroits : le canal de Suez, le détroit d’Ormuz ou le détroit de Bab el-Mendeb, ne relève pas d’une coïncidence géographique, mais d’une réponse structurelle à la dépendance de la Chine envers ces routes qu’elle ne contrôle pas directement (Spencer et al., 2025 ; Wooley et al., 2026). Cette logique de sécurisation avait déjà été identifiée par Lasserre, Athot et Su (2022), qui documentaient une forte concentration de projets autour de l’océan Indien et de la mer Rouge, ainsi qu’une explosion des contrats de service en Afrique subsaharienne entre 2014 et 2018. Ce que la période poste 2022 révèle, c’est un approfondissement de cette logique, avec une colocalisation croissante des investissements portuaires avec des corridors miniers et industriels (Wooley et al., 2026 ; Nantulya, 2025). Dans la plupart des cas, l’implication chinoise prend la forme de projets de construction, de concessions à long terme ou de participation dans l’exploitation portuaire (Aurégan, 2024). Des ports comme Djibouti, Port Said ou Ain Sokhna en Égypte jouent un rôle central dans les corridors maritimes reliant l’Asie, l’Europe et l’Afrique, et constituent des points d’ancrage stratégiques pour la sécurisation des exportations chinoises et de ses approvisionnements énergétiques (Martines, 2022). Cette dynamique reflète une logique de codépendance : les États hôtes cherchent à moderniser leurs infrastructures et attirer des investissements étrangers, tandis que la Chine cherche à sécuriser les routes commerciales essentielles à son économie (Garcia et Meise, 2025).

Enfin, dans une région où les contraintes institutionnelles sont limitées et les besoins en infrastructures pressants, la stratégie portuaire chinoise conserve sa logique opportuniste héritée de la période BRI, tout en l’orientant davantage vers les objectifs de sécurisation économique depuis 2022.

3.4 Asie du Sud-Est

En Asie du Sud-Est, la stratégie chinoise s’inscrit dans un environnement géopolitique singulier, marqué par une dépendance structurelle de la Chine à l’égard du détroit de Malacca. Près de 80 % des importations énergétiques chinoises ainsi qu’une part majeure de son commerce maritime, transitent par ce goulet d’étranglement qu’elle ne contrôle pas directement (Kardon et Leutert, 2022). Lasserre, Athot et Su (2022) avaient déjà identifié cette vulnérabilité comme l’un des moteurs de la logique d’implantation portuaire chinoise dans la région, soulignant que des ports comme Gwadar au Pakistan ou Kyaukpyu au Myanmar pouvaient potentiellement offrir des itinéraires alternatifs permettant de contourner ce goulot d’étranglement. Depuis 2022, cette logique de diversification des routes s’est poursuivie, sans toutefois se traduire par un contrôle accru des infrastructures régionales. Certains pays, comme Singapour, maintiennent un contrôle strict sur leurs infrastructures portuaires tout en coopérant étroitement avec les réseaux commerciaux chinois (Kuik, 2024). D’autres, comme la Malaisie ou l’Indonésie, adoptent une stratégie plus flexible, acceptent certains financements mais renégocient régulièrement les conditions des projets, tout en développant des partenariats parallèles avec le Japon, la Corée du Sud, les États-Unis et l’Union européenne (Kuik, 2024). Cette stratégie limite le contrôle que Pékin peut exercer sur les infrastructures de la région et illustre que les États de cette région ne sont pas de simples récipiendaires passifs de la stratégie portuaire chinoise, mais des acteurs dotés de marges de manœuvre réelles qui leur permettent de préserver leur autonomie.

Depuis 2022, cette dynamique s’est accentuée dans un contexte de compétition géopolitique croissante entre la Chine et les États-Unis dans la région Indo-Pacifique, ce qui contraint les entreprises chinoises à proposer des conditions plus transparentes et plus avantageuses pour rester compétitives.

4. Enjeux, risques et controverses

4.1. Rentabilité économique et viabilité stratégique

La performance économique des investissements portuaires chinois est hétérogène et révélatrice : elle dépend moins de la stratégie de Pékin que des conditions structurelles propres à chaque contexte (Garcia et Meise, 2025). Le port du Pirée en Grèce en est l’illustration positive. Depuis l’entrée de COSCO, le trafic de conteneurs a progressé de 284,7 % jusqu’en 2024 (Mohan et al., 2025). Cette réussite tient avant tout à la qualité de l’hinterland, à l’intermodalité et à l’intégration du port aux chaînes logistiques Asie-Europe (Oulmakki et al., 2023). Il illustre que lorsque les conditions locales sont réunies, les entreprises chinoises sont capables de moderniser efficacement des infrastructures portuaires et de créer une valeur économique réelle pour l’État hôte.

À l’opposé, le port de Hambantota au Sri Lanka symbolise les dérives d’investissements, fondés sur des prévisions irréalistes et une gouvernance défaillante, ce qui a contraint le gouvernement sri-lankais à céder 70 % de ses parts à China Merchants Ports pour 99 ans (Gangte, 2020). La littérature académique nuance cependant la thèse du piège de la dette : Lasserre, Athot et Su (2022) avaient établi avec clarté que plusieurs études de faisabilité avaient averti les autorités sri-lankaises du faible potentiel commercial du site et que l’argent de la privatisation du port n’avait pas servi à rembourser la dette due à l’Exim Bank, ce qui suggère que les décisions défaillantes incombaient avant tout aux pouvoirs publics locaux. Ces difficultés résultent plutôt d’une mauvaise planification et de facteurs domestiques propres aux pays hôtes que d’une intention prédatrice de Pékin (Brautigam, 2020).

La viabilité économique d’un investissement portuaire chinois dépend de la qualité de la gouvernance locale, de la solidité du cadre institutionnel de l’État hôte.

4.2. Enjeux géopolitiques et sécuritaires

Les infrastructures portuaires possèdent une nature duale, combinant fonctions logistiques et potentiel stratégique. Cette dualité est au cœur des débats sur les intentions chinoises depuis le lancement de la BRI. Lasserre, Athot et Su (2022) avaient formulé une nuance analytique fondamentale à ce sujet : rien ne prouve l’existence d’une stratégie militaire délibérée. Ce constat demeure valide après 2022. Si la Chine cherche à multiplier les accords d’accès portuaire dans différentes régions, ces installations restent limitées dans leurs capacités à soutenir des opérations de haute intensité et répondent davantage à des besoins logistiques qu’à une stratégie de domination militaire globale (Kardon et Leutert, 2022 ; Garcia et Meise, 2025).

Ce que la période post-2022 révèle en revanche, c’est un déplacement vers le domaine technologique et numérique. Le contrôle des informations sur les mouvements des cargaisons, les routes maritimes et les flux douaniers via la plateforme chinoise de données logistiques LOGINK inquiète les puissances occidentales. Cette plateforme offre potentiellement à Pékin une visibilité stratégique sur les chaînes d’approvisionnement mondiales (U.S.-China Economic and Security Review Commission, 2022). Cette évolution marque un tournant : la compétition ne se limite plus à l’accès physique aux infrastructures, mais englobe aussi la maîtrise des données, des réseaux et des normes de cybersécurité qui structurent le fonctionnement des ports mondiaux (Ghiretti et al., 2023).

4.3 Réactions internationales

Les réactions mondiales à l’expansion portuaire chinoise marquent la fin d’une ère de laisser-faire (Parlement européen, 2024). Aux États-Unis, l’approche est largement sécuritaire : le renforcement des contrôles sur les équipements portuaires d’origine chinoise et les restrictions imposées à LOGINK dans la National Defense Authorization Act de 2024 témoignent d’une volonté de réduire les dépendances technologiques (Kardon, 2025).  Dans l’Union européenne, le règlement UE 2019/452 de filtrage des investissements directs étrangers traduit une attention accrue aux enjeux de souveraineté économique (Ghiretti et al., 2023). Cela ne vise pas à exclure les entreprises chinoises des marchés portuaires occidentaux, mais plutôt à encadrer leur participation de manière à prévenir toute forme de dépendance stratégique.

Dans le Sud global, les réactions apparaissent plus nuancées. Si la Chine reste un partenaire incontournable pour combler le déficit d’infrastructures, l’émergence d’alternatives comme le Global Gateway de l’Union européenne ou le réseau Blue Dot des États-Unis et l’Initiative Build Back Better World du G7, offre aux pays en développement une marge de manœuvre (Jensen et Chen-Florea, 2025). Cette nouvelle concurrence force les entreprises chinoises à être plus transparentes et à mieux intégrer les normes environnementales et sociales pour rester compétitives. Ce changement constitue l’une des transformations les plus significatives de la stratégie portuaire chinoise depuis 2022, et il n’aurait pas été possible sans l’émergence de ces alternatives.

Conclusion

L’analyse du comportement des entreprises chinoises dans les ports mondiaux montre que, depuis 2022, leur stratégie ne s’inscrit ni dans une rupture ni dans une simple continuité par rapport à la période documentée par Lasserre, Athot et Su (2022) pour les années 2000-2022. Elle révèle plutôt une recomposition progressive des modalités de la présence portuaire chinoise à l’échelle mondiale, qui répond directement à la question posée dans cet article : la transformation observée traduit une consolidation de la logique opportuniste héritée de la période BRI, recomposée sous l’effet des nouvelles contraintes géopolitiques et réglementaires, dans un environnement international plus polarisé.

Cette adaptation se traduit par une diversification des instruments mobilisés. Là où les acquisitions directes deviennent plus difficiles politiquement, les entreprises privilégient désormais des formes d’implantation plus discrètes. Lasserre, Athot et Su (2022) avaient confirmé que la puissance portuaire chinoise repose moins sur la possession formelle des infrastructures que sur sa capacité à s’insérer durablement dans les chaînes de circulation du commerce mondial, une logique qui se maintient et s’approfondit après 2022.

L’analyse met en évidence une différenciation croissante entre les espaces régionaux. Dans les économies avancées, la présence chinoise est davantage encadrée par des mécanismes de surveillance stratégique, tandis que dans le Sud global, elle continue de bénéficier des besoins structurels en financement et en modernisation des infrastructures. Ce constat confirme que le comportement des entreprises chinoises demeure profondément adaptatif et dépend largement des contraintes imposées par les États hôtes.

Enfin, la transformation la plus significative par rapport à la période analysée par Lasserre, Athot et Su (2022) concerne le déplacement progressif de la compétition portuaire vers le contrôle des données logistiques. Au-delà des quais et des terminaux, ce sont désormais les systèmes numériques et les flux d’information qui redéfinissent les rapports de puissance dans l’espace maritime mondial. Dans cette perspective, les ports apparaissent non seulement comme des infrastructures commerciales, mais aussi comme des espaces stratégiques où se redessinent les équilibres de la mondialisation contemporaine.

Références

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Recension. Géopolitique des détroits. Enjeux de contrôle de passages stratégiques.

Regards géopolitiques 11(2)

Frédéric Lasserre et Pauline Pic (2025). Géopolitique des détroits. Enjeux de contrôle de passages stratégiques. Paris, Le Cavalier bleu.

Ce livre, 27ème opus d’une collection conçue pour présenter des thématiques transnationales sous l’angle d’enjeux géopolitique (ces thématiques étant des plus traditionnelles aux plus inattendues) d’une manière accessible par le grand public sans pour autant tomber dans la facilité, se consacre à la question des détroits. Intuitivement, rien de plus légitime puisqu’un détroit représente pour l’esprit humain l’archétype d’un espace géographiquement contraint et politiquement sensible, les territoires s’approchant sans se toucher tout en étant liés (l’étymologie latine offre d’ailleurs deux possibilités, districtus « empêché, enchaîné » participe passé du verbe distringere, « lier d’un côté et de l’autre ».

Les auteurs, dont l’expertise sur les questions de géopolitique est reconnue, ont choisi de structurer le livre en trois grands chapitres qui forment une problématique intéressante et dialectique. Le détroit y est d’abord abordé comme un espace géographique, avec ses aspects juridiques. Ensuite, le détroit est abordé du point de vue de ses impacts politiques, commerciaux et stratégique. Enfin, les auteurs dépassent les deux premiers chapitres en se penchant sur les alternatives et possibilités de contournement.

L’ensemble est remarquablement bien structuré et problématisé, le lecteur est guidé ; il sait d’où il vient, où il se trouve dans le raisonnement, et où il va – d’où un confort de lecture certain, même si la légèreté du style s’en ressent parfois un peu. Au moins le lecteur distrait est-il ramené rapidement dans les rails du raisonnement.

La première partie pose le problème en termes de géographie physique d’une manière intéressante et relativement innovante, en ce qu’elle élargit le sujet aux canaux, considérés comme des détroits artificiels, de fabrication humaine. Cela permet d’inclure dans le sujet les isthmes de Suez et de Panama avec les enjeux cruciaux pour le commerce mondial que ces goulots d’étranglement stratégiques représentent. La conséquence logique est que le groupe étudié devient hétérogène et nécessite un effort de classification, ce dont les auteurs ne manquent pas de s’acquitter. Les aspects juridiques du sujet sont abordés dans cette partie du livre et ne manquent pas d’intérêt, notamment pour tout ce qui touche à la liberté de circulation sur les mers, exigence cardinale des puissances maritimes, et aux questions parfois déroutantes pour le profane des eaux territoriales souveraines ou de la notion de « passage inoffensif ». Dans ce chapitre sont également mentionnés les aspects « transversaux » des détroits, problématiques entre puissances riveraines, différenciés des aspects « longitudinaux » c’est-à-dire relevant du transit maritime par les détroits.

La deuxième partie, très bien documentée, analyse les contraintes que les détroits imposent à la vie économique à travers leur impact sur le commerce maritime, en tenant compte de l’explosion du volume transporté par mer, lié à la mondialisation, et des contraintes physiques et techniques des différents détroits. Dans un second temps, les auteurs décrivent le rôle stratégique que les détroits acquièrent, du fait de leur existence même. Les stratégies militaires des états (riverains ou puissances régionales dépendantes pour leur commerce), sont mentionnées, qu’elles soient offensives ou défensives, pour s’assurer le contrôle ou au contraire l’interdiction de ces lieux essentiels. Les données techniques et économiques de ce chapitre sont judicieusement choisies et enrichissent réellement la connaissance du sujet.

La troisième partie de l’ouvrage tente de dépasser la question en examinant les possibilités de contournement des détroits par d’autres points de passage, qu’ils soient maritimes ou terrestres, Les auteurs rappellent d’abord la vulnérabilité des détroits et canaux aux phénomènes naturels et humains, et recensent ensuite les possibilités de contournement maritime, de percement de nouvelles voie, et de « ponts terrestres ». Leur analyse critique montre  le relatif manque de succès économique de ces stratégies de contournement pour ce qui relève du trafic de transit.

Les auteurs concluent, malgré quelques nuances, sur le caractère durablement  crucial des détroits pour le trafic maritime, et notamment sur le caractère essentiel de la liberté de transit pour la vie économique mondiale.

Il va de soi que, avec un format aussi restreint (178 pages), les auteurs ont dû faire des choix éditoriaux et que le livre comporte quelques angles morts qu’un lecteur pluridisciplinaire aurait aimé voir aborder.

Les rappels historiques sont un peu sommaires, et auraient mérité qu’on s’y attarde, tant ils ont eu un impact sur nos représentation politiques du sujet. Pour prendre quelques exemples, on aurait aimé en lire plus sur les efforts de Néron pour creuser un canal à travers l’isthme de Corinthe, sur la perception dans l’Antiquité des colonnes d’Hercule ou des rochers de Charybde et Scylla et enfin sur une forteresse contrôlant les Dardanelles qui connut à l’âge du bronze un destin tragique : Canakkale, plus connue sous son nom homérique de Troie. Plus récemment, le Pas de Calais de la guerre de cent ans à 1940 a joué un tel rôle dans les imaginaires français et britanniques aussi bien que dans les conflits qu’une mention plus détaillée aurait été la bienvenue. Pour citer une célèbre « une » de la presse britannique dans les années 1930, « Fog on the Channel – Continent isolated ».

Un autre sujet peu abordé concerne le lien, forcé ou accepté, créé par le détroit entre ses deux rives, ce que les riverains en font et quelles représentations se sont créées. Le Bosphore, la ville européenne d’Istamboul, Gibraltar aussi, sont devenues des représentations, des mythes même, de l’extrémité du continent Européen, et de sa finitude. Au-delà commence un autre monde, dont Tanger est un des symboles.

Dans le même ordre d’idées, aurait pu être plus développé l’impact des détroits en tant que points de contact sur le limes de l’espace européen, sur la question migratoire, que ce soit Gibraltar, le Bosphore ou le Pas de Calais. Cet aspect de la question a un impact fort sur les politiques migratoires européennes et sur le droit d’asile. Les stratégies de contournement auraient également pu faire l’objet d’une analyse, tant la Méditerranée et ses différentes routes migratoires est devenue au XXIème siècle une sorte de méta-détroit.

Au final, le livre résonne remarquablement avec les tensions et crises d’aujourd’hui et probablement de demain, pour lesquelles il constitue un utile outil de décryptage.

Une bibliographie très fournie complète l’ouvrage, même si l’on regrette l’absence d’un index thématique des sujets et des noms.

Jérôme Le Roy
Juin 2025

Compte-rendu

Jean-Marie Miossec (2022). Le risque passage maritime resserré, détroits et canaux. Ad augusta per angusta. Paris : L’Harmattan

Regards géopolitiques 10(2)

Jean-Marie Miossec (2022). Le risque passage maritime resserré, détroits et canaux. Ad augusta per angusta. Paris : L’Harmattan.

En mars 2021, le canal de Suez a été bloqué pendant plusieurs jours du fait de l’échouement d’un grand navire porte-conteneur, l’Ever Given, bouleversant les circuits logistiques pendant plusieurs semaines. La piraterie toujours menaçante dans le golfe d’Aden et les attaques des Houthis depuis le Yémen dans le détroit de Bab-el Mandeb rappellent que l’artère commerciale majeure entre Europe et Asie via la Méditerranée et l’Océan Indien demeure vulnérable. Pendant la guerre du golfe (1980-1988), de multiples attaques contre des pétroliers avaient également souligné la vulnérabilité de certains trafics maritimes dès lors qu’ils devaient transiter par des points de passage obligés, en l’occurrence des détroits dès lors stratégiques, ici le détroit d’Ormuz. En 2023, la sécheresse majeure qui a affecté l’Amérique centrale a conduit à une réduction de 36% des capacités du canal de Panama.

Si la navigation en haute mer est sans grands dangers autres que naturels et techniques, il n’en va pas de même à l’approche des terres, là où le rapprochement des espaces terrestres ne permet à la circulation maritime que d’emprunter des espaces resserrés, souvent obligés faute de possibilité de contournement. Ces passages étroits sont à la fois une chance, car l’importance des flux peut y générer une activité intense, et un péril car la circulation peut y être dangereuse et parce que des tensions et des compétitions peuvent s’y manifester pour leur contrôle. Bénéficiant d’une opportunité certaine, ils ont vu s’y développer des villes-ports très productives et dynamiques. Mais ils font aussi l’objet de fortes convoitises en raison de leur intérêt géostratégique et géopolitique. Ce livre aborde ces aspects avec une appréciation du bon risque de ces interfaces, des aléas qu’ils présentent, de la complexité des situations et avec un focus particulier sur la Méditerranée.

Le premier chapitre décrit les avantages, passages maritimes étroits, stratégiques au point que la Convention sur le droit de la mer de 1982 reprend les conclusion de la Cour internationale de Justice dans son jugement de 1949 sur le détroit de Corfou : les détroits dits internationaux sont libres d’accès et ne peuvent être fermés à la navigation par l’État côtier.

Le second chapitre détaille les contraintes qui pèsent sur la navigation à travers les détroits. Contraintes physiques : faible tirant d’eau, forts courants, présence de récifs. Le détroit du Bosphore est ainsi très étroit (680 m), avec des courants, des changements de direction, du trafic transversal qui vient croiser le trafic des grands navires. Contraintes politiques aussi : les détroits et les canaux stratégiques comme Panama ou Suez sont parfois l’objet de tensions politiques, d’attaques militaires, de piraterie qui viennent interférer avec la sécurité du transit.

La troisième section détaille la façon dont le détroit modifie l’espace autour de lui, en favorisant la création de ports, en concentrant des routes maritimes, ce qui suscite des occasions économiques mais aussi, en retour, attise des convoitises politiques.

La dernière section présente une étude de cas détaillée de l’espace de la Méditerranée et de la mer Noire, où se trouvent plusieurs détroits majeurs, Gibraltar, Bosphore, Sicile, Messine, ainsi que le canal de Suez permettant à la Méditerranée de se transformer en axe de transit de l’artère commerciale majeure Europe-Asie.

L’auteur signe ici une étude fort intéressante, bien écrite et bien illustrée. Fin connaisseur de son sujet et très pédagogue, il marie habilement des considérations techniques de navigation à des enjeux géopolitiques et commerciaux. A lire donc. Seul bémol : le recours, pas très justifié, aux théories jamais démontrées de Mackinder et de Spykman (Lasserre, 2020) sur le heartland et le rimland – mais dont certes la célébrité et l’adoption par nombre d’analystes et de gouvernants a pu, en retour, orienter les politiques de plusieurs gouvernements. Ne serait-ce que parce que ces théories demeurent populaires, pour discutables qu’elles soient, il est loisible d’en parler !

Frédéric Lasserre, directeur du CQEG

Référence

Lasserre, F. (2020). Mackinder, la Chine et les nouvelles routes de la soie. Un modèle adapté ? Regards géopolitiques 6(3), 12-23, https://cqegheiulaval.com/wp-content/uploads/2020/10/vol6numero3-rg2020.pdf

La présence maritime de l’Union européenne : état des lieux et enjeux

Regards géopolitiques vol.9, n.2, 2023

Alexia Marchal

Alexia Marchal est diplômée en Sciences politiques de l’Université Catholique de Louvain.
alexia.marchal@gmail.com

Résumé : Depuis 2008, trois opérations militaires de sécurité maritime, Atalanta, Sophia et Irini, ont été mises en œuvre dans l’océan Indien et la mer Méditerranée par l’Union européenne. En 2019, l’Union européenne a également lancé le concept de présences maritimes coordonnées dans le golfe de Guinée et l’océan Indien. Cet article revient sur ces différentes initiatives et explique leurs enjeux ainsi que les intérêts de l’Union européenne à cet égard.

Mots-clés : Union européenne, présence maritime, opération maritime, présences maritimes coordonnées

Summary : Since 2008, three military maritime security operations, Atalanta, Sophia and Irini, have been implemented in the Indian Ocean and the Mediterranean Sea by the European Union. In 2019, the European Union has also launched the concept of coordinated maritime presences in the Gulf of Guinea and the Indian Ocean. This article comes back to these different initiatives and explains their stakes as well as the EU’s interests in this regard.

Keywords : European Union, maritime presence, maritime operation, coordinated maritime presences

Introduction

Depuis 2008, l’Union européenne (UE) a lancé trois opérations militaires de sécurité maritime, menées par la Force Navale de l’Union européenne (EUNAVFOR), dans le cadre de la Politique de sécurité et de défense commune (PSDC). La première est l’opération de lutte contre la piraterie dans l’océan Indien, Atalanta, et la deuxième est l’opération de lutte contre le trafic de migrants en mer Méditerranée, Sophia (Larsen, 2019). Cette dernière a été remplacée par l’opération Irini en 2020 (Larsson et Widen, 2022). L’Union européenne n’a pas sa propre marine, ses forces proviennent des États membres (Germond, 2011). Ceux-ci participent de manière volontaire aux opérations de la PSDC en mettant à disposition des navires, des équipements militaires ou du personnel. Les États participants prennent en charge les coûts opérationnels. Dans le cas de l’opération Atalanta, la plupart des États membres prennent part à différents degrés (Larsson et Widen, 2022). En ce qui concerne l’opération Sophia, 26 États membres y ont contribué (EUNAVFOR Med, 2020). Actuellement, 23 États membres participent à l’opération Irini (Service européen pour l’action extérieure, 2023). Si les premières missions militaires de l’UE lancées avant 2008 reflétaient des objectifs basés sur des valeurs telles que la mise en œuvre d’accords de paix ou la protection de civils et de réfugiés, les opérations mises en place à partir de 2008 sont davantage justifiées par des « considérations basées sur l’utilité » (Palm et Crum, 2019 :524) Cela signifie que ces opérations sont justifiées par les intérêts matériels des États membres de l’UE, notamment la sécurité géopolitique et les intérêts économiques (Palm et Crum, 2019). De manière plus générale, les intérêts de l’UE sont devenus beaucoup plus importants dans ses affaires extérieures (Palm et Crum, 2019 ; Biscop cité par Palm et Crum, 2019). Cela est visible dans la Stratégie globale de l’Union européenne de 2016 (Biscop, 2016).

Par ailleurs, en août 2019, lors de la conférence de presse suivant une réunion informelle entre les ministres européens de la Défense à Helsinki, la Haute Représentante de l’Union pour les Affaires étrangères et la Politique de sécurité de l’époque, Federica Mogherini, a présenté « le concept de Présences Maritimes Coordonnées dans certaines zones d’intérêt stratégique pour l’Union européenne » [traduction] (Larsen, 2019 ; Service européen pour l’action extérieure, 2019 :para.9). Les présences maritimes coordonnées ne sont pas des missions ou opérations de la PSDC et sont définies comme un outil additionnel et complémentaire aux opérations militaires (Service européen pour l’action extérieure, 2019). Ce nouveau mécanisme a été lancé dans le golfe de Guinée en janvier 2021 et dans le nord-ouest de l’océan Indien en février 2022 (Service européen pour l’action extérieure, 2022). Cet instrument a pour but de permettre à l’UE de renforcer « la coordination des moyens navals et aériens des États membres présents dans des zones spécifiques présentant un intérêt pour l’UE […] afin d’accroître la capacité de l’UE à agir en tant que partenaire fiable et garant de la sécurité maritime » [traduction] (Service européen pour l’action extérieure, 2021a :para.3). La notion d’intérêt intervient donc également dans le cadre de ce mécanisme.

Au vu de ces différents éléments, l’article pose la question suivante : « quels sont les intérêts de l’Union européenne à lancer de telles initiatives et quels en sont les enjeux ? ». L’article revient tout d’abord sur les différentes opérations maritimes et leurs résultats (1) ainsi que sur le concept de présences maritimes coordonnées (2). En outre, les intérêts et enjeux pour l’Union européenne derrière ces mécanismes sont analysés (3).

1. Les opérations de sécurité maritime

1.1. L’opération Atalanta

1.1.1 Contexte et objectifs : augmentation de la piraterie et protection des voies de navigation

Au milieu des années 2000, le phénomène de la piraterie s’est fortement amplifié dans l’ouest de l’océan Indien et dans le golfe d’Aden (Larsen, 2019). En 2008, le nombre d’attaques a augmenté de 75%, s’élevant à 130 pour l’année. Des prises d’otages et demandes de rançon ont également commencé à être observées et la portée opérationnelle en mer des raids des pirates a augmenté (Germond et Smith, 2009). Le Conseil de sécurité de l’Organisation des Nations Unies (ONU) a alors adopté la Résolution 1816 (2008), encourageant la communauté internationale à agir contre la piraterie dans cette région. Trois flottes navales ont donc été créées internationalement dont l’opération Atalanta (ou EUNAVFOR Somalia) (Larsen, 2019 ; Larsson et Widen, 2022). Celle-ci a été approuvée par le Conseil de l’Union européenne en novembre 2008 et lancée en décembre 2008 (Larsson et Widen, 2022; Larsen, 2019). Elle était la première opération maritime mise en œuvre dans le cadre de la Politique de sécurité et de défense commune (PSDC). Les quartiers généraux opérationnels se trouvaient à Northwood, au Royaume-Uni, et ont été déplacés à Rota, en Espagne, en raison du Brexit (Larsen, 2019).

Le but est de protéger les voies de navigation internationales contre la piraterie dans l’ouest de l’océan Indien (Larsen, 2019). Plus précisément, l’opération vise à « dissuader, prévenir et réprimer la piraterie et les vols à main armée en mer » (Conseil de l’Union européenne, 2022a :para.3). Elle contribue également « à la protection des navires du Programme alimentaire mondial (PAM) et de la mission de transition de l’Union africaine en Somalie (ATMIS) ainsi que d’autres navires internationaux vulnérables » et « assure la surveillance des activités de pêche en dehors des eaux territoriales somaliennes et soutient d’autres missions PSDC de l’UE et des organisations internationales qui s’efforcent de renforcer la sûreté maritime et les capacités maritimes dans la région » (Conseil de l’Union européenne, 2022a :para.7 et 8). Selon Germond (2011), l’objectif est également de protéger la navigation commerciale de l’Union européenne. L’opération Atalanta « se situe ainsi à l’interface entre deux types de protection : celle des intérêts propres à l’UE et celle du bien de la Société internationale » (Proutière-Maulion, 2016 :171).  Son mandat a été prolongé plusieurs fois et en décembre 2022, il a été étendu jusqu’en décembre 2024 (Larsson et Widen, 2022 ; Conseil de l’Union européenne, 2022a).

1.1.2 Résultats : diminution de la piraterie, pas d’éradication

En 2011, lorsque que la crise de la piraterie était à son plus haut niveau, 736 otages et 32 bateaux étaient détenus par des pirates somaliens. Le nombre d’attaques a ensuite diminué[1] (Service européen pour l’action extérieure, 2018). 171 pirates présumés ont été arrêtés par les forces navales de l’UE et transmis aux systèmes de justice régionaux. 145 condamnations ont ainsi été prononcées (Service européen pour l’action extérieure, 2021c). Aucun incident de piraterie n’a été déclaré pour 2021. Néanmoins, la piraterie est fortement réduite par la présence des forces navales mais elle n’est pas éradiquée. En 2017, deux attaques de piraterie ont réussi. Cela montre que l’activité des pirates se poursuit malgré la présence des forces navales (Larsson et Widen, 2022). L’UE le constate en effet et explique que les réseaux criminels se sont diversifiés et réorientés vers d’autres crimes maritimes (Service européen pour l’action extérieure, 2021c). Selon Larsson et Widen (2022), il est donc peu probable que l’UE puisse mettre fin à l’opération prochainement.

Néanmoins, l’opération est un succès pour l’Union européenne « en ce qui concerne sa capacité à maintenir une opération loin de chez elle et à se coordonner pour réduire les épisodes de piraterie » [traduction] (Dombrowski et Reich, 2019 :872). Ainsi, l’opération « a démontré la capacité de l’UE à opérer au-delà des côtes européennes (et donc, par conséquent, en tant que force mondiale) » et « a permis aux responsables de l’UE de continuer à renforcer son image d’acteur mondial du droit et de la justice » [traduction] (Dombrowski et Reich, 2019 :874). Cependant, la réelle contribution de l’intervention de l’UE à la réduction de la piraterie est difficile à évaluer. D’autres facteurs ont pu jouer un rôle, comme l’intervention des forces américaines, de l’OTAN et de forces indépendantes. De plus, la navigation commerciale s’est adaptée à la menace des pirates et des évolutions ont eu lieu en Somalie, même si leurs effets sont discutables. L’UE poursuit d’ailleurs des missions sur terre, parallèlement à celle en mer, pour améliorer la gouvernance somalienne. Toutefois, l’UE n’a pas réussi à renforcer les capacités somaliennes et à résoudre les causes de la piraterie (Dombrowski et Reich, 2019). L’instabilité politique en Somalie s’est également aggravée et il existe toujours des « facteurs d’incitation à s’engager dans des activités illégales » [traduction] (Conseil de sécurité de l’ONU cité par  Larsson et Widen, 2022 ; Larsson et Widen, 2022 :13).

Par contre, la contribution des forces maritimes de l’UE aux patrouilles maritimes a été importante et la navigation commerciale dans la région est devenue plus sûre, notamment dans le golfe d’Aden (Dombrowski et Reich, 2019 ; Besenyő et Sinkó, 2022). En 2015, les attaques à distance de frappe des côtes africaines avaient presque disparu. Les forces européennes ont donc été réduites et la marine américaine et l’OTAN ont arrêté leur mission. La menace est néanmoins réapparue en 2017, comme expliqué précédemment (Dombrowski et Reich, 2019). La présence européenne étant réduite, des navires chinois ont empêché des attaques (Ali cité par Dombrowski et Reich, 2019). Selon Dombrowski et Reich (2019), l’engagement de l’UE a diminué et a en réalité été remplacé par une présence efficace de la Chine. Les conditions ont en effet changé à la suite de la crise migratoire de 2015. L’afflux de migrants en Europe est devenue une question stratégique et politique plus urgente. Les ressources navales de l’UE ont donc été relocalisées en Méditerranée (Dombrowski et Reich, 2019).

1.2. Les opérations Sophia et Irini

1.2.1 Contexte et objectifs : afflux de réfugiés et lutte contre les passeurs de migrants

En 2015, l’Union européenne a fait face à un afflux massif de réfugiés, c’est-à-dire à un niveau très élevé de migration irrégulière. Les migrants venaient principalement d’Afrique, traversant la mer Méditerranée à partir des côtes libyennes. Les systèmes d’asile et social européens étaient sous pression, principalement dans les pays au sud de l’Europe (Larsen, 2019). Depuis 2013, l’Italie avait plaidé pour une opération navale à l’échelle de l’UE afin de remplacer son opération de recherche et de sauvetage, Mare Nostrum. L’Italie voulait en effet partager la charge de la gestion de la migration. La proposition italienne avait été refusée car cela apparaissait disproportionnément en sa faveur. L’opération Triton de Frontex avait néanmoins été mise en place à la suite de l’opération Mare Nostrum mais elle était plus limitée financièrement et géographiquement (Nováky, 2018). A la suite du décès de 800 personnes traversant la Méditerranée en avril 2015, l’Union européenne a changé d’attitude et a décidé d’agir (Boșilcă et al., 2021 ; Nováky, 2018). Le Conseil de l’Union européenne a ainsi mandaté le Service européen pour l’action extérieure (SEAE) afin de mettre en place une opération (Larsen, 2019). L’opération EUNAVFOR MED a ainsi été établie en mai 2015 et lancée en juin 2015 (Conseil de l’Union européenne cité par Larsen, 2019).

Le but était de lutter contre les passeurs de migrants en mer Méditerranée. L’opération était composée de quatre phases consécutives. La première consistait en un déploiement de patrouilles navales et une collecte d’informations afin de surveiller les activités de contrebande (Larsen, 2019). Le 7 octobre 2015, la seconde phrase a été enclenchée à la suite d’une décision du Conseil de l’UE. L’opération a alors été renommée Sophia (Larsson et Widen, 2022). Des actions militaires directes ont été introduites lors de cette deuxième phase (Molnár et Vecsey, 2022). Celle-ci était composée de deux étapes (Larsen, 2019). L’objectif était d’abord de mener en haute mer des opérations d’arraisonnement, de fouille et de saisie de navires suspectés d’être utilisés pour le trafic ou la traite d’êtres humains et ensuite d’étendre celles-ci aux eaux territoriales et intérieures de la Libye, sous réserve d’un mandat du Conseil de sécurité de l’ONU ou du consentement de la Libye (Molnár et Vecsey, 2022 ; Larsen, 2019). La troisième phase avait pour but de démanteler les réseaux criminels et de détruire leurs navires, toujours sous réserve d’un mandat du Conseil de sécurité des Nations Unies ou du consentement de la Libye. La dernière phase clôturait l’opération. Cependant, l’opération a été bloquée dans sa deuxième phase. La Résolution 2240 (2015) du Conseil de sécurité de l’ONU a en effet autorisé les opérations en haute mer uniquement. L’Union européenne a donc décidé l’année suivante d’élargir le mandat en ajoutant une mission de formation de la marine et des garde-côtes libyens ainsi que la contribution à l’embargo de l’ONU sur les armes imposé à la Libye (Larsen, 2019). En 2017, il a également été ajouté au mandat de l’opération « des activités de surveillance et la collecte d’informations sur le trafic illicite d’exportations de pétrole en provenance de Libye » [traduction] (Conseil de l’Union européenne cité par Boșilcă et al., 2021 :221). Des opérations de recherche et de sauvetage ne faisaient officiellement pas partie du mandat mais certaines ont été réalisées (Cusumano cité Boșilcă et al., 2021).

L’opération Sophia s’est terminée le 31 mars 2020. L’opération Irini lui a ainsi succédée (Larsson et Widen, 2022). Celle-ci se concentre sur la mise en œuvre de l’embargo de l’ONU et utilise des moyens aériens, satellites et maritimes. Des inspections de navires suspectés de transporter des armes sont réalisées en haute mer au large des côtes de la Libye, conformément à la Résolution 2292 (2016) du Conseil de sécurité de l’ONU. L’opération poursuit également la formation de la marine libyenne, le démantèlement du trafic d’êtres humains ainsi que la surveillance et la collecte d’informations sur les exportations illicites de pétrole (Conseil de l’Union européenne, 2020). Elle est actuellement prévue jusqu’au 31 mars 2025 (Conseil de l’Union européenne, 2023).

1.2.2 Résultats : une opération Sophia controversée

L’opération Sophia a permis l’arrestation de 143 passeurs présumés et la destruction de 545 embarcations. De plus, 477 garde-côtes libyens ont été formés (Conseil européen et Conseil de l’Union européenne, 2023b). Lors de l’opération, 44916 personnes ont été secourues (Conseil européen et Conseil de l’Union européenne, 2023a). Cependant, l’opération a été critiquée. Tout d’abord, des organisations non-gouvernementales (ONG) ont souligné le fait que la recherche et le sauvetage n’était pas une des priorités de l’opération et donc cette dernière a été accusée d’empêcher les migrants d’atteindre l’Europe (Human Rights Watch citée par Larsson et Widen, 2022). En 2017, le Comité européen de la Chambre des Lords du Royaume-Uni (citée par Larsson et Widen, 2022) a également estimé que l’opération ne permettait pas de perturber les réseaux de passeurs ou d’entraver les trafics mais que la destruction des navires a eu pour conséquence l’adaptation des passeurs. Ceux-ci utiliseraient alors des navires en mauvais état pour les migrants, augmentant le nombre de décès (Chambre des Lords du Royaume-Uni citée par Larsson et Widen, 2022). D’autres critiques du même ordre mentionnaient le fait que l’aspect recherche et sauvetage permettait aux trafiquants d’utiliser des navires de mauvaise qualité en convaincant les migrants qu’ils allaient être assistés. Les migrants seraient alors encouragés à réaliser la traversée, voire même à la faire sans passeurs. Cela aiderait donc les passeurs et attirerait les passeurs et migrants (Larsson et Widen, 2022). Amnesty International (citée par Dombrowski et Reich, 2019) estimait ainsi que la destruction des bateaux en bois des passeurs lors de l’opération impliquait l’utilisation de canots, augmentant le nombre de décès. Cependant, Larsson et Widen (2022) expliquent qu’en réalité, une coopération avait lieu entre les ONG et les forces navales et le conflit entre les deux était exagéré. Néanmoins, le succès de l’opération Sophia est moindre que celui de l’opération Atalanta. La complexité et la proximité de la question des réfugiés ainsi que les désaccords sur la nature et les objectifs de l’opération ont conduit à des troubles aux niveaux politique et opérationnel (Larsson et Widen, 2022).

En ce qui concerne les chiffres actuels (février 2023) de l’opération Irini, 25 navires suspects ont été inspectés depuis son lancement. Trois saisies de cargaisons considérées comme violant l’embargo sur les armes des Nations Unies ont été réalisées, en redirigeant les navires vers le port d’un État membre. Des enquêtes par appel radio ont été effectuées pour 8647 navires marchands et 434 navires ont été visités avec le consentement de leur capitaine. L’opération a également fourni 41 rapports spéciaux au groupe d’experts des Nations Unies sur la Libye (Service européen pour l’action extérieure, 2023).

2. Les Présences Maritimes Coordonnées

Cet instrument a été imaginé pour « mieux coordonner la présence navale des États membres dans une certaine zone spécifique qui serait reconnue comme stratégiquement importante pour l’Union européenne en tant que telle, en tirant le meilleur parti des ressources navales nationales d’une manière européenne coordonnée » et est décrit comme un « outil flexible et léger »  [traduction] (Service européen pour l’action extérieure, 2019 :para.15 et 31). Comme expliqué précédemment, il ne s’agit pas d’opérations militaires avec une structure lourde (Service européen pour l’action extérieure, 2019). Les opérations de la PSDC sont également plus compliquées en termes d’accord au niveau du Conseil de l’UE et demandent plus de ressources pour les conduire. Le mécanisme permet ainsi à l’UE d’utiliser des moyens navals qui étaient déjà présents dans la région pour son agenda politique. Cela permet également à l’UE d’avoir accès de manière permanente à des capacités navales et donc d’avoir une portée plus grande et plus souple en mer (Larsen, 2019).

Concrètement, l’outil peut être mis en place dans une zone maritime du monde définie par le Conseil de l’UE comme une zone d’intérêt maritime (Service européen pour l’action extérieure, 2022). Cela implique d’utiliser, sur base volontaire, les moyens navals des États membres, ceux-ci restant sous commande des autorités nationales mais partageant « les informations, la sensibilisation, l’analyse » et promouvant « ensemble la coopération internationale en mer et le partenariat avec les pays côtiers des zones concernées » [traduction] (Service européen pour l’action extérieure, 2019 :para.9). Les moyens navals et aériens utilisés sont déjà présents sur place ou seront déployés (Service européen pour l’action extérieure, 2022). De plus, l’initiative « vise à accroître la capacité de l’UE en tant que partenaire fiable et pourvoyeur de sécurité maritime, en renforçant l’engagement européen, en assurant une présence et une couverture maritimes continues dans les zones d’intérêt maritimes désignées établies par le Conseil » (Conseil de l’Union européenne, 2022b :para 4.).

2.1. Dans le golfe de Guinée

En août 2019, lors d’une réunion informelle entre les ministres européens de la Défense, il a été décidé de lancer un premier test ou cas pilote du mécanisme de présences maritimes coordonnées dans le golfe de Guinée. Cette région a été choisie car l’instrument requiert l’adhésion des États côtiers à cette approche coordonnée et un intérêt commun dans la lutte contre la piraterie ou d’autres menaces pour les routes maritimes (Service européen pour l’action extérieure, 2019). La région fait en effet face à un taux élevé d’enlèvements avec demande de rançon, à la piraterie, à des vols à main armée en mer, à de la criminalité transnationale organisée ainsi qu’à de la pêche illégale, non déclarée et non réglementée (Service européen pour l’action extérieure, 2022). Le nombre d’attaques de pirates dans le golfe a, selon le Bureau maritime international, dépassé le nombre de celles perpétrées au large de la Somalie (ICC Commercial Crime Services cité par Larsen, 2019). La nécessité d’améliorer la sécurité maritime dans cette région est donc une des raisons pour lesquelles elle a été choisie (Nováky, 2022). L’UE surveille également la sécurité maritime dans le golfe depuis des années et donc connaît également la région (Germond cité par Nováky, 2022). Le projet pilote avait également comme objectif de permettre à l’UE « de renforcer la visibilité de sa présence maritime et soutenir les objectifs stratégiques et politiques de l’Union, y compris la prévention des conflits, en étroite coopération avec les partenaires internationaux et régionaux » (Conseil de l’Union européenne, 2021 :3).

Le lancement des présences maritimes coordonnées dans le golfe de Guinée a ainsi été réalisé en janvier 2021, faisant de cette région une zone d’intérêt maritime (Nováky, 2022). Le but est de soutenir la région face aux problèmes de sécurité qui entravent la liberté de navigation et de garantir une présence continue des États membres de l’UE dans la zone. La coopération avec les États côtiers et les organisations de l’architecture Yaoundé est également accrue (Service européen pour l’action extérieure, 2022). Cette architecture de sûreté et sécurité maritimes du golfe de Guinée est un mécanisme intrarégional, réunissant la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), la Communauté économique des États de l’Afrique centrale (CEEAC) et la Commission du Golfe de Guinée (CGG) (Service européen pour l’action extérieure, 2021b). Selon le Conseil de l’Union européenne (2022b), la mise en œuvre du concept est efficace et a permis de renforcer la sûreté maritime. Les incidents de sécurité maritime ont en effet diminué de 50% en 2021 (Service européen pour l’action extérieure, 2022). En février 2022, la mise en œuvre a été prolongée de deux ans avec une évaluation prévue d’ici février 2024 (Conseil de l’Union européenne, 2022b).

2.2 Dans le nord-ouest de l’océan Indien

Une grande majorité du commerce mondial passe par l’océan Indien, qui est également une région riche en ressources naturelles. Des voies maritimes sécurisées sont donc importantes dans cette zone pour relier le commerce entre les continents (Service européen pour l’action extérieure, 2022). L’UE est en effet un des principaux partenaires commerciaux de la région indo-pacifique, avec quatre des dix principaux partenaires de l’UE, et les échanges entre les deux régions sont très importants. L’Indo-Pacifique représente la deuxième destination des exportations de l’UE et l’UE constitue la première destination des exportations des produits de la mer de l’Indo-Pacifique. Les voies maritimes de cette région sont cruciales pour les échanges commerciaux de l’UE (Commission européenne et Le Haut Représentant de l’Union pour les Affaires étrangères et la Politique de sécurité, 2021). Les présences maritimes coordonnées ont ainsi été lancées dans cette région en février 2022 (Service européen pour l’action extérieure, 2022). Celles-ci complètent les actions de l’UE dans la région, c’est-à-dire l’opération Atalanta, tout en respectant son mandat. La zone d’intérêt maritime établie dans le nord-ouest de l’océan Indien s’étend du détroit d’Ormuz au tropique du Capricorne et du nord de la mer Rouge au centre de l’océan Indien (Conseil de l’Union européenne, 2022b). L’UE vise ainsi à renforcer ses actions et avoir une présence navale dans la zone, renforcer la coopération dans la région ainsi que son rôle de garant de la sécurité maritime à l’échelle mondiale (Service européen pour l’action extérieure, 2022). La mise en œuvre du concept dans la région doit être évaluée par le Conseil de l’UE d’ici février 2024 (Conseil de l’Union européenne, 2022b).

3. Intérêts et enjeux pour l’Union européenne

Les États membres de l’Union européenne dépendent du transport maritime pour l’importation et l’exportation de biens. En 2021, le transport maritime comptait pour 43,6% des marchandises exportées et 52,6% des marchandises importées en valeur, ce qui correspond à 75,7% des exportations et 72,7% des importations en volume (Eurostat, 2022). Le secteur européen de la pêche est également important en termes d’importations et de production. Les frontières maritimes représentent 70% des frontières extérieures de l’Union européenne. En outre, la sécurité énergétique européenne repose sur les infrastructures et le transport maritimes (Conseil de l’Union européenne, 2014). La préservation de la sécurité des océans est donc une priorité politique de l’Union européenne (Larsen, 2019). La prospérité et la sécurité européennes nécessitent des routes maritimes ouvertes et sécurisées (Larsson et Widen, 2022). L’UE est également dépendante de ces routes commerciales pour la projection de puissance. Le renforcement de sa présence maritime est donc justifié pour des raisons économiques et sécuritaires (Fiott, 2021).

Par ailleurs, la dimension navale de la sécurité et de la défense de l’UE est de plus en plus apparente depuis la fin des années 2000. Cela est percevable aux lancements des opérations maritimes Atalanta, Sophia et Irini mais également dans les documents de l’UE, par exemple la Stratégie de sûreté maritime de 2014 et la Stratégie globale de 2016. Ces deux stratégies expliquent notamment la volonté de l’UE d’être un acteur naval effectif à l’échelle globale (Nováky, 2022). L’opération Atalanta est un exemple du potentiel de l’UE en tant que garant de la sécurité maritime et a permis de promouvoir l’UE en tant qu’acteur de la sécurité (Pejsova, 2019). Larsen (2019 :6) explique également que les différentes initiatives de l’UE montrent que celle-ci « accorde une importance accrue aux domaines maritimes mondiaux en tant que priorité politique pour renforcer son profil de sécurité » [traduction]. Selon Pejsova (2019 :1), la sécurité maritime est « l’un des intérêts stratégiques fondamentaux de l’Union européenne » [traduction]. Lors de la conférence de presse de la réunion informelle des ministres européens de la Défense à Helsinki, Federica Mogherini a déclaré :

« Et nous constatons une demande croissante pour un rôle de l’Union européenne en tant que garant de la sécurité maritime non seulement dans notre région, mais aussi plus loin – je pense à l’Asie ou au Pacifique, à l’océan Indien -, où l’Union européenne et les États membres ont un intérêt évident à garantir la liberté de navigation et la sécurité des routes maritimes » [traduction] (Service européen pour l’action extérieure, 2019 :para.8).

Selon Palm et Crum (2019), de plus en plus, les opérations militaires de l’UE prennent part à une stratégie de politique étrangère plus large. Avec l’opération Atalanta, l’UE s’est imposée « non seulement au nom de la sécurisation du transport maritime mondial mais également en faisant prévaloir une vision globale alliant action militaire et judiciaire à l’aide au développement » (Proutière-Maulion, 2016 :166). L’UE s’occupe ainsi des causes de la piraterie pour que la lutte soit à la fois politique et juridique, participant à une politique plus globale d’aide au développement. Allier les différents enjeux sécuritaires, économiques et humanitaires concorde avec la vision présentée dans la Stratégie européenne de la sécurité de 2003 (Proutière-Maulion, 2016). L’opération Atalanta participe donc à une démarche globale qui vise à éradiquer la piraterie et « à proposer un nouveau modèle de construction pour les pays en voie de développement » (Proutière-Maulion, 2016 :167). Elle s’intègre également dans le Cadre stratégique pour la Corne de l’Afrique de l’UE (Palm et Crum, 2019). Concernant l’opération Sophia, celle-ci s’inscrit également dans l’approche globale de l’UE en termes de migration (Proutière-Maulion, 2016). Le but est donc également de combattre les symptômes mais aussi les « causes profondes du phénomène, telles que les conflits, la pauvreté, les changements climatiques et les persécutions » (Proutière-Maulion, 2016 :175). L’UE utilise des instruments similaires afin de lutter contre la piraterie et contre le trafic de migrants : une opération militaire, un renforcement de la coopération bilatérale et avec les organisations régionales et internationales ainsi qu’un soutien au niveau local. Dans les deux cas, une approche régionale est donc utilisée par l’UE pour un problème régional tout en développant une démarche globale (Proutière-Maulion, 2016).

En ce qui concerne les présences maritimes coordonnées, selon Pejsova (2019 :3), celles-ci pourraient « renforcer considérablement la capacité maritime et le rayonnement de l’Union à l’échelle mondiale » et « accroître la visibilité de l’UE en tant que garant de la sécurité maritime à long terme » [traduction]. Le but de ce mécanisme est en effet de renforcer le rôle de l’UE en tant qu’acteur de la sécurité dans le domaine maritime et la mise en œuvre indique également que cela est devenu une priorité dans sa stratégie de défense et de sécurité (Sobrino-Heredia, 2022). De plus, l’initiative démontre l’intention de l’UE « non seulement d’être une puissance maritime civile mais aussi de devenir une puissance navale selon les lignes définies en 2016 dans sa Stratégie globale pour la politique étrangère et de sécurité […] » [traduction] (Sobrino-Heredia, 2022 :108).

En outre, les trois régions où l’UE déploie une présence maritime ont chacune des enjeux importants pour l’Union européenne. L’océan Indien est une ligne de communication stratégique pour l’UE. Il constitue une route commerciale majeure entre l’Asie, le Moyen-Orient et l’Europe où circule des produits manufacturés, des denrées alimentaire et de l’énergie. Des communautés locales et lointaines dépendent également de ses ressources marines. L’UE et les États membres y ont des flottes de pêche (Larsen, 2019). Germond (2011 :567) explique que l’opération Atalanta est « la première opération militaire de l’Union européenne qui vise directement à défendre un intérêt central de ses États membres, à savoir le commerce maritime » [traduction]. Avec la crise financière de 2008, les conséquences sur le commerce de l’insécurité dans la Corne de l’Afrique auraient été difficiles à supporter pour l’Europe (Besenyő et Sinkó, 2022). Pejsova (2019) a ainsi déclaré que la piraterie est le seul problème de sécurité de l’Indo-Pacifique qui a été pris en charge par la communauté internationale du fait des conséquences économiques qui en découlent. La sécurité maritime et le libre accès aux lignes de communication maritimes sont en effet un important défi de la région. Ces lignes sont d’ailleurs essentielles pour le fonctionnement et la croissance de l’économie mondiale et des télécommunications numériques qui s’effectuent grâce à un réseau de câbles sous-marins (Pacheco Pardo et Leveringhaus, 2021).

De plus, comme expliqué précédemment, l’UE a des partenaires économiques importants en Asie. En 2018, les échanges entre l’Asie et l’UE s’élevaient à 1,4 billion d’euros et 50% de ceux-ci ont transité par l’océan Indien (Pejsova, 2019). Pacheco Pardo et Leveringhaus (2021) expliquent que des perturbations au niveau de l’accès ou de la navigation dans les eaux indo-pacifiques ont des impacts importants, notamment sur la vie quotidienne, dans l’Union européenne. Selon Pejsova (2019 :1), l’UE a donc un intérêt à ce que le domaine maritime soit sûr et il est donc « naturel qu’elle contribue à sa préservation, en particulier dans les eaux qui la relient à ses principaux partenaires économiques en Asie » [traduction]. Les pays d’Asie souhaitent également que l’Union européenne soit davantage engagée « dans la résolution des nombreux problèmes de sécurité maritime […] dans la région Indo-Pacifique, notamment en raison de son aspiration à jouer un rôle plus important en matière de sécurité dans la région » [traduction] (Pejsova, 2019 :1-2).

De même, la mer Méditerranée est importante pour l’UE car elle relie l’Europe au Moyen-Orient et à l’Afrique du Nord et elle est également une source de subsistance qui sert aux industries européennes de la pêche et du tourisme (Larsen, 2019). Par ailleurs, l’opération Irini est « liée à la question des hydrocarbures », notamment car « elle intervient dans une région où les hydrocarbures représentent un enjeu important pour l’Union européenne » (Peyronnet, 2022 :6). La Libye a d’importants gisements d’hydrocarbures (OPEC cité par Peyronnet, 2022). Ces ressources pétrolières sont, en raison de leur qualité et de leur position proche, « particulièrement attractives pour les États membres de l’Union européenne, qui n’en bénéficie à ce jour que très peu » (Galtier cité par Peyronnet, 2022 :6 ; Peyronnet, 2022 :6).

Le golfe de Guinée est également une région stratégique. Elle inclut 17 pays de l’ouest de l’Afrique et est riche en ressources naturelles, notamment en hydrocarbures, minéraux et ressources halieutiques. Le golfe est également important pour le trafic maritime africain dont il représente 20% et il comprend 20 ports commerciaux (Nováky, 2022). 1500 navires y transportent chaque jour les exportations en matières premières, notamment le pétrole, de l’Afrique subsaharienne vers l’Europe. Les États membres de l’UE y ont également des flottes de pêche (Service européen pour l’action extérieure cité par Sobrino-Heredia, 2022). Ce commerce maritime, qui est essentiel pour l’UE, est donc menacé par la piraterie et les vols à main armée sur les navires (Escuela Superior de las Fuerzas Armadas cité par Sobrino-Heredia, 2022 ; Sobrino-Heredia, 2022). Selon Nováky (2022), le lancement des présences maritimes coordonnées dans le golfe vise à renforcer la présence maritime de l’UE ainsi que son influence politique dans la région.

Conclusion

L’opération Atalanta est la première opération militaire de sécurité maritime mise en œuvre dans le cadre de la Politique de sécurité et de défense commune (PSDC) de l’Union européenne. Elle a été lancée en 2008 dans l’ouest de l’océan Indien afin de lutter contre la piraterie et les vols à main armée en mer. D’autres missions lui sont également attribuées. Son mandat est actuellement prévu jusqu’en décembre 2024. L’opération a permis jusqu’à présent l’arrestation de pirates présumés, des condamnations ainsi qu’une diminution des actes de piraterie. Néanmoins, les réseaux criminels se sont adaptés et la piraterie n’a pas été éradiquée. La réelle contribution de l’opération européenne n’est pas certaine mais cela a permis à l’UE de démontrer sa capacité à opérer en dehors des côtes européennes.

La crise des réfugiés de 2015 a également conduit l’UE à lancer l’opération EUNAVFOR MED, rebaptisée Sophia par la suite. Le but était de lutter contre le trafic de migrants en mer Méditerranée. Quatre phases étaient prévues mais les opérations dans les eaux libyennes n’ayant pas été autorisées, l’opération a été bloquée dans sa seconde phase. D’autres missions avaient été ajoutées, notamment la contribution à l’embargo de l’ONU sur les armes imposé à la Libye. L’opération a permis l’arrestation de passeurs présumés, la destruction d’embarcations et la formation de garde-côtes libyens. Plus de 40000 personnes ont également été secourues. L’opération a cependant été critiquée pour son orientation, c’est-à-dire non-centrée sur la recherche et le sauvetage, et ses conséquences indirectes, notamment l’adaptation des passeurs augmentant la dangerosité de la traversée et le nombre de décès. L’opération s’est terminée fin mars 2020 et a été remplacée par l’opération Irini, dont la mission principale est la mise en œuvre de l’embargo de l’ONU. Celle-ci mène des inspections, saisies, enquêtes et rapports.

En août 2019, l’UE a également lancé le concept de présences maritimes coordonnées afin de coordonner la présence maritime des États membres dans une certaine région, désignée comme zone d’intérêt maritime. Celles-ci ne constituent pas des opérations militaires de la PSDC. En janvier 2021, un projet pilote a été lancé dans le golfe de Guinée afin de soutenir la région face aux problèmes et incidents de sécurité. En février 2022, le mécanisme a également été mis en place dans le nord-ouest de l’océan Indien. La mise en œuvre du concept dans les deux régions est actuellement prévue jusqu’en février 2024.

Ces différentes opérations et initiatives soutiennent différents intérêts de l’UE. En effet, les importations et exportations ainsi que la sécurité énergétique de l’UE dépendent du transport maritime. Le secteur de la pêche est également important. Des routes maritimes ouvertes et sécurisées sont donc essentielles pour l’économie et la sécurité européennes. Les opérations maritimes et les présences maritimes coordonnées montrent également que la dimension navale est de plus en plus apparente et est devenue une priorité dans la politique de sécurité et de défense de l’UE. L’UE cherche également à mettre en avant son rôle en tant qu’acteur et garant de la sécurité maritime. Par ailleurs, les différentes initiatives mises en place s’inscrivent dans une stratégie politique plus globale de l’UE.

En outre, les trois zones d’intervention représentent également des enjeux importants pour l’UE. L’océan Indien est une route commerciale et une zone de pêche majeure pour l’UE. Il constitue également une région où l’UE a des partenaires économiques importants. La mer Méditerranée est également une zone de pêche ainsi qu’une source de subsistance et d’hydrocarbures. Enfin, le golfe de Guinée est riche en ressources naturelles et constitue une zone majeure de transport commercial.

Alexia Msrchal

Références

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[1] Pour des chiffres détaillés par année, voir le site de l’EU Naval Force Operation ATALANTA https://eunavfor.eu/key-facts-and-figures