Recension: Florian Louis (2023). De la géopolitique en Amérique, Paris, PUF.

RG, vol10, n3, 2024

Florian Louis (2023). De la géopolitique en Amérique, Paris, Puf, 443 p.

L’ouvrage de Florian Louis, dont le titre est une référence explicite à l’œuvre de Tocqueville De la démocratie en Amérique (1835), porte sur l’évolution de la réflexion géopolitique aux États-Unis pendant la période des années 1920 à 1950. Il est tiré de sa thèse de doctorat (2019) intitulée : « La science de l’ennemi. La réception de la Geopolitik en France, au Royaume-Uni et aux États-Unis (années 1920-1950) ». L’auteur est actuellement l’un des meilleurs spécialistes français de l’histoire de la géopolitique. Florian Louis nous plonge dans l’histoire intellectuelle et politique des États-Unis du début des années 1920 à la fin des années 1950 pour y retracer, avec une profusion de détails et de références, la réception qui y est faite de la géopolitique allemande au sein des universitaires et des cadres du gouvernement américains. C’est le fruit d’un travail considérable s’appuyant sur de nombreuses sources de première main aux États-Unis et au Royaume-Uni. L’étude de la correspondance de nombreux auteurs enrichit considérablement le propos : on y voit se déployer les rapprochements intellectuels, mais aussi s’aiguiser les querelles et inimitiés.

L’auteur récuse, comme fil conducteur de son ouvrage, l’idée que c’est l’école de géopolitique allemande de l’entre-deux-guerres, la Geopolitik de Karl Haushofer, qui soit à l’origine de l’essor de la pensée géopolitique aux États-Unis. En exhumant les multiples réceptions outre-Atlantique de la Geopolitik, catégorie d’études au statut étrange pour l’époque, car très déterministe, partiale et politiquement très engagée, l’auteur s’attaque à l’idée d’une grande influence de l’école allemande aux États-Unis tout comme à l’idée de la disparition de l’approche géopolitique après 1945. Florian Louis nuance cet état de choses en insistant sur l’accueil d’abord timoré de cette science allemande et proche des nazis (1925-1939) aux États-Unis.

Aux États-Unis tout comme en Europe, le terme « géopolitique » est resté longtemps sulfureux, précisément du fait de cet héritage de Karl Haushofer et de cette instrumentalisation d’une réflexion géographique sur les causes de la puissance de l’État. Cette approche du monde fondée sur l’étude des interactions entre la géographie, l’histoire et les relations internationales restait entachée de ses contributions allemandes et surtout de ses liens avec le nazisme. C’était « la honte de la famille » pour de nombreux géographes. « Un géopoliticien, c’est un homme qui fait irruption dans l’arène politique mondiale avec une bombe dans une main et un plan de conquête planétaire dans l’autre », ironisait, au début des années 1950, le politiste américain John Elmer Kieffer (1910-1990). Et pourtant, elle fascinait. 

De fait, l’auteur s’attache à retracer la genèse de l’intérêt américain pour ce domaine d’étude encore nouveau dans les années 1920, l’étude des enjeux de pouvoir sur des territoires et du lien entre variables géographiques et développement de la puissance de l’État, puissance souvent réduite au prisme de la puissance militaire. Selon un plan chronologique avec, dans chacun des chapitres, une succession temporelle qui décline l’ensemble des productions états-uniennes portant, de près ou de loin, sur la Geopolitik allemandeou bien qui traitent, à sa suite, des possibilités d’une Geopolitics capable de répondre aux attentes de l’oncle Sam, Florian Louis relativise la portée de l’influence de l’école allemande de la Geopolitik sur la réflexion américaine. C’est là un choix éditorial, qui permet un exposé séquentiel aisé à suivre, mais qui présente le défaut de se montrer parfois trop linéaire, avec un certain éparpillement des textes qu’il soumet à l’examen du lecteur, sans toujours bien les relier entre eux. Partant, certaines parties s’apparentent à un catalogue passant en revue de nombreux auteurs, leurs travaux et les vues qu’ils contiennent, avec de nombreuses citations à l’appui qui témoignent certes du travail considérable de portrait de la littérature que propose le livre, mais sans autre fil conducteur que de nous en restituer les propos, sans analyse critique.

En réalité, l’auteur ne souhaitait pas tant critiquer les thèses émergeantes de l’époque, mais plutôt retracer le cheminement des raisonnements et montrer bien l’accueil initial plutôt mitigé des travaux de Karl Haushofer dans les années 1920 et 1930. Ce n’est que lorsque la marche vers la guerre se précise et après le déclenchement de celle-ci à la suite de l’attaque japonaise sur Pearl Harbor en décembre 1941, que se précise un nouvel intérêt pour les travaux de l’école allemande ; avec un certain embarras : comment assumer un intérêt affiché pour un courant de pensée proche du gouvernement nazi en plein conflit contre celui-ci ?

Haushofer est rapidement devenu le point de cristallisation de toutes les peurs et toutes les rancœurs des géopoliticiens américains. Une vision fantasmatique assez courante, portée non seulement par les revues spécialisées mais aussi par les news magazines, en faisait l’éminence grise de Hitler et le cerveau de toute la politique de conquête nazie. Son institut de géopolitique à Munich était présenté comme une pieuvre aux ramifications tentaculaires, composée de plus d’un millier de chercheurs. Comme l’écrit Florian Louis, « les Américains ont ainsi développé lors de leur entrée en guerre l’image fantasmatique de bataillons de géographes allemands œuvrant dans l’ombre de l’État nazi » (p. 250). Dans ce domaine, les États-Unis se sont inquiétés de leur retard relatif et de l’ignorance généralisée de leurs dirigeants, comme de la population dans son ensemble, en matière de géographie politique.

La découverte par les universitaires et par l’opinion publique que, parmi les premiers théoriciens en géopolitique, longtemps largement ignorés de cette discipline, figurait notamment un géographe britannique, Halford Mackinder (1861-1947), très peu connu, a permis de résoudre ce dilemme éthique de l’époque. Mackinder cherchait, au tournant du 20e siècle, à plaider sa thèse de l’importance stratégique des empires terriens et de l’Eurasie, affirmant que celui qui contrôle ce « cœur du monde », qu’il appelait aussi « le grand continent », contrôle la planète, d’où le danger hitlérien et celui du communisme basé en URSS. Karl Haushofer reconnaissait s’être beaucoup inspiré de ses thèses. L’apport majeur de la thèse de Florian Louis est que rapidement, durant la guerre, au moment où ils rejetaient Haushofer, les Américains ont cherché à voir dans le britannique Mackinder le véritable fondateur de la géopolitique. Celui-ci aurait par la suite été imité et dévoyé par Haushofer et par les nazis lorsqu’ils en ont fait un instrument de leur propagande idéologique.  Peu connues jusqu’à sa redécouverte opportune, les thèses de Mackinder, publiées initialement en 1904 dans le contexte de la grande rivalité entre Empires britannique et russe dans ce qui était appelé le Grand Jeu par Kipling, cherchaient à soutenir la politique britannique et n’avaient pas davantage de fondement scientifique que les thèses pro-allemandes de la Geopolitik. Elles avaient cependant le grand mérite de ne pas prêter le flanc à la critique de leur origine : la réflexion géopolitique de Mackinder, britannique, dédouanait ce courant de pensée de la critique d’une origine allemande et donc, à cette époque, associée aux nazis. Florian Louis titre sur ainsi son chapitre 8 : « L’invention américaine de la tradition mackindérienne ». Aux États-Unis, les travaux de Mackinder ont émulé ceux de Nicholas Spykman. Très critiqué, à juste titre, pour des méthodes proches de celles de la Geopolitk et d’un fort déterminisme, sa Géographie de la paix , publiée à titre posthume en 1944, le réhabilite aux yeux de ses pairs en raison de l’introduction du concept de rimland, qui nuance et complète les analyses de Halford Mackinder sur le heartland (Eurasie). Pour autant, ces concepts, et Florian Louis passe très rapidement sur ce point, demeurent aussi contestables épistémologiquement que les thèses et raisonnements de Karl Haushofer et de l’école allemande de la Geopolitik : ce sont des catégories conceptuelles forgées pour créer un cadre théorique qui permettrait de justifier la politique britannique à l’endroit de l’Empire russe (heartland de Mackinder) puis la politique américaine face à l’Union soviétique (rimland). Cela ne veut pas dire que ces concepts n’ont pas été repris et qu’ils sont demeurés lettre morte : l’influence des travaux de Spykman sur la pensée de George Kennan, diplomate américain en poste à Moscou à la fin de la guerre et auteur du fameux « long télégramme » (février 1946) qui inspire la politique de containment (endiguement), paraît claire.

Par ailleurs, l’auteur rappelle utilement qu’il y a eu de nombreux auteurs non allemands, pendant l’entre-deux guerres et dans les années 1950, qui ont alimenté une heureuse réflexion géographique sur la puissance et les enjeux de pouvoir sur des territoires. ainsi Jean Gottmann (1915-1994), géographe français alors émigré aux États-Unis, qui formule le vœu dans une lettre adressée à son père adoptif Michel Berchin en mars 1942 de « faire un bouquin qui serait “La Géographie politique” vue par l’école de géographie française, reprenant les travaux de nombre d’auteurs célèbres : Vidal de La Blache, de Martonne, Demangeon, Sion, Brunhes, Gautier et aussi de plus jeunes : Gourou, Robequain, Monod, Weulersse, Ancel » (p. 148) – or, on a longtemps affublé la géographie vidalienne d’un apolitisme patenté.

Cet apolitisme affiché après guerre était bien réel, même si l’auteur souligne que noircir le tableau d’un rejet complet de la géopolitique après la Seconde guerre mondiale participe d’un mythe contemporain. L’ ouvrage s’inscrit en faux contre ces récits narratifs univoques – par exemple, ceux du géographe Yves Lacoste – qui utilisent la thèse du rejet de Haushofer et de l’héritage nazi entourant la géopolitique à des fins d’autocélébration pour avoir, malgré une certaine opposition de l’institution universitaire, « redécouvert » la géopolitique à la fin des années 1970. En France, ce rejet universitaire de tout e recherche en géopolitique de la part de Vidal et de Martonne, malgré précisément leurs travaux passés, de ne pas encourager le développement ce cette piste de réflexion après 1950, a été une réalité – mais une réalité qu’il convient de nuancer. Et surtout, comme le rappelle l’auteur, cette obstruction envers la réflexion géopolitique ne concernait que l’école française, car chez les Anglo-Saxons, la réflexion sur les liens entre géographie et pouvoir n’a guère cessé, et sans que l’héritage haushoférien ne puisse être exagéré.

En somme, l’ouvrage de Florian Louis, bien écrit, très érudit, restitue la complexité des débats sur les origines de la géopolitique, ainsi que l’existence de plusieurs courants de pensée difficilement réconciliables, notamment les écoles matérialistes très marquées au coin du déterminisme, l’école réaliste puis, plus récemment, l’école géographique. Florian Louis préfère ainsi finalement parler « des » géopolitiques en Amérique plutôt que d’une géopolitique. Spykman lui-même donne un aperçu de cette diversité : une géopolitique issue de l’école allemande qui constitue « un ensemble de théories sur la nature de l’État et une doctrine promouvant l’expansion territoriale » ; une géographie politique qui se contente de « décrire les structures des États pris individuellement » et les subdivisions politiques des continents et du monde » ; enfin « une planification de la politique de sécurité d’un pays en fonction de ses facteurs géographiques » (p. 255). C’est sous cette troisième acception qu’elle triomphe aux États-Unis durant la Seconde Guerre mondiale et surtout la Guerre froide, sous l’influence de Spykman, s’appuyant lui-même sur un double héritage critique : celui de Haushofer d’un côté, qui a souligné aux yeux des Américains la pertinence d’un questionnement géopolitique ; celui de Mackinder de l’autre. Ainsi, la géopolitique ne se contente pas d’être descriptive, mais constitue le fondement de stratégies de puissance, au risque de raisonnement parfois très généraux, voire contestables : c’est désormais sa raison d’être pour des décennies, avant que ne refleurissent des analyses géopolitiques détachés de modèles théoriques contestables et déployés à plusieurs échelles, sa être prisonnières du postulat de la rivalité planétaire entre États.

Frédéric Lasserre
Directeur du CQEG

A quoi sert la Géographie?

Regards géopolitiques v9 n2, 2023

Recension

Perrine Michon et Jean-Robert Pitte (dir.) (2021). A quoi sert la Géographie? Paris, PUF, 441p.

À quoi sert la géographie ? Voilà une question passionnante, à laquelle propose de réfléchir cet ouvrage collectif paru en accompagnement d’un colloque sur la même question, organisé par la Société de Géographie. Malheureusement, et c’est peu de le dire, la réponse apportée laissera le lecteur sur sa faim – surtout s’il est géographe, ce qui est un comble. A minima cet ouvrage déçoit, mais plus souvent qu’autrement, il agace.

Le format choisi est, d’abord, déroutant. Se mêlent ainsi chapitres abordant des enjeux spécifiques – plutôt écrits de synthèse que projets de recherche – des entretiens avec diverses personnalités, des perspectives sur l’enseignement de la matière… On reste plusieurs fois perplexes quant à la structure pêle-mêle de cet ouvrage où il est parfois difficile de savoir où l’on va.

Venons-en au fond, et c’est là que se situe le nœud du problème. L’introduction par Jean-Robert Pitte n’est pas absolument dénuée d’intérêt, et replace très brièvement les grands enjeux de la science géographique – sans toutefois s’empêcher un petit tacle à l’attention d’une nouvelle génération de géographes trop portée sur les « thèmes en vogue de la culture woke » (p.12). Ah.

La première partie s’attelle ensuite à la vaste question de ce qu’est la géographie. Elle compte six chapitres, très inégaux : certains intéressants (celui de Paul Claval), d’autres plus étonnants, notamment celui de Sylvie Brunel qui s’apparente plus à un essai personnel qu’à un article de recherche et qui aurait peut-être trouvé sa place dans la section sur les parcours géographiques. En tout état de cause, il est surprenant de noter que le premier chapitre est confié, précisément, à quelqu’un qui n’est pas géographe. L’idée n’est pas sans intérêt et si l’on réfléchit à sa propre discipline, il est toujours éclairant d’avoir un regard extérieur. Mais ce chapitre est problématique à plus d’un titre, et notamment parce qu’il déroule un raisonnement profondément déterministe en comparant l’évolution des aires d’Asie antérieure d’Inde et de Chine (p. 23-24).

Comment un ouvrage posant la question de ce à quoi sert la géographie peut-il faire de la place à ce type d’arguments que des générations de géographes se sont appliqué à déconstruire? Déjà en 1985 un numéro spécial de l’Espace Géographique intitulé Causalité et Géographie se posait la question du déterminisme où Olivier Dollfus écrivait que « L’existence de la liberté humaine empêche, de façon objective, le déterminisme laplacien d’être opérant, en toute circonstance, dans notre discipline » (Dollfus, 1985). C’est d’autant plus surprenant que quelques pages auparavant, l’on peut lire que « les objets des sciences humaines sont surdéterminés non par des données géographiques mais par l’intelligibilité des ordres où ils sont produits » (p.19). Mais quelques pages plus tard, l’auteur ajoute que « la géographie est une discipline plutôt qu’une science » (p. 26), parce qu’elle n’est pas « déductive, prédictive et vérifiable » (idem). Il poursuit en précisant que la géographie ne peut être qu’empirique et ne fournir d’explication qu’en recourant à d’autres sciences (des vraies, donc). Décidément, pour le lecteur géographe, cet ouvrage commence fort.

Heureusement, le chapitre qui suit, de Paul Claval, permet de faire redescendre la tension artérielle du lecteur et replace la géographie dans son histoire. Il ouvre aussi une fenêtre bienvenue sur la géographie dans d’autres sociétés et on peut regretter que dans un ouvrage qui se demande à quoi sert la géographie, il n’y ait pas plus de réflexions de ce genre (mais peut-être est-ce trop woke?). Il offre aussi un petit paragraphe qui permet de bien souligner l’aporie du déterminisme en géographie, replaçant efficacement les termes du débat.

La deuxième grande partie propose de s’intéresser à ce que peut la géographie pour le monde d’aujourd’hui. Là encore, les contributions sont assez inégales, et leur principal défaut (qu’on ne peut reprocher aux auteurs qu’on sait soumis aux contraintes éditoriales) est d’être trop courtes, ne permettant pas vraiment d’entrer dans les détails des champs et objets présentés. Certains chapitres se démarquent : le premier qui croise deux parcours de géographes et l’évolution de leurs objets d’études, ceux de géopolitique qui évoquent le réchauffement climatique,[1] mais aussi la datasphère sont passionnants et on aurait aimé qu’ils soient davantage développés parce qu’ils contribuent au renouvellement des questions sur l’espace et que c’est là le cœur du sujet.

Les entretiens de la partie qui suivent ne sont pas dénués d’intérêt, même si l’on peine parfois à voir le lien direct avec l’enjeu de cette partie qui se penche sur les champs de la géographie. Je ne m’y attarderai pas car je voudrais évoquer rapidement un chapitre qui laisse proprement sans voix : celui de Souâd Ayada, présidente du Conseil supérieur des programmes. La seule référence géographique évoquée dans le chapitre est celle de Julien Gracq. Bien entendu, ce n’est pas une référence sans intérêt et les géographes qui se sont penchés sur la question le soulignent bien, à l’instar de JL Tissier ou de Y Lacoste. Néanmoins, c’est un peu maigre, pour définir ce qu’est la géographie et juger que son objet est « obscurci » puisqu’il ne s’agit plus de parler d’espace « mais un ensemble de sujet d’études où l’espace sert de cadre général pour aborder divers aspects de sociétés humaines » (p.275). Le dictionnaire de la géographie et de l’espace des sociétés de Lévy & Lussault, une référence incontournable dans la géographie francophone, précise pourtant dès son résumé que « Bien loin de n’être qu’une simple description de la surface de la terre, la géographie s’affirme comme une véritable science sociale, attachée à penser l’espace des sociétés humaines » (Lévy et Lussault, 2013). Autre témoin de la mécompréhension de l’autrice vis-à-vis à la fois de la géographie mais aussi de son objet central : le passage sur l’analyse multiscalaire qui nuirait à la compréhension de l’espace. On pense ici à l’avalanche de travaux qui existent sur l’espace géographique et les multiples manières de l’aborder, à commencer par le passionnant article de Guy Di Méo, « de l’espace aux territoires », ceux de Frémont sur « l’espace vécu », ou encore ceux de Lefebvre sur la production de l’espace – pour ne citer que quelques-uns parmi les fondamentaux. Et on ne voit pas bien en quoi l’analyse multiscalaire nuit à la compréhension de l’espace. Là encore, comment ne pas être surpris de trouver de tels propos dans un ouvrage qui se demande à quoi sert la géographie?

L’autrice souligne aussi des programmes trop axés sur la mondialisation (trop multiscalaire sans doute) et note que les mobilités internationales, qu’il s’agisse de celles « des migrants, des étudiants ou des touristes, elles sont envisagées dans l’indifférence aux causes qui les suscitent, que ce soit un programme Erasmus ou un conflit armé » (p. 277).  Difficile d’être plus méprisant à l’égard d’une discipline et des professeurs qui mettent en œuvre ces programmes. Son chapitre se termine, à l’instar du mot d’introduction de Jean-Robert Pitte, par une petite diatribe contre le trop grand nombre de concepts en géographie « déliés de tout réel » (p. 278), mais au-delà de cette critique de forme, on peine à trouver un fond ne serait-ce qu’un peu convaincant.[2] Et la conclusion sur la teneur idéologique de la géographie et de son enseignement se passe de commentaire, mais j’enjoins le lecteur curieux à y jeter un œil: c’est édifiant.

Au total donc, ce livre déçoit donc tant le potentiel était grand, à l’opposé du résultat final.[3]

Pauline Pic

Stagiaire postdoctorale à l’ESEI (École supérieure d’Études internationales)

Université Laval

Références

Dollfus, O. (1985). Brèves remarques sur le déterminisme et la géographie. L’Espace Géographique, 14(2), 116–120. http://www.jstor.org/stable/44380404

Lévy, J. & M. Lussault, Dictionnaire de la géographie et de l’espace des sociétés, Paris : Belin, 2013.

[1] A plusieurs reprises dans cet ouvrage (mais pas dans le chapitre dont il est ici question), l’on pourra lire qu’il ne faut pas être trop catastrophiste quand on parle de l’environnement et des changements climatiques, ce qui laisse songeur.

[2] Difficile par ailleurs de ne pas voir ici une attaque à peine masquée contre le précédent directeur des programmes, Michel Lussault, géographe, et à qui l’on a pu reprocher d’être trop… jargonnant. M. Lussault a démissionné de la présidence des programmes, critiquant ouvertement le ministre de l’Éducation Nationale de l’époque, J.M. Blanquer. C’est ce dernier qui a nommé l’autrice présidente du Conseil Supérieur des programmes.

[3] L’écriture de ces lignes coïncide avec la campagne de recrutement de maitres de conférences en France, qui souffre d’un manque chronique de postes. Pour savoir à quoi sert la géographie et comment elle s’empare des grands enjeux contemporains, au-delà des incontournables références, s’intéresser aussi aux travaux de jeunes chercheurs malmenés par ces processus de recrutement permet de mesurer la richesse et le potentiel de la science géographique.