Compte-rendu : Guibourg Delamotte (2022), La démocratie au Japon, singulière et universelle, Lyon, ENS Éditions, 340 p.

Regards Géopolitiques, vol.10 n.1, 2024

Le processus par lequel le Japon est devenu la première démocratie non occidentale a toujours intrigué ! Les analyses du processus de démocratisation du gouvernement et, plus globalement, du système politique ont été nombreuses, en particulier depuis les années 1990 et 2000 alors que le Japon lançait un vaste chantier de réformes touchant à peu près tous les aspects de la vie en société, dont notamment les fondations institutionnelles de la démocratie. Soulignons les réformes du système électoral et des règles du financement partisan, de l’appareil central dont l’exécutif et la fonction de premier ministre ou de la loi sur l’autonomie locale qui éliminait le rapport de subordination des gouvernements locaux au centre. Ces réformes étaient la réponse à des problèmes sérieux qui plombaient le jeu politique comme l’absence d’alternance au pouvoir, la corruption et le clientélisme, le « différentiel de représentation » favorisant les circonscriptions rurales ou bien encore l’influence indue de la bureaucratie sur le processus législatif.

L’ouvrage de Guibourg Delamotte s’inscrit dans ce renouveau d’intérêt pour la démocratie japonaise et nous offre une synthèse éclairante des travaux français, anglo-saxons et bien-sûr japonais dans une perspective néo-institutionnaliste d’analyse de la construction, de la consolidation et de la transformation démocratique de l’ère Meiji (1868-1912) à nos jours. Cette perspective a l’avantage de souligner la centralité et la continuité des idées et institutions démocratiques et leur renforcement continuel des années 1950 à aujourd’hui. De plus, cette perspective permet, d’une part, de relativiser les moments de rupture ou de recul sans qu’on ait à se rabattre sur l’hypothèse de l’impossibilité d’une vie démocratique libérale au Japon. D’autre part, le néo-institutionnalisme laisse en arrière plan les valeurs et les pratiques culturelles comme le confucianisme, lequel peut aussi bien expliquer la réussite de l’enracinement de la démocratie[1] que la nature féodale des institutions politiques[2] ! Enfin, centrale à l’ouvrage de Guibourg Delamotte, cette perspective favorise l’analyse comparative, car si la démocratie japonaise est universelle, on doit être en mesure de « comparer » ses caractéristiques et de les « confronter » à d’autres régimes démocratiques ailleurs dans le monde.

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Si on peut discerner dans l’histoire politique de l’ère d’Edo des pratiques et des institutions qui indiquent des « tendances démocratique »[3], la démocratie prend cependant racine durant les ères Meiji et Taishô (1912-1926), note Guibourg Delamotte, sous la forme d’une « semi-démocratie » ou d’une démocratie incomplète. Le récit entourant la démocratisation a cependant été obscurcit par deux évènements : la dérive militariste des années 1930 et 1940 et par l’occupation américaine de l’après-guerre qui ensemble offrent l’hypothèse que la démocratie japonaise ne pouvait surgir d’elle même et était en définitive un « don » du gouvernement américain à une société peinant à se dégager de ses institutions et pratiques féodales.

Pourtant, des pratiques démocratiques ne disparaissent pas complètement pendant la période militariste, notamment avec la survivance de petits partis politiques ouvriers ou fermiers résolument à gauche[4] ou la poursuite des travaux législatifs à la Diète. Guibourg Delamotte a tout à fait raison d’affirmer que si cette tentative limitée d’ « importation »  d’institutions et pratiques démocratiques à partir du XIXe siècle par les Japonais n’a pas « pris racine », la « greffe de 1947 [opérée par les Américains] n’aurait pas pris sans elle ». La démocratie possède une « protohistoire » écrit l’auteure et elle facilite l’adoption des valeurs libérales induites par la constitution de 1947 et les réformes des années de l’occupation américaine.

Comme le titre de l’ouvrage l’indique, la démocratie japonaise est « singulière » et « universelle » ; la première caractéristique fait largement consensus dans la communauté scientifique, mais la reconnaissance de la seconde exige, comme nous le rappelle l’auteure, un examen minutieux de la pensée politique nipponne et de ses érudits, ceux-là même, des philosophes, politologues ou journalistes, qui ont conceptualisé et défini la nature et les caractéristiques de la démocratie japonaise depuis plusieurs décennies. On peut penser à Masao Maruyama, Junji Banno, Takashi Oka, Harunaka Takenaka, Satoshi Machidori et bien d’autres. C’est fondamental : en quoi et comment leur conceptualisation de la démocratie nous permettent de comprendre l’universalisme de la démocratie japonaise ? Si la réponse n’est jamais explicite, on voit surgir au cours de la lecture deux choses : l’échec ou l’inachèvement de la démocratie avant 1945 est le résultat de nombreux « facteurs internes et externes » qu’il faut relativiser et contextualiser dans la mesure où les démocraties occidentales à la même époque peinaient à respecter la règle de droit ou les libertés fondamentales. Il n’en demeure pas moins que la construction d’un État moderne avait priorité sur le processus de démocratisation, que les oligarques voulaient limité et peu contraignant. Deuxièmement, le renforcement des institutions démocratiques après la guerre et ensuite à nouveau après la fin de la guerre froide provient d’une volonté populaire de traduire la constitution libérale en une « vrai » démocratie. Une constitution n’est qu’un bout de papier – et dans le cas du Japon, écrite par des Américains qui ne connaissaient que très peu de choses au Japon. Un résident de Tokyo affirmait en 2006 : « ce n’est pas seulement la constitution qui était importante. Il nous fallait aussi les soixante ans »[5] pour lui donner vie, pourrions nous ajouter, et pour mettre en place des pratiques et des institutions démocratiques qui deviendront une partie intégrante du système politique national. À cet égard, les nombreuses références aux intellectuels japonais illuminent son analyse du déploiement des institutions démocratiques.

Guibourg Delamotte favorise l’approche chronologique. La première moitié de l’ouvrage porte justement sur les années de l’ère de Meiji à la fin de l’ère Shôwa (1926-1989) dont nous venons de discuter en partie. Elle discute de la « démocratie atypique »  des années 1955 à 1993 conduite par une domination sans faille du Parti libéral-démocrate (PLD) associée à un clientélisme à toute épreuve. Les rivalités des factions au sein du PLD déterminent très souvent le résultat des processus électoraux et législatifs.

Dans les parties trois (« un épanouissement démocratique ») et quatre (« une démocratie en transition »), l’auteure entre dans le vif du sujet alors que le Japon de l’ère Heisei (1989-2019) traverse une crise de sa gouvernance et de ses institutions démocratiques en lien avec quatre facteurs : la fin de la guerre froide qui rend désuètes des pratiques institutionnelles quelques fois fort peu démocratiques, mais qui étaient commandées par la confrontation idéologique de l’époque ; la mondialisation néolibérale qui exige une transformation radicale du modèle économique néo-mercantiliste et dont les limites surgissent rapidement avec l’explosion de la bulle financière et immobilière qui plombera la croissance pour plus de deux décennies ; l’émergence d’un nouvel ordre international qui exige du Japon des responsabilités à la hauteur de sa puissance économique et, enfin, une volonté des Japonais de poursuivre une réforme de leur société pour la rendre plus respectueuses des valeurs libérales de leur constitution comme réponse à cette crise de gouvernance.

L’auteure se concentre alors sur les conséquences de cette crise sur la démocratie, notamment la fin graduelle de l’opposition socialiste et son éclatement en une multitude de partis politiques alimenté par le départ de députés et de factions entières du PLD pour créer bien souvent de nouveaux partis. Les réformes seront lancées dans le contexte qu’elles peuvent faciliter la prise du pouvoir. Le changement demeure donc difficile à faire comme en fait foi la déclaration d’Ichiro Ozawa, l’un des politiciens les plus influents des années 1990 et 2000 et un soi-disant « réformiste » du modèle nippon : « le Japon doit changer pour demeurer le même »[6]. L’auteure aborde la crise des institutions représentatives démocratiques qui n’est pas un phénomène unique au Japon, car les réformes, soutient-elle, ont favorisé la convergence de ces institutions au modèle de Westminster. Cette crise de la représentation ne diffère pas de celle des démocraties occidentales : « [i]l en résulte, pour les gouvernements, une difficulté à gouverner et pour les électeurs, un sentiment d’éloignement des élites et d’incompréhension du jeu politique ». Elle a quand même ses particularités locales comme la « pauvreté de ses débats parlementaires » ou les limites d’un mode de scrutin mixte incapable d’offrir une alternative solide à la domination électorale du PLD. Une particularité qui demeure fort intrigante aujourd’hui, pourrions-nous ajouter, est la résistance de la démocratie nipponne au populisme, du moins jusqu’à un certain degré[7], et à la polarisation idéologique comme c’est le cas en Europe et aux États-Unis.

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Cet ouvrage publié en 2022 est tiré du mémoire d’habilitation de Guibourg Delamotte à diriger des recherches datant de 2016. S’il y a quelques mises à jour ici et là, l’ouvrage est en grande partie édité à partir de ce mémoire. Il manque donc des références à la vie politique japonaise récente, notamment au long mandat de Shinzo Abe qui se termine en septembre 2020 (on en fait mention brièvement à deux ou trois reprises dans le livre) et à la persistance de plusieurs caractéristiques fondamentales de la démocratie japonaise qui viennent contredire en partie la conclusion de l’auteure sur leur disparition ou leur affaiblissement dans le contexte de la convergence des institutions démocratiques avec le modèle de Westminster. On peut penser au rôle toujours stratégique des factions dans la dynamique interne du PLD, des factions qui auraient dû disparaître, croyait-on, avec la réforme du mode de scrutin ou des règles de financement. D’ailleurs, la longévité surprenante de la coalition du PLD avec le Kômeitô, un petit parti bouddhiste de centre-gauche, peut s’expliquer par une dynamique similaire où ce dernier se comporte comme une faction mineure du PLD. Il y a également la persistance des « dynasties politiques » dont les membres représentent un quart de la députation nationale, le financement illégal des factions[8], ou la faible représentation des femmes en politique.

Les résultats des très nombreuses réformes politiques et leurs effets sur la démocratie sont à peine abordés. La réforme de l’exécutif est probablement la plus importante pour la démocratie alors que l’élite politique est déchirée entre, d’une part, le désir d’un exécutif fort en mesure de participer au rayonnement du Japon sur la scène internationale, avec un premier ministre possédant un droit d’initiative législative pour renforcer son statut face à son parti et, d’autre part, le risque toujours présent d’un premier ministre peu respectueux du processus démocratique comme l’ont été à certains moments Shinzo Abe, voire Junichiro Koizumi.

La perspective chronologique ne favorise pas la compréhension du rôle institutionnel du premier ministre ainsi que la réforme de sa fonction dans la mesure où l’analyse est éparpillée à plusieurs endroits dans le livre. D’ailleurs, la section intitulée « la faiblesse du premier ministre face à son parti » ne porte aucunement sur ce thème, mais est en fin de compte un assemblage de commentaires divers sur les rapports de force partisans. Enfin, un travail d’édition aurait été nécessaire pour arriver à une structure du texte plus serrée notamment par une uniformisation de l’argumentation pour éviter les répétitions ou les éparpillements. Les tableaux et graphiques qui sont en annexe auraient dû être insérés dans le texte et, enfin, il est surprenant qu’une maison d’édition accepte des copiés-collés de graphiques en langue japonaise sans les traduire. L’ajout d’une légende en français ne fait rien pour améliorer leur lecture d’autant que certains de ces graphiques contiennent beaucoup d’information[9].

Voici un livre qui demeure, malgré certaines lacunes, un ouvrage de référence important pour les étudiants et les chercheurs s’intéressant non seulement à la démocratie japonaise, mais également à la politique comparée et aux théories néo-institutionnelles. Il faut souligner que l’auteure fait une utilisation exhaustive et convainquant de celles-ci pour soutenir et défendre ses arguments et pour proposer des avenues de comparaison par ailleurs fort instructives avec la démocratie française.

Éric Boulanger

Chargé de cours au département de science politique de l’Université du Québec à Montréal.

boulanger.eric@uqam.ca


[1] Edwin O. Reischauer, The Japanese, Cambridge, Harvard University Press, 1982, p. 243.

[2] Lawrence W. Beer, « Law and Liberty », dans Takeshi Ishida et Ellis S. Krauss (dir.), Democracy in Japan, Pittsburgh, University of Pittsburgh Press, 1989 p. 67-87. Il parle d’une « démocratie féodale communautaire » (p. 85).

[3] Takeshi Ishida et Ellis S. Krauss, « Democracy in Japan : Issues and Questions », dans T. Ishida et E. S. Krauss (dir.), op. cit., p. 4-5. Une problématique autre que celle abordée dans cet ouvrage. L’auteure débute son analyse avec l’ère de Meiji et la création d’un premier cabinet en 1885.

[4] Paul F. Langer, Communism in Japan, Stanford, Hoover Institution Press, 1972.

[5] Cité dans : Mary Alice Haddad, Building Democracy in Japan, Cambridge, Cambridge University Press, 2012, p. xi.

[6] Cité dans : Éric Boulanger, « La sécurité économique du Japon : la gestion de la vulnérabilité dans l’interdépendance sino-japonaises », Regards géopolitiques, vol. 9, n° 3, 2023, p. 19-29.

[7] Robert A. Fahey, Airo Hino et Robert J. Pekkanen, « Populism in Japan », dans R. J. Pekkanen et Saadia M. Pekkanen (dir.), The Oxford Handbook of Japanese Politics, New York, Oxford University Press, 2020, p. 317-350  

[8] The Asahi Shimbun, « Top members of LDP’s largest faction caught up in funds scandal », 9 décembre 2023.

[9] Probablement en raison d’un problème d’impression, la page 195 du livre était illisible !

Recension : Guibourg Delamotte (2023). Le Japon. Un leader discret. Paris : Eyrolles.

Regards géopolitiques, v9n3, 2023

 

Guibourg Delamotte (2023). Le Japon. Un leader discret. Paris : Eyrolles.

Quelle est la culture politique et diplomatique du Japon ? Quel est son développement économique ? À quelles évolutions sociétales le pays doit-il faire face ? Quelles sont ses ambitions internationales ? En abordant à la fois les aspects économiques, politiques, régionaux, internationaux et sociaux du Japon, cet ouvrage précis et accessible a comme objectif de fournir des clés de lecture pour aborder ce pays et les défis auxquels il doit répondre dans un contexte régional en pleine évolution.

La prémisse de départ de l’ouvrage réside dans un questionnement sur la dynamique politique régionale et internationale du Japon contemporain. Vaincu après la Seconde guerre mondiale, le Japon avait fait le choix stratégique de se replier, avec le succès que l’on connait, dans la sphère économique sous la protection militaire américaine, dans le cadre de la guerre froide. Sa forte croissance permit alors au Japon de devenir la 2e puissance économique mondiale. A la fin des années 1970 et début des années 1980, d’aucuns voyaient le pays poursuivre sur sa lancée et devenir la première puissance (Vogel, 1979), avec le risque de frictions commerciales accrues avec les États-Unis et de détérioration de leurs relations, perçues par certains analystes comme pouvant entrainer les deux pays dans un nouveau conflit armé (Friedman et Lebard, 1991), thème assez présent dans les débats de l’époque.

Il n’en a finalement rien été. A partir de 1990 éclate la bulle financière et le Japon s’enfonce peu à peu dans un ralentissement, puis un marasme économique, tandis que l’ascension économique et politique de la Chine détourne l’attention de Washington vers Pékin (Grosser, 2023). Pour autant, le Japon n’a pas disparu de la scène internationale, bien au contraire : il a gagné en influence politique au point d’avoir su développer une capacité diplomatique à faire évoluer la dynamique régionale, voire internationale. C’est cette évolution que l’autrice cherche à présenter et à analyser.

L’ouvrage propose un plan débutant par une mise en contexte à saveur historique de la puissance japonaise, de ses variations et de ses composantes. Le Japon opte tout d’abord, après la guerre, pour une stratégie de redressement puis de puissance économique, qui lui permet de développer son influence notamment à travers des leviers économiques et financiers – politique monétaire, aide publique au développement, surtout en direction de pays asiatiques : ce fut la doctrine Yoshida. La politique sécuritaire, oscillant entre les contradictions de l’article 9 de la Constitution proclamant le renoncement à la guerre, et le traité de sécurité nippo-américain encourageant le Japon à se réarmer par le biais de Forces d’auto-défense, s’internationalise peu à peu au fur et à mesure que s’étend, en coordination avec Washington, le domaine d’application du principe d’autodéfense, tant spatialement – de plus en plus loin du seul territoire japonais – que dans l’applicabilité du principe, désormais légitime pour porter assistance à des alliés. Tokyo se montre de plus en plus proactif pour faire avancer ses vues politiques, surtout sous l’initiative des premiers ministres Koizumi Junichi (2001-2006) puis Abe Shinzo (2006-2007 puis 2012-2020), participe activement à la création du Quad (coopération militaire avec l’Inde, l’Australie et les États-Unis) et se pose en acteur, et non plus en simple et modeste observateur dans le sillage de Washington.

L’autonomie stratégique, conçue par certains milieux conservateurs dans les années 1960 et 1970 comme un retrait du camp américain pour se repositionner face à l’URSS et reprendre le contrôle de sa politique étrangère, n’est plus du tout de mise sous cette forme : il semble que le gouvernement japonais ait fait le choix de s’affirmer dans le cadre de son alliance avec Washington, tout en cultivant ses relations avec d’autres partenaires, pour sortir du tête-à-tête.  Dans ses discours, le Japon articule de plus en plus l’importance de la défense de valeurs, démocratie, droits humains, règle de droit, et ces discours contribuent bien davantage au pouvoir d’influence du Japon que les produits culturels.

Le chapitre suivant présente et analyse les piliers politiques et institutionnels normatifs de la diplomatie japonaise, la Constitution pacifiste, le traité de San Francisco de 1951 et l’alliance nippo-américaine. Les sondages révèlent l’attachement du Japon à préserver l’article 9 et c’est donc davantage par la voie interprétative et par décision du Cabinet que la doctrine militaire du Japon a évolué. Avec la fin de la guerre froide et l’ascension politique et militaire de la Chine, une inquiétude partagée s’est développée face à Pékin qui explique le maintien de l’alliance et des bases américaines en territoire japonais. Il n’y a plus guère de recherche d’une autonomie stratégique comme cela avait pu être envisagée par certains partis de gauche ou par certains premiers ministres japonais, mais désir de poursuivre une collaboration dans le cadre d’une alliance dont les paramètres évoluent tant du fait des intérêts américains, que d’une affirmation propre au Japon.

Quels sont les enjeux régionaux de sécurité ?  le troisième chapitre tente d’y répondre et expose la trajectoire politique du Japon après 1945, la reprise du dialogue post-conflit, le développement de bonnes relations avec l’Asie du Sud-est et, dans une moindre mesure, avec la Corée du Sud et la Chine à partir de 1972 tout en maintenant des relations proches – mais dès lors non officielles – avec Taiwan, Le Japon est impliqué dans trois litiges territoriaux, tout d’abord sur 4 iles des Kouriles (appelés Territoires du Nord au Japon) avec la Russie, au sujet desquels Tokyo fut un temps tenté de trouver un terrain d’entente avec Moscou (Mormanne, 1992 ; Lasserre, 1996); au sujet de l’ilot de Takeshima (Dok-do en coréen), instrument de l’expression d’un vif nationalisme coréen et du mécontentement de Séoul face aux ambiguïtés de la gestion du passé mémoriel par Tokyo, mais aussi levier de pression sud-coréen sur le Japon et ressort de politique intérieure majeur en Corée. ; et finalement sur les ilots Senkaku (Diaoyutai en chinois).  La question de la menace nucléaire de la Corée du Nord est bien évidemment un enjeu majeur pour Tokyo, au même titre que l’incertitude quant à la trajectoire de la Chine et à la perspective de voir ses forces armées, en particulier sa marine et ses forces aériennes, poursuivre leur modernisation et leur expansion. La Chine pourrait-elle utiliser cet outil militaire pour faire pression sur le Japon, ou pour réintégrer par la force Taiwan à la Chine populaire ?

Le quatrième chapitre aborde les moyens déployés par le Japon pour faire face à ses objectifs redéfinis – affirmer ses priorités régionales – et aux enjeux de sécurité : réflexion quant à l’option nucléaire proposée par le président Trump et rapidement écartée ; mais coopération militaire avec les voisins et non plus seulement avec les États-Unis, affermissement des capacités militaires et de la portée de la capacité de projection; initiatives diplomatiques notamment avec le Quad et le concept de région indo-pacifique.  Le chapitre suivant analyse la posture diplomatique du Japon dans les instances internationales, pour souligner l’autonomie réelle et davantage affirmée du Japon par rapport à Washington.

Enfin, le chapitre 6 évoque les défis sociétaux auxquels le Japon se voit confrontés, et qui pourraient influencer sur sa capacité d’agir : un marasme économique persistant ; un vieillissement accéléré de la population sans que celle-ci n’envisage le recours à l’immigration, sujet encore très tabou au Japon. Malgré ces défis et l’émergence d’enjeux sécuritaires régionaux majeur – ou justement en réaction à l’émergence de ces enjeux – le Japon poursuit sa quête d’affirmation comme puissance plus autonome mais incontournable, sur la scène régionale mais aussi internationale.

 

L’ouvrage est bien documenté. On relève quelques raccourcis, ainsi sur le projet chinois de nouvelles routes de la soie, peu débattu d’une part et dont la carte page 93 d’autre part laisse entendre que les routes ferroviaires ou maritimes en sont la résultante, alors que souvent infrastructures comme services maritimes existaient déjà avant 2013 ; ou l’affirmation que la Chine ne reconnait pas les limites territoriales de ses voisins sauf la Russie, alors qu’en réalité la Chine a, ces dernières années, signé des traités frontaliers avec tous ses voisins sauf l’Inde (Grosser, 2023) – ce qui ne veut pas dire qu’elle n’a plus de litiges avec eux. Mais ces réserves sont mineures. Elles ne sauraient réduire la qualité de l’ouvrage.

Au final, il s’agit là d’un livre bien écrit et fort accessible, qui repose sur la bonne connaissance du pays de la part de l’autrice et sur l’exploitation notamment de sources japonaises. Davantage conçu comme un ouvrage de synthèse et d’analyse que comme la présentation d’une question de recherche, le livre n’en propose pas moins un propos pertinent afin d’alimenter la réflexion sur les ressorts de la transformation du Japon, autrefois qualifié de nain politique, en puissance moyenne assumée et affirmée.

Frédéric Lasserre

Directeur du CQEG

 

Références

Friedman, G. et Lebard, M. (1991). The coming war with Japan. New York : St Martins Press.

Grosser, P. (2023). L’autre guerre froide ? La confrontation États-Unis – Chine. Paris : CNRS Éditions.

Lasserre, F. (1996). The Kuril Stalemate : American, Japanese and Soviet Revisitings of History and Geography. Journal of Oriental Studies (Hongkong), XXXIV, 1, 1-16,

Mormanne, T. (1992). Le problème des Kouriles : pour un retour à St-Pétersbourg. Cipango, I, 1-78.

Vogel, E. (1979). Japan as number one: Lessons for America. Harvard University Press.