Les stratégies sur l’Indo-Pacifique de la Corée du Sud, du Canada et du Québec: y a-t-il des points de convergence?

Regards géopolitiques 11(3), 2025

 

Ponora Ang

 Ponora Ang est co-chef national du Groupe Asie-Pacifique du cabinet Fasken et avocat de premier plan en litige civil et commercial. Il est aussi reconnu par les sociétés provenant de l’Asie-Pacifique pour ses conseils pour des projets d’investissement au Canada. Il conseille régulièrement des sociétés d’État, des compagnies privées et des gens d’affaires de l’Asie désirant développer leurs activités commerciales au Canada, et au Québec en particulier.

pang@fasken.com

 

Résumé
La Corée du Sud a une stratégie Indo-Pacifique et c’est le cas également pour le gouvernement fédéral du Canada et le gouvernement provincial du Québec. Pouvons-nous identifier des domaines où il y a une convergence d’intérêts dans ces stratégies et sommes-nous en mesure de dresser une fiche descriptive conjointe identifiant les secteurs de coopération les plus prometteurs?

Mots-clés : Canada, Québec, Corée du Sud, Indo-Pacifique, Stratégie

 

Abstract
South Korea has an Indo-Pacific strategy, and so do the Canadian federal government and the Québec provincial government. Can we identify areas of convergence of interests in these strategies and could we build a joint factsheet, clearly identifying the most promising areas of collaboration?

Keywords : Canada, Québec, South Korea, Indo-Pacific, Strategy

 

Le but du présent article est d’étudier la Stratégie Indo-Pacifique de la Corée du Sud (The Government of the Republic of Korea., 2020) et les stratégies sur l’Indo-Pacifique du Canada (Stratégie du Canada pour l’Indo-Pacifique, 2022) et du Québec (Ministère des Relations internationales et de la Francophonie, 2021) et d’examiner s’il y a des points de convergence entre celles-ci. Nous faisons cela afin de vérifier s’il y a lieu pour le Québec de faire des efforts pour augmenter ses relations avec la Corée du Sud et s’il est raisonnable d’escompter que ces efforts vaudront la peine sur le plan économique.

La Stratégie canadienne mentionne explicitement la Corée du Sud 14 fois. La Stratégie québécoise contient 21 mentions de la Corée du Sud. Cela dit, la Stratégie sud-coréenne ne mentionne le Canada qu’à trois reprises.

Est-ce à dire que le jeu n’en vaut pas la chandelle? Si la Corée du Sud s’intéresse si peu (à première vue) au Canada (et au Québec) est-ce peine perdue? Ne lançons pas la serviette et examinons en quoi la Corée du Sud, le Canada et particulièrement le Québec ont à profit de se connaître davantage.

Commençons par faire un bref état des relations commerciales entre le Québec et la Corée du Sud.

En 2019, les échanges commerciaux entre le Québec et la Corée du Sud se chiffraient à 2,7 G$. En Asie, la Corée du Sud est au troisième rang des partenaires commerciaux du Québec, après la Chine (16,3 G$) et le Japon (4,3 G$). Globalement la Corée du Sud est au 11e rang des partenaires internationaux du Québec (Gouvernement du Québec, 2020).

En 2023, les exportations de marchandises en provenance du Québec à destination de la Corée du Sud se chiffrent à un peu plus d’un milliard de dollars. La Corée du Sud est demeurée le troisième partenaire commercial du Québec en Asie et occupe le 9e rang en matière d’exportation internationale (Gouvernement du Québec, 2024).

Qu’exportons-nous en Corée du Sud? Du minerai de fer; des pâtes mi-chimiques de bois; des déchets/débris d’aluminium; des avions, des hélicoptères et autres véhicules spatiaux; des déchets/débris de métaux précieux; des fèves de soja; de la viande de porc; des simulateurs de vol et leurs parties.

Qu’importons-nous de la Corée du Sud? Des automobiles; des huiles de pétrole raffinées; de l’argent (sous formes brutes, mi‑ouvrées ou en poudre), du caoutchouc synthétique en plaques, feuilles ou bandes et des profilés en fer ou en aciers non alliés.

Nos échanges avec la Corée du Sud représentent 1,4% de nos échanges commerciaux.

 

1. La Stratégie Indo-Pacifique de la Corée du Sud

Si l’on examine la Stratégie Indo-Pacifique de la Corée du Sud, on se rend compte qu’elle est d’abord et avant tout préoccupée par sa propre sécurité (Ballbach, 2023) et elle conçoit que la stabilité et la prospérité de l’Indo-Pacifique sont des moyens pour assurer sa sécurité et en même temps une fin en soi.

La Stratégie canadienne note que pas moins de la moitié des nouveaux arrivants au Canada proviennent de la région de l’Indo-Pacifique et que les plus grandes diasporas au Canada sont d’origine Indo-Pacifique.[1]

Cela dit, le Canada (et le Québec) peuvent légitimement clamer qu’ils ont quelque chose à offrir qui est susceptible d’attirer l’attention des Sud-Coréens, que nous méritons qu’on pense à nous! Commençons avec le fait que le Canada est un pays du Pacifique, un point que la Stratégie canadienne met en relief[2], point d’ailleurs que les Sud-Coréens reconnaissent quand ils traitent du Pacifique Nord, des États-Unis, du Japon et de la Chine, mais également du Canada[3], un pays avec lequel la Corée du Sud partage les mêmes valeurs. Le document va plus loin et mentionne que le Canada est un « partenaire stratégique global » (Gouvernement du Canada, 2022) :

With Canada, a comprehensive strategic partner with common values, we seek increased cooperation on climate change response, economic security through stabilized supply chains, and a rules-based order based on our respective Indo-Pacific strategies.[4]

À ce propos, il faut souligner qu’en mai 2023, le Canada et la Corée du Sud ont décidé de faire passer les relations entre nos deux pays au niveau de Partenariat stratégique global, initiative qui a été complétée l’année suivante par un plan d’action (Affaires mondiales Canada, 2025), reposant sur les cinq piliers suivants:

  • Pilier 1: Défendre le système international fondé sur des règles, la démocratie, la liberté, les droits de la personne et l’égalité des genres
  • Pilier 2: Renforcer les partenariats sur la sécurité et la défense, y compris en ce qui concerne le maintien de la paix et la sécurité maritime
  • Pilier 3: Accroître la prospérité et la sécurité économique, coopérer en ce qui concerne les chaînes d’approvisionnement, les minéraux critiques et les sciences, les technologies et l’innovation, et promouvoir le commerce et l’investissement
  • Pilier 4: Agir à l’égard des changements climatiques et de l’environnement, soutenir la sécurité énergétique et développer des sources d’énergie durables
  • Pilier 5: Renforcer les partenariats dans les domaines de la santé et de la culture

À propos du Pilier 3, soulignons que le plan d’action a ceci à dire à propos de nos ambitions concernant les minéraux critiques: Développer des minéraux critiques avec des normes ESG (environnement, social et gouvernance) élevées et renforcer les chaînes d’approvisionnement en minéraux critiques pour nous positionner en tant qu’acteurs compétitifs sur la scène mondiale dans les technologies propres, notamment les batteries et les véhicules zéro émission.

La Stratégie sud-coréenne souligne que la Corée du Sud est un pays commerçant, comme le Canada, et qu’elle est profondément attachée au libre-échange:

We will promote free trade and address protectionism through the Regional Comprehensive Economic Partnership (RCEP) and by taking part in discussions on the Comprehensive and Progressive Agreement for Trans-Pacific Partnership (CPTPP), as well as by concluding new trade agreements.[5]

Sur ce dernier point, rappelons que le Canada et la Corée du Sud ont conclu un accord de libre-échange (Gouvernement du Canada, 2014) le 22 septembre 2014, seul accord bilatéral de libre-échange entre un pays de l’Asie et le nôtre.[6] Même si le Canada et le Japon n’ont pas un accord bilatéral de libre-échange, les deux pays font partie de l’Accord de Partenariat transpacifique global et progressiste (PTPGP).

Dans un intéressant article (La presse, 2023) du Consul général de la République de Corée à Montréal et représentant au conseil de l’Organisation de l’aviation civile internationale (OACI), monsieur Jaewan Lee, celui-ci note que quand les Québécois pensent à la Corée du Sud, ils pensent au K‑pop, au film Parasite ou à la série Squid Game. Et à l’inverse quand les Coréens pensent au Québec, ils pensent à l’émission Goblin: The Lonely and Great God, qui met en scène le Château Frontenac, série incroyablement populaire en Corée et dans les pays avoisinants, regardé par plus de 245 millions de téléspectateurs.

Donc, le Canada et la Corée du Sud ont des points en commun sur lesquels on peut bâtir: ce sont des pays du Pacifique; tant la Corée du Sud que le Canada sont des pays démocratiques, des puissances moyennes attachées à la règle de droit et aux droits humains et ils sont déjà liés par un accord de libre-échange. Ce n’est pas rien.

1.1. Les champs d’intérêt de la Corée du Sud

1.1.1. La science et la technologie

Sans fausse modestie, la Corée du Sud se qualifie de leader de premier plan en matière d’innovation scientifique et technologique:

As a global leader in science and technology innovation, the Republic of Korea will facilitate regional cooperation in critical domains of science and technology, including semiconductors, artificial intelligence, quantum science, advanced biology, next generation telecommunications and space, and help close the digital gap in the region.[7]

Et, en vue d’atteindre cet objectif, la Stratégie sud-coréenne indique que la Corée va s’engager dans des réseaux collaboratifs avec d’autres nations, dont le Canada (Gouvernement du Canada, 2016).

Le Canada et la Corée du Sud ont par ailleurs déjà conclu, fin 2016, un Accord de coopération en science, en technologie et en innovation (Gouvernement du Canada, 2015).

1.1.2. Les changements climatiques

Même si la Stratégie sud-coréenne ne mentionne pas explicitement le Canada sous ce chapitre, les stratégies des trois gouvernements concernés traitent abondamment de ce sujet. La Stratégie sud-coréenne dit d’ailleurs explicitement que « [w]ith Canada, a comprehensive strategic partner with common values, we seek increased cooperation on climate change response »[8]. La Stratégie consacre quelques paragraphes sur les sujets du changement climatique et de la sécurité énergétique. Et à ce titre il est bon de souligner qu’en décembre 2023 le Canada et la Corée du Sud ont signé un protocole d’entente sur la coopération en matière de changement climatique (Gouvernement du Canada, 2023b). L’Accord souligne que les deux pays se sont engagés à atteindre les objectifs de l’Accord de Paris. Et, dans le premier Bilan de mise en œuvre de la Stratégie canadienne (Gouvernement du Canada, 2024a), on peut lire que: « [l]e Canada et la République de Corée ont organisé le premier dialogue annuel des ambassadeurs du Canada et de la Corée sur les changements climatiques dans le cadre du Partenariat stratégique global Canada-Corée, en septembre 2023 ».

1.1.3. Le rôle des expatriés ou de la diaspora

Soucieux de collaborer avec d’autres pays de la région et de l’extérieur de la région, la Stratégie sud-coréenne souligne qu’il y a 7,3 millions d’expatriés sud-coréens dans le monde et qu’elle compte sur eux pour faire avancer la liberté, la paix et la prospérité dans l’Indo-Pacifique.

1.2. Le plan d’action sud-coréen pour un Indo-Pacifique libre, pacifique et prospère

C’est à la fin de 2022 que le gouvernement sud-coréen a publié la Stratégie que nous venons de résumer et c’est en décembre 2023 que ce même gouvernement a publié son plan d’action pour y donner effet (Government of the Republic of Korea, 2023). Comme le document l’indique, le gouvernement sud-coréen entend publier chaque année un rapport[9]. Et, en décembre 2023, le gouvernement a bel et bien publié un premier rapport, rapport que nous examinerons également.

Commençons par le plan d’action, lequel identifie neuf axes d’intervention principaux, notre traduction de « nine core lines of effort ». Parmi ces axes d’intervention, il y en a quatre qui méritent qu’on s’y attarde pour nos fins.

1.2.1. La construction de réseaux de sécurité économique[10]

Le plan d’action souligne que la Corée du Sud sera l’hôte de la rencontre de l’Asia-Pacific Economic Cooperation Forum qui se tiendra en novembre 2025 à Séoul, événement auquel le Premier ministre du Canada est censé participer avec plusieurs chefs de gouvernement d’autres pays, dont l’Australie, le Brunei, le Chili, la Chine, Hong Kong, l’Indonésie, le Japon, la Malaisie, le Mexique, la Nouvelle-Zélande, la Papouasie Nouvelle-Guinée, le Pérou, les Philippines, la Russie, Singapour, Taïwan, la Thaïlande et le Viêt Nam.

1.2.2. Les minéraux critiques ou stratégiques

Le plan d’action souligne que la Corée du Sud et le Canada ont signé le 17 mai 2023 un protocole d’entente sur les minéraux critiques (Gouvernement du Canada, 2023). Le plan d’action indique que la Corée du Sud entend identifier et explorer des projets de collaboration avec notre pays sur ce sujet. Notons que le gouvernement fédéral a une Stratégie sur les minéraux critiques (Gouvernement du Canada, 2023), stratégie qui est complétée par un rapport annuel, le premier rapport annuel ayant été publié en 2024 (Gouvernement du Canada, 2024). Soulignons également que le gouvernement fédéral du Canada et le gouvernement de la Corée du Sud ont signé en 2023 un Protocole d’entente entre le ministère des Ressources naturelles du Canada et le ministère de l’Industrie du Canada et le ministère du Commerce, de l’Industrie et de l’Énergie de la République de Corée sur la coopération en matière de chaînes d’approvisionnement en minéraux critiques, de transition vers les énergies propres et de sécurité énergétique (Gouvernement du Canada, 2023).

La Stratégie québécoise ne mentionne pas la Corée du Sud en toutes lettres sur la question des minéraux critiques et stratégiques, mais sous le titre « Renforcer les liens du Québec avec les donneurs d’ordres, les grandes sociétés et les fonds d’investissement de la région Indo-Pacifique », on peut lire que le Québec a pour ambition d’attirer davantage d’investissement direct étranger chez nous dans des « secteurs clés tels que les minéraux critiques et stratégiques, l’hydrogène vert et les bioénergies, l’électrification des transports et les industries créatives »[11]. Clairement, cela devrait viser principalement le Japon et la Corée du Sud.

Dans le même ordre d’idées, le gouvernement sud-coréen indique qu’il est de son intention de participer activement dans des groupes consultatifs sur les minéraux critiques tels que le Mineral Security Partnership Organisation, organisme fondé à Toronto en 2022 à l’occasion du congrès annuel de la Prospectors and Developers Association of Canada.

1.2.3. Renforcer la coopération dans les domaines critiques de la science et de la technologie et combler la fracture numérique[12]

Le gouvernement sud-coréen énumère six domaines dans lesquels il entend augmenter sa coopération avec les pays de pointe, soit les semi-conducteurs, l’intelligence artificielle, la physique quantique, la biotechnologie avancée, les réseaux de télécommunication de la prochaine génération et l’espace.

À propos de l’intelligence artificielle, le plan d’action déclare que la Corée du Sud entend promouvoir la collaboration institutionnelle, l’échange d’experts et des projets de recherche conjoints dans le domaine et donne comme exemple un projet de recherche conjoint sur l’intelligence artificielle entre nos deux pays.

Dans le même sens, le plan d’action indique que le gouvernement sud-coréen entend explorer de nouveaux sujets de coopération bilatérale sous les auspices du comité conjoint de coopération scientifique et technologique Canada-Corée. La dernière réunion de ce comité a eu lieu à Banff en juin 2024 et à cette occasion, la Fondation nationale de recherche de Corée et Prima Québec ont signé une lettre d’intention (Prima Québec, 2025). Prima Québec[13] est un regroupement cherchant à développer l’expertise québécoise dans le secteur des matériaux avancés et l’entente avec le National Research Foundation (NRF) of Korea vise à développer et renforcer la recherche et la collaboration entre le Québec et la Corée du Sud grâce à la participation d’entreprises québécoises et coréennes.

1.2.4. Prendre une position de leadership dans la coopération régionale en matière de changement climatique et de sécurité énergétique

Parmi les initiatives du plan d’action, on en remarque une qui implique le Canada, le Défi mondial sur la tarification du carbone (Gouvernement du Canada, 2023) qui est piloté par notre pays et qui a été annoncé à la 26e conférence des parties à Glasgow, en 2021. La conférence des parties est l’organe suprême de la Convention-cadre des Nations-Unies sur les changements climatiques. Ce projet vise à créer un partenariat de champions de la tarification du carbone du monde entier d’en étendre l’utilisation de renforcer les systèmes existants et de soutenir les nouveaux. La Corée du Sud est l’un des pays partenaires de cette initiative.

1.2.5. Promouvoir la compréhension et les échanges mutuels[14]

Sous ce titre le plan d’action sud-coréen identifie comme objectif la promotion de l’Année des échanges culturels Canada-Corée 2024- (Patrimoine Canadien, 2024). Cette initiative a pour but de célébrer les réalisations artistiques, créatives, sportives et intellectuelles entre nos deux pays. Donnons comme exemple l’exposition d’art médiatique Futur Voyage: Le temps de l’adaptation, un partenariat entre le consulat général de la Corée du Sud et la Société des arts technologiques. Cette exposition a présenté les œuvres d’une douzaine d’artistes coréens et canadiens à Montréal en 2023.

1.3. Le rapport annuel pour 2023 sur la stratégie Indo-Pacifique de la Corée du Sud[15]

Ce document porte essentiellement sur les enjeux sécuritaires de la Corée du Sud et les initiatives déployées à ces fins en 2023.

Quant aux autres enjeux, économique ou culturel, on fait état des initiatives de collaboration avec le Canada, notamment sur les minéraux critiques et la transition énergétique.

2. La Stratégie canadienne pour l’Indo-Pacifique. Bilan de la mise en œuvre 2022-2023.

Nous venons de voir ce qui intéresse les Sud-Coréens chez nous sur le plan économique, voyons maintenant ce que nous disons de la Corée du Sud en commençant par la Stratégie Indo-Pacifique du Canada.

Notons d’abord que la Stratégie canadienne mentionne la Corée du Sud à 14 reprises et qu’elle y consacre cinq paragraphes spécifiques. C’est donc dire que nous nous intéressons beaucoup plus à la Corée du Sud que celle-ci s’intéresse à nous!

Au Pacifique Nord, la Corée du Sud est le pays où les choses vont bien. Soulignons que le Gouvernement du Canada a publié en 2024 un bilan de la mise en œuvre 2022-2023 de la Stratégie canadienne (Gouvernement du Canada, 2024), bilan que nous examinerons maintenant.

La Stratégie canadienne identifie plusieurs domaines de collaboration entre nos deux pays, notamment dans les « domaines de l’intelligence artificielle, de la cybersécurité, des infrastructures et des exportations énergétiques, des chaînes d’approvisionnement des minéraux critiques et des batteries de véhicules électriques, de l’agriculture et de l’agroalimentaire, ainsi que des infrastructures des corridors commerciaux ».[16]

Il y a encore des choses à faire sur le plan diplomatique entre la Corée du Sud et le Canada: la Stratégie envisage en effet qu’il y a lieu de commencer un dialogue de haut niveau sur la sécurité économique dans le cadre du partenariat stratégique global précédemment mentionné de même qu’il y a lieu d’établir un nouveau dialogue entre nos deux pays.

Mentionnons pour placer les choses dans leur contexte que le Japon est aussi un partenaire important du Canada dans le Pacifique Nord, le seul pays de l’Indo-Pacifique qui est également un partenaire du Canada au sein du G7. Le Canada et le Japon ne sont pas liés par un accord de libre-échange bilatéral, mais ils font tous deux partie de l’Accord de Partenariat transpacifique global et progressiste (PTPGP).

Il y a à peu près 240 000 personnes dans la diaspora coréenne au Canada; ceux-ci se trouvent principalement en Ontario, en Colombie-Britannique et en Alberta. Au Québec, on compte à peu près 10 300 Coréens.

3. La stratégie québécoise

La Stratégie québécoise porte un titre révélateur sur son objet: « Cap sur la relance: Des ambitions pour le Québec – Stratégie territoriale pour l’Indo-Pacifique ». Comme l’indique la vice-première ministre Geneviève Guilbault dans le mot de la Ministre, la politique internationale du Québec met explicitement l’accent sur la dimension économique et la Stratégie québécoise s’inscrit dans cette vision des choses.

La Stratégie québécoise compte 21 mentions de la Corée du Sud et puisque cette stratégie se veut une pierre d’assise du « virage économique de la diplomatie québécoise », il faut bien admettre que la Corée du Sud est un pilier central de cette entreprise.

La Stratégie québécoise reconnaît que le centre de gravité économique et géopolitique mondial s’est déplacé en Asie-Pacifique et que le Japon et la Corée du Sud sont des investisseurs internationaux de premier plan.

La Stratégie note aussi que la Corée du Sud, le Japon et Singapour sont parmi les pays qui détiennent le plus grand nombre de chercheurs par million d’habitants au monde.

Le Bilan des activités stratégiques 2023-2024 de la Délégation du Québec à Séoul (Gouvernement du Québec, 2024) souligne que le Bureau du Québec à Séoul a: « participé au Salon international de l’éducation et de l’émigration 2023 afin d’y promouvoir le Québec comme destination de choix. »

La Stratégie fait état du fait que le Québec à un réseau de représentations dans la région, dont un en Corée du Sud depuis 1991. On y lit également que le mandat du bureau de Québec à Hong Kong vise à promouvoir l’immigration au Québec depuis les pays de l’Indo-Pacifique. Dans cette même perspective, la Stratégie note avec réalisme que le Québec est peu connu au sein des pays de l’Indo-Pacifique et que le Québec est en compétition sur ce vaste territoire avec d’autres provinces canadiennes qui peuvent compter sur les relais que constitue une large diaspora.

Cela dit, la Stratégie note avec justesse que l’outil que constitue l’Accord de libre-échange Canada-Corée en fait un marché qui n’est pas moins accessible qu’un autre.

Revenant sur les intérêts du Québec en Indo-Pacifique, la Stratégie note que les intérêts du Québec dans cette région sont d’abord économiques et la diversification des marchés pour les exportations internationales du Québec – qui sont encore fortement concentrés vers les États-Unis – passe notamment par la création d’une relation commerciale plus solide et plus soutenue avec les partenaires asiatiques de longue date, tels le Japon, la Chine et la Corée du Sud, mais également par le développement de relations avec des pays aux économies émergentes, dont l’Inde, l’Indonésie et le Vietnam, ou encore peu explorées par les entreprises québécoises, comme l’Australie et Singapour. Notons ce mot, diversification, mot qu’on est destiné à entendre plus souvent en 2025.

La Stratégie aborde à nouveau le thème de la diversification des mandats d’exportation du Québec quand elle fait état des tensions diplomatiques entre la Chine et notre pays.

Que faire donc? La Stratégie note qu’il faut maximiser les retombées de l’Accord de libre-échange Canada-Corée par un accompagnement personnalisé des entreprises afin d’analyser les stratégies d’affaires à adopter selon les traitements tarifaires et non tarifaires applicables à leur secteur d’activité.

Dans un second axe d’intervention, la Stratégie souligne que l’Accord en sciences et technologie entre le Canada et la République de Corée est également un levier important à maximiser.

La Stratégie note qu’il y a lieu de réfléchir sur l’attraction et la rétention des meilleurs chercheurs et talents, via la promotion des occasions de carrière stimulantes en recherche universitaire ou en entreprises. Après avoir exprimé ce vœu, la Stratégie conclut que la Corée du Sud et l’Australie offrent des modèles intéressants dont le Québec pourrait s’inspirer.

À propos de l’axe d’intervention sur l’économie verte, la Stratégie note que la Corée du Sud, à l’instar du Québec, a emboîté le pas vers la carboneutralité et que le Québec souhaite attirer des investissements étrangers dans la filière des batteries, notant que le Japon, la Chine et la Corée du Sud représentent plus de 90% de la production mondiale des batteries au lithium.

Quant à l’axe d’intervention sur la main-d’œuvre et l’attraction des talents, la Stratégie note que les migrants de Corée du Sud ont un niveau d’éducation élevé et que le Québec a signé des ententes de sécurité sociale avec les pays de la région, dont la Corée du Sud, afin de favoriser la mobilité de la main-d’œuvre.

4. Les points de convergence et les actions à prioriser

Au final, il est facile de constater qu’il y a des points où les stratégies respectives de la Corée du Sud, du Canada et du Québec présentent des zones d’harmonie, ne serait-ce que dans les domaines de pointe comme l’intelligence artificielle, l’innovation, les sciences de la vie, l’aéronautique, l’électrification des transports, les matériaux avancés et la lutte contre les changements climatiques. Il ne faudrait pas non plus négliger les domaines comme l’agriculture, l’agroalimentaire, le tourisme, la culture et l’industrie des cosmétiques et de la beauté.

Conclusion

La Stratégie québécoise note que, comme on l’a vu, que l’Ontario, la Colombie-Britannique et l’Alberta ont une diaspora plus forte que chez nous. Voilà pour le diagnostic.

Ce qui manque par contre à la Stratégie québécoise c’est la réalisation que la clé du succès dans nos relations avec la Corée du Sud repose précisément dans l’existence d’une diaspora forte au Québec, et dans la reconnaissance du fait que des efforts considérables doivent être faits pour augmenter rapidement et considérablement le nombre de Sud-Coréens qui vont décider de s’installer au Québec. C’est la clé du succès et on ne peut que regretter que cela ne soit pas reconnu comme tel.

De plus, il faudrait informer encore plus nos gens d’affaires de l’existence de l’Accord de libre-échange Canada-Corée et des secteurs qui profitent d’un accès en franchise de droits en Corée du Sud.

Dans un document du gouvernement fédéral (Gouvernement du Canada, 2025), on cite parmi ces secteurs ceux-ci: les produits industriels (comme l’aérospatiale, les produits chimiques et plastiques, les technologies de l’information et de la communication, les instruments médicaux, les métaux et les minéraux ainsi que les textiles et les vêtements) les produits agricoles et agroalimentaires, les vins et spiritueux, le poisson et le fruit de mer ainsi que les produits forestiers et de bois a valeur ajoutée.

Terminons en empruntant un extrait de l’article d’Eric J. Ballbach (mentionné à la note de bas de page (Gouvernement du Québec, 2024)), où celui-ci suggère que la Corée du Sud et les pays de l’Union européenne collaborent pour élaborer ce qu’il appelle un Joint Factsheet, une fiche descriptive commune où l’on identifierait clairement les avenues de collaboration les plus prometteuses. Les autorités du Québec et de la Corée du Sud auraient avantage, suggérons-nous modestement, à participer à une telle initiative.

 

Bibliographie

Affaires mondiales Canada. (2025). Plan d’action : Mise en œuvre du Partenariat stratégique global entre le Canada et la République de Corée. Gouvernement du Canada. https://www.canada.ca/fr/affaires-mondiales/nouvelles/2024/07/plan-daction–mise-en-uvre-du-partenariat-strategique-global-entre-le-canada-et-la-republique-de-coree.html

Ballbach, E. J. (2023). South Korea’s evolving Indo-Pacific strategy : Opportunities and challenges for cooperation with the EU. In SWP Research Paper 2/2023 (Version 1). Stiftung Wissenschaft und Politik, German Institute for International and Security Affairs. https://doi.org/10.18449/2023RP02

Gouvernement du Canada. (2014). Accord de libre-échange Canada-Corée. https://www.international.gc.ca/trade-commerce/trade-agreements-accords-commerciaux/agr-acc/korea-coree/index.aspx?lang=fra

Gouvernement du Canada. (2015). Le Canada et la Corée du Sud concluent les négociations d’un accord en science, technologie et innovation. https://www.canada.ca/fr/nouvelles/archive/2015/07/canada-coree-sud-concluent-negociations-accord-science-technologie-innovation.html

Gouvernement du Canada. (2016). Accord de coopération en science, technologie et innovation entre le Canada et la Corée du Sud. https://www.canada.ca/fr/nouvelles/archive/2015/07/document-information-accord-cooperation-science-technologie-innovation-entre-canada-coree-sud.html

Gouvernement du Canada. (2022). Relations Canada-République de Corée. https://www.international.gc.ca/country-pays/republic_korea-republique_coree/relations.aspx?lang=fra

Gouvernement du Canada. (2023a). Le Défi mondial sur la tarification du carbone. https://www.canada.ca/fr/services/environnement/meteo/changementsclimatiques/action-pour-climat/tarification-pollution-carbone/defi-mondial.html

Gouvernement du Canada. (2023b). Protocole d’entente entre le ministère de l’Environnement du Canada et le ministère des Affaires Étrangères de la République de Corée concernant la coopération en matière de changements climatiques. https://www.international.gc.ca/country_news-pays_nouvelles/2023-12-03-korea-coree.aspx?lang=fra

Gouvernement du Canada. (2023c). Protocole d’entente entre le ministère des Ressources naturelles du Canada et le ministère de l’Industrie du Canada et le ministère du Commerce, de l’Industrie et de l’Énergie de la République de Corée sur la coopération en matière de chaînes d’approvisionnement en minéraux critiques, de transition vers les énergies propres et de sécurité énergétique. https://www.international.gc.ca/country_news-pays_nouvelles/2023-05-16-korea-coree.aspx?lang=fra

Gouvernement du Canada. (2023d). Stratégie canadienne sur les minéraux critiques. https://www.canada.ca/fr/campagne/mineraux-critiques-au-canada/la-strategie-canadienne-sur-les-mineraux-critiques.html

Gouvernement du Canada. (2024a). La Stratégie du Canada pour l’Indo-Pacifique – Bilan de la mise en œuvre 2022-2023. https://www.international.gc.ca/transparency-transparence/indo-pacific-indo-pacifique/2022-2023.aspx?lang=fra

Gouvernement du Canada. (2024b). Rapport annuel 2024 Stratégie canadienne sur les minéraux critiques. https://www.canada.ca/fr/campagne/mineraux-critiques-au-canada/strategie-canadienne-sur-les-mineraux-critiques/rapport-annuel-2024-strategie-canadienne-sur-les-mineraux-critiques.html

Gouvernement du Canada. (2025). Faire des affaires en République de Corée. https://www.deleguescommerciaux.gc.ca/fr/infos-marche-industrie/recherche-pays-region/pays/canada-republique-de-coree-exportation.html

Gouvernement du Québec. (2020). Note sur l’économie et le commerce Québec-Corée du Sud. https://www.economie.gouv.qc.ca/fileadmin/contenu/documents_soutien/exportation/notes_economie/note_economie_coree_sud.pdf

Gouvernement du Québec. (2024). Bilan des activités stratégiques 2023-2024. https://cdn-contenu.quebec.ca/cdn-contenu/adm/min/relations-internationales/Representations/Seoul/publications/fr/BIL-Bilan-activites-strategiques-Seoul-2023-2024-FR-MRIF.pdf

Government of the Republic of Korea. (2023). Introducing the Indo-Pacific Strategy. https://www.mofa.go.kr/eng/wpge/m_26382/contents.do

La Presse. (2023). Corée-Québec : Une relation en plein essor. https://www.lapresse.ca/debats/opinions/2023-08-05/coree-quebec/une-relation-en-plein-essor.php

Ministère des Relations internationales et de la Francophonie. (2021). CAP SUR LA RELANCE : DES AMBITIONS POUR LE QUÉBEC Stratégie territoriale pour l’Indo-Pacifique. Gouvernement du Québec. https://cdn-contenu.quebec.ca/cdn-contenu/adm/min/relations-internationales/publications-adm/politiques/strategies-territoriales/STR-Strategie-IndoPacifique-Long-FR-1dec21-MRIF.pdf

Patrimoine Canadien. (2024). Le Canada et la République de Corée se préparent pour l’Année des échanges culturels Canada–Corée 2024‑2025. https://www.canada.ca/fr/patrimoine-canadien/nouvelles/2024/06/le-canada-et-la-republique-de-coree-se-preparent-pour-lannee-des-echanges-culturels-canadacoree-20242025.html

Prima Québec. (2025). PROGRAMME CONJOINT DE RECHERCHE PRIMA Québec-NATIONAL RESEARCH FOUNDATION (NRF) OF KOREA. https://www.prima.ca/programmes-de-financement/appel-de-projets-international-quebec-coree/#:~:text=PRIMA%20Qu%C3%A9bec%20et%20la%20National,entreprises%20tant%20qu%C3%A9b%C3%A9cois%20que%20cor%C3%A9ens

Stratégie du Canada pour l’Indo-Pacifique. (2022). Gouvernement du Canada = Government of Canada.

The Government of the Republic of Korea. (2020). Strategy for a Free, Peaceful, and Prosperous Indo-Pacific Region. https://www.mofa.go.kr/eng/brd/m_5676/view.do?seq=322133 c

 

[1]      Page 4 de la Stratégie canadienne.

[2]      Page 11 de la Stratégie sud-coréenne.

[3]      Page 14 de la Stratégie sud-coréenne.

[4]      Page 14 de la Stratégie sud-coréenne.

[5]      Page 34 de la Stratégie sud-coréenne.

[6]      Le Canada envisage de conclure un accord de libre-échange avec le Japon et l’Inde éventuellement.

[7]      Page 33 de la Stratégie sud-coréenne.

[8]      Page 14 de la Stratégie sud-coréenne. 

[9]      Page 4 de la Stratégie sud-coréenne.

[10]     Notre traduction de Core Line of Effort 5: « Build Economic Security Networks ».

[11]     Page 15 de la Stratégie québécoise.

[12]     Notre traduction de Core Line of Effort 6: « Strengthen Cooperation in Critical Domains of Science and Technology and Close the Digital Gap ».

[13]     Un acronyme pour Pôle de Recherche et d’Innovation en Matériaux Avancés du Québec.

[14]     Notre traduction de Core Line of Effort 9: « Promote Mutual Understanding and Exchanges »

[15]     Notre traduction du titre du document « 2023 Progress Report of the ROK’s Indo-Pacific Strategy ».

[16]     Page 11 de la Stratégie canadienne.

 

Genèse et grandes orientations de la politique indo-pacifique de la Corée

Regards géopolitiques 11(3), 2025

Narae Lee

Frédéric Lasserre

Narae Lee est doctorante en Études internationales. Son sujet de thèse porte sur l’analyse des politiques commerciales de la République de Corée dans un ordre mondial en mutation. Elle détient également un Master en science politique, spécialité Études africaines, de l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, avec une bourse d’excellence Blaise Pascal, ainsi qu’un Master en relations internationales de la Sogang Graduate School of International Studies en Corée du Sud. Elle a travaillé comme chercheuse en affaires politiques à l’Ambassade de Corée au Maroc, été Volontaire des Nations Unies à l’UNFPA en Côte d’Ivoire, et a effectué un stage à la KOICA (Korea International Cooperation Agency) au Sénégal.

Frédéric Lasserre et titulaire de la Chaire en Études indo-pacifiques à l’Université Laval.

Résumé

La Corée du Sud cherche à diversifier ses échanges afin de renforcer son autonomie politique et d’accroître sa stabilité économique, dans un contexte de tensions entre la Chine et les États-Unis. Dans cette perspective, cet article analyse la genèse et les orientations possibles de la Stratégie Indo-pacifique coréenne, avec notamment sur la piste du développement dans la région arctique.

Mots-clés : Stratégie Indo-pacifique de la Corée, routes maritimes arctiques, perspective entre la Corée et le Canada, géoéconomie

Abstract

South Korea is seeking to diversify its trade in order to strengthen its political autonomy and enhance its economic stability amid growing tensions between China and the United States. In this context, this article analyzes the origins and potential directions of South Korea’s Indo-Pacific Strategy, with particular attention to developments in the Arctic region.

Keywords: Indo-Pacific Strategy of Korea, Northern Sea Route, Korea-Canada relations, Geoeconomics

Introduction

L’un des principaux objectifs de la politique diplomatique de la République de Corée (ci-après, la Corée) concerne les enjeux économiques et commerciaux : la promotion du commerce extérieur, le soutien aux entreprises coréennes sur les marchés internationaux, ou encore la recherche de nouvelles opportunités économiques. Pays au territoire relativement restreint[1] et presque dépourvu de ressources naturelles, la Corée a fondé son développement économique sur une politique axée sur les échanges extérieurs, en tirant parti de sa situation péninsulaire. Effectivement, sa politique commerciale peut être analysée dans le cadre d’une « géoéconomie », entendue comme la conduite de politiques étrangères à travers des instruments économiques (Tucker 2022). Avec l’essor de la Chine et son adhésion à l’Organisation mondiale du commerce (OMC), le commerce extérieur de la Corée a largement bénéficié du dynamisme économique de son voisin, rapidement devenu son principal partenaire commercial (Korgun I.A. 2020). Toutefois, cette vulnérabilité liée aux fluctuations du commerce extérieur place la Corée dans une position délicate entre la Chine et un autre partenaire diplomatique et économique majeur : les États-Unis. Logiquement, la diversification des échanges constitue un enjeu crucial de la politique diplomatique et commerciale de la Corée, visant à renforcer son autonomie politique et à accroître sa stabilité économique. Dans ce contexte, cet article analyse la genèse et les orientations possibles de la Stratégie Indo-pacifique coréenne dans cette logique de choix politiques, avec notamment la piste du développement dans la région arctique.

1. La genèse de la Stratégie Indo-pacifique de la Corée

La première Stratégie Indo-pacifique de la Corée a été annoncée en novembre 2022, lors du sommet entre la Corée et l’Association des nations d’Asie du Sud-Est (ASEAN). Cela marquait un rapprochement clair dans son choix stratégique de l’ancien président Yoon Suk Yeol, intervenant peu après son discours au sommet de l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord (OTAN) le 30 juin. Lors de cette première activité diplomatique en tant que président, il a mis l’accent sur la défense des « valeurs universelles » (Shin 2022) et déclaré « la fin de la recherche de la prospérité économique basée sur les exportations vers la Chine [traduction libre] », à travers une déclaration du ministre de l’Économie et des Finances (Nam 2022). Cela représente un tournant assez radical dans l’orientation stratégique de la Corée, d’autant plus que le gouvernement précédent, sous la présidence de Moon Jae-in, s’était montré réticent à affirmer explicitement sa participation à la Stratégie Indo-pacifique, maintenant une forme « d’ambiguïté stratégique » entre la Chine et les États-Unis, malgré les tentatives de persuasion du président Trump (E. Kim 2023).

Avec l’arrivée au pouvoir du deuxième gouvernement Trump aux États-Unis en janvier 2025 et la destitution de Yoon en avril 2025, il est particulièrement difficile d’avoir une vision précise concernant la Stratégie Indo-pacifique de la Corée. Dans ce contexte, le moment est particulièrement opportun pour revenir sur la genèse de la Stratégie Indo-pacifique coréenne en lien avec la compétition sino-américaine, afin de mieux anticiper son orientation future.

1.1. Administration Moon Jae-in (2017-2022)

En effet, la réticence du gouvernement Moon à participer à la Stratégie Indo-pacifique était liée aux expériences désastreuses concernant la réaction de la Chine, après les polémiques qui ont duré de 2014 à 2017 autour de l’installation du système de défense antimissiles américain Terminal High Altitude Area Defense (THAAD) en Corée du Sud. La Chine a exprimé plusieurs fois son opposition à l’installation du THAAD, le percevant comme une menace pour son territoire, et a finalement adopté des mesures commerciales et économiques (限韩令, Korea Limitation Order) en réponse à cette décision (Wabinski 2022). En conséquence, les entreprises coréennes présentes en Chine ont dû se retirer du marché chinois, et le secteur touristique a été fortement impacté, avec une diminution de 25 % des touristes chinois entre 2016 et 2017 seulement (Song 2020). Par ailleurs, la politique nord-coréenne de Séoul reste dépendante du bon vouloir de la Chine, même si la Russie semble depuis 2024 avoir développé des relations privilégiées avec Pyongyang. Or, le concept d’Indo-pacifique est perçu par la Chine comme une stratégie ouvertement dirigée contre elle : Séoul pourrait craindre les représailles de la Chine si la Corée s’alignait sur ce concept (Yeo 2020). Par conséquent, le gouvernement Moon a adopté une position d’ambiguïté stratégique concernant le choix entre la Chine et les États-Unis, tout en cherchant à diversifier ses partenaires commerciaux et diplomatiques afin de préserver son autonomie politique et économique. Cette approche s’est traduite par la mise en œuvre de la Nouvelle Politique du Sud (New Southern Policy, NSP) et de la Nouvelle Politique du Nord (New Northern Policy, NNP), incluant le Korean Peninsula Peace Process, qui visait à améliorer les relations avec la Corée du Nord.

En particulier, la NSP est une politique qui met en avant la relation diplomatique et économique avec l’ASEAN et l’Inde. Elle s’articule autour des « trois P » que sont les peuples, la prospérité et la paix, avec relativement peu de contenu quant aux enjeux militaires et de sécurité dans le volet Paix. La NSP de la Corée offrait peu de marges pour une coopération militaire accrue, car elle privilégiait les échanges économiques et socioculturels ainsi que la coopération dans des domaines militaires non traditionnels, de plus, elle n’avait pas l’intention de s’aligner sur l’objectif de la Stratégie Indo-pacifique américaine visant à contenir la Chine (Choi et al. 2020). En revanche, les deux stratégies présentaient plusieurs facteurs de coopération dans les domaines socioéconomiques. Elles constituaient surtout une opportunité pour la Corée de compenser la limite des ressources mobilisées, comparée à la Chine ou au Japon, pour approfondir ses partenariats avec l’ASEAN et l’Inde dans la région (Choi et al. 2020). Par ailleurs, les États-Unis et la Corée ont décidé d’intensifier leur coopération régionale en vue d’harmoniser leurs efforts entre la Stratégie Indo-pacifique américaine et la NSP en 2019, lors du sommet de l’Asie de l’Est (East Asia Summit, EAS) à Bangkok (Office of the Spokesperson 2019). Cette politique a fourni à la Corée l’occasion de s’extraire du cadre contraignant de l’Asie de l’Est où ses initiatives demeurent fortement dépendantes des politiques chinoise et nord-coréenne de Washington. Elle conforte ainsi les ambitions de puissance moyenne que nourrit Séoul en lui offrant un espace diplomatique à investir en toute autonomie. Le renforcement des liens avec l’ASEAN et l’Inde, concrétisé par la signature de nombreux accords bilatéraux, pouvait être vu comme un succès personnel de cette stratégie d’évitement de la confrontation avec la Chine. Cependant, l’absence de prise de position officielle de la Corée par rapport au concept d’Indo-pacifique commençait à susciter un certain embarras chez plusieurs partenaires de la Corée, au fur et à mesure que le temps passait, que ce concept devenait la doxa officielle de Washington et qu’un nombre croissant d’État publiait leur Stratégie Indo-pacifique (E. Kim 2023).

1.2. Administration Yoon Suk-yeol (depuis 2022)

Depuis son entrée en fonction en mai 2022, l’ancien président Yoon a promis d’élargir l’alliance entre les États-Unis et la République de Corée, considérant l’établissement d’un lien avec la Stratégie Indo-pacifique des États-Unis comme l’un des piliers de ce projet. En effet, l’administration Yoon a abandonné la Nouvelle politique vers le Sud (NSP) pour élaborer une nouvelle Stratégie Indo-pacifique coréenne, visant notamment à établir des liens ultérieurs avec le Quadrilateral Security Dialogue (Quad) (D. Park 2022). Par ailleurs, les concepts mobilisés dans cette stratégie rappellent fortement le discours américain (Mobrand 2023). La nouvelle administration a publié dès le début de son mandat sa Stratégie Indo-pacifique dans laquelle figurent la nécessité de renforcer les liens avec Washington et de renforcer la primauté du droit, les normes internationales, les droits humains et la liberté – toutes idées proches du concept américain et japonais de Free and Open Indo-Pacific. Cet engagement a été plutôt bien accueilli par les partenaires de la Corée, notamment le Japon, qui s’est rapproché davantage à travers la coopération trilatérale entre les États-Unis, la Corée et le Japon (J.-Y. Lee et Lim 2023). Les pays de l’ASEAN, tels que le Vietnam ou l’Indonésie, jouent également un rôle de plus en plus important dans le commerce extérieur de la Corée et cherchent à maintenir un équilibre face à l’émergence de la Chine dans la région (Trinh et Huyen Ho 2024; Sambhi 2023).

Dans ce sens, le ministère des Affaires étrangères de la Corée met en avant trois mots-clés pour exprimer la vision de sa Stratégie Indo-pacifique : « liberté, paix et prospérité », avec pour objectif de faire de la Corée un « État pivot mondial » dans cette région (The Government of the Republic of Korea 2022).  Par rapport à la NSP, un seul mot-clé a été modifié : la « liberté », qui reflète une convergence avec la stratégie américaine. Pour atteindre ces objectifs, le gouvernement coréen a défini neuf axes stratégiques, regroupés autour de trois thèmes principaux : la sécurité, la gouvernance et la coopération. En particulier, la stratégie met un fort accent sur le concept de sécurité : quatre des neuf axes traitent explicitement du renforcement de la coopération en matière de sécurité dans divers domaines, notamment militaire, économique et énergétique (The Government of the Republic of Korea 2022)[2]. En parallèle, la stratégie accorde une grande importance aux règles et aux normes internationales, ainsi qu’à la coopération inclusive, en réitérant des expressions comme « partenaires partageant des valeurs communes » ou « like-minded partners » (The Government of the Republic of Korea 2022). Dans ce cadre, le document semble implicitement diviser les acteurs en deux catégories : « nous » et « les autres ». La Corée met en avant la sécurité collective dans la région et un partenariat inclusif, mais en insistant sur des règles et normes institutionnalisées qui unissent les pays partageant les mêmes valeurs. En revanche, la Corée définit la région Indo-pacifique de manière très étendue, englobant le Pacifique Nord, l’Asie du Sud-Est et l’ASEAN, l’Asie du Sud, l’Océanie, les côtes africaines bordant l’océan Indien, ainsi que l’Europe et l’Amérique latine (The Government of the Republic of Korea 2022). Notamment, la Chine est mentionnée dans la stratégie du Pacifique Nord comme un « partenaire clé pour atteindre la prospérité et la paix dans la région Indo-pacifique [traduction libre] » (The Government of the Republic of Korea 2022). La Corée exprime son intention d’engager avec la Chine une relation « plus concrète et mature », fondée sur le respect mutuel, la réciprocité et guidée par les normes et règles internationales (The Government of the Republic of Korea 2022).

Si l’administration Yoon a publié une définition de sa position stratégique s’inscrivant dans la cadre du concept d’Indo-pacifique et a pris des mesures tangibles pour aligner plus étroitement sa stratégie régionale émergente sur celle des États-Unis, la problématique géostratégique globale de la Corée du Sud en Asie du Nord-Est reste inchangée. En raison de la proximité géographique de la Chine et de son importance géostratégique, notamment en ce qui concerne la dépendance économique de Séoul à l’égard de Pékin, la Chine demeure un facteur omniprésent et un grand défi pour le calcul stratégique de Séoul. Bien que l’administration Yoon se soit engagée à adopter une ligne plus dure à l’égard de la Chine, le pays ne dispose toujours pas d’une stratégie globale sur la manière de traiter avec ce voisin. De fait, l’expression de la stratégie coréenne demeure prudente : elle ne mentionne guère la Chine et ne la dépeint pas comme une source potentielle de risque : la stratégie « ne vise ni n’exclut aucun État » (The Government of the Republic of Korea 2022). De plus, le rapprochement très net de la Corée du Nord avec la Russie à l’été 2024, qui a semble-t-il été décidé sans l’aval de la Chine, vient compliquer la définition d’une politique claire envers Pyongyang.

2. Possibilité de la réorientation de la Stratégie Indo-pacifique coréenne

2.1. Routes maritimes arctiques en lien avec la Stratégie Indo-pacifique

Dans ce contexte, la destitution du président Yoon pourrait remettre en cause la volonté de son gouvernement de renforcer l’alignement stratégique avec les États-Unis dans la région. La Stratégie Indo-pacifique du gouvernement Yoon, fortement politisée – le nom du président y apparaît 121 fois -, pourrait ainsi faire l’objet de profondes modifications en cas de changement de leadership. Certainement, la Stratégie Indo-pacifique comporte des enjeux géostratégiques majeurs pour la Corée, qui doit chercher à rééquilibrer ses relations commerciales afin de réduire l’influence de la Chine sur son économie. Dans ce contexte, la proposition de Lee Jae-myung, candidat présidentiel influent du Parti démocrate de Corée, portant sur le développement du port de Busan en lien avec l’essor potentiel des routes maritimes arctiques dû au changement climatique, pourrait entraîner des répercussions significatives sur la réorientation future de la Stratégie Indo-pacifique de la Corée (T.-g. Kim 2025b). Depuis qu’il a présenté cette initiative pour la première fois lors de son discours à l’Assemblée nationale en février 2025, Lee en a fait un axe majeur de sa campagne présidentielle, en concrétisant un projet structuré autour du développement des régions du Sud de la Corée. Celui-ci inclut l’adaptation portuaire de Busan aux nouvelles dynamiques maritimes induites par les changements climatiques, la connexion d’un réseau ferroviaire continental jusqu’à Busan, ainsi que la relocalisation du ministère des Océans et des Pêches dans cette région (J.-o. Park 2025; H. Kim 2025a).

En effet, les ports de Busan, au sud, et d’Incheon, à l’ouest, occupent une place stratégique dans la logistique de la Corée, dont l’économie dépend fortement du commerce extérieur. Les deux villes qui assurent la majorité du volume de fret traité par les infrastructures portuaires et aéroportuaires du pays, avec respectivement 75,0 % du trafic maritime pour le port de Busan et 94,8 % du fret aérien pour l’aéroport d’Incheon en 2020 (Y.-r. Lee et Kim 2022). Effectivement, Incheon joue un rôle logistique majeur dans la région de la capitale, grâce à la présence du plus grand aéroport international du pays et de son port, le plus proche de la Chine, principal partenaire commercial de la Corée. Busan, situé au sud du territoire national, se trouve à proximité du Japon et occupe une position stratégique en tant que port pivot vers le Pacifique. Par exemple, les partenaires commerciaux desservis par le port de Busan en 2021 étaient diversifiés : pour les exportations, les principaux destinataires étaient les États-Unis 20,8 %, la Chine 12,5 % et le Japon 7,7 % ; pour les importations, la Chine représentait 24,8 %, le Japon 17,8 % et les États-Unis 11 % (Y.-r. Lee et Kim 2022). En revanche, le principal partenaire commercial du port d’Incheon était la Chine, qui représentait plus de la moitié des échanges, tant pour les exportations (53,3 %) que pour les importations (51,8 %) (Y.-r. Lee et Kim 2022). Le port de Busan fonctionne comme un port de transbordement et un hub majeur en Corée et en Asie du Nord-Est. En 2021, il représentait 54,1 % du volume de transbordement de la Corée, traitant 75,6 % des conteneurs transbordés au niveau national (Département de la navigation et des ports de Busan 2024). Ce taux de transbordement atteignait même 96,7 %, ce qui permet au port de se classer au septième rang mondial en termes de volume de traitement des conteneurs en 2021 (Département de la navigation et des ports de Busan 2024). Dans ce sens, le plan de réaménagement des ports de Busan, en prévision du développement des routes maritimes arctiques, pourrait effectivement constituer une stratégie visant à positionner la Corée comme un hub logistique maritime dans la région, tout en diversifiant ses partenaires commerciaux à long terme.

2.2. Politique arctique de la Corée

En considérant la possibilité du développement des ports de Busan pour les routes maritimes arctiques dans le cadre de la Stratégie Indo-pacifique coréenne, il est pertinent de revenir sur la genèse des politiques arctiques de la Corée. En effet, l’intérêt de la Corée pour l’Arctique s’est développé relativement récemment, notamment depuis l’obtention du statut d’observateur permanent au Conseil de l’Arctique (CA) en 2013. Son engagement dans la région remonte toutefois aux années 1990, avec une première exploration de l’Arctique en 1991, et s’est principalement concentré, durant cette décennie, sur des activités de recherche scientifique (The Arctic Institute 2022). L’intérêt accru de la Corée pour les routes maritimes arctiques dans les années 2000 s’est traduit par la création du Korea Arctic Science Council en 2001, le lancement de recherches conjointes avec le Japon et la Chine dans les mers de Béring et de Chukchi, ainsi que l’établissement de la station de recherche nationale Dasan au Svalbard en 2002 (The Arctic Institute 2022). Avec l’obtention de son statut d’observateur en 2013, le gouvernement coréen a commencé à s’engager activement dans l’institutionnalisation de ses politiques sur l’Arctique, en structurant ses intérêts dans la région ainsi que les objectifs de ses activités. La même année, en décembre, le gouvernement coréen a adopté le premier Plan-cadre pour la politique arctique (북극정책 기본계획) (Korea Polar Research Institute 2017). Depuis, un deuxième plan-cadre a été établi en 2018, suivi de l’adoption de la loi sur la promotion des activités polaires (Polar Activity Promotion Act) en 2021. La même année, la Stratégie d’activités arctiques à l’horizon 2050 (2050 북극 활동 전략) a également été formulée. Par la suite, ces initiatives ont été intégrées dans le premier Plan-cadre pour la promotion des activités polaires 2023-2027 (제1차 극지활동 진흥 기본계획 2023-2027) en 2022, qui regroupe désormais les activités menées tant en Arctique qu’en Antarctique.

En particulier, la Corée met en avant ses intérêts économiques dans ses politiques arctiques, notamment en ce qui concerne le développement des routes maritimes, la logistique, la construction navale et les ressources, en particulier énergétiques (Bennett 2017; Heng et Freymann 2023). Elle a défini trois objectifs politiques et quatre axes stratégiques dans son premier Plan-cadre pour la politique arctique adopté en 2013, sous la vision d’un « pays leader des régions polaires ouvrant la voie vers un avenir durable dans l’Arctique [traduction libre] » (Conjointement avec les ministères concernés 2013). Les trois objectifs politiques sont la construction d’un partenariat arctique, le renforcement de la recherche scientifique et la création d’opportunités industrielles dans l’Arctique (Conjointement avec les ministères concernés 2013). Pour atteindre ces objectifs, quatre axes stratégiques ont été détaillés : le renforcement de la coopération internationale, tant au niveau des institutions publiques que privées, le développement de la recherche scientifique, la promotion des activités économiques dans la région arctique, et le renforcement institutionnel par l’adoption de lois et la création de centres d’information (Conjointement avec les ministères concernés 2013).  Ces grandes lignes directrices ont été maintenues dans les documents stratégiques ultérieurs, tels que le deuxième plan-cadre 2018–2022 et la Stratégie d’activités arctiques à l’horizon 2050.

Concernant les routes maritimes arctiques, le renforcement de la coopération avec la Russie a été envisagé, notamment par la signature d’un protocole d’accord pour le développement des infrastructures portuaires (Conjointement avec les ministères concernés 2013) et par l’élargissement des échanges avec les pays du Nord, comme la Russie, dans le cadre de la Nouvelle politique du Nord menée sous l’administration Moon, en vue de construire des réseaux logistiques continentaux pour l’énergie (Ministère des Océans et de la Pêche 2018). Cette coopération inclut également des stratégies visant à favoriser la présence des entreprises coréennes dans le secteur de la construction navale sur le marché russe (Ministère des Océans et de la Pêche 2018). En outre, l’entreprise coréenne Hyundai Glovis a effectué un voyage d’essai entre le port d’Ust-Luga, en Russie, et le port de Gwangyang, dans le sud de la Corée, en 2013 (Korea Polar Research Institute 2017), puis a entrepris, en 2017, son premier transport de cargaison entre l’Asie et l’Europe par la même route, empruntant la route maritime du Nord (Port Technology Team 2017). Également, la Corée a souligné la nécessité d’accroître les investissements dans le développement de technologies de navigation adaptées à la route arctique, ainsi que dans la construction de porte-conteneurs brise-glace dans son Plan-cadre récemment élaboré en 2022 (Conjointement avec les ministères concernés 2022). En revanche, l’intensification de la guerre en Ukraine, la participation de Séoul aux sanctions contre la Russie avec le rapprochement de Séoul avec l’OTAN sous l’administration Yoon rend la coopération avec la Russie difficile à envisager à moyen terme (Heng et Freymann 2023).

3. Perspectives en relation avec le Canada

Certainement, la coopération avec la Russie peut constituer une option optimale dans l’optique du développement des routes maritimes arctiques pour la Corée. Entre les routes transarctiques du passage Nord-Est et du Nord-Ouest, il est raisonnable de considérer que le passage Nord-Est de la Russie est plus attractif pour les pays asiatiques dans un avenir proche (Moe et Stokke 2019; Hilde 2023). En effet, même le Plan-cadre pour la promotion des activités polaires 2023-2027, le document le plus récent concernant les politiques arctiques du gouvernement coréen, demeure en grande partie centré sur le développement et l’actualité de la Russie en Arctique, bien que ces collaborations soient pratiquement impossibles depuis la guerre en Ukraine. Il est nécessaire de garder un œil sur cette option ; en revanche, la coopération future avec la Russie n’est pas la seule possibilité. La diversification des partenariats en Arctique, notamment avec des pays comme le Canada, pourrait s’avérer possible dans le cadre de la Stratégie Indo-pacifique de la Corée.

Comme la Corée met l’accent sur la sécurité dans sa Stratégie Indo-pacifique actuelle, le contexte justifiant cette orientation est présenté dès la première partie du document. En présentant le contexte de sa Stratégie Indo-pacifique, le gouvernement coréen mise sur l’importance commerciale de la région et de ses routes maritimes, telles que le détroit d’Ormuz, l’océan Indien et le détroit de Malacca, dans un environnement sécuritaire incertain, notamment en mer de Chine méridionale, qui constitue la principale voie maritime pour le transport de ressources énergétiques, telles que le pétrole (64 %) et le gaz naturel (46 %) pour la Corée (The Government of the Republic of Korea 2022). Dans ce contexte, la Corée, en tant qu’« État commerçant ouvert », décide de contribuer à la stabilité et à la paix de la région Indo-pacifique sur la base d’un ordre régional inclusif (The Government of the Republic of Korea 2022). Alors que la Corée a précisé que sa stratégie « n’exclut ni ne vise aucun pays », la direction de celle-ci, centrée sur la sécurité et la promotion d’un « ordre régional » fondé sur le « renforcement de l’ordre international fondé sur des règles », notamment par la mention des différends en mer de Chine méridionale, peut être interprétée comme une prise de position délicate vis-à-vis de la Chine. Pour la Corée, contribuer à la sécurité régionale ne passe pas nécessairement par un engagement accru dans les différends entre autres États, d’autant plus que ses intérêts commerciaux sont étroitement liés à ses principaux partenaires commerciaux. Pour cette raison, la préparation au développement des routes maritimes arctiques, par l’amélioration des capacités portuaires dans le sud de la Corée, peut constituer une option pertinente pour diversifier à la fois ses routes commerciales et ses partenaires stratégiques, dans le cadre de la Stratégie Indo-pacifique de la Corée. En particulier, le renforcement de la coopération avec le Canada dans ce domaine, qui est à la fois un partenaire de la Stratégie Indo-pacifique et de l’Arctique, constitue une option intéressante et raisonnable pour la Corée.

Du côté du gouvernement canadien, son document stratégique intitulé « Cadre stratégique pour l’Arctique et le Nord », publié en 2019, décrit sa politique interne dans le but de renforcer le bien-être des populations arctiques, d’entretenir une relation favorable avec elles et d’assurer la sécurité de la région dans le contexte du changement climatique, tout en soulignant la souveraineté arctique du Canada (Government of Canada 2019). En revanche, la « Politique étrangère du Canada pour l’Arctique » en 2024 détaille leurs stratégies diplomatiques envers les acteurs importants pour atteindre leurs objectifs, en s’alignant ainsi avec le Cadre stratégique. De plus, le Japon et la Corée y sont décrits comme « des partenaires clés dans la région », qui partagent « les priorités » telles que la sécurité maritime, les sciences et la technologie, le commerce, le développement économique durable et les pêches (Government of Canada 2024). Un autre aspect important de ce document est qu’il désigne, à l’instar de la Stratégie Indo-pacifique du Canada, la Russie et la Chine comme des menaces dans l’Arctique (Government of Canada 2024). Dans ce contexte, les intérêts communs et le potentiel de coopération entre la Corée et le Canada dans l’Arctique pourraient ouvrir de nouvelles perspectives dans le cadre de la Stratégie Indo-pacifique coréenne à l’avenir. Les deux pays partagent des priorités dans des domaines tels que la recherche scientifique, le commerce, les pêches et même la construction navale. Toutefois, il serait difficile pour la Corée de prendre clairement position entre le Canada et les États-Unis sur la question de la souveraineté arctique canadienne, ou de s’impliquer davantage dans des initiatives visant à contenir la Chine ou la Russie dans le domaine sécuritaire.

Conclusion

En 2022, la Corée et le Canada ont rehaussé leur relation diplomatique au rang de partenariat stratégique global, en institutionnalisant un dialogue annuel et en renouvelant leur protocole d’entente sur la coopération dans les domaines du changement climatique, de la défense, ainsi que de la technologie et de l’innovation industrielles (Prime Minister of Canada 2022). En effet, il n’est pas difficile de comprendre que cette relation renouvelée vise à renforcer leur engagement commun, en cohérence avec les lignes directrices des Stratégies Indo-pacifiques des deux pays ; les cinq priorités communes de la déclaration conjointe et les domaines de coopération identifiés s’alignent avec ceux des deux documents stratégiques. Ainsi, la Stratégie Indo-pacifique est devenue un cadre institutionnel de référence dans les relations stratégiques, tant bilatérales que multilatérales, entre les pays engagés, comme c’est le cas entre la Corée et le Canada. Dans cette perspective, l’intégration de la coopération en Arctique entre les deux pays dans ce cadre stratégique présente de nombreux avantages, tant dans les domaines prioritaires identifiés par les deux parties que pour l’élargissement des possibilités de coopération mutuellement bénéfique.

Bibliographie

Bennett, M. M. (2017). The maritime tiger: Exploring South Korea’s interests and role in the Arctic. Strategic Analysis, 38(6), 886–903. https://doi.org/10.1080/09700161.2014.952935

Busan Metropolitan City (2024).  부산 항만 현황 [Statut du port de Busan]. Mis à jour le 24 septembre 2024. Busan. https://www.busan.go.kr/depart/oceanstatus01, c. le 18 avril 2025.

Government of Canada (2019). Canada’s Arctic and Northern Policy Framework. Ottawa, Government of Canada.

—. (2024). Canada’s Arctic Foreign Policy. sous la direction de The Minister of Foreign Affairs. Ottawa, Government of Canada.

Heng, Calvin Kee Hang, and Eyck Freymann (2023). Outsiders Wanting In: Asian States and Arctic Governance. Arctic Initiative Policy Briefs, July 2023.

Hilde, Paal Sigurd (2023). The Northern Sea Route – business, security and implications for South Korea. KIMS Periscope, 303.

Ina Choi, Sungil Kwak, Jaewan Cheong, Jung-Mi Lee, Nayoun Park, Mi Lim Kim, Jaehyon  Lee, and Won Deuk Cho (2020). Exploring Convergence between the New Southern Policy and U.S. Indo-Pacific Strategy: From Korea’s Perspective. KIEP Research Paper, World Economy Brief, 11 (9):1-9.

Kim, Ellen (2023). Assessment of South Korea’s New Indo-Pacific Strategy. Center for Strategic and International Studies (CSIS), 19 janvier 2023, https://www.csis.org/analysis/assessment-south-koreas-new-indo-pacific-strategy. c.  le 05 mai 2025.

Kim, Hyejin (2025). Lee Jae-myung said, “Turning Busan-Ulsan-Gyeongnam into Korea’s Maritime Capital… Completing the 30-Minute Living Zone”. Maeil Business newspaper (Seoul), 18 avril.

Kim, Tae-gyeong (2025). 이재명 “북극항로 준비할 때” 동남권 성장 동력 전격 제시 [Lee Jae-myung : “En préparation de la route de l’Arctique”, présente un moteur de croissance pour la région du Sud-Est]. Kookje newspaper (Séoul), 7 avril.

Korea Polar Research Institute (2017) 우리나라의 북극정책 기본계획 뒤돌아보기와 내다보기 [Analyse rétrospective et prospective du plan-cadre de la politique arctique de la Corée]. Incheon. https://repository.kopri.re.kr/bitstream/201206/4960/1/2-207.pdf. c. le 05 mai 2025.

Korgun I.A., Zuev V.N. (2020). Trade Policy and National Economic Interests in Korea.  International Organisations Research Journal 15 (2): 169–83. https://doi.org/10.17323/1996-7845-2020-02-11

Lee, Ji-Young and Andy Lim (2023) Japan-Korea Relations: Japan and South Korea as Like-Minded Partners in the Indo-Pacific. Comparative Connections, 24 (3): 147-58.

Lee, Ye-ri and Kim, Ah-hyun (2022) 부산 ·인천지역 물류산업의 현황 정책과제 [État actuel et enjeux politiques de l’industrie logistique dans les régions de Busan et d’Incheon].  Incheon, Bureaux de Busan et d’Incheon de la Banque de Corée.

Ministère des Océans et de la Pêche (2018). 북극활동 진흥 기본계획(’18~’22)() – 극지의 미래와 기회를 여는 새로운 도전 [Projet de plan-cadre pour la promotion des activités arctiques (2018–2022) – Un nouveau défi pour ouvrir l’avenir et les opportunités de l’Arctique]. Séoul, Ministère des Océans et de la Pêche.

Mobrand, Erik (2023). What’s Korean about South Korea’s Indo-Pacific Strategy?. The National Interest. The Center for the National Interest, 10 janvier 2023, https://nationalinterest.org/feature/whats-korean-about-south-koreas-indo-pacific-strategy-206091 c. le 27 avril 2025.

Moe, Arild, and Olav Schram Stokke (2019).  Asian countries and arctic shipping: Policies, interests and footprints on governance. Arctic Review on Law and Politics 10: 24-52. https://doi.org/10.23865/arctic.v10.1374

Nam, Hyun-woo (2022) Korea looks to Europe to diversify trade partners as China’s growth slows. The Korea Times (Seoul), 29 juin.

Office of the Spokesperson (2019). U.S. and ROK issue a joint factsheet on their regional cooperation efforts. Seoul, U.S. Embassy & Consulate in the Republic of Korea.

Park, Daero (2022) 尹정부, 한국판 인태전략 연내 발표…文 신남방정책 폐기 [Yoon administration to announce Korean version of Indo-Pacific strategy within the year… Moon’s New Southern Policy to be scrapped]. Newsis (Séoul), 21 mai.

Park, Jun-oh (2025). 이재명 ′북극항로′ 대선정국 공약되나? [La « route arctique » de Lee Jae-myung deviendra-t-elle une promesse électorale présidentielle ?]. Busan MBC News (Busan), 7 avril.

Port Technology Team (2017). South Korea Completes First North Sea Route Voyage. London. https://www.porttechnology.org/news/south_korea_completes_first_north_sea_route_voyage/, c. le 27 avril 2025.

Prime Minister of Canada (2022). The Republic of Korea and Canada: Stronger Together – Joint Leaders’ Statement. Ottawa, Prime Minister of Canada.

Sambhi, Natalie (2023). How Indonesia and Australia view South Korea’s “everything, everywhere, all at once” Indo-Pacific strategy. Washington, D.C.  https://www.brookings.edu/articles/how-indonesia-and-australia-view-south-koreas-everything-everywhere-all-at-once-indo-pacific-strategy/, c. le 26 avril 2025.

Shin, Hyonhee (2022). South Korea’s Yoon warns at NATO summit of threat to ‘universal values’. Reuters (Seoul), 30 June.

Song, Jiyeoun (2020). 사드 (THAAD) 배치를 둘러싼 한국과 중국의 정치적 갈등이 경제관계에 미치는 영향 [The Effects of Political Conflicts on Bilateral Economic Relations between South Korea and China in the Process of the THAAD Deployment]. 한국과 국제정치 [Korea and World Politics], 36 (3): 133-68. http://doi.org/10.17331/kwp.2020.36.3.005

The Arctic Institute (2022) South Korea: Facts & Figures. Washington D.C.  https://www.thearcticinstitute.org/country-backgrounders/south-korea/, c. le 21 avril 2025.

The Government of the Republic of Korea (2022). Strategy for a free, peaceful, and prosperous Indo-Pacific region. Seoul, The Government of the Republic of Korea.

Trinh, Viet Dung and Dieu Huyen Ho (2024). Vietnam’s Response to the US Indo-Pacific Strategy in the Context of a Rising China. Journal of Current Southeast Asian Affairs, 43 (1): 120-47. https://doi.org/10.1177/18681034241237813

Tucker, Paul (2022). Global Discord: Values and Power in a Fractured World Order. New Jersey, Princeton University Press.

Wabinski, Florence (2022) South Korea’s New Southern Policy: An Indo-Pacific strategy in disguise. Observatory Indo Pacific, PSIA – Science po Paris, mai 2022.

Yeo, Andrew (2020). South Korea and the free and open Indo-Pacific strategy. Center for Strategic and International Studies (CSIS), 20 july 2020, https://www.csis.org/analysis/south-korea-and-free-and-open-indo-pacific-strategy, c. le 26 avril 2025.

관계부처합동 [Conjointement avec les ministères concernés] (2013). 북극정책 기본계획 () [Projet de plan-cadre pour la politique arctique]. Séoul, Ministère des Océans et de la Pêche.

—. 2022. 1 극지활동 진흥 기본계획 2023-2027 [Plan-cadre pour la promotion des activités polaires 2023-2027]. Séoul, Ministère des Océans et de la Pêche.

[1]   La superficie de la péninsule coréenne est de 223 404 ㎢, dont le territoire de la Corée du Sud est de 100 266 ㎢, celui de la Corée du Nord est de 123 138 ㎢. (Andrew Ivester, The National Atlas of Korea 2022 (Comprehensive edition), dir. Chul Sue Hwang et Jongnam Choi (Suwon : National Geography Information Institute, 2022), http://nationalatlas.ngii.go.kr/pages/page_2906.php (consulté le 25 février 2025))

[2] Axe 3 : lutte contre le terrorisme, Axe 4 : élargissement de la coopération globale en matière de sécurité, Axe 5 : construction de réseaux de sécurité économique, Axe 7 : coopération pour le changement climatique et la sécurité énergétique.

La Corée du Sud dans l’Indo-Pacifique : opportunité stratégique ou dilemme sécuritaire ?

Regards géopolitiques 11(3), 2025

 

Olga V. Alexeeva

Professeure d’études chinoises et asiatiques, UQAM

Senior Fellow, China Institute, University of Alberta

alexeeva.olga@uqam.ca

 

Résumé

L’article examine la réorientation stratégique de la Corée du Sud vis-à-vis de la région indo-pacifique, marquée par le passage d’une posture prudente à l’adoption, en 2022, d’une stratégie indo-pacifique officielle. Ce revirement ne procède pas uniquement d’un changement de priorités partisanes, mais d’une redéfinition de la place du Séoul dans un environnement stratégique régional et mondial en pleine mutation. Confrontée à des nouveaux défis sécuritaires, à une intensification des interdépendances économiques et à des rivalités géopolitiques exacerbées, la Corée du Sud cherche à renforcer son intégration dans l’architecture indo-pacifique tout en renforçant son image et son attractivité économique à l’échelle internationale. En s’appuyant sur des entretiens menés auprès d’experts sud-coréens, l’étude évalue la portée stratégique de cette orientation et examine  ses implications pour les relatons  de Séoul avec ses deux partenaires-clé, les États-Unis et la Chine.

Mots-clés : Corée du Sud, stratégie indo-pacifique, États-Unis, Chine, sécurité régionale

 

Abstract

This article examines South Korea’s strategic reorientation toward the Indo-Pacific region, marked by the shift from a cautious posture to the adoption, in 2022, of an official Indo-Pacific strategy. This shift is not simply the result of a shift in partisan priorities, but also a redefinition of Seoul’s place in a rapidly evolving regional and global strategic environment. Faced with new security challenges, intensifying economic interdependencies, and heightened geopolitical rivalries, South Korea is seeking to strengthen its integration into the Indo-Pacific architecture while strengthening its international image and economic attractiveness. Drawing on interviews with South Korean experts, the study assesses the strategic significance of this shift and examines its implications for Seoul’s relations with its two key partners, the United States and China.

Keywords: South Korea, Indo-Pacific strategy, United States, China, regional security

 

L’arrivée au pouvoir de Yoon Suk-yeol, à la suite de sa victoire aux élections de mars 2022, a entraîné une réorientation cardinale de la politique étrangère de la Corée du Sud. Il s’agissait d’une véritable rupture vis-à-vis de l’approche prônée par le gouvernement précédent. En effet, l’ancien président Moon Jae-in a focalisé l’essentiel de ses efforts sur la réconciliation intercoréenne et l’« apaisement » de Pyongyang en espérant qu’ils se débouchent sur une réelle désescalade. Quant à sa stratégie régionale, Séoul prônait une politique d’ « autonomie stratégique », censée lui assurer une sorte d’équilibre entre la Chine – son principal partenaire économique – et les États-Unis, garant de sa sécurité. Cette position ambiguë a incité Séoul de prendre une certaine distance par rapport aux nouvelles initiatives de Washington qui visaient de manière explicite de freiner l’extension de l’influence chinoise en Asie, y compris celle de Free and Open Indo-Pacific (FOIP), lancée en 2017.  La volonté de préserver sa neutralité face à l’intensification tous azimuts de la rivalité sino-américaine a également conduit Séoul de minimiser son rôle dans les dispositifs de coopération régionale, réanimés avec ce même but de contenir la Chine, dont le Dialogue de Sécurité Quadrilatéral (Quad) et les Five Eyes. Ambitionnant de rehausser le statut international de la Corée du Sud, Yoon Suk-yeol a rompu avec l’attitude plus prudente de ses prédécesseurs la qualifiant comme trop passive et surtout inefficace dans le nouveau contexte international marqué par des crises globales majeures (Yoon 2022). Cette « globalisation » de la politique étrangère sud-coréenne sous Yoon Suk-yeol s’est accompagnée par un recentrage proactif de Séoul sur l’alliance avec Washington et par une détérioration notable, tout aussi assumée, de ses relations avec Pékin. Ce changement d’orientation stratégique s’est notamment manifesté par l’élaboration de sa propre stratégie indo-pacifique, inaugurée en novembre 2022, lors du sommet Corée du Sud-ASEAN. Cet alignement sur les doctrines américaines fut alors présenté comme une volonté de contribuer à la construction d’un environnement stable dans l’espace indo-pacifique qui serait amené à jouer un rôle essentiel dans l’avenir du pays. Quels sont les premiers résultats de la mise en place de cette stratégie ? Comment cette nouvelle posture a-t-elle impactée les intérêts nationaux de la Corée du Sud ? Après avoir examiné la portée de la stratégie indo-pacifique de Séoul, cet article présentera les principaux défis et enjeux liés à sa mise en application. En analysant les données recueillies lors de la mission de terrain en Corée du Sud[1], cette étude évaluera les perspectives du nouvel rééquilibrage de la politique étrangère sud-coréenne après les élections présidentielles de juin 2025.

La Corée du Sud et l’axe l’Indo-pacifique des États-Unis : de la réticence à l’engagement

Le pivot de Washington vers l’Indo-Pacifique et sa politique de containment et de  pression croissante sur la Chine initiée par la première administration de Donald Trump a été accueilli avec une réserve à Séoul pour deux raisons principales  – l’implication active de la Corée du Sud dans les initiatives indo-pacifiques américaines aurait risqué, d’une part, de détourner l’attention des efforts de Séoul d’instaurer une forme de dialogue avec Pyongyang, et d’autre part, de compromettre ses relations avec Pékin, qui se sont déjà détériorées à la suite des disputes autour le déploiement sur le territoire coréen du système antibalistique américain THAAD[2]. Face à cette dilemme, Séoul a décidé d’élaborer sa propre stratégie régionale, une « Nouvelle politique du Sud » visant à approfondir ses relations avec les pays d’Asie du Sud-Est et d’Asie du Sud. Au niveau du discours officiel, cette initiative mettait l’accent sur la coopération économique et sur la réalisation de projets d’infrastructures conjoints tout en promouvant le modèle de développement coréen. En pratique, elle s’est soldée par l’accord aux pays de l’ASEAN, ainsi qu’à l’Inde, d’un statut de « cinquième partenaire » stratégique, après les « Big Four » – les États-Unis, la Chine, le Japon et la Russie[3]. Un autre résultat de cette politique fut la mise en place de coopération dans le domaine de la recherche et d’éducation visant ces pays, en particulier l’Indonésie et le Vietnam, ce qui a conduit à l’augmentation du nombre d’étudiants originaires de ces deux pays dans les universités sud-coréennes[4].  

Cette manœuvre diplomatique préservait le semblant de la neutralité de Séoul lui permettant de contourner habilement les attentes de Washington. Ainsi, lors du sommet Corée du Sud-États-Unis de 2019, Moon Jae-in a annoncé que sa nouvelle vision régionale sera renforcée pour devenir la « Nouvelle politique du Sud Plus » dont le but serait de promouvoir sa « coopération harmonieuse » avec la stratégie indo-pacifique des États-Unis, sans pour autant en fournir des détails concrets (Kim et Wilkins, 2020). Dans l’ensemble, sous la présidence de Moon Jae-in, la coopération entre Séoul et Washington en matière de politique indo-pacifique restait limitée. Elle se résumait à des vagues communications officielles sur la coordination entre leurs deux stratégies régionales, principalement dans le domaine économique, en évitant soigneusement toute mention d’une possible adhésion de la Corée du Sud au nouveau partenariat sécuritaire régional que Washington était en train de construire dans l’Indo-Pacifique. En raison de cette attitude, Séoul a décliné l’invitation de participer aux réunions du Quad, à l’exception de celle consacrée à la lutte conjointe contre la pandémie de COVID-19, à laquelle la Nouvelle-Zélande et le Vietnam ont également accepté d’assister (Park, 2021).

La transformation cardinale des conjectures internationale et régionale a déclenché des sérieux débats au sein des élites politiques sud-coréennes quant à l’efficacité de cette stratégie. Ces débats ont alors divisé l’establishment sud-coréen en deux camps opposés : si certains plaidaient pour un alignement véritable de Séoul sur la stratégie indo-pacifique de Washington, d’autres, au contraire, estimaient qu’il faudrait privilégier la restauration de relations plus amicales avec la Chine (Rinna, 2021). Ces visions polarisantes, révélatrices d’une insatisfaction généralisée à l’égard de l’attitude du gouvernement, jugée comme trop passive et prudente, ont contribué à une réévaluation des priorités nationales en matière de la politique étrangère. Celle-ci s’inscrivait dans un double contexte : d’une part, le retour des démocrates à la Maison-Blanche aux États-Unis, et d’autre part, l’accession au pouvoir du Parti conservateur et de Yoon Suk-yeol en Corée du Sud. Ces revirements politiques ont conduit à un repositionnement progressif de Séoul au sein du nouveau cadre indo-pacifique promu par Washington.

En prenant acte de la mobilisation insuffisante de la Corée du Sud dans l’axe indo-pacifique des États-Unis, l’administration Biden s’est empressée de modifier son approche. Plutôt qu’ouvertement presser Séoul à s’aligner sur sa stratégie visant à contenir la Chine, Washington a adopté une posture plus souple en privilégiant l’implication plus graduelle de la Corée du Sud dans ses différentes initiatives régionales. Ainsi, lors de la réunion consultative sur la sécurité tenue en décembre 2021, les ministres de la Défense des États-Unis et de la Corée du Sud ont convenu de renforcer leur alliance « tournée vers l’avenir » qui sera amenée de jouer un rôle du « pilier de la paix et de la stabilité sur la péninsule coréenne ainsi que dans la région indo-pacifique » (U.S. Department of Defense, 2021). Toutefois, cette déclaration bilatérale n’était pas suivie de débats sur les possibles formes de l’implication des forces sud-coréennes dans l’Indo-Pacifique. Il s’agissait donc plutôt d’expression de l’intention générale que de l’annonce du programme des actions concrètes ou légalement contraignantes.

Quelques mois plus tard, le nouveau gouvernement coréen a également changé d’approche en rompant avec l’ambiguïté stratégique de ses prédécesseurs. La nouvelle orientation de Séoul liait désormais les enjeux économiques aux défis sécuritaires et cherchait d’élever les relations avec les États-Unis au rang d’alliance stratégique globale, y compris dans l’axe indo-pacifique. Ainsi, en mai 2022, Séoul a annoncé son adhésion à l’Indo-Pacific Economic Framework (IPEF), un réseau de partenariats économiques qui devrait favoriser l’intégration régionale sous les auspices des États-Unis et offrir une alternative à la chaîne d’approvisionnement chinoise (Lee, 2022). Puis, à la fin de 2022, Séoul a publié sa propre stratégie indo-pacifique qui inaugurait l’élargissement inédit de la doctrine de politique étrangère sud-coréenne, bien au-delà de la région de l’Asie du Nord-Est (Kim, 2023). Yoon Suk-yeol s’est alors engagé de transformer son pays en « global pivotal state, one that advances freedom, peace, and prosperity through liberal democratic values and substantial cooperation » (Yeo, 2023). Cette stratégie ambitieuse devrait assurer à la Corée du Sud, en vertu de son nouveau potentiel économique et militaire, une place centrale dans la formulation de normes universelles dans la région fondées sur des valeurs communes. Ce faisant, Séoul aspirait devenir un acteur normatif clé et un moteur de la coopération régionale au sein de l’espace indo-pacifique.

La stratégie sud-coréenne qui appelle à un Indo-Pacifique libre et ouvert et à un ordre fondé sur des règles, et insiste sur la nécessité de garantir le bon fonctionnement des chaines d’approvisionnement mondiales, reprend directement les grands axes de la vision de la région promue par Washington. Toutefois, Séoul met également en avant sa volonté de coopérer avec divers régimes politiques, à condition qu’ils respectent les normes internationales. La stratégie sud-coréenne ne serait donc pas explicitement dirigée contre la Chine, qui n’est d’ailleurs mentionnée au sein du document qu’une seule fois et de façon positive – comme acteur essentiel de la prospérité régionale. Cette approche a été qualifiée par Séoul de « mature » car fondée sur le respect et la réciprocité mutuels (The Governement of the Republic of Korea, 2022, p. 14). Ces formulations ambiguës cherchaient visiblement de camoufler, au moins au niveau du discours, la volonté de la Corée du Sud d’être davantage intégrée dans une architecture de dissuasion stratégique placée sous leadership américain sans attirer l’ire de Pékin.

La stratégie indo-pacifique au-delà de la dimension idéologique : la mise en œuvre difficile

Ses desseins grandioses se sont rapidement révélés de manquer une réelle cohérence stratégique. Certes, la nouvelle administration sud-coréenne a fait quelques efforts pour élargir son activisme diplomatique, en participant au sommet de l’OTAN à Madrid en juin 2022 et en accordant de l’aide à l’Ukraine, mais en même temps Séoul s’est fréquemment abstenu de prendre des positions fermes dans les dossiers sécuritaires majeurs, comme les incidents en mer de Chine méridionales (Kim, 2025b). Malgré le changement de son attitude globale, devenue plus assertive, Séoul n’a pas abandonné sa posture prudente vis-à-vis de ses voisins problématiques. Ainsi, bien que Yoon Suk-yeol ait été le premier chef d’État coréen à participer au sommet de l’OTAN, il n’a pas mis sa signature au communiqué final qui désignait la Russie comme une « menace directe » et qualifiait la Chine de « défi systémique » (Terry, 2022).

Quant à l’intégration de la Corée du Sud dans l’axe indo-pacifique, elle restait embryonnaire. D’une part, Washington qui avait auparavant encouragé Séoul d’adhérer à des différentes structures et cadres régionaux sous sa direction, semblait avoir changé sa posture officielle, devenue plus réservée.  Par exemple, la Maison-Blanche s’est contentée de saluer l’intérêt exprimée par Séoul de rejoindre le Quad, sans pour autant fournir les modalités ou le calendrier pour son éventuelle adhésion (The White House, 2022). Et d’autre part, Tokyo s’est opposé à toute implication active de Séoul dans les structures sécuritaires régionales, tant que leurs relations bilatérales ne soient pas normalisées. Aux yeux de Tokyo, l’adhésion de Séoul pourrait nuire à la cohésion de ce dialogue en y introduisant des disputes qui empoisonnent depuis des décennies les relations bilatérales nippo-coréennes.

En effet, sous Moon Jae-in, les contentieux historiques liés à l’héritage de colonisation japonaise de la péninsule coréenne et les différends territoriaux se sont à nouveau envenimés[5]. Ce regain de tensions a conduit à un refroidissement diplomatique majeur entre la Corée du Sud et le Japon. Dans sa Livre blanc sur la défense, publiée en 2019, Séoul a rétrogradé le Japon, auparavant désigné comme « partenaire », au simple statut de « voisin », puis a annoncé la suspension de l’accord bilatéral sur le partage d’informations classifiées (General Security Information Agreement ou GSIA), notamment au sujet de la Corée du Nord.  En réponse, le Japon a également rayé la Corée du Sud de sa liste de « partenaires de confiance » – des pays qui bénéficient d’un traitement de faveur en matière d’exportations (Jung et Jewell, 2019). Bien que, sous pression de Washington, Séoul ait été obligé de rétropédaler, la coopération sécuritaire nippo-coréenne se retrouvait alors de facto gelée. À la suite de ces tensions politiques, une campagne de boycott de produits japonais – le mouvement « No Japan » – a été lancée en Corée du Sud. Certaines entreprises japonaises opérant en Corée ont essuyé des pertes importantes, comme le fabricant de vêtement Uniqlo dont le chiffre d’affaires a chuté de plus de 50 % entre septembre 2019 et août 2020 (Dong, 2023).

En reconnaissant que sans l’aval de Tokyo l’association plus étroite de Séoul au cadre indo-pacifique de Washington soit difficilement envisageable, Yoon Suk-yeol a exprimé une volonté de travailler de concert avec ses homologues japonais pour stabiliser les relations bilatérales. Toutefois, sur le terrain, ce désir de désescalade a été freinée par la persistance d’un fort ressentiment anti-japonais au sein de larges segments de l’opinion publique et de la classe politique sud-coréennes[6]. Le dialogue nippo-coréen progressait donc très lentement et ce n’est qu’en mars 2023, lors du sommet Japon-Corée du Sud, organisé à Tokyo, que Yoon Suk-yeol et le premier ministre Kishida Fumio ont officiellement restauré le dialogue stratégique entre les responsables des Affaires étrangères et de la Défense de deux pays (Pollmann, 2023). Cette démarche a également inclus le dégel de la coopération prévue dans le cadre du GSIA facilitant à nouveau les échanges d’informations sur les lancements de missiles nord-coréens et le suivi de leurs trajectoires. Finalement, l’approche de Yoon, privilégiant la coopération sécuritaire bilatérale et mettant en sourdine les contentieux historiques et territoriaux, semblait porter ses fruits (Kamata, 2025).

Dans les faits, la stratégie indo-pacifique coréenne s’est révélée d’être une coquille vide n’existant que sur papier, car son adoption n’a pas apporté des changements significatifs à la politique extérieures du Séoul. Bien que le potentiel économique des pays faisant partie de l’ensemble indo-pacifique, en particulier celui de l’Inde, soit bien reconnus par les experts sud-coréens, ils soulignent que le gouvernement de Yoon ne l’a pas véritablement exploré, étant davantage occupé par la situation géopolitique dans son voisinage immédiat, puis absorbé par la crise interne et ses répercussions[7]. En qualifiant cette stratégie de simple rhétorique politique, ils estiment qu’elle n’influence aucun projet ou initiative gouvernementale en cours[8]. Par ailleurs, lors de nos discussions avec les experts, aucun d’entre eux utilisait le terme « Indo-Pacifique » lui préférant le vocable « Asie Pacifique ». En effet, l’adoption du cadre indo-pacifique implique l’élargissement considérable du périmètre stratégique et géopolitique, périmètre dans lequel la place de la Corée du Sud reste incertaine, alors que dans le cadre de l’Asie-Pacifique elle retrouve toute sa centralité et son agentivité.

Le retour de l’approche pragmatique après la chute de Yoon Suk-yeol ?

Après les six mois du chaos politique, déclenché par la tentative de coup d’État de Yoon Suk-yeol, l’arrivée au pouvoir de Lee Jae-myung et du Parti démocrate qui dispose de la majorité au sein du Parlement coréen promettait un « retour à la normale », y compris dans les affaires étrangères. Lors de son discours inaugural adressé à la nation, Lee Jae-myung a promis que son gouvernement serait guidé par les principes de souplesse et de pragmatisme. Tout en réaffirmant l’importance de l’alliance avec les États-Unis, il a plaidé en faveur de l’approfondissement de la coopération trilatérale entre la Corée du Sud, les États-Unis et le Japon. Toutefois, il a également précisé que la politique étrangère de Séoul s’inscrira dans une stratégie de « diplomatie pragmatique » centrée sur la défense des intérêts nationaux sud-coréens (Kim, 2025c).

Dans cet esprit, les relations de la Corée du Sud avec les voisins devraient désormais être orientées par une approche réaliste et multi-vectorielle, fondée sur les considérations pragmatiques et les priorités stratégiques. Une telle approche impliquerait entre autres la reprise du dialogue avec Pyongyang et une attitude moins antagoniste vis-à-vis de Pékin, voire même une restauration de certains contacts avec Moscou. Les experts consultés ont d’ailleurs exprimé un optimisme réservé quant à la relance de certaines initiatives avec la Russie, en particulier en Arctique[9]. En effet, les grandes compagnies sud-coréennes, Hanwha Ocean et Samsung Heavy Industries, ont construit des méthaniers qui transportent le gaz russe du Yamal LNG le long de la Route maritime du Nord et elles ont été supposées d’en construire d’autres, pour l’Arctic LNG-2, mais cette collaboration s’est retrouvée gelée après l’invasion russe de l’Ukraine. Lors de sa campagne électorale Lee Jae-myung a affirmé de vouloir faire le nécessaire pour que la Corée du Sud tire meilleur parti de son expertise dans la construction navale afin de renforcer sa présence dans l’Arctique et saisir les opportunités que représente le développement de navigation commerciale dans les zones polaires (Humpert, 2025). Lee fut également le seul candidat aux présidentielles qui a évoqué la Russie dans ses discours publiques, la qualifiant comme le partenaire potentiellement utile, bien que marginal. Ces déclarations ont donné naissance à des diverses spéculations sur le retour possible des compagnies sud-coréennes sur le marché russe (Park, 2025).

Toutefois, depuis son investiture, Lee Jae-myung évite soigneusement de mentionner la Russie, même pour la critiquer, ce qui est particulièrement frappant dans un contexte international marqué par des tensions persistantes autour de la guerre en Ukraine et la redéfinition des équilibres géopolitiques. Cette absence de positionnement clair reflèterait en grande partie l’incertitude quant à la ligne directrice actuelle des États-Unis vis-à-vis de la Russie. Autrement dit, en observant les tentatives de l’administration de Donald Trump de réaliser la manœuvre « Reverse Nixon » pour détacher Moscou de Pékin (Schuman 2025), les élites politiques sud-coréennes préfèrent temporiser toute critique potentiellement mal calibrée, dans l’attente d’une clarification officielle de la posture américaine. À ces préoccupations s’ajoutent désormais celles liées au rapprochement militaire entre Moscou et Pyongyang qui pourrait déstabiliser la sécurité régionale, surtout si la Corée du Nord obtient du Kremlin des transferts de technologies sensibles comme les systèmes de défense aérienne ou les capacités satellitaires (Kwon, 2025). Un tel scénario inquiète Séoul et lui pousse d’adopter une position réservée, d’autant plus que l’intensification de coopération entre Moscou et Pyongyang suscite un mécontentement croissant de Pékin qui y voit une menace directe pour ses intérêts vitaux (Cao, 2025).

Quant aux autres « Big Four », Lee Jae-myung a opté pour une stratégie de « diplomatie des appels téléphoniques », en entamant une série de conversations directes avec les dirigeants des grandes puissances. Dès les premiers jours de son mandat il s’est entretenu avec Donald Trump, Shigeru Ishiba et Xi Jinping, tout en faisant quelques démarches pour désamorcer les tensions avec Pyongyang. Ainsi, Lee Jae-myung a ordonné l’arrêt de diffusion de la propagande par haut-parleurs le long de la frontière avec la Corée du Nord, une mesure décidée par son prédécesseur en juin 2024, en représailles aux ballons transportant des ordures envoyées depuis le Nord. La portée de cette « initiative proactive en faveur de la détente » semble toutefois limitée par le fait que les installations (24 pourparlers fixes et 16 unités mobiles) n’ont pas été démontées, permettant une reprise rapide si nécessaire (Yoo et al., 2025). Les experts chinois ont d’ailleurs vu dans ce geste non seulement une tentative d’apaiser Pyongyang mais aussi un reflet de la volonté de Séoul de consolider son alliance avec Washington, en éliminant l’obstacle sur la voie de Donald Trump qui chercherait de revenir dans le jeu diplomatique nord-coréen pour en tirer un bénéfice politique (Cao, 2025).

Parallèlement, Lee Jae-myung a commencé à développer une diplomatie du second niveau en établissant des contacts avec l’Australie et le Viêt Nam. Ensuite, lors de son premier déplacement international à l’occasion du sommet de G-7 organisé à Kananaskis Lee a rencontré les chefs d’État du Canada, du Brésil, de l’Inde, de Mexique, de Royaume-Uni ainsi que les leadeurs de l’EU et de l’ONU. Ce dynamisme diplomatique semble confirmer la volonté de Lee repositionner la Corée du Sud au cœur des problématiques mondiales tout en esquissant les contours de sa stratégie multi-vectorielle.

Quant à la stratégie indo-pacifique, elle ne semble pas pour l’instant figurer dans le discours officiel de Séoul, bien que les activités diplomatiques de Lee ciblent bien des principaux acteurs de cet espace, notamment le Vietnam, l’Australie, l’Indonésie et l’Inde. Les experts consultés considéraient d’ailleurs que les perspectives de coopération entre la Corée du Sud et l’Inde s’annoncent prometteuses, bien que le marché indien soit très concurrentiel et sensible aux prix[10]. En effet, New Delhi a récemment envoyé une délégation en Corée du Sud, pour mener des négociations avec deux géants sud-coréens en matière de la construction navale, HD Hyundai Heavy Industries et Hanwha Ocean, au sujet de la création de chantiers naval conjoints en Inde. L’Inde qui ambitionne de figurer d’ici 2047 parmi les cinq premières puissances navales, prévoit d’importants investissements dans l’industrie maritime. Toutefois, bien que la Corée du Sud, forte de son expertise dans le domaine, soit perçue par l’Inde comme l’un des partenaires potentiel, New Delhi a également entamé les pourparlers avec des constructeurs navals chinois en mettant, dans les faits, Séoul et Pékin en compétition pour la commande de nouveaux navires pétroliers (Shin, 2025). Les chantiers chinois présentent un avantage non-négligeable en termes de coût alors que les entreprises sud-coréennes bénéficient d’une réputation de supériorité technologique. Dans le contexte de la montée de tensions sino-indiennes, le choix de New Delhi dépendrait des considérations géopolitiques du moment, une éventualité que Séoul semble vouloir mettre à son profit. Ainsi, les avenues de collaboration potentielle en matière de navigation figuraient bien dans la liste de sujets que Lee Jae-myung avait abordé lors de sa rencontre avec Narendra Modi en marge du sommet G-7 (Prime Minister’s Office, 2025).

Les relations avec l’Indonésie, un autre acteur important de l’espace indo-pacifique ciblé par le gouvernement coréen, sont également ternies par de tensions persistantes. En 2010, Séoul et Jakarta ont conclu un accord de partenariat technologique en vue du développement conjoint des avions de combats, les chasseurs KF-21 Boramae. Cet accord permettait à l’Indonésie de profiter d’un accès privilégié à des technologies militaires sensibles moyennant l’investissement de 1,7 milliards de wons dans le projet (Kim, 2025d). Toutefois, la réalisation du projet a été maintes fois reportée à cause de retards de paiement et des divergences techniques. Dans un effort ultime de maintenir l’Indonésie dans le projet, Séoul a accepté de réviser l’accord-cadre en réduisant sensiblement la contribution financière de Jakarta au projet, désormais fixée à 600 millions de wons (Kim, 2025d). Or quelques jours après cette annonce, l’Indonésie a signé un mémorandum avec la Turquie pour l’achat de 48 chasseurs de cinquième génération Kaan. Ce désengagement manifeste de l’Indonésie vis-à-vis du projet KF-21 a provoqué une vive réaction en Corée du Sud – certains commentateurs ont même qualifié ce revirement d’un acte de trahison industrielle (Lee, 2025). Cette situation illustre les limites et la fragilité des partenariats que Séoul tente de mettre en place dans ce nouvel espace indo-pacifique, un espace qui se voit de plus en plus convoité non seulement par des grands acteurs internationaux mais aussi par des puissances moyennes, réduisant ainsi la marge de manœuvre sud-coréenne dans ses marchés de plus en plus compétitifs.

Dans ses relations avec Tokyo,  Lee Jae-mung semble vouloir continuer la politique de son prédécesseur. À la suite de leur première rencontre en marge du sommet du G7 au Canada, Lee Jae-mung et Shigeru Ishiba ont poursuivi leur dialogue dans un registre plus informel, en échangeant des messages sur les réseaux sociaux. Lee a publié un message sur X, rédigé à la fois en coréen et en japonais, dans lequel il a souligné l’importance de construire des relations « tournées vers l’avenir » entre les deux pays. En retour, Ishiba a répliqué par un message équivalent, accompagné d’une traduction en coréen, exprimant sa volonté de maintenir une communication étroite avec Séoul et de coopérer sur les questions liées à la Corée du Nord. Cet échange en deux langues est hautement symbolique et semble indiquer la volonté commune de dépasser les différends historiques au profit d’un dialogue pragmatique (Kim, 2025e). De plus, l’apaisement avec le Japon est la condition sine qua non de l’éventuelle adhésions de la Corée du Sud aux initiatives sécuritaires américaines dans l’Indo-Pacifique.

Toutefois, la préoccupation principale de Séoul reste ses relations avec les États-Unis et la question de tarifs douaniers, en particulier ceux qui affectent les secteurs stratégiques de l’automobile et de l’acier, domaines dans lesquels les exportations sud-coréennes vers les États-Unis jouent un rôle économique majeur. Pour apaiser la situation et satisfaire les nouvelles exigences de la Maison-Blanche, les conglomérats sud-coréens ont récemment multiplié des annonces de nouveaux partenariats avec les entreprises américaines. Par exemple, HD Hyundai vient de signer un accord avec Edison Chouest Offshore qui prévoit de lancer, d’ici à 2028, la construction des méthaniers sur le sol américain, en soutenant ainsi de manière implicite les efforts de Washington de revitaliser son industrie de la construction navale commerciale (Lee et Park, 2025). Une autre société sud-coréenne, Hanwha Systems a conclu un mémorandum d’entente avec le groupe américain Northrop Grumman visant à développer une coopération technologique dans le domaine de défense aérienne, ce qui permettrait de renforcer l’interopérabilité entre les systèmes sud-coréens et américains dans le cadre de l’alliance militaire bilatérale (Kan, 2025). Seul l’avenir permettra déterminer si cette stratégie s’avérera efficace et permettra, comme l’espère Séoul, d’obtenir une exemption des droits de douane et de consolider son alliance avec Washington quelque peu ébranlée par les demandes persistantes de Donald Trump de payer plus pour la défense américaine de la péninsule coréenne.

 

Conclusion

L’esprit du pragmatisme diplomatique, censée guider les actions de la nouvelle administration sud-coréenne sur la scène internationale, semble s’appuyer sur plusieurs vieilles recettes qui caractérisaient l’approche de neutralité ambiguë. Or le contexte international a changé de manière cardinale, le monde est entré dans une période de turbulences majeures dont la durée et les conséquences sont difficiles à prévoir. Alors que la politique étrangère des États-Unis s’oriente de plus en plus vers le bilatéralisme transactionnel, la Corée du Sud se trouve à un tournant stratégique : participer activement au dispositif américain de confinement de la Chine ou risquer la marginalisation au sein de l’architecture stratégique indo-pacifique activement promue par Washington. Cette nouvelle conjoncture, quand l’histoire semble s’accélérer, demande de Séoul d’adopter une posture plus équilibrée et réactive afin de préserver son autonomie décisionnelle et d’assurer la défense de ses intérêts nationaux.

Ce recalibrage stratégique nécessiterait une formulation claire et détaillée des objectifs de l’engagement de la Corée du Sud dans la région Indo-Pacifique. En effet, depuis sa publication en 2022, la stratégie indo-pacifique de la Corée du Sud n’a pas trouvé beaucoup d’applications concrètes, au-delà de quelques tentatives des entreprises sud-coréennes d’affirmer leur présence sur les nouveaux marchés en Asie du Sud-Est et en Asie du Sud. Ces marchés, bien que prometteurs, se sont cependant révélés difficiles à pénétrer en raison de défis logistiques et culturels mais surtout à cause de leur haut niveau de concurrence. L’avenir de ses premières initiatives dépendrait en large mesure de la volonté du gouvernement de Lee Jae-myung d’investir véritablement cet espace indo-pacifique et d’élargir son soutien économique, institutionnel et diplomatique aux projets que les compagnies sud-coréennes y développent. Cet encouragement permettrait par ailleurs à la Corée du Sud de diversifier ses chaînes d’approvisionnement et de réduire sa dépendance économique vis-à-vis de la Chine, mais aussi d’asseoir son rôle de puissance moyenne crédible.

 

 

Références

Cao, X. (2025). 中国应独立看待并处理朝鲜问题 [La situation dans la péninsule coréenne est fortement influencée par la rivalité entre grandes puissances]. The Charhar Institute, 16 juin, http://www.charhar.org.cn/NewsDetail/5973698.html.

Dong, S. (2023). From J-pop to animated films, Japanese culture catches on in Korea. The Korea Times, 11 mai, https://www.koreatimes.co.kr/lifestyle/trends/20230511/from-j-pop-to-animated-films-japanese-culture-catches-on-in-korea.

Humpert, M. (2025). South Korea Looking to Transform Port of Busan Into Arctic Shipping Gateway. High North News, 30 mai, https://www.highnorthnews.com/en/south-korea-looking-transform-port-busan-arctic-shipping-gateway.

Jung, P. A. et Jewell, (2019). South Korea and Japan have more in common than they think. Brookings Institution, 5 sept.., https://www.brookings.edu/articles/south-korea-and-japan-have-more-in-common-than-they-think/.

Kamata, J. (2025). Japan-South Korea Relations Are About to Get a Stress Test. The Diplomat, 11 juin, https://thediplomat.com/2025/06/japan-south-korea-relations-are-about-to-get-a-stress-test/.

Kan, H. (2025). Hanwha teams up with Northrop Grumman for next-gen air defense. The Korea Herald, 23 juin, https://www.koreaherald.com/article/10515605.

Kim, J. et Wilkins, T. (2020). South Korea and America’s Indo-Pacific Strategy: Yes, But Not Quite. ISEAS, 26 nov., https://www.iseas.edu.sg/media/commentaries/south-korea-and-americas-indo-pacific-strategy-yes-but-not-quite/.

Kim, E. (2023). Assessment of South Korea’s New Indo-Pacific Strategy. Center for Strategic & International Studies (CSIS), 19 janv., https://www.csis.org/analysis/assessment-south-koreas-new-indo-pacific-strategy.

Kim, E. (2025a). China likely to lift ban on South Korea’s K-wave as early as May. The Korea Economic Daily, 19 fév., https://www.kedglobal.com/business-politics/newsView/ked202502190011.

Kim, L. (2025b). Yoon’s Disappointing Foreign-Policy Legacy. Foreign Policy, 4 avril., https://foreignpolicy.com/2025/04/04/south-korea-yoon-impeachment-constitutional-court-ruling/.

Kim, N. (2025c). 李대통령 « 모든 국민 아우르고 섬기는 ‘모두의 대통령’ 되겠다 » [Le président Lee : « Je serai le président de tous qui sert tout le peuple »]. Yonhap News Agency, 4 juin., https://www.yna.co.kr/view/AKR20250604080700001?.

Kim, J. (2025d). KF‑21 개발 인도네시아 분담금 6천억원으로 최종 합의 서명  » [Signature de l’accord final sur la contribution de l’Indonésie au développement du KF‑21, fixée à 600 milliards de wons]. Yonhap News Agency, 13 juin., https://www.yna.co.kr/view/AKR20250613024300504?%20section=politics/all&site=major_news01.

Kim, E. (2025e). Lee, Ishiba exchange SNS messages in each other’s language following 1st summit. Yonhap News Agency, 20 juin., https://en.yna.co.kr/view/AEN20250620004300315?%20section=national/politics.

Kwon, H. (2025). What North Korea stands to gain from Russia for demining Kursk? Hankyoreh, 19 juin, https://english.hani.co.kr/arti/english_edition/e_northkorea/1203717.html.

Lee, S.  (2022). South Korea ventures into its Indo-Pacific strategy.  East-Asia Forum, 11 juillet, https://eastasiaforum.org/2022/07/11/south-korea-ventures-into-its-indo-pacific-strategy/.

Lee, H. (2025). 인도네시아 KF-21분담금 ‘먹튀’ 현실화에···’저자세’ 침묵하는 방사청[이현호의 밀리터리!톡] [L’Indonésie fait un « walk‑away » sur le paiement du KF‑21… L’Agence d’acquisition de défense reste muette et « soumise »]. Seoul Daily, 21 juin, https://www.sedaily.com/NewsView/2GU5R07EDZ.

Lee, J., Park, S. (2025). HD Hyundai to co-build container ships in US with Edison Chouest. The Chosun Daily, 23 juin, https://www.chosun.com/english/industry-en/2025/06/23/RCE3A2U4SFH5VLIAXH5RHCO7CM/.

Park, J. (2021). Biden Should Embrace South Korea’s Strategic Nondecision on the Quad. The Diplomat, 5 mars, https://thediplomat.com/2021/03/biden-should-embrace-south-koreas-strategic-nondecision-on-the-quad/.

Park, J. (2025). Will Korean firms return to Russia? The Korea Times, 21 févr., https://www.koreatimes.co.kr/business/companies/20250221/will-south-korean-companies-resume-operations-in-russia.

Pollman, M. (2023). What’s Driving the Japan-South Korea Thaw? The Diplomat, 21 mars, https://thediplomat.com/2023/03/whats-driving-the-japan-south-korea-thaw/.

Prime Minister’s Office (2025). Prime Minister meets President of Republic of Korea on the sidelines of G7 summit, 18 juin, https://www.pib.gov.in/PressReleaseIframePage.aspx?PRID=2137194.

Rinna, A. V. (2021). Where does the South Korea–US alliance fit in a ‘free and open Indo-Pacific’?  East-Asia Forum, 26 mars, https://eastasiaforum.org/2021/03/26/where-does-the-south-korea-us-alliance-fit-in-a-free-and-open-indo-pacific/.

Shin, H. (2025). 인도 K-조선에 러브콜 보낼까…100억달러 발주 어디로? [L’Inde pourrait-elle envoyer un « love call » à la K‑construction navale… Où iront ses commandes de 10 milliards de dollars ?]. Newsis, 2 juin,  https://www.newsis.com/view/NISX20250602_0003198838.

Schuman, M. (2025). What Is a ‘Reverse Nixon,’ and Can Trump Pull It Off? The Atlantic, 30 mai, https://www.theatlantic.com/international/archive/2025/05/reverse-nixon-trump-russia-china/682966/.

Song, S. (2020). Japanese company to appeal S. Korean court decision on asset seizure: reports. Yonhap News Agency, 4 août, https://en.yna.co.kr/view/AEN20200804000600325.

Terry S.M. (2022). Yoon’s Strong Start in Foreign Policy. Foreign Policy, 18 août, https://foreignpolicy.com/2022/08/18/yoon-suk-yeol-south-korea-foreign-policy-china-united-states-japan-100-days/.

The Governement of the Republic of Korea (2022). Strategy for a Free, Peaceful, and Prosperous Indo-Pacific Region. Ministry of Foreign Affairs, 28 déc., https://overseas.mofa.go.kr/eng/brd/m_5676/view.do?seq=322133.

The White House (2022). United States-Republic of Korea Leaders’ Joint Statement, 21 mai, https://bidenwhitehouse.archives.gov/briefing-room/statements-releases/2022/05/21/united-states-republic-of-korea-leaders-joint-statement/.

U.S. Department of Defense (2021). 53rd Security Consultative Meeting Joint Communiqué, 2 déc., https://www.defense.gov/News/Releases/Release/Article/2858814/53rd-security-consultative-meeting-jointcommunique/.

Yeo, A. (2023). South Korea as a global pivotal state. Brookings Institution, 19 déc., https://www.brookings.edu/articles/south-korea-as-a-global-pivotal-state

Yoo, Y., Lee, G., et Jo, S. (2025). 軍 대북확성기 방송 1년 만에 전면 중단…9·19 군사합의 복원 신호탄 되나 [L’armée sud-coréenne met fin à la diffusion via haut-parleurs à destination du Nord après un an… Un signal vers la restauration de l’accord militaire du 19 septembre]. The JoongAng, 11 juin,  https://www.joongang.co.kr/article/25343049.

Yoon, S. (2022). South Korea Needs to Step Up. The Country’s Next President on His Foreign Policy Vision. Foreign Affairs, 08 février, https://www.foreignaffairs.com/south-korea/south-korea-needs-step-yoon-suk-yeol.

 

[1] Lors de cette mission de terrain, réalisée en avril 2025, nous avons discuté avec plusieurs chercheurs sud-coréens travaillant au sein des écoles de relations internationales de quatre universités métropolitaines dont le Seoul National University (SNU), Ehwa Women’s University (EWU), Soongsil University (SU), Korea University (KU) ainsi qu’avec les experts de Economics, Humanities and Social Research Council (NRC) et Korea Institute for International Economic Policy (KIEP) situés à Osong.

[2] Considéré par Washington comme l’élément central de son programme de défense dans la région Asie-Pacifique, le système THAAD (Terminal High Altitude Area Defense) a été déployé en Corée du Sud en 2016. Cette décision du président Park Geun-hye a provoqué des réactions négatives très fortes de la part de Pékin et Moscou. En 2017, en guise de représailles, la Chine a imposé des restrictions à l’importation des produits culturels coréens (Hallyu ou K-wave), incluant les contenus audiovisuels, les jeux vidéo et les produits de beauté. Cette interdiction, qui reste toujours en vigueur, a gravement affecté les industries coréennes liées à Hallyu, pour lesquelles la Chine fut l’un des principaux marchés (Kim, 2025a).

[3] Rencontre avec le chef de l’équipe travaillant sur l’Inde l’Asie du Sud et le research fellow, spécialiste de l’Asie du Sud-Est et l’Océanie, KIEP, 23 avril 2025.

[4] Rencontre avec le doyen et les membres de Graduate School of International Studies (GSIS) de KU, 24 avril 2025.

[5] Pendant la Seconde guerre mondiale, les autorités japonaises ont contraint des dizaines de milliers de femmes coréennes de servir dans les bordèles militaires sous contrôle étatique et ont enrôlés de force des nombreux hommes pour travailler dans les usines au Japon. La question de réparations appropriées n’a jamais été réglée et continue aujourd’hui d’entraver les relations bilatérales. Ainsi, en 2019, la Cour suprême a ordonné la saisie d’actifs de Nippon Steel Corporation, dont la valeur a été estimée à 400 millions wons, en vue d’indemniser les victimes sud-coréennes du travail forcé (Song, 2020).

[6] L’identité nationale coréenne s’est construite en réaction aux ambitions impérialistes de la fin du XIXe et début du XXe siècle. Le traumatisme de la colonisation est aujourd’hui placé au cœur de l’enseignement de l’histoire et des politiques mémorielles coréennes (musées, manuels scolaires, films etc.), ce qui contribue à façonner les attitudes populaires vis-à-vis du Japon. De plus, la persistance des demandes de compensations pour les exactions subies par les citoyens sud-coréens des mains des Japonais alimente les débats quasi-constants et très médiatisés au sein de la société sur les conséquences à long terme des politiques coloniales de Tokyo.

[7] Rencontre avec les experts de NRC, 23 avril 2025.

[8] Rencontre avec le doyen et les membres de GSIS (KU), 24 avril 2025.

[9] Rencontre avec les experts de NRC, 23 avril 2025.

[10] Rencontre avec les experts de NRC, 23 avril 2025.

Culture, découvrabilité et diplomatie : enjeux croisés entre le Québec et la Corée du Sud

Regards géopolitiques 11(3), 2025

 

Heui-Tae Park, professeur associé, Université Sungkyunkwan

Professeur Associé au Département de Français de l’Université SungKyunKwan à Séoul, Heui-Tae Park est membre du comité international de la revue CinèMas. Après avoir obtenu un doctorat en études cinématographiques à l’Université Montpellier III, ses recherches se concentrent sur la relation entre réalité et cinéma. Il est l’auteur de nombreux ouvrages et articles portant sur le documentaire, les archives, le cinéma francophone et l’esthétique du cinéma, parus dans des publications telles que Positif, Mise au point, Cineforum (Italie). Il a notamment codirigé le deuxième volume des Variations Hong Sang-soo (De l’incidence éditeur, 2020).

Résumé

Cette étude explore les moyens de renforcer les échanges culturels entre le Québec et la Corée du Sud à travers leurs expériences historiques communes. Elle met en lumière des convergences telles que la colonisation et la défense linguistique. L’essor de la culture populaire coréenne y est analysé comme un modèle de réussite. L’étude appelle le Québec à adopter une stratégie culturelle proactive dans la région indo-pacifique. Enfin, huit propositions concrètes sont formulées pour structurer une coopération durable.

Mots-clés

Diplomatie culturelle, Coopération Québec–Corée, Découvrabilité numérique, Industries culturelles, Stratégie indo-pacifique

Abstract

This study explores ways to strengthen cultural exchanges between Quebec and South Korea through their shared historical experiences. It highlights convergences such as colonization and linguistic defense. The rise of Korean popular culture is analyzed as a model of success. The study calls for Quebec to adopt a proactive cultural strategy in the Indo-Pacific region. Finally, eight concrete proposals are formulated to structure sustainable cooperation.

Keywords

Cultural diplomacy, Quebec-Korea cooperation, Digital discoverability, Cultural industries, Indo-Pacific strategy

Introduction

Cette étude s’inscrit dans une réflexion sur les moyens de renforcer les échanges culturels et humains entre la Corée du Sud et le Québec. Elle ne vise toutefois pas à analyser en profondeur les problématiques liées aux politiques culturelles du Québec ou de la Corée du Sud. Elle entend plutôt apporter une contribution fondée sur une longue expérience de recherche dans le domaine des études culturelles québécoises. Bien que ces deux sociétés puissent paraître éloignées, tant sur le plan géographique que culturel, leurs trajectoires historiques respectives et leurs préoccupations contemporaines révèlent, à bien des égards, des points de convergence significatifs. Ces parallélismes, encore trop peu explorés, méritent d’être étudiés avec une attention renouvelée dans une perspective comparative et stratégique. Dans cette optique, la présente étude propose plusieurs pistes de réflexion susceptibles de nourrir une stratégie culturelle renouvelée pour le Québec à l’ère actuelle.

 

1. Convergences historiques et enjeux culturels partagés entre la Corée du Sud et le Québec

Bien que ces deux sociétés puissent sembler éloignées tant géographiquement que culturellement, leur trajectoire historique et leurs préoccupations contemporaines révèlent, à bien des égards, des points de convergence remarquables. Ces parallélismes, encore trop peu étudiés, méritent une attention particulière dans une perspective comparative et stratégique.

Tout d’abord, il convient de souligner que la Corée du Sud et le Québec partagent une mémoire collective marquée par une expérience de domination coloniale. Si la Corée a subi l’occupation japonaise de 1910 à 1945, le Québec, pour sa part, a vu sa culture et sa langue reléguées au second plan dans un contexte de domination anglophone depuis la Conquête britannique de 1760. Ces épisodes historiques ont façonné une forte conscience identitaire et une sensibilité accrue à la préservation de la langue et de la culture. Ce passé douloureux agit ainsi comme un facteur de cohésion au sein des deux sociétés, en consolidant leur volonté de défendre une identité propre dans un environnement globalisé.

Sur le plan historique, il convient également de rappeler l’engagement concret du Québec dans l’histoire contemporaine de la Corée. Durant la guerre de Corée (1950–1953), de nombreux jeunes Québécois, intégrés au sein du Royal 22e Régiment, ont participé aux opérations militaires en appui à la Corée du Sud[1]. Cet épisode constitue un précédent important dans les relations bilatérales et reste, du côté sud-coréen, un souvenir empreint de reconnaissance.

Sur le plan culturel, la Corée du Sud et le Québec évoluent dans des environnements structurellement similaires, marqués par une pression constante exercée par des puissances voisines aux industries culturelles dominantes. Le Québec doit composer avec une double contrainte : d’une part, l’hégémonie culturelle des États-Unis, puissance immédiate et globale ; d’autre part, les défis imposés par l’univers anglophone canadien, dans lequel il constitue une minorité linguistique. De manière analogue, la Corée du Sud, bien qu’éloignée géographiquement des États-Unis, demeure fortement influencée par ceux-ci, en particulier depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, à travers une présence militaire prolongée et un soft power omniprésent.

À cette influence américaine s’ajoute, pour la Corée, une série de pressions régionales. Le Japon, ancienne puissance coloniale, s’est imposé dès les années 1960 comme un acteur culturel et économique majeur en Asie, concurrençant fortement la Corée du Sud sur de nombreux marchés culturels. À cela s’ajoute aujourd’hui l’influence croissante de la Chine, dont le projet géostratégique « la Ceinture et la Route » (Belt and Road Initiative) vise à établir une domination culturelle au-delà de l’Asie, dans une logique d’expansion globale[2]. Cette dynamique place la Corée dans une position de constante vigilance en ce qui concerne la protection de son autonomie culturelle.

Ces défis partagés ont trouvé un écho dans les efforts internationaux de préservation de la diversité culturelle. L’un des moments clefs fut la Convention de l’UNESCO sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles, adoptée en 2005. Le Québec y a naturellement pris part, de même que la Corée du Sud[3], qui demeure à ce jour l’un des rares États asiatiques signataires de cette convention. Ce rapprochement n’est pas fortuit : tous deux partagent une conscience aiguë de la nécessité de maintenir un écosystème culturel distinct face aux mécanismes d’uniformisation du marché mondial.

Il est pertinent de rappeler ici le contexte historique de cette convention. Dès la fin des années 1940, les États-Unis ont commencé à contester les mécanismes de sauvegarde culturelle, tels que les clauses tarifaires en faveur des pays en développement. À partir du Cycle d’Uruguay (1986), ils ont intensifié leurs pressions pour intégrer les produits culturels aux règles du GATT, dans une logique de libéralisation totale. La réaction à cette offensive a été portée notamment par la France et la Francophonie, sous l’impulsion de figures comme Jack Lang, qui, lors de la Conférence mondiale sur les politiques culturelles à Mexico en 1982, avait déclaré : « Culture et économie, même combat ».[4] Cette déclaration résume bien l’enjeu de l’époque, dont la pertinence demeure aujourd’hui.

Dans ce contexte, la participation de la Corée du Sud à la Convention de 2005 s’est révélée cruciale pour la défense de son industrie cinématographique, confrontée aux pressions exercées par les majors hollywoodiennes. En effet, dans le cadre des négociations de l’accord de libre-échange (FTA) avec les États-Unis, et notamment face aux demandes de réduction des quotas de diffusion de films nationaux, la Corée a perçu dans cette convention un instrument juridique multilatéral permettant de légitimer la protection de sa souveraineté culturelle. De manière analogue, le Québec considérait également cette convention comme un levier de légitimation politique et juridique de son droit à protéger son propre espace culturel. Ainsi, au-delà des discours, ces deux sociétés se rejoignent sur le terrain concret de la diplomatie culturelle, en partageant une même exigence : faire de la diversité culturelle non pas une exception tolérée, mais une norme universelle à défendre.

2. Dynamiques de développement rapide de la culture populaire sud-coréenne : politiques, mutations numériques et stratégies d’exportation

Le développement fulgurant de la culture populaire sud-coréenne — souvent désignée sous le terme générique de K-culture — ne saurait être compris sans un retour sur les politiques culturelles adoptées depuis les années 1990 et les mutations structurelles induites par le passage à l’ère numérique. L’exemple du cinéma, en particulier, constitue un cas paradigmatique de cette évolution.

Au tournant des années 2000, l’industrie cinématographique coréenne a connu une crise diplomatique majeure, provoquée par la pression exercée par les États-Unis pour une réduction du quota écran imposé aux films étrangers. Ce quota, instauré dès 1966, visait à protéger la production nationale. Sous la contrainte de l’Accord de libre-échange entre la Corée et les États-Unis, le gouvernement sud-coréen a finalement cédé, entraînant la démission symbolique du ministre de la Culture de l’époque, Lee Chang-dong — lui-même cinéaste de renom. Cette décision a suscité une forte mobilisation dans le milieu cinématographique : plusieurs réalisateurs se sont publiquement opposés à cette réforme, allant jusqu’à se raser la tête en signe de protestation.

Pourtant, deux décennies plus tard, la situation du cinéma sud-coréen s’est transformée de manière spectaculaire. L’adoption en 1992 de la « La Loi fondamentale pour la promotion des industries culturelles» (문화산업기본법en coréen)[5] constitue une étape décisive : elle marque le début de la première véritable politique culturelle moderne en Corée du Sud. Cette loi a permis d’instaurer un cadre juridique favorable à l’essor des industries culturelles, en leur reconnaissant une dimension stratégique au sein de l’économie nationale.

En 2023, les résultats quantitatifs témoignent de cette réussite : 210 films coréens ont été distribués en salle contre 340 films étrangers. Pourtant, les parts de marché se répartissent de manière quasi équivalente : 48,5 % pour les productions nationales contre 51,5 % pour les films étrangers[6]. Ces chiffres illustrent non seulement la vitalité du cinéma sud-coréen, mais aussi sa compétitivité croissante face aux grandes puissances culturelles internationales[7].

Catégorie 2023
Recettes en salle Recettes totales 12,164
Taux de variation par rapport à l’année précédente 8.7%
Films coréens 5,984
Taux de variation par rapport à l’année précédente -5.2%
Part de marché 47.4%
Films étrangers 6,630
Taux de variation par rapport à l’année précédente 25.3%
Part de marché 52.6%
Nombre de spectateurs Nombre total de spectateurs 12,514
Taux de variation par rapport à l’année précédente 10.9%
Films coréens 6,075
Taux de variation par rapport à l’année précédente -3.3%
Part de marché 48.5%
Films étrangers 6,438
Taux de variation par rapport à l’année précédente 28.7%
Part de marché 51.5%
Nombre de films sortis Films coréens (sorties effectives) 608 (210)
Films étrangers (sorties effectives) 802 (340)
Total (sorties effectives) 1,410 (550)
Nombre total d’écrans en Corée du Sud 3,371
Nombre total de cinémas en Corée du Sud 573
Fréquence de fréquentation par personne 2.44

Tableau 1. Indicateurs clés du secteur des salles de cinéma en Corée

La comparaison avec la France, ancienne puissance cinématographique mondiale au début du XXᵉ siècle, rappelle que nul n’est à l’abri d’un déclin culturel face à l’hégémonie hollywoodienne. Ce constat souligne la volatilité des positions dans l’économie symbolique mondiale. Depuis le début du XXIᵉ siècle, l’émergence de l’environnement numérique a radicalement redéfini les paradigmes culturels, offrant aux puissances établies de nouveaux leviers d’expansion.

Dans ce contexte globalisé, la Corée du Sud s’est illustrée par sa capacité d’adaptation. Dépourvue de lourds héritages analogiques, elle a pu effectuer une transition rapide et efficace vers un environnement numérique. L’excellence de ses infrastructures (fibre optique, 5G, plateformes intégrées) a favorisé la diffusion massive des contenus culturels. Comme le soutient l’argument principal de l’article intitulé L’histoire de la croissance et les facteurs de succès de BTS : une analyse selon la théorie du « Born Global », le succès planétaire du groupe BTS s’explique en grande partie par leur maîtrise des outils numériques, leur capacité à mobiliser les réseaux sociaux, les plateformes de streaming (telles que YouTube, Spotify ou Apple Music), ainsi que par une stratégie communautaire axée sur les fandoms transnationaux[8].

La société HYBE, agence à l’origine de BTS, illustre ce phénomène : elle figure désormais au 46ᵉ rang des entreprises sud-coréennes en termes de capitalisation boursière[9]. Plus largement, l’ensemble des industries du divertissement coréen — musique, séries télévisées, jeux vidéo, etc. — a connu une croissance exponentielle au cours des deux dernières décennies, contribuant à faire de la K-culture un levier central du soft power coréen.

3. La découvrabilité à l’ère numérique : enjeux contemporains et pistes stratégiques pour la francophonie

Le succès international de certains éléments phares de la culture sud-coréenne — tel que le groupe BTS ou le renouveau du cinéma national — a déjà fait l’objet d’analyses variées, tant dans les milieux universitaires que médiatiques. Toutefois, nombre de ces études tendent à négliger un facteur essentiel : ces performances ne sont pas le fruit du hasard, mais bien le résultat d’une politique culturelle cohérente initiée dès le début des années 1990. La promulgation, en 1992, de la La Loi fondamentale pour la promotion des industries culturelles marque en effet le point de départ d’un projet global articulant innovation industrielle, transformation numérique et stratégie de rayonnement culturel.

Il est également nécessaire de souligner que le succès industriel, s’il est mesurable, ne garantit pas une reconnaissance artistique durable. Néanmoins, le développement spectaculaire de la K-culture, longtemps marginalisée dans les sphères culturelles mondiales, peut s’expliquer en partie par sa capacité d’adaptation rapide à l’Internet, ainsi qu’à son intégration précoce dans un environnement numérique en mutation.

Un volet souvent sous-estimé de cette stratégie concerne la politique linguistique, en particulier la promotion de l’anglais dans le système éducatif. La langue coréenne, de type isolat linguistique, est dotée d’un système d’écriture phonétique inventé au XVe siècle — le Hangeul —, dans un souci d’émancipation culturelle vis-à-vis du chinois classique. Toutefois, en raison de sa diffusion limitée sur la scène internationale, le coréen ne constitue pas un vecteur de communication global. Conscients de cette réalité, les pouvoirs publics coréens ont massivement investi dans l’enseignement de l’anglais, facilitant ainsi, pour les jeunes générations, non seulement la consommation de contenus internationaux, mais aussi la diffusion des productions coréennes à l’échelle mondiale[10].

Ce bilinguisme fonctionnel a donc contribué de manière décisive à la découvrabilité des contenus coréens. La maîtrise de l’anglais a permis aux artistes et producteurs de s’intégrer aux circuits de diffusion internationaux, de s’approprier les logiques des plateformes numériques mondiales (YouTube, Spotify, Apple Music) et de constituer des communautés transnationales de fans fortement engagées.

C’est précisément ce concept de découvrabilité — c’est-à-dire la capacité, pour une œuvre ou un contenu, d’être visible et accessible dans un univers numérique saturé — qui constitue aujourd’hui un enjeu majeur pour le Québec, et plus largement pour l’ensemble de l’espace francophone. Plusieurs voix au Québec s’en sont émues récemment, pointant la difficulté croissante d’assurer une visibilité suffisante aux contenus francophones dans un écosystème dominé par les géants technologiques anglo-saxons, les GAFAM (Google, Apple, Facebook – aujourd’hui Meta –, Amazon, Microsoft)[11][12].

Cette situation soulève une question fondamentale de souveraineté culturelle. À mesure que le numérique reconfigure les circuits traditionnels de production et de diffusion, la capacité d’un espace culturel à exister symboliquement devient tributaire de son référencement algorithmique, de son accessibilité multilingue et de sa présence sur les grandes plateformes globales. Dans ce contexte, l’usage du français apparaît paradoxalement comme un facteur limitant de la découvrabilité : la langue française, pourtant porteuse d’un patrimoine culturel riche, devient un obstacle dans un environnement technolinguistique calibré sur l’anglais.

Plusieurs propositions ont été avancées au Québec pour contourner cet obstacle, notamment celle consistant à produire davantage de contenus en anglais afin d’accroître leur portée internationale[13]. Toutefois, cette stratégie, si elle peut s’avérer efficace à court terme, comporte le risque non négligeable de contribuer à l’érosion de l’usage du français, déjà en déclin selon les données récentes citées notamment par Marc Miller, ministre fédéral canadien de l’Immigration, des Réfugiés et de la Citoyenneté[14].

Face à cette impasse apparente, une stratégie à deux volets semble s’imposer. D’un côté, il convient de renforcer la coopération interfrancophone — avec la France, mais aussi avec les pays africains, la Belgique, la Suisse, et d’autres acteurs francophones — afin de mettre en commun des ressources, mutualiser les outils technologiques et promouvoir une découvrabilité francophone fondée sur l’interopérabilité et la solidarité culturelle. De l’autre, une réflexion doit être menée sur la manière d’élargir l’accès aux contenus francophones tout en respectant la diversité linguistique et culturelle.

L’exemple de l’échec de la plateforme SALTO en France, face aux géants américains du streaming, illustre la difficulté de bâtir un écosystème numérique indépendant[15]. Il ne s’agit pas pour autant de céder au découragement ni de plaider pour une isolationnisme numérique qui mènerait à une galapagosisation des cultures. Au contraire, il semble plus pertinent de repenser la découvrabilité en termes d’ouverture maîtrisée : créer des ponts, non des murs ; adopter une logique d’invitation à la découverte plutôt qu’un repli défensif.

Dans ce cadre, le Québec se trouve à la croisée des chemins. Sa situation linguistique et géopolitique le place « entre le marteau et l’enclume » — pris en étau entre l’anglais mondialisé et le maintien d’une langue minoritaire à l’échelle du continent. Il est donc urgent de penser des stratégies hybrides, conciliant rayonnement international et fidélité aux ancrages linguistiques, afin d’assurer une présence francophone durable dans l’écosystème numérique mondial.

4. Diversification linguistique et coopération culturelle entre le Québec et les pays de la région indo-pacifique : repenser les stratégies d’exportation culturelle

Dans le prolongement des enjeux de découvrabilité à l’ère numérique, il apparaît fondamental que le Québec adopte une stratégie plus résolument tournée vers la coopération culturelle avec les pays de la région indo-pacifique. Cette orientation, encore marginale dans les politiques actuelles, constitue pourtant l’un des axes stratégiques les plus prometteurs dans un monde multipolaire où l’influence culturelle ne se limite plus à l’axe euro-atlantique.

Deux approches sont envisageables pour établir des ponts culturels entre le Québec et ces sociétés émergentes : la première repose sur la transmission de la culture québécoise auprès d’un public élitaire maîtrisant déjà la langue française, tandis que la seconde consisterait à adapter certains contenus en langue anglaise ou locale, afin de toucher un public plus large. Le dilemme qui en découle est loin d’être anodin : faut-il prioritairement renforcer la francophonie internationale, quitte à en accepter les limites géographiques et démographiques, ou élargir les vecteurs de diffusion pour maximiser l’impact global de la production culturelle québécoise ?

Dans ce contexte, la question linguistique constitue un nœud stratégique. Le Québec se trouve pris dans une tension structurelle : d’un côté, la défense et la promotion du français comme fondement identitaire ; de l’autre, la nécessité pragmatique d’atteindre des publics non francophones pour accroître sa visibilité internationale. Cette tension est d’autant plus vive que, dans le cadre de la Francophonie institutionnelle, le Québec se trouve parfois en position de concurrence symbolique avec la France, ce qui peut limiter sa marge de manœuvre dans l’affirmation d’une voix culturelle propre.

Toutefois, l’évolution démographique du monde francophone, notamment la croissance de la population francophone en Afrique subsaharienne, représente une opportunité stratégique. Elle permettrait au Québec de consolider son rôle dans un espace francophone pluricentrique, tout en renouvelant les modalités de sa présence internationale. Pour autant, cette ouverture vers l’Afrique ne saurait se substituer à une politique d’expansion vers les régions non francophones, en particulier en Asie.

La protection et la promotion de la culture québécoise au sein de la Francophonie demeurent des priorités affichées par le gouvernement du Québec et plusieurs organismes culturels. Toutefois, cette orientation historique, essentiellement tournée vers l’Europe, devrait être réévaluée à la lumière de la reconfiguration géopolitique mondiale. De nombreuses voix, au sein même du Québec, appellent à une diversification des stratégies d’exportation culturelle afin d’atteindre de nouveaux marchés, notamment en Asie de l’Est, en Asie du Sud-Est et dans le Pacifique[16].

À ce titre, il est essentiel d’envisager des formes de médiation culturelle adaptées à ces contextes. Une diffusion exclusive en anglais ne saurait suffire : pour garantir une véritable découvrabilité et favoriser l’appropriation des contenus culturels québécois, il est indispensable d’envisager des traductions dans les langues locales. Cela suppose un changement de paradigme dans les politiques de soutien à la traduction et à la diffusion, encore largement centrées sur le français.

Un exemple particulièrement éclairant concerne les productions de l’Office national du film du Canada (ONF). Le répertoire de l’ONF — en particulier ses documentaires et films de fiction liés à l’identité québécoise — constitue un patrimoine d’une valeur inestimable, tant sur le plan artistique qu’épistémologique. La plateforme numérique de l’ONF, disponible en versions française et anglaise, offre un accès gratuit à un corpus de qualité remarquable. Toutefois, cette accessibilité reste limitée en l’absence de sous-titrages dans d’autres langues, en particulier en Asie.

Dans le cadre de mes échanges avec des représentants de l’ONF, j’ai formulé la proposition de sous-titrer une sélection de dix films par an en coréen, sur une période de dix ans, afin de constituer une collection de cent œuvres accessibles au public coréen. Bien que cette initiative ait été positivement accueillie, tant par l’ONF que par le Bureau du Québec à Séoul, elle n’a pas donné lieu à une mise en œuvre concrète. Ce blocage semble révélateur d’une réticence plus large à investir des fonds publics dans des projets impliquant l’ajout de langues autres que le français, en particulier dans un cadre extra-francophone.

Pourtant, à l’heure où la découvrabilité devient un enjeu clé de la diplomatie culturelle, il est impératif de dépasser cette logique monolingue. Adapter les contenus québécois à une pluralité de contextes linguistiques ne signifie pas renoncer à l’identité francophone du Québec, mais plutôt lui offrir les moyens d’un rayonnement élargi. Il ne s’agit plus seulement de défendre le français comme fin en soi, mais de repenser les vecteurs de transmission afin de positionner le Québec comme un acteur culturel global capable de dialoguer avec la diversité des mondes émergents.

5. Pour une diplomatie culturelle durable : la nécessité d’institutions culturelles ancrées et actives à l’international

La mise en œuvre efficace des politiques culturelles internationales du Québec suppose l’existence de relais institutionnels solides à l’étranger. Ces structures ne se contentent pas de diffuser passivement des contenus : elles jouent un rôle fondamental de médiation culturelle, en adaptant les productions aux contextes locaux et en favorisant les échanges bilatéraux durables. À cet égard, l’expérience de l’Institut Français en Corée du Sud constitue un exemple particulièrement éclairant.

Dans les années 1970 et 1980, la salle Renoir, intégrée à l’Institut Français de Séoul, tout comme le Goethe-Haus allemand, offrait un espace culturel rare, notamment pour la projection de films non censurés. Elle est devenue un lieu de convergence intellectuelle pour de nombreux étudiants sud-coréens, y compris ceux qui n’étaient pas inscrits aux cours de français. À travers des œuvres majeures de la Nouvelle Vague, ces jeunes spectateurs ont non seulement développé un intérêt pour le cinéma mais, dans bien des cas, une véritable fascination pour la langue et la culture françaises. Cette génération — que l’on désigne parfois comme la « génération des centres culturels (Munhwawon sedae) » — a joué un rôle clé dans la diffusion des sciences humaines françaises en Corée durant les années 1980, tout en contribuant de manière décisive à l’émergence du cinéma coréen dans les années 1990[17].

Cependant, cette dynamique s’est progressivement éteinte. La salle Renoir a été fermée, la médiathèque a disparu pour des raisons budgétaires, et le nombre d’apprenants du français en Corée a fortement diminué au cours de la dernière décennie[18]. Lors d’un colloque récemment organisé par l’Ambassade de France à Séoul, consacré à la revitalisation de l’enseignement du français, j’ai évoqué cette trajectoire comme un exemple symptomatique des conséquences d’une approche strictement économique de la culture. Le recul des investissements publics dans les infrastructures culturelles à l’étranger affecte directement la visibilité et l’attractivité de la langue française dans des pays stratégiques.

Du côté québécois, il existe au sein du Bureau du Québec à Séoul un poste de responsable culturel. Néanmoins, les moyens humains et financiers alloués à la promotion active de la culture québécoise paraissent insuffisants pour répondre aux enjeux contemporains. Le Québec dispose aujourd’hui de 37 représentations dans 20 pays, ce qui constitue en soi un levier considérable. Il semble cependant opportun, voire nécessaire, d’implanter dans certains pays clés — notamment dans la région indo-pacifique — des institutions spécifiquement dédiées à la culture, à l’image de l’Institut Français ou du Goethe-Institut.

Il va de soi qu’une telle proposition peut être perçue comme irréaliste du point de vue de la gestion publique. La question du financement surgit inévitablement. Toutefois, il convient ici de rappeler que l’impact de la culture sur une société ne peut être évalué uniquement à l’aune de la rentabilité économique. Réduire la culture à une logique d’investissement à court terme, c’est risquer d’en occulter la portée symbolique, éducative et diplomatique. Le retour sur investissement culturel est souvent indirect, mais il est réel, durable et stratégique.

Un exemple frappant en ce sens est celui du drama coréen Goblin (쓸쓸하고 찬란하神 – 도깨비 Guardian: The Lonely and Great God), diffusé en 2016–2017. Dotée d’un budget total d’environ huit millions de dollars canadiens (dont sept millions financés par la partie coréenne et un million par la partie canadienne), cette série a permis de faire découvrir le Québec à une large frange de la jeunesse coréenne, de manière bien plus efficace que des décennies de promotion institutionnelle classique. Le succès de Goblin illustre à quel point les industries culturelles audiovisuelles peuvent agir comme catalyseur de visibilité internationale pour un territoire[19].

Depuis sa création en 2006, l’Association coréenne d’études québécoises (ACEQ) n’a cessé de promouvoir la culture québécoise à travers l’organisation de colloques, de conférences, de publications et de collaborations académiques. Pourtant, force est de constater que l’impact d’une seule série télévisée, bien scénarisée et intelligemment produite, peut surpasser celui de vingt années d’efforts académiques. Cette réalité ne doit pas décourager les initiatives savantes, mais elle invite à réfléchir à des modes d’articulation plus étroits entre recherche, création et diplomatie culturelle.

Investir dans la culture n’est jamais une perte. Ce type d’investissement doit être envisagé à l’échelle du temps long, en tant qu’outil de structuration de l’image d’un territoire et de sa projection dans l’imaginaire collectif mondial. L’exemple coréen nous enseigne qu’un soutien stratégique, coordonné et suffisamment financé aux productions culturelles peut générer des effets d’entraînement puissants, non seulement en termes économiques, mais aussi en termes symboliques et politiques.

 

6. Crises contemporaines et perspectives de redéploiement : vers une nouvelle configuration des politiques culturelles en Corée et au Québec

Toute transformation structurelle d’un environnement social, économique ou technologique engendre, de manière quasi systématique, l’émergence de tensions qualifiées de « crises ». Dans le champ culturel, cette notion désigne moins une rupture soudaine qu’un processus lent de désajustement entre les objectifs des politiques publiques, les dynamiques du marché et les attentes des citoyens. Autant en Corée du Sud qu’au Québec, les symptômes d’une telle crise se manifestent aujourd’hui sous des formes à la fois spécifiques et convergentes.

En Corée du Sud, le succès incontestable de l’industrialisation culturelle — notamment via l’essor de la K-culture — a permis une valorisation économique notable des produits culturels à l’échelle mondiale. Toutefois, cette réussite masque une tension structurelle persistante : la démocratisation culturelle, au sens de l’élargissement équitable de l’accès à une diversité de pratiques et d’expressions, demeure inachevée. Le secteur artistique — entendons par là la création indépendante, expérimentale ou non lucrative — apparaît aujourd’hui affaibli, voire marginalisé, par rapport à son dynamisme dans les années 1990. Ainsi, l’expansion de l’industrie culturelle s’est opérée, dans une certaine mesure, au détriment de l’écosystème artistique, réduisant l’espace accordé aux formes esthétiques non alignées sur les logiques de marché. Autrement dit, l’indicateur de succès économique masque un appauvrissement qualitatif de l’offre artistique, souvent soumise à des critères de rentabilité immédiate.

Le Québec, bien que porteur d’un modèle distinct, fait face à des tensions analogues. Les grandes orientations de sa politique culturelle — telles que formulées dans les documents stratégiques récents — visent cinq objectifs principaux : renforcer l’identité québécoise, promouvoir la croissance économique du secteur culturel, favoriser l’accès à la culture, soutenir la diversité et l’inclusion, et garantir un développement culturel durable. Or, ces objectifs font l’objet de critiques récurrentes : certains dénoncent une centralisation excessive autour de Montréal, un interventionnisme politique jugé trop direct, une instrumentalisation économique de la culture, ainsi qu’un déséquilibre entre innovation et conservation patrimoniale.

À l’instar de nombreuses sociétés, le Québec peine à concilier les idéaux affichés de ses politiques culturelles avec les réalités concrètes du terrain. Ce hiatus est particulièrement manifeste dans les débats actuels portant sur le financement du secteur culturel. La coalition « La culture, Le cœur du Québec », regroupant de nombreux acteurs culturels, milite pour que 2 % du budget global du gouvernement québécois soit alloué à la culture[20]. Cette revendication, bien que modeste en apparence, prend un relief particulier dans un contexte post-pandémique marqué par l’inflation, la précarité des travailleurs culturels et la fragilité des structures locales.

Par ailleurs, la Société de développement des entreprises culturelles (SODEC), principal organisme de financement culturel au Québec, fait l’objet de critiques concernant la répartition de ses fonds. Sa tendance à privilégier les grands projets au détriment des initiatives locales ou émergentes est perçue comme un facteur d’inégalités structurelles dans le tissu culturel québécois. Le Rapport économique sur la culture au Québec (2020) recommande explicitement d’augmenter la part des budgets publics dédiés à la culture afin de mieux soutenir l’ensemble de l’écosystème, dans sa diversité géographique, linguistique et institutionnelle.

Dans ce contexte, une refonte partielle des logiques budgétaires semble s’imposer. Il ne s’agit pas uniquement d’augmenter les enveloppes, mais de repenser les critères d’allocation, les formes d’accompagnement et les temporalités du financement. La Corée du Sud, de son côté, doit également envisager une politique plus offensive pour équilibrer les logiques industrielles et les impératifs de création libre. L’investissement public dans la culture, bien qu’il puisse être perçu comme non prioritaire dans les contextes de crise économique, constitue pourtant un levier essentiel de résilience sociale, de vitalité démocratique et d’innovation.

En somme, l’enjeu de l’allocation — et surtout de l’augmentation — des budgets culturels ne peut plus être considéré comme une question secondaire dans les agendas politiques contemporains. Il s’agit désormais d’un impératif stratégique, à la croisée des dimensions symboliques, économiques et identitaires des sociétés modernes.

 

En guise de conclusion

Il apparaît nécessaire de formuler un ensemble de recommandations concrètes visant à approfondir et institutionnaliser les échanges culturels entre la Corée du Sud et le Québec. Ces propositions, fondées sur des principes de réciprocité, de diversité culturelle et d’innovation collaborative, s’articulent autour de huit axes prioritaires. Elles visent à consolider un partenariat culturel durable, en réponse aux défis géopolitiques, linguistiques et économiques évoqués précédemment.

1) Projets artistiques et expositions conjointes

Le développement de projets artistiques collaboratifs constitue un levier efficace pour stimuler les échanges interculturels. La mise en place d’expositions itinérantes rassemblant artistes visuels, plasticiens ou performeurs québécois et coréens permettrait non seulement de favoriser la création transnationale, mais également de valoriser les représentations culturelles croisées. Ces projets, présentés successivement dans les deux pays, pourraient s’inscrire dans le cadre de résidences de création ou de biennales artistiques.

2) Coopération audiovisuelle et cinématographique
Le secteur du cinéma et des médias offre un potentiel considérable de coopération bilatérale. Des coproductions, qu’il s’agisse de fictions, de documentaires ou de séries, pourraient permettre une mise en récit croisée des cultures québécoise et coréenne. La participation conjointe à des festivals internationaux, l’organisation de rétrospectives thématiques ou encore l’intégration mutuelle dans les circuits de distribution nationale sont autant de pistes à explorer. Il conviendrait, par exemple, d’élargir la présence du cinéma québécois dans les événements organisés en Corée, à l’instar du festival de films canadiens à la Cinémathèque de Séoul.

3) Participation réciproque aux festivals et grands événements culturels
La programmation d’artistes coréens dans les festivals québécois — K-POP, arts traditionnels ou contemporains — et, inversement, la participation d’artistes québécois aux événements culturels coréens, renforceraient la visibilité croisée des deux scènes artistiques. Ces échanges favorisent une diplomatie culturelle vivante, ancrée dans les pratiques populaires aussi bien qu’institutionnelles.

4) Renforcement des échanges linguistiques et académiques
La coopération éducative constitue un pilier stratégique des relations culturelles. Le développement de programmes d’enseignement du coréen au Québec et du français en Corée, ainsi que la relance de programmes d’échange pour les étudiants, chercheurs ou enseignants, contribueraient à une meilleure compréhension interculturelle. Le rétablissement d’initiatives telles que les formations pour enseignants québécois en études françaises, supprimées il y a une décennie, serait particulièrement opportun.

5) Création d’une plateforme numérique bilatérale
Dans une ère marquée par la médiation numérique, il est essentiel de développer des plateformes culturelles communes permettant la diffusion de concerts, expositions, performances ou colloques en ligne. Ce type de dispositif pourrait favoriser la participation d’un public élargi, y compris dans les régions peu connectées aux réseaux culturels internationaux.

6) Coopération en matière de tourisme culturel et patrimonial
Le tourisme culturel représente un autre vecteur pertinent pour renforcer les liens entre les deux sociétés. La création de circuits patrimoniaux croisés, la production de contenus audiovisuels à vocation touristique, ou encore la collaboration entre offices du tourisme permettraient de rendre les patrimoines culturels mutuels plus accessibles et attractifs.

7) Mise en place d’un fonds culturel bilatéral
L’établissement d’un fonds culturel commun, soutenu conjointement par des institutions publiques et des entreprises privées des deux pays, offrirait un outil de financement structurant pour les initiatives évoquées. Ce fonds pourrait soutenir les coproductions, les traductions, les résidences d’artistes ou encore les festivals conjoints.

8) Création de centres culturels croisés : vers une présence institutionnelle permanente
Enfin, la création de centres culturels québécois en Corée et d’antennes coréennes au Québec permettrait de structurer dans la durée la coopération culturelle bilatérale. Alors qu’un Centre culturel coréen existe déjà à Ottawa, l’ouverture d’une antenne dédiée au Québec serait essentielle pour une interaction plus directe. De même, un Centre culturel québécois en Corée jouerait un rôle clef dans la promotion continue de la culture québécoise, comblant des lacunes observées dans la diffusion de certains éléments culturels, comme les contes ou la littérature jeunesse.

Ces pistes, bien que nécessitant des moyens financiers, logistiques et diplomatiques, peuvent constituer les fondations d’un partenariat culturel renforcé entre la Corée du Sud et le Québec. Elles participent d’une vision à long terme fondée sur la réciprocité, la diversité linguistique, la créativité partagée et la diplomatie culturelle inclusive.

Bibliographie

Baldacchino, Julien (2023). Ciao Salto : les trois raisons de l’échec du « Netflix à la française », in France Inter, le lundi 27 mars, https://www.radiofrance.fr/franceinter/ciao-salto-les-trois-raisons-de-l-echec-de-la-plateforme-francaise-de-streaming-2902670,   c. le 31 mai 2025.

Bok-Myung, Chang (2019). 한국의 영어교육 정책과 세계화 [La politique d’enseignement de l’anglais en Corée et la mondialisation], in 예술인문사회 융합 멀티미디어 논문지 – Asia-pacific Journal of Multimedia Services Convergent with Art, Humanities, and Sociology, Vol. 9, No. 1, January : 699-707.

Chang-Hoon, Lee et Joo-Young, Jang (2017). 드라마 ‘도깨비’로 뜬 여행지 캐나다, 공유 마법 만든 ‘마이더스의 손’ [Avec la série télévisée “Goblin”, le Canada devient une destination en vogue : la main de Midas derrière le phénomène Gong Yoo], 매일경제 – Maeil Kyungje, 14 août. https://www.mk.co.kr/news/culture/7936641 c. le 31 mai 2025.

Coderre, Jean-François (2006), La participation des Canadiens français du Québec à la guerre de Corée (1950–1953) et sa couverture médiatique, Université du Québec à Montréal.

CompaniesMarketCap (2025). Largest South Korean companies by market capitalization, https://companiesmarketcap.com/ c. le 31 mai 2025.

Conseil des arts et des lettres du Québec (2020), Mémoire sur l’importance économique de la culture – Présenté dans le cadre de la consultation sur la relance économique du Québec, Conseil des arts et des lettres du Québec, septembre 2020.

Eun-mi, Lee et al. (2021). 방탄소년단(BTS)의 성장역사와 성공요인: 본글로벌 이론의 관점에서 [L’histoire de la croissance et les facteurs de succès de BTS : une analyse selon la théorie du « Born Global »], in 경영사연구- Revue d’histoire de la gestion, vol. 36, n° 4 : 45-75.

Gi-Ryeong, Kim (2017). 김기령 드라마 ‘도깨비’ 영향… 캐나다 시장 들썩  [Le marché canadien s’agite sous l’effet de la série “Goblin”], 세계여행신문 – World Travel News, 22 décembre. https://gtn.co.kr/home/news/preview.asp?news_seq=70610 c. le 31 mai 2025.

Gouvernement du Québec. (2021). Cap sur la relance : Des ambitions pour le Québec – Stratégie territoriale pour l’Indo-Pacifique.

Harvey, Fernand (2006). Communication dans le cadre du colloque « Francofonia y Diversidad Cultural », organisé par la Facultad de Filosofia y Letras, Universidad Nacional Autonoma de Mexico (UNAM), Mexico, jeudi, 16 mars.

Hong, Sora (2019). La génération des centres culturels (Munhwawon sedae) et la nouvelle vague du cinéma sud-coréen des années 1980–1990. Histoire. École des Hautes Études en Sciences Sociales Paris.

Ki-Young, Kwon (2022). 일대일로 추진을 위한 중국의 아세안 문화전략 연구 [A Study on China’s Cultural Strategy Towards ASEAN for Promoting the Belt and Road Initiative], in 중국현대문학 –  The Journal of Modern Chinese Literature, n° 109 : 1-24.

Korean Film Council – 영화진흥위원회 (2024). 2023년 한국 영화산업 결산 [Rapport de synthèse sur l’industrie cinématographique coréenne 2023].

Lang, Jack (1982). allocution prononcée à la Conférence Mondiale sur les politiques culturelles, in Actes de la Conférence mondiale sur les politiques culturelles. Mexico, 1982, Paris, UNESCO.

Ministère de la Culture et des Communications du Québec (2018). Plan d’action gouvernemental en culture 2018‑2023, le 12 juin.

Radio Canada (2023). Marc Miller admet le déclin du français au Québec, le 7 octobre 2023. Ref. https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/2015911/miller-declin-francais-quebec c. le 31 mai 2025.

 

[1] Il n’est pas facile de trouver le nombre exact de soldats québécois ayant participé à la guerre de Corée. Pourtant, on peut trouver un indice intéressant dans le mémoire intitulé La participation des Canadiens français du Québec à la guerre de Corée (1950–1953) et sa couverture médiatique, dans lequel Jean-François Coderre rapporte que le tiers des combattants du corps expéditionnaire canadien ayant servi en Corée étaient des francophones, notamment du Québec : « Pierre Vennat n’hésite pas à affirmer qu’environ le tiers des combattants qui ont servi en Corée dans le corps expéditionnaire canadien étaient des francophones. » Le mémoire ne donne toutefois pas de chiffre exact concernant les seuls Québécois, mais si l’on prend en compte le nombre total de soldats canadiens ayant servi en Corée — soit 21 940 militaires — on peut estimer qu’environ 7 000 d’entre eux étaient francophones, majoritairement québécois. Coderre, Jean-François (2006), La participation des Canadiens français du Québec à la guerre de Corée (1950–1953) et sa couverture médiatique, Université du Québec à Montréal, p. 29.

[2] Dans son étude intitulée A Study on China’s Cultural Strategy Towards ASEAN for Promoting the Belt and Road Initiative, Kwon Ki-Young souligne que le projet chinois de la « Ceinture et la Route » dans le domaine culturel constitue une nouvelle menace potentielle pour la Corée, dans la mesure où la Chine semble désormais viser non seulement l’Asie, mais également le marché culturel mondial dans son ensemble. L’auteur écrit ainsi : « Cependant, si l’on examine les régions vers lesquelles la Chine et l’ASEAN exportent leurs produits culturels, on constate que la Chine privilégie l’Amérique du Nord, l’Union européenne, l’Asie de l’Est, l’Asie du Sud-Est, puis l’Asie de l’Ouest, tandis que l’ASEAN cible l’Amérique du Nord, l’Union européenne, l’Asie de l’Ouest, l’Asie du Sud-Est, puis l’Asie de l’Est. Cela signifie que les pays développés tels que l’Amérique du Nord et l’Union européenne représentent les marchés cibles prioritaires tant pour la Chine que pour l’ASEAN, ce qui implique une concurrence acharnée entre les deux acteurs sur ces marchés. » Ki-Young, Kwon (2022), 일대일로 추진을 위한 중국의 아세안 문화전략 연구 [A Study on China’s Cultural Strategy Towards ASEAN for Promoting the Belt and Road Initiative], in중국현대문학 – The Journal of Modern Chinese Literature, n° 109, p. 17.

[3] D’après la communiqué de presse d’UNESCO qui date le ll octobre 2005, Coalition française pour la diversité culturelle compte 31 pays : Europe : France, Belgique, Allemagne, Espagne, Hongrie, Italie, Irlande, Slovaquie, Suisse; Afrique : Bénin, Burkina Faso, Cameroun, Congo, Côte d’Ivoire, Guinée, Mali, Maroc, Sénégal, Togo; Amériques : Canada, Mexique, Argentine, Brésil, Chili, Colombie, Équateur, Pérou, Uruguay; Asie : Corée du Sud; Océanie : Nouvelle-Zélande, Australie. Il faut noter que la Corée du Sud a été le seul pays qui a été dans le côté de coalition française à l’Asie. La Chine, le Japon et les pays de l’Asie du Sud-Est sont absent de ces coalitions. Ref. UNESCO (2005), Communiqué de presse, 11 octobre 2005, cité in Fernand Harvey (2006), Communication dans le cadre du colloque « Francofonia y Diversidad Cultural », organisé par la Facultad de Filosofia y Letras, Universidad Nacional Autonoma de Mexico (UNAM), Mexico, jeudi, 16 mars.

[4] Lang, Jack (1982), allocution prononcée à la Conférence Mondiale sur les politiques culturelles, in Actes de la Conférence mondiale sur les politiques culturelles. Mexico, 1982, Paris, UNESCO.

[5] La Loi fondamentale pour la promotion des industries culturelles, promulguée en 1992 (aujourd’hui intitulée Loi pour la promotion des industries culturelles), constitue le tout premier cadre législatif en Corée du Sud ayant permis de juridiciser le concept d’« industrie culturelle ». Cette loi a ainsi marqué le point de départ institutionnel de ce qui allait devenir l’essor de la K-culture, représentée notamment par les contenus culturels coréens exportés à l’étranger. Jusqu’au début des années 1990, la culture était généralement perçue comme un domaine non économique et non industriel. Toutefois, face aux signes annonciateurs de la mondialisation et de la numérisation, ainsi qu’à la croissance remarquable des industries de l’animation japonaise et du cinéma américain, l’idée s’est imposée en Corée de développer les contenus culturels comme une industrie d’exportation stratégique. C’est dans ce contexte que le gouvernement coréen a commencé à considérer l’industrie culturelle comme un nouveau moteur de croissance, en préparant les bases juridiques adéquates. L’adoption de cette loi a posé les fondations institutionnelles qui allaient soutenir, dès les années 2000, l’expansion mondiale du K-pop et du K-drama.

[6] 영화진흥위원회 – Korean Film Council (2024), 2023년 한국 영화산업 결산 [Rapport de synthèse sur l’industrie cinématographique coréenne 2023], p. 18. Le tableau inclus dans le rapport contient des statistiques depuis 2014, mais seules celles de l’année 2023 sont présentées ici.

[7] Il convient toutefois de souligner qu’il serait réducteur d’ignorer les zones d’ombre qui accompagnent cet essor. Comme c’est souvent le cas, la lumière éclatante du succès s’accompagne de contrastes notables : précarisation des travailleurs du secteur, dépendance accrue à des logiques de rentabilité, et concentration du pouvoir entre les mains de quelques grandes structures.

[8] Cette étude sur BTS avance que l’un des facteurs déterminants de l’ascension du groupe au sommet de la scène musicale mondiale réside dans la transformation de l’environnement numérique. Comme l’indique le texte : « L’un des plus grands changements dans l’industrie du disque depuis les années 2000 a été sa transition vers le numérique. Avec l’évolution de l’environnement de distribution musicale, la diffusion gratuite et en temps réel de morceaux et de clips vidéos est devenue possible sur des plateformes de streaming telles que YouTube. » (p. 54). D’après LEE Eun-mi, l’auteur principale, la stratégie numérique de BTS ne se limite pas à la simple consommation musicale, mais s’étend à une transformation complète du modèle économique et de la culture des fans à travers des plateformes digitales comme Weverse, qui intègrent communication, contenu exclusif, et commerce en ligne dans un écosystème intégré. Ref. Eun-mi, Lee et al. (2021), 방탄소년단(BTS)의 성장역사와 성공요인: 본글로벌 이론의 관점에서 [L’histoire de la croissance et les facteurs de succès de BTS : une analyse selon la théorie du « Born Global »], in 경영사연구 – Revue d’histoire de la gestion, vol. 36, n° 4. Cet article a été publié en coréen et la traduction en français a été réalisée par nos soins.

[9] Selon des données récentes, HYBE se classe au 39ᵉ rang avec une capitalisation boursière de 8,57 billion dollars, suivie de JYP Entertainment (80ᵉ rang, 1,86 billion dollars) et de SM Entertainment (75ᵉ rang, 2.23 billion dollars). CompaniesMarketCap (2025), Largest South Korean companies by market capitalization, https://companiesmarketcap.com/ c. le 31 mai 2025

[10] Ce changement de la stratégie linguistique à l’ère de la globalisation est bien expliqué dans l’introduction de l’article suivant qui étudie la politique d’enseignement de l’anglais en Corée du Sud : « À partir des années 1990, la Corée du Sud a orienté l’ensemble de ses politiques nationales vers le renforcement de sa compétitivité dans un contexte de mondialisation. Parmi celles-ci, la langue anglaise a été particulièrement valorisée en tant qu’outil de communication essentiel à l’ère de la mondialisation. […] Dans la société du XXIᵉ siècle, l’anglais est considéré comme une compétence de survie décisive, tant pour le développement des individus que pour celui de la nation. » Bok-Myung, Chang (2019), 한국의 영어교육 정책과 세계화 [La politique d’enseignement de l’anglais en Corée et la mondialisation], in 예술인문사회 융합 멀티미디어 논문지- Asia-pacific Journal of Multimedia Services Convergent with Art, Humanities, and Sociology, Vol. 9, No. 1, p. 700. Cet article a été publié en coréen et la traduction en français a été réalisée par nos soins.

[11] On observe notamment que la question de la découvrabilité fait l’objet d’une attention croissante dans les rapports émanant du gouvernement et des organismes publics. Ce n’est plus de problématique d’aujourd’hui comme on peut constater dans le rapport de politique culturelle intitulé Plan d’action gouvernemental en culture 2018‑2023, qu’il s’agit du plan d’action en matière de culture publié par le gouvernement du Québec en 2018, constituant une feuille de route concrète pour la mise en œuvre de « Partout, la culture – Politique culturelle du Québec », une nouvelle politique culturelle adoptée 25 ans après celle de 1992. Ce rapport met en évidence, dans une perspective internationale, des mesures visant à accroître la visibilité des contenus culturels francophones du Québec. Il souligne notamment, dans la Mesure 15 (p. 8), l’importance du « renforcement de la coopération au sein de la Francophonie en vue d’accroître la visibilité des contenus culturels francophones dans l’univers numérique, en incluant TV5 ».De même, la Mesure 40 aborde la question de la compétitivité des contenus culturels québécois sur les marchés internationaux, en insistant sur des leviers stratégiques tels que « stimuler l’exportation, le rayonnement et la découvrabilité des œuvres ainsi que des productions culturelles québécoises » (p. 17). Le Ministère de la Culture et des Communications du Québec (2018), Plan d’action gouvernemental en culture 2018‑2023, le 12 juin 2018.

[12] À la veille de la 5ᵉ Conférence des ministres de la Culture de la Francophonie, qui se tiendra à Québec du 22 au 24 mai 2025 et dont l’objectif est de définir une position commune sur la découvrabilité des contenus culturels francophones, le ministre de la Culture et des Communications, également responsable de la Jeunesse et de la région de l’Outaouais, M. Mathieu Lacombe, a déposé le projet de loi no 109. Ce projet vise à inscrire l’accès et la découvrabilité des contenus culturels d’expression originale francophone au rang de droit constitutionnel, marquant ainsi une tentative sans précédent, à l’échelle mondiale, de consacrer la jouissance de la culture francophone comme un droit fondamental des citoyens. Une telle initiative s’inscrit dans un contexte où le Québec, tout comme d’autres sociétés francophones, cherche à affirmer sa souveraineté culturelle face aux dynamiques globales du numérique et de la standardisation linguistique.

[13] On peut rappeler à ce sujet que Marc Miller, ministre fédéral de l’Immigration, des Réfugiés et de la Citoyenneté, a récemment reconnu le déclin du français au Québec. Voir : ICI Radio-Canada, « Marc Miller admet le déclin du français au Québec », https://ici.radio- canada.ca/nouvelle/2015911/miller-declin-francais-quebec.

[14] Radio Canada (2023), Marc Miller admet le déclin du français au Québec, le 7 octobre 2023. https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/2015911/miller-declin-francais-quebec c. le 31 mai 2025.

[15] Dans un article de Radio France, intitulé Ciao Salto : les trois raisons de l’échec du « Netflix à la française », Parmi les facteurs d’échec de la plateforme Salto, les analyses soulignent les problèmes techniques et les failles dans l’expérience utilisateur, l’inefficacité politique ainsi que l’échec de coopération entre les trois groupes audiovisuels publics co-investisseurs – TF1, France Télévisions et M6 –, et enfin, les difficultés liées à sa position de nouvel entrant sur un marché mondial du streaming déjà saturé. Cependant, un élément essentiel semble avoir été négligé : les limites intrinsèques des contenus francophones eux-mêmes. En effet, les productions en langue française ont souvent tendance à cibler prioritairement les marchés francophones, ce qui peut certes susciter l’intérêt du public local, mais rend difficile toute compétition à l’échelle mondiale face aux contenus hollywoodiens, lesquels sont conçus d’emblée pour une audience globale sur la base d’une certaine universalité culturelle et narrative. Ref. Baldacchino, Julien (2023), Ciao Salto : les trois raisons de l’échec du « Netflix à la française », in Franceinter, le lundi 27 mars. https://www.radiofrance.fr/franceinter/ciao-salto-les-trois-raisons-de-l-echec-de-la-plateforme-francaise-de-streaming-2902670 c. le 31 mai 2025.

[16] Gouvernement du Québec. (2021). Cap sur la relance : Des ambitions pour le Québec – Stratégie territoriale pour l’Indo-Pacifique. Québec : Ministère des Relations internationales et de la Francophonie (MRIF). https://www.quebec.ca/gouv/politiques-orientations/vision-internationale-quebec/strategie-indo-pacifique c. le 31 mai 2025. Ce rapport stratégique, publié en décembre 2021 par MRIF, présente une feuille de route ambitieuse visant à renforcer la présence économique, diplomatique, culturelle et scientifique du Québec dans la région indo-pacifique. Il s’inscrit dans le prolongement de la Vision internationale du Québec dévoilée en 2019 et cherche à positionner le Québec comme un acteur pertinent dans ce nouvel épicentre géopolitique mondial. Le document identifie les principaux enjeux géoéconomiques de la région, notamment le déplacement du centre de gravité économique vers l’Asie, les tensions entre puissances (États-Unis–Chine, Inde–Chine), les besoins massifs en investissements, ainsi que la montée en puissance de la classe moyenne asiatique. Il articule sa stratégie autour de neuf axes d’intervention structurants : commerce extérieur, innovation et recherche, économie verte, culture, attraction des talents, diplomatie jeunesse, etc. L’un des aspects particulièrement innovants de cette stratégie repose sur l’articulation entre diplomatie économique et diplomatie d’influence, ainsi que sur la promotion de la découvrabilité des contenus culturels québécois dans les espaces numériques de l’Indo-Pacifique.

[17] Sora Hong analyse, dans sa thèse de doctorat, le rôle joué par ce centre culturel dans le paysage socioculturel de la Corée du Sud à l’époque, en mettant en lumière sa fonction en tant qu’acteur significatif des dynamiques culturelles contemporaines. Hong, Sora (2019). La génération des centres culturels (Munhwawon sedae) et la nouvelle vague du cinéma sud-coréen des années 1980–1990. Histoire. École des Hautes Études en Sciences Sociales Paris.

[18] En 2018, la fermeture de la médiathèque de l’Institut français a entraîné également celle de la salle Renoir. En contrepartie, un espace numérique, Culturethèque, a été mis en place en 2013, permettant l’accès en ligne à divers contenus culturels francophones tels que des journaux, des ouvrages et d’autres ressources documentaires. Toutefois, ce service s’adresse principalement aux ressortissants français ou francophones résidant à l’étranger. De ce fait, son accessibilité demeure limitée pour le public coréen, tant sur le plan linguistique que pratique.

[19] Chang-Hoon, Lee et Joo-Young, Jang (2017), 드라마 ‘도깨비’로 뜬 여행지 캐나다, 공유 마법 만든 ‘마이더스의 손’ [Avec la série télévisée “Goblin”, le Canada devient une destination en vogue : la main de Midas derrière le phénomène Gong Yoo], 매일경제 – Maeil Kyungje, 14 août. https://www.mk.co.kr/news/culture/7936641 c. le 31 mai 2025. Selon Lee Young-sook, directrice du bureau coréen de l’Office du tourisme du Canada, « le lieu de tournage de la célèbre “porte rouge” dans la série Goblin, situé au Québec, est devenu un véritable lieu de pèlerinage pour les touristes ; les réservations à l’hôtel Fairmont Le Château Frontenac, qui apparaît dans le drama, ont augmenté de 500 %. Durant le premier semestre de l’année, la croissance du marché coréen a atteint 30 %, ce qui a conduit au lancement du projet “Beyond Québec”, avec l’espoir de reproduire ce succès par de nouveaux contenus ». https://www.mk.co.kr/news/culture/7936641 c. le 31 mai 2025. Cet article a été publié en coréen et la traduction en français a été réalisée par nos soins.

² Gi-Ryeong, Kim (2017), 김기령 드라마 ‘도깨비’ 영향… 캐나다 시장 들썩  [Le marché canadien s’agite sous l’effet de la série “Goblin”], 세계여행신문 – World Travel News, 22 décembre. Selon les statistiques compilées jusqu’en août 2017, les États-Unis figuraient au premier rang avec 11 568 681 visiteurs au Canada, suivis par le Royaume-Uni, la Chine et la France. La Corée du Sud occupait le 7ᵉ rang avec 222 624 visiteurs, soit une hausse de 12,3 % par rapport à l’année précédente. L’auteur note qu’« il est probable que ce chiffre dépasse les 240 518 visiteurs enregistrés en 2016 ». Ref. https://gtn.co.kr/home/news/preview.asp?news_seq=70610 c. le 31 mai 2025. Cet article a été publié en coréen et la traduction en français a été réalisée par nos soins.

[20] Conseil des arts et des lettres du Québec (2020), Mémoire sur l’importance économique de la culture – Présenté dans le cadre de la consultation sur la relance économique du Québec, Conseil des arts et des lettres du Québec, septembre 2020. Ref. https://www.calq.gouv.qc.ca/fileadmin/documents/cccq/2020/memoire-economique-culture-calq-2020.pdf c. le 31 mai 2025.

Éditorial

Abigaël Collin-Delille

Éditorial tome 2. L’Indo-Pacifique : où se redessinent les cartes de la puissance mondiale

Nous voyions dans le tome 1 qu’au XXIe siècle, l’Indo-Pacifique est devenu un espace central des rivalités géopolitiques et économiques mondiales. La montée en puissance de la Chine, notamment via la Belt and Road Initiative et sa présence militaire en mers de Chine orientale et méridionale, redéfinit les équilibres stratégiques. D’autres États comme les États-Unis, le Japon, l’Inde ou encore le Canada, le Vietnam et Taiwan adaptent leurs positions face à ces évolutions. En parallèle, la coopération sino-russe en Arctique et les nouvelles routes maritimes élargissent encore les enjeux de puissance à l’échelle globale.

Dans ce contexte, les puissances moyennes comme l’Australie, l’Indonésie, le Vietnam, ou encore la Corée du Sud tentent d’affirmer leur autonomie stratégique face à l’intensification de la polarisation régionale. Ils optent pour une stratégie qui favorise la diversité des collaborations, une diplomatie dynamique et l’amélioration de leurs aptitudes à préserver leurs intérêts nationaux. Ils cherchent finalement à maintenir un équilibre dans la rivalité entre États-Unis et Chine qui leur permet de profiter des opportunités économiques et protéger leurs intérêts face aux incertitudes régionales.

La coopération croissante entre la Chine et la Russie dans la zone arctique est motivée par l’accès aux ressources naturelles et l’ouverture de nouvelles routes maritimes liées au changement climatique. Elle témoigne d’un élargissement des rivalités à l’échelle globale et montre l’émergence de nouvelles articulations géopolitiques.

Ainsi, il est impossible de considérer l’Indo-Pacifique sans tenir compte des évolutions mondiales qui modifient les relations de force sur la scène internationale. C’est un lieu crucial pour projeter la puissance, mais également pour réajuster les équilibres globaux.

“Prime Minister Justin Trudeau left the summit in Jakarta between Canada and the Association of Southeast Asian Nations (ASEAN) in September 2023 with a significant win in the form of a new strategic partnership with the 10-member bloc.”

Source : Options politiques, https://policyoptions.irpp.org/magazines/november-2023/balancing-ambition-with-pragmatism-in-canadas-indo-pacific-strategy/

Abigaël Collin-Delille

Coordinatrice de la Chaire en Études indo-pacifiques

La relation de défense France – Vietnam dans le nouveau contexte indopacifique

Regards géopolitiques 11(1), 2025

Thao HOANG

Courriel :  thao.hoang.1@ulaval.ca

Thao Hoang est étudiante au doctorat en Science politique à l’université Laval, sous la direction de Sylvie Loriaux.  Son sujet de recherche est : Examiner les implications de la relationalité (l’ontologie relationnelle/ le relationalisme/ le guanxi) dans la philosophie asiatique (Confucianisme, Bouddhisme, Daoïsme) aux théories des RI, notamment en ce qui concerne la construction et la transformation des identités étatiques et la perception du pouvoir en RI des pays confucianisés (surtout Chine, Vietnam, Japon) pendant la période du système tributaire et le temps moderne.

Résumé :
En analysant les événements historiques et les stratégies Indopacifiques respectives de la France et du Vietnam, l’article étudie l’évolution de la relation de défense entre le Vietnam et la France de 1991 à nos jours et met en lumière sa nouvelle dynamique dans le contexte indopacifique actuel. L’article montre que dans le nouveau contexte régional depuis 2018, les intérêts communs croissants favorisent la coopération en matière de défense entre les deux pays et l’amène vers un nouvel échelon. Plusieurs activités substantielles de coopération qui ont commencé à prendre forme ces dernières années ont démontré la convergence des intérêts stratégiques des deux pays dans la région.

Mots-clés: relations de défense, France – Vietnam, Indopacifique, stratégies indopacifiques

Abstract:
By analyzing the historical events and Indo-Pacific strategies of France and Vietnam, this paper investigates the development trend of the Vietnam-France defense relation from 1991 to the present and highlights its new dynamic within the current Indo-Pacific context. The paper demonstrates that, in the new Indo-Pacific context since 2018, the growing common interests have fostered defense cooperation between the two countries, taking it to a new level. Substantial cooperative activities that have begun to take shape in recent years have evidenced the convergence of the two countries’ strategic interests in the region.  

Keywords: defense relation, France – Vietnam, Indo-Pacific, Indo-Pacific strategies

Introduction

Le centre de gravité du monde pivote de l’Occident vers l’Orient. Nous le voyons non seulement par les chiffres économiques, mais aussi par des modifications dans les politiques étrangères de différents pays depuis une dizaine d’années. Le concept d’Indopacifique émerge dans de telles circonstances. Cette région maritime, la plus vaste et la plus stratégique du monde, trouve sa place dans les politiques économiques et sécuritaires des puissances mondiales et régionales. Une nouvelle structure politique et sécuritaire y est en construction. La Chine avec son ascension économique affirme de plus en plus ses ambitions territoriales dans les mers du Pacifique occidental, ce qui inquiète ses voisins riverains. Le Vietnam se voit le plus menacé par l’agressivité et les ambitions chinoises car en termes de corrélation de forces, il ne peut rivaliser avec la Chine. En conséquence, le Vietnam privilégie les stratégies diplomatiques afin de trouver un équilibre contre la deuxième puissance mondiale tout en restant prudent et flexible face à son voisin. Dans ce contexte, la France, un pays d’Europe, affirme son appartenance indiscutable à la région Indopacifique en raison de ses territoires d’outre-mer qui y demeurent. Les points communs dans les stratégies Indopacifiques du Vietnam et de la France encouragent les deux pays à consolider leurs relations de défense. Cet article met en lumière le développement de la relation franco-vietnamienne de défense depuis 1991 ainsi que les intérêts communs que les deux pays partagent dans le nouveau contexte en Indopacifique.

  1. La relation bilatérale de défense de 1991 à 2018

  « L’histoire qui nous [France et Vietnam] unit est une histoire de guerre et de paix, d’éloignement et de retrouvailles ».

Emmanuel Macron (Élysée, 2018)

Une relation diplomatique spéciale tissée entre l’ancien colonisateur, la France, et son ancienne colonie, le Vietnam, a été officiellement établie dès 1973, tout juste après la fin de la Conférence de Paris dans laquelle la France a joué un rôle clé de médiation entre les deux parties vietnamienne et américaine.

En 1991, la France est le premier pays occidental à créer une Mission de Défense au sein de son Ambassade à Hanoi, et devient le premier pays occidental à débuter une coopération militaire avec le Vietnam. Le premier domaine de coopération est peu sensible : la médecine militaire. La France met alors en œuvre des projets en matière de prévention du paludisme et de formation des médecins militaires. Dans les années 1990, les deux pays n’accordaient pas encore une forte attention à leur relation militaire. S’ils ont établi leur relation militaire depuis 1991, il a fallu attendre jusqu’en 1997 pour que l’Accord-cadre de cette coopération voit le jour (voir le Tableau 1). Cela peut être expliqué par le contexte contemporain où le Vietnam venait juste de s’ouvrir au monde suite au Đổi mới [Renouveau] et que sa première priorité consistait à redresser son économie qui était en péril depuis l’indépendance. De plus, la chute du mur de Berlin ainsi que l’effondrement de l’URSS restaient encore trop claires dans l’esprit des Vietnamiens pour qu’ils soient prêts à promouvoir une coopération de défense avec un pays occidental comme la France.

La deuxième décennie du XXIème siècle a témoigné de certaines évolutions dans cette relation. Celles-ci s’expliquent surtout par la demande du Vietnam dans le contexte régional où la Chine se montre progressivement agressive dans ses revendications territoriales dans la mer de l’Est[1]. Notamment, suite à l’événement de 2014 où la Chine a installé la plateforme pétrolière HD-981 dans la zone économique exclusive (ZEE) vietnamienne, la menace chinoise contre l’intégrité territoriale maritime du Vietnam devient désormais un des enjeux de défense les plus importants du pays (Bo Quoc phong, 2019). En 2009 et en 2010, le Vietnam a commandé des armes françaises pour des valeurs respectives de 35,6 et 55,2 millions d’euros (Ministère des Armées, 2019b, p. 66). Si ces dépenses semblent minimes, elles représentaient environ 2% des dépenses militaires du Vietnam à cette époque (SIPRI, 2024). En 2016, le premier dialogue sur la politique de défense entre le Vietnam et la France a été organisé à Paris. Cet événement a confirmé la volonté des deux pays à rendre leur relation militaire réelle, efficace et profonde par des dialogues. En même temps, les deux parties ont aussi pu dévoiler l’efficacité limitée de leur coopération en affirmant que « les résultats ne sont pas à la mesure du potentiel et des souhaits des deux parties » (Voice of Vietnam, 2016). Aussi en septembre 2016, le Président de la République française François Hollande a effectué une visite d’État au Vietnam. Cette même année, la prise de commande d’armements de la part du Vietnam envers son fournisseur français est arrivée à un montant significatif de 94,5 millions d’euros, soit un tiers du total des prises de commandes sur la période s’étalant de 2009 à 2023 (Ministère des Armées, 2014, 2024).

En termes d’armements, avant l’invasion russe en Ukraine en 2022, la plupart des armements vietnamiens étaient fournis par la Russie (66% des équipements délivrés au Vietnam de 2016 à 2020 viennent de la Russie, suivie par l’Israël avec 19%, la Biélorussie et la Corée du Sud avec 4,8%) (Wezeman et al., 2021). Dans le contexte où la Chine compte parmi les importateurs les plus importants chez les principaux fournisseurs d’armement du monde, le Vietnam cherche à diversifier ses fournisseurs d’armes afin de préserver ses secrets stratégiques, surtout à partir de 2016 après la levée de l’embargo américain sur la vente d’armes au Vietnam. En même temps, la France, de son côté, cherche à avoir un pied dans le marché d’un pays émergent comme le Vietnam. La demande a donc croisé l’offre. L’achat d’armes constituerait ainsi une opportunité à fort potentiel dans la relation militaire France-Vietnam. Selon un rapport du SIPRI de 2021, pour la période 2016-2020, le Vietnam occupait la 16ème place dans la liste des plus gros pays importateurs, tandis que la France est le troisième exportateur d’armement du monde (Wezeman et al., 2021).

Nous pouvons remarquer que de 1991 à 2018, la relation franco-vietnamienne de la défense a témoigné un développement régulier mais à un rythme relativement lent malgré une volonté politique. À travers leurs entrevues bilatérales, les deux pays ont partagé leurs préoccupations respectives, mais ils n’ont toujours pas trouvé de terrain d’entente sur les questions stratégiques. L’industrie de défense illustrait bien le décalage dans leurs intérêts pendant cette période. Si le commerce d’armement est une priorité de la France, le Vietnam restait hésitant quant à s’ouvrir sur ce sujet qu’il juge sensible, surtout quand la relation d’amitié traditionnelle qu’il entretient avec la Russie est concernée. Néanmoins, la situation change à partir de 2018, quand un nouveau contexte stratégique prend forme en Indopacifique.

Tableau 1 :

Événements marquants dans la relation de défense France – Vietnam de 1991 – 2024

AnnéeÉvénementRésultat ou signification
1991Ouverture de la Mission militaire de France à HanoiLa France est le premier pays occidental à débuter la relation militaire avec le Vietnam
1993Visite du président F. Mitterrand au VietnamPremière visite d’un chef d’État occidental au Vietnam
Ouverture de la Mission militaire du Vietnam à Paris 
1997Visite du ministre de la défense du Vietnam Doan Khe en FranceSignature d’un premier Accord-cadre sur la coopération de défense
2001Visite du Ministre de la défense du Vietnam Pham Van Tra en FranceMise en place d’un mécanisme de consultation de défense entre les deux Ministères de la défense
2002Visite du président vietnamien Tran Duc Luong en France 
2004 Mise en place d’un mécanisme de dialogue stratégique de la diplomatie et de la défense
2009Visite du Ministre de la défense du Vietnam Phung Quang Thanh en FranceSignature du Pacte de coopération en matière de défense (remplaçant l’accord de 1997)
2010Visite du ministre de la défense de la France Hervé Morin au VietnamMise en place du mécanisme de consultation au niveau du vice-ministre au sein des réunions annuelles du Comité mixte sur la coopération de la défense entre le Vietnam et la France
2013Visite du premier ministre du Vietnam Nguyen Tan Dung en FranceSignature du Partenariat stratégique
2016Visite du président français François Hollande au Vietnam Visite du ministre de la défense de la France Jean-Yves Le Drian au VietnamPrise de commande d’armement pour 94,5 millions d’euros de la part vietnamienne
Premier dialogue sur la politique de défense entre le Vietnam et la France à Paris 
Forum bilatéral des entreprises de défense France-Vietnam 
2018Visite officielle du Secrétaire général du Parti communiste du Vietnam en France 
Visite du ministre de la défense du Vietnam Ngo Xuan Lich en FranceSignature de la Vision commune pour la coopération franco-vietnamienne dans le domaine de la défense de 2018 à 2028
2019Premier dialogue de stratégie et de coopération de la défense France – Vietnam 
2021Visite du premier ministre du Vietnam Pham Minh Chinh en France 
Visioconférence des deux ministères sur la coopération de défense Vietnam-France 
2022Deuxième dialogue de stratégie et de coopération de la défense France – Vietnam 
2023Troisième dialogue de stratégie et de coopération de la défense France – Vietnam 
2024Visite du ministre de la défense de la France au VietnamParticipation à la commémoration du 70è anniversaire de la victoire vietnamienne de Dien Bien Phu
Visite du président du Vietnam, secrétaire général du Parti communiste du Vietnam To Lam en FranceSignature du Partenariat stratégique compréhensif

Source : Résumé réalisé par l’auteure à partir de sites Internet gouvernementaux et de la presse

2. Le nouveau contexte Indopacifique

Le nouveau concept « d’Indopacifique » est adopté par de plus en plus de pays pour remplacer celui de « l’Asie-Pacifique ». L’Indopacifique est le résultat d’un fait objectif. La région a en effet remplacé l’Atlantique, en incluant l’Océan Indien et l’Asie-Pacifique, pour devenir la centralité des circulations maritimes mondiales. L’Indopacifique est aussi un concept géostratégique. La région observe une rivalité entre deux puissances émergentes, la Chine et l’Inde, et aussi, un éventuel front de bataille direct entre la puissance émergente chinoise et la puissance dominante américaine. La région Indopacifique est considérée par la Chine comme son arrière-cour, bien que le pays nie toujours l’utilisation de ce terme et le prenne pour un effort américain de contenir la Chine (Denisov et al., 2021). À son tour, les États-Unis, en observant une montée en puissance considérable de la Chine mettant en danger l’équilibre stratégique du système international actuel, ont dû rapidement se tourner vers l’Asie-Pacifique depuis une dizaine d’années[2]. Après que les États-Unis ont présenté leur première « Free and open Indo-Pacifc strategy » en 2017, non seulement d’autres puissances régionales comme le Japon, l’Inde et l’Australie ont partagé l’intention de construire une région Indopacifique inclusive, ouverte et prospère, mais des puissances occidentales comme la France, l’Allemagne, les Pays-Bas, la Grande Bretagne, le Canada et même l’Union européenne ont également introduit leurs propres stratégies pour l’Indopacifique. Bien que le contenu de chaque stratégie soit différent, notamment en ce qui concerne la portée géographique de la région, l’identification des problèmes prioritaires à résoudre ou l’attitude adoptée envers la Chine, ces stratégies démontrent les intérêts croissants que des puissances lointaines portent à la région Indopacifique.

2.1. Stratégie de la France en Indopacifique

Depuis 2018, année où le Président de la République française a exposé pour la première fois sa vision de l’Indopacifique dans son discours de Garden Island à Sydney, plusieurs documents portant sur la stratégie française en Indopacifique ont été publiés par le gouvernement français, notamment le ministère des Armées et celui des Affaires étrangères. La stabilité de l’Indopacifique est « essentielle » et toute crise ou conflit survenant dans cette zone pourrait « porter gravement atteinte aux intérêts de la France et de l’Europe » (Ministère des Armées, 2018, p. 3). En effet, si la France possède la deuxième zone d’exclusivité économique du monde avec ses 11 millions de km2, c’est grâce à ses territoires d’outre-mer et ses îles en Indopacifique. Ainsi, 88% de la zone économique exclusive française se trouve en Indopacifique, région qui compte 1.5 million de ressortissants et au moins 200 000 expatriés français (Ministère des Armées, 2018, p. 3).

Les priorités de la France dans la région Indopacifique « inclusive » demeurent sa sécurité et son indépendance (Ministère de l’Europe et des Affaires étrangères, 2018). La première consiste à protéger la sécurité des territoires, des ressortissants et des zones économiques exclusives de la France dans la région. Pour l’assurer, la France cherche à préserver un accès libre aux espaces communs par des moyens militaires et diplomatiques sur place [la sécurité maritime], et à « participer au maintien de la stabilité stratégique par une action globale fondée sur le multilatéralisme » (Ministère des Armées, 2019a, p. 5). L’indépendance de la France repose sur ses divers partenariats stratégiques dans la région, à travers lesquels elle cherche des opportunités de commerce dans des économies en croissance constante au sein d’une région moteur de la croissance économique mondiale. Un autre intérêt de la France est de s’affirmer en tant que « puissance stabilisatrice » portant « les valeurs de liberté et de respect du droit dans la région » (Ministère de l’Europe et des Affaires étrangères, 2022, p. 3). Ces priorités poussent la France à s’engager davantage en Indopacifique.

La revue nationale stratégique française et la stratégie nationale en Indopacifique révisées et publiées en 2022 s’inscrivent dans une continuité d’intérêt envers la zone Indopacifique. L’Indopacifique représente toujours une des « zones prioritaires pour la défense et la sécurité de la France » (République française, 2022, p. 23). La version mise à jour de la stratégie Indopacifique française est marquée par une partie dédiée à la stratégie Indopacifique commune de l’Union européenne et par l’importance répétée du rôle des alliances et des partenariats dans la région. Ces éléments mettent en lumière des efforts français de pallier le décalage entre ses grandes ambitions et ses ressources limitées (Bondaz, 2022).

2.2. L’Indopacifique dans la stratégie vietnamienne

Dans le contexte de la formation d’une nouvelle structure politique et sécuritaire dans la région de l’Indopacifique, la Chine manifeste des ambitions territoriales sur les mers qui l’entourent, comme la mer de Chine méridionale et la mer de Chine orientale, suscitant une grande inquiétude chez les pays voisins. Parmi ceux-ci, le Vietnam se sent particulièrement menacé par les ambitions et les politiques agressives de la Chine, non seulement en raison des expériences douloureuses du passé, mais aussi en raison de l’asymétrie persistante des rapports de force (Thayer, 1994). De ce fait, le Vietnam privilégie des politiques extérieures visant à établir un équilibre stratégique avec la Chine en nouant des relations substantielles avec différentes puissances mondiales. Parallèlement, la politique vietnamienne envers la Chine demeure nuancée. Le Vietnam évite à tout prix de froisser son voisin et reste prudent face à la rivalité entre grandes puissances dans sa région immédiate. Effectivement, la leçon de la guerre de frontières en 1979 et de la guerre maritime de 1988 avec son voisin géant reste encore présent dans la mémoire du pays. En outre, il ne faut pas oublier le lien extrêmement étroit entre le Parti communiste du Vietnam (PCV) et le Parti Communiste de Chine, alors que la stabilité du PCV demeure toujours une des priorités de la sécurité du pays (Bo Quoc phong, 2019, p. 55).

La stratégie de sécurité maritime du Vietnam se concentre sur la protection de la souveraineté et de l’intégrité territoriale dans la région de la mer de Chine méridionale, en particulier dans les archipels des Paracels et des Spratleys. La protection de la sécurité nationale en mer et la gestion des différends avec la Chine en mer de l’Est représentent désormais une priorité majeure de la diplomatie et de la défense du Vietnam (Bo Quoc phong, 2019, p. 18). En 2018, le Vietnam a commencé à participer à des exercices militaires conjoints en mer avec le RIMPAC[3], exercice suivi par une série d’activités que le Vietnam mène bilatéralement et multilatéralement avec plusieurs partenaires. Les navires de guerre étrangers visitent fréquemment le Vietnam, illustrant l’élargissement des relations de coopération en matière de défense maritime. Parmi les pays dont les navires de guerre visitent régulièrement les ports vietnamiens figurent les États-Unis, la Russie, le Japon, la France, le Royaume-Uni, l’Australie et l’Inde.

Sur le plan diplomatique, le Vietnam adopte une politique étrangère de diversification multilatérale fondée sur les principes des « 4 Non »[4] (Bo Quoc phong, 2019, p. 25). Cette politique habile et flexible a permis au Vietnam d’obtenir de nombreux succès diplomatiques tout en conservant précieusement son autonomie.

Lorsque l’idée d’une région Indopacifique inclusive, ouverte et prospère a été avancée par certains pays de la région, notamment le Japon, l’Inde, les États-Unis, l’Australie ou encore l’Indonésie, le Vietnam restait silencieux jusqu’à ce que l’ASEAN publie officiellement le document « ASEAN Outlook on the Indo-Pacific » (AOIP) en juin 2019. Fidèle à sa position de neutralité vis-à-vis de la compétition entre la Chine et les États-Unis, l’ASEAN a souligné son soutien à « une région Indo-Pacifique fondée sur le dialogue et la coopération plutôt que sur la compétition», « pour le développement et la prospérité de tous », où l’ASEAN joue un rôle « central et stratégique » (ASEAN, 2019, p. 2). Ainsi, l’ASEAN s’efforce de recentrer son action sur la coopération économique dans la région plutôt que sur la compétition stratégique. L’AOIP souligne le rôle central de l’ASEAN et l’importance des mécanismes de coopération que l’ASEAN avait déjà mis en place.

La vision Indopacifique de l’ASEAN reflète celle du Vietnam qui a participé à l’élaborer. Le Vietnam soutient une région Indopacifique prospère et pacifique fondée sur la coopération tout en réitérant le rôle central de l’ASEAN. Le pays participe activement aux cadres de coopération économique tels que le cadre économique Indopacifique (IPEF) lancé par les États-Unis. Il exprime également sa volonté de participer aux mécanismes de coopération en matière de défense et de sécurité dans la région Indopacifique, « en conformité avec ses capacités et ses intérêts » (Bo Quoc phong, 2019, p. 30). Nous pouvons constater une attitude assez ambiguë du Vietnam vis-à-vis du concept Indopacifique. Aucun document officiel ne mentionne le terme, mais le pays accepte implicitement son utilisation dans les déclarations bilatérales ou multilatérales (Do Thanh & Do Thi, 2024). Il s’agit d’une posture nuancée et pragmatique qui permet au Vietnam de bénéficier des initiatives de coopération dans la région et en même temps de ne pas froisser la Chine qui reste toujours sceptique face à ce concept américain.

3. Le développement substantiel de la relation franco-vietnamienne de défense depuis 2018

La liste des événements marquants dans la relation franco-vietnamienne de défense (Tableau 1) montre une intensification des activités de coopération en matière de défense depuis 2018, un jalon qui coïncide avec le début d’une nouvelle configuration stratégique en Indopacifique ainsi que la première Stratégie Indopacifique française. Dans cette relation de défense, les domaines de coopération traditionnels tels que la médecine militaire ou des opérations de maintien de la paix se poursuivent. En même temps, l’industrie de défense, un domaine plutôt sensible pour le Vietnam auparavant, se développe dans le cadre d’une entente entre les deux pays.

En 2018, à l’occasion du 45ème anniversaire de l’établissement de la relation diplomatique, les visites bilatérales successives ont marqué une nouvelle étape dans la relation bilatérale. Lors de la visite du Secrétaire général du PCV en France, les deux parties prononcent leur accord sur plusieurs questions internationales dont le respect du droit international de la mer, la protection de la libre navigation et de survol dans toutes les mers. Elles ont convenu d’approfondir leur coopération de défense en maintenant et en amplifiant les mécanismes existants. En outre, les deux dirigeants ont affirmé le souhait des deux pays d’intensifier leur coopération dans le domaine de l’équipement de défense « sur la base des besoins exprimés et des capacités à y répondre de chaque partie » (Élysée, 2018). À la visite du ministre vietnamien de la défense en France la même année, la signature de la Vision commune pour la coopération franco-vietnamienne dans le domaine de la défense de 2018 à 2028 a été identifiée comme une nouvelle étape pour rendre la relation militaire franco-vietnamienne réelle et profonde (Bao Chinh phu, 2018).

Pendant la pandémie du Covid-19, malgré le contexte sanitaire défavorable, les deux ministères chargés de la défense entretiennent un contact régulier (Ministère des Armées, 2021). La période post-Covid a témoigné d’une intensification des visites ainsi que des dialogues bilatéraux et multilatéraux où les deux renforcent leur relation de défense. L’année la plus remarquable sera l’année 2024. Lors de la visite du Secrétaire général du PCV, Président du Vietnam To Lam en France, les deux pays ont signé le Partenariat Stratégique Global, le plus haut niveau du grade diplomatique que le Vietnam accorde à ses partenaires. La France, le premier pays européen, est devenue le 8ème partenaire stratégique global du Vietnam, devenant le premier pays européen à obtenir ce rang. L’une des premières priorités réside dans le renforcement de la coopération de défense, alors que chaque pays cherche à consolider son autonomie dans un contexte mondial marqué par la rivalité stratégique accrue entre les deux superpuissances (Élysée, 2024). Les deux pays partagent leur attachement au multilatéralisme, au respect du droit international ainsi qu’au maintien de la paix, de la sécurité et de la stabilité en mer de Chine méridionale et en Indopacifique en général. Par ailleurs, en 2024, pour la première fois, le ministre français des Armées est invité par le Vietnam aux cérémonies de commémoration de la bataille de Dien Bien Phu. Il s’agit d’un signe remarquable de la réconciliation et de la volonté commune de garder la mémoire historique pour en faire une leçon chère du prix de la paix (VTV, 2024). La promotion de la coopération mémorielle est désormais ajoutée à la liste des activités de coopération bilatérale de défense. Il faut également mentionner la participation mutuelle aux expositions d’armements organisées respectivement par les deux ministères en 2022 et en 2024. Le Vietnam commence à organiser des expositions internationales d’armement depuis 2022 pour montrer ses capacités militaires et sa volonté de moderniser son industrie de défense.

Vu les visions stratégiques de la France et du Vietnam dans le nouveau contexte Indopacifique, plusieurs intérêts communs des deux pays peuvent être soulignés. En effet, le Vietnam considère la France comme un partenaire de longue date, une grande puissance européenne responsable et profondément impliquée dans la région Indopacifique. La relation bilatérale en matière de défense est marquée par l’absence de conflits directs, et par des intérêts communs tels que la paix et la prospérité dans la région, la sécurité maritime et le respect du droit international. Le Vietnam peut compter sur le soutien diplomatique de la France dans sa lutte pour la protection de sa souveraineté en mer de Chine méridionale, surtout que la France est l’un des rares pays à condamner fermement les actions de la Chine entrant en violation du droit international (i.e. discours annuels des ministres français des Armées au dialogue de Shangri-La), et qu’elle possède la capacité de projeter sa puissance dans la région Indopacifique pour défendre les principes et valeurs communes.

La France a de son côté bâti une relation de défense avec le Vietnam qui s’inscrit dans le temps et qui se répand dans plusieurs domaines autour d’une synergie de points de vue sur la situation en Indopacifique, sur la promotion du multilatéralisme et du droit international (Ministère des Armées, 2019a, p. 20). Dans ses documents sur l’Indopacifique depuis 2018, la France mentionne quelques partenaires stratégiques tels que l’Inde, le Japon et l’Australie[5] comme les plus importants, mais aussi l’Indonésie, la Malaisie, Singapour, la Nouvelle-Zélande, et le Vietnam. Parmi ces partenaires stratégiques du sud-est asiatique, le Vietnam est souvent nommé avec Singapour, l’Indonésie et la Malaisie qui occupent respectivement la 8ème, la 11ème et la 14ème place dans la liste des 20 clients d’armement les plus importants de la France pendant la période 2011-2020 (Ministère des Armées, 2022), même si les achats vietnamiens d’armes françaises restent encore très modestes. Cette classification montre le rôle spécial du Vietnam dans la stratégie française en Indopacifique.

Conclusion 

La relation de défense entre la France et le Vietnam a été établie dès 1991. Il s’agit d’une relation spéciale tissée entre l’ancien colonisateur et l’ancienne colonie. Les deux anciens ennemis de la guerre d’Indochine sont désormais devenus deux partenaires fiables. Depuis 1991 et jusqu’en 2018, plusieurs activités ont été enregistrées dans le cadre de la coopération militaire entre les deux parties. Des visites officielles des chefs d’État ainsi que des chefs de la Défense des deux pays n’ont cessé d’exprimer leur volonté et leur souhait de renforcer leur relation de défense dont, selon les deux parties, les résultats n’étaient pas encore satisfaisants. Cette relation se développait avec un rythme régulier bien qu’elle n’ait constitué une priorité ni pour l’un ni pour l’autre.

Depuis 2018, un nouveau dynamisme stratégique est observé en Indopacifique. La France s’engage à promouvoir les intérêts français dans la région qui est désormais clé dans la croissance économique mondiale et dans la rivalité stratégique entre les superpuissances. Le Vietnam reste géographiquement au cœur de l’Indopacifique. La relation franco-vietnamienne de défense entretenue depuis 1991 avec un rythme relativement modeste a bénéficié d’un nouveau souffle dans ce contexte changeant. Elle devient maintenant profonde et substantielle. Elle s’inscrit dans les stratégies des deux pays qui cherchent à renforcer leur autonomie respective face à un contexte mondial instable et imprévisible dominé par les superpuissances.

Références bibliographiques

ASEAN (2019). ASEAN Outlook on the Indo-Pacific. asean.org

Bao Chinh phu (2018). Bước tiến mới trong hợp tác quốc phòng Việt—Pháp [Nouvel élan dans la coopération franco-vietnamienne de la défense]. https://baochinhphu.vn/buoc-tien-moi-trong-hop-tac-quoc-phong-viet-phap-102244964.htm, accédé le 27 février 2025

Bo Quoc phong (2019). Quoc phong Viet Nam [La défense du Vietnam]. Livre blanc du Vietnam

Bondaz, A. (2022). La France, une puissance d’initiatives en Indo-Pacifique. Fondation pour la Recherche Stratégique, 37. https://www.frstrategie.org/publications/notes/france-une-puissance-initiatives-indo-pacifique-2022, accédé le 28 février 2025

Denisov, I., Paramonov, O., Arapova, E., & Safranchuk, I. (2021). Russia, China, and the concept of Indo-Pacific. Journal of Eurasian Studies, 12(1), 72‑85. https://doi.org/10.1177/1879366521999899

Do Thanh, H., & Do Thi, T. H. (2024). Vietnam and the Indo-Pacific. Regards géopolitiques, 10(3), 6‑13.

Élysée (2018, 27 mars). Déclaration conjointe du Président de la République Emmanuel Macron et du Secrétaire général du Parti communiste de la République socialiste du Vietnam M. Nguyen Phu Trong. https://www.elysee.fr/emmanuel-macron/2018/03/27/declaration-conjointe-du-president-de-la-republique-emmanuel-macron-et-du-secretaire-general-du-parti-communiste-de-la-republique-socialiste-du-vietnam-m-nguyen-phu-trong, accédé le 25 février 2025

Élysée (2024, 7 octobre). Déclaration conjointe sur l’etablissement d’un partenariat stratégique global entre la France et le Vietnam. elysee.fr. https://www.elysee.fr/emmanuel-macron/2024/10/07/declaration-conjointe-sur-letablissement-dun-partenariat-strategique-global-entre-la-france-et-le-vietnam, accédé le 25 février 2025

Ministère de l’Europe et des Affaires étrangères (2018). Livre Blanc : Stratégie Française En Asie-Océanie à l’horizon 2030. Vers Un Espace Asiatique Indopacifique Inclusif.

Ministère de l’Europe et des Affaires étrangères. (2022). La stratégie de la France dans l’Indopacifique.

Ministère des Armées (2014). Rapport au Parlement 2014 sur les exportations d’armement de la France. https://www.vie-publique.fr/rapport/34478-rapport-au-parlement-2014-sur-les-exportations-darmement-de-la-france, accédé le 26 février 2025

Ministère des Armées (2018). La France et La Sécurité En Indopacifique.

Ministère des Armées (2019a). La stratégie de défense française en Indopacifique.

Ministère des Armées (2019b, juin 4). Rapport au Parlement 2019 sur les exportations d’armement de la France | vie-publique.fr. https://www.vie-publique.fr/rapport/126860-rapport-au-parlement-2019-sur-les-exportations-darmement-de-la-france, accédé le 26 février 2025

Ministère des Armées (2021, septembre 7). Trentième anniversaire des relations bilatérales de défense franco-vietnamiennes. https://www.defense.gouv.fr/dgris/actualites/trentieme-anniversaire-relations-bilaterales-defense-franco-vietnamiennes, accédé le 27 février 2025

Ministère des Armées (2022, mars 23). Rapport au Parlement 2021 sur les exportations d’armement de la France. https://www.defense.gouv.fr/rapport-au-parlement-2021-exportations-darmement-france, accédé le 25 février 2025

Ministère des Armées (2024, septembre 5). Rapport au Parlement 2024 sur les exportations d’armement de la France. https://www.defense.gouv.fr/rapport-au-parlement-2024-exportations-darmement-france, accédé le 25 février 2025

République française (2022). Revue nationale stratégique 2022.

SIPRI (2024). SIPRI Arms Transfers Database [Jeu de données]. Stockholm International Peace Research Institute.

Thayer, C. A. (1994). Vietnam : Coping with China. Southeast Asian Affairs, 351‑367.

Voice of Vietnam (2016). Đối thoại chính sách quốc phòng Việt—Pháp lần thứ nhất [Premier dialogue sur la politique de défense Vietnam-France]. https://vov.vn/quan-su-quoc-phong/viet-nam/doi-thoai-chinh-sach-quoc-phong-viet-phap-lan-thu-nhat-568234.vov, accédé le 25 février 2025

VTV (2024, mai 7). Bộ trưởng Bộ Quân đội Pháp : Đây là dịp đặc biệt để nhìn lại lịch sử của hai nước [Ministre français des Armées : C’est une occasion privilégiée pour revenir sur l’histoire des deux pays]. BAO DIEN TU VTV. https://vtv.vn/chinh-tri/bo-truong-bo-quan-doi-phap-day-la-dip-dac-biet-de-nhin-lai-lich-su-cua-hai-nuoc-20240507113530008.htm, accédé le 26 février 2025

Wezeman, P., Kuimova, A., & Wezeman, S. (2021). SIPRI Trends in International Arms Transfers, 2020.


[1] Biển Đông en Vietnamien désigne la mer de Chine méridionale.

[2] La politique américaine pour le pivot vers l’Asie présentée officiellement par l’administration Obama en 2011.

[3] Organisé et administré par le commandement indopacifique de la marine américaine, le RIMPAC est le plus grand exercice international de guerre maritime au monde et se déroule tous les deux ans dans le Pacifique.

[4] Ne pas participer à des alliances militaires, ne pas s’allier avec un pays pour en affronter un autre, ne pas recourir à la force ni menacer d’utiliser la force dans les relations internationales, ne pas permettre l’installation de bases militaires étrangères sur son territoire pour attaquer un autre pays.

[5] L’Australie est enlevée de la liste des partenaires stratégiques en Indopacifique de la France suite à la rupture du programme bilatéral des futurs sous-marins en 2021. Voir : Ministère de l’Europe et des Affaires étrangères (2022). La stratégie de la France dans l’Indopacifique, p.42

Vietnam and the Indo-Pacific

Regards géopolitiques 10(3) (2024)

Do Thanh Hai & Do Thi Thu Hien

Dr. Do Thanh Hai, Deputy Director General and Senior Fellow, East Sea Institute, Diplomatic Academy of Vietnam, haidt@dav.edu.vn

Ms. Do Thi Thu Hien, Research Fellow, East Sea Institute, Diplomatic Academy of Vietnam, hiendothithu-vbd@dav.edu.vn

Abstract
After the United States (US)’ adoption of the concept “Indo-Pacific” into its officialdom, it has emerged as an important geopolitical framework that reshapes regional dynamics and great powers relations. Situated at the heart of this strategic landscape, Vietnam has been caught between a rock and a hard place. Its engagements with the Indo-Pacific have demonstrated a versatile and adaptive act, reflecting its commitment to strategic independence and economic integration in navigating the uncertainty caused by increased US-China rivalry. Drawing from its key policy documents and behavior, the article argues that these two elements dictated Vietnam’s nuanced responses to the emergence of the Indo-Pacific frameworks. Vietnam tried to mitigate the geopolitical risk of being drawn to one side through ASEAN while taking advantage of economic connectivity initiatives to advance its interests. 

Keywords : Indo-Pacific ; Vietnam ; policy ; China ; rivalry  ; ASEAN ; Japan ; United States.

Résumé
Après l’adoption par les États-Unis du concept d’« Indo-Pacifique », celui-ci est devenu un cadre géopolitique important qui remodèle la dynamique régionale et les relations entre les grandes puissances. Situé au cœur de ce paysage stratégique, le Viêt Nam a été pris entre le marteau et l’enclume. Ses engagements dans la région indo-pacifique ont fait preuve de polyvalence et d’adaptation, reflétant son engagement en faveur de l’indépendance stratégique et de l’intégration économique dans le contexte de l’incertitude causée par la rivalité accrue entre les États-Unis et la Chine. S’appuyant sur ses documents politiques clés et son comportement, l’article affirme que ces deux éléments ont dicté les réponses nuancées du Vietnam à l’émergence des cadres indo-pacifiques. Le Vietnam a tenté d’atténuer le risque géopolitique d’être attiré d’un côté par l’ASEAN tout en profitant des initiatives de connectivité économique pour promouvoir ses intérêts. 

Mots-clés : Indo-Pacifique ; Vietnam ; politique ; Chine ; rivalité ; ANASE/ASEAN ; Japon ; États-Unis.

Introduction

The concept of Indo-Pacific was first introduced into officialdom in 2007 by then Japanese Prime Minister Shinzo Abe in his speech to the Indian Parliament, stressing the confluence of the two seas. Despite the initial unwelcome start, it reemerged and became a meme across the world. In 2013, both Japan and Australia adopted the term formally. Japan articulated the “Free and Open Indo-Pacific” strategy and Australia replaced the earlier “Asia-Pacific” with the Indo-Pacific framing in its 2013 Defense White Paper. When the US adopted the terms, it became a dominating trend with its allies. South Korea, Germany, France, the UK, Canada, and India followed suit. This marked a fundamental rethinking of regional geopolitics, emphasizing interconnectivity and shared challenges across two vast oceans and the greater role of India in response to the rise of China.

The emergence of the Indo-Pacific as a strategic framework and geopolitical arena presents both opportunities and challenges for Southeast Asia, including Vietnam. While it may enhance Vietnam’s position by attracting greater external commitment to the region and helping to counterbalance China’s rise, it also places Vietnam and Southeast Asia at the center of geopolitical tensions. So far, Vietnam’s response to the increasing prominence of the Indo-Pacific concept and various strategies has been nuanced and complex. Although the term “Indo-Pacific” has been used in many speeches and joint statements, Hanoi has not officially adopted it in its key policy papers. Also, Vietnams engagement in the Indo-Pacific is not uniform across sectors. While economic cooperation is robust and evident, political and security involvement remains cautious. Such a divergence challenges the understanding of Vietnam’s strategy as a single cohesive approach.

Efforts to decipher Vietnam’s approach to the Indo-Pacific mostly resort to the hedging strategy, which is defined as a dubious combination of resistance and cooperation against threatening power, and at the same time, to reduce strategic risks and reap economic benefits. It equates to keeping open multiple strategic options at times of uncertainty. In this vein, China is often regarded as the key factor behind Vietnam’s reluctance to formally embrace the concept of Indo-Pacific while fear of China’s expansions in the South China Sea also serves as a stimulus for Vietnam’s cooperation with other powers under the theme (Trinh and Ho 2024; Tung 2022; Wu and Velasco 2024). While it is currently the dominant framework, hedging has its own weaknesses. First, as it involves a mix of engagement, balancing, and avoidance; its boundaries are often unclear. Second, hedging emphasizes strategic ambiguity, which may oversimplify Vietnam’s approach. While Vietnam avoids overt alignment, its policies often reflect deliberate and calculated choices to advance specific national interests.

This paper aims to analyze Vietnam’s perspective on the Indo-Pacific as a concept and as a range of different visions and strategies, as well as its strategic response to the evolving geopolitical landscape. To this end, it will explore Vietnam’s fundamental interests and review how the term has been used and how the rise of the Indo-Pacific has been perceived from this viewpoint. Also, the paper will examine how Vietnam responded to the Indo-Pacific from the sectoral standpoint.

Hanoi’s core interests: Strategic Independence and Economic Integration

The end of the Cold War opened a new chapter for Vietnam’s foreign policy. Losing the Soviet Union as its principal ally and economic partner left Hanoi strategically exposed and economically vulnerable. Being among a few socialist countries that survived, Vietnam was concerned about both safeguarding its sovereignty and territorial integrity and preventing erosion in the power of the ruling communist party (Hai 2021, 166-169). Instead of shoring up its defense and further isolating itself from the potential dangers like the case of North Korea and Cuba, Vietnam moved to reset its relationship with its old foes, most notably China and the US, and aggressively proceeded to join regional and international organizations such as the Association of Southeast Asian Nations (ASEAN) in 1995, Asia-Europe Meeting (ASEM) in 1996, the Asia-Pacific Economic Cooperation Forum (APEC) in 1997 and later the World Trade Organization (WTO) in 2007.

Vietnam’s strategic thinking has been shaped by its long history of foreign invasions and struggles for independence. Having endured centuries of Chinese domination, French colonial rule, and intense conflict with the United States, the country developed a strong ethos of independence and self-reliance. These experiences instilled a deep-seated caution against foreign entanglements that might compromise sovereignty. At the same time, it had a valuable lesson learned that leaning on one side did not make it more secure. Hanoi’s military alliance with Moscow did not prompt the Soviet Union to act against China’s use of force on Vietnam-controlled islets in the Spratly in 1988. The US also abandoned its South Vietnamese ally in 1975. This laid an ideological ground for the introduction of the policy of strategic independence and self-reliance, which was codified in its first Defense White Paper in 1999 as the “Three-No Policy” which was no military alliance, no foreign military bases on Vietnamese territory and no aligning with one country against another (Zeberlein, 2024).

It is equally important to note that the “Three-No Policy” did not equate to political and strategic isolation. Vietnam is interested in expanding economic ties with the world to develop its economy, which was crippled by its centrally planned mechanism and economic embargoes imposed by the US-led Western bloc for a decade preceding the end of the Cold War. The severe socio-economic crisis in the mid-1980s prompted the communist elites in Hanoi not only to reconsider its economic model but also its foreign economic policy. Since 1986, Hanoi decided to start market-based reforms and open its economy to foreign trade and investment while ensuring that the country retained control over its political and social systems. The end of the Cold War provided a favorable ground for Vietnam to pursue a policy of independence, self-reliance, multilateralization, and diversification based on national interests, not ideological attachments.

Under these circumstances, the strategic independence posture allowed Vietnam to engage with multiple great powers economically while avoiding being entangled in their strategic conflicts (Thuy, 2016; Chapman, 2017). Instead of seeking an alliance with one great power to counterweigh another, Vietnam attempts to manage its relations with major powers “within a much larger regional network of interlocking economic and political interests”, of which “if any one country wanting to violate its sovereignty would be violating interests of other countries as well” (Abuza 1996, 411). Under the “friend to all” foreign policy, it moves beyond the ideological divide and joins the world and works to create amicable, and productive relations with all major powers and neighboring countries, reducing confrontations and prompting economic cooperation. It has also embarked on the policy of international integration, plugging its economy into the global market and actively involved in regional and international organizations not only to develop its own economy but also to create complex interdependence.

Vietnam’s caution against the term “Indo-Pacific”

President Trump’s choice of Vietnam as a venue to announce his Indo-Pacific vision implied the country’s important position in the new security landscape. Theoretically speaking, the US-led Indo-Pacific construct would benefit Vietnam and Southeast Asia in multiple ways. Firstly, it signaled the commitments of external powers such as the US, European Union powers, and India to the region, which enhanced its strategic and economic options. Secondly, the assertion and operationalization of a range of Indo-Pacific strategies would bring more resources to the region and help redress the imbalance of power tipped by China’s rapid increase in military and economic power. Third, the alignment of a range of powers into the Indo-Pacific continuum would place a constraint on China’s behavior in the South China Sea, where Hanoi has a host of sovereignty and maritime disputes with Beijing.

It is fair to assess that Vietnam’s interests mostly aligned with the principal values enshrined in the Indo-Pacific initiatives and strategies by the US and its allies, such as peaceful solutions to disputes, respect for sovereignty and territorial integrity, freedom of navigation and overflight, free and open trade. The prevalent support for the rules-based order, particularly the United Nations Convention on the Law of the Sea (UNCLOS) would serve as an opposition to China’s unlawful maritime claims and assertive actions and improve the security of critical maritime routes. At the Asia Future Conference in Tokyo in 2019, Vietnam’s Deputy Prime Minister Pham Binh Minh praised the importance of a rules-based regional order in fostering fairness and mutual benefit. He emphasized that a sustainable and effective international order must uphold principles of fairness and equality, remain open and balanced among various ideologies, and ultimately serve the interests of all peoples and nations (Minh 2019).

However, Vietnam’s response to the Indo-Pacific was not straightforward, but quite nuanced. While not openly supporting any Indo-Pacific visions and strategies, Vietnam did not oppose them either. When asked about Vietnam’s position on the US’ Free and Open Indo-Pacific in August 2018, Vietnam Ministry of Foreign Affairs (MOFA)’s spokesperson Le Thi Thu Hang did not mention the Free and Open Indo-Pacific strategy (FOIP) and said, “Vietnam welcomes initiatives and efforts to connect the region, which contributes to this goal (connecting the region)” (Tung 2022, 894). As Trinh and Ho opined, Vietnam took a cautious stance, not to show overt alignment with FOIP. However, the same position was reiterated on China’s Belt and Road Initiative. When asked about Vietnam’s participation in the 8th Belt and Road Summit in 2023, Vietnam MOFA’s spokesperson Pham Thu Hang asserted, “Vietnam welcomes initiatives to foster regional connectivity based on the principles of equal and mutually beneficial cooperation, respect for each other, and compliance with international law and the UN Charter, contributing to development and prosperity of all nations” (Bao Chinh Phu, 2023).

Hanoi has not officially adopted the “Indo-Pacific” as a new geographical framework for its foreign policy, let alone making its own Indo-Pacific policy. Southeast Asia and Asia-Pacific have remained the dominating policy framings in the CPV’s key documents in the 12th and 13th Party Congresses in 2016 and 2021 respectively, in which the Indo-Pacific was almost absent. In the most recent White Defense Paper published in 2019, Asia-Pacific was mentioned four times while the Indo-Pacific was referred to only once. Yet, in this document, the Indo-Pacific was used mainly as a place where security and defense mechanisms were situated, not a geopolitical ideal. In 2018, addressing the Council on World Affairs in New Delhi, Vietnam’s then-President Tran Dai Quang stated, “The ever-closer economic, political and culture ties between the Asia-Pacific and the Indian Ocean will create a new driver for growth and help transform the Asian Century into the Indo-Asian-Pacific Century” (Thuong and Oanh 2021: 134). The reference to the term “Indo-Asian-Pacific Century”, clearly reflected reluctance in Hanoi to adopt the term “Indo-Pacific” as a whole.

Vietnam’s hesitancy to endorse the Indo-Pacific concept in its foreign policy is aligned with its desire for strategic independence. The term Indo-Pacific is often viewed as a new geopolitical construct, an overarching cover for a range of the US, its allies, and India to align their policies to compete with China (Hai, 2020; Binh & Quang, 2020). While facing a more powerful China in the disputes in the South China Sea, Vietnam has no interest in joining the US and other powers’ attempts to encircle China, compromising its strategic independence. Vietnam might consider that China’s challenge in the South China Sea has not mounted an imminent military threat that would prompt the country to change its strategic autonomy (Hai 2021). While recognizing the role of the US and other powers in regional stability, Hanoi does not want to send “wrong signals” to Beijing that it is picking sides (Tung 2022, 897-98). The above-mentioned reference to the “Indo-Asian-Pacific Century” meant a desire for an “inclusive approach”, which does not exclude any country.

However, it does not mean Hanoi is terrified by Beijing. This approach applies to all initiatives that hold geopolitical connotations. In the same vein, Hanoi has been also ambiguous about China’s Belt and Road Initiative. It did not lend support to any regional plans that forced the region to take sides. The legacy of past conflicts, particularly with China and the US, informs Vietnam’s cautious approach to engaging with its northern neighbor while simultaneously seeking economic benefits from initiatives like the Belt and Road Initiative (BRI) (Gezgin, 2020; Liu, 2024). This duality reflects Vietnam’s desire to maintain its sovereignty while benefiting from economic opportunities presented by any great powers. However, Vietnam remains vigilant about the potential security implications of such engagements, emphasizing the need for a balanced approach that prioritizes national interests (Raghupathy, 2024).

 Although Hanoi has never formally and fully adopted the term “Indo-Pacific”, it did not deny that some canons of the Free and Open Indo-Pacific advocated by the US and its allies are in line with its interests. Therefore, Vietnamese leaders referred to the concept quite often and accepted its use in a range of joint statements with those of other countries, especially with regard to safeguarding peace, stability, rules-based order, and sustainable development in the region. For example, in October 2020, at the third Indo-Pacific Business Forum, former Deputy Prime Minister and Foreign Minister Pham Binh Minh affirmed that Vietnam supports “an Indo-Pacific region of peace, development, and prosperity grounded in close cooperation, integration, and connectivity.” At the 6th Indian Ocean Conference held on May 2023, Deputy Foreign Minister Do Hung Viet mentioned “promoting close cooperation among countries in the Indo-Pacific region to build a sustainable development community” as one of three main messages toward a peaceful, prosperous, and sustainable future for the region.” Instead of expressing support for specific Indo-Pacific initiatives or the approach, Vietnamese officials mostly stated their aspirations for the region. Though referring to the Indo-Pacific, these statements did not amount to a new policy framework.

Neutralizing the Indo-Pacific geopolitical impacts through ASEAN

One of Vietnam’s fundamental responses to the emergence of the Indo-Pacific was reflected in its negotiation and endorsement of the ASEAN Outlook for the Indo-Pacific (AOIP) in 2019. While Indonesia played a leadership role in engineering the outlook, Vietnam also played an important part in shaping it. In this document outlook, the Indo-Pacific is viewed as both “a closely integrated and interconnected region” and a combination of “Asia-Pacific and Indian Ocean regions” as separate geographical entities. The key tenet of AOIP is to emphasize the Indo-Pacific as “a region of dialogue and cooperation”, instead of rivalry (ASEAN 2019). Like other Southeast Asian states, Vietnam was anxious that increased US-China rivalry would destabilize the region and force it to take sides.

Despite the name, the AOIP did not mount to a new idea or new mechanism. The entire document is about ASEAN and the re-statement of its norms and principles, the ASEAN-led mechanisms, and proposed potential areas. Rather than creating new regional architecture, ASEAN proposed to use its derivative mechanisms such as the East Asia Summit, ASEAN Plus One, ASEAN Regional Forum, and ADMM-Plus to advance the norms and carry out relevant projects and activities. In other words, the AOIP is practically an attempt to strengthen ASEAN’s self-claimed centrality in the increasingly competitive environment in the Asia-Pacific and Indian Ocean regions.

While setting aside the possibility of alignment with any other specific visions or initiatives, AOIP proposed areas for cooperation with external powers, including maritime, connectivity, UN Sustainable Development Goals, and Economic and other Areas of Cooperation. A case in point is that when ASEAN negotiated with India on how to link the AOIP with India’s Indian and Pacific Oceans Initiatives (IPOI), ASEAN insisted on the title ASEAN-India Joint Statement on Cooperation on ASEAN Outlook of the Indo-Pacific for Peace, Stability, and Prosperity in the region signed on 18 October 2021. The reading of such a statement shows it is not about the recognition of India’s IPOI, but it is about India’s support for AOIP. The same is applied to the ASEAN-US Leader Statement on Cooperation on ASEAN Outlook on the Indo-Pacific of 7 September 2023.

In this vein, Vietnam’s interests converged with those of other Southeast Asian states. Vietnamese scholars voiced concerns about regional polarization through formation of the naturally exclusive groupings through the Belt and Road Initiative and a range of Indo-Pacific constructs (Tung and Mai 2019). Vietnam lobbied other powers to lend their support to the AOIP. For example, in joint statements on upgrading Vietnam’s bilateral relationship with Japan, the US, and Australia, Vietnam expressed appreciation for these countries for supporting the AOIP and for ASEAN centrality. It is argued that Vietnam’s active involvement in ASEAN initiatives allows it to project its influence while fostering a collective response to the challenges posed by great power competition in the region (Yoshimatsu, 2022). This multilateral approach is essential for Vietnam, as it seeks to balance its relations with both the United States and China, leveraging ASEAN’s centrality to mitigate the risks associated with great power rivalry (Manh, 2022). In this vein, the AOIP emphasizes the importance of maintaining regional stability and promoting a rules-based order, which aligns with Vietnam’s interests in safeguarding its sovereignty and territorial integrity (Mishra, 2021; Darwis, 2020).

Focusing on economic integration and connectivity

While being cautious about the strategic aspects of the Indo-Pacific construct, Hanoi was more receptive and open to economic cooperation under its cover. The most important case in point is Vietnam’s active participation in the negotiation of the Indo-Pacific Economic Framework for Prosperity (IPEF) launched by US President Joe Biden in May 2023. The initiative involves 14 founding members in the Indo-Pacific region, including 7 ASEAN members and excluding China. The framework is built upon four pillars, including supply chains, clean economy, tax and corruption, and fair trade, of all which Vietnam is involved. By June 2024, IPEF negotiation concluded four agreements on supply chain, clean economy, fair economy and the creation of an IPEF Council and Joint Commission. However, the participating countries have not managed to conclude an agreement on trade.

For some time, Vietnam complained the US’ first Strategic Framework for the Indo-Pacific in February 2018 was military and security-centric. Hanoi encouraged Washington to engage more deeply on the economic front. Washington’s withdrawal from the Trans-Pacific Partnership was a disappointment to Hanoi. Consequentially, Vietnam was more receptive to the Biden administration’s Indo-Pacific Strategy in February 2022 of which the economic pillar was strengthened. According to Former Deputy Minister of Foreign Affairs Pham Quang Vinh, the US’ new Indo-Pacific strategic document represented a “new opportunity to expand and diversify markets and supply chains, especially to take advantage of high-quality cooperation and production chain on digital economy, high-tech, and green transition” (Lan Huong, 2022).

Vietnam saw IPEF as a vehicle to strengthen its trade, investment, and connectivity with key partners across the region. As a result, Vietnam aligns itself with the framework’s overarching goals of fostering sustainable economic growth, ensuring resilient supply chains, and promoting innovation in areas like digital trade and renewable energy. Addressing a meeting of IPEF partner nations as part of the APEC Economic Leaders’ Week in the US in November 2023, Vietnam State President Vo Van Thuong emphasized on the need for new investments in building infrastructure, transitioning to clean energy and high-tech industrial production to effectively implement the IPEF (Vietnam News, 2023). It should be noted that Vietnam decided to join IPEF much to China’s displeasure. China has expressed concerns that the IPEF could lead to economic exclusion and fragmentation in the region. Chinese officials argue that the framework promotes a “decoupling” from China, which could disrupt regional trade and economic integration (Ng 2023). 

It should be noted that Vietnam’s participation in IPEF is consistent with its long-standing policy of international integration. Since the end of the Cold War, the political elites in Hanoi increasingly believe that to avoid lagging economically behind, Vietnam needs to integrate into the world’s capitalist economic system. As a result, Vietnam moved to negotiate its admission to the ASEAN Free Trade Area, Asia-Pacific Economic Cooperation Forum, World Trade Organization, and a range of free trade agreements with major economies. Unlike its vigilance in the strategic and military domain, Vietnam has no reservations about making it plugged into all major economies or economic blocs. Therefore, it stood among a few countries which was part of negotiations on the US-led Trans-Pacific Partnership and China-led Regional Economic Cooperation Partnership. By April 2024, Vietnam had signed 16 free trade agreements and was negotiating two more. The Vietnamese officials believed that economic integration is not only an indispensable pathway to development but also helps foster peaceful and amicable relations among nations through interdependence.

Vietnam adopted the same approach to other partners’ Indo-Pacific strategies, giving emphasis on economic cooperation and connectivity. During the meeting between Japanese Prime Minister Kishida and Vietnam State President Vo Van Thuong in December 2023, Vietnam and Japan agreed to elevate its relationship to the “Comprehensive Strategic Partnership”. In the exchange, it is stated, “In the economic field, Prime Minister Kishida expressed his desire to further strengthen cooperation with Viet Nam, an important supply chain hub and one of the most promising investment destinations, to realize a “Free and Open Indo-Pacific Partnership” and to promote initiatives that will lead to growth and vitality of the entire region. In response, President Thuong supported Prime Minister Kishida’s statement, and the two sides confirmed their further collaboration on major official development assistance (ODA)  and investment projects” (Ministry of Foreign Affairs of Japan, 2023).

The European Union (EU) has also recognized the importance of the Indo-Pacific region and is actively seeking to establish a stronger presence there. The EU’s strategy emphasizes comprehensive partnerships with regional countries, including Vietnam, focusing on upholding a rules-based international order, fostering economic cooperation, and facilitating sustainable development (European External Action Service, 2021). EU is interested in cooperation in enhancing Vietnam’s maritime security and cybersecurity capabilities amid regional tensions (Guarascio and Vu, 2024). While the EU is interested in labeling Vietnam as an important partner of its Indo-Pacific strategy, Vietnam is keen on pushing for the EU’s approval of the EU-Vietnam Investment Protection Agreement and EU’s support in implementing Just Energy Transition Partnership (JETP) (Ha Van, 2024). Addressing the 3rd Indo-Pacific Ministerial Forum hosted by the European Union in February 2024, Foreign Minister Bui Thanh Son reaffirmed Vietnam’s commitment to combat climate change and foster green transition and reiterated the importance of Vietnam as one of the first three countries to establish JETP after COP26.

Another case in point shows Hanoi’s special interest in fostering economic cooperation under the Indo-Pacific framework was its Quad Plus discussions in coping with the coronavirus pandemic and the supply chain in March 2020. Since its inception, Vietnam has kept a watchful stance over the Quadrilateral Security Dialogue (Quad), which was a group of the US, Japan, Australia, and India. It probably had two reservations. First, China viewed Quad as simply a strategic instrument by a group of extra-regional powers attempting to contain it. Second, the rise of Quad was also seen to have detrimental effects on ASEAN centrality in the regional architecture. Vietnam’s participation in such a Quad plus format, together with South Korea and New Zealand, showed Hanoi’s keen interest in forging new economic partnerships and properly responding to the widespread Covid-19 pandemic. This stood a stark contrast with Vietnam’s lackluster response to the invitation to join Quad’s Indo-Pacific Maritime Domain Awareness. In the same vein, Vietnam was also hesitant to participate in the European Union’s initiative Critical Maritime Routes Indo-Pacific (Bich, 2023). Such different behavior showed how open Vietnam is regarding trade and economic cooperation and how cautious it is to the initiatives which are deemed security in nature.

Conclusion

The analysis of Vietnam’s responses and engagement with Indo-Pacific initiatives over time reveals a mixed pattern. Hanoi’s approach remains selective and tactful, varying based on specific contexts and sectors. Underlying its actions is a strategic choice rooted in Vietnam’s national interest in maintaining strategic autonomy, fostering a rules-based international order, safeguarding its sovereignty, and capitalizing on supply chain shifts to achieve more favorable positioning in the global economy. Vietnam’s response to the rise of Indo-Pacific illustrates its cautious approach to avoid entrapment in the Sino-US rivalry, opting instead for defending ASEAN centrality and its own strategic autonomy that allows it to engage with multiple powers without compromising its sovereignty. On the other hand, Vietnam is poised to confidently embrace Indo-Pacific economic cooperation, leveraging opportunities for greater economic cooperation and connectivity. To do so, Vietnam aimed to secure access to critical trade networks and investment opportunities, strengthening its resilience amid global supply chain shifts.

References

Abuza, Z. (1996). “International Relations Theory and Vietnam”, Contemporary Southeast Asia, 17, 406-419.

ASEAN (2019). ASEAN Outlook on the Indo-Pacific (AOIP). https://asean.org/wp-content/uploads/2021/01/ASEAN-Outlook-on-the-Indo-Pacific_FINAL_22062019.pdf

Bao Chinh Phu (2023). Viet Nam hoan nghenh sang kien thuc day ket noi va hop tac khu vục [Vietnam welcomes initiatives to foster regional connectivity and cooperation], 14 September. https://baochinhphu.vn/viet-nam-hoan-nghenh-sang-kien-thuc-day-ket-noi-va-hop-tac-khu-vuc-102230914173033562.htm

Bich, T. (2023). Vietnam’s Quest for Enhanced Maritime Domain Awareness”, ISEAS Perspective 96, 8 déc., https://www.iseas.edu.sg/articles-commentaries/iseas-perspective/2023-96-vietnams-quest-for-enhanced-maritime-domain-awareness-by-bich-tran/?utm_source=chatgpt.com

Binh, P. T. T and Quang, V. N. (2020). Chiến lược Ấn Độ Dương – Thái Bình Dương tự do và rộng mở” của Mỹ: Vai trò và cách thức triển khai [The US’ Free and Open Indo-Pacific Strategy: Roles and Means to Implement]. Tap Chi Cong San [Communist Review], 4 april, https://www.tapchicongsan.org.vn/web/guest/the-gioi-van-de-su-kien/-/2018/816028/%E2%80%9Cchien-luoc-an-do-duong—thai-binh-duong-tu-do-va-rong-mo%E2%80%9D-cua-my–vai-tro-va-cach-thuc-trien-khai.aspx

Chapman, N. (2017). Mechanisms of Vietnam’s multidirectional foreign policy. Journal of Current Southeast Asian Affairs, 36(2), 31-69.

Darwis, D. (2020). Asean and the contemporary geopolitics of the indo-pacific region: agenda for future research. Journal of Social and Political Sciences, 3(4).

European External Action Service (2021). EU Indo-Pacific Strategy. 6 nov., https://www.eeas.europa.eu/eu-indo-pacific-strategy-topic_en

Gezgin, U. (2020). Reception of Chinese Belt and Road Initiative in Vietnam: Between Security Concerns and Infrastructural Financing Needs. Asya Araştırmaları Uluslararası Sosyal Bilimler Dergisi 4(1), 115-124.

Guarascio, F. and Vu, K. (2024). EU’s Borrell offers Vietnam security support on South China Sea, Reuters, 30 juillet, https://www.reuters.com/world/asia-pacific/eu-wants-upgrade-ties-with-vietnam-foreign-policy-chief-borrell-says-2024-07-30/?utm_source=chatgpt.com

Ha Van (2024). “Chủ tịch Hội đồng châu Âu: Việt Nam là đối tác quan trọng trong Chiến lược Ấn Độ Dương-Thái Bình Dương” [European Council President: Vietnam is an important partner within the EU’s Indo-Pacific Strategy], Bao Chinh phu [The Government of Vietnam Portal], 10 oct., https://baochinhphu.vn/chu-tich-hoi-dong-chau-au-viet-nam-la-doi-tac-quan-trong-trong-chien-luoc-an-do-duong-thai-binh-duong-10224101021333915.htm

Hai, D. T. (2020). The Story of the Ocean, The Gioi & Viet Nam, No. 4, 5, 6.

Hai, D. T. (2021). Balance of Risks: Vietnam’s South China Sea Strategy. East Asian Policy 13(3), 37-56.

Hai, D. T. (2021). Vietnam and China: ideological bedfellows, strange dreamers. Journal of Contemporary East Asia Studies10(2), 162–182.

Thuong, N. L. T. & Oanh, N. T. (2021). Vietnam in the Indo-Pacific Region: Perception, Position and Perspectives. India quarterly, 77 (2), 129–142.

Lan Huong (2022). Việt Nam và ASEAN trong chiến lược Ấn Độ Dương – Thái Bình Dương của Mỹ [Vietnam and ASEAN in the US’ Indo-Pacific Strategy], Tuoi Tre, https://tuoitre.vn/viet-nam-va-asean-trong-chien-luoc-an-do-duong-thai-binh-duong-cua-my-20220218083303189.htm

Liu, Q. (2024). Comparison of Hedging Strategies between Vietnam and the Philippines amid the U.S.-China strategic competition. IJSSPA, 2(2), 31-42.

Manh, L. (2022). Vietnam’s perception and response to the emerging Indo-Pacific regional security architecture. Ilomata International Journal of Social Science, 3(1), 356-368.

Minh, P. B. (2019). Phát biểu tại Hội nghị Tương lại Châu Á [The speech of Vice Prime Minister Pham Binh Minh at the Conference on the Future of Asia], Bao Chinh Phu [The Government of Vietnam Portal], 31 mai, https://www.vietnamplus.vn/phat-bieu-cua-ptt-phambinh-minh-tai-hoi-nghi-tuong-lai-chau-a-post572189.vnp.  

Ministry of Foreign Affairs of Japan (2023), Japan-Vietnam Summit Meeting, 11/2023. https://www.mofa.go.jp/s_sa/sea1/vn/pageite_000001_00002.html

Mishra, R. (2021). Vietnam’s regional security perceptions and priorities: Role of India. India Quarterly 77(2), 200-218.

Ng, T. (2022). China says Washington’s ‘divisive’ Indo-Pacific strategy doomed to fail. South China Morning Post, 23 mai. https://www.scmp.com/news/china/diplomacy/article/3178764/china-says-washingtons-divisive-indo-pacific-strategy-doomed

Raghupathy, S. (2024). Vietnam-China and the Indo-Pacific. Electronic Journal of Social & Strategic Studies 4(3), 356-372.

Thuy D. T. (2017). Firm in Principles, flexible in Strategy and Tactics” Understanding the logic of Vietnam’s China policy. Asian Journal of Comparative Politics 2(1), 24-39.

Vietnam News (2023). Vietnam highlights three points to make Indo-Pacific Economic Framework an effective initiative. https://vietnamnews.vn/politics-laws/1636736/viet-nam-highlights-three-points-to-make-indo-pacific-economic-framework-an-effective-initiative.html

Yoshimatsu, H. (2022). ASEAN and great power Rivalry in Regionalism: from East Asia to the Indo-Pacific. Journal of Current Southeast Asian Affairs, 42(1), 25-44. https://doi.org/10.1177/18681034221139297.

Zeberlein, J. (2024). Vietnam and the Four Nos: How Chinese Actions in the South China Sea influence Vietnam’s Hedging Strategy. Naval War College Review, 77(1), 115-135.

Recension: Valérie Niquet et Marianne Péron-Doise (2024.) L’Indo-Pacifique, nouveau centre du monde. Paris, Tallandier.

RG, vol10, n3, 2024

Valérie Niquet et Marianne Péron-Doise (2024.) L’Indo-Pacifique, nouveau centre du monde. Paris, Tallandier, 254 p.

Le concept d’Indo-Pacifique est devenu, en une décennie, le lieu d’interaction majeur entre la Chine, les Etats-Unis, l’Inde, le Japon, la Corée, l’Australie ou encore la France. Cette zone concentrant 90 % du transport maritime mondial est le théâtre de tensions croissantes et de vulnérabilités économiques comme militaires, avec une pression croissante de la Chine populaire sur Taiwan.

Valérie Niquet est responsable du pôle Asie à la Fondation pour la Recherche Stratégique. Elle est l’auteure notamment de La Chine en cent questions ou encore de Taïwan face à la Chine. Marianne Péron-Doise est chercheuse à l’IRSEM. Elle dirige l’observatoire géopolitique de l’Indo-Pacifique à l’IRIS.  Les deux auteures soulignent, dans un contexte de foisonnement du concept d’Indo-Pacifique, que le passage du concept d’Asie-Pacifique à celui d’Indo-Pacifique reflète des évolutions géopolitiques, stratégiques et économiques récentes, depuis la fin de la guerre froide. Il reflète aussi la globalisation croissante des échanges, qui invalide de maintenir une coupure conceptuelle et opérationnelle entre l’océan Indien et le Pacifique, alors que les échanges impliquent les deux océans. Les États-Unis dominaient militairement comme économiquement, après la Seconde Guerre mondiale, l’espace de ce qui a été appelé l’Asie-Pacifique à partir de la fin des années 1980. Malgré leurs réseaux d’alliances bilatérales, ils ne sont plus les seuls acteurs significatifs dans une région qui inclut désormais le Pacifique et l’océan Indien, de l’Asie du Sud-Est aux côtes africaines : il est intéressant de relever que ce sont avec des outils d’ordre économique, les nouvelles routes de la soie, que la Chine s’est efforcée, avec succès souvent, de séduire nombre d’États de cette vaste région. Ce sont des routes commerciales majeures qui traversent cet espace, vitales pour l’Europe, mais aussi pour le Japon, la Chine, les économies émergentes d’Asie du Sud-Est, et qui soulignent un lien direct entre la sécurité économique des acteurs et la stabilité de l’espace Indo-Pacifique. Ce sont des enjeux de sécurité qui touchent l’ensemble de cet espace maritime, entre des risques traditionnels liés aux ambitions territoriales de certains États et d’autres,  qui vont de la piraterie à l’exploitation illégale des ressources et aux trafics qui pèsent sur l’ensemble de la zone.

La montée en puissance des capacités navales, la recherche de bases ou de ports d’attache, la constitution de groupements stratégiques comme la QUAD qui réunit les États-Unis, l’Australie, le Japon et l’Inde ou l’AUKUS autour de l’Australie, des États-Unis et du Royaume Uni ou, pour la Chine, la Route maritime de la soie à vocation économique qui s’étend des États insulaires du Pacifique aux côtes de l’Afrique de l’Est, structurent un espace maritime dont les enjeux ne peuvent être pris en compte que dans leur globalité.

En Asie, le Japon a été le premier, dès 2007 avec le premier ministre Shinzo Abe, puis à nouveau en 2016, à élaborer une réflexion sur un Indo-Pacifique libre et ouvert. Les États-Unis ont entériné cette réflexion, qui inclut le concept jamais très clairement précisé de « valeurs communes » mis en avant par leur plus proche allié dans la région. La France, puissance de l’Indo- Pacifique en raison de ses territoires d’outre-mer dans les océans Indien et Pacifique, a été la première en Europe, dès 2018, à proposer une réflexion, puis une stratégie Indo-Pacifique. Depuis, plus d’une dizaine de doctrines ont été publiées, démontrant un intérêt partagé pour la stabilité et la sécurité de la zone, mais avec des définitions très disparate de ladite zone et des objectifs variables.

Cette inflation de doctrines reflète des préoccupations stratégiques et géopolitiques proches, une même volonté de mettre l’accent sur la connectivité, la sécurité des voies de communication maritimes, des intérêts économiques majeurs pour tous dans une région qui continue de tirer la croissance mondiale. Ces doctrines ont par ailleurs toutes comme point d’orgue une volonté de limiter, si ce n’est de contraindre la montée en puissance de la République populaire de Chine et de ses stratégies d’influence dans la région. Cependant, tous les États ayant publié des stratégies indo-pacifiques ne partagent pas la même posture face à la RPC. Certains prônent une attitude plus opposante et exclusive, derrière les États-Unis, quand d’autres, et ils sont la majorité, souhaitent préserver une forme d’engagement, de maintien d’un dialogue avec la Chine, souci qui découle des relations de forte interdépendance économique que l’ensemble des pays de la région entretiennent avec la puissance chinoise.

Le principe de la liberté de navigation, le respect de la Convention sur le droit de la mer et du cadre juridique international sont au cœur des stratégies indo-pacifiques publiées. La région considérée étant constituée par la liaison entre deux océans, Indien et Pacifique, la connexion entre ces deux espaces maritimes où se concentrent les routes reliant l’Asie, l’Europe, l’Afrique et une partie du Moyen-Orient sont essentielles, de même que la liaison entre océan Indien et Méditerranée via le canal de Suez et le détroit de Bab el Mandeb, sous les projecteurs depuis le début des attaques des Houthis. Cette interdépendance géo-économique explique que la plupart des pays développés se sentent concernés par la protection des flux maritimes régionaux transportant les ressources énergétiques et les produits manufacturés dont dépend leur prospérité. L’absence de menaces et l’accès aux grandes voies commerciales maritimes comme le libre passage sans entraves des principaux détroits régionaux constituent des enjeux de sécurité primordiaux, tant pour les Européens que pour le Japon, les pays d’Asie du Sud-est et la Chine, qui en a conçu le fameux « dilemme de Malacca ». Le Pacifique occidental a connu un important épisode de piraterie touchant les détroits de Malacca et Singapour de 1990 à 2010. Ce risque est désormais considéré sous contrôle grâce à la coopération des États riverains et aux patrouilles militaires qu’ils ont mises sur pied, mais demeure très présent. Pour l’année 2023, 37 incidents de piraterie (contre 38 en 2022) et 9 prises d’otages ont été relevés par le Bureau maritime international. Depuis novembre 2023, les rebelles houthis au Yémen mènent des attaques avec des missiles et des drones sur le trafic commercial en mer Rouge, le perturbant sérieusement.

Toutefois, la menace la plus susceptible de porter gravement atteinte à la liberté de navigation est liée aux tensions régionales sur les frontières maritimes et aux prétentions de souveraineté de la Chine tant en mer de Chine du Sud, de l’Est que sur Taïwan. En mer de Chine du Sud, Pékin poldérise et arme des ilots et des récifs dans les Paracels et les Spratleys, pour en faire autant d’avant-postes militaires dans la région, avec notamment de nombreuses bases aéronavales. La Chine mobilise en outre ses nombreux bâtiments de guerre, garde-côtes et flottes de pêche (« milices de la mer », AMTI 2024) pour neutraliser les mouvements des autres parties aux litiges dans les nombreux espaces revendiqués, et chercher à imposer ce qu’elle estime être sa souveraineté pleine et entière sur cet espace maritime. Pékin use également de cette stratégie hybride à l’endroit du Japon, combinant incursions systématiques et répétées de l’ensemble de sa flotte autour des îlots Senkaku en mer de Chine de l’Est.

Le détroit de Taïwan, qui constitue une route commerciale majeure, subit cette même stratégie de militarisation et d’atteinte au statu quo stratégique avec la multiplication des exercices navals et aériens des forces de l’Armée populaire de libération chinoise à proximité des côtes de Taiwan, et des manœuvres visant à intimider les bâtiments militaires étrangers en invoquant, comme en mer de Chine du Sud, l’argument, erroné, que ces eaux sont des eaux intérieures chinoises relevant de sa seule souveraineté. Ce qui, à terme, peut perturber la liberté de navigation ou du moins inciter les compagnies maritimes à éviter le détroit pour la sécurité de leurs équipages et de leurs cargaisons.

Cet ouvrage, clair et très accessible, permettra au grand public et aux étudiants de disposer d’un portrait synthétique des enjeux contemporains qui structurent les relations entre protagonistes dans la sphère maritime des océans Indien et Pacifique, et permet de mieux comprendre les raisons de l’avènement de ce nouveau concept.

Frédéric Lasserre
Directeur du CQEG

Référence
AMTI, Asia Maritime Transparency Initiative (2024). Wherever they may roam : China’s militia in 2023. 28 février, https://amti.csis.org/wherever-they-may-roam-chinas-militia-in-2023/

Les changements climatiques comme facteurs de risques en zone indopacifique

Julie Prigent et Frédéric Lasserre

Regards géopolitiques 10(2)

Mots-clés : Changements climatiques, Indopacifique, Risques climatiques, Adaptation, Sécurité humaine, Coopération internationale.

Résumé : La région indopacifique est fortement exposée aux impacts des changements climatiques, dont la complexité est exacerbée par sa diversité géographique et socio-économique. Cette étude vise à synthétiser une partie des impacts régionaux des changements climatiques, mettre en évidence certains facteurs de vulnérabilité des populations et des écosystèmes, et explorer les réponses politiques nécessaires.

En mettant en avant les risques climatiques présents et futurs de la région, l’article permet aussi de développer une vue d’ensemble sur les domaines influencés directement puis indirectement par ces phénomènes. Des impacts sur les ressources hydriques et alimentaires jusqu’aux secteurs de la sécurité humaine – comme la santé et les déplacements de population – peu de risques climatiques peuvent être correctement adressés séparément dans des systèmes humains de plus en plus interconnectés.

Afin de prévenir et répondre aux défis posés par ces risques climatiques complexes, une approche multidisciplinaire est cruciale, combinant l’évaluation des données climatiques, des contextes socio-économiques et l’examen des politiques d’adaptation et d’atténuation à l’échelle nationale, régionale et internationale.

Toutefois, les réponses politiques aux changements climatiques présentent encore aujourd’hui des lacunes évidentes. Cet article vient mettre en avant le besoin d’une action climatique ambitieuse et urgente pour atténuer les impacts les plus graves. Les solutions doivent être holistiques, intégrant les besoins des populations vulnérables et préservant la biodiversité. La coopération multilatérale est essentielle pour une transition juste, équitable et efficace.

Keywords: Climate change, Indo-Pacific, Climate risks, Adaptation, Human security, international cooperation.

Abstract: The Indo-Pacific region is highly exposed to the impacts of climate change, the complexity of which is exacerbated by its geographical and socio-economic diversity. This study aims to synthesize some of the regional impacts of climate change, highlight some of the vulnerability factors of populations and ecosystems, and explore the necessary policy responses.

By highlighting the region’s present and future climate risks, the article also provides an overview of the areas directly and indirectly influenced by these phenomena. From impacts on water and food resources to sectors of human security – such as health and population displacement – few climate risks can be properly addressed as an isolated issue in increasingly interconnected human systems.

To prevent and respond to the challenges posed by these complex climate risks, a multidisciplinary approach is crucial, combining the assessment of climate data, socio-economic contexts and the examination of adaptation and mitigation policies at national, regional and international levels.

And yet, political responses to climate change continue to show clear shortcomings. This article highlights the need for ambitious and urgent climate action to mitigate the most serious impacts. Solutions must be holistic, integrating the needs of vulnerable populations and preserving biodiversity. Multilateral cooperation is essential for a fair, equitable and effective transition.

Introduction

            Un « carnage climatique jamais vu », c’est ainsi qu’Antonio Guterres a qualifié les inondations destructrices de l’automne 2022 au Pakistan (AFP, 2022). Celles-ci ont atteint une superficie égale à celle du Royaume-Uni, entraînant plus d’un millier de morts, et des pertes matérielles supérieures à trente milliards de dollars. Ceci n’est cependant pas un désastre exceptionnel, mais une des dernières manifestations de grande ampleur de plusieurs conséquences des changements climatiques cumulées.

Le réchauffement de la température moyenne de surface mondiale d’origine anthropique – ou réchauffement climatique anthropique mondial – engendre de multiples changements climatiques sur l’ensemble de la planète, des sécheresses et canicules aux précipitations torrentielles, en passant par le réchauffement et la hausse du niveau de l’océan.

Les impacts des changements climatiques peuvent aussi être abordés sous le prisme des risques climatiques. Ceux-ci sont très variés : directs, indirects, en cascade, cumulés, etc. S’ils ne sont pas prévenus et que les aléas associés se concrétisent, ces risques influent non seulement directement sur les systèmes naturels (risques notamment sur les écosystèmes, les ressources en eau et alimentaires), mais aussi indirectement sur les systèmes humains (domaines sanitaires, économiques, sociaux, financiers, politiques, entre autres). Les risques climatiques peuvent aussi découler d’actions humaines visant à prévenir ou répondre aux aléas climatiques (Magnan & Anisimov, 2023).

Nous allons ici nous concentrer sur les impacts sur la zone dite « Indopacifique ». Ils peuvent être étudiés à diverses échelles, celle de la région est choisie ici pour la perspective qu’elle offre non seulement sur la diversité des risques directs mais également sur les risques complexes. L’étendue de l’Indopacifique diffère selon les définitions, mais afin de cadrer nos propos, nous nous intéresserons ici surtout aux territoires insulaires de l’Océan Indien et du Pacifique, à l’Océanie, ainsi qu’à l’Asie du Sud, de l’Est et du Sud-Est.

Fig. 1. Carte de la zone dite « indopacifique.

Source : carte d’après Camroux et Jaffrelot (2021), modifiée pour cette étude

Cet article vise à donner un panorama synthétique de plusieurs types de risques climatiques, sans prétention d’exhaustivité. En zone indopacifique, géographiquement très hétérogène, les aléas climatiques sont multiples et diffèrent d’une sous-région à l’autre.

1.     Les changements climatiques et l’hétérogénéité de l’Indopacifique

1.1.          Caractériser les changements climatiques pour évaluer les risques

            Au cours de son sixième cycle d’évaluation, le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) donne une probabilité de plus de 50% d’atteindre ou de dépasser la cible des 1,5°C entre 2021 et 2040 (IPCC, 2023, p12). Cette cible de 1,5°C est essentielle par la différence d’impacts qu’elle engendre par rapport à un réchauffement plus poussé.

Les changements climatiques peuvent généralement être catégorisés en deux grandes catégories relatives à leur vitesse de réalisation et leur fréquence :

  • « Slow onset events» ou événements à évolution lente : augmentation du niveau de la mer, augmentation des températures moyenne de surface, acidification de l’océan, recul des glaciers, salinisation des terres, dégradations des terres et forêts, perte de biodiversité, désertification (UNFCCC, 2011).
  • « Climate extremes» qui regroupe les événements climatiques et météorologiques extrêmes : sécheresses, vagues de chaleur, ondes de tempêtes, cyclones tropicaux, inondations, précipitations intensifiées (IPCC, 2021).

Les slow onset events se déroulent au long cours et leur gravité est amplifiée pour chaque incrément de réchauffement climatique. Suivant les trajectoires d’émissions de gaz à effet de serre (GES), plus ou moins fortes selon l’implémentation des mesures d’atténuation, ces événements atteindront des niveaux plus ou moins dangereux.

Les climate extremes voient leur fréquence et leur intensité augmenter selon ces mêmes trajectoires d’émissions de GES. Plus la température moyenne de surface augmentera en l’absence de mesures ambitieuses d’atténuation des émissions de GES, plus certaines régions du monde devront faire face à ces événements climatiques extrêmes : des pluies torrentielles intensifiées et soudaines – comme au Pakistan (AFP, 2022), des sécheresses plus longues, etc.

La connaissance de ces aléas et impacts est pertinente pour évaluer les risques encourus par les systèmes naturels et humains, puisqu’un risque climatique est, selon le GIEC :

 « Appliqué au contexte climatique, les risques peuvent venir des impacts des changements climatiques mais aussi des réponses humaines aux changements climatiques. […] Les risques [climatiques] résultent d’interactions dynamiques entre les aléas climatiques, l’exposition et la vulnérabilité des systèmes humains ou écologiques affectés par les aléas. […] Ils peuvent chacun aussi changer dans le temps et l’espace à cause de changements socio-économiques et de décisions humaines. »
(Notre traduction ; IPCC, 2022)

Ce n’est donc qu’en examinant toutes les composantes possibles d’un risque climatique – aléa, exposition, vulnérabilité, et caractéristiques socio-économiques des systèmes humains concernés, entre autres – qu’il est possible d’en prendre l’entière mesure et d’y chercher des réponses en évitant tout effet secondaire négatif.

Cette évaluation des risques climatiques est d’autant plus difficile que ceux-ci sont rarement simples et isolés. L’apparition d’un aléa peut être cumulé avec d’autres facteurs – climatiques ou non –, traverser des territoires et frontières, se répercuter sur différents secteurs des systèmes humains interconnectés créant des effets en cascade.  Leur étude, si limitée à un territoire, à un aléa, à un secteur, ne peut donc se revendiquer exhaustive. Par exemple, en 2022, l’Inde avait annoncé augmenter ses exportations céréalières pour palier aux déficits créés par la guerre en Ukraine. Toutefois, l’arrivée de vagues de chaleurs néfastes pour les récoltes avait entrainé une rétractation complète de ces annonces, l’Inde allant jusqu’à interdire les exportations, ce qui avait d’autant plus participé à l’inflation mondiale sur les denrées agricoles (Jadhav et al., 2022). C’est donc ici un aléa climatique – une vague de chaleur – combinée à un aléa non climatique – la guerre en Ukraine – qui entraîne un risque sur la sécurité alimentaire mondiale. Outre les contextes socio-économiques, nous voyons donc ici l’importance de considérer des vecteurs de risques combinés, comme les conflits armés.

Les évolutions possibles des impacts des changements climatiques, de l’exposition et de la vulnérabilité dans le temps et l’espace sont également des facteurs d’incertitude qui doivent amener à une formulation itérative des réponses aux risques climatiques. Si nous prenons le risque d’élévation du niveau de la mer, les niveaux atteints et leur vitesse de réalisation, différents aussi selon les régions, dépendront in fine de l’atténuation menée sur les émissions de GES (IPCC, 2022).  Il ne peut donc pas y avoir de solution unique et impérissable – comme des digues qui conviendrait à répondre aux niveaux marins en 2025 mais plus en 2070 –, applicable pour toutes les échelles et tous les territoires. Les options d’adaptation aux changements climatiques doivent être adaptées et adaptatives.

1.2.          Des impacts et des vulnérabilités diverses selon les géographies

En zone indopacifique, les changements climatiques sont différents selon les sous-régions, entrainant des risques climatiques variés, et des besoins différenciés de réponses à ces risques. La vulnérabilité des systèmes naturels et humains est également très diverse dans la région.

Afin de pouvoir prendre en compte plusieurs scénarios de niveau de réchauffement climatique anthropique, de nombreux auteurs s’appuient actuellement sur les trajectoires représentatives de concentration  (RCP[1]) :  correspondant à divers niveaux d’émissions de GES, elles permettent de prévoir différents niveaux d’évolution des impacts des changements climatiques. Dans cette classification, RCP 2.6 est le scénario le plus optimiste (émissions de GES atteignant leur pic avant 2050 avant de décroître) et RCP 8.5 le plus pessimiste (croissance continue des émissions de GES sans changements).

Le dernier rapport du deuxième groupe de travail du GIEC inclut des chapitres qui déclinent les impacts, l’adaptation et la vulnérabilité aux changements climatiques au niveau régional. Toutefois, la communauté scientifique note encore des manques de connaissances scientifiques sur les futurs impacts des changements climatiques selon les différentes trajectoires RCP au niveau des sous régions (IPCC, 2022).

Pour traiter des risques climatiques, les états de la région Indopacifique sont répartis en catégories différentes selon les sources – classées selon leurs frontières géographiques ou par zones climatiques par exemple. Si nous nous referrons au GIEC, dont les définitions ont été agrées par les états eux-mêmes, la région inclut donc la zone Australasie[2], les petits états insulaires de l’Océan Indien (Central et Est) et du Pacifique (Ouest et Central), l’Asie du Sud-Est[3], une partie de l’Asie du Sud[4] et une partie de l’Asie de l’Est[5] (IPCC, 2022). Ce classement appuyé sur les frontières étatiques pourrait permettre d’étudier les contextes socio-économiques et politiques de chaque nation, qui viennent eux aussi déterminer la vulnérabilité des territoires et des populations face aux aléas climatiques. Chacune de ces sous-régions observe déjà des impacts et bouleversements climatiques, amenés à s’intensifier avec le temps et sans réelle atténuation des émissions de GES anthropiques.

L’Australasie voit déjà à présent une augmentation générale des températures de surface terrestres – 1,4°C entre 1910 et 2019 pour l’Australie, 1,1°C entre 1909 et 2019 pour la Nouvelle-Zélande – et marines, menant à des épisodes de vagues de chaleur plus fréquents et plus longs dans les deux milieux. Les différents biomes de la région risquent de voir leurs caractéristiques de température et d’hygrométrie bouleversées, amplifiant souvent les conditions actuelles vers des extrêmes. Par exemple, le Sud, l’Est de l’Australie et le Nord-Est de la Nouvelle-Zélande affichent des conditions météorologiques extrêmement propices aux incendies de grande ampleur plus fréquemment, plus longtemps, et plus intensément. De plus, de nombreux habitats terrestres et marins sont dégradés (milieux alpins, coraux). Le système climatique de la région – très influencé par les courants et vents océaniques, par les phénomènes comme El Niño ou le dipôle de l’Océan Indien – rend difficile la prévision des réactions de l’ensemble de ce système selon la trajectoire des émissions considérée (IPCC, 2022).

Les petits états insulaires du Pacifique – aussi nommés grands états océaniques, comme dans le discours de l’ancien président des Palaos (Scanlan, 2023) – sont déjà très influencés par l’environnement océanique et le phénomène d’El Niño, déterminant fortement les précipitations, les cyclones tropicaux et même l’évolution du niveau de la mer. La Banque Asiatique de Développement souligne que les petits états insulaires du Pacifique et les zones côtières asiatiques font déjà face à une augmentation de l’apparition et de la magnitude des tempêtes et ondes de tempêtes, d’inondations côtières et de l’intrusion d’eau salée dans les terres (Asian Development Bank, 2017). Cela a des incidences sur les écosystèmes, les moyens de subsistance des communautés locales, les infrastructures, et donc indirectement, des impacts sur les activités économiques et les conditions sociales. Dans les scénarios d’émissions les plus pessimistes, le GIEC estime probable que certaines petites îles – surtout les atolls et les îles de très basse altitude – soient rendues inhabitables par les impacts des changements climatiques comme les submersions fréquentes, et donc même avant toute submersion définitive (IPCC, 2022), ce qui amène un nouveau domaine de risque indirect : la perte du patrimoine culturel (Kim, 2011).

La partie asiatique de l’Indopacifique, très hétérogène elle aussi, voit toutefois une généralisation de l’augmentation des températures de surface, accompagnée de vagues de chaleur plus longues, fortes, et fréquentes. Sous un scénario RCP 4.5, les températures au thermomètre-globe mouillé devraient atteindre des niveaux critiques pour la santé des populations en Asie du Sud, tandis que sous un scénario RCP 8.5, cela concerne aussi l’Asie de l’Est (IPCC, 2022). Le GIEC note une baisse globale des niveaux des glaciers et des manteaux neigeux, excepté dans certains biomes de haute altitude où les précipitations augmentent. Les climats de l’Asie du Sud et du Sud-Est comportent déjà des phénomènes météorologiques saisonniers : deux moussons, des cyclones tropicaux dans le Golfe du Bengale, dans le Pacifique Nord et dans la Mer de Chine méridionale (IPCC, 1997). D’autres parties de la zone indopacifique observent une intensification des sécheresses, surtout dans les régions déjà semi-arides de l’Asie du Sud. La progression du réchauffement climatique devrait aggraver ces changements climatiques, mais aussi induire un doublement de la fréquence des phénomènes El Nino, une intensification des moussons et des saisons sèches, l’augmentation de la température de l’océan et son acidification, une hausse du niveau de la mer, et la détérioration des « châteaux d’eau » asiatiques (Asian Development Bank, 2017). Entre 1993 et 2018, l’élévation observée du niveau de la mer est plus forte le long des côtes de la région Indopacifique que la moyenne mondiale (IPCC, 2022). Ces impacts déjà observés sont d’autant plus importants que cela touche à des zones où les populations sont particulièrement exposées : en Chine par exemple, en 2013, les zones côtières de basse altitude représentaient 2% du territoire mais accueillaient 12,3% de la population totale (Liu et al., 2013).

Le GIEC donne plusieurs facteurs principaux de l’exposition et de la vulnérabilité : parmi ceux-ci, nous retrouvons la démographie, le développement socio-économique et les inégalités, la dégradation des écosystèmes, l’innovation technologique, la modification des rapports de force mondiaux, la rareté des ressources (IPCC, 2022).

Un facteur de vulnérabilité cité par le GIEC serait par exemple la concentration des populations croissantes dans certaines régions moins développées, ayant donc aussi une capacité d’adaptation plus faible. Un autre exemple de facteur de vulnérabilité concerne les économies basées sur l’agriculture, comme l’Inde et le Pakistan, ainsi que celles basées sur la pêche comme à Kiribati, car ce sont des secteurs très exposés aux impacts climatiques (IPCC, 2022). Cumulés aux autres impacts anthropiques comme la surexploitation des ressources naturelles ou l’appauvrissement des sols, l’importance de ces risques augmente drastiquement.

2.     Impacts directs sur les ressources, l’eau et l’agroalimentaire

2.1.  Les ressources hydriques et leurs multiples usages

Les multiples phénomènes climatiques engendrés par le réchauffement climatique anthropique participent à un bouleversement du cycle de l’eau et de la fréquence des précipitations qui pourrait également mener à une diminution des volumes d’eau disponible, tant en quantité qu’en qualité.

Les Nations Unies définissent la sécurité en approvisionnement en eau comme la capacité d’une population à sauvegarder un accès durable à des quantités adéquates d’une eau de qualité acceptable pour soutenir des conditions de vie, le bien-être humain et le développement socio-économique, pour assurer une protection contre les pollutions d’origine hydrique, et pour préserver les écosystèmes (UN Water, 2013). Les défis de l’eau recoupent également ceux de la production agricole, de la production d’électricité et de l’industrie, c’est ce que l’on appelle le nexus eau-alimentation-énergie, qui nécessite une bonne articulation entre les politiques de gestion des trois domaines (FAO, 2014).

Dans les petits états insulaires, la sécurité de l’approvisionnement en eau est soumise à de nombreux risques climatiques directs qui devraient s’intensifier dans les décennies à venir : élévation du niveau de la mer, submersions marines et ondes de tempêtes, ainsi que tout impact climatique impliquant des incursions d’eau salée dans les terres, venant contaminer les réserves d’eau douce (IPCC, 2022).

Dans un monde plus chaud mais dont la population continue de croître, les besoins en eau pour le rafraichissement et les usages domestiques augmentent. La FAO estime que la demande hydrique croissante pour l’agriculture en zone indopacifique va nécessiter 40% à 100% d’eau en plus qu’en l’absence de dérèglement climatique (Turral et al., 2011).

Outre les changements découlant du réchauffement climatique anthropique, la pollution de l’eau est une question centrale dans les pays de la zone indopacifique, où, outre les pays de l’OCDE, on estime entre 50% et 100% la proportion des eaux industrielles et ménagères déversées sans aucun traitement (Jones et al., 2021). Les changements climatiques risquent également d’aggraver les questions de qualité de l’eau, car une pollution croissante se trouvera moins diluée dans des quantités moindres.

L’OMS estimait déjà en 2008 qu’une ressource en eau insuffisante et de mauvaise qualité était responsable de 9,1% des maladies dans le monde et de 6,3% des morts (Prüss-Üstün & World Health Organization, 2008), donnant ici un exemple de risque en cascade, les risques climatiques hydriques générant des risques climatiques sanitaires.

Les prévisions du GIEC pour la région indopacifique sont nuancées : les modèles font ainsi ressortir une probable augmentation des précipitations, plus particulièrement en Asie du Sud et du Sud-est, mais une diminution dans le nord de l’Inde et en Chine centrale et du Nord déjà confrontée à une aridification croissante (Hijioka et al., 2014). Cette augmentation des précipitations pourrait se traduire par une intensification des événements violents, pluies torrentielles, inondations, tempêtes et une forte érosion (Katzenberger et al., 2021). Ces événements violents pourraient affecter la sécurité des grandes villes côtières (Mumbai, Dacca, Jakarta, Hô Chi Minh-Ville, Guangzhou, Shanghai), des États insulaires et la pérennité des aquifères côtiers du fait d’un risque plus élevé d’infiltration d’eau salée.

Davantage de modèles pointent vers une augmentation du débit des cours d’eau, sauf en Asie centrale et en Australie (IPCC, 2022). La forte réduction du débit des grands fleuves asiatiques sous l’effet de la fonte des glaciers himalayens est un mythe : l’essentiel de leur débit total ne vient pas de la fonte des glaciers mais de la mousson. Cependant, dans les régions de piedmont, le déclin à terme de ces glaciers pourrait induire une baisse locale de la disponibilité hydrique (Lasserre, 2016).

Les modèles soulignent surtout une variabilité accrue. Il y aurait davantage d’eau disponible à travers le ruissellement sur l’année, mais la probabilité de saison sèche prononcée augmenterait au Japon, dans le sud et l’ouest de la Chine, en Asie du Sud-est et en Australie, ainsi qu’une aridification plus prononcée en Chine du Nord (IPCC, 2022 ; You et al., 2022). Ainsi, d’ici le milieu du 21e siècle, les bassins versants transfrontaliers de l’Amou-Daria, de l’Indus et du Gange pourraient être confrontés à de graves problèmes de pénurie d’eau en raison de la variabilité et des changements climatiques qui agissent comme des multiplicateurs de stress. En raison du réchauffement climatique, les pays asiatiques pourraient connaître une augmentation des conditions de sécheresse (5-20 %) d’ici la fin du siècle (IPCC, 2022a).

2.2.   Les risques directs et indirects d’insécurité alimentaire

Les phénomènes climatiques extrêmes, les slow onset events et les perturbations de la ressource en eau influencent directement la production alimentaire dans la région indopacifique.

La FAO définit la sécurité alimentaire à travers quatre piliers : la disponibilité de la ressource, son accessibilité, son utilisation et sa stabilité (Déclaration de Rome sur la sécurité alimentaire mondiale, FAO 1996). Ces quatre piliers se trouvent changés par les conséquences des changements climatiques, que ce soit de manière directe, avec les impacts sur la production agricole, ou de manière indirecte, avec les conséquences sur l’acheminement des ressources par voies ferroviaires ou maritimes.

Les vagues de chaleur et sécheresses, mais aussi les inondations, les changements dans la saisonnalité du climat, la hausse du niveau des mers qui pourrait envahir de vastes zones agricoles comme les deltas du Yangtze (avec Shanghai), du Bengale (avec Dacca et Kolkata), du Fleuve Rouge, du Mékong (avec Ho Chi Minh Ville) ou de la Chao Phraya (où se trouve Bangkok), tout ceci perturbe la production agroalimentaire. La question foncière – maintenir les basses terres agricoles de forte productivité – sera d’autant plus complexe que les habitants chassés de leurs terres par la montée des eaux devront être relocalisés.

Le déclin de la productivité des sols, les infestations de ravageurs et la salinisation de terres, couplées aux changements provoqués dans les qualités nutritionnelles des ressources alimentaires produites, viennent augmenter l’insécurité de la ressource alimentaire, en particulier en Asie du Sud-Est et en Asie de l’Est (IPCC, 2019), des régions dans lesquelles la part de la pêche dans l’apport protéique des régimes alimentaires et dans l’économie locale est élevée (FAO, IFAD, UNICEF, WFP, WHO, 2021). Entre l’acidification, l’augmentation de la température et la désoxygénation de l’océan, mais aussi les conséquences de la surpêche et de la destruction des habitats marins, la ressource halieutique est aussi fortement mise en péril. Les changements subis par les courants océaniques et le réchauffement des océans entrainent aussi une migration des stocks de poissons pélagiques, entrainant des manques de moyens de subsistance pour les communautés locales. Des projections évoquent une perte de plus de 50% dans les prises de pêches d’ici 2100 pour certains petits états et territoires insulaires (Magnan & Anisimov, 2023 ; IPCC, 2022).

De plus, les modèles climatiques laissent entrevoir un accroissement de la fréquence des vagues de chaleur intenses, comme celles qu’a connu l’Inde en 2022 et 2023. Outre les impacts de ces fortes chaleurs sur l’évapotranspiration des cultures, le risque de voir celles-ci endommagées et l’augmentation des besoins en eau pour l’irrigation, ces vagues de chaleur pourraient constituer des menaces directes à la santé des populations (IPCC, 2022), en particulier en milieu urbain comme en Inde en 2023 (Le Monde, 2023).

3.     Résilience des systèmes humains

3.1.   Des espaces urbains et ruraux mis à l’épreuve

Les impacts des changements climatiques viennent remettre en cause nos usages des espaces, urbains comme ruraux.

Dans les villes, surtout littorales, les populations devront composer avec un risque accru d’événements violents, de vagues de chaleur, mais aussi de tension sur l’approvisionnement en eau. Si la demande domestique individuelle demeure limitée, la multiplication de celle-ci par le nombre d’habitants rend la sécurité de l’approvisionnement de grandes agglomérations problématique, comme Le Cap, en Afrique du Sud, en a fait l’expérience de 2015 à 2018 (Mahr, 2018). Les événements climatiques et hydrologiques extrêmes peuvent endommager et dégrader les ressources en eau et les infrastructures d’assainissement comme les usines de dessalement. Une réorganisation des usages et des sources d’approvisionnement s’imposera pour de nombreuses agglomérations, avec les conflits de partage ville/campagne que ces situations pourraient occasionner (Lasserre, 2005). Les risques liés aux températures élevées sont plus forts dans les zones urbaines, et la croissance des populations urbaines en Asie[6] – qui constituait déjà 54% de la population urbaine mondiale en 2019 – vient accentuer ce risque en augmentant le nombre de personnes vulnérables (IPCC, 2022).

Dans le domaine agricole, la variabilité climatique accrue et la probabilité d’apparition de sécheresses risquent de renforcer la vulnérabilité des exploitations agricoles, souvent familiales et disposant de peu de capitaux pour investir dans l’adaptation, accélérant la précarité sociale, l’exode rural et l’insécurité alimentaire. Les gouvernements et les exploitants pourraient être tentés de réduire les risques auxquels ils sont confrontés en développant le recours à l’irrigation, mais une hausse marquée des prélèvements dans des bassins versants parfois déjà très mobilisés pourrait entrainer des conflits d’usage importants tant au niveau régional (bassin du Cauvery en Inde par exemple) qu’international (Chellaney, 2011).

La Chine comme l’Inde envisagent de développer les transferts massifs d’eau sur de grandes distances, mais ces approches sont coûteuses, avec de forts impacts environnementaux et suscitent souvent de forts conflits politiques. Le risque de voir des tensions sur des bassins versants internationaux s’accentuer avec l’apparition d’impacts significatifs des changements climatiques pourrait se matérialiser dans des bassins versants comme l’Amou Daria, le Mékong, et l’Indus malgré le traité de 1960. La plupart des bassins versants transfrontières de la région ne sont pas couverts par des accords internationaux, n’ont pas de mécanismes en place pour échanger des données de suivi de la ressource ou de procédures pour gérer les flux changeants (Giordano & al., 2014 ; UN Water, 2018).

Une coopération multi-niveau intégrée est essentielle (Glasser et al., 2022), mais sa mise en œuvre est lente car de nombreux États considèrent les dispositions de la gouvernance des bassins versants internationaux comme venant restreindre leur souveraineté (Lasserre & Vega, 2017).

Autrement dit, une utilisation plus efficace, des approches de gouvernance plus intégrées et le développement d’infrastructures hydriques adéquates peuvent aider à mieux mobiliser la ressource pour les décennies à venir.

3.2.   Sécurité humaine face au climat : santé et migrations

Les différents impacts évoqués entraînent des risques liés aux questions de santé humaine et de migration de populations. Il est important de noter toutefois que toutes les questions de sécurité humaine, d’impacts socio-économiques et d’inégalités aggravées par les changements climatiques sont aussi à étudier selon divers scénarios : en plus des trajectoires d’émissions (RCP) évoquées précédemment, des trajectoires nommées Shared Socioeconomic Pathways (SSP) sont utilisées pour décrire différents scénarios de contextes socioéconomiques.

La santé des populations est directement mise à mal du fait de plusieurs risques sanitaires clés (IPCC, 2023 ; Haines & Ebi, 2019) : une mortalité augmentée par les vagues de chaleurs et les événements extrêmes, les maladies associées à une mauvaise qualité de l’air ou à des vecteurs favorisés par les nouvelles conditions climatiques, ainsi que les impacts de l’insécurité alimentaire et hydrique.

L’augmentation de la température de surface, l’intensification des pluies et de l’humidité dans certaines géographies augmente la portée des moustiques vecteurs de maladies, accroissant au passage la période annuelle de présence de ces derniers ainsi que leur vitesse d’éclosion. Un autre risque climatique et sanitaire vient nous donner un exemple de risques cumulés : les impacts climatiques comme les incendies plus fréquents, la baisse des précipitations dans certaines régions ou encore les changements dans les vents et courants devraient entrainer une dégradation de la qualité de l’air (Jacob & Winner, 2009), surtout lorsque cumulé avec des épisodes de pollution au-dessus de centres urbains. Une illustration marquante de la transformation de ce risque climatique en sanitaire, dans une autre région, pourrait être l’épisode de fortes chaleurs cumulées avec des incendies de grande ampleur en 2010 en Russie, pendant lequel cinquante mille personnes seraient décédées de maladies respiratoires et de stress thermique (Glasser et al., 2022).

Les impacts dépendront au final non seulement des trajectoires d’émissions réalisées – avec des impacts plus sévères dans les scénarios où les émissions sont les plus élevées, mais également des mesures de protection sociale prises par les autorités pour accompagner les populations vulnérables.

Lorsque les territoires, habitats et espaces d’activités sont rendus inutilisables par les impacts climatiques, des déplacements de population plus larges sont à prévoir. La théorie derrière les déplacements de population, ou migrations, compte des push factors et des pull factors, ainsi que des facteurs de réseaux. Les changements climatiques sont souvent premièrement des push factors, puisqu’ils incitent une population à quitter un endroit. Selon le type d’impact, les migrations diffèrent entre de petites distances et périodiques, ou plus permanentes et lointaines, comme dans le cas de changements longs impliquant des pertes de moyens de subsistance (Kaczan & Orgill-Meyer, 2020). Pour l’instant, la majorité de la littérature sur le sujet suggère que les migrations « climatiques » sont plus susceptibles de se limiter aux pays affectés ou dans les pays voisins, pour cause de barrières linguistiques, culturelles et financières (Glasser et al., 2022). Ces barrières nous amènent aux facteurs de réseaux, qui déterminent la possibilité du mouvement des régions de départ à celles d’accueil. De fait, les changements climatiques provoquent des pertes économiques qui à leur tour empêchent la migration et l’installation dans une nouvelle zone. C’est le phénomène des « populations piégées », un cercle vicieux touchant principalement des populations déjà vulnérables (Glasser et al., 2022 ; Kaczan & Orgill-Meyer, 2020).

Le GIEC rappelle qu’en 2019, le Bangladesh, la Chine, l’Inde et les Philippines ont chacun enregistré plus de 4 millions de personnes déplacées pour cause de désastres. Si certaines projections envisagent des chiffres comme 40 millions de migrants climatiques internes en 2050 en Asie du Sud, l’incertitude demeure car les politiques locales, les comportements individuels ou le mécanisme des populations piégées peuvent changer le déplacement (IPCC, 2022, p1469).

Un rapport datant de 2017 de la Banque Asiatique de Développement prend effectivement l’exemple du Bangladesh : il s’agit d’une zone géographique hautement vulnérable, couplée à une très forte densité de population, et les migrations internes qui en résultent sont nombreuses et variées (Asian Development Bank, 2017).

 

Fig. 2. Carte des impacts climatiques et des possibles routes de migration au Bangladesh (Asian Development Bank, 2017, p.85)

3.3.   Inégalités renforcées, transitions énergétiques et perturbation du commerce international

            Les très nombreux impacts, touchant tous les secteurs déjà évoqués, perturbent des contextes socio-économiques dans une région aux inégalités déjà creusées.

Le rapport de synthèse du sixième rapport d’évaluation du GIEC le réaffirme :

« La vulnérabilité est plus élevée dans les endroits marqués par la pauvreté, les défis de gouvernance et un accès limité aux services et ressources de base, les conflits violents et des moyens de subsistance très sensibles au climat. La vulnérabilité à différents niveaux spatiaux est exacerbée par l’inégalité et la marginalisation liée au genre, à l’ethnie, aux faibles revenus ou même à leur combinaison, surtout pour beaucoup de peuples autochtones et de communautés locales » (Notre traduction ; IPCC, 2023).

Les questions d’inégalités sociales sont donc au cœur des questions de résolution des crises engendrées par les changements climatiques.

Des mesures de protection sociales établies par les Etats sont souvent évoquées comme une solution pour palier la vulnérabilité exacerbée de certaines populations, et aussi pour répondre aux risques allant au-delà des mesures mises en œuvre en termes d’atténuation et d’adaptation : les pertes et préjudices. Il est actuellement difficile pour les pays les plus vulnérables de répondre financièrement à leurs propres besoins d’adaptation et leurs pertes et préjudices, d’où la forte demande politique de financement sur la scène internationale (Vallejo, 2022b).

Mais plus généralement, la scène économique internationale est sujette à des changements. Selon l’IRENA, tout comme les énergies fossiles ont influencé l’équilibre des grands pouvoirs économiques ces deux derniers siècles, la course à la transformation énergétique devrait elle aussi fortement influencer les économies en développement. Actuellement, l’Asie du Sud-Est dépense plus de 3% de son PIB en importation d’énergies fossiles. La transition vers des énergies renouvelables inclus une redistribution géographique des sources d’énergie, et des coûts, à terme, bien moindres pour l’approvisionnement (International Renewable Energy Agency, 2019). D’autres flux économiques, comme les transferts de fonds issus du travail saisonnier, sont amenés à être perturbés dans les décennies à venir par les impacts des changements climatiques (Magnan & Anisimov, 2023). Pour les pays les plus vulnérables économiquement, cela peut venir empêcher financièrement une action climatique efficace.

Le commerce international est un autre exemple de domaine perturbé par les changements climatiques influant la stabilité économique des pays. La pandémie du covid-19 a largement révélé les failles du système actuel, coupant des chaînes de valeurs et l’approvisionnement dans de nombreux domaines. Des conséquences climatiques telles que la montée des eaux ou divers événements climatiques extrêmes pourraient ainsi interrompre l’activité de transport maritime en empêchant l’utilisation des ports par exemple. Les moyens mis en œuvre pour assurer l’adaptation des connections multimodales essentielles à la participation de chaque pays aux flux du commerce international seront déterminants (Glasser et al., 2022). Influant par exemple sur les prix des biens de première nécessité, cette question touche à la fois aux domaines de la sécurité alimentaire et de la sécurité sanitaire, en somme, à la sécurité humaine.

3.4.   Intégration verticale des questions politiques de l’adaptation

Tous les domaines de risques déjà évoqués sont forts en impacts politiques. Mais chaque échelle, nationale, régionale et internationale, apporte aussi de potentielles solutions à ces défis grandissants.

Au niveau national, les pays de la zone indopacifique font face à de grands enjeux, mais malgré cela, la Chine et l’Inde ont annoncé des objectifs de neutralité carbone aux horizons 2060 et 2070, soit bien trop tard au vu des analyses des impacts climatiques en fonction de la trajectoire d’émission réalisées par le GIEC. En termes d’adaptation, l’atteinte de scénarios aux risques amoindris pour protéger les populations vulnérables est encore très loin (UNEP, 2023). Chaque action doit être ajustée au contexte local et établie en concertation avec la population, prenant en compte les questions sociales, économiques mais aussi en considérant les écosystèmes et la biodiversité dans leur entièreté. Le GIEC recommande par exemple de se rapprocher des communautés locales, des ONG, des acteurs privés pour une collaboration multi-acteurs (IPCC, 2022).

Notre capacité à nous adapter aux climats futurs n’est toutefois pas infinie et est de plus en plus chère. C’est pour cela qu’il est essentiel de mener des actions ambitieuses d’atténuation en parallèle de l’adaptation.

Au niveau régional, dans des instances telles que le Forum des îles du Pacifique, l’ASEAN ou la Banque Asiatique de Développement, les pays de la région dénoncent leur vulnérabilité exacerbée face aux menaces climatiques et leurs moyens financiers limités pour y faire face. Il est maintenant essentiel que ces acteurs prennent en compte l’ampleur du défi de la transition écologique et énergétique. Face aux risques particulièrement amplifiés dans la région, ces instances ont même une responsabilité : rassembler tous les membres clés autour de politiques ambitieuses, et ainsi sécuriser les ressources pour assurer les soutiens financiers, techniques et le renforcement de capacités nécessaires.

Au niveau international, les états insulaires portent très haut le discours d’une transformation ambitieuse de nos systèmes, et des besoins en atténuation et en adaptation. Si l’Accord de Paris fut un succès et son implémentation est en cours, très peu d’Etats respectent pour le moment leurs engagements. Du côté de l’adaptation, l’IDDRI énonçait les résultats de la COP27 comme des « signaux pour un contexte favorable à la coopération » (Treyer, 2022 ; Vallejo, 2022) – doublement du financement pour l’adaptation, appel à réformer les institutions financières internationales, et l’accord sur la création d’un fonds pour les pertes et préjudices en ouverture de la COP28 était encourageante. Un des défis des prochaines années sera de porter les questions climatiques et environnementales dans les autres instances de négociations internationales.

Conclusion

Pour éviter le pire des impacts des changements climatiques, les solutions passent toutes par une action climatique ambitieuse à mettre en œuvre dès maintenant. Les changements climatiques constituent une menace rapide et systémique et doivent être adressés comme tels.

Tous les domaines pertinents pour assurer la sécurité humaine évoqués dans cet article doivent être considérés de concert, en adoptant une approche multidisciplinaire. Les solutions doivent être intégrées pour ne pas être au détriment d’autres populations, d’autres écosystèmes, ou de la biodiversité. Un seul domaine négligé pourrait enclencher des crises en cascade.

D’autres questions non abordées ici, comme l’influence des médias, les régimes politiques des pays indopacifiques, les tensions militaires comme en Mer de Chine méridionale ou entre les superpuissances de la région, peuvent également influencer voire empêcher la bonne coopération régionale et internationale.

La recherche d’indépendance énergétique et le protectionnisme qui peut surgir face aux défis climatiques ne doit pas empêcher une coopération multi niveaux, entre pays de la même région, entre pays développés, pays en développement et pays les plus vulnérables comme les petits états insulaires et les pays de basse altitude, très présents en zone indopacifique.

Alors que l’urgence d’agir ensemble se fait de plus en plus entendre, le discours du ministre des Affaires Etrangères de Tuvalu, Simon Kofe, pour la COP26 en 2021, prononcé depuis un pupitre placé dans l’océan (fig. 3), souligne le caractère vital de mener des actions immédiates en coopération pour le climat.

Fig. 3. Discours du ministre des Affaires Étrangères de Tuvalu en novembre 2021 pour la COP26
(Reuters, 2021).

 

Bibliographie

AFP. (2022, septembre 10). UN chief says « never seen climate carnage » like Pakistan floods. France 24.

Asian Development Bank. (2017). A Region at Risk: The Human Dimensions of Climate Change in Asia and the Pacific. Asian Development Bank.

Camroux, D. & Jaffrelot, C. (2021). L’Indo-Pacifique : Quels contours ? Quels enjeux ? Les analyses du CERI, https://www.sciencespo.fr/ceri/fr/content/liindo-pacifique-quels-contours-quels-enjeux

Chellaney, B. (2011). Water : Asia’s New Battleground. Georgetown University Press.

FAO (1996). Déclaration de Rome sur la sécurité alimentaire mondiale.

FAO. (2014). The Water-Energy-Food Nexus : A new approach in support of food security and sustainable agriculture. Food and Agriculture Organization of the United Nations.

FAO, IFAD, UNICEF, WFP, WHO. (2021). The state of food security and nutrition in the world 2021: Transforming food systems for food security, improved nutrition and affordable healthy diets for all. Rome: FAO.

Giordano, M., Drieschova, A., Duncan, J. A., Sayama, Y., De Stefano, L., & Wolf, A. T. (2014). A review of the evolution and state of transboundary freshwater treaties. International Environmental Agreements: Politics, Law and Economics, 14(3), 245‑264.

Glasser, R., Johnstone, C., & Kapetas, A. (2022). The geopolitics of climate and security in the Indo-Pacific. Australian Strategic Policy Institute.

Haines, A., & Ebi, K. (2019). The Imperative for Climate Action to Protect Health | NEJM. The New England Journal of Medecine.

Hijioka, Y., Lin, E., & Pereira, J. J. (2014). Asia. Dans Climate Change 2014: Impacts, Adaptation, and Vulnerability. Part B: Regional Aspects. Contribution of Working Group II to the Fifth Assessment Report of the Intergovernmental Panel on Climate Change (Cambridge University Press, p. 1327-1370.).

International Renewable Energy Agency (2019). A new world: The geopolitics of the energy transformation.

IPCC (1997). The Regional Impacts of Climate Change: An Assessment of Vulnerability. IPCC.

IPCC (2019). Chapter 5: Changing Ocean, Marine Ecosystems, and Dependent Communities. In The Ocean and Cryosphere in a Changing Climate: Special Report of the Intergovernmental Panel on Climate Change. Cambridge University Press.

IPCC. (2021). Climate Change 2021 – The Physical Science Basis: Working Group I Contribution to the Sixth Assessment Report of the Intergovernmental Panel on Climate Change. Cambridge University Press.

IPCC (2022). Climate Change 2022 – Impacts, Adaptation and Vulnerability: Working Group II Contribution to the Sixth Assessment Report of the Intergovernmental Panel on Climate Change. Cambridge University Press.

IPCC (2022a). Asia Freshwater Resources (10.4.4). Dans Climate Change 2022 – Impacts, Adaptation and Vulnerability: Working Group II Contribution to the Sixth Assessment Report of the Intergovernmental Panel on Climate Change. Cambridge University Press.

IPCC (2022b). Fact sheet—Asia. Dans Climate Change 2022 – Impacts, Adaptation and Vulnerability: Working Group II Contribution to the Sixth Assessment Report of the Intergovernmental Panel on Climate Change. Cambridge University Press.

IPCC (2023). Climate Change 2023 : Synthesis Report. Contribution of Working Groups I, II and III to the Sixth Assessment Report of the Intergovernmental Panel on Climate Change. [Core Writing Team, H. Lee et J. Romero (dir.)]. IPCC, Genève.

Jadhav, R., Heath, M., & Hunt, N. (2022, juin 27). Food export bans, from India to Argentina, risk fueling inflation. Reuters. https://www.reuters.com/markets/commodities/food-export-bans-india-argentina-risk-fueling-inflation-2022-06-27/

Jones, E. R., van Vliet, M. T. H., Qadir, M., & Bierkens, M. F. P. (2021). Country-level and gridded estimates of wastewater production, collection, treatment, and reuse. Earth System Science Data, 13(2), 237‑254.

Kaczan, D. J., & Orgill-Meyer, J. (2020). The impact of climate change on migration: A synthesis of recent empirical insights. Climatic Change, 158(3), 281‑300.

Katzenberger, A., Schewe, J., Pongratz, J., & Levermann, A. (2021). Robust increase of Indian monsoon rainfall and its variability under future warming in CMIP6 models. Earth System Dynamics, 12(2), 367‑386.

Kim, H.-E. (2011). Changing Climate, Changing Culture: Adding the Climate Change Dimension to the Protection of Intangible Cultural Heritage. International Journal of Cultural Property, 18(3), 259‑290. https://doi.org/10.1017/S094073911100021X

Lasserre, F. (2016). Changements climatiques et conflits sur l’eau : menaces sur le château d’eau de l’Asie ? Genèse d’un mythe sur l’Himalaya. Regards géopolitiques – Bulletin du Conseil québécois d’Études géopolitiques 2(3), 15-19.

Lasserre, F. (Éd.). (2005). Transferts massifs d’eau : Outils de développement ou instruments de pouvoir ? Presses de l’Université du Québec

Lasserre, F. & Vega, Y. (2017). L’entrée en vigueur de la convention de New York sur l’utilisation des cours d’eau internationaux et son impact sur la gouvernance des bassins internationaux. Regards géopolitiques, 3(1), 2-12.

Le Monde (2023, juin 20). Days of sweltering heat in India overwhelm hospitals, death toll climbs. https://www.lemonde.fr/en/asia-and-pacific/article/2023/06/20/days-of-sweltering-heat-in-india-overwhelm-hospitals-death-toll-climbs_6034494_153.html

Liu, J., Wen, J., Huang, Y., Shi, M., Meng, Q., Ding, J., & Xu, H. (2013). Human settlement and regional development in the context of climate change : A spatial analysis of low elevation coastal zones in China. Mitigation and Adaptation Strategies for Global Change, 20. https://doi.org/10.1007/s11027-013-9506-7

Magnan, A., & Anisimov, A. (2023). The Global Transboundary Climate Risk Report 2023.

Mahr, K. (2018, 4 mai). How Cape Town was saved from running out of water. The Guardian.

Prüss-Üstün, A. & World Health Organization (2008). Safer water, better health: Costs, benefits and sustainability of interventions to protect and promote health. Genève: OMS.

Reuters (2021). Tuvalu minister stands knee-deep in the sea to film COP26 speech to show climate change. CNN.

Scanlan, G. (2023, décembre 21). Les grands États océaniques et le changement climatique : Un plaidoyer pour l’adaptation. International Science Council. https://council.science/fr/current/blog/large-ocean-states-and-climate-change/

Treyer, S. (2022, 28 novembre). Les pertes et dommages à la COP27 : Un seul côté de la médaille l’a emporté à Charm el-Cheikh. IDDRI.

Turral, H., Burke, J. J., & Faurès, J.-M. (2011). Climate change, water, and food security. Food and Agriculture Organization of the United Nations.

UN Water (2013). Water Security and the Global Water Agenda. United Nations University.

UN Water (2018). Progress on transboundary water cooperation: Global baseline for SDG indicator 6.5.2 (UNESCO).

UNEP. (2023). Adaptation Gap Report 2023 : Underfinanced. Underprepared. Inadequate investment and planning on climate adaptation leaves world exposed. UNEP.

UNFCCC (2011). Report of the Conference of the Parties on its sixteenth session: Decisions adopted by the Conference of the Parties (1/CP.16).

Vallejo, L. (2022, novembre 24). De la COP 27 du climat à la COP 15 de la biodiversité : Des cadrages politiques déterminants. IDDRI.

Vallejo, L. (2022b, novembre 28). Les pertes et dommages à la COP27 : Un seul côté de la médaille l’a emporté à Charm el-Cheikh. IDDRI.

World Bank, World Development Indicators (2022). Urbanization: urban population (% of total population) [Data file]. Retrieved from https://wdi.worldbank.org/table/3.12#

You, Q., Jiang, Z., Yue, X., Guo, W., Liu, Y., Cao, J., Li, W., Wu, F., Cai, Z., Zhu, H., Li, T., Liu, Z., He, J., Chen, D., Pepin, N., & Zhai, P. (2022). Recent frontiers of climate changes in East Asia at global warming of 1.5°C and 2°C. Npj Climate and Atmospheric Science, 5(1), Art. 1.

[1] Abrégé RCP car il s’agit des « Representative Concentration Pathways » en anglais.

[2] Australie, Nouvelle-Zélande et leurs ZEE.

[3] Myanmar, Malaisie, Timor-Leste, Thaïlande, Singapour, Vietnam, Indonésie, les Philippines, Brunei, le Cambodge, le Laos et la Papouasie Nouvelle-Guinée.

[4] Maldives, Pakistan, Bangladesh, Inde, Sri Lanka.

[5] Corée du Sud, Japon, Chine, Taiwan, et les régions administratives spéciales chinoises de Macao et Hong Kong.

[6] Selon la Banque Mondiale, la population urbaine est passée de 41% à 62% de la population totale en Asie de l’Est et Pacifique entre 2000 et 2022 (World Bank, 2022).

L’avantage symbolique de la Chine dans l’Indo-Pacifique

Regards géopolitiques v10 n1

Roromme Chantal, Université de Moncton
roromme.chantal@umoncton.ca

Roromme Chantal est professeur de science politique à l’École des hautes études publiques de l’Université de Moncton. Ses recherches portent en particulier sur les relations internationales de la Chine, l’Indo-Pacifique et le monde émergent. Il est l’auteur, entre autres publications, du livre Comment la Chine conquiert le monde : une perspective symbolique (Presses de l’Université de Montréal, 2020). Il travaille actuellement sur plusieurs publications, dont un ouvrage intitulé « Le piège de Sun Tzu : comment la Chine gagne sans se battre ».
L’auteur tient à remercier les deux évaluateurs anonymes pour leurs judicieux commentaires et suggestions. Il exprime aussi sa gratitude à l’endroit de Jean-François Thibault pour sa précieuse lecture.

Résumé : Cet article applique un cadre d’analyse inspiré de la sociologie de la pratique de Pierre Bourdieu centrée sur la notion de pouvoir symbolique pour analyser ce qu’il convient d’appeler la « retenue durable » des pays dans la région Indo-Pacifique envers la Chine, en dépit des préoccupations croissantes que suscitent sa montée et son nouvel activisme militaire, politique et économique. En effet, plusieurs fidèles alliés des États-Unis dans l’Indo-Pacifique ont montré un vif intérêt à coopérer à la fois avec les États-Unis et la Chine, déclinant les appels de Washington à adopter une politique plus ferme envers Pékin sur plusieurs questions litigieuses, comme Taïwan, le découplage économique et technologique et l’adhésion à des alliances de sécurité considérées comme visant à contenir la Chine. L’article explique ces réticences par la domination symbolique, c’est-à-dire le fait pour la Chine de s’exprimer à partir d’une position d’autorité singulière dans la constellation du pouvoir, ce qui incite ses interlocuteurs à modifier leurs préférences et comportements sans coercition, mais pas nécessairement en s’appuyant sur l’attraction. L’article étudie les cas de la Corée du Sud, de l’Australie, du Japon, ainsi que celui des États-Unis.

Mots clés : Chine, États-Unis, Corée du Sud, Australie, Japon, pouvoir symbolique, Indo-Pacifique, retenue durable

Abstract: This article applies an analytical framework inspired by Pierre Bourdieu’s sociology of practice centered on the notion of symbolic power to analyze what can be called the “enduring restraint” of countries in the Indo-Pacific region towards China, despite growing concerns about China’s rise and its new military, political and economic activism. Indeed, several staunch U.S. allies in the Indo-Pacific have shown a keen interest in cooperating with both the U.S. and China, declining Washington’s calls for a tougher policy toward Beijing on several contentious issues, such as Taiwan, economic and technological decoupling, and membership in security alliances seen as aimed at containing China. The article explains this reluctance by symbolic domination, i.e. the fact that China expresses itself from a particular position of authority in the constellation of power, which prompts its interlocutors to modify their preferences and behaviour without coercion, but not necessarily by relying on attraction. The article examines the cases of South Korea, Australia, Japan, as well as the United States.

Key words : China, United States, South Korea, Australia, Japan, symbolic power, Indo-Pacific, durable restraint.

———–

L’émergence de la Chine soulève des questions persistantes sur la pérennité du leadership mondial des États-Unis, en particulier en Indo-Pacifique. Ces dernières années, un nombre croissant d’alliés de Washington ont décliné son invitation à adhérer à une politique d’endiguement classique de la Chine. Pour la Corée du Sud, par exemple, choisir son camp dans la rivalité sino-américaine émergente revient à demander à un enfant si vous aimez votre père ou votre mère, déclare en substance un analyste (Ignatius, 2016). D’autres fidèles alliés américains, comme l’Australie et le Japon, bien que de plus en plus méfiants envers la Chine, l’abordent néanmoins en termes plus pragmatiques en tant qu’investisseur important et partenaire commercial privilégié, au grand dam de Washington. Enfin, d’aucuns craignent que les États-Unis ne s’isolent en s’entêtant à endiguer la Chine (Wolf, 2021).

Les raisons qui expliquent la réticence des pays à antagoniser la Chine sont complexes et multiples. Elles ont toutes trait à ce que Pierre Bourdieu entendait par pouvoir symbolique, c’est-à-dire le pouvoir d’influencer la pensée et les comportements sans coercition, mais pas nécessairement en s’appuyant sur l’attraction (Vangeli, 2023). Il s’agit plutôt du pouvoir de générer une vision du monde qui procède de la capacité à apporter des réponses cohérentes et pragmatiques à certains problèmes et crises. Autrement dit, le fait pour un acteur de s’exprimer à partir d’une telle position d’autorité dans la constellation du pouvoir que les autres acteurs sont incités à ajuster leurs préférences et comportements (Chantal, 2020). Dans sa diplomatie proactive envers les pays de l’Indo-Pacifique, mais aussi avec ceux dans le monde en développement, la Chine est en général la partie qui parle en position dominante, tandis que ses interlocuteurs se voient le plus souvent obligés de s’adapter à ses préférences.

Le pouvoir symbolique de la Chine découle, pour ainsi dire, de sa centralité dans l’économie politique mondiale (Vangeli, 2023). C’est surtout ce qui explique ce qu’il convient d’appeler la « retenue durable » des pays -alliés ou adversaires des États-Unis- vis-à-vis de Pékin. L’un des mérites des élites dirigeantes chinoises est en effet d’avoir compris que la Chine émerge dans un “new trading world” (Rosecrance, 1986), un monde dans lequel le développement économique est devenu ce que Bourdieu appellerait la nouvelle illusio, c’est-à-dire ce qui définit a priori l’intérêt national des États, les motive à coopérer, à s’engager dans le jeu international et conditionne leur perception. La poursuite de l’intérêt économique dans un climat géopolitique de plus en plus incertain et difficile à discerner a obligé les élites mondiales -politiques, économiques et intellectuelles- à se comporter avec prudence dans un monde en mutation. Les cas de la Corée du Sud, de l’Australie, du Japon et même des États-Unis peuvent être particulièrement instructifs.

  1. Corée du Sud : un difficile pivot vers les États-Unis

En mars 2022, Yoon Suk-yeol s’est fait élire à la présidence de la Corée du Sud en jurant d’abandonner la politique prudente de la précédente administration de Moon Jae-in à l’égard de la Chine, et d’épouser la ligne dure de Washington envers Pékin (Yoon, 2022). Les propos musclés tenus par Yoon sur la Chine lors de la campagne, son engagement à approfondir les liens de sécurité avec les États-Unis, la politique pro-américaine et l’idéologie sud-coréenne fortement ancrée à droite sont parmi les facteurs qui semblaient rendre irréversible le pivot sud-coréen vers les États-Unis. De même, la tentation populiste de s’engager dans une politique antichinoise militait en faveur d’une convergence (Park 2023). Il n’en a pourtant rien été.

Le différend de Séoul avec Pékin sur la défense antimissile régionale illustre bien le dilemme de Séoul. Yoon est revenu sur la promesse électorale de déployer des batteries antimissiles américaines supplémentaires de défense de zone à haute altitude (THAAD) sur le sol sud-coréen (Park 2023). Officiellement, le projet vise à prévenir les dérives sécuritaires de la Corée du Nord voisine. Mais Pékin ne le voit pas d’un bon œil. Dès son annonce en 2017, il a toujours fait valoir que le système radar sophistiqué du THAAD pourrait être utilisé pour détecter les missiles chinois. Pékin riposte en boycottant certains produits sud-coréens, réduisant le nombre de touristes se rendant en Corée du Sud de 8 millions à 4,7 millions (Economy, 2022, p. 31).

Les mesures chinoises ciblent aussi l’une des exportations les plus importantes de Séoul vers la Chine : son industrie de la culture et du divertissement. Pékin a interdit aux émissions de télévision coréennes, aux clips de K-pop et aux célébrités et chanteurs coréens populaires d’apparaître en Chine. Le ministère chinois de la Sécurité publique va jusqu’à mettre en garde ses citoyens contre le visionnage de la populaire émission télévisée coréenne Descendants of the sun, déclarant que « regarder des drames coréens pourrait être dangereux et pourrait même entraîner des problèmes juridiques ». Ces mesures infligent en l’espace d’un an de graves conséquences à l’économie sud-coréenne : 7,5 milliards de dollars rien qu’en 2017 (Economy, 2022, p. 31).

Séoul apprend vite la leçon. L’hébergement d’un plus grand nombre de batteries THAAD le placerait dangereusement au cœur des tirs croisés entre les géants américain et chinois. Malgré lui, Yoon se déjuge et renonce au THAAD.  Le ministre de la Défense se chargera alors d’expliquer qu’il s’agissait d’une décision « concernant la réalité ». Séoul de clarifier du même souffle qu’il n’avait nullement l’intention de se joindre à une architecture régionale de défense antimissile dirigée par les États-Unis. En décembre 2017, dans un revirement spectaculaire, Séoul parvient à une entente avec Pékin : il maintiendra le THAAD tel qu’il est déjà déployé, mais renonce à en déployer un nouveau système ou à intégrer celui existant au réseau plus large de défense américain en Asie. Yoon se conforme ainsi à la position de son prédécesseur (Park 2023).

La prudence est également de rigueur sur le litigieux dossier taïwanais. La Chine continentale considère l’île de Taïwan comme une province renégate et s’engage à l’« unifier » Taïwan avec le continent. Pour les Chinois, toutes tendances confondues, Taïwan est le dernier vestige de ce qu’ils appellent le « siècle de l’humiliation » (ou « cent ans de honte nationale ») que constitue la période de l’histoire chinoise commençant avec la premierère guerre de l’opium (1839-1842) et se terminant en 1945 avec la fondation par Mao Zedong de la République de Chine (Maizland, 2024).

Certaines initiatives controversées du président Xi Jinping, notamment en mer de Chine du Sud inquiètent certains observateurs qui lui prêtent l’intention de vouloir redessiner la carte de la Chine. Dans un discours prononcé en octobre 2021, Xi a affirmé : « La tâche historique de la réunification complète de la patrie doit être accomplie et le sera certainement. » Sa Chine affirme sa souveraineté sur des territoires longtemps contestés, en particulier ceux que Pékin considère comme ses intérêts fondamentaux :  Hong Kong, la mer de Chine méridionale. Le dernier, Taïwan, est pour ainsi dire la priorité numéro un de Xi (Economy, 2022).

En 1979, les États-Unis ont établi des relations diplomatiques officielles avec la Chine continentale. Depuis, les relations sino-américaines ont été régies la politique d’« une seule Chine ». Mais, en même temps, les États-Unis entretiennent une relation officieuse solide avec l’île et continuent de vendre des équipements de défense à leurs militaires. Pékin continue d’exhorter Washington à cesser de vendre des armes à Taipei et à cesser tout contact avec lui. S’écartant un peu de l’ambiguïté stratégique que Washington avait jusqu’ici toujours entretenue à ce sujet, le président Joe Biden a même promis qu’il défendrait Taipei en cas d’invasion militaire chinoise (Erickson et al., 2024). 

En août 2023, Yoon Suk-yeol surprend Washington en refusant de rencontrer la présidente de la Chambre des représentants, Nancy Pelosi, lors de sa visite à Séoul au retour d’un voyage controversé à Taïwan. Le bureau présidentiel sud-coréen expliquera que la décision a été prise sur la base d’une « prise en compte globale de l’intérêt national ». Si Séoul se montre désormais plus loquace sur l’activisme de la Chine dans le détroit de Taïwan, il s’empresse toujours de rassurer Pékin au sujet du soutien de la Corée du Sud à la politique d’« une seule Chine » et s’est abstenu de prendre toute position explicitement pro-Taïwan (Grossman, 2023; Snyder, 2022).

De même, Séoul se maintient dans une zone grise sur la question du Dialogue quadrilatéral sur la sécurité (Quad) qui regroupe l’Australie, l’Inde, le Japon et les États-Unis (Robson 2022). Le Quad a été mis en place alors que les pays membres s’inquiétaient de l’influence militaire et économique croissante de la Chine. Il est donc largement perçu comme visant à endiguer la Chine (Jaishankar & Madan, 2021). Au cours de sa campagne électorale, Yoon s’était engagé à obtenir une adhésion formelle au Quad, et ses conseillers ont également initialement plaidé en faveur d’une adhésion de la Corée du Sud (Yoon, 2022).

Aujourd’hui, l’administration de Yoon semble voir les choses autrement. Elle se contente d’une coopération informelle et à la carte avec le Quad, et dans des domaines moins contentieux comme le changement climatique et les technologies vaccinales, plutôt que d’une pleine adhésion. Ce faisant, Séoul opte clairement pour travailler avec le Quad tout en restant à l’écart de la militarisation potentielle du groupe contre la Chine (Park 2023).

Enfin, la réticence de l’administration Yoon se vérifie également dans son opposition à la politique américaine visant à isoler la Chine des chaînes d’approvisionnement en semi-conducteurs. Depuis le début de 2022, les États-Unis cherchent à obtenir que des principaux centres de semi-conducteurs du monde entier – en particulier la Corée du Sud, le Japon et Taïwan, qui, avec les États-Unis, sont surnommés le « Chip 4 » – qu’ils se joignent à l’initiative américaine qui vise à former une chaîne d’approvisionnement de puces qui exclut la Chine. Mais l’initiative a plutôt progressé lentement sans beaucoup de progrès dans l’établissement de l’ordre du jour en raison de la forte résistance au sein du groupe contre son orientation fortement antichinoise. En particulier, l’initiative a buté sur la réticence de Séoul (Park 2023).

La grande retenue de la Corée du Sud laisse perplexes la plupart des analystes. Elle promettait en effet d’être le miroir des limites de la puissance chinoise en Indo-Pacifique. En 2023, la Banque de Corée actualisait des statistiques qui montraient que le pays exportait désormais plus de marchandises vers les États-Unis l’année précédente que vers la Chine pour la première fois depuis 2004 (Sam et Hooyeon, 2023). Il faut dire aussi que la stratégie chinoise de « double circulation » (qui l’amène à privilégier ses entreprises nationales) a eu pour effet non désiré de pousser certaines entreprises sud-coréennes à réduire leur dépendance de la Chine.

De son côté, Washington n’y était pas allé de main morte. Pour les éloigner de Pékin, il a promis aux fabricants de puces sud-coréens, tels que Samsung Electronics, ainsi que les fabricants de batteries comme LG Energy Solution, des milliards de dollars de généreuses subventions. Celles-ci devaient permettre à l’administration Biden de séduire les fleurons de l’industrie des technologies sud-coréennes. Et visaient à réduire le rôle central de la Chine dans les chaînes d’approvisionnement américaines. De là à voir dans ces développements la preuve d’un « pivot inexorable » vers Washington, voilà qui était une conclusion bien hâtive (Park, 2023).

Historiquement, la Corée du Sud avait toujours cherché à suivre une « double approche » vis-à-vis des États-Unis et de la Chine, dans laquelle Washington était son principal partenaire de sécurité et Pékin son principal partenaire économique (Grossman, 2023). Le culte de ce « juste milieu » semblait répondre parfaitement à ses besoins dans les deux domaines. L’amitié sino-coréenne ne s’est fissurée qu’en 2016, lorsque la Corée du Sud a acquis le système de missile antibalistique américain THAAD, officiellement pour se protéger contre les attaques de missiles nord-coréens.  

Mais, au lieu de s’engouffrer dans la brèche, Washington dilapidera seul au contraire une partie de son capital symbolique. Alors que le pays faisait l’objet d’une vive colère de la part de Pékin, les États-Unis n’ont rien fait pour montrer qu’ils « soutenaient la Corée du Sud ». Pire, le président de l’époque, Donald Trump, est même allé jusqu’à menacer de retirer les troupes américaines de la péninsule coréenne, accusant Séoul de se dérober à ses responsabilités financières en matière sécuritaire (Park, 2023).

La situation a cependant depuis évolué. La présence de Joe Biden à Washington et de Yoon Suk-yeol à Séoul a conduit à une nette amélioration des relations. Contrairement à Trump, Biden promet même un « engagement à toute épreuve » à défendre les alliés américains d’Asie de l’Est et à les consulter sur son programme de sécurité économique, le « Cadre économique indopacifique pour la prospérité » annoncé en 2022 (Atkinson, 2022). Mais plusieurs inquiétudes subsistent qui pourraient profiter à la Chine. Par exemple, si les Sud-Coréens sont préoccupés par les conséquences de la stratégie chinoise dite « double circulation », ils le sont tout autant au sujet des conséquences possibles d’une nouvelle ère de politique industrielle protectionniste américaine et quant à l’impact d’une telle politique sur les industries coréennes clés comme les semi-conducteurs et la construction automobile (Park, 2023).  

Par ailleurs, la perspective d’un retour de Donald Trump à la Maison Blanche est probablement en train de faire réfléchir plus d’un à Séoul au moment de prendre des décisions concernant la Chine (Allison, 2024; Edsall, 2024). Ces dernières années, l’influence de la Chine a largement été analysée comme étant essentiellement la conséquence de son pouvoir économique, d’un nouveau prosélytisme idéologique ou même d’actions d’infiltration et de subversion. Elle a en revanche rarement été abordée en termes de pouvoir symbolique. La propension à toujours prêter à Pékin des objectifs géopolitiques ou géoéconomiques cyniques empêche les analystes de saisir les implications cognitives que ces actions peuvent avoir pour les acteurs engagés dans des relations dynamiques avec la Chine et qui se développent dans un contexte particulier (Vangeli, 2018, p. 678).

Ici, le pouvoir symbolique de la Chine réside en la fiabilité et la prévisibilité de son leadership face à une superpuissance américaine dysfonctionnelle et imprévisible, donc stratégiquement peu crédible (Zakaria, 2023). Il n’existe pour l’instant pas de consensus à Washington sur la stratégie à suivre envers la Russie et la Chine. Or, les entreprises coréennes dépendent toujours des composants, du savoir-faire en matière de fabrication et des matières premières chinois dans plusieurs industries identifiées par les États-Unis comme cruciales pour leur sécurité économique.

L’importance des marchés américain et chinois pour l’industrie sud-coréenne des semi-conducteurs explique, par conséquent, la ligne fine sur laquelle marchent les élites dirigeantes sud-coréennes : elles veulent participer au projet « Chip 4 », mais à condition que cette participation soit calibrée et ne nuise au partenariat du pays avec la Chine. En un mot, pour Séoul, renforcer sensiblement la coopération avec Washington dans le domaine des semi-conducteurs ne signifie pas nécessairement tourner le dos à Pékin (Park, 2023).  

La stratégie Indo-Pacifique de la Corée du Sud diverge également assez sensiblement de l’approche américaine, qui est centrée sur l’endiguement. Séoul semble refuser d’adopter la conception de Washington qui présente l’Indo-Pacifique comme un champ de bataille entre démocraties et autocraties (The White House, 2022), dans lequel la Chine serait le principal adversaire et un défi quasi existentiel. Séoul définit plutôt l’Indo-Pacifique comme une région « inclusive » où « les nations qui représentent divers systèmes politiques » peuvent coexister pacifiquement. Séoul déclare explicitement qu’il « ne cherche pas à cibler ou à exclure une nation spécifique » et définit la Chine comme un « partenaire régional clé » (Park, 2023).

Le poids économique de la Chine semble jouer un rôle important dans les décisions de Séoul. Se joindre aux efforts des États-Unis pour isoler la Chine des chaînes d’approvisionnement mondiales et se découpler de la Chine pourrait en effet conduire à une grave stagnation économique causée par d’importants déficits commerciaux irrécupérables. La Corée du Sud est l’une des économies les plus dépendantes de la Chine. C’est en effet plus de 40% du revenu national de la Corée du Sud qui provient des exportations, et les exportations vers la Chine représentent la plus grande part de loin – un quart du volume total. Sans ses échanges commerciaux avec la Chine, la Corée du Sud souffrirait d’un déficit majeur et d’un ralentissement économique (Park, 2023).

De même, l’importance du marché chinois pour l’industrie sud-coréenne des semi-conducteurs rend le partenariat commercial avec la Chine encore plus crucial (The The Economist, 2023). Les exportations de semi-conducteurs représentent un cinquième du total des revenus commerciaux de la Corée du Sud, et 40% d’entre eux sont vendus à la Chine. La Corée du Sud dépend fortement des importations pour obtenir les minéraux de terres rares utilisés pour sa production de puces, et une écrasante majorité de 60% de ces minéraux de terres rares importés proviennent de Chine (Park, 2023).  

La Chine est devenue pratiquement irremplaçable dans la structure économique de la Corée du Sud. Et cette structure ne peut pas être renversée facilement. Comme l’a déclaré le PDG du conglomérat sud-coréen SK Hynix, abandonner le marché chinois est tout simplement « impossible » pour la Corée du Sud. Malgré la pression croissante en faveur du découplage antichinois à Washington, les élites politiques et les chefs d’entreprise sud-coréens cherchent à protéger les chaînes d’approvisionnement bilatérales existantes avec la Chine et à améliorer l’accord de libre-échange entre la Corée du Sud et la Chine (Park, 2023).

2. Le dilemme sino-américain de l’Australie: choisir maman ou papa?

Le cas de l’Australie n’est pas moins instructif. En 2003, le président George W. Bush décrivait fièrement ce pays allié comme le « shérif adjoint de l’Amérique ». Canberra s’était pourtant jusqu’à un passé récent montré prudent quant à l’élargissement de sa coopération militaire avec les États-Unis et semblait réticent même à envisager une planification d’urgence conjointe advenant un conflit au sujet de Taïwan. Cette réticence est compréhensible. Les dirigeants australiens réalisent que leur pays perdrait probablement beaucoup et gagnerait peu en se liguant avec les États-Unis contre la Chine, l’économie australienne étant beaucoup plus liée à la Chine qu’à celle des États-Unis (Mahbubani 2020, p. 214).

En 2020, le commerce total de l’Australie avec la Chine se chiffrait à 174 milliards de dollars australiens, tandis que ses échanges avec les États-Unis étaient de 44 milliards de dollars, ce qui fait parfois penser qu’un divorce non amorti avec la Chine équivaudrait pour l’Australie à un suicide économique national (Mahbubani, 2020, p. 214).  Ce constat amène des voix australiennes influentes à opiner que si l’Australie devait écouter les appels américains appelant les alliés des États-Unis à se coupler de l’économie chinoise, une telle décision reviendrait pratiquement à un suicide économique national(Chantal, 2023). Parmi elles, Geoff Raby, ancien ambassadeur d’Australie en Chine, a déclaré : « Nos intérêts ne sont pas identiques à ceux des États-Unis. Cela ne veut pas dire que nous ne pouvons pas avoir une relation étroite et chaleureuse avec les États-Unis. Mais nous ne pouvons pas nous joindre aux États-Unis dans une politique fondée sur le fait que la Chine est un concurrent stratégique (cité dans Mahbubani, 2020, p. 214-215).

Dans une veine similaire, l’universitaire Hugh White a écrit : « Il semble que nous nous accrochions toujours à l’idée que l’Amérique restera la puissance dominante en Asie, qu’elle sera là pour nous protéger de la Chine, et que la Chine peut en quelque sorte être convaincue avec bonheur d’accepter cela. Notre gouvernement n’a donc pas réussi une fois de plus à accepter toutes les répercussions des profonds changements qui transforment notre contexte international. C’est le triomphe d’un vœu pieux sur une politique sérieuse » (Mahbubani, 2020).

3. Japon : un difficile désengagement envers la Chine

Le Japon est sans conteste le pays qui a eu les relations les plus troublées avec la Chine au cours du siècle dernier. En effet, les récits historiques convergent à démontrer comment, pendant un demi-siècle au moins, le Japon a infligé une sévère humiliation à la Chine. En 1895, il a vaincu de manière décisive la Chine lors de la guerre sino-japonaise, pour ensuite imposer à l’ennemi vaincu des conditions jugées largement onéreuses, qui comprit l’annexion de Taïwan par les Japonais. L’occupation de la Chine par le Japon de 1937 à 1945 fut encore plus brutale. Selon des estimations même prudentes, jusqu’à quatorze millions de Chinois auraient perdu la vie dans cette occupation militaire, dont jusqu’à 300 000 en quelques jours dans le célèbre massacre de Nankin. Conscients de cet horrible héritage, certains commentateurs se demandent si, s’ils avaient vécu l’horrible expérience qu’était celle de la Chine, des pays occidentaux comme les États-Unis l’auraient pardonné au Japon » (Mahbubani, 2020, 223-224).

Le fait que le Japon soit un proche allié des États-Unis n’est pour rien arranger. La plupart des décideurs américains s’attendent en effet à ce que Tokyo leur soit un allié totalement loyal, quelles que soient les circonstances. Or, bien que le Japon soit moins dépendant de la Chine, il démontre une retenue similaire à celles de la Corée du Sud et de l’Australie envers la Chine.

Pourtant, Tokyo a adopté une stratégie de désengagement qui ne souffre d’aucune ambiguïté. Dès mai 2021, le gouvernement du premier ministre japonais, Fumio Kishida, a promulgué la « Loi sur la promotion de la sécurité économique » (IISS, 2022). C’est une stratégie presque en tout point similaire à celle des États-Unis. Elle se fonde sur deux axes principaux : la relance des industries nationales et la coopération avec les alliés. S’il fallait trouver un exemple emblématique de politique qui combine ces deux axes, ce serait le projet de relance de l’industrie des semi-conducteurs, qui s’aligne sur l’objectif américain d’exclure la Chine de la chaîne d’approvisionnement des semi-conducteurs par le biais de l’alliance des puces (Lee, 2023).

Or, le désengagement s’est pour le moment plutôt révélé difficile. En particulier, les entreprises japonaises qui font des affaires en Chine ne paraissent pas toutes embrasser avec enthousiasme l’idée d’un désengagement. En 2012, on recensait plus de 14 300 entreprises japonaises qui faisaient des affaires en Chine. Bien que ce nombre ait depuis diminué, on comptait en 2023 plus de 12 700 entreprises japonaises opéraient toujours en Chine l’année précédente (Lee, 2023). Au cours des trois dernières années, les exportations japonaises vers la Chine ont même augmenté, en particulier dans les domaines de l’électricité et de l’électronique.

La centralité de la Chine a semblé ramener le gouvernement japonais à la réalité. Bien qu’il continue de dénoncer les violations des droits de l’homme en Chine, il s’est néanmoins montré prudent quant à la prise de mesures susceptibles de provoquer directement la Chine. Par exemple, peu après son entrée en fonction, le premier ministre Fumio Kishida a annoncé en 2021 qu’il ajournerait pour le moment la promulgation de la « Loi sur les violations des droits de l’homme » qui portait sur de telles actions dont la Chine se serait rendue coupable dans le Xinjiang et à Hong Kong (Lee, 2023).

La Chine est le premier partenaire commercial du Japon depuis 2007. Certaines estimations récentes démontrent qu’un arrêt des importations en provenance de Chine coûterait au Japon jusqu’à 53 000 milliards de yens (353 milliards de dollars) de pertes de revenus. « Cela équivaut à 10 % du PIB annuel du Japon qui s’envolerait dans un nuage de fumée », commente un analyste (Xing, 2022).

Dans une interview accordée au média chinois Global Times en 2022, Tomoo Marukawa, professeur à l’Institut des sciences sociales de l’Université de Tokyo, déclarait que les relations économiques entre le Japon et la Chine étaient étendues et profondes. Il faisait aussi allusion à plusieurs avantages comparatifs indéniables de la Chine. Le PIB total chinois en 2021 était environ 3,4 fois supérieur à celui du Japon, tandis que le volume du commerce extérieur de la Chine dépassant quatre fois celui du Japon. Pour Marukawa, il ressort dès lors clairement de cet ensemble de données qu’il serait clairement plus préjudiciable au Japon advenant une perturbation du commerce entre le Japon et la Chine (Xing, 2022).

4. Les États-Unis : « petite cour, haute clôture »

Les efforts de Washington en vue de rallier les alliés américains dans l’Indo-Pacifique rentre dans le cadre de la guerre économique que les États-Unis mènent contre la Chine, depuis la présidence de Donald Trump (2017-2021), et qui est destinée à empêcher Pékin de dominer les sommets de la production de semi-conducteurs, de l’intelligence artificielle, de l’informatique quantique et d’autres domaines de haute technologie. Washington considère la Chine comme son principal rival à long terme “pacing threat”, dans le jargon du Pentagone (Walt, 2023).

Malgré leurs différences, le président américain Joe Biden a épousé la ligne dure de son prédécesseur à l’égard de Pékin. Comme Trump, Biden estime que les États-Unis doivent se « découpler » de la Chine en réduisant la dépendance du pays en ce qui a trait à la plupart des produits et des chaînes d’approvisionnement chinois, pour des raisons à la fois économiques et de sécurité nationale (Kucik & Menon, 2022). Biden n’est cependant pas le seul à partager cette conviction. À la grande déception de ceux qui sont en faveur d’un resserrement du commerce et des investissements entre les États-Unis et la Chine, les mesures visant à se désengager envers Pékin, en ‘découplant’ les deux économies, font l’objet d’un rare unanimisme entre démocrates et républicains (Rapoza, 2020).

Passant de la parole aux actes, la Maison-Blanche présentait juin 2021 un plan intégral pour stimuler la production nationale afin de réduire la dépendance de Washington à l’égard des chaînes d’approvisionnement mondiales jugées précaires, en particulier celles en provenance de Chine (Maison Blanche, 2021). La stratégie américaine s’est principalement concentrée sur des industries cruciales comme les semi-conducteurs (Handwerker, 2021), où les États-Unis ont enregistré une forte baisse de leur part de marché au cours des dernières décennies, et les minéraux de terres rares, où ils dépendent de la Chine pour environ 80% de leurs besoins (Subin, 2021).

Le président Biden a par ailleurs maintenu les hausses de droits de douane imposées par Trump sur les importations en provenance de Chine et pris des mesures pour interdire les investissements des entreprises américaines dans 59 entreprises chinoises qui ont des liens avec l’armée chinoise ou produisent des équipements de surveillance (Jacobs, 2021). Biden et les parlementaires démocrates ont soutenu la loi sur l’innovation et la concurrence du chef de la majorité au Sénat de l’époque, Chuck Schumer. Il s’agit d’un méga-plan de 250 milliards de dollars qui visent à financer la recherche scientifique et à développer la fabrication dans les technologies de pointe (Desiderio et. al., 2021).

Pourtant, malgré la convergence des deux grands partis américains sur la question, le découplage économique reste un défi de taille. C’est que, pour réussir, il ne suffira pas pour les États-Unis de réorganiser de grandes parties de leur propre économie mondialisée, et de s’assurer de la participation d’autres pays qui sont d’importants partenaires commerciaux et investisseurs de la Chine. Washington doit aussi convaincre les élites économiques américaines du bien-fondé de la démarche. Or, ces objectifs paraissent beaucoup plus difficiles à atteindre que beaucoup à Washington ne semblaient l’anticiper.

Déjà, les détracteurs du découplage économique sont multiples et se font entendre. Parmi eux, la Chambre de commerce des États-Unis a averti que la stratégie du désengagement envers la Chine perturbera les chaînes d’approvisionnement existantes, occasionnera des retards excessifs de production et obligera les entreprises et les consommateurs à payer plus, notamment parce que la relocalisation de la production ne peut pas se faire du jour au lendemain (U.S. Chamber of Commerce, 2021; Suzuki, 2021). De fait, Biden est confronté à des appels urgents de la part d’entreprises américaines pour mettre fin aux tarifs douaniers de l’ère Trump, à un moment où la Chine a déjà menacé de réduire ses importations en provenance des États-Unis si le projet de loi Schumer était mis en œuvre, ce qui pourrait nuire aux agriculteurs et aux producteurs d’énergie américains (Lobosco, 2021).

En réponse au scepticisme de certains alliés et acteurs économiques américains, l’administration Biden a revu ses ambitions à la baisse et décrit maintenant les restrictions économiques envisagées contre Pékin comme étant étroitement ciblées (c’est-à-dire « une petite cour et une haute clôture »), tout en insistant sur le fait que les États-Unis étaient désireux d’entreprendre d’autres formes de coopération avec la Chine. Il existe cependant un scepticisme croissant s’agissant de savoir si ce que Washington appelle la « haute clôture » serait en mesure d’empêcher la Chine de gagner du terrain dans au moins certains domaines technologiques importants (Ting-Fang, 2023).

Ce scepticisme est par exemple partagé par le responsable des chaînes d’approvisionnement mondiales pour l’une des plus grandes entreprises technologiques américaines installée en Chine. Selon lui, même s’il est contraint d’envisager de déplacer un tiers de ses activités hors de Chine au cours des prochaines années pour isoler ses opérations de la dynamique de plus en plus imprévisible du pays avec les États-Unis, le marché chinois reste à ses yeux « trop grand pour être ignoré ». Pour cette raison, l’entreprise y conserverait certainement des actifs importants pour le servir (Economy, 2022, p. 166).

Pour les entreprises américaines comme Qualcomm, les restrictions imposées par les États-Unis sont tout simplement insupportables. Ces entreprises, qui font l’objet de restrictions sur les puces fournies pour les applications technologiques sensibles, telles que la 5G, veulent vendre des puces conçues pour les appareils courants tels que les smartphones et les montres. Or, ces compagnies américaines tirent une part considérable de leurs profits de la Chine. En 2018, Huawei versait à des compagnies américaines telles que Qualcomm, Intel et Micron Technology 11 milliards de dollars. Et jusqu’à 60% des revenus de Qualcomm provenait de la Chine, plus de 50% pour Micron et 45% pour Broadcom (Economy 2022, p. 166).

De même, en 2019, la Chine pesait 70,5 milliards de dollars dans la balance totale des ventes de semiconducteurs, ce qui représentait plus du tiers des ventes totales des États-Unis. En outre, l’industrie emploie plus de 240000 Américains dans plus de 18 États. Cette réalité pousse certains experts à s’inquiéter des effets pervers des efforts américains de découplage et ces inquiétudes sont de plus en plus partagées. L’une des entreprises de conception de puces les plus innovantes de la Silicon Valley, Xilinx, a été contrainte de supprimer plus de 100 emplois en raison de son incapacité à vendre à Huawei (Economy 2022, p. 166).

Ces exemples tendent à démontrer que, à un moment où les États-Unis se lancent dans une guerre économique et technologique avec la Chine et multiplient les sanctions contre elle, il est de plus en plus admis qu’un désengagement complet de l’économie américaine avec celle de la Chine n’est ni possible ni souhaitable. C’est pourquoi l’administration Biden a modifié sa politique à l’égard de la Chine, passant d’un découplage à une politique connue sous le nom de « petite cour, haute clôture », ce qui signifie restreindre les domaines de surveillance tout en augmentant la force des restrictions (Lee 2023).

5. Pouvoir symbolique et la « réticence durable » envers la Chine

Ce qu’il convient d’appeler la « retenue durable » envers la Chine constitue à l’évidence l’une des grandes énigmes des relations internationales au 21e siècle. D’une part, les réalistes défensifs ont longtemps postulé qu’il existe une forte tendance des grandes puissances à faire face aux menaces (Walt, 1990). Lorsqu’un État puissant se trouve à proximité, lorsque ses forces militaires semblent taillées sur mesure pour projeter de la puissance contre les autres, et lorsqu’il semble avoir des ambitions révisionnistes, les puissances voisines s’unissent généralement pour le dissuader ou le vaincre. D’autre part, mus par cette conviction, certains analystes annonçaient depuis les années 1990 que, à l’instar de l’Europe au siècle précédent, l’Asie était « mûre pour la rivalité » (Friedberg, 1993).

Ces prophéties ne sont pas concrétisées. Certes, la méfiance et la rivalité s’installent dans la région, en particulier entre des pays puissants tels que la Chine et le Japon et entre la Chine et l’Inde. Ces tensions ne doivent cependant pas faire oublier que l’Asie est maintenant entrée dans sa cinquième décennie d’une paix relative, alors même que l’Europe est à nouveau en guerre. Et même s’il y a lieu de déplorer un certain nombre de conflits internes, en particulier au Myanmar, la région est dans l’ensemble restée remarquablement pacifique, évitant les conflits interétatiques malgré une importante diversité ethnique et religieuse (Mahbubani, 2023, p. 131).

Ce développement peut, bien sûr, être attribué à de multiples facteurs sociaux, politiques et économiques. Le pouvoir symbolique de la Chine n’y est cependant pas étranger non plus. Comme l’explique l’universitaire Matthew Eagleton-Pierce, dans une analyse inspirée de Bourdieu : « la capacité de faire des groupes, de les constituer, de les diviser ou de les détruire, est une caractéristique durable du fonctionnement du pouvoir symbolique » (Eagleton-Pierce, 2013, p. 64-65).

Si l’on transpose cette maxime à la situation de l’Indo-Pacifique, cela donne : en dépit de leur scepticisme et méfiance à l’égard de la Chine et par conséquent de leur intérêt à demeurer sous le parapluie sécuritaire des États-Unis, la stratégie des alliés américains dans la région reflète dans l’ensemble une forte impulsion à maintenir des relations positives avec la Chine sur la base d’un engagement coopératif, plutôt que de l’affronter. Cette réticence en apparence paradoxale à l’idée d’antagoniser Pékin s’explique d’elle-même : une politique antichinoise ferait plus de mal que de bien aux intérêts géostratégiques, économiques et sécuritaires globaux des pays concernés. Ils en ont conclu qu’ils ne peuvent, malgré eux, pas ignorer la Chine.

Les concepts de hard power et de soft power ont indiscutablement pris de l’importance dans les discours officiels et semi-officiels chinois au cours des dernières années. Depuis l’arrivée de Xi Jinping au pouvoir en 2012, la Chine a fait ce qu’il convient d’appeler un « grand bond en avant militaire », d’où certains analystes prêtent au leadership chinois des « ambitions hégémoniques dans une Asie en effervescence sécuritaire » (Vaulerin, 2016). Pékin ne cesse d’accumuler des navires, des avions et des missiles dans ce qui s’apparente au « plus grand renforcement militaire de tous les pays depuis des décennies » (Beckley, 2024).

Le leadership communiste a aussi fait sienne la théorie du soft power dont les décideurs chinois ont fait un concept stratégique de première importance, contribuant ainsi à l’éclosion de tout un agenda de recherche sur le sujet (Albert, 2017). Et, à cet égard, analystes et décideurs occidentaux auraient tort de sous-estimer le soft power chinois si l’on en croit, par exemple, le centre de recherche Lowy institute dont la plus récente étude « Asia Power Index 2023 »place la Chine au premier rang pour son influence culturelle devant les États-Unis et au deuxième rang pour son influence culturelle en Asie (Lowy Institute Asia Power Index, 2023).

Le soft power ne peut cependant pas expliquer les résultats de la Chine en matière d’influence, dans la mesure où les élites politiques ou des affaires des pays concernés en Indo-Pacifique ne sont pas nécessairement attirés par l’attrait magnétique de l’idéologie, des valeurs et de la culture de la Chine. Autrement dit, ce n’est pas parce que les responsables chinois prétendent que le soft power est un outil stratégique et que la culture du pays connaît un regain d’intérêt que les élites d’autres pays se conforment automatiquement à ses préférences. Les efforts de la Chine pour exploiter son soft power afin d’obtenir des concessions d’autres pays ont au mieux donné des résultats mitigés (Linetsky, 2023).

On ne peut pas dire non plus que ces élites aient été contraintes de s’incliner devant la puissance militaire de la Chine, comme le suggérerait une politique traditionnelle fondée sur la puissance coercitive -qu’elle soit militaire ou économique. Par exemple, des études récentes ont montré que la thèse d’une « diplomatie du piège de la dette » de la Chine est contestable. On peut en vouloir pour preuve que, même dans les rares cas où la Chine semble avoir exploité avec succès son influence -comme lorsqu’elle a retenu les exportations de terres rares pour contraindre le Japon dans un différend en 2010- l’effet à long terme a été d’affaiblir les capacités coercitives de la Chine (Cavanna, 2021, p. 222-225).

Quelque chose de beaucoup plus profond est donc manifestement à l’œuvre. Si l’on s’en tient à la seule dimension économique, la Chine est devenue la nouvelle « nation indispensable », avec laquelle il faudra compter dans un avenir prévisible (Drezner, 2017). Au cours des dernières décennies, la Chine a accumulé du prestige grâce à une variété de statistiques qui rendent compte d’une croissance économique sans précédent à l’échelle de l’histoire, de sorte que, aujourd’hui, malgré un ralentissement sensible de ses activités économiques, les paris sont bien engagés pour savoir l’année lorsqu’elle surclassera les États-Unis en tant que plus grande économie du monde (Lardy, 2024).

En ce sens, lorsque y compris des démocraties libérales et des économies avancées comme celles de l’Indo-Pacifique sont engagées par la Chine dans des relations asymétriques, elles sont confrontées à un acteur qui a déjà un statut établi de grande puissance mondiale en tant que deuxième économie mondiale, et qui s’exprime à partir d’une incontestable position d’autorité (Vangeli, 2018, p. 678). Or, si l’influence croissante de la Chine est souvent présentée comme l’effet d’une coercition économique, ou le résultat d’actions d’infiltration et de subversion, elle est rarement reconnue comme la conséquence d’une domination symbolique. Sont ainsi occultées les implications cognitives qu’induit la centralité de la Chine dans l’économie mondiale politique mondiale pour les acteurs incités à redéfinir leurs actions et préférences dans un contexte géopolitique changeant (Allison, 2024; Ignatius, 2016).

Conclusion

En 2013, le président Xi Jinping a lancé l’initiative des nouvelles de la soie baptisée « une ceinture, une route », pour utiliser la puissance économique du pays afin d’accroître son poids géopolitique et de contrer l’influence des États-Unis et d’autres démocraties industrialisées. Depuis, il est estimé que la Chine a déboursé près de 1 000 milliards de dollars à des pays en développement, principalement sous forme de prêts, pour construire des centrales électriques, des routes, des aéroports, des réseaux de télécommunications et d’autres infrastructures. Malgré les critiques dont elles font parfois l’objet, ces projets ont permis de relier des pays d’Asie, d’Afrique, d’Amérique latine et de certaines parties de l’Europe de l’Est et du Sud (Bradsher, 2023).

L’Indo-Pacifique n’est pas indifférente. Au lieu de choisir leur camp entre la Chine et les États-Unis, les pays de la région ont pour le moment semblé opter pour une ligne diplomatique fine entre les deux -une « troisième voie » (Muhbani, 2023). Bien que de nombreux pays de la région expriment des inquiétudes croissantes face à certaines actions controversées chinoises, en particulier en mer de Chine méridionale, ils refusent en même temps d’évaluer les options qui s’offrent à eux en termes dichotomiques. De fait, beaucoup d’entre eux ne partagent ni la perception des États-Unis de la menace chinoise ni la vision simpliste de l’administration Biden d’un monde divisé en États autocratiques et démocratiques (Grieco, 2023).

Bien qu’il existe des différences marquées dans la façon dont ils y parviennent, les pays de l’Indo-Pacifique poursuivent un « multi-alignement » qui se fonde sur la combinaison des partenariats, pleinement conscients des avantages ainsi que des risques et des limites de la collaboration avec divers partenaires. Plus qu’une neutralité, le multi-alignement doit plutôt être conçue comme « une décision active prise pour établir des liens amicaux avec plusieurs grandes puissances, en travaillant le plus étroitement possible avec le partenaire qui convient le mieux à la sécurité et aux intérêts économiques du pays sur une question donnée » (Grieco, 2023).

Le pouvoir symbolique de la Chine nourrit ainsi une analyse géopolitique renouvelée des relations des pays de l’Indo-Pacifique avec la Chine dont le premier ministre de Singapour, Lee Hsien Loong, paraît bien capter l’essence. Comme il l’explique, la « présence substantielle » de la Chine dans la région signifie que les pays « doivent tous apprendre à vivre avec [elle] ». Ce constat amène Lee à plaider en faveur d’une collaboration avec ceux « qui ne partagent pas complètement les mêmes idées, mais avec lesquels vous avez de nombreux problèmes, où vos intérêts s’alignent » (Lee, 2021).

En optant pour des positions multi-alignées, les pays de la région Indo-Pacifique ont non seulement réussi à maintenir de bonnes relations avec Pékin et Washington, en préservant la confiance des deux capitales : ces pays ont également permis à la Chine et aux États-Unis de contribuer de manière significative à la croissance et au développement de l’Indo-Pacifique. Devenue l’épicentre des rivalités entre la Chine et les États-Unis pour l’hégémonie mondiale, cette région pourrait-elle être un miroir de l’évolution probable de la géopolitique au 21e siècle en Asie et au-delà?

Références

Albert, Eleanor (2017). China’s Big Bet on Soft Power. Council on Foreign Relations, 11 mai. https://www.cfr.org/backgrounder/chinas-big-bet-soft-power, c. le 5 avril 2024.

Allison, Graham (2024). Trump Is Already Reshaping Geopolitics. Foreign Affairs, 16 janvier.

Atkinson, Robert D (2022). Biden’s Indo-Pacific Economic Framework Is a Paradigm Shift. Foreign Policy, 1er juillet, https://foreignpolicy.com/2022/07/01/biden-ipef-indo-pacific-trade-economics-china/, c. le 3 avril 2024.

Beckley, Miachael (2024). How Primed for War Is China? Foreign Policy, 4 février.

Bradsher, Keith (2023). China Invested $1 Trillion to Gain Global Influence. Can That Go On? The New York Times, 16 octobre.

Cavanna, Thomas P. (2021). Coercion Unbound? China’s Belt and Road Initiative. Dans Daniel W. Drezner et al. (dir.), The Uses and Abuses of Weaponized Interdependence. Washington Institution Press, p. 221-235.

Chantal, Roromme (2023). Pouvoir symbolique ou soft power? Réévaluer le nouveau rôle de la Chine en Asie et au-delà. Dans Frédéric Lasserre et al. (dir.), Le soft power en Asie: nouvelles formes de pouvoir et d’influence? Québec, PUQ. 

Chantal, Roromme (2020). Comment la Chine conquiert le monde : le rôle du pouvoir symbolique. Montréal, Presses de l’Université de Montréal.

Desiderio, Andrew et al. (2021). Senate advances defense bill after Schumer, Pelosi reach deal on China legislation. Politico, 17 novembre.

Drezner, Saniel W. (2017). Why China will be able to sell itself as the last liberal great power. The Washington Post, 24 janvier. https://www.washingtonpost.com/posteverything/wp/2017/01/24/why-china-will-be-able-to-sell-itself-as-the-last-liberal-great-power/, c. le 5 avril 2024.

Eagleton-Pierce, Matthew (2013). Symbolic Power in the World Trade Organization.Oxford/New York, Oxford University Press.

Economy, Elizabeth C (2022). The World According to China. Cambridge, Polity Press.

Edsall, Thomas B. (2024). The World Feels the Trump Touch. The New York Times, 14 février.

Erickson, Andrew S. et al. (2024). The Taiwan Catastrophe. Foreign Affairs, 16 février.

Friedberg, Aaron L. (1993). Ripe for rivalry: prospects for peace in a multipolar Asia. International security, 18(3): 5-33.

Grieco, Kelly A. (2023). The Indo-Pacific Has Already Chosen Door No. 3. Foreign Policy, 31 mai.

Grossman, Derek (2023). South Korea’s Surprisingly Successful China Policy. The Diplomat, 1er décembre.

Handwerker, Carol (2021). A global semiconductor shortage highlights a troubling trend: A small and shrinking number of the world’s computer chips are made in the US. The Conversation, 9 mars.

IISS (2022). Japan’s Economic Security Promotion Act and the implications for businesses. Strategic Comments 28(32), https://www.iiss.org/publications/strategic-comments/2022/japans-economic-security-promotion-act-and-the-implications-for-businesses/, c. le 5 avril 2024.

Jacobs, Jennifer (2021). Biden Blocks 59 Chinese Companies in Amended Trump Order. Bloomberg, 3 juin.

Jaishankar, Dhruva et Tanvi Madan (2021). How the Quad Can Match the Hype. Foreign Affairs, 15 avril.

Kucik, Jeffrey et Rajan Menon (2022). Can the United States Really Decouple From China? Foreign Policy, 11 janvier.

Kuyoun, Chung (2023). South Korea’s Quest to Become a Global Pivotal State. The Diplomat, 4 novembre.

Lardy, Nicholas S. (2024). China Is Still Rising. Foreign Affairs, 2 avril.

Lee, Chang-min (2023). Decoupling from China is Not So Easy for Japan and Korea. 9Dashline, 7 mars.

Lee, Hsien Loong (2001). ‘We must learn to live with China’. The Australian, 10 juin.

Linetsky, Zuri (2023). China Can’t Catch a Break in Asian Public Opinion. Foreign Policy, 28 juin.

Lobosco, Katie (2021). Pressure is growing on Biden to lift Trump’s tariffs as supply chain problems worsen. CNN, 3 octobre.

Mahbubani, Kishore (2023). Asia’s Third Way. Foreign Affairs, 28 février.

Mahbubani, Kishore (2020). Has China Won: The Challenge to American Primacy? New York, Public Affairs.

Maison Blanche (2021). Building Resilient Supply Chains, Revitalizing American Manufacturing, and Fostering Broad-based Growth, 4 juin. https://www.whitehouse.gov/wp-content/uploads/2021/06/100-day-supply-chain-review-report.pdf c, le 8 mars 2024.

Maizland, Lindsay (2024). Why China-Taiwan Relations Are So Tense. Council on Foreign Relations, 8 février. https://www.cfr.org/backgrounder/china-taiwan-relations-tension-us-policy-biden#chapter-title-0-4; c. le 3 avril 2024.

Park, James (2023). South Korea’s Enduring Restraint Toward China. The Diplomat, 18 février.

Patton, Susannah, et al. (2023). Lowy Institute Asia power Index: 2023 Key Findings Report. Lowy Institute. https://power.lowyinstitute.org/

Sam, Kim et Hooyeon Kim (2023). US Overtakes China as South Korea’s Top Export Market. Bloomberg, 31 décembre. https://www.bloomberg.com/news/articles/2024-01-01/us-overtakes-china-as-south-korea-s-top-export-market?embedded-checkout=true, c. le 20 mars 2024.

Snyder, Scott A. (2022). Yoon Is Revitalizing a Seventy-Year-Old Alliance by Taking Political Chances. The Diplomat, 15 novembre.

Rapoza, Kenneth (2020). Overwhelming Majority Say Time To ‘Decouple’ From China. Forbes, 27 avril.

Robson, Steph (2022). Quad nations conclude four-day naval drills off Japan. Stars and Stripes, 15 novembre.

Rosecrance, Richard (1986). The Rise of the Trading State: Commerce and Conquest in the Modern World. New York: Basic Books.

Subin, Samantha (2021). The new U.S. plan to rival China and end cornering of market in rare earth metals. CNBC, 17 avril.

Suzuki, Hiroyuki (2021). Building Resilient Global Supply Chains: The Geopolitics of the Indo-Pacific. CSIS, 19 février. https://www.csis.org/analysis/building-resilient-global-supply-chains-geopolitics-indo-pacific-region , c. le 20 février 2024.

The White House (2022). National Security Strategy. Washington, octobre. https://www.whitehouse.gov/wp-content/uploads/2022/10/Biden-Harris-Administrations-National-Security-Strategy-10.2022.pdf, c. le 3 avril 2024.

Ting-Fang, Cheng (2023). How China’s tech ambitions slip through the U.S. export control net. Nikkei Asia, 20 octobre.

U.-S. Chamber of Commerce (2021). Understanding U.-S-China Decoupling: Macro Trends and Industry Impacts, 17 février. https://www.uschamber.com/assets/archived/images/024001_us_china_decoupling_report_fin.pdf , c. le 6 mars 2024.

Vangeli, Anastas (2021). Global China and Symbolic Power in the Era of the Belt and Road. Dans Burcu Baykurt et Victoria de Grazia (dir.) Soft-Power Internationalism: Competing for Cultural Influence in the 21st-Century Global Order. New York Chichester/West Sussex, Columbia University Press, 224-248.

Vangeli, Anastas (2018). Global China and symbolic power: the case of 16+ 1 cooperation. Journal of Contemporary China, 27(113): 674-687.

Vaulerin, Arnaud (2016). Avec Xi Jinping, l’armée chinoise prend du galon. Libération, 24 avril. https://www.liberation.fr/planete/2016/04/24/avec-xi-jinping-l-armee-chinoise-prend-du-galon_1448338/, c. le 2 avril 2024.

Walt, Stephen (2023).  The World Won’t Be the Same After the Israel-Hamas War. Foreign Policy, 8 novembre.

Walt, Stephen M. (1990). The origins of alliance. Ithaca, Cornell University Press.

Wolf, Martin (2021). Containing China is not a feasible option. The Financial Times, 2 février.

Xing, Xiaojing (2022). Japan’s business community fears huge losses from ‘decoupling’ from China, calls on Japanese government to be rational about China-related affairs National interests before politics. Global Times, 24 novembre.

Yoon, Suk-yeol (2022). South Korea Needs to Step Up. Foreign Affairs, 8 février.

Zakaria, Fareed (2023). The Self-Doubting Superpower. Foreign Affairs, 12 décembre.