Regards géopolitiques, 11(3), 2025
Devin, Guillaume(2025). Notre système international. Une approche politique des relations internationales. Paris : Le Cavalier bleu.
L’objectif de cet ouvrage est de proposer un portrait synthétique mais nuancé des mécanismes régissant le fonctionnement du système international, soit l’ensemble des relations entre les différents acteurs sur la scène mondiale, États certes, mais aussi ONG, institutions, entreprises, groupes de pression, et les modalités de leurs interactions.
Entre conflits et coopérations, plusieurs observateurs soulignent la difficulté de dégager la cohérence de notre monde imprévisible. Jamais la densité des relations internationales n’a autant favorisé les opportunités de rapprochement, d’interactions, mais dans le même temps, jamais elle n’a entraîné autant de distinctions et de clivages. Certaines dynamiques poussent à l’intégration, d’autres favorisent la différenciation. Les unes ne vont cependant pas sans les autres, car le système présente plusieurs composantes très imbriquées. Le système est de facto très complexe car il est modulé par les interactions hétérogènes entre ces acteurs, sachant qu’en retour le système module lui aussi le champ des possibles pour ces acteurs.
Le propos s’éloigne de la posture néoréaliste en ce que l’auteur estime que le système international ne se réduit pas « à une arène purement compétitive » (p.14), autrement dit aux seules relations nécessairement conflictuelles entre les États. Plusieurs acteurs d’ordre différents peuplent la scène internationales et il est très réducteur de penser leurs interactions uniquement sous le prisme de la rivalité, du conflit ou du rapport e force, ce qui gomme toutes les interactions de coopération, d’observation et de mutualisation.
Cinq caractéristiques majeures sont à appréhender pour tenter de comprendre le système international, selon l’auteur. Ce système est fondamentalement un « système polycentré », avec plusieurs acteurs majeurs; c’est un système hétérogène, mondialisé, multilatéral et complexe.
Système polycentré, car la sociologie des États souligne le très grand nombre de ceux-ci, aux objectifs très différents et dans une dynamique politique contemporaine multipolaire. L’ère de la guerre froide bipolaire est terminée, et si après 1991 et la chute de l’URSS, certains analystes ont pu rêver à la fin de l’Histoire, le moment unipolaire n’a guère duré. L’apparition de puissances déjà montantes auparavant (Japon, Union européenne, réaffirmation de la Russie) ou émergentes (Chine, Inde, Brésil, Afrique du Sud notamment), selon une dynamique diplomatique très classique et centrée sur la défense de leur souveraineté, caractérise ce monde à plusieurs pôles dont l’évolution demeure très incertaine.
Sur cette scène internationale, les acteurs non-étatiques ont acquis un rôle plus marqué. Entreprises, médias, réseaux sociaux, fonds souverains, ONG, rébellions, tout ce qui, selon l’auteur, échappe plus ou moins au contrôle direct des États, jouent désormais un rôle plus autonome et plus significatif dans le système international.
Ce système est très hétérogène. Hétérogène du point de vue des régimes, avec des démocraties, apparemment moins attractives qu’elles ne l’ont cru, et es régimes autoritaires. Ces démocraties seraient-elles plus favorables à la paix mondiale ? Rien n’est moins sûr. Si les démocraties ne se feraient pas la guerre – encore que cette idée soit toujours l’objet de débats théoriques – elles risquent aussi de nourrir l’idée qu’elles sont « légitimes à faire la guerre pour imposer un changement de régime au nom de la paix », comme on l’a vu en Irak en 2003 ou en Lybie en 2011. Le système est hétérogène également du point de vue de la force politique des États, certains forts et d’autres faibles marquant un paysage politique avec des acteurs aux moyens très inégaux. Ces inégalités de capacités comprennent le domaine militaire, mais aussi le développement économique – avec des économies diversifiées ou au contraire reposant sur l’extraction de quelques ressources, des indicateurs traditionnels comme le PIB/habitant ou l’indice de développement humain (IDH) qui reflètent de grandes disparités socio-économiques et de facto, des résiliences très variables face aux crises économiques, à l’endettement ou à la spirale de la pauvreté.
Cette scène internationale est marquée par la mondialisation, soit l’approfondissement des échanges commerciaux, des investissements et des interdépendances et interrelations entre sociétés. Autrefois portée aux nues comme facteur de prospérité et de paix, la mondialisation suscite aujourd’hui des jugements nettement plus nuancés. « nul ne sait quel monde elle fabrique » (p.58). L’interdépendance économique n’a pas empêché les grands conflits d’éclater – on le savait depuis la 1ere guerre mondiale. Elle ne conduit pas davantage les États du monde à se tourner vers le système libéral occidental, contrairement aux chantres de la fin de l’Histoire. « Le monde demeure conflictuel et violent mais il n’a jamais été aussi organisé et pacifié »(p.59), du moins jusqu’à présent. Car semblent se dessiner deux forces de reflux : les guerres commerciales incarnées avec force par la politique du président Trump mais dont il n’est pas le seul apôtre ; et la tentation, déjà présente avant l’avènement de Trump, d’un certain repli sur soi dans de nombreuses sociétés bousculées par l’irruptions de valeurs, de normes et de remises en cause de leur fonctionnement.
C’est un monde multilatéral mais « la soi-disant « communauté internationale » demeure bien difficile à identifier tant les divisions et les conflits sont nombreux (p.78). Sapant l’image positive de l’engagement multilatéral, les difficultés, inévitables, pour les États et leurs institutions et mécanismes coopératifs d’aboutir à des livrables concrets ; les grandes inégalités de mobilisation des États ; et l’autorité morale décroissante du multilatéralisme. Certains États décident d’intervenir de manière unilatérale comme les États-Unis ou la Russie, ou pratiquent ce qui est de plus en plus perçu comme un deux poids deux mesures, tandis que d’autres refusent de se soumettre aux instances comme la Cour internationale de justice ou aux résolution de l’Assemblée Générale des Nations Unies.
Pour l’auteur, il est important d’aborder l’ensemble de ces cinq composantes. D’abord, il y revient en conclusion, parce que l’analyse des relations inter-acteurs sur la scène internationale ne saurait se réduire à l’étude des rapports de force et de puissance. Le modèle de l’école réaliste lui semble manifestement très réducteur. Ensuite, parce que ces dimensions sont « entremêlées et doté d’une forte réactivités aux variations de chacune d’entre elles » (p.133) : chaque dimension présente des effets sur les autres.
Cet ouvrage propose une grille de lecture différente, bien structurée, et d’abord aisé – le texte se lit bien sans considérations théoriques trop complexes. Il saura intéresser tout public curieux de politique internationale.
Frédéric Lasserre
Directeur du CQEG
