Bouddhisme et soft power en Thaïlande

Regards géopolitiques 12(3), 2026

Manuel Litalien et Andréanne Brunet Bélanger

Manuel Litalien est professeur agrégé (Nipissing University) et codirecteur de l’Observatoire des droits de la personne (ODP) (Université de Montréal). Ses recherches traitent des régimes providentiels, de l’activisme du bien-être, de la philanthropie, de l’économie morale, de diasporas, de la religion et des mouvements théologico-politiques transnationaux en Asie du Sud-Est. Il occupe un poste de professeur invité à l’Université Mahidol, en Thaïlande (2013- ).

Andréanne Brunet-Bélanger est chercheuse postdoctorale (Université Saint-Paul / Université Nipissing). Ses recherches portent sur les mouvements sociaux et l’activisme, tant juridiques que politiques, au sein de groupes historiquement marginalisés, notamment les communautés autochtones et les diasporas. Ses travaux récents explorent la philanthropie informelle et la maternité comme vecteurs d’engagement social et politique.

Résumé
Wang Huning (1993), en étudiant les écrits de Nye (1990) ainsi que l’influence de la Chine à l’étranger, avançait que la culture était l’une des principales sources du « soft power ». Dans le cas du pays du sourire, les exemples sont nombreux, notamment le bébé hippopotame Moo Deng, présenté comme ambassadeur culturel de la Thaïlande, ou encore la célèbre chanteuse Lisa Manobal, anciennement membre du groupe Blackpink, désignée comme un modèle du soft power. De plus, le Bureau du Conseil national de développement économique et social valorise ce terme dans son treizième plan national de développement économique et social (2023-2027). La culture est ainsi présentée comme moteur de promotion du pays. L’objectif est ici d’adopter cette approche afin d’aborder le rôle de la religion, particulièrement le bouddhisme, comme l’un des instruments à la disposition des autorités thaïlandaises pour renforcer leur visibilité sur la scène internationale. La récente visite au Bhoutan du roi Maha Vajiralongkorn Phra Vajiraklaochaoyuhua s’inscrit dans cette nouvelle forme de diplomatie dont l’objectif est de renforcer le capital politique et culturel du pays à l’étranger (Chachavalpongpun, 2024).

Mots-clés : soft power, bouddhisme, Thaïlande, diplomatie culturelle, diplomatie religieuse

Abstract
Wang Huning (1993), studying Nye’s (1990) writings and China’s international influence, argued that culture was one of the primary sources of “soft power.” In the case of the Land of Smiles, examples abound—from the baby hippopotamus Moo Deng presented as a cultural ambassador, to renowned singer Lisa Manobal, designated a model of soft power. Furthermore, the National Economic and Social Development Council promotes the concept in its 13th National Economic and Social Development Plan (2023–2027). Culture is thus presented as a driver of national promotion. This article examines the role of religion—particularly Buddhism—as one of the instruments available to Thai authorities for strengthening their visibility on the international stage. The recent visit to Bhutan by King Maha Vajiralongkorn Phra Vajiraklaochaoyuhua is emblematic of this new form of diplomacy aimed at reinforcing the country’s political and cultural capital abroad (Chachavalpongpun, 2024).

Keywords: soft power, Buddhism, Thailand, cultural diplomacy, religious diplomacy

Introduction

Comment aime-t-on se souvenir de la Thaïlande? Quelle est sa marque de commerce? Le pays évoque quelle émotion? La soie (Jim Thompson)? La danse (diplomatie de la danse thaïe) (Praditsilp et Pongsakornrungsilp, 2023)? La nourriture (gastro-diplomatie)? Les plages idylliques? Le sourire? L’accueil chaleureux? Sa vie nocturne? Sa médecine traditionnelle (massage)? Son système de santé moderne et universel? Ses contrastes? La boxe thaïe, par exemple, projette cette image d’une culture forte pouvant être associée à la sécurité nationale; cette image contraste avec celle du bouddhisme qui présente plutôt une culture pacifique et bienveillante, fondée sur des préceptes moraux stricts comme celui de bon karma.

La culture va bien au-delà de la tradition, c’est un pouvoir (Hall, 1997). Partant de cette affirmation, comment ce pouvoir se traduit-il en Asie, plus particulièrement en Thaïlande? La question de la diplomatie culturelle se trouve ainsi bien située au centre de l’analyse du soft power en Asie (Hagelstein, 2014; Winder, 2021). Le cas du pays du sourire reste plutôt dans l’ombre de pays comme la Chine ou encore celui de l’Inde qui sont plus souvent cités (Chachavalpongpun, 2024; Raymond, 2020; Pinyasin et Cheeppensook, 2025). Quels sont toutefois les ressorts de la diplomatie informelle pour des pays comme la Thaïlande?

La Thaïlande se retrouve au carrefour culturel entre ces deux immenses poids lourds du soft power sur la scène internationale, entre les Instituts Confucius et Bollywood. Comment le royaume parvient-il à se démarquer de ces géants? En effet, selon le Lowy Institute et son Asia Power Index (2025)[1], globalement, la Chine obtient un score de 73,7%, en deuxième place, alors que l’Inde est à 40%, en troisième place. La Thaïlande, quant à elle, se place au onzième rang à 20,1%, ce qui la place juste après la Malaisie (20,5%), dixième, ou encore l’Indonésie (22,4%), neuvième, Singapour (26,8%), huitième, ou la Corée du Sud (31,5%), septième. Le Japon, de son côté, obtient un score de 38,8%, le quatrième en importance. En termes de projection et d’influence culturelle, le pays du sourire ne décroche qu’un score de 25,6%, ce qui le positionne en neuvième place (Patton et Sato, 2025).

C’est dans ce contexte que cet article examine le rôle du bouddhisme comme vecteur central du soft power thaïlandais, en analysant ses dimensions politiques, culturelles et diasporiques dans un environnement géopolitique mondialisé.

  1. La dimension politique du soft power thaïlandais : le bouddhisme comme ressource d’influence

Variable souvent négligée voire carrément oubliée, le bouddhisme est indissociable du soft power en Thaïlande. Il est notamment inséparable du nationalisme thaï et il est encore aujourd’hui utilisé par les autorités politiques pour promouvoir le patriotisme (Tonsakulrungruang, 2021). Dans ce contexte, l’antipatriotisme, par exemple, est associé aux personnes qui insultent la religion, soit le bouddhisme, ou encore la monarchie, perçus comme témoignant d’un profond mépris envers la culture nationale et les institutions politiques traditionnelles du royaume. En effet, le bouddhisme est une ressource se situant au centre des produits culturels du pays dont l’objectif est de construire ses relations avec un public étranger (Praditsilp, 2019). Ce dernier point concerne notamment le secteur du tourisme, où l’on met en scène des images de moines bouddhistes thaïs, détenteurs d’une sagesse ancestrale, promoteur d’une sérénité intérieure et contributeur d’une société paisible, pacifique, voire démocratique. Les moines s’offrent comme porteurs du respect des droits et libertés favorisant le développement non seulement intérieur, mais aussi social. Le bouddhisme est également synonyme de vertu civique thaïlandaise, ainsi que de force démocratique (démocratie-dhammique) (Liogier, 2007), constituant un outil aux plusieurs fonctions, comme celui d’effectuer la promotion d’un citoyen spirituellement actif pour communiquer une certaine forme de sérénité politique fondée sur l’autonomie et la dépendance à soi (Niyom et Monboonliang, 2022). Il sert aussi de fondement de base pour l’économie de suffisance bouddhiste dont les valeurs phares sont le développement durable et la protection de l’environnement. Idéologie élaborée par le roi Bhumibol Adulyadej, Rama IX, dès 1974, elle a depuis été adoptée par les Nations Unies comme élément phare des Objectifs de développement durable (ODD) et de l’Agenda 2030.

Plusieurs questions méritent toutefois d’être soulevées dans un contexte du soft power mondialisé où la Chine cherche progressivement à étendre son influence culturelle en Asie du Sud-Est : la compétition est impitoyable. Le bouddhisme thaï devient ici non seulement une façon d’affirmer sa souveraineté territoriale et culturelle, mais aussi un outil pour renforcer le lien entre différentes nations à travers une diplomatie culturelle et religieuse (Zheng et Liu, 2024). Pourquoi alors s’intéresser au rôle du bouddhisme dans un contexte géopolitique et économique mondialisé? Pour attirer davantage de touristes? Ou serait-il question de promouvoir une certaine éthique bouddhique pour lutter contre les grands défis actuels, comme les changements climatiques, le développement durable, le néolibéralisme ou encore les menaces impérialistes grandissantes? La diplomatie bouddhiste thaïe peut-elle faire contrepoids à ces menaces du hard power?

Le pouvoir culturel du bouddhisme, c’est d’être en mesure d’établir des relations culturelles au-delà de ses propres frontières nationales et de soutenir des liens économiques et politiques. Par exemple, la popularité insoupçonnée des téléséries dramatiques thaïlandaises au Cambodge, au Myanmar et au Laos. Certaines comme The Believers apportent une critique du système de don bouddhiste, tout en faisant la promotion du bouddhisme. De plus, dans un contexte régional et mondial marqué par des tensions géopolitiques croissantes, la politique de la diplomatie culturelle bouddhique reste pertinente. Elle dépasse, en effet, largement l’industrie du tourisme en Thaïlande, bien que celle-ci soit importante, entre 14 et 16 milliards de dollars américains en 2022, plus de 35 millions de visiteurs en 2024 (TAT, 2024; Thailand Foundation, 2024). En effet, elle se transforme en une méthode d’influence et d’expression culturelle qui s’oppose à la diplomatie coercitive entre les puissances étatiques, misant sur l’attraction culturelle.

Souvent associée à la culture, la religion est une variable que Max Weber considérait comme prépondérante pour comprendre les phénomènes sociaux. En ce sens, impossible de dissocier efforts diplomatiques, relations internationales et système de valeurs religieuses bouddhiques en Thaïlande. En effet, dans une société où le bouddhisme reste fortement inscrit dans le tissu social, chaque citoyen bouddhiste devient potentiellement porteur du soft power bouddhique (Liogier, 2007). La question des perspectives devient ainsi essentielle, car il existe une diversité d’opinion sur la constitution du soft power thaï qui va bien au-delà du point de vue des autorités politiques ou religieuses, comme celui du clergé bouddhique. Les réponses seront à la fois divergentes et convergentes, dépendamment des contextes, des régions et aussi dépendamment des organisations bouddhiques ou des nouveaux mouvements bouddhistes. Le clergé en Thaïlande, en apparence homogène par sa centralisation et son orthodoxie, est en réalité complexe, et ce, malgré son institutionnalisation. En effet, il ne bénéficie pas d’un monopole sur la question du bouddhisme au royaume où subsistent des groupes bouddhistes marginalisés. La question de la projection, centrale au soft power, souligne aussi l’importance des exportations culturelles religieuses, mais aussi de la marque de commerce du bouddhisme (Thailand Foundation, 2024). Comment la choisir et aussi à travers quelle diversité et quel médium? Force est de constater que la diaspora thaïlandaise reste un important moteur de promotion de l’identité culturelle bouddhiste à l’international qui est également multiple.

Un des nombreux usages du bouddhisme comme instrument de soft power réside dans la manière dont le gouvernement thaïlandais mobilise sa diaspora. Domaine d’étude encore peu exploré et qui se concentre surtout sur la sécurité nationale, l’activisme des dissidents politiques, le flux migratoire temporaire ou encore sur les défis que représente le retour de cette diaspora au pays (Musikawong, 2009; Phongsiri et Thongyou, 2012; Niyomsilpa et al., 2018; Proyrungroj, 2024). Et pourtant, avec l’appui du Sangha Supreme Council et du National Office of Buddhism (NOB), l’État parraine des missions monastiques à l’étranger, incluant la construction et l’entretien de temples destinés aux communautés thaïlandaises (Kitiarsa, 2010; Dubus, 2018; Duangchai, 2018). D’après les données récentes, environ 360 temples bouddhistes thaïlandais sont répartis dans 27 pays (ECOI 2011). Ces initiatives ne se limitent pas à des fonctions religieuses : elles servent également de centres culturels et sociaux, offrant à la diaspora thaïlandaise des espaces de sociabilité, de soutien spirituel et de maintien des liens transnationaux avec la Thaïlande (Fresnoza-Flota, 2022; Härkönen, 2024). Par ailleurs, des programmes de formation pour des moines missionnaires (phra thammathut) sont organisés par le gouvernement et les institutions monastiques, afin d’assurer la transmission et la pérennité des pratiques bouddhistes et de la culture thaïlandaise dans les communautés diasporiques, notamment en Europe, en Amérique et en Asie (Kitiarsa, 2010). La croissance rapide de la diaspora thaïlandaise offre également une réflexion sur la capacité de produire et d’instrumentaliser une image de la Thaïté à divers fins culturels, économiques et politiques, bénéfique à la projection du soft power thaïlandais (Reynolds, 2001).

2. Quand le politique et le religieux se conjuguent : ancrages nationaux et projections internationales

2.1. Échelle nationale

Le soft power Thaïlandais peut compter sur un solide cadre politico-légal, celui de la Constitution. En effet, le chef de l’état, soit le roi, doit être bouddhiste selon la Constitution (Section 7) et protecteur de sa vitalité au royaume. Le Monarque occupe d’autres fonctions vitales, comme celui de défenseur des religions, ou encore commandant des forces de l’Armée thaïlandaises. L’État a également l’obligation de soutenir et de protéger le bouddhisme (Section 67). Le clergé et la monarchie se trouvent ainsi interreliés au royaume, où plus de 94% de la population se définit comme bouddhiste. Historiquement, la question du nationalisme étatique et du bouddhisme sont indissociables (Tonsakulrungruang, 2021). La continuité politico-historique se trouve dans ce contexte valorisé à travers la monarchie bouddhiste et les pratiques communautaires renforcées par le rôle du clergé bouddhique dans la culture politique. Ce cadre politico-légal thaï peut également s’exporter, puisqu’en 2018 le Cambodge s’inspire et adopte un article sur la protection de sa monarchie bouddhiste, semblable à l’Article 112 en Thaïlande. 

Un autre sujet passé sous silence, la contribution des projets royaux comme vecteur de développement économique bouddhiste nationale et internationale. Le marché du café, par exemple, prend sa source dans le soutien du monarque dès 1969, initié à l’époque par le roi Bhumibol Adulyadej et toujours soutenu par le roi actuel, et ce, afin de lutter contre la déforestation, la culture de l’opium, ou encore de la culture sur brûlis ou abattis- brûlis (slash-and-burn). Ce projet royal couvre plus de 22 zones de production de fèves de café dont la production annuelle dépasse les 16 000 tonnes. Le pays en 2023 se situait au 35ième rang des producteurs de café, donc loin derrière le Vietnam près de 2 millions de tonne ou encore de l’Indonésie (plus 700 000 tonnes). Toutefois, la Thaïlande se démarque par la production de produits de luxe, comme la marque de café Black Ivory[2], le seul café au monde raffiné par les éléphants.[3] Ainsi, en dégustant votre café du village Doi Chaang, à Chiang Rai, une initiative du secteur privé, ce dernier projet est malgré tout, issu de l’héritage et de l’influence bénéfique d’une économie de suffisance bouddhiste. Café disponible à North Bay, en Ontario, gage du caractère international de ce soft power de la Thaïlande. Par ailleurs, la Royal Project Foundation a plus de 4700 projets dont certains produits sont reconnus à l’étranger. 

La musique également instrument du soft power thaï est à l’occasion imprégnée du bouddhisme. Notons ici la chanson An Ever Lasting Light, paroles composées par James Flyn et musique par Keithen Carter, chantée par un groupe d’artistes de plus de 8 nations, en hommage au défunt roi Bhumibol (Rama IX). La vidéo refait surface chaque année le 13 octobre, date du décès du Monarque mondialement reconnu, comme en témoignent les plus de 1,5 millions vues sur YouTube. À ceci s’ajoutent aussi les nombreux visionnements sur les documentaires ou reportages de la vie du souverain.[4] Si les chansons sont en mesure de promouvoir des modes de vie, ou encore de socialiser dans différentes hiérarchies de valeurs (Alaminos Fernández, 2023), nous sommes ici en pleine diffusion du soft power culturel bouddhiste.

Le bouddhisme, pilier de l’identité nationale thaïlandaise et instrument de légitimation politique interne depuis l’ère de Vajiravudh, devient un levier transnational, car sa promotion auprès de la diaspora renforce indirectement l’influence culturelle et politique de l’État thaïlandais à l’étranger (Dubus, 2018). Outre le soutien direct aux temples et aux moines, la Thaïlande mobilise ses consulats et ambassades pour organiser des événements religieux et offrir des bourses d’études à des moines étrangers, renforçant ainsi les réseaux transnationaux bouddhistes (Kim, 2025). Ces initiatives permettent à la diaspora thaïlandaise de maintenir un sentiment d’appartenance religieuse et culturelle, tout en favorisant l’influence du bouddhisme et de la culture thaïe à l’échelle internationale. La religion devient ainsi à la fois un ancrage identitaire pour les Thaïlandais à l’étranger et un levier de soft power, consolidant l’image de la Thaïlande comme nation bouddhiste et facilitant l’intégration socioculturelle de sa diaspora (Srichan et al., 2024; Vertovec, 2004).

2.2. Échelle internationale

2.2.1. Les défis de l’image de marque bouddhiste dans un marché des religions mondialisé

Bien que le bouddhisme soit mondialisé et que le royaume n’ait pas de figure de proue comme celle du Dalaï-Lama, il cherche néanmoins à prendre sa place dans le marché des religions. La déterritorialisation des religions grâce à internet et à sa diaspora apporte son lot de défis pour le pays, lorsque celui-ci cherche à définir son image de marque (Nation branding) nationale. Le bouddhisme constitue néanmoins un instrument central du soft power thaïlandais et un outil diplomatique mobilisé à l’échelle internationale. Le gouvernement thaïlandais, en lien avec les institutions religieuses, s’appuie sur ce patrimoine spirituel pour renforcer ses relations internationales et bilatérales, tout en accroissant son influence culturelle. Par exemple, en 2024, le moine britannique Phra Ajahn Chayasaro (Ajahn Jayasaro) a reçu le Thailand’s Public Diplomacy Award pour sa contribution à la diffusion du bouddhisme theravada[5] au-delà des frontières nationales du pays. Celle-ci s’effectue à travers ses enseignements (dhamma talks), la publication d’ouvrages traduits en plusieurs langues et l’utilisation des médias numériques pour toucher un public global (Thailand Foundation, 2024).

2.2.2. La diplomatie bouddhiste bilatérale : ordinations, missions monastiques et coopérations

Par ailleurs, la Thaïlande organise des programmes d’ordination temporaire destinés aux étrangers. L’un des plus récents, d’une durée de trois mois, a accueilli 33 participants sri-lankais à Bangkok, dans le cadre du 70ᵉ anniversaire des relations diplomatiques entre le Sri Lanka et la Thaïlande (MFA Sri Lanka, 2025). Ces initiatives contribuent à la consolidation des liens bouddhistes transnationaux et illustrent le rôle du bouddhisme comme ciment des relations diplomatiques. Un autre exemple est celui du succès de programmes d’ordination temporaire au centre de méditation de la nonne Bhikkhuni Dhammananda (Wat Songdhammakalyani)[6] située à Nakhon Pathom, qui reçoit des candidates de plusieurs pays, comme la Chine, le Laos ou encore des États-Unis, pour n’en citer que quelques-uns, et qui a également récemment ordonné la célèbre actrice thaïe Janie Tienphosuwan. Cette nonne a notamment inspiré d’autres femmes dans les pays limitrophes.

En outre, la Thaïlande mobilise l’envoi de moines missionnaires (Dhammaduta), qui exercent des activités religieuses et sociales dans les pays hôtes, tout en servant de relais culturels et diplomatiques. Ce dispositif est utilisé à la fois pour promouvoir le bouddhisme, renforcer les relations avec d’autres pays bouddhistes et consolider la diplomatie bilatérale avec les États partenaires, comme l’illustre le tableau ci-dessous.

PaysActions du gouvernement thaïlandais / initiatives bouddhistesObjectifs
NépalOrdination de masse, plus de 1 250 novices ordonnés à Maya Devi, Lumbini en 2024 via la fondation Dhammakaya et moines Dhammaduta (Dhammakaya 2024).Honorer le Bouddha, revitaliser la tradition monastique locale, renforcer les liens entre bouddhistes thaïlandais et népalais (Dhammakaya, 2024).
BhoutanOffrande d’une relique sacrée de Bouddha au site de Buddha Dordenma, coopération institutionnelle avec l’International Buddhist Studies College et l’université de Tango, séminaires et bourses (PRD, 2025).Renforcer les liens spirituels et diplomatiques, promouvoir la coopération culturelle et académique (PRD, 2025; IBSC, 2024).
Sri LankaProgramme d’ordination temporaire de 3 mois pour 33 participants sri-lankais à Bangkok (Embassy of Sri Lanka 2025) ; discussions entre le National Office of Buddhism et l’ambassade sri-lankaise ; cérémonies conjointes et ensemencement de reliques (MFA Sri Lanka, 2021, 2025).Consolider la coopération culturelle et religieuse, renforcer l’identité theravada sri-lankaise, promouvoir les liens bilatéraux (MFA Sri Lanka, 2021, 2025).
IndeVisite d’une délégation spirituelle thaïlandaise en Gujarat en 2025 ; envoi et exposition de reliques sacrées ; exploration du patrimoine bouddhiste et développement du circuit de pèlerinage (ToI, 2025).Renforcer la coopération religieuse et culturelle, développer le tourisme et les pèlerinages bouddhistes internationaux (ToI, 2025).

Tableau 1 : Initiatives bouddhistes de la Thaïlande dans le cadre de sa diplomatie internationale par les auteur-es.

Ces initiatives dépassent la seule sphère religieuse : elles favorisent également les échanges interculturels et consolident les liens institutionnels. Des discussions régulières entre le National Office of Buddhism (Bureau national du bouddhisme thaïlandais) et les représentants d’États étrangers visent à formaliser et approfondir ces coopérations religieuses et culturelles (Pinyasin et Cheeppensook, 2025; Mahaveeriyo, 2005; Satasut, 2019).

2.2.3. La Thaïlande comme pôle des réseaux bouddhistes mondiaux : le UN Vesak

À un niveau plus large, la Thaïlande bénéficie d’une visibilité et d’une légitimité accrues au sein des réseaux bouddhistes mondiaux : le président de la World Alliance of Buddhists (2026), Ven. Dr. Pornchai Palawadhammo, est thaïlandais, et une autre organisation importante, l’International Network of Engaged Buddhists (INEB), basée à Bangkok, relie des religieux, activistes et éducateurs autour d’enjeux globaux tels que les droits humains ou la justice environnementale (Ato-Carrera, 2022). Ces instances témoignent du rôle pivot joué par la Thaïlande dans l’internationalisation du bouddhisme et sa capacité à transformer une tradition spirituelle en levier diplomatique.

Toujours dans cette optique de visibilité accrue, en 1999, l’Assemblée générale des Nations Unies a adopté une résolution pour reconnaître et célébrer la contribution du Bouddha et des bouddhistes du monde entier. Le Gouvernement royal thaï et l’Université Mahachulalongkornrajavidyalaya ont été les hôtes de cette célébration d’envergure plus de 15 fois en 26 ans. Le rayonnement de cet événement est ainsi indissociable de l’engagement du royaume dans sa promotion. La célébration du Vesak des Nations Unies rassemble des leaders politiques nationaux (chefs d’État; représentants des Nations Unies; des ambassadeurs) et des délégués internationaux. Ces rencontres peuvent rassembler plus de 2000 participants en provenance de 80 pays.

En Thaïlande, l’organisation repose sur la coordination et le soutien d’une multitude d’acteurs, comme le Département des affaires religieuses, le National Office of Buddhism (NOB), l’International Association of Buddhist University (IABU), et le Sangha Supreme Council. Ce succès repose essentiellement sur une étroite collaboration entre le gouvernement thaï et le clergé bouddhiste. La célébration consolide ainsi la diplomatie bouddhiste thaïe comme soft power par sa nature collaborative et par l’alignement des intérêts communs transnationaux. Le pays démontre qu’il a aussi les capacités financières pour effectuer la promotion des idéaux du bouddhisme à l’international.

Le fait d’accueillir un tel événement positionne et améliore le capital diplomatique culturel du pays. Puissance douce et non coercitive, cette célébration d’envergure renforce le réseau mondial du bouddhisme et le concentre à Bangkok. L’intention est d’attirer un public mondial et de devenir un pôle incontournable du soft power culturel religieux bouddhiste. La Thaïlande devient ainsi non seulement un promoteur et un protecteur de la culture thaïlandaise, mais aussi du bouddhisme. Cela permet aussi de constituer un moment clef pour promouvoir des solutions bouddhistes aux problèmes des sociétés contemporaines, mais aussi pour publiciser des sites touristiques bouddhistes.[7] Le royaume a ce qu’il faut pour impressionner, puisqu’il abrite également l’un des temples bouddhistes les plus grands au monde, la Dhammakaya. Les monuments et les lieux comme le temple blanc (Wat Rong Khun) ou encore le temple du Bouddha d’émeraude constituent des instruments de soft power au service de l’État qui sert à renforcer des liens culturels communs à travers les participants à la UN Vesak. C’est une façon d’assurer une présence panasiatique et de favoriser une exportation culturelle.

Le domaine d’étude en soft power cherche à comprendre comment les acteurs étatiques utilisent le « capital religieux » pour garantir leurs besoins, qu’ils soient politiques, sociaux et économiques, afin de garantir leurs intérêts géopolitiques (Laliberté, 2013). Au-delà de la UN Vesak, la Thaïlande abrite d’importants acteurs bouddhistes internationaux comme The World Fellowship of Buddhist (WFB) situé à Bangkok. 

Fig. 1.: Image du Bouddha au sommet du dôme du bâtiment de méditation, 2024.

Source: site de la Dhammakaya Media Network (DMC) / Global Buddhist Network (GBN), https://www.dmc.tv/wallpaper/169

Fig. 2. Jour de la Terre : Cérémonie religieuse de la Dhammakaya, 22 avril 2024.

Source: site de la Dhammakaya Media Network (DMC) / Global Buddhist Network (GBN), https://www.dmc.tv/wallpaper/175

2.2.4. Le bouddhisme thaï et l’ANASE : entre ambition régionale et diversité religieuse

À l’international, la Thaïlande a été un important promoteur de l’héritage bouddhiste en Asie du Sud-Est, mais aussi l’un des instigateurs du Bouddhisme comme pilier religieux et de valeurs identitaires communes au sein de l’Association des Nations de l’Asie du Sud-Est (ANASE). Cette idée reposerait sur le fait que des pays comme le Myanmar, le Laos, le Cambodge, Singapour, et le Vietnam, ont tous le bouddhisme comme majorité religieuse. Même l’Indonésie, à majorité musulmane, possède le temple Borobudur, une des plus imposante construction bouddhiste au monde et lieu de pèlerinage pour les bouddhistes. Il reste à ce jour l’un des monuments les plus visités en Indonésie. Toutefois, au sein de l’Association, plus de 42% de sa population est musulmane, donc dans sa quête identitaire, l’ANASE reconnaît aujourd’hui plutôt l’importance de la diversité religieuse au sein de ses membres.

2.2.5. L’économie de suffisance et la diplomatie royale : le bouddhisme en dehors du religieux

            L’intégration du bouddhisme thaï comme soft power au système international ainsi que sa promotion ne sont pas toujours évidentes. Prenons le système de l’économie de suffisance (ES) : en 2024, le ministre thaïlandais des Affaires étrangères, Maris Sangiampongsa, a présenté l’importance de cette philosophie et de la lutte contre la criminalité transnationale comme voies vers le développement durable lors du Sommet de l’avenir des Nations Unies. Le cadre de l’ES a été présenté comme un outil permettant de bâtir un avenir commun pour le monde. L’objectif : créer un cadre mondial prenant en compte les intérêts des pays en développement, tout en promouvant l’autonomisation des jeunes afin qu’ils puissent façonner l’avenir auquel ils aspirent. Dans ce contexte, l’économie de suffisance (ES) devient un appel à la promotion d’une économie bouddhiste, formulée par le défunt et vénéré roi de Thaïlande Bhumibol Adulyadej (Mongsawad, 2010). La philosophie de l’ES témoigne de la façon dont le bouddhisme peut être au premier plan des relations internationales, sans se présenter dans un contexte religieux. Elle corrobore également l’idée avancée par certains chercheurs selon laquelle la religion est un élément négligé des relations internationales (Fox, 2001) et de la diplomatie culturelle.

            Le soft power repose aussi sur une autre initiative de la diplomatie bouddhiste, inséparable de la diplomatie royale. Les rencontres entre familles royales au pays, ainsi que la richesse des cérémonies et rituels royaux célébrés au courant de l’année, témoignent d’un héritage durable. Ce sujet touche au tourisme religieux subventionné par les autorités en Thaïlande et s’inscrit dans une volonté d’obtenir une reconnaissance internationale. Bien valorisé auprès des touristes, par exemple la procession des barges royales, confirme la richesse culturelle du royaume auprès du public, tout en éduquant sur le caractère semi-divin du roi bouddhiste, et projette une image de celui-ci comme chef de la nation respecté et vénéré.

2.2.6. La Thailand Foundation et la diplomatie publique bouddhiste

Fondation philanthropique bouddhiste comme lieu du soft power thaï, la Thailand Foundation est un bon exemple (Kittisareekul et YossananKaeokomonman, 2025; Charoenvattananukul, 2023; Thailand Foundation, 2024).[8] L’emblème de la fondation est le temple Arun, lieu historique datant de royaume d’Ayutthya, jadis la plus haute construction de Bangkok. La devise de la Fondation est de « rapprocher les gens par la bonne volonté et l’amitié », et son objectif est la compréhension mutuelle et la coopération entre la Thaïlande et le reste du monde en favorisant la création de synergie et de nouvelles amitiés. Pour y arriver, l’organisation compte sur la promotion de la Thaïté (Thainess), c’est-à-dire le respect, la compassion et l’ouverture. Rappelons que la Fondation est à l’origine une initiative du ministère des Affaires étrangères dès 2007. L’organisation décrit l’un de ses quatre piliers comme étant la promotion de valeurs spirituelles, de la méditation et du Bouddhisme. La méditation est définie comme un outil pour prendre soin de la santé mentale, pour améliorer la concentration au quotidien et pour venir en aide aux personnes souhaitant relever les défis de la vie moderne. La stratégie de diplomatie publique de la Fondation repose sur la constitution progressive d’une base de passionnés de la Thaïlande à l’étranger. L’objectif : susciter l’amour et l’admiration du pays au-delà de ses frontières (Kittisareekul et YossananKaeokomonman, 2025; Charoenvattananukul, 2023). La Fondation attribue au Bouddhisme les traits de personnalité qui ont façonné les Thaïs, soit leur générosité, leur gentillesse (toujours prêts à aider leur prochain), leur hospitalité légendaire, et la priorisation du bien-être de l’autre. Ces comportements seraient, toujours selon la Fondation, le résultat de principes bouddhistes reposant sur les notions de compassion et du système de mérites.

2.2.7. Au-delà du clergé : voix dissidentes et bouddhisme socialement engagé

            Qu’est-ce que le Bouddhisme dans un contexte de soft power en Thaïlande? La question se pose puisque son rayonnement dépasse largement l’orthodoxie du clergé. En 2019, la BBC nomme la nonne bouddhiste thaïe Dhammananda Bhikkhuni comme l’une des 100 femmes les plus inspirantes et influentes au monde. Cette nouvelle crée une onde de choc au royaume, puisqu’elle est la première femme au pays à avoir été ordonnée dans la tradition bouddhiste théravadine au Sri Lanka. Elle complète un tour de force du côté de la Thaïlande également, car elle est la première thaïe à recevoir cette ordination complète, qui est toujours proscrite au pays. Puisque son mouvement d’émancipation milite pour l’égalité des genres dans le bouddhisme theravada, elle attire la sympathie des femmes dans toute l’Asie du Sud-Est et l’admiration des femmes du monde entier. Ses écrits révolutionnent aussi non seulement par sa réinterprétation du canon bouddhique, mais par son engagement à protéger l’environnement. Elle est une figure de proue du Bouddhisme socialement engagé, au même titre que Sulak Sivaraksa (INEB). Co-fondatrice de Sakyadhita International, l’Association internationale de femmes bouddhistes, cette alliance travaille à l’égalité des sexes au sein du Bouddhisme partout sur la planète. Sa communauté à Nakhon Pathom attire des fidèles du monde entier. Conférencière de renom, elle parcourt non seulement le globe pour faire la promotion du Bouddhisme, mais elle répond à chaque année aux nombreuses sollicitations de médias thaïs ou étrangers.

Conclusion

Comme mentionné précédemment, les autorités politiques et religieuses au royaume ont choisi de miser sur un message d’éthique bouddhique, plutôt que sur la promotion de moines en particulier. L’apport est plutôt du côté des centres de méditation et la contribution du Bouddhisme au bien-être psychologique et physique. Stratégie importante puisqu’elle permet de maintenir une solide association entre bouddhisme thaï et soft power qui transcende les scandales qui secouent le clergé à l’occasion (Mme Golf; fermeture du Temple des tigres (Wat Pha Luang Ta Bua Yannasampanno), ou encore celui du temple Wat Phrabatnampu du moine Luang Phor Alongkot).

À long terme, afin de préserver la pertinence de l’approche thaïlandaise du soft power, Moonsarn (2025) suggère d’aller au-delà d’une simple instrumentalisation du secteur culturel. Il formule ainsi plusieurs recommandations, qui consistent notamment à « dépasser une gestion bureaucratique de la culture », à « mettre en place des politiques favorisant les écosystèmes créatifs à partir de la base », à « renforcer la capacité des communautés à créer », et enfin à « s’abstenir d’imposer une définition normative de la culture ».

En contraste, Zheng et Liu (2024) avancent que le bouddhisme occupe une place centrale dans la diplomatie culturelle en contribuant à l’avancement des objectifs nationaux à travers l’engagement culturel. Donc cette idée de la gestion bureaucratique de la culture comporte aussi ses avantages, et pas seulement des inconvénients, contrairement à ce que soutient Moonsarn (2025). La diplomatie culturelle consiste ici à promouvoir les intérêts d’un pays en participant à des échanges culturels (Winder, 2021). Elle favorise le développement d’une diplomatie bouddhique, domaine encore peu étudié, mais appelé à prendre de l’importance alors que de nouveaux agencements géopolitiques se dessinent à l’horizon en Asie du Sud-Est, région prise entre les intérêts grandissant de la Chine, de l’Inde, des États-Unis et de la Russie (Chia, 2026; Pinyasin et Kasira Cheeppensook, 2025).

Dans ce contexte de rivalité d’influence, de tension et de restructuration d’allégeances politiques, les temples agissent à la fois comme un vecteur de diplomatie culturelle et comme catalyseur d’interactions culturelles internationales. Ils occupent ainsi le double rôle de promotion de la paix et de compétition géopolitique. L’instrumentalisation du Bouddhisme permet alors à la fois une reconnaissance institutionnelle et culturelles à l’étranger et une consolidation des réseaux de soutiens transnationaux.

Par conséquent, le bouddhisme thaï se présente comme un instrument diplomatique favorisant non seulement des contacts, mais comme un outil de choix pour convaincre les opinions publiques étrangères. Par sa vitalité en Thaïlande, les multiples facettes du soft power bouddhiste rassemblent la diplomatie publique et culturelle du royaume, lesquelles s’ancrent dans les traditions nationales de promotion culturelle et dans le positionnement du pays sur la scène internationale.

Selon Apinan Thasuthorn, la diplomatie culturel Thaïe se résume essentiellement à l’aide universitaire, aux formations et aux bourses, aux coopérations en matière de bouddhisme et à l’enseignement du thaï (Kietigaroon, 2020). Cependant, comme le démontre cette étude, la réalité semble plus complexe, comme lorsque certaines compagnies chinoises confirment que la raison pour laquelle elles ont choisi de s’établir en Thaïlande était liée à la culture pacifique façonnée par le Bouddhisme. Encore une fois, notre analyse soutient qu’il existe une simplification de la contribution du Bouddhisme au soft power au pays et qu’il faut l’inscrire dans un cadre et une réalité beaucoup plus nuancée, comme le suggère le récent ouvrage Figures of Buddhist Diplomacy in Modern Asia (Chia, 2026).

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[1] Évalué selon huit mesures : capacité économique, militaire, résilience, ressources à venir, relations économiques, réseaux de défense, influence diplomatique et finalement influence culturelle. Voir : https://power.lowyinstitute.org/data/power.  Consulté le 7 avril 2026.

[2] https://blackivorycoffee.com

[3] C’est l’un des cafés les plus rares, le plus prisé et le plus cher (2000 $US le kilo) avec 500 tonnes de production seulement annuellement. La raison est que les graines de café Arabica sont consommées par les éléphants et récupérées dans leurs excréments.

[4] À noter également le maintien de la fête des pères le 5 décembre, date de naissance du Roi Bhumibol par son fils, le roi actuel Vajiralongkorn.

[5] Le bouddhisme se divise en trois grandes écoles ou courants, soit le Theravada (voie des anciens), le Mahayana (Grand Véhicule) et le Vajrayana (Véhicule de Vajra (foudre, diamant). La religion prédominante en Thaïlande est le bouddhisme theravada.

[6] https://www.songdhammakalyani.com. Consulté le 7 avril 2026.

[7] Quelques exemples : Temple du Bouddha d’émeraude (Wat Phra Kaew), le temple de marbre (Wat Benchamabophit), le temple du Bouddha couché (Wat Pho), le Grand Bouddha d’Ang Thong (statue de plus de 92 mètres du Bouddha), le Phra Pathom Chedi ou encore le Park Phutthamonthon.

[8] Voir : https://thailandfoundation.or.th/about-us. Consulté le 5 avril 2026.

Les Nouvelles Routes de la Soie : instrumentalisation de l’histoire et de la culture bouddhiste dans la construction d’un récit stratégique

RG v7 n2, 2021

Maï-Lan Thaler

Étudiante en doctorat, École d’Études Politiques, Université d’Ottawa

Abstract : Since its launch in 2013, the Belt and Road Initiative (BRI) has demanded continuous efforts of promotion on the part of the People’s Republic of China. In this article, we seek to explain the instrumentalization of Buddhist history and culture in the discourse surrounding the Initiative, also called “New Silk Roads”. Bringing our attention to the discursive dimension of the Initiative, we explore how the reappropriation of the Silk Roads history qualifies as a “strategic narrative” (Miskimmon, O’Loughlin and Roselle, 2017), which allows the Chinese State to broadcast its vision of the world, long past and to come. We discuss how this strategy calls upon Buddhists institutions of China and why Chinese authorities have turned to Buddhism in their quest to promote the BRI. Finally, we aim to locate this form of instrumentalization of Buddhism in the larger framework of a “Buddhist diplomacy”, at the crossroads between reflections on public diplomacy and soft power, and the rise of United Front work.

Key-words : People’s Republic of China, Buddhist diplomacy, Belt and Road Initiative, Silk Roads, strategic narrative

Résumé : Depuis son lancement en 2013, la Belt and Road Initiative (BRI) n’a cessé de solliciter des efforts de promotion de la part de l’État de la République Populaire de Chine. Dans cet article, nous tentons d’expliquer l’instrumentalisation de l’histoire et de la culture bouddhiste produite par le discours accompagnant l’Initiative, que nous connaissons aussi sous le nom de « Nouvelles Routes de la Soie ». Portant notre attention sur la dimension discursive de l’Initiative, nous verrons en quoi la réappropriation de l’histoire des Routes de la Soie représente ce que Miskimmon, O’Loughlin et Roselle (2017) qualifient de « récit stratégique », qui permet à l’État chinois de diffuser sa vision du monde, précédent et à venir. Nous verrons ensuite comment cette stratégie prend à partie les institutions bouddhistes de Chine et pourquoi c’est vers le bouddhisme que l’autorité politique s’est tournée pour faire la promotion de la BRI. Enfin, il sera question de situer cette instrumentalisation du bouddhisme dans le cadre plus large d’une « diplomatie bouddhiste », au croisement des réflexions sur la diplomatie publique, le soft power et la réactivation du travail de Front Uni.

Mots clés : République Populaire de Chine, diplomatie bouddhiste, Belt and Road Initiative, Routes de la Soie, récit stratégique.

 

Introduction

Depuis son lancement par les discours prononcés par le président chinois Xi Jinping au Kazakhstan et en Indonésie en 2013, la Belt and Road Initiative (BRI)[1] n’a cessé de faire débat, notamment au sujet de sa nature et de sa portée. Une des perspectives au sein du débat consiste à s’intéresser en priorité à la dimension discursive de l’Initiative. Cette dimension est peut-être encore plus frappante dans le monde francophone où nous avons pris l’habitude d’utiliser le nom de « Nouvelles Routes de la Soie » pour désigner ce curieux objet d’étude. Ainsi faisant, nous acquiesçons d’une stratégie narrative élaborée par l’État chinois, qui vise à tracer un lien de continuité entre son Initiative de développement et un épisode de l’histoire que nous avons très souvent raconté. Si le récit sur les anciennes et nouvelles routes de la soie nous dit peu de choses sur le déroulement concret prévu pour la BRI, il est censé, en revanche, nous en décrire « l’esprit ». Par ce terme, l’État chinois englobe les principes, les normes, les valeurs et la vision du monde que la BRI doit incarner. Il est très présent dans le document « Vision and Actions on Jointly Building Silk Road Economic Belt and 21st Century Maritime Silk Road »[2], publié en 2015 et censé servir de feuille de route pour l’Initiative Belt and Road.

Le choix du mot « esprit » n’est pas un hasard puisqu’il permet d’ouvrir une porte sur le monde spirituel, et plus particulièrement sur le monde bouddhiste. En effet, comme nous le verrons dans cet article, le récit des Routes de la Soie est aussi celui du rôle que les bouddhistes ont joué et peuvent continuer de jouer dans l’échange pacifique entre les peuples. Nous observons que de nombreux évènements ont été organisés par des institutions bouddhistes en RPC, avec le soutien de l’État et la participation de ses représentant.es, reprenant le discours officiel sur les bienfaits de la BRI. Lors de ces évènements, il est aussi question de rappeler que les moines, les moniales et les marchand.es bouddhistes ont contribué à développer les anciennes Routes de la Soie et que, réciproquement, c’est grâce à ce réseau d’échange que le bouddhisme a réussi à se répandre en Eurasie et à imprégner si durablement les cultures. A l’heure de la BRI, encouragées par l’État, les institutions bouddhistes chinoises se donnent pour mission de promouvoir l’Initiative auprès des communautés bouddhistes à l’étranger. Nous le verrons, cette démarche est caractéristique d’une instrumentalisation du bouddhisme en Chine, qui a mené à l’émergence d’une diplomatie bouddhiste (Zhang, 2012; Angelskår, 2013; Ponka, Dzhanaeva et Zhao, 2017; et Ngeow, 2019).

  1. Le discours autour de la Belt and Road Initiative : raconter l’histoire chinoise des anciennes et des nouvelles Routes de la Soie

1.1.  La Belt and Road Initiative comme slogan

Le document « Vision and Actions on Jointly Building Silk Road Economic Belt and 21st Century Maritime Silk Road », censé expliciter l’Initiative Belt and Road, n’arrive qu’un an et demi après les premières déclarations de Xi Jinping au Kazakhstan et en Indonésie. En réalité, le document porte bien plus sur la « vision » que les « actions » de l’Initiative. Il s’agit essentiellement d’une présentation du cadre normatif qu’elle doit adopter, et donc de la « vision » de la coopération qu’elle est censée incarner. Certes le document énumère un certain nombre de domaines d’actions prioritaires et de mécanismes de coordination nécessaires à la mise en œuvre de l’Initiative, mais il s’avère peindre bien plus le tableau de « l’esprit des Routes de la Soie ». Celui-ci est défini par de nombreux principes de coopération, comme « le respect mutuel de la souveraineté des uns et des autres, la non-agression mutuelle, la non-interférence mutuelle dans les affaires internes des uns et des autres, le bénéfice mutuel et égal, et la coexistence pacifique »[3].

Le document reflète davantage la façon dont l’État chinois communique en général, qu’il n’informe sur les faits de l’Initiative. En fait, la communication à ce sujet a été abondante : de nombreux documents ont été publiés par divers départements de l’État et de nombreux discours ont été prononcés. Mais il manque encore une documentation officielle complète et précise, qui puisse servir de plan de route. D’ailleurs, s’il existe plusieurs cartes censées représenter les routes de l’Initiative, il n’y a pas de carte officielle unique. Avec un tel mode de communication, l’État chinois semble privilégier d’une part, une information vague et nébuleuse et d’autre part, le sujet de l’esprit de l’Initiative, au détriment d’une information précise et factuelle.

À cela s’ajoutent des changements fréquents, que ce soit sur le nom même de l’Initiative ou sur les pays invités à y participer. En l’état, il est donc difficile d’évaluer ce qu’elle représente. Ce n’est pas que l’État chinois n’en dit pas assez, ses efforts de communication autour de la BRI sont considérables. Mais c’est plutôt que les choix qu’il opère dans sa communication sont en décalage avec le désir des observateur.es extérieur.es d’obtenir une définition fixe. Zeng (2019, 2020) considère à son tour que cette situation n’est ni accidentelle ni le résultat d’un mauvais calcul. Elle est symptomatique de la façon dont sont élaborées et mises en œuvre les politiques, dont la politique étrangère, en République Populaire de Chine (RPC), c’est-à-dire d’une tendance à privilégier un discours qui laisse à l’État central et à ses partenaires une marge de manœuvre. Si l’on considère, à l’instar de Shichor, que « [c]ontrairement à l’AIIB [Asian Infrastructure Investment Bank], qui est une organisation formelle et bien définie, la BRI est avant tout un slogan. » (2018, 41), il faut comprendre ce que représente le slogan en politique chinoise. Zeng constate que nous avons tendance à penser le slogan comme un outil rhétorique plutôt creux, soit un outil de mise en scène qui informe peu sur la substance des politiques menées. En particulier lorsqu’il est produit par un État autoritaire, le slogan est traité comme un instrument de propagande, dont le rôle serait de tromper et dont il faudrait donc se méfier. Pour Zeng, cependant, le slogan est significatif, et ce, parce qu’il sert quatre fonctions. Outre la fonction de persuader les masses, le slogan permet à un.e acteur.e de déclarer une intention, d’affirmer son pouvoir et tester le soutien qu’il peut recevoir sur les scènes domestique comme internationale, et d’appeler les intellectuel.les à soutenir et à contribuer à la politique recherchée. Pour Zeng, c’est la nature vague des slogans comme celui de la BRI, qui leur permet d’être si largement récupérés et diffusés. En ne fixant pas de définition, l’État chinois accorde une certaine marge d’interprétation grâce à laquelle une multitude d’acteur.es peuvent s’approprier le thème de la BRI. Au sein de la RPC, les gouvernements locaux sont nombreux à se revendiquer comme points stratégiques sur les nouvelles Routes de la Soie ou à présenter certains de leurs projets comme faisant partie de l’Initiative.

Le slogan n’est donc pas seulement un instrument rhétorique de propagande, c’est un rouage essentiel du processus d’élaboration et de diffusion des politiques publiques. Pour Lin, Sidaway et Woon (2019), la BRI s’insère dans ce que Heilmann et Perry (2011, 21-22) ont qualifié de gouvernance adaptative, soit un modèle de gouvernance qui repose sur « l’acceptation d’une incertitude omniprésente » et sur une flexibilité à l’égard des contextes, des situations et des agent.es. La production de discours par le biais de slogans ambigus reproduit ce modus operandi en facilitant l’adaptation des politiques. Toutefois, cela ne signifie pas non plus que l’État chinois se contente de lâcher des slogans dans la nature. Au contraire, le travail des slogans est hautement stratégique et implique pour l’État de savoir combiner une ambiguïté suffisante pour que le discours touche un grand nombre d’acteur.es et un certain contrôle du discours pour que l’interprétation chinoise officielle domine. On retrouve cet équilibre dans le recours à la métaphore des Routes de la Soie qui entoure la BRI.

1.2. Les Routes de la Soie comme récit stratégique

« First, the Silk Road is probably the only symbol of the common cultural heritage and close historical trade and cultural relationships of most countries in Asia, Europe and Africa. Second, [the] Silk Road is [a] metaphor for ‘peace and cooperation, openness and inclusiveness, mutual learning and mutual benefit’. » (Liu et Dunford, 2016).

En employant le terme « Routes de la Soie » dans les documents publiés et les discours prononcés, l’État chinois redonne vie à un concept très présent dans les mentalités collectives, comme nous l’expliquent Liu et Dunford (2016). En effet, le nom, sinon l’histoire, des Routes de la Soie est bien connu. En leur associant la BRI, l’État chinois peut viser deux objectifs. Premièrement, insérer l’Initiative dans une continuité historique, voire même dans une tradition de l’échange. Et deuxièmement, transposer les représentations positives à l’égard des Routes de la Soie sur l’Initiative. Tout en jouant sur des idées partagées, l’État chinois va aussi produire et diffuser sa propre version de l’histoire des Routes. Celle-ci semble reposer sur trois principes : tout d’abord, l’enrichissement mutuel des sociétés ayant échangé le long des Routes, puis la dimension pacifiste de ces échanges, et enfin, le dialogue entre l’Est et Ouest ayant permis aux grandes civilisations de partager leurs connaissances et leurs cultures (Zhou et McKerrow, 2020). Dans cette histoire, la Chine occupe un rôle central. D’une part, géographiquement, elle peut être considérée comme le point de départ du réseau des Routes. D’autre part, elle est une de ces grandes civilisations qui a su à la fois diffuser son modèle à travers l’Eurasie, tout en respectant les différences politiques et culturelles, et capter ce que les autres sociétés avaient à lui offrir. D’ailleurs, le fait que les Routes portent le nom de la marchandise dont la Chine a eu pendant longtemps le monopole de la production est également un indice de la nature sino-centrée de l’échange.

Ce que l’État chinois fait ressortir de l’histoire des anciennes Routes sont les éléments dont il se serait inspiré pour construire les nouvelles Routes. Ainsi, à l’instar de l’ancien, le nouveau système d’échange est certainement sino-centré mais il vise en même temps à produire des bénéfices mutuels, tout en respectant la souveraineté des participant.es. Si nous n’avons pas de définition stricte de la BRI, nous avons une description emphatique de « l’esprit des Routes de la Soie » qu’elle est censée incarner. En réalité, ce ne sont pas les Routes elles-mêmes que l’État chinois fait renaître, puisqu’il reconnaît que la BRI ne suivra pas exactement leurs tracés. Ce qu’il fait renaître, en revanche, c’est leur histoire : non pas l’histoire avec un grand H, soit le déroulement chronologique d’évènements, mais l’histoire au sens du récit.

Avant que l’État chinois ne s’en empare au 21ème siècle, les Routes de la Soie sont déjà un « grand récit romancé » (Winter, 2020), avec tout ce que ce type de récit peut avoir de simplificateur et d’exagérateur. Le concept même des Routes n’émerge qu’au 19ème siècle, popularisé par le géographe Ferdinand von Richthofen et est bien plus un outil narratif de convenance que le reflet d’une réalité historique. Avec notre regard contemporain, nous en avons fait un récit de pré-globalisation, en traçant des parallèles avec les formes d’échanges transfrontaliers que nous connaissons aujourd’hui. Ce récit s’est largement diffusé dans le langage et dans la culture populaire[4].

C’est donc un public large que l’État chinois peut toucher quand il décide de le raconter à nouveau. Ce qu’il a alors dans les mains n’est pas un objet fixe et inchangeable, c’est un construit social, auquel il peut insuffler un sens particulier, tout en s’accommodant des codes collectifs déjà présents. Comme tout bon récit, les Routes de la Soie ont leurs personnages iconiques, comme l’amiral Zheng He (1371-1433) et les moines Faxian (337-422 av. J-C) et Xuan Zhang (602-664 av. J-C), elles sont ponctuées par des évènements marquants et se déroulent sur des lieux emblématiques. Tous ces éléments, nous explique l’État chinois, ont eu un impact durable sur nos sociétés et les traces que nous en avons peuvent servir de fondation pour construire une nouvelle ère d’échange.

Le recours au récit n’est ni une nouveauté en politique, ni une spécificité du discours autour de la BRI. D’une part, nous pouvons considérer que toute communication politique est une forme de récit ou, du moins, utilise des codes de la narration (Miskimmon, O’Loughlin et Roselle, 2017). D’autre part, l’État chinois et le Parti Communiste Chinois (PCC) encouragent de plus en plus leurs représentant.es et leurs allié.es à « raconter l’histoire chinoise » (Zhao, 2019). En 2014, par exemple, dans son allocution à la Conférence Centrale de Travail sur les Affaires Étrangères, Xi Jinping insiste sur la nécessité de « donner un bon récit chinois, et mieux communiquer le message de la Chine au monde »[5] (Ministère des Affaires Étrangères de la RPC). Cette expression désigne à la fois un mode de communication politique et un objectif politique en soi. La métaphore de la « voix chinoise » permet de comprendre cette ambivalence : lorsque Xi Jinping parle de « diffuser la voix chinoise » (Cao, 2019), cela renvoie non seulement à l’idée de parler « avec une voix chinoise », c’est-à-dire avec une façon de parler propre à la société chinoise, mais aussi à l’idée de faire entendre ce que la Chine a à dire au monde. « Raconter l’histoire chinoise des Routes de la Soie » implique alors de raconter l’histoire depuis le point de vue de la Chine et de mettre en avant le rôle central que celle-ci a joué.

Nous pouvons aussi analyser ce recours à l’histoire et à l’esprit des Routes de la Soie par le biais du concept de récit stratégique proposé par Miskimmon, O’Loughlin et Roselle (2017), comme le fait Zeng dans son travail sur les slogans politiques (2019, 2020). Miskimmon, O’Loughlin et Roselle le définissent comme « un moyen par lequel les acteurs politiques tentent de créer un sens partagé du passé, du présent, et du futur de la politique internationale pour modeler le comportement des acteurs domestiques et internationaux » (2017, 6). On retrouve une approche similaire dans l’analyse de Winter (2020) pour qui les Routes de la Soie sont un « concept stratégique » et du côté des chercheur.es, qui selon Zhou et McKerrow (2020), conçoivent la BRI comme un « discours stratégique ». Insister de la sorte sur la dimension stratégique du récit nous permet de questionner les fonctions et donc les objectifs d’un tel mode de communication politique. Pour Zeng (2019), la communication politique accompagnant la BRI est une stratégie de rebranding, en référence à la pratique de marketing visant à changer l’image d’une entreprise ou d’une organisation. On peut de même comprendre la réappropriation de l’histoire des Routes de la Soie comme une stratégie de construction de l’identité de la BRI et plus généralement de reconstruction de l’identité de la Chine, appuyée sur des codes partagés par un grand nombre d’acteur.es. En l’occurrence, le rebranding passant par la métaphore des Routes permet à l’État chinois d’augmenter la visibilité de son Initiative. Il permet également d’opérer une rupture avec une certaine image qui circule au sujet de la Chine, en revendiquant une autre identité, d’un lignage plus ancien.

En effet, l’image dont fait l’objet la Chine n’est pas que positive. La façon dont certain.es acteur.es réagissent à la BRI, que ce soit du côté des politiques ou des médias, qu’iels soient situé.es en Afrique, en Asie ou en Occident, est un indicateur des perceptions qui circulent autour de la Chine. L’Initiative est régulièrement critiquée comme étant un projet impérialiste, permettant à la Chine d’exercer un contrôle autoritaire sur tous les pays qui y participent (Cabestan, 2019; Xing, 2019). Cette façon de penser n’est pas née avec la BRI, elle rejoint un discours qui prend parfois le nom de « théorie de la menace chinoise », qui consiste à concevoir la montée en puissance de la Chine comme un « péril » ou une « menace » inhérent pour l’Occident (Xin, 2020). Au-delà des cercles politiques, la crainte d’un impérialisme chinois joue également sur des représentations stéréotypées répandues dans les mentalités collectives populaires. Comme l’explique Xin (2020), la Chine est depuis longtemps un « autre culturel » (surtout du point de vue occidental) dont on exagère l’altérité en se fondant sur des stéréotypes négatifs relatifs, par exemple, à la qualité des produits manufacturés, aux habitudes alimentaires[6]. Tout récemment, c’est la pandémie de la covid-19 qui a suscité des ressentis négatifs à l’égard des Chinois.es, parmi ceux et celles qui souhaiteraient les désigner comme les coupables de cette crise désormais mondiale. L’image de la Chine est également liée au comportement de son État, notamment à l’égard des droits humains. Nous pouvons citer son conflit avec le Tibet, et plus particulièrement son rapport avec le Dalaï-Lama, et plus récemment, la répression qu’il soutient à l’encontre de la contestation politique à Hong-Kong et la répression qu’il mène à l’encontre des minorités musulmanes, dont les ouïghour.es. Si le développement économique rapide de la Chine impressionne et est parfois traité comme un modèle à suivre, les images positives à ce sujet semblent insuffisantes pour faire le contrepoids des images négatives qui circulent. De la même façon, il ne suffit pas à l’État chinois de vanter les mérites économiques de la BRI pour atténuer les craintes et susciter l’adhésion sans réserve à l’Initiative.

Cela, l’État l’a compris depuis plusieurs décennies. Dès les années 1990, les cercles académiques et politiques chinois s’emparent du concept de soft power, développé par Joseph Nye (1990). En 1993, Wang Huning, ancien universitaire de l’Université Fudan et collaborateur du Secrétaire Général du PCC à l’époque Hu Jintao, publie un article dans lequel il encourage l’État à développer et faire un usage de son soft power culturel (Barr, 2015). En 2007, au 17ème Congrès National, le soft power fait son entrée officielle dans le lexique du PCC, en figurant dans le discours de Hu Jintao. A nouveau, c’est le pouvoir culturel qui est mis en avant, plutôt que les valeurs idéo-politiques et la politique étrangère, soit les deux autres sources du soft power selon Nye. Plus précisément, c’est la culture traditionnelle chinoise que le PCC encourage à valoriser pour permettre à l’État chinois d’attirer les publics étrangers vers la Chine (Xin, 2020; Barr, 2015; Lai, 2012). Le récit des Routes de la Soie, anciennes et nouvelles, va dans le sens de cette politique. Il vient en effet complémenter l’argument du gain matériel que la BRI promet en valorisant l’échange culturel entre les peuples, tout en soulignant le rôle qu’a joué la culture civilisationnelle chinoise dans l’enrichissement du monde eurasiatique. Mais quelle est cette culture que l’État chinois nous dit être l’héritage des Routes de la Soie ?

Ce n’est certes pas le seul, mais nous allons nous intéresser au bouddhisme comme élément de cette culture partagée. En effet, le récit des Routes de la Soie nous raconte que la pensée bouddhiste mais aussi ses coutumes, ses arts, son architecture se sont déployés à travers l’Eurasie par le biais des routes marchandes. Les premiers échanges concernaient la transmission d’écrits sacrés, conservés en Inde puis diffusés à travers le monde par des moines voyageurs. Graduellement, le bouddhisme a été adopté comme religion par de nombreuses sociétés et a imprégné leurs cultures. Dans la section suivante, nous allons tenter de comprendre pourquoi le moine bouddhiste est un personnage récurrent du récit chinois des Nouvelles Routes de la Soie. Nous verrons que le bouddhisme, plus généralement, est instrumentalisé par l’État chinois de façon à s’approprier les représentations positives de cette religion-culture à l’intention de la BRI.

2.  Le bouddhisme au cœur du récit stratégique

2.1. Le bouddhisme au service des Nouvelles Routes de la Soie

Le 8 avril 2018, l’Association Chinoise de Communication pour la Culture Religieuse[7] (ACCCR) organise une conférence de presse pour annoncer la tenue du Cinquième Forum Bouddhiste Mondial à Putian, dans la province du Fujian. Plusieurs représentant.es de l’autorité politique assistent à la conférence, notamment le directeur de l’Administration d’État pour les Affaires Religieuse (AEAR), Wang Zuo’an[8]. Le Forum Bouddhiste Mondial est un évènement qui a lieu tous les trois ans depuis 2006. Il est organisé principalement par l’Association Bouddhiste de Chine (ABC), l’institution représentant tous les bouddhistes de Chine auprès de l’État. Le Forum est ouvert aux bouddhistes du monde entier mais, outre les participant.es chinois.es, il rassemble essentiellement des moines, moniales et chercheur.es de Taïwan, Hong Kong et Macao.

À la conférence de presse, Chen Zongrong, vice-président de l’ACCCR, divulgue que les thèmes qui seront abordés lors du cinquième Forum auront pour objectif « d’insister sur les rôles positifs des personnes religieuses dans le développement économique et social, la Belt and Road Initiative et la construction d’une communauté ayant un futur partagé pour l’humanité » (Lam, 2018). Lorsque l’évènement a lieu en octobre de la même année, une des sessions porte précisément sur « le Bouddhisme et la Route Maritime de la Soie du 21ème siècle » (Wang, 2018), reprenant le nom de la voie maritime de la BRI. La session est menée par You Quan, directeur du Département du Travail de Front Uni, un organisme sous l’autorité du Comité Central du PCC (Raymond, 2020). Dans son discours marquant la clôture du Forum, son collègue Wang Zuo’an parle de la région du Fujian comme étant le point de départ de l’ancienne Route de la Soie Maritime (China Daily, 2018). Pour cette raison, ajoute-t-il, le Fujian possède de « profondes ressources bouddhistes historiques et culturelles » (idem). Selon Wang, ayant été un point de rencontre important pour différentes cultures par le passé, la région a une longue expérience de l’échange avec les pays étrangers qui pourra être mise à profit dans le cadre de la Belt and Road Initiative.

Le Cinquième Forum Bouddhiste Mondial n’est qu’un exemple parmi tant d’autres d’une rencontre entre le bouddhisme et la BRI, opérant sur fond du récit sur les Routes de la Soie. Il faut toutefois noter que ce phénomène, en général, n’est qu’indirectement le fait de l’État central chinois. Une tendance commune consiste à ce que les évènements de ce type soient organisés par des institutions bouddhistes (que ce soit des associations locales liées à l’ABC ou des institutions liées à des temples, formellement enregistrées auprès de l’autorité publique) mais qu’ils soient seulement soutenus par l’État. Ce soutien peut être financier, matériel ou relever de l’assentiment politique, qui sera manifesté par la participation plus ou moins active de représentant.es politiques. Il peut s’agir de représentant.es d’un gouvernement local, du gouvernement central ou du PCC. Si l’État n’est jamais le principal organisateur, il n’en est généralement pas absent. Son autorité se fait également ressentir par le biais des liens forts qu’il entretient avec les membres de l’ABC, une proximité telle qu’on peut considérer que l’ABC est bien plus la représentante de l’État auprès des communautés bouddhistes que l’inverse. D’ailleurs, un bon nombre des dirigeants de l’ABC ont premièrement exercé des fonctions dans l’Administration d’État pour les Affaires Religieuses (Chang, 2016).

En juin 2017, un évènement similaire au Forum Bouddhiste Mondial est organisé par le monastère Po Lin à Hong Kong. Il porte le nom de Séminaire Belt and Road sur le Bouddhisme Theravada et Mahayana. Outre des moines, moniales et chercheur.es bouddhistes venus de Chine, d’Asie et d’Occident, sont également présents des représentant.es du politique, comme le directeur adjoint de l’AEAR, Jiang Jianyong (Voice of Longquan, 2017). Le séminaire coïncide avec la visite de Xi Jinping à Hong Kong, à l’occasion du 20ème anniversaire de la rétrocession de la zone. C’est d’ailleurs la première fois que Xi s’y rend en tant que président de la RPC. Au monastère Po Lin, l’évènement politique est célébré en même temps que le 25ème anniversaire de sa grande statue de Bouddha, située sur le site touristique de l’île de Lantau (Buddhistdoor, 2017). Le discours d’ouverture est prononcé par Ven. Maître Xuecheng, qui est alors président de l’ABC et abbé de plusieurs monastères en Chine[9]. Intitulé « Les Empreintes Spirituelles du Bouddhisme et la Construction d’une Civilisation de Nouveau Monde le long de la Route et de la Ceinture », le discours opère trois rappels (Xuecheng, 2017). Le premier concerne l’essence de la BRI telle que proposée par Xi Jinping, l’abbé reprenant mot pour mot les « cinq principes d’interconnection » qu’on retrouve dans le document Vision[10]. Le deuxième rappel porte sur le rôle que les moines et moniales[11] bouddhistes ont joué dans le développement des anciennes Routes de la Soie, en promouvant l’échange pacifique et l’épanouissement spirituel et culturel des peuples. Troisièmement, Xuecheng rappelle aux bouddhistes la « responsabilité historique » qu’iels ont à perpétuer cet héritage en participant à la BRI. Il parle même d’une « mission culturelle » pour les bouddhistes, qui consiste à « renforcer la croyance en la BRI, tout en communiquant la gloire de la culture ». Il invite également les consœurs et confrères à s’inspirer de la sagesse bouddhiste pour promouvoir « une nouvelle culture, de nouvelles idées et une nouvelle vision de la civilisation pour cette ère ». Pour l’abbé, la BRI est non seulement l’élément clé pour construire une « zone économique prospère », mais plus encore, le « point de départ d’une nouvelle structure pour la civilisation dans le monde ».

Le message de Xuecheng, lui-même membre du PCC (Zhang et Wen, 2018) et ancien membre de la Conférence consultative politique du peuple chinois, est en parfaite harmonie avec celui de l’État. Ce type de pratiques est un bon exemple de cette tendance de l’ABC à servir de porte-parole de l’autorité politique centrale. D’autres forums comme ceux que nous avons cités ont été l’occasion de rappeler aux bouddhistes qu’iels ont un rôle à jouer, voire même un devoir, dans le développement de la BRI[12]. Lors du Forum du Bouddhisme Theravada qui a eu lieu en 2016 à Xishuangbanna, dans la province du Yunnan, Borchert s’étonne d’ailleurs de constater que le sujet de la BRI occupe plus de place dans les interventions que le bouddhisme (2020). Aux côtés des moines et des moniales qui participent à ces évènements, on compte des représentant.es des ABC locales[13] et des chercheur.es, comme ceux et celles du think tank de l’Académie Chinoise des Sciences Sociales, alliée de l’autorité politique. Comme nous l’avons déjà expliqué, cette dernière est également toujours représentée.

Pour autant, il ne faut pas extrapoler et penser que ces évènements sont le produit d’une politique bien définie imposée par l’État central. Comme nous y invite Zeng (2019, 2020), il est important de prendre en compte le processus d’élaboration et d’application des politiques publiques, surtout quand l’État opère principalement par le biais de slogans ambigus. Pour cet auteur, la réappropriation du thème de la BRI et de son lien avec le bouddhisme par des acteur.es provinciaux et municipaux implique une phase d’interprétation. Cela signifie que, le plus souvent, les directives de l’État central ne sont pas appliquées à la lettre, voire même dans le sens souhaité par celui-ci. Pour Zeng, la marge de manœuvre sur l’interprétation des directives a une fonction presque démocratique puisqu’elle permet à une pluralité d’acteur.es de penser les directives dans un sens qui sert leurs intérêts. En retour, leurs interprétations pourront s’avérer être utiles à l’État central. La réappropriation du discours sur les Routes de la Soie à l’échelle locale a ainsi permis à certains gouvernements provinciaux de démontrer à l’État central qu’il serait profitable pour lui d’investir ou de soutenir des projets de développement locaux à lier à la BRI. De la même façon, le recours au récit des Routes permet aux institutions bouddhistes de prouver à l’État central qu’elles lui sont à la fois loyales et utiles. Pour reprendre le terme de Borchert (2020), cette stratégie leur permet de se rendre visibles auprès de l’autorité politique.

Pour comprendre pourquoi les bouddhistes chinois.es revendiquent un rôle dans le développement de la BRI, il faut en effet aller au-delà de l’explication par la contrainte et comprendre quels intérêts ces acteur.es ont à adopter un tel comportement. Pour Borchert (2020), dans le cas du bouddhisme Theravada qui est minoritaire en Chine, la participation de ses moines et moniales à la promotion de l’Initiative est une façon pour eux et elles de rappeler leur existence à l’État, et de se montrer utiles pour communiquer les bienfaits de l’Initiative aux bouddhistes à l’étranger. En effet, les évènements que nous avons mentionnés sont l’occasion pour les bouddhistes de Chine de se lier à d’autres bouddhistes dans le monde, notamment en Asie, d’une façon conforme à la volonté de l’État qui se montre généralement méfiant de l’influence que les étrangers peuvent exercer sur ces citoyen.nes.

Une autre forme d’instrumentalisation de l’histoire bouddhiste des Routes de la Soie concerne la mise en valeur de l’apport culturel, et surtout artistique, du bouddhisme au patrimoine mondial. Cette stratégie joue d’ailleurs sur l’idée de Routes Bouddhistes de l’Art, en référence à une expression consacrée par l’UNESCO en 1988. En août 2018, au cours d’une visite de quatre jours dans la province du Gansu, Xi Jinping se rend à Dunhuang, aux célèbres grottes Mogao, qui abritent plus de 2000 peintures bouddhistes, inscrites au patrimoine de l’UNESCO en 1987 (Cao, 2019). Lors d’un séminaire où sont invités les membres de l’Académie Dunhuang, Xi rappelle l’importance de la préservation de la culture traditionnelle, dont font partie les reliques bouddhistes. Il explique que ce travail est essentiel pour parvenir « au rêve de rajeunissement de la nation chinoise » et pour le succès de la BRI (idem). En 2020, alors que les conférences et les rencontres deviennent impossibles à organiser compte tenu de la pandémie, l’Organisation de Coopération de Shanghai annonce le lancement d’une exposition virtuelle sur le thème de « l’héritage bouddhiste commun » (Barua, 2020). Hébergée sur le site de l’Académie Dunhuang, la galerie présentée par la RPC porte sur les grottes Mogao et s’intitule « Le Joyau des Routes de la Soie : l’Art Bouddhiste de Dunhuang ». Ceci est un exemple d’une façon plus directe pour l’État chinois de s’approprier l’histoire et la culture bouddhistes au profit de son projet de développement.

2.2. Les ressources bouddhistes à instrumentaliser

Pourtant, le bouddhisme n’est pas la seule religion à avoir emprunté les Routes de la Soie pour se répandre dans le monde. D’ailleurs, si les moines et moniales bouddhistes chinois.es ont grandement contribué à son essor, il n’en demeure pas moins que le bouddhisme n’est pas né en Chine mais en région indienne. Alors pourquoi est-ce vers cette religion que l’État chinois, pourtant dirigé par un parti politique qui prône l’athéisme, s’est tourné pour promouvoir la BRI ? Plus précisément, en quoi le bouddhisme est-il utile à l’État chinois pour se construire une image positive ?

Premièrement, il faut noter que le bouddhisme est une des principales religions du monde et qu’elle est la religion majoritaire dans de nombreux pays d’Asie, notamment en Asie du Sud-Est où doit se déployer la voie maritime des Nouvelles Routes de la Soie (Ngeow, 2019). En Thaïlande, au Myanmar et au Sri Lanka, le bouddhisme n’est certes pas entièrement reconnu comme religion d’État, puisqu’il y existe une certaine séparation des pouvoirs, mais les institutions bouddhistes entretiennent des liens forts avec les institutions politiques. Le bouddhisme occupe également une place importante dans l’identité nationale de ces trois pays. Par certains aspects, il s’agit d’une religion dont la pratique est plutôt souple et qui s’est accommodée de nombreuses cultures à travers l’histoire, voire même d’autres cultes. De ce fait, le bouddhisme a une forte dimension culturelle, qui peut être mise en contraste avec sa dimension proprement religieuse. Nous entendons par-là que la pratique du culte bouddhiste, par exemple allumer de l’encens dans un temple, peut être davantage vécue comme une pratique culturelle, héritée de l’environnement familial, que l’exercice d’une croyance personnelle. L’art et l’architecture bouddhistes sont d’autres éléments de cette culture bouddhiste, qui se sont fortement répandus en Asie. Pour ces raisons, lorsque l’État chinois investit dans le domaine du bouddhisme, il s’adresse potentiellement à un public très large. La notion d’héritage commun qu’il emploie joue sur une rhétorique de la familiarité et de la compréhension mutuelle, laissant présager une possibilité d’amitié profonde. L’État chinois prend aussi moins de risques à instrumentaliser le bouddhisme, plutôt qu’une autre religion, puisqu’il peut prétendre toucher seulement à sa dimension culturelle, et ne pas intervenir dans des affaires proprement religieuses. Il peut ainsi concilier une vocation athéiste à un soutien dans le domaine de la culture.

La deuxième raison pour laquelle le bouddhisme est une ressource convoitée par l’État, pour reprendre un terme qu’on retrouve chez Ngeow (2019), Ponka, Dzhanaeva et Zhao (2017) et Zhang (2012) tient à son image de religion de la paix. En effet, le bouddhisme est perçu à travers le monde comme étant profondément pacifiste. Cette idée découle de son contenu religieux même, que ce soit ses principes de non-violence, de tolérance et d’égalité, ou sa vision du monde fondée sur l’interconnection, la réincarnation. (Zhang, 2012). Elle est également liée à certain imaginaire collectif autour de la figure du moine, qui est tantôt l’ascète retiré du monde, tantôt le bonze qui lutte pacifiquement contre l’injustice[14]. En Occident, où il est une religion très minoritaire, le bouddhisme est associé à tout un amalgame de pratiques dites zen et de bien-être. C’est cette image positive que l’État chinois semble vouloir s’approprier. En revendiquant le bouddhisme comme une des inspirations de l’esprit des Routes de la Soie que la BRI incarne, celui-ci situe l’Initiative dans une démarche à l’opposé d’une politique impérialiste. La BRI, à l’image du bouddhisme, serait donc pacifiste, respectueuse de la différence et avantageuse pour tous.tes.

Si l’État tente de s’approprier l’histoire et la culture du bouddhisme, c’est aussi parce que l’évolution du bouddhisme en Chine s’y prête. Tout d’abord, le bouddhisme est largement considéré comme la religion la plus populaire dans la société chinoise (PEW Research, 2012), même s’il est difficile d’obtenir des chiffres précis pour les nombres de croyant.es[15]. Ensuite, tout en étant originaire d’Inde, le bouddhisme est compté comme une religion domestique par l’État chinois (Chang, 2018). Cela est dû au développement rapide d’une tradition proprement chinoise du bouddhisme, qui s’est accommodée de la culture traditionnelle locale. Dans les discours politiques, le processus de sinisation de cette religion d’origine étrangère est présenté comme un exemple à suivre pour les autres religions pratiquées en Chine et à poursuivre pour les communautés bouddhistes. Enfin, le bouddhisme Han, soit la tradition pratiquée par le groupe ethnique Han qui est majoritaire en Chine, ne représente pas un problème politique : il n’est ni lié à des revendications ethno-séparatistes, comme c’est le cas de l’islam et du bouddhisme tibétain, ni lié à des influences occidentales, comme c’est le cas du protestantisme et plus encore du catholicisme, sous autorité papale. Pour cette raison, le bouddhisme Han a bénéficié d’un traitement privilégié et d’une institutionnalisation approfondie de la part de l’État (Ji, 2008). C’est ce qui explique le réseau étendu d’institutions bouddhistes sous l’autorité de l’ABC et la proximité de ses leaders avec les hauts cercles politiques.

La mobilisation des ressources bouddhistes au service de la BRI s’explique aussi par un élan politique plus large d’instrumentalisation du bouddhisme dans la diplomatie chinoise. Plusieurs auteur.es, comme Zhang (2012), Angelskår (2013), Ponka, Dzhanaeva et Zhao (2017) et Ngeow (2019), choisissent même de parler de diplomatie bouddhiste pour définir le phénomène. Nous pouvons la situer au croisement de deux évolutions de la politique chinoise : d’une part, l’émergence d’une diplomatie publique à caractéristiques chinoises, liée aux réflexions sur le soft power, et d’autre part, le renouvellement du travail de Front Uni.

3. Les Routes bouddhistes de la Soie : un récit de la diplomatie bouddhiste

3.1. La diplomatie chinoise à l’ère du soft power : soft power culturel, diplomatie publique et diplomatie people-to-people

Dans sa communication autour de la BRI, l’État chinois a systématiquement recours aux termes de liens ou de relations people-to-people. Il fait ainsi référence à une approche permettant de repenser la diplomatie publique, celle-ci visant à stimuler un soutien aux politiques étrangères d’un pays auprès des publics par le biais d’intermédiaires autres que ceux de la diplomatie conventionnelle interétatique. Avec une diplomatie people-to-people (renmin waijiao, 人民外交)[16], l’État chinois insiste sur les relations qui peuvent être développées entre les personnes et entre les peuples, sans l’intervention des États, ou du moins d’autres États que lui-même (Xin, 2020). Dans le cas de la BRI, il encourage ainsi les investisseur.es et les commerçant.es à se lier entre eux et elles, pour promouvoir et contribuer à l’Initiative. De façon similaire, les bouddhistes sont encouragé.es à communiquer, à se rencontrer et à établir des liens d’échange et d’amitié. Le paradoxe de cette politique diplomatique est que, tout en poussant à la création de relations non-étatiques, elle est, du côté chinois, élaborée et contrôlée par l’État. Dans le cas des échanges religieux, cette mainmise est d’autant plus évidente que l’activité religieuse, surtout quand elle implique un contact avec des personnes étrangères, est strictement encadrée. En effet, elle nécessite de nombreuses autorisations auprès de l’autorité d’État responsable des affaires religieuses et elle fait l’objet d’un contrôle continu[17]. Ainsi, bien que l’État prétende que les liens entre les peuples soient importants et qu’il encourage les individus à prendre des initiatives dans ce sens-là, l’autorité politique chinoise est omniprésente dans de tels échanges.

Si ce type de pratiques diplomatiques n’est pas stricto sensus une nouveauté, la place qu’il occupe dans le discours politique est plutôt inédite. A notre sens, ceci est révélateur de l’ampleur des efforts entrepris par l’État chinois pour modifier son image et se défaire de l’étiquette impérialiste, en adoptant une politique d’influence qui se veut plus douce. La diffusion du concept de soft power dans le vocabulaire politique chinois, notamment dans la liste des objectifs de l’État, reflète cette quête de nouveaux modes d’influence autres que ceux qui découlent du pouvoir matériel. Le choix de privilégier la culture comme outil de soft power a des implications pour la diplomatie qui semble, elle-aussi, avoir pris un tournant culturel. La façon dont est conduite la diplomatie bouddhiste indique en effet une mise en valeur de son contenu culturel, qui est dès lors présenté comme faisant partie de la culture chinoise traditionnelle. En même temps, cette diplomatie est menée selon les principes d’une diplomatie publique dite à caractéristiques chinoises (Zhao, 2019), dont le but est d’influencer les publics et les États de l’étranger de façon à ce qu’iels acquiescent des politiques chinoises. En l’occurrence, nous observons que la diplomatie bouddhiste est déployée pour favoriser un rapprochement entre des communautés bouddhistes qui seront appelées à soutenir la BRI.

3.2. La cooptation des communautés bouddhistes : un travail de Front Uni

Le travail de Front Uni est une politique du PCC prédatant la fondation de la RPC. Son objectif est de « gagner l’amitié et le soutien des non-communistes » (Ngeow, 2019, 82), au sein de la société chinoise comme à l’étranger. Pour Yoshihara, cela consiste plus précisément à « se lier d’amitié avec, attirer, influencer, surveiller, infiltrer, coopter et contrôler » le plus d’éléments possibles de la société chinoise et internationale, dans le but « d’étouffer la dissidence et de renforcer la cohésion sociale » (2020, 234). Depuis l’accession au pouvoir de Xi Jinping, ce travail a pris de l’ampleur. C’est du moins ce qu’indiquent les réformes récentes à l’égard du Département du Travail de Front Uni (DTFU), l’institution mandatée par le PCC de mener cette politique. En 2015, le Département se voit doté de nouvelles régulations qui entérinent les objectifs du travail de Front Uni et étendent ses pouvoirs (Lo, Hung et Loo, 2019; Yoshihara, 2020). En 2018, ses pouvoirs sont à nouveau élargis par une réforme qui place plusieurs administrations politiques sous son autorité, comme c’est le cas de l’Administration d’État pour les Affaires Religieuses qui intègre alors le Bureau des Affaires Religieuses du DTFU[18] (Joske, 2019; Suzuki, 2019). La montée en puissance du Département a deux implications pour la diplomatie bouddhiste. D’une part, elle confirme l’approche chinoise à la diplomatie publique, par laquelle l’État tente de se rapprocher des publics étrangers. Comme nous l’avons vu, celui-ci agit par l’intermédiaire d’individus qui ne lui sont pas formellement affiliés mais qui vont agir selon ses directives. D’autre part, la montée du DTFU démontre que la gestion du religieux est devenue une priorité politique. La mission de sinisation des religions que le Département s’est donné signifie que les religions sont de plus en plus questionnées pour ce qu’elles peuvent apporter au récit national et à l’identité nationale. Le bouddhisme Han, comme nous l’avons vu, est perçu comme une bonne religion parce qu’il a traversé un processus de sinisation, que le PCC cherche à approfondir. En même temps que l’identité bouddhiste chinoise s’affirme, cette religion est appelée à se tourner vers le monde et à prêter son visage à l’État, pour amener les publics étrangers sous son influence.

Le travail de Front Uni produit également un brouillage des frontières entre les acteur.es et les cibles des politiques. En effet, les intermédiaires, à qui l’État confie la tâche de créer des liens avec les personnes ou groupes qu’il souhaite influencer, doivent également être coopté.es. Par exemple, lorsque l’État autorise une institution monacale à organiser un évènement auquel des personnes étrangères sont invitées, il est probable que celle-ci soit alors considérée par l’État comme sa représentante. C’est d’autant plus probable quand il s’agit, à l’inverse, d’autoriser des moines et des moniales à participer à un évènement qui a lieu à l’étranger. Dans ces cas, les moines et les moniales deviennent des acteur.es du politique. En même temps, iels seront également la cible de l’action politique si l’État leur impose, comme c’est souvent le cas, un séminaire de formation pour les préparer à adopter le comportement souhaité lors de l’évènement donné.

Les communautés de la diaspora chinoise sont dans une position similaire. Comme l’indiquent les réformes du DTFU, les personnes d’origine chinoise vivant à l’étranger, quels que soient leurs parcours migratoires, sont devenues très importantes pour le PCC et l’État. Elles sont à la fois des cibles de son travail de cooptation, c’est-à-dire des éléments de la société à amener sous son autorité, et de potentiel.les acteur.es de ce même travail de cooptation quand il s’agira de viser les publics non-chinois. En Asie du Sud-Est, il existe de nombreuses communautés d’origine chinoise qui pratiquent le bouddhisme. Puisque le sentiment d’appartenance à une communauté est parfois lié à la pratique d’une religion, il en va de l’intérêt de l’État chinois d’intervenir dans le domaine de la religion, ne serait-ce que par le biais de la promotion de la culture, pour se rapprocher des Chinois.es de l’étranger. Un tel rapprochement permettrait en retour de mettre ces individus au service de ses politiques d’influence des sociétés étrangères.

Conclusion

La revitalisation du travail de Front Uni et l’émergence d’un nouveau modèle de diplomatie publique indiquent que l’État chinois ne compte pas se reposer sur son pouvoir matériel, que ce soit ses capacités économiques ou sa force militaire, pour influencer les publics et les États étrangers. Or, pour jouer sur un modèle d’attraction douce, il lui faut résoudre son problème d’image. Le bouddhisme, pour sa part, fait l’objet de représentations collectives très positives, étant notamment perçu comme une religion pacifiste. La diffusion historique de la culture bouddhiste dans le continent eurasiatique et sa popularité contemporaine en Asie s’ajoutent aux motifs qui font du bouddhisme un levier politique intéressant pour la RPC. On observe ainsi que l’État encourage les institutions bouddhistes chinoises à participer à ses politiques d’influence, et ce, en jouant sur une rhétorique de la similarité et des intérêts communs. Dans le cas de la Belt and Road Initiative, cette démarche se traduit par l’élaboration d’un récit autour de l’objet bien connu des Routes de la Soie. Traçant une continuité entre cet ancien réseau d’échange et celui qu’il cherche à développer au 21ème siècle, l’État chinois raconte une histoire à laquelle peuvent s’ajouter les voix des communautés bouddhistes.

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[1] Pour la suite de notre article, nous employons le nom en anglais Belt and Road Initiative ou BRI, plutôt que le nom de Nouvelles Routes de la Soie qu’on retrouve en français, d’une part pour reprendre les termes par l’État chinois dans sa propre traduction et d’autre part, pour établir un contraste entre l’Initiative elle-même et le récit qui l’accompagne.

[2] Le document est publié le 28 mars 2015 par la Commission Nationale sur le Développement et la Réforme, le Ministère des Affaires Étrangères et le Ministère du Commerce de la République Populaire de Chine « avec l’autorisation du Conseil d’État » et mis en ligne en anglais sur le site du Belt and Road Forum for International Cooperation en avril 2017, et sur le site du Conseil d’État en juin 2017.

[3] Document « Vision and Actions on Jointly Building Silk Road Economic Belt and 21st Century Maritime Silk Road »

[4] Nous pouvons ici faire référence à l’usage fréquent du concept des Routes de la Soie dans le travail de muséographie par exemple, ou à son apparition dans des œuvres de culture populaire, comme la série Vikings, produite par la History Channel.

[5] Communiqué publié en anglais sur le site du Ministère des Affaires Étrangères. Traduisant la transcription de l’allocution publiée sur le site Xinhua du mandarin vers l’anglais, Zhao Kejin (2019) parle plutôt de « telling the Chinese story well, spreading the Chinese voice well » (« bien raconter l’histoire chinoise, bien répandre la voix chinoise »).

[6] Voir aussi Tong, Yu, Xi et Tong, 2020; Cheng, 2019 et Lauridsen, 2019.

[7] L’Association Chinoise de Communication pour la Culture Religieuse (zhonghua zongjiao wenhua jiooliu xiehui, 中华宗教文化交流协会) se définit comme « une association composée de volontaires de la Chine continentale, de la Région Administrative Spéciale de Hong Kong, de la Région Administrative Spéciale de Macao, de Taïwan et des régions de l’étranger qui sont intéressés par les échanges culturels religieux » (document de présentation à télécharger, hébergé sur le site du Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme, https://uprdoc.ohchr.org)

[8] Le 21 mars 2018, une réforme modifie le statut de l’Administration d’État pour les Affaires Religieuses, en la plaçant sous l’autorité du Département du Travail de Front Uni, dont Wang Zuo’an est aujourd’hui le vice-directeur. La réforme met plusieurs mois à être mise en œuvre (Joske, 2019).

[9] Xuecheng a depuis démissionné ou été renvoyé de ses nombreuses fonctions, ayant été accusé par deux moines d’harcèlement sexuel à l’égard de disciples (Hernández, 2018).

[10] Les cinq principes sont : la coordination des politiques, la connectivité infrastructurelle, l’échange sans entrave, l’intégration financière et les liens people-to-people – notion que nous aurons l’occasion d’expliciter).

[11] Notre préférence étant pour le langage inclusif, nous préférons employer les termes de « moine » et « moniales ». En revanche, il n’en est pas de même pour nos sources primaires, qui font exclusivement références aux moines, invisibilisant ainsi les femmes ayant adopté une vie monastique. Notons qu’il existe un grand débat au sein des communautés bouddhistes sur le droit des femmes à accéder à la pleine ordination.

[12] D’autres exemples sont le Forum sur le Bouddhisme Chinoise et la Route Maritime de la Soie, organisée au Guangdong depuis 2015, le Forum du Bouddhisme Theravada, organisé au Yunnan en 2016 et 2017, la Table Ronde sur le Bouddhisme de la Mer du Sud Chinoise organisé depuis 2016 à Shenzhen (Guangdong), le Forum du temple Chong Sheng organisé en 2017 à Dali (Yunnan) et un colloque organisé au Qinghai questionnant la façon dont le bouddhisme tibétain pourrait « mieux servir la BRI et résister le séparatisme » (Zhang, 2018).

[13] Les membres de l’ABC sont parfois ce qu’on appelle des « bouddhistes laïcs/laïques », c’est-à-dire des pratiquant.es du bouddhisme qui occupent le plus souvent des fonctions dans les associations gérant les temples ou jouissant d’une certaine autorité dans la communauté bouddhiste, mais qui n’appartiennent pas aux ordres monastiques.

[14] Les images des cas d’auto-immolation, au Vietnam et au Tibet par exemple, ont durablement marqué les esprits, tant elles ont circulé dans les médias, au point de devenir presque iconiques (Murray Yang, 2011)

[15] Il existe plusieurs difficultés à quantifier la religion en Chine : d’une part, l’absence de chiffres officiels fiables, d’autre part un écart entre la pratique religieuse et l’identification religieuse, compte tenu du sens accordé à l’appartenance religieuse dans la pensée chinoise et des risques politiques que courent les personnes qui s’identifient comme appartenant à une religion ou une autre. En dehors de la Chine, la pression politique n’est pas tant un obstacle mais le sentiment et le vocabulaire d’appartenance propres au bouddhisme rend également difficile une quantification des croyant.es.

[16] Le terme anglais people, comme le terme ren (人) en mandarin, désigne à la fois les peuples et les personnes en général, un double-sens qui ne se transmet pas en français. L’expression renmin waijiao peut aussi se traduire en « diplomatie du Peuple » mais nous choisissons d’employer la traduction que l’État chinois utilise lui-même dans sa communication en anglais.

[17] « Régulations pour les Affaires Religieuses » (zongjiao shiwu tiaoli, 宗教事务条例), adoptées par le Conseil d’État le 26 août 2017, entrées en vigueur le 1er février 2018.

[18] Plus spécifiquement, l’AEAR est scindée en deux bureaux au DTFU : l’un traitant de « responsabilités fonctionnelles » pour l’ensemble des religions, et l’autre traitant individuellement de chaque religion.