Recension. Louis, Florian (2025). 1904, Genèse du XXe siècle. Paris : PUF, 256 p., coll. « Une année dans l’Histoire ».

Regards géopolitiques 11(4), 2025

Louis, Florian (2025). 1904, Genèse du XXe siècle. Paris : PUF, 256 p., coll. « Une année dans l’Histoire ».

Ce livre est le premier ouvrage d’une nouvelle collection qui a pour vocation d’étudier le rôle d’événements historiques d’une année dans la marche de l’Histoire. Outre l’analyse des événements de l’année étudiée, cette collection propose également une réflexion de fond : dans quelle mesure des événements marquants d’une année peuvent-ils contenir, en germe, la suite de l’évolution historique ? L’introduction de l’auteur de cet ouvrage et directeur de ladite collection est, à ce titre, intéressante, en mettant en perspective une double interprétation possible, celle de détecter dans des événements clés des inflexions majeures pour les décennies suivantes ; et a contrario, le risque de lire a posteriori des successions d’événements comme découlant mécaniquement d’événements parfois isolés. L’auteur souligne que les possibles ne sont pas nécessaires, que les acteurs ont toujours des choix à effectuer, et qu’il est scientifiquement parfois hasardeux de lire un enchainement inévitable alors que se sont opérés des choix politiques qui n’étaient pas inévitables.

Florian Louis en appelle aussi à la théorie géopolitique d’Halford Mackinder, ce géographe britannique qui s’était efforcé de théoriser la rivalité russo-britannique dans son concept de Heartland. Pour Mackinder, la dynamique du monde se résume à l’affrontement entre puissances maritimes et puissances continentales, la puissance contrôlant le heartland, cet espace correspondant en gros à l’espace russe autour de l’Oural, se verra mécaniquement doté d’une puissance supérieure qui pourrait la conduire à dominer le monde.  Florian Louis estime qu’il s’agissait possiblement d’une théorie prémonitoire, ce qui demeure contestable : de nombreuses analyses ont déjà souligné les erreurs et postulats de cette théorie, son approche très déterministe, le fait qu’il n’a jamais imaginé l’émergence possible d’une puissance asiatique, le rôle exagéré que Mackinder alloue au chemin de fer, certes encore révolutionnaire à son époque mais donc l’impact encore aujourd’hui, malgré le développement des nouvelles routes de la soie, demeure limité – le trafic ferroviaire ne représente que 4 à 5% du trafic maritime entre Asie et Europe (Lasserre, 2020).

L’auteur se propose donc, dans cet ouvrage, d’exposer quatre événements majeurs à ses yeux de l’année 1904, et d’en analyser les conséquences à long terme sur la suite du siècle. Les quatre événements en question sont la féroce répression allemande dans sa colonie du Sud-Ouest africain (future Namibie) et le massacre des Herreros et des Namas ; la doctrine Roosevelt et l’émergence de la puissance impériale étatsunienne ; la guerre russo-japonaise de 1904-1905 et la défaite russe qui eut un retentissement symbolique majeur, en ce qu’elle marquait la défaite d’une puissance européenne face à un adversaire asiatique, donc non -européen ; et l’Entente cordiale de 1904 entre France et Royaume-Uni, mettant fin à plusieurs siècles d’affrontements et intervenant quelques années après la crise politique de Fachoda.

L’auteur présente ainsi ces quatre cas étudié. Au Sud-Ouest africain allemand, la révolte des peuples herero et nama aurait montré les limites d’un impérialisme européen de plus en plus contesté. Elle a suscité une féroce répression qui place d’emblée le siècle sous le signe d’une brutalité dont il ne s’est pas départi. La prééminence européenne est également bousculée par l’émergence de nouvelles puissances. Le Japon inflige de lourds revers à la Russie lors d’un conflit qui préfigure par bien des aspects les guerres mondiales à venir. Les États-Unis, par la voix de leur président Theodore Roosevelt, assument plus ouvertement que jamais leur vocation impériale. Loin de faire contrepoids à cette marginalisation de l’Europe, l’Entente cordiale franco-britannique alimente une dynamique conflictuelle qui aboutit à l’embrasement généralisé de 1914 dont le Vieux Continent ressort très affaibli.

L’analyse est précise, le propos clair, les arguments étayés par de nombreux faits.

Dans la première étude de cas, le propos souligne bien l’engrenage de décisions qui ont conduit le gouvernement impérial allemand à opter, non seulement pour la répression, mais aussi pour le massacre délibéré et systématique des Herreros. Une telle décision, qui renvoie au racisme profondément enraciné chez les Européens de l’époque, introduit cependant une démarche idéologique : il ne s’agissait plus seulement de réprimer férocement pour mater une rébellion, mais d’éliminer un peuple. L’auteur relève par ailleurs que plusieurs cadres allemands impliqués dans cette tragédie, dont un certain Joseph Mendele[1], ont pu dès cette époque manier l’idée de la destruction délibérée d’un peuple.

Au-delà de l’histoire de cet épisode particulièrement sombre de la colonisation européenne, l’auteur voit le début de la chute de la domination européenne : l’Europe, en recourant ainsi à un massacre délibéré et pleinement assumé, aurait renié ses valeurs, avant-goût de la contestation anticoloniale à venir et de la chute de ses empires coloniaux. S’il est certain que ces exactions ont contribué à durablement ternir l’image des Européens, cette analyse est à nuancer. Tout d’abord, ce massacre est-il vraiment le premier ? Les États-Unis ont hésité sur la conduite à tenir à l’endroit des populations amérindiennes, une grande ambiguïté masquant mal que pour plusieurs décideurs, le massacre des Amérindiens était un outil servant les projets expansionnistes de la jeune république. Précisément, Washington ne s’embarrassait pas davantage de principes que les puissances européennes, ce dont l’auteur convient par ailleurs dans d’autres sections de l’ouvrage : les valeurs humanistes, les Lumières, la démocratie, tout ceci ne s’appliquait bien évidemment pas aux populations non-européennes ou non-occidentales. Et personne ne conclut que l’attitude étatsunienne à l’endroit des Amérindiens signe le début de leur déclin parce que leurs valeurs ont été ignorées. Cette interprétation que le massacre des Herreros signe le début du déclin de la puissance coloniale européenne, parce que les Européens se sont conduits en brutes, est donc contestable.

La deuxième étude de cas porte sur la doctrine Roosevelt, d’après l’énoncé clair du principe que les États-Unis se réservent toute latitude pour intervenir dans les affaires des États des Amériques, pour officiellement en assurer la bonne gouvernance. Le président Roosevelt énonce ainsi très clairement sa volonté de superviser la gouvernance de l’ensemble des Amériques et exprime clairement aux Britanniques, dans une menace à peine voilée lors du différend entre Venezuela et Royaume-Uni, qu’il est déterminé à faire la guerre pour asseoir son leadership. L’énonce de cette doctrine, quelques années après la guerre hispano-américaine de 1898 et la rapide expansion territoriale des États-Unis (Alaska et Hawaii en 1867, puis à la faveur de cette guerre, Cuba, Porto-Rico, les Philippines et Guam), constitue, souligne l’auteur, un tournant en ce qu’elle marque clairement l’ascension d’une puissance non-européenne sur la scène internationale.

La troisième étude de cas porte sur la guerre russo-japonaise de 1904-1905. Celle-ci a durablement marqué les esprits, surtout parmi les divers peuples colonisés, parce qu’elle marquait la fin de l’idée de supériorité inhérente des puissances européenne. Ici, le Japon, nouvelle puissance asiatique insignifiante sur la scène internationale jusqu’en 1853 et son ouverture forcée par les Occidentaux, prend le dessus sur une puissance européenne pour assouvir son propre projet d’expansion impériale. Ainsi, tant le Japon que les États-Unis n’ont pas dévié de la trajectoire des États de l’époque, pour lesquels la puissance ne pouvait que se traduire par une expansion impériale outre-mer. Néanmoins, l’onde de choc symbolique de la défaite russe aux mains d’une puissance non-européenne a semé les prémisses d’une réflexion, dans beaucoup de sociétés colonisées, sur la faillibilité militaire des armées européennes. La guerre de 1904 a fait écho à la défaite italienne à Adoua (1896) face à l’Éthiopie, et aux victoires, temporaires certes, des Zoulous contre les Britanniques à Isandlwana (1879), des Sioux, Cheyennes et Arapahos à Little Big Horn face à la cavalerie étatsunienne (1876), et des rebelles rifains (Maroc) face aux Espagnols à Anoual (1921) (Lasserre et Stan, 2019). En ce sens, même si à court terme ne sont remis en cause, après la défaite russe, ni la prééminence des Européens, a fortiori des Occidentaux ; ni le principe de l’expansion impériale, le Japon jouant finalement le même jeu que les Occidentaux, il est vrai que la déroute russe a contribué à faire germer l’idée que l’ère des empires coloniaux était limitée, ce qui ne s’est finalement traduit qu’après la Seconde guerre mondiale, après la défaite du Japon et l’épuisement des puissances européennes – et encore, avec bien des remous, conflits et sang versé.

La dernière étude de cas porte sur l’Entente cordiale franco-britannique de 1904. L’auteur explique la genèse de cet accord, comment on est passé d’une quasi guerre entre France et Royaume-Uni pour quelques arpents de sable du côté du Nil à Fachoda, au constat, des deux côtés, surtout britannique, qu’on ne pouvait plus assumer l’illusion de la grande puissance et qu’il fallait entrevoir des alliances, à tout le moins des relations plus cordiales avec certains voisins pour ménager ses options. Car en effet, l’accord signé en 1904 n’est pas initialement une alliance, mais un document très technique apurant les divers contentieux coloniaux entre France et Royaume-Uni. L’objectif est d’éliminer les points de friction afin, le cas échéant, de se doter de davantage de marge de manœuvre en cas de crise en Europe. Point d’alliance donc, mais un effort d’apaisement pour optimiser les postures diplomatiques.  L’expression d’entente cordiale ne figure même pas dans le document. Ce qui a contribué, par la suite, au rapprochement franco-britannique et à une alliance réelle, mais plus tardive, a été la réaction allemande à cet accord, Berlin se braquant contre cet accord et cherchant à cliver Londres et Paris, en 1905 puis en 1911, dans deux crises ayant comme enjeu le contrôle politique du Maroc, le résultat, contre-productif pour Berlin étant un renforcement du rapprochement franco-britannique. Il n’y avait pas d’alliance en 1904 ; il n’était pas certain que cette alliance vît le jour ; c’est la réaction allemande qui en a précipité la naissance, comme l’explique bien l’auteur et d’autres comme notamment la remarquable analyse de Christopher Clark (2013), et, par la suite la cristallisation du jeu d’alliances qui a conduit à la déflagration de la Première guerre mondiale.

Ainsi, l’auteur souligne quatre événements qui, selon lui, ont traduit une inflexion majeure en cette année 1904 pour la marche du siècle. Massacre des Herreros, doctrine Roosevelt, guerre russo-japonaise, Entente cordiale : autant de jalons, selon Florian Louis, qui marquent l’évolution du siècle naissant et en orientent la marche. On pourra certes contester ce choix, mais il nous semble qu’à part l’analyse des retombées politiques du massacre des Herreros, celui-ci semble pertinent, car même la première étude de cas illustre l’incroyable violence que le 20e siècle a pu déchaîner contre les populations civiles.

Un ouvrage fort intéressant donc, qui propose une réinterprétation des façons de découper le temps et de proclamer des jalons majeurs dans l’histoire. Le 20e siècle s’est-il arrêté en 1991, avec la chute de l’URSS ? en 2001 avec les attentats du World Trade Center, comme on se plaisait à le dire à l’époque en survalorisant l’impact de ces attaques terroristes dans l’immédiateté du choc et de la stupeur? (Adler, 2002). Ou s’achève-t-il avec la crise financière de 2008 qui marque l’émergence de la puissance économique mondiale de la Chine et le déclin économique relatif des Occidentaux ? ou avec la décision de Barak Obama de prendre acte de la montée en puissance de la Chine et de lancer sa politique de pivot vers l’Asie (2011) ? Tout cela se discute, et c’est précisément cette discussion, l’évaluation du poids des événements et de leurs conséquences, qui est au cœur du travail d’historien et qui se voit illustré à travers cet ouvrage.

Frédéric Lasserre
Directeur du CQEG

Références

Adler, A. (2002). J’ai vu finir le monde ancien. Paris : Grasset.

Clark, C. (2013). Les somnambules. Été 1914: comment l’Europe a marché vers la guerre. Paris : Flammarion.

Lasserre, F. (2020). Mackinder, la Chine et les nouvelles routes de la soie. Un modèle adapté ?  Regards géopolitiques 6(3), https://cqegheiulaval.com/mackinder-la-chine-et-les-nouvelles-routes-de-la-soie-un-modele-adapte/

Lasserre, F. et Stan, C. (2019). Guerres coloniales et commémoration : le cas des défaites occidentales. Enjeux de pouvoir sur des lieux de mémoire, L’Espace Politique, 36 | 2018-3, http://journals.openedition.org/espacepolitique/5591.


[1] J. Mendele, médecin SS a mené des expériences médicales inhumaines, fréquemment mortelles, sur des prisonniers du camp de concentration d’Auschwitz, ce qui fera de lui le scientifique nazi le plus notoire à avoir expérimenté sur des patients du camp pour des recherches dont la finalité scientifique n’était même pas toujours avérée. On le surnommera « l’ange de la mort ».