Quand les antipodes se rejoignent : Convergence et intérêts d’une coopération accrue entre le Canada et la Thaïlande

Regards géopolitiques 12(4)

Matthieu J. Guitton

Professeur titulaire à l’Université Laval et chercheur au Centre de Recherche CERVO

Résumé : Soixante-cinq ans après l’établissement des relations diplomatiques entre le Canada et la Thaïlande, le potentiel de coopération entre ces deux pays n’a jamais été aussi élevé. La multiplication des crises à l’échelle mondiale remet en question les équilibres globaux et force les pays à chercher activement à assurer leur positionnement sur la scène internationale, dans un monde caractérisé par l’instabilité et la reconfiguration forcée des alliances traditionnelles. Dans ce contexte troublé, les convergences entre le Canada et la Thaïlande sont nombreuses et sont autant d’arguments pour ces deux pays pour bâtir des coopérations plus fortes. Ce texte propose d’explorer les convergences entre le Canada et la Thaïlande dans les domaines géopolitique, économique et diplomatique. Cette analyse va également identifier certaines des complémentarités sur lesquelles ces deux pays pourraient développer des collaborations plus approfondies. Finalement, nous mettrons en évidence comment et pourquoi un accroissement des relations entre ces deux puissances intermédiaires pourrait être profitable pour chacun de ces deux pays et pourrait contribuer à renforcer leurs positions respectives non seulement dans l’espace Indo-Pacifique, mais aussi sur la scène internationale globale.

Mots clés : Asie du Sud-Est, Canada, diplomatie, Indo-Pacifique, Thaïlande

Abstract : Sixty-five years after the diplomatic relations between Canada and Thailand had been established, the potential for cooperation between these two countries has never been so high. The multiplication of the crises at the world scale jeopardizes global equilibriums and forces countries to actively try to secure their positioning in the international community, in a world characterized by instability and by a forced reconfiguration of classical alliances. In this troubled context, the convergences between Canada and Thailand are numerous, and are as many arguments for these two countries to build stronger cooperations. This text will explore the convergences between Canada and Thailand in the geopolitical, economic, and diplomatic fields. This analysis will also identify some of the complementarities on which these two countries could build deeper collaborations. Finally, we will evidence how and why an increase of the relations between these two intermediary powers could be beneficial for each of these two countries, and could contribute to reinforce their respective positioning not only in the Indo-Pacific region, but also on the global international scene.

Keywords : diplomacy, Canada, Indo-Pacific, Thailand, South-East Asia

Introduction

L’année 2026 est une année importante pour la relation entre le Canada et la Thaïlande, car elle marque le 65ième anniversaire de l’établissement de relations diplomatiques entre ces deux pays le 8 novembre 1961, anniversaire d’autant plus important que le 60ième anniversaire de ces relations était survenu en pleine crise de la Covid-19. Bien que de prime abord ces deux pays, situés géographiquement aux antipodes l’un de l’autre, puissent sembler fort différents, ils présentent également des convergences très fortes qui n’ont fait que s’accentuer au cours des dernières années, convergences qui appellent à un rapprochement de ces deux puissances intermédiaires, mais clairement pro-actives de l’Indo-Pacifique.

Dans le contexte mondial actuel, les moteurs poussant les différents pays du globe à chercher des coopérations s’actualisent d’une manière plus forte que jamais : la sécurité, l’économie, l’accès aux ressources, l’innovation, sont tous des enjeux qui ont de tout temps été à la base de la motivation des différentes nations à trouver des alliés. Ces moteurs doivent toutefois se comprendre dans un environnement complexe, caractérisé par trois crises majeures : une crise anthropogénique (la crise climatique), une crise géopolitique (la crise sécuritaire) et une crise technologique (dont les vagues successives de l’Internet, des média sociaux, des technologies connectées et des autres technologies émergentes sont devenues un véritable tsunami transformatif avec l’Intelligence Artificielle).

À un moment où les alliances classiques sont remises en question, en particulier par les décisions du gouvernement américain, nombreux sont les pays à devoir revoir leur politique internationale et à trouver de nouveaux partenaires. De par sa position géographique à la frontière nord des États-Unis, le Canada est aux premières loges de ces chambardements géopolitiques. Cette situation se traduit par un décentrage du Canada vis-à-vis des États-Unis et par une recherche d’extension de son influence tant sur le volet Atlantique vers l’Europe que sur le volet Pacifique vers l’Asie. Dans le même temps, la Thaïlande cherche à conserver sa neutralité géopolitique et son indépendance stratégique vis-à-vis d’une Chine de plus en plus puissante, tout en renforçant ses relations avec l’Empire du Milieu et évolue dans une mer de Chine dans laquelle des tensions de plus en plus marquées prennent une place de plus en plus importante dans la politique de l’Asie du Sud-Est. C’est dans ce contexte international tendu et traversé de véritables lames de fond géopolitiques, mais également dans lequel les opportunités sont nombreuses pour les pays qui seront à même de consolider leurs alliances, que s’inscrivent et doivent se comprendre les relations entre le Canada et la Thaïlande et leur évolution.

1. Un rapprochement géopolitique dans un contexte de globalisation des enjeux

Pour bien comprendre l’intérêt que la Thaïlande représente pour le Canada et inversement, il faut avant tout comprendre les similitudes que partagent ces deux pays. Sur le plan politique, le Canada et la Thaïlande sont tout deux des monarchies, des démocraties et à la fois des acteurs importants et des agents globalement stabilisateurs au sein de leurs régions géographiques respectives.

Sur le plan géographique (ou pour être plus exact, sur le plan géostratégique), bien que tout semble les opposer, le Canada et la Thaïlande ont en fait plusieurs points communs. Premièrement, ces deux pays appartiennent à la super région qu’est l’Indo-Pacifique. Deuxièmement, chacun de ces deux pays est situé à proximité immédiate de l’un des deux plus grandes superpuissances mondiales : les États-Unis, superpuissance déclinante pour le Canada et la Chine, superpuissance ascendante pour la Thaïlande. La proximité géographique immédiate avec ces géants a des impacts majeurs sur la réalité tant du Canada que de la Thaïlande. Troisièmement, tant le Canada que la Thaïlande se trouvent affectés par les tensions croissantes entre les deux superpuissances, la Thaïlande évoluant dans un contexte de rivalité américano-chinoise croissante en Asie du Sud-Est (Duangratana, 2023) et le Canada devant réévaluer ses relations avec la Chine au vu des tensions actuelles avec les États-Unis. Quatrièmement, ces deux pays sont des interfaces maritimes dont l’importance pourrait devenir critique au cours des prochaines décennies (voire dès les prochaines années) pour le commerce maritime international. Le Canada a une triple façade maritime : ses côtes sont baignées par l’océan Atlantique, l’océan Pacifique et l’océan Arctique. De par sa géographie, le Canada aura dans le futur proche un contrôle sur une partie importante du passage du Nord et de la circulation maritime actuelle. Comme le Canada, la Thaïlande possède également plusieurs façades maritimes, avec l’océan Indien à l’Ouest et la mer de Chine à l’Est. La Thaïlande se trouve également à proximité du détroit de Malacca. L’intérêt stratégique d’un tel positionnement géographique vis-à-vis de ce détroit est plus grande qu’il n’y paraît, car la Thaïlande pourrait offrir un contournement terrestre rapide au détroit de Malacca, voire même un contournement maritime si les projets de perçage de l’isthme de Kra étaient appelés à voir le jour (Lasserre, 2025).

Sur le plan de la politique internationale, tant le Canada que la Thaïlande sont des pays respectés et qui entretiennent globalement des relations excellentes avec la majorité des pays du monde. Les approches canadiennes actuelles et thaïlandaise sont également en convergence : l’action de ces deux pays peut se définir par une certaine forme de retenue et une recherche constante de solutions diplomatiques et pacifiques. La Thaïlande est connue depuis des temps immémoriaux, datant d’avant même l’émergence des empires coloniaux français et britannique en Asie du Sud-Est, pour sa politique amicale avec l’ensemble des puissances régionales. La Thaïlande réussi ainsi encore de nos jours le tour de force d’avoir des relations diplomatiques excellentes tant avec les États-Unis qu’avec la Chine et tant avec les puissances du monde occidental qu’avec ses partenaires d’Asie du Sud-Est (les quelques zones de tension avec d’autres pays de la région n’étant en général que des exceptions limitées tant dans le temps que dans l’espace et ne compromettent pas la paix globale de la région). De son côté, le Canada est également connu pour ses relations apaisées avec la majorité des pays du monde et pour la recherche constante de solutions pacifiques aux différents conflits. Si les relations du Canada avec la Chine et l’Inde ont dans le passé récent connu des périodes de tension relative, les relations avec ses deux puissances majeures de l’Indo-Pacifique se sont fortement améliorées sous le gouvernement de Mark Carney, pour reprendre le type de relations qu’on associe typiquement au Canada.

2. Des forces économiques complémentaires

Dans le contexte mondial actuel, l’économie est certainement l’un des moteurs principaux de rapprochement entre pays. Le Canada et la Thaïlande sont des pays avec des économies fortes, mais qui cherchent à diversifier leurs marchés.

Les relations économiques entre ces deux pays sont importantes, la Thaïlande étant le deuxième partenaire commercial du Canada en Asie du Sud-Est, les échanges commerciaux entre les deux pays totalisant 7,4 milliards de dollars en 2025. Toutefois ces relations commerciales en apparence satisfaisantes cachent deux enjeux majeurs. Tout d’abord, les échanges sont encore très déséquilibrés. En effet, alors que les exportations de la Thaïlande vers le Canada atteignaient 6,2 milliards de dollars en 2025, les exportations du Canada vers la Thaïlande étaient six fois inférieures, n’atteignant que 1,1 milliard de dollars. Ensuite, bien que les chiffres soient importants, l’amplitude des échanges reste encore très limitée au vu des capacités commerciales de ces deux pays. Ainsi, il existe un très fort potentiel de croissance pour ces échanges commerciaux – potentiel que les deux pays aspirent à voir se concrétiser. Le Canada, pays immense aux ressources naturelles considérables, est par exemple le premier producteur mondial de potasse. Il contient surtout en son sol tant des réserves majeures d’énergies fossiles que des minéraux critiques essentiels aux développements technologiques modernes. Avec la proximité de la Chine et son appétit gargantuesque, mais également avec la présence de plusieurs pays de la région ayant des activités fortes en technologie (Singapour en tête, mais le Vietnam, la Malaisie et l’Indonésie augmentant également leurs investissements dans l’innovation technologique de manière exponentielle), l’accès aux minéraux critiques va être un élément essentiel pour la maitrise des technologies dans les pays de l’Asie du Sud-Est, peut-être même plus que dans les autres grandes régions du monde. Dans ce contexte, le Canada devient un partenaire difficilement contournable pour les pays asiatiques désirant sécuriser leur positionnement dans l’ère de la technologie, comme en témoigne l’intérêt que portent des pays comme la Corée du Sud envers le secteur minier canadien. Tant le Canada que la Thaïlande ont comme volonté déclarée d’accroitre leurs échanges commerciaux. Plusieurs traités de libre-échange, tant de pays à pays qu’entre le Canada et les membres de l’Association des Nations de l’Asie du Sud-Est, sont en cours de négociation pour supporter ces développements.

Il est intéressant de noter que les investissements entre les deux pays sont également importants et croissants. Ainsi, en 2024 les investissements canadiens en Thaïlande ont dépassé 530 millions de dollars. D’une manière qui pourrait paraître surprenante et contre-intuitive, les investissements directs thaïlandais au Canada pendant cette même année étaient encore supérieurs, avec un total de 692 millions de dollar, montrant clairement l’appétence des investisseurs thaïlandais pour le secteur économique canadien. Ainsi, les investissements entre ces eux pays ne sont pas unidirectionnels, mais sont des investissements croisés, augurant d’un fort potentiel pour de vrais partenariats économiques qui soient équilibrés.

Si dans plusieurs domaines économiques, le Canada peut être considérer comme ayant un certain avantage sur la Thaïlande, il en est un pour lequel le Canada pourrait fortement bénéficier de l’expérience et du savoir-faire de la Thaïlande : le tourisme. Le Canada a de nombreux avantages et attraits naturels liés à sa géographie et le tourisme est un domaine dans lequel le pays souhaiterait (et pourrait) se développer davantage. De son côté, la Thaïlande est l’un des chefs de file mondiaux du tourisme international. C’est aussi une destination plébiscitée par les touristes canadiens, avec près d’un quart de million d’entrée de canadiens en Thaïlande chaque année. Derrière les photos de cartes postales de temples aux décorations à la richesse exubérante et de plages tropicales ensablées, la Thaïlande ne se contente pas de se reposer sur ses atouts naturels. Au contraire, elle s’appuie sur une stratégie de promotion complète. L’un des volets de cette stratégie porte sur la mise en valeur de ses ressources culturelles. Citons par exemple dans cette stratégie de promotion de sa culture au niveau internationale les efforts ayant menés à l’inclusion du Nuad Thai (นวดแผนไทย, nuat phaen thai, ou « massage thaïlandais ») et du Muay Thai (มวยไทย ou « boxe thaïlandaise ») sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité de l’UNESCO. Citons aussi un accompagnement spécifique du tourisme liés à ces manifestations culturelles avec l’existence de visas spécifiques pour les personnes souhaitant se rendre en Thaïlande pour apprendre l’art du massage thaïlandais ou celui de la boxe thaïlandaise. Cette stratégie s’actualise aussi au travers de décisions politiques visant à favoriser l’attraction de touristes tant chinois (Srisamoot, 2022) qu’américains, avec notamment le très médiatique accueil du porte-avion USS Abraham Lincoln à Pattaya à son retour de déploiement dans le Golfe arabo-persique suite aux attaques américaines contre l’Iran, dont l’escale du 2 au 6 septembre 2026 a apporté à la ville des revenus substantiels sur une durée de quelques jours seulement. Également, cette compréhension de l’importance du tourisme pour l’économie nationale se traduit par une promotion de la recherche universitaire portant sur le tourisme en Thaïlande, notamment par des soutiens financiers spécifiques venant par exemple du Conseil National de Recherche (National Research Council of Thailand). Finalement, la Thaïlande ne se contente pas d’un tourisme de masse, mais développe aussi un niveau d’excellence dans des segments spécifiques (et fortement rémunérateurs) du tourisme global, comme notamment le tourisme médical (Kaewkitipong, 2018). Pour un pays comme le Canada, dont le potentiel en termes touristiques, objectivement considérable, n’est actuellement pas réalisé à son plein potentiel, l’expertise acquise par le Royaume des Thaï est extrêmement désirable. Un niveau accru de coopération entre les deux pays pourrait rendre cette expérience plus facilement mobilisable pour le bénéfice du Canada et de ses Provinces.

Des convergences majeures dans l’innovation et les technologies font du renforcement des collaborations académiques entre le Canada et la Thaïlande un enjeu qui ne devrait pas être négligé. À l’heure actuelle, les collaborations académiques entre les deux pays, bien qu’existantes, sont bien en-deçà de ce qu’elles pourraient être. Pourtant et de manière très intéressante, les écosystèmes de recherche de ces deux pays convergent sur un certain nombre de domaines dans lesquelles tant le Canada que la Thaïlande ont acquis une expertise significative. C’est notamment le cas des biotechnologies, des sciences de l’alimentation et de l’agronomie et des nouvelles technologies (notamment celles reliées aux médias sociaux), autant de domaines dans lesquels les écosystèmes de recherche de ces deux pays sont très complémentaires. Les deux pays ont également de forts intérêts dans l’innovation et les technologies émergentes telles que l’Intelligence Artificielle (domaine dans lequel le Canada se positionne très avantageusement au niveau mondial). Si la Thaïlande n’a pas encore une place équivalente à celle qu’occupe le Canada sur l’échiquier académique international, plusieurs de ses universités, comme par exemple l’Université Chulalongkorn (Bangkok), l’Université Thammasat (dont le campus historique est situé à quelques pas du Palais Royal à Bangkok et dont le campus moderne situé à Rangsit couvre une superficie supérieure à celle du campus principal de l’Université Laval) ou l’Université de Chiang Mai, sont d’un niveau tout à fait comparable aux meilleures institutions internationales. Des structures académiques telles que le Pridi Banomyong International College de l’Université Thammasat cultivent des relations étroites avec de nombreux campus au travers de l’Asie et en particulier en Chine, contribuant à un positionnement de plus en plus stratégique de la Thaïlande dans l’écosystème académique régional. De manière intéressante, la Thaïlande peut ainsi représenter une porte d’entrée supplémentaire pour pénétrer le système académique chinois, écosystème qui peut être difficile d’accès pour les chercheurs occidentaux. S’il existe certes des échanges d’étudiants entre la Thaïlande et le Canada, les contingents d’étudiants thaïlandais présents dans les universités canadiennes sont encore très faibles comparés à ceux observés dans les universités d’autres pays anglo-saxons. Ainsi, il y a de forts contingents d’étudiants thaïlandais dans les universités du Royaume-Uni ou des États-Unis, alors que le niveau des universités canadiennes est tout à fait comparable, voir supérieur dans plusieurs domaines et que le coût des études est souvent beaucoup plus abordable au Canada (surtout au Québec). De plus, comparément à des étudiants venant d’autres pays d’Asie du Sud-Est, il est relativement facile pour des étudiants thaïlandais d’obtenir un Visa pour le Canada. Rappelons d’ailleurs que la Thaïlande a été ajoutée au programme d’autorisation de voyage électronique (Electronic Travel Authorization ou eTA) du Canada en 2023. De plus, le français demeure (après l’anglais) l’une des langues les plus enseignées au niveau secondaire en Thaïlande et nombreux sont les étudiants thaïlandais à avoir une maîtrise suffisante de la langue de Molière pour pouvoir considérer poursuivre des études universitaires en français. Cependant, le choix des étudiants thaïlandais francophones se porte encore principalement (pour ne pas dire exclusivement) sur des pays européens et non sur le Canada. L’explication de ce phénomène se trouve dans l’ignorance de l’option canadienne pour la poursuite d’études supérieures en français par les jeunes thaïlandais. Ainsi, tant les collaborations universitaires entre les deux pays que les échanges d’étudiants sont des éléments à exploiter davantage dans le futur de la relation canado-thaïlandaise.

Finalement, un autre terrain non négligeable de possibles coopérations et synergies est celui de la sécurité, en particulier pour ce qui a trait à la cybersécurité. La Thaïlande est au centre d’un triangle formé par le Myanmar, le Cambodge et le Laos au sein duquel se sont fortement implantés des organisations cybercriminelles transnationales, formant un véritable « triangle d’or des cybermafias » (Guitton, 2026). Si les cybermafias n’ont pas réussi à s’implanter en Thaïlande, c’est en grande partie grâce aux efforts du gouvernement thaïlandais et des services de police et de sécurité du Royaume. Cependant, la Thaïlande ne vit pas de manière isolée dans un monde déconnecté et la considérer comme une oasis de cybersécurité ne serait qu’une illusion. Le maintien des cybermafias hors des frontières du la Thaïlande ne peut se faire qu’au prix d’efforts de sécurité constants et, du fait de l’internationalisation de la cybercriminalité qui n’a fait que s’accélérer depuis la crise de la Covid-19 (Guitton et Fréchette, 2023), qu’au travers d’un accroissement des collaborations internationales dans le domaine de la lutte contre la cybercriminalité organisée. La Thaïlande doit donc trouver des partenaires fiables en termes de cybersécurité. Le Canada, dont la population fait partie des cibles favorites des escroqueries en ligne dont ces cybermafia se font une spécialité (on parle souvent de « pig butchering » pour décrire ce type de cybercrimes), représenterait potentiellement dans cette optique un partenaire de choix. Un autre aspect lié à la sécurité sur lequel des convergence et collaborations pourraient se former est celui de la guerre des drones, question très pertinente pour la Thaïlande qui a à la fois une super-mégalopole (Bangkok) et des régions plus difficiles d’accès avec des terrains propices à l’utilisation de drones à des fins militaires. Le Canada est en train de développer une expertise dans ce domaine à une vitesse accélérée. Le Canada possède à la fois un écosystème de développement très riche (notamment au Québec et en Ontario) et des capacités de production importantes (notamment en Alberta). Le Canada vient d’ailleurs de bénéficier de transfert de technologie et d’expertise venant d’Ukraine et réalise des investissements majeurs dans ce champ d’expertise (Brewster, 2026). La Thaïlande est l’un des pays de la région les plus compatibles avec le Canada en matière de sécurité du fait des valeurs communes partagées par les deux pays. Ce n’est ainsi pas surprenant que les enjeux de sécurité soient discutés au plus haut niveau par les autorités de ces deux pays.

3. Convergences diplomatiques et assistance mutuelle

Comme le Canada, la Thaïlande répond parfaitement à la définition de puissance intermédiaire présentée par le Premier Ministre canadien Mark Carney dans son discours devenu un texte d’anthologie au Forum économique mondial de Davos du 20 janvier 2026. Ainsi, ces deux pays ont beaucoup à s’offrir mutuellement sur le plan diplomatique.

L’Indo-Pacifique est, dans sa partie Asiatique, dominée par les deux superpuissances régionales que sont la Chine et l’Inde. Pour accroître son influence dans cet espace géopolitique, le Canada a besoin d’alliés dans la région. Si les relations sont très fortes avec les pays d’Asie du Nord-Est, beaucoup de travail est encore nécessaire pour que l’influence du Canada ne se fasse sentir en Asie du Sud-Est. Il n’en est que de comparer la taille de l’Ambassade du Canada à Bangkok à celle de l’Ambassade de l’Australie. Dans le contexte actuel où le Canada cherche à renforcer sa présence dans l’espace Indo-Pacifique en général et en Asie en particulier, la Thaïlande représente pour le Canada un partenaire essentiel pour l’accroissement de ses relations diplomatiques avec les autres pays de la région. Ainsi, l’Ambassade du Canada à Bangkok peut être considéré comme ayant été une base arrière lors de l’ouverture des Ambassades du Canada au Laos et au Cambodge en 2025 (avec la transformation des bureaux du Canada à Ventiane et à Phnom Penh en Ambassades). La Thaïlande entretient également des relations excellentes tant avec la Chine qu’avec l’Inde (il est important de rappeler ici que la Thaïlande partage un passé culturel très fort tant avec la Chine qu’avec l’Inde, l’alphabet thaï descendant directement des systèmes indiens d’écritures brahmiques), mais également plus loin avec la Russie. Si les relations du Canada avec la Chine et l’Inde se sont grandement améliorées depuis 2025, ces relations demeurent fragiles (et nous ne mentionnerons pas ici l’état des relations diplomatiques entre le Canada et la Russie). Ainsi, la Thaïlande pourrait représenter une forme de pivot pour le Canada dans sa stratégie diplomatique en Indo-Pacifique.

Si, du point de vue diplomatique, une relation accrue avec la Thaïlande serait très positive pour le Canada, l’inverse est toutefois également vrai. En effet, le Canada peut aussi apporter beaucoup à la Thaïlande sur le plan des relations internationales. Tout d’abord, le Canada représente en lui-même un partenaire diplomatique de choix, du fait notamment de la clarté de ses engagements et positions au niveau international. Mais d’un point de vue diplomatique, le Canada est plus que cela. C’est tout d’abord une porte d’entrée pour l’Amérique du Nord bien plus fiable que ne le sont actuellement les États-Unis. Ensuite, en tant que membre du bloc occidental et du fait de ces relations historiques et privilégiées avec le Royaume-Uni et la France, le Canada représente également une porte vers les pays européens. Cette position du Canada est encore renforcée par les récentes discussions menées en Europe pour offrir à ce-dernier le statut de « membre associé », statut unique spécialement créé pour l’occasion, témoin du rapprochement historique et accéléré du Canada avec le Vieux Continent (Collomp, 2026). Enfin, stratégiquement, le Canada offre potentiellement plus encore. De par son bilinguisme et l’implantation de sa diplomatie en Afrique, continent au sein duquel il jouit de très bonnes relations, n’étant pas lui-même une ancienne puissance coloniale (au contraire de la France), le Canada peut servir de tête de pont pour la diplomatie thaïlandaise en Afrique ou, à tout le moins, de porte d’entrée complémentaire. Cet élément est particulièrement pertinent pour la Thaïlande de 2026. En effet, sous l’impulsion du ministre des Affaires étrangères Sihasak Phuangketkaew (สีหศักดิ์ พวงเกตุแก้ว), le gouvernement du Premier Ministre Anutin Charnvirakul (อนุทิน ชาญวีรกูล) a élaboré une vision des relations internationales de la Thaïlande plus élargie avec notamment un intérêt nouveau pour le continent africain. Il est d’ailleurs intéressant de noter que la Thaïlande s’est dotée d’un atout supplémentaire dans cette optique avec la nomination en 2026 de S. E. Darm Boontham (ดามพ์ บุญธรรม), diplomate aguerri spécialiste tant de l’espace francophone (en plus d’être un francophone parfait, il a été en poste à Paris et à Genève) que de l’Afrique (il a été Ambassadeur de Thaïlande au Maroc et a occupé le poste de Directeur Général du Département des affaires sud asiatiques, moyen-orientales et africaines au Ministère thaïlandais) comme Ambassadeur du Royaume de Thaïlande au Canada. Il est d’ailleurs à noter que depuis sa prise de position, l’Ambassadeur Boontham a été très actif dans les cercles d’ambassadeurs francophones en résidence dans la capitale canadienne.

L’accroissement et le renforcement des relations diplomatiques entre le Canada et la Thaïlande se heurte toutefois à un problème de taille : celui de la multiplicité des acteurs. En effet, les acteurs de l’Indo-Pacifique sont très nombreux. Outre les deux superpuissances que sont la Chine et l’Inde, nombreux sont les pays d’Asie du Nord-Est et d’Asie du Sud-Est à représenter des partenaires potentiellement intéressants pour le Canada. Les ressources diplomatiques du Canada sont limitées et des choix devront être faits. Est-ce qu’accroître les relations avec la Thaïlande se ferait au détriment du maintien de relations privilégiées avec les parternaires traditionnels dans la région tels que la Corée du Sud et le Japon ? Est-ce qu’accroître les relations avec la Thaïlande se ferait au détriment du renforcement et de l’approfondissement des relations avec des acteurs émergents tels que les Philippines, l’Indonésie ou le Vietnam ? D’une manière assez symétrique, les ressources diplomatiques de la Thaïlande ne sont elles non plus pas illimitées. Comment convaincre les dirigeants thaïlandais qu’investir sur le Canada est plus profitable que d’investir sur d’autres acteurs occidentaux, en particulier sur les pays de l’Union Européenne ? Le statut de membre associé proposé au Canada (Collomp, 2026) pourrait dans ce contexte donner un argument supplémentaire en faveur du Canada, mais le raisonnement n’en demeure pas moins valable pertinent et le questionnement, pertinent.

Conclusion

Dans le grand jeu de la géopolitique mondiale, les cartes sont en train d’être rebattues et tant le Canada que la Thaïlande auraient beaucoup à gagner à renforcer leurs liens de collaboration. Le Canada cherche à se positionner dans une Asie dans laquelle la Thaïlande pourrait prendre un rôle de leadership en Asie du Sud-Est et pourrait détrôner les chefs de fil classiques que sont le Japon, la Corée du Sud et Singapour, tandis que la Thaïlande veut devenir un acteur plus visible sur une scène internationale sur laquelle le Canada a su au cours des décennies consolider sa place.

Économiquement, les deux pays sont complémentaires et chacun d’eux pourrait représenter pour l’autre une porte d’entrée privilégiée pour pénétrer les marchés régionaux aux cœurs desquels ils se trouvent. Les relations Canada-Thaïlande sont donc un atout réciproque pour ces deux pays, atout qui devrait être cultivé davantage et qui mériterait d’être la cible d’une prise de conscience plus grande par les dirigeants politiques. Dans un monde en mutation rapide et profonde, ces deux pays se cherchent une nouvelle place dans le monde et leur coopération renforcée pourraient être l’un des outils qui leur permettrait d’atteindre ce but. Le Canada et la Thaïlande pourraient contribuer à garantir leur autonomie stratégique grâce a une coopération plus approfondie dans l’ensemble des domaines stratégiques dans lesquels ils ont des expertises complémentaires, en particulier l’agroalimentaire, les biotechnologies et la sécurité, mais aussi leurs approches diplomatiques et leur vision largement commune du monde. La Thaïlande pourrait alors s’appuyer sur les forces spécifiques du Canada, telles que l’accès aux minéraux critiques et à l’énergie ou l’expertise en Intelligence Artificielle et le Canada pourrait bénéficier de celles de la Thaïlande, telles que l’expertise en tourisme ou ses capacités de développement et de production.

Plusieurs obstacles demeurent néanmoins. Si la distance géographique entre ces deux pays est le seul paramètre qui ne puisse pas être altéré, ce n’est au final pas le facteur majeur. Les éléments limitants l’épanouissement d’une relation plus approfondie entre le Canada et la Thaïlande est à chercher dans la méconnaissance relative que les populations de ces deux pays ont l’une de l’autre. Comme dans beaucoup de cas (et comme d’ailleurs souligné dans la Stratégie du Canada pour l’Indo-Pacifique), ce sont les relations de personne à personne qui formeront la clé de voute du renforcement des liens entre les populations de ces deux pays.

Finalement, si les bonnes relations entre le Canada et la Thaïlande sont très positives pour son rayonnement en Indo-Pacifique, le Canada représente de son côté aussi une carte non négligeable pour la Thaïlande pour son positionnement sur la scène géopolitique mondiale, au-delà de son écosystème régional naturel qu’est l’Asie du Sud-Est. Il est donc à souhaiter que le 65ième anniversaire puisse marquer le début d’une accélération des marques d’amitié, des échanges et des collaborations entre ces deux puissances intermédiaires de l’Indo-Pacifique.

Références

Brewster, Murray (2026). Canada, Ukraine forge 100-year pact built on drones and defence. CBC News (Ottawa), 10 septembre.

Collomp, Florentin (2026). « Porter notre relation au plus haut niveau possible » : l’Union européenne propose au Canada un statut de « membre associé ». Le Figaro (Paris), 16 septembre.

Duangratana, Ornthicha (2023). Observations amid the COVID-19 outbreak: The US-China rivalry in Vietnam and the Philippines. Journal of Politics and Governance, 13(1), 154-188.

Guitton, Matthieu J. (2025). The Golden Cyber-Triangle: Geopolitics of an emerging cybermafia hotspot. Communication au colloque DeepINTEL 2025 – Focus on Security Intelligence, DeepINTEL, Vienne, 19 novembre.

Guitton, Matthieu J. et Fréchette, Julien (2023). Facing cyberthreats in a crisis and post-crisis era: Rethinking security services response strategy. Computers in Human Behavior Reports, 10:100282.

Kaewkitipong, Laddawan (2018) The Thai medical tourism supply chain: Its stakeholders, their collaboration and information exchange. Thammasat Review, 21(2):60-90.

Lasserre, Frédéric (2025). Contourner par la terre ? Dans Frédéric Lasserre et Pauline Pic, Géopolitique des détroits. Enjeux de contrôle de passages stratégiques. Paris, Le Cavalier bleu, pp. 145-166.

Srisamoot, Arthayudh (2022). China, Thailand and globalization. China and the world in a changing context: Perspectives from ambassadors to China. Singapore, Springer Nature Singapore, pp. 181-191.

Les Maldives dans la culture stratégique indienne : opportunités et fragilités du rapprochement indo-maldivien

Regards géopolitiques v12n2, 2026

 

Amélie Chalivet

Amélie Chalivet est candidate au doctorat en Sciences politiques à l’Université du Québec à Montréal en cotutelle avec l’Université Paris Panthéon-Assas, et sa thèse porte sur une analyse constructiviste de la culture stratégique indienne. Ses intérêts académiques sont principalement la politique étrangère de l’Inde ainsi que ses liens avec ses voisins en Asie du Sud et sa stratégie de dissuasion nucléaire.

Résumé
L’Inde cherche à intégrer durablement les Maldives dans ses ambitions régionales, dans la lignée d’un passage d’une culture stratégique perçue comme continentale à une ouverture maritime vers l’océan Indien. Le réchauffement des relations en 2025, qui met fin aux tensions majeures des années précédentes, pourrait marquer une réduction du clivage politique intérieur maldivien sur la question du partenaire indien et favoriser la projection de l’Inde dans le triangle stratégique Lakshadweep-Maldives-Chagos (Maurice). Cependant, la présence chinoise et les divisions politiques internes aux Maldives demeurent des défis de taille, et la confiance entre les deux partenaires reste fragile.

Mots-clefs : Maldives, Inde, culture stratégique, océan Indien

 Summary
India seeks to integrate the Maldives more firmly into its regional ambitions, reflecting a shift from a strategic culture traditionally viewed as continental to a maritime orientation toward the Indian Ocean. The warming of relations in 2025, following significant tensions in previous years, could signal a reduction of domestic political divisions in the Maldives regarding the Indian partner and support India’s projection within the strategic Lakshadweep–Maldives–Chagos (Mauritius) triangle. However, the Chinese presence and internal political divisions in the Maldives remain significant challenges, and trust between the two partners remains fragile.

Keywords : Maldives, India, strategic culture, Indian Ocean

 

Introduction

Alors que les Maldives célébraient le 60e anniversaire de leur indépendance le 25 juillet 2025, il n’était pas anodin que l’invité d’honneur de ces célébrations ait été le Premier ministre indien, Narendra Modi, et ce malgré les difficiles relations entre Malé et New Delhi, notamment depuis 2024.

Au cours de la visite, le Premier ministre indien a souligné que les Maldives occupaient une place toute particulière dans la politique « Neighbourhood First » (« Le Voisinage en premier » – NFP) de l’Inde. La place des Maldives dans cette politique s’explique par leur proximité géographique et leur emplacement stratégique sur les voies de commerce et de communication traversent le détroit du huitième degré, Maliku Kandu, qui sépare l’île Minicoy (Lakshadweep indiennes) des Maldives. Cette politique vise, d’une part, à améliorer la connectivité entre les pays d’Asie du Sud dans le voisinage proche de l’Inde et, d’autre part, à contrer l’influence chinoise dans des États tels que le Bangladesh, le Bhoutan, le Népal, le Sri Lanka, Maurice[1] et les Maldives.

Les relations indo-maldiviennes ont souvent été analysées à travers le prisme de la rivalité sino-indienne et de son influence sur la politique intérieure maldivienne ainsi que sur la perception des enjeux stratégiques dans la région (Zahir, 2021). D’autres études, cependant, ont souligné la capacité d’agir et la marge de manœuvre (limitée) des Maldives, en tant que « petite nation » de l’océan Indien qui mène une diplomatie multivectorielle et qui diversifie ses partenariats avec la Chine, l’Inde et les États-Unis (Malji, 2025).

Cet article se propose d’examiner l’importance des Maldives dans la culture stratégique indienne. La culture stratégique est ici comprise comme « un ensemble de croyances partagées, d’hypothèses et de modes de comportement, issu d’expériences communes et de récits acceptés (tant oraux qu’écrits), qui façonne l’identité collective et les relations avec d’autres groupes, et qui détermine les objectifs légitimes ainsi que les moyens appropriés pour atteindre des objectifs de sécurité » (Kartchner, 2023 : 6). Nous défendrons ainsi l’idée d’une transition de la culture stratégique indienne (Pant 2011 ; Basrur, 2022 ; Bajpai, 2002) d’une vision continentale vers une vision maritime, dans laquelle les Maldives jouent un rôle central. Nous approfondirons également la question de la division partisane de la politique intérieure maldivienne, afin de documenter les tentatives indiennes de dépasser cette opposition entre un parti favorable à la Chine et un autre davantage aligné sur les intérêts indiens. Nous nous demandons ainsi dans quelle mesure le rapprochement entre les deux pays de 2025 permet-il à l’Inde d’ancrer durablement les Maldives dans le cadre de son « tournant maritime », et ce, au-delà des clivages partisans de la politique intérieure maldivienne.

Dans un premier temps, nous montrerons comment le basculement maritime de la culture stratégique indienne accorde aux Maldives une importance renouvelée et durable. Nous analyserons ensuite l’évolution des relations indo-maldiviennes dans le domaine stratégique, marquée à la fois par les tensions passées et par le rapprochement significatif durant l’année 2025, qui semble indiquer un certain consensus politique inédit sur cette question. Enfin, nous proposerons une lecture prospective de ce rapprochement, en l’inscrivant dans le cadre plus large du triangle stratégique Lakshadweep-Maldives-îles Chagos(Maurice), dans le contexte de la rétrocession des îles à Maurice, sans toutefois occulter les fragilités persistantes de ce partenariat indo-maldivien.

Tableau 1. Chronologie de la relation indo-maldivienne

1945 Publication de l’ouvrage de K.M. Pannikar, India and the Indian Ocean
1965 Indépendance des Maldives
1988 Opération « Cactus » de la marine indienne aux Maldives
1991 Premiers exercices bilatéraux Dosti entre les gardes-côtes
1997 Nouvelle Constitution
2006 Transfert du patrouilleur INS Tillanchang aux Maldives
2008 Constitution et premières élections démocratiques aux Maldives
2009 Signature du Comprehensive Security Agreement
2018 Ibrahim Solih est élu président des Maldives
2020 Premières manifestations officielles du mouvement « India Out » (déclaré illégal en avril 2022)
2023 Mohamed Muizzu est élu président des Maldives
Janvier 2024 À la suite d’une visite du Premier ministre indien, N. Modi, aux Lakshadweep, trois ministres maldiviens sont suspendus de leur fonction pour leurs « remarques insultantes »
Mai 2024 Retrait des troupes indiennes
Novembre 2024 Signature de l’accord de défense et d’économie

 

1.     La centralité croissante des Maldives dans la culture stratégique indienne qui « se tourne » vers la mer

1.1.  Un « tournant » de la culture stratégique indienne vers la mer

La culture stratégique indienne, telle qu’elle est généralement présentée dans les études classiques, a longtemps été caractérisée par une concentration sur les menaces provenant de ses frontières continentales. Cette orientation s’explique en grande partie par le fait qu’au XXe siècle, « les menaces militaires directes [auxquelles a fait face l’Inde] étaient terrestres » : au nord-Est durant la Seconde Guerre mondiale, au nord-Ouest avec le Pakistan après la Partition, puis au nord lors de la guerre sino-indienne de 1962 (Brewster, 2011 : 837).. Cette focalisation reflète cependant une limite du concept même de « culture stratégique », dont la définition dépend fortement de la sélection des sources historiques utilisées pour la définir. Comme le rappelle Shrikant Paranjpe, malgré l’existence de puissants empires dans le sud de l’Inde qui eurent une dimension maritime – tels que les Cholas et les Pandyas – l’historiographie dominante s’est construite à partir d’une analyse des perspectives défensives adoptée par les empires du Nord de l’Inde, renforçant ainsi une vision essentiellement continentale de la doxa post Indépendance (Paranjpe, 2020 : 29).

Des voix discordantes ont pourtant existé. Dès 1945, le diplomate K.M. Pannikar publie « India and the Indian Ocean : An Essay on the Influence of Sea Power On Indian History » dans lequel il défend l’idée que la maîtrise de la mer et la puissance maritime ont été décisives dans l’histoire indienne, une voix « solitaire » dans l’entreprise d’analyse militaire de l’histoire indienne (Prakash, 2007) qui cherchait à redresser ce que Holmes, Winner et Yoshihara qualifient « d’amnésie collective » (Holmes, Winner et Yoshihara, 2009 : 14)., . . Pannikar souligne notamment que « l’Inde n’a jamais perdu son indépendance avant de perdre le contrôle de la mer dans la première décennie du XVIe siècle » (Panikkar, 1945 : 7 ; cité dans Kanth, 2025 : 7). Son approche historique, porteuse d’objectifs politiques et civilisationnels qui se détachait volontairement de la vision nehruvienne du non-alignement (Kanth, 2025 : 3), visait à revaloriser les traditions maritimes du Sud de l’Inde afin d’enclencher cette bascule et de rompre avec une lecture exclusivement continentale, centrée sur les Empires moghol et britannique (Kanth, 2025 : 9)[2]. Considéré comme un précurseur de la refonte de cette culture stratégique (Sakhuja et Pandey, 2022 : 2), son appel à un regard davantage tourné vers la mer est toutefois longtemps resté marginal, au moins jusqu’aux années 1990, « une croisade solitaire dans une perspective de défense terrestre » (Paranjpe, 2020 : 53)[3]. Depuis les années 1990, toutefois, un basculement s’affirme. Le « concept émergent de sécurité maritime régionale » (Mishra, 2017) traduit une reconfiguration des menaces : l’Inde ne perçoit plus seulement un « double-front » sino-pakistanais continental, mais distingue deux théâtres distincts :

  • Un front terrestre sino-pakistanais de plus en plus intégré, géographiquement par le China-Pakistan Economic Corridor et du point de vue stratégique avec une coopération et une intégration de défense révélée notamment par les affrontements indo-pakistanais de mai 2025 (Saxena, 2025).
  • Et un front maritime centré sur la région de l’océan Indien (IOR).

La dernière doctrine de la marine indienne de 2015, dans la lignée de celle de 2007, consacrait cette inflexion, en soulignant le « changement de vision du monde, passant d’une orientation euro-atlantique à une orientation indo-pacifique » (Indian Navy, 2015), tout en revendiquant explicitement l’héritage intellectuel de K.M. Pannikar. Ce « nouvel équilibre entre le continental et le maritime » devient dès lors une caractéristique majeure de la politique étrangère indienne (Mahawar et Sakhuja, 2021). Ce nouvel équilibre doit toutefois encore se concrétiser en matière de capacités, même si la proportion du budget (qui inclut les investissements ainsi que les dépenses de fonctionnement) de la marine indienne au sein du budget total a augmenté en passant de 7-8% en 2020-21 à presque 21% en 2025-26 (PIB, 2025)  (Singh, 2021).

1.2.  Les ambitions indiennes et le facteur chinois dans cette transition vers une vision maritime

Si ce tournant maritime repose en partie sur une réévaluation doctrinale et historique, il a surtout été accéléré par la montée en puissance de la Chine dans l’océan Indien et dans le voisinage immédiat de l’Inde.

Dès l’indépendance, New Delhi a cherché à s’imposer comme la « grande puissance » de la région d’Asie du Sud. Certains analystes, tels que David Brewster, évoquent même une « doctrine Monroe indienne », illustrée par « la détermination [de Nehru] à débarrasser le sous-continent de toute influence coloniale résiduelle et à exclure les autres puissances de toute la région sud-asiatique » (Brewster, 2018 : 23). Brewster souligne en outre que « New Delhi considère l’océan Indien comme son arrière-cour et estime qu’il est à la fois naturel et souhaitable que l’Inde devienne, à terme, le leader et la puissance dominante dans cette région, la seule région et le seul océan au monde à porter le nom d’un seul État » (Brewster, 2018 : 22). Ainsi, lorsque le Sri Lanka propose, en octobre 1971 devant l’Assemblée générale des Nations Unies, de transformer la région de l’océan Indien en zone de paix (IOZOP), l’Inde soutient l’initiative, soucieuse d’éviter toute présence militaire navale « étrangère » dans son environnement stratégique (Bureau des affaires du désarmement des Nations Unies, 1983). Ce qui n’est pas sans ironie, étant donné que cette initiative sri-lankaise visait initialement à limiter l’influence indienne dans la région, à la suite de la guerre de 1971 (d’indépendance du Bangladesh) et de la croissance rapide de la présence de la marine indienne (Singh, 2015). Outre cette zone de paix, un exemple emblématique de la concrétisation de cette « doctrine Monroe » en Asie du Sud est l’intervention des forces armées indiennes en 1988 aux Maldives, en réponse à une tentative de coup d’État (Holmes et Yoshihara, 2008 : 1000), ce qui inscrit de facto les Maldives dans la sphère d’influence de l’Inde.

Aujourd’hui, la Chine est une des principales « présences navales étrangères » dans l’océan Indien (même si les États-Unis sont également présents avec la cinquième flotte dans le nord-ouest), et la principale source d’inquiétude pour New Delhi. Sans entrer dans le détail, la Chine possède aujourd’hui une présence militaire consolidée dans la région, lui permettant à la fois de protéger ses lignes de communication (SLOCs), de multiplier les exercices militaires avec de multiples partenaires stratégiques (12 exercices sont conduits entre 2024 et le début de 2025, contre seulement 7 entre 2020 et 2022 ; et les zones couvertes sont également élargies) et de déployer des capacités sous-marines à des fins de surveillance et de dissuasion (Baruah, 2025). Outre la protection des SLOCs, l’objectif chinois est également de se présenter comme « un partenaire de sécurité crédible » dans la région (Baruah, 2025), notamment à l’égard d’États comme les Maldives.

Face à la croissance de la présence chinoise dans ce qu’elle considère être son « arrière-cour », l’Inde cherche à renforcer sa stratégie d’engagement auprès des États de la région, comme nous le verrons dans la partie suivante. Elle conserve une perspective centrée sur l’océan Indien, qui peut déstabiliser certains de ses partenaires ; inversement, le Quad Indo-Pacifique est perçu dans certaines analyses en Inde comme excessivement centré sur l’objectif de contrer l’influence chinoise dans le Pacifique (Ghosh, 2025).

1.3.  Les Maldives comme nouvelle priorité dans la politique de voisinage de New Delhi

Si le facteur chinois n’est pas négligeable, le positionnement des Maldives vis-à-vis de l’Inde ne peut être analysé uniquement à travers le prisme de leur relation avec la Chine. En se limitant à ce cadre contextuel de la rivalité sino-indienne dans la région de l’océan Indien, il serait facile de réduire la situation des Maldives à celle d’un « petit État » dépourvu de capacité d’action. Or, dans le contexte politique de l’Asie du Sud, la spécificité des Maldives est précisément leur capacité à entretenir des relations avec les trois grandes puissances de la région (l’Inde, la Chine et les États-Unis), en mobilisant « leur position géographique et leurs ressources pour défendre leurs intérêts nationaux » (Malji, 2025). De manière plus générale, les États de la région perçoivent souvent une « attitude possessive » de l’Inde vis-à-vis de l’océan Indien (Brewster, 2018 : 21). Ainsi, nous privilégions ici une lecture bilatérale de la relation indo-maldivienne : d’un côté, la perception d’une puissance régionale qui considère l’océan Indien comme sa zone d’influence ; de l’autre, la recherche par Malé d’un regain d’autonomie tout en consolidant sa centralité dans les nouvelles politiques maritimes et régionales de l’Inde.

Deux initiatives majeures de New Delhi sous les gouvernements Modi (depuis 2014[4]) confèrent un rôle central aux Maldives : la Neighbourhood First Policy (NFP) et MAHASAGAR. L’année 2025 a d’ailleurs offert une double occasion de réévaluation de ces politiques, avec le bilan des dix premières années de la NFP (Shivamurthy, 2025a) et la promotion de MAHASAGAR lors de la visite de Narendra Modi aux Maldives en juillet.

La NFP, initialement formulée en 2008 et relancée à l’arrivée au pouvoir de Narendra Modi en 2014, vise à renforcer les relations de l’Inde avec ses voisins d’Asie du Sud, à travers des investissements dans les infrastructures, ainsi que par le développement des liens économiques, digitaux et commerciaux. L’Inde est également le « premier répondant » en cas de catastrophe naturelle, un rôle particulièrement marqué vis-à-vis des Maldives et du Sri Lanka. Dix ans après le renouveau de cette politique, le bilan de cette politique vis-à-vis des Maldives demeure toutefois contrasté, notamment en raison des tensions politiques qui divisent le pays au sujet de la relation avec New Delhi.

La seconde initiative, MAHASAGAR (Mutual and Holistic Advancement for Security and Growth Across Regions), présentée en mars 2025 lors de la visite de Narendra Modi à Maurice (Ministry of External Affairs of India, 2025a), constitue une version élargie de la doctrine SAGAR (Security and Growth for All in the Region) mise en place en 2015. Cette nouvelle vision s’adresse désormais à l’ensemble du « Sud global », et non plus seulement aux États de l’océan Indien. MAHASAGAR vise notamment à renforcer la coopération maritime en matière de sécurité, de connaissance du domaine maritime et de partage de l’information et surtout à élargir la focale à l’ensemble des espaces maritimes du « Sud global », ce qui s’articule avec la série de visites du Premier ministre indien au Ghana, aux Philippines ou encore à Trinidad et Tobago dans les récents mois. Toutefois, le choix d’annoncer cette initiative à Maurice en mars, puis de la promouvoir aux Maldives en juillet, confirme la centralité de l’océan Indien proche dans cette stratégie élargie.

Ainsi, la centralité des Maldives dans ces diverses politiques n’a jamais été ni évidente ni acquise. Elle a longtemps dépendu des dynamiques politiques internes et du parti au pouvoir à Malé, facteur déterminant pour la stabilité et la continuité du partenariat bilatéral, du moins jusqu’en 2025. Toutefois, le développement des programmes NFP et (Maha)Sagar ont également généré des conséquences concrètes qui ne dépendent plus des contingences politiques maldiviennes, par exemple une solide coopération de défense comme développé ci-dessous.

2.     Dépasser la division partisane : un test pour l’ancrage des Maldives dans la stratégie indienne

Une constante dans la relation bilatérale entre l’Inde et les Maldives est l’influence des divisions partisanes de la politique intérieure dans le partenariat avec l’Inde. Ainsi, malgré une solide coopération de défense qui s’est construite depuis 1988, et mise de l’avant de manière accentuée depuis 2014, les relations indo-maldiviennes ont connu d’importantes fluctuations, alternant entre des périodes de fortes tensions dans les dernières années et le récent réchauffement des relations, qui laisse entrevoir la possibilité d’un dépassement des clivages politiques internes.

2.1.  Une coopération de défense solide depuis 2014

L’intervention militaire indienne de 1988, l’« opération Cactus » a constitué l’un des premiers épisodes marquants de la présence militaire de l’Inde indépendante aux Maldives, même si Brewster le qualifie de « modèle du rôle bienveillant que l’Inde pourrait jouer en matière de sécurité dans l’océan Indien » (Brewster, 2017, 58). Cette intervention a posé les fondations d’une relation dans le domaine de la défense, qui s’est développée de manière parfois asymétrique au fil des décennies.

Une véritable relation de coopération s’est construite dans les domaines de la défense et de la sécurité, par exemple par le biais des exercices conjoints « Dosti » (amis) conduits depuis 1991 entre les garde-côtes indiens et maldiviens. En 2009, les deux pays concluent un accord de sécurité globale qui permet notamment aux bâtiments et aux avions indiens de stationner aux Maldives, ce qui s’inscrit notamment dans une peur indienne du danger terroriste sur les atolls mal surveillés (Pubby, 2009), accord qui pose les bases d’une relation entre les deux marines que la National Maritime Foundation (think-tank de la marine indienne) qualifia en 2016 de « triomphe pour la diplomatie maritime » (Gopal, 2016). Cette relation repose tout d’abord sur un pilier capacitaire, centré sur la fourniture de capacités militaires, avec, entre autres, la livraison d’un patrouilleur en 2006, de deux hélicoptères HAL Dhruv en 2010 et 2016 et la fourniture d’un système de radars aux Maldives en 2022, afin de renforcer son système de surveillance côtière sur l’ensemble de ses 26 atolls. À cela s’est ajouté l’octroi d’une ligne de crédit de 50 millions de dollars américains pour l’acquisition d’équipements de défense (Solanki, 2025). Ainsi, le partenariat stratégique se renforce par l’harmonisation des matériels, des protocoles et des pratiques des acteurs dans le domaine de la sécurité et de la défense.

En parallèle, un protocole d’accord (MoU) a été signé pour initier un programme de formation conjointe entre les polices des deux États (Laskar, 2022), un enjeu qui est devenu central dans la relation bilatérale. En effet, l’Inde satisfait environ 70 % des besoins maldiviens en matière de formation et d’entraînement de ses troupes armées (Ministry of External Affairs of India, 2025b).

Au-delà du cadre strictement bilatéral, cette coopération s’inscrit dans une architecture de sécurité régionale, qui bénéficie à la relation indo-maldivienne. Les Maldives participent à la Trilateral Maritime Security Cooperation, qui rassemble l’Inde, le Sri Lanka et les Maldives, au niveau des conseillers à la sécurité nationale, ce qui s’ancre dans la vision d’Ahmed Shaheed, ancien ministre des Affaires étrangères maldivien, qui envisageait une « communauté de sécurité régionale pluraliste » (Brewster, 2017, 59). Cette coopération a été concrétisée par l’invitation du Sri Lanka à participer aux exercices Dosti en 2012, puis à des exercices trilatéraux organisés en février 2024 et elle s’est élargie pour former le Colombo Security Conclave, auquel participent également Maurice et le Bangladesh (les Seychelles y participent en tant qu’observateur).

2.2.  Les difficiles relations indo-maldiviennes avec la coalition PNC-PPM sous l’administration Muizzu et le boycott de 2024

Malgré la solidité de la coopération de défense bilatérale et les mécanismes multilatéraux entre les États de la région, la coopération entre les Maldives et l’Inde a été régulièrement entravée par des changements de gouvernement à Malé et par les évolutions de la politique intérieure. Dans cette perspective, l’Inde constitue un véritable sujet de divisions partisanes.

Depuis l’adoption de la Constitution de 2008, les Maldives fonctionnent selon un régime démocratique et parlementaire. Quinze ans plus tard, plusieurs observateurs soulignent les limites de ce système qui voit le président élu disposer quasiment systématiquement d’une majorité parlementaire écrasante (souvent supérieure à 80 %). Ce déséquilibre favorise la corruption et, surtout, alimente la possibilité d’un changement radical et d’une rupture politique à chaque alternance, qui est nourrie par un sentiment d’impuissance des électeurs. Ainsi, on observe un cycle de remplacement complet du gouvernement (Abdulla, 2025) qui s’accompagne d’une polarisation partisane profonde, notamment au sujet de l’Inde et de la Chine.

D’un côté, le Maldivian Democratic Party (MDP) s’est historiquement affiché comme pro-Inde, d’abord sous la présidence de Mohamed Nasheed (2008-2012), puis sous celle d’Ibrahim Mohamed Solih (2018-2023). De l’autre côté du spectre, le People’s National Congress (PNC), parti du président actuel Muizzu, et le Progressive Party of Maldives (PPM), le parti de l’ancien président Abdulla Yameen (2013-2018), se montrent nettement plus favorables à la Chine. C’est sous l’administration Yameen qu’a été initiée la campagne « India Out », qui s’appuyait sur une rhétorique nationaliste pour dénoncer la présence militaire indienne (qui s’occupaient de l’entretien des capacités militaires fournies par l’Inde). Cette vision, qui a largement mobilisé la population maldivienne, puise ses racines dans la perception d’une puissance indienne aux tendances impériales (Zahir, 2021).

Ainsi, dès 2018, le président Yameen refuse de renouveler les visas du personnel militaire indien stationné aux Maldives (Zahir, 2021), même si ce dernier reste toutefois sur le territoire. En 2020, le mouvement « India Out » prend forme sous l’égide d’une coalition du PPM et du PNC qui s’oppose au président Solih, avec l’organisation de manifestations massives à Malé et dans d’autres îles de l’archipel (Ramachandran, 2020). L’élection du président Mohammed Muizzu en 2023 entraîne une institutionnalisation du mouvement, entrainant le retrait des troupes indiennes en mai 2024. L’année 2024 marque par ailleurs une véritable rupture diplomatique dans les relations indo-maldiviennes, avec la suspension de trois ministres maldiviens suite à des propos critiques visant l’Inde et le Premier ministre Narendra Modi. Ces commentaires avaient été provoqués par une visite symbolique de Narendra Modi sur les îles indiennes de Lakshadweep, juste après les élections présidentielles maldiviennes, lors de laquelle il avait appelé les touristes indiens à privilégier cette destination plutôt que les Maldives, un boycott qui avait été relayé par des influenceurs et des stars du cinéma indien. Ce message aux Maldives en raison de leur politique pro-Chine a suscité de vives réactions à Malé et les relations entre les deux pays ont ainsi été à leur niveau le plus bas depuis des décennies.

Toutefois, cette polarisation n’est pas uniquement partisane. Plus largement, comme Azim Zahir le décrit, la relation à l’Inde semble osciller constamment entre un camp constitué de « ceux qui cherchent à interpréter la politique ‘India First’ comme signifiant essentiellement une ‘finlandisation’ c’est-à-dire une alliance de facto avec l’Inde » et ceux qui argumentent plutôt en faveur d’un « ‘alignement informel’ – caractérisée par une plus grande autonomie stratégique ». Zahir souligne que ces deux positions « transcendent largement le clivage politique principal entre le MDP et le PPM » (Zahir, 2021). Cette division au sujet de l’Inde n’a jamais été aussi forte qu’en 2024, et paradoxalement, un an plus tard, on observe un réchauffement des relations qui permet de repenser la place des Maldives dans la stratégie indienne à plus long terme.

2.3.  Un dépassement des divisions partisanes permis par le réchauffement des relations ?

La visite du Premier ministre Narendra Modi aux Maldives en juillet 2025 a été un évènement  à la symbolique forte dans la relation indo-maldivienne. Comme le souligne Aditya Shivamurthy, il s’agissait de  « la première fois, depuis la transition démocratique de 2008, qu’un Premier ministre indien se rend[ait] aux Maldives sous un gouvernement non-MDP » (Shivamurthy, 2025b). Cet épisode illustre une volonté de désamorcer la dimension partisane de la relation bilatérale, longtemps perçue à travers l’opposition entre gouvernements pro-indiens (MDP) et pro-chinois (PNC-PPM). Pour les Maldives, les conditions économiques désastreuses dans lesquelles se trouve le pays ont également poussé l’administration Muizzu à se rapprocher de l’Inde, qui, de son côté, a accepté d’accommoder son partenaire afin d’éviter une situation similaire à celle du Bangladesh en 2024 (Ramachandran, 2025).

La portée symbolique de la visite a été amplifiée par le statut du Premier ministre Modi comme invité d’honneur des célébrations du 60e anniversaire de l’indépendance maldivienne. Les médias indiens ont parlé, à cette occasion, d’une « réinitialisation diplomatique » entre les deux pays (The Indian Express, 2025), marquée notamment par le déblocage par l’Inde d’une ligne de crédit de 550 millions de dollars destinée au développement des infrastructures maldiviennes. Ce geste économique a été perçu comme un signal de confiance mutuelle, mais aussi comme une manière pour l’Inde de réaffirmer son rôle de partenaire privilégié.

Le président Muizzu, soucieux de montrer un changement de ton, a également souligné que la question du tourisme – qui représente 28 % du produit intérieur brut maldivien (World Bank,  2012) –, qui avait été source d’énormes tensions l’année précédente, était également réglée, en soulignant que « l’Inde [était] l’un des principaux pays qui aident les Maldives dans le domaine du tourisme » et qu’avec la visite du Premier ministre Modi, « [le tourisme allait] considérablement augmenter » (Hindustan Times, 2025).

Cette visite s’inscrit dans une séquence diplomatique plus large avec la visite du ministre de la Défense maldivien à New Delhi en janvier 2025, pour aborder plusieurs enjeux cruciaux de la relation de défense. Il s’agissait notamment de discuter des extensions de prêts de deux hélicoptères et d’un Dornier (Aviators Maldives, 2025), et du développement d’un port pour les gardes-côtes maldiviens (la National Defence Force Coast Guard) à Sifvaru, ce qui avait été auparavant refusé par le président Muizzu (Solanki, 2025), illustrant un assouplissement de la posture du gouvernement maldivien sur le sujet de la coopération militaire.

Un autre signe notable de l’amélioration des relations a été le soutien des Maldives accordé à l’Inde au lendemain des attaques de Pahalgam, dans la région du Cachemire, en mai 2025, et ce, malgré les liens qui s’étaient renforcés avec le Pakistan sous l’administration Muizzu, un rapprochement réitéré en février 2024. Ainsi, le dépassement des divisions partisanes semble également jouer dans ce domaine, et le soutien des Maldives à l’Inde dans cet épisode crucial des tensions indo-pakistanaises rejoint également un domaine important de coopération entre les deux États qui avaient établi un groupe de travail sur la lutte contre le terrorisme et le soutien à la déradicalisation.

Toutefois, certains points de tension persistent, en particulier celui de la présence militaire indienne aux Maldives. En mai 2025, une série de questions au Parlement maldivien avait ravivé ce débat, et le ministre de la Défense, Mohamed Ghassan Maumoon, avait déclaré que « les 75 militaires indiens stationnés dans le pays avaient été retirés en mai 2024 et qu’ils n’étaient pas armés » (Maldives Independent, 2025). Cette clarification visait à apaiser les critiques internes tout en maintenant la possibilité d’une coopération avec l’Inde, mais le sujet reste hautement sensible dans la politique intérieure.

3.     Gains et incertitudes du réchauffement indo-maldivien sur l’avenir de la culture stratégique indienne.  Le triangle Lakshadweep-Maldives-Chagos

3.1.  La rétrocession de Chagos et ses effets sur la relation indo-maldivienne

Le 23 mai 2025, Maurice et le Royaume-Uni ont signé la rétrocession des îles Chagos à Port Louis, tout en approuvant le maintien de la base militaire britannique et américaine de Diego Garcia (le point bloquant qui avait retardé la signature de l’accord à la suite de l’élection de Donald Trump à la Maison Blanche (Revi, 2025)). New Delhi a accueilli cette évolution favorablement en soulignant que « l’Inde a[vait] toujours soutenu la décolonisation et la reconnaissance complète de la souveraineté de Maurice » (Ministry of External Affairs, 2024).

Cet évènement pourrait  ouvrir une fenêtre d’opportunité stratégique pour New Delhi dans la région, dans la mesure où l’accord signé entre le Royaume-Uni et Maurice vient fixer l’archipel dans la sphère d’influence indienne et pourrait permettre à l’Inde d’ajouter un point à partir duquel elle pourrait surveiller les activités chinoises (Iwanek, 2025). C’est déjà ce qu’elle n’a pas manqué de faire en signant un accord, en septembre 2025, pour la mise en place d’une station satellite dans les Chagos, à proximité de Diego Garcia. Cela vient renforcer sa présence dans la région avec sa deuxième base navale, INS Jatayu, établie sur l’île de l’archipel de Lakshadweep la plus proche des Maldives.

Ces évolutions s’inscrivent dans une dynamique d’amélioration des relations entre les Maldives et Maurice dans les récentes années. En effet, en 2022, le président Solih avait exprimé son soutien aux revendications mauriciennes sur les îles Chagos, malgré les inquiétudes concernant des Zones économiques exclusives (ZEE) qui se « superposaient » et des désaccords territoriaux (Ghafoor, 2023).

Cette prise de position représentait effectivement un changement de position de la part de Malé, qui avait voté négativement dans le cadre de la résolution 73/295 de 2019 sur les « Effets juridiques de la séparation de l’archipel des Chagos de Maurice en 1965 » adoptée par l’Assemblée générale des Nations unies (AGNU, 2019). Cela s’inscrivait dans le cadre du différend opposant Maurice aux Maldives au sujet de la frontière maritime entre ces dernières et l’archipel des Chagos, devant une chambre spéciale du Tribunal international du droit de la mer (TIDM), qui a rendu un jugement en avril 2023. Celui-ci a fixé la totalité de la frontière maritime délimitant les ZEE et les plateaux continentaux (en deçà de 200M) entre les deux États, renforçant les revendications mauriciennes sur les Chagos. Dans le jugement du TIDM, Maurice souligne d’ailleurs un « changement de position » des Maldives au regard de la résolution 73/295, celles-ci ayant assuré à Maurice qu’elles « voteraient oui dans une future résolution » similaire (ITLOS, 2023 : 20).

Cette évolution de la position maldivienne a d’ailleurs parfois été attribuée aux pressions indiennes (Faaiq, 2022), qui s’inscrit dans un contexte intérieur parfois critique de ce rapprochement. En effet, l’opposition avait, dans le contexte électoral de 2023, accusé le président Solih d’avoir « trahi » les Maldives en acceptant la frontière tracée par le TDIM en avril 2023 (Junayd et Naish, 2025). L’objectif « changer cette décision » faisait d’ailleurs partie du programme des 100 premiers jours de l’administration Muizzu, un objectif qui a été abandonné lorsque les Maldives ont finalement accepté de reconnaître la souveraineté mauricienne sur l’archipel. Ici à nouveau, un enjeu de politique intérieure a vu une évolution sous l’administration Muizzu, dans un contexte de réchauffement des relations avec ses voisins mauricien et indien.

Enfin, dans la région, en complément du triangle Lakshadweep-Chagos-Maldives, il convient de tenir compte des liens avec le Sri Lanka, avec lequel l’Inde et les Maldives organisaient en 2024 le 16e exercice trilatéral Dosti (amis) dans l’océan Indien (The Indian Express, 2024), dans le cadre d’une coopération trilatérale en matière de sécurité maritime effective depuis 2011.

Fig. 1. Localisation des Chagos dans l’océan Indien

Source : Indian Express,  « Explained: The story of Chagos, the Indian Ocean archipelago that Mauritius claims, UK controls », 13 mars 2025, https://indianexpress.com/article/explained/explained-global/explained-the-story-of-chagos-the-indian-ocean-archipelago-that-mauritius-claims-uk-controls-9883678/

 

3.2.  L’incertitude liée aux enjeux intérieurs maldiviens

Dans la lignée des enjeux stratégiques liés aux Chagos, l’amélioration des relations indo-maldiviennes a suscité de nombreuses critiques envers la politique du président Muizzu, y compris dans son propre camp, indiquant que le dépassement des divisions partisanes n’est pas complètement effectif. Un exemple concerne la campagne « India Out » au sujet de laquelle il est accusé de ne pas avoir respecté ses promesses électorales, ses critiques soulignant que « des troupes indiennes restent déployées aux Maldives, bien qu’en tenue civile » (Azeez, 2025).

À la suite de la visite de Modi aux Maldives, le journal Maldives Independent, créé par des membres du MDP, titre ainsi : « Muizzu’s capitulation to Modi » (la capitulation de Muizzu face à Modi) (Naish, 2025). La venue du Premier ministre indien, « accusé d’avoir porté atteinte à l’indépendance et à la souveraineté des Maldives », comme « invité d’honneur » pour les célébrations du jour d’indépendance a soulevé, selon le journal, des questionnements dans l’opinion publique, soulignant que « beaucoup ont considéré ce revirement comme une humiliation pour Muizzu ». Le journal souligne également les critiques que Muizzu a reçues de la part de la branche conservatrice de son parti. En effet, en juillet 2025, l’ancien président Abdulla Yameen, qui faisait pourtant partie de la coalition avec le parti de Muizzu, a posté un tweet ironique au sujet de la visite de Modi, une fois de plus soulignant une humiliation pour l’État maldivien (Yameen, 2025).

La visite de Modi aux Maldives a de plus suscité des débats concernant le traitement des minorités musulmanes en Inde, d’autant plus que l’islam est la religion d’État des Maldives depuis la Constitution de 1997. En parallèle de la visite, plusieurs médias ont fait état d’une publication sur les réseaux sociaux de la part d’Abdulla bin Mohammed Ibrahim, le beau-frère de Muizzu, qui critiquait Modi et dénonçait les actions de son parti le BJP contre les musulmans en Inde. La publication a rapidement été supprimée, mais l’incident a fait l’objet de questions de la part de journalistes maldiviens à l’attention du secrétaire d’État aux Affaires étrangères indien, Vikram Misri (Ministry of External Affairs, 2025a). Celui-ci a répondu que la relation indo-maldivienne était suffisamment solide pour surmonter ce type d’incident. Ces épisodes révèlent toutefois les fragilités structurelles du réchauffement amorcé en 2025. Le contexte politique intérieur des Maldives reste complexe et l’amélioration des relations avec l’Inde ne fait pas l’unanimité. À moyen terme, ces difficultés politiques internes pourraient réduire la profondeur du rapprochement avec l’Inde, en particulier si la rivalité sino-indienne venait à s’intensifier.

3.3.  Quel est le poids du facteur chinois ?

Enfin, un dernier facteur est décisif dans l’évolution des relations indo-maldiviennes et, plus largement, dans la place des Maldives dans la pensée stratégique indienne : le facteur chinois. Même si cet article ne se concentre pas particulièrement sur la Chine, il est indéniable que l’évolution de la rivalité sino-indienne ne peut pas être ignorée dans le contexte de la compétition entre grandes puissances dans l’océan Indien.

L’ancien ministre des Affaires étrangères des Maldives, Ahmed Shaheed, soulignait récemment dans un entretien que « si les tensions entre l’Inde et la Chine devaient déboucher sur un conflit ouvert, cela serait catastrophique pour tous les pays de la région, y compris les Maldives » et que, quelles que soient les caractéristiques du conflit et la marge de manœuvre que les Maldives parvenaient à conserver, « en cas de crise, le sort des Maldives est lié à celui de l’Inde » (Junayd, 2025). Cette prise de position dans un contexte de rapprochement et de réchauffement des relations entre New Delhi et Pékin montre bien que personne n’est dupe : malgré le réchauffement de l’automne 2024, « l’Inde et la Chine restent prisonnières d’une dynamique ‘ennemies-amies’, contraintes de coopérer mais vouées à s’affronter » (Boldrini, 2025).

Cela implique que la relation entre les Maldives et l’Inde pourrait ainsi rester dépendante, dans une certaine mesure, de l’évolution de la relation entre Pékin et New Delhi et ce malgré la volonté affichée de dépasser le clivage politique maldivien entre partis pro-Inde et partis pro-Chine. Toutefois, cette dépendance n’est ni mécanique ni immédiate, dans la mesure où les investissements et les stratégies déployés par les deux puissances dans la région relèvent de dynamiques de long terme, relativement indépendantes des fluctuations de leur relation bilatérale. L’avenir du réchauffement indo-maldivien apparaît ainsi à la fois comme une opportunité stratégique majeure et comme un équilibre encore fragile.

Conclusion

La volonté de l’Inde d’ancrer durablement les Maldives parmi ses priorités régionales est indéniable, notamment à travers l’évolution de sa culture stratégique. Le passage d’une vision centrée sur le front continental à une ouverture vers le front maritime, et spécifiquement l’océan Indien proche, illustre cette réorientation de long terme. Dans ce cadre, le réchauffement des relations entre les deux pays en 2025, pourtant sous une administration PNC, s’ancre dans une dynamique plus profonde qui implique une remise en cause du clivage politique intérieur aux Maldives sur la question de la relation bilatérale.

Toutefois, plusieurs enjeux restent en suspens : l’avenir du triangle stratégique constitué des Lakshadweep-Maldives-Maurice dans le contexte de la rétrocession des Chagos demeure incertain, tout comme les fragilités persistantes du partenariat face à la Chine et au contexte politique des Maldives. À cela peut s’ajouter une perte de confiance dans le partenaire maldivien à la suite des voltes-faces politiques des dernières années, qui sera peut-être plus longue à résoudre que les affichages politiques, et qui se manifeste en Inde par une baisse de la confiance dans les sondages de l’opinion publique (Shivamurthy, 2025c). Ainsi, les prochaines années du partenariat, qui se dérouleront sous l’administration Muizzu jusqu’en 2028, seront cruciales pour consolider cette réconciliation et transformer les signes positifs de 2025 en un partenariat stable et durable, à la hauteur de l’importance des Maldives pour la stratégie indienne dans l’océan Indien.

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[1] Maurice ne fait pas partie de la liste officielle des pays concernés par la NFP mais, lors de la visite du Premier ministre mauricien, Dr. Navinchandra Ramgoolam, en Inde en septembre 2025, le communiqué de presse du gouvernement indien souligne la « place spéciale » que ce pays occupe au sein de la NFP (Ministry of External Affairs, 2025c).

[2] Si l’Empire britannique reposait sur sa puissance navale et son contrôle des routes maritimes, Pannikar souligne qu’en prenant le contrôle du sous-continent, les Britanniques avaient été forcé d’adopter une pensée stratégique continentale, ce que Lord Curzon lui-même reconnaissait dans son discours de 1908 : « we commonly speak of Great Britain as the greatest sea-power, forgetting that she is also the greatest land-power in the Universe » (cité dans Holmes, Winner et Yoshira, 2009 : 29).

[3] Il est toutefois important de noter que la remobilisation de Panikkar dans le contexte politique actuel n’est pas anodine et va au-delà d’un simple virage stratégique, étant donné son effort pour « ancrer l’identité indienne, dont les racines profondes se trouveraient dans la civilisation et l’art de gouverner hindous » (Kanth, 2025 : 9).

[4] Si le concept de « Neighbourhood First » est mentionné pour la première fois en 2008 sous l’administration de Manmohan Singh, c’est véritablement le gouvernement Modi qui va relancer cette politique et la mettre en œuvre à partir de 2014 (Shivamurthy, 2025a).

Recension. Notre système international. Une approche politique des relations internationales.

Regards géopolitiques, 11(3), 2025

Devin, Guillaume(2025). Notre système international. Une approche politique des relations internationales. Paris : Le Cavalier bleu.

L’objectif de cet ouvrage est de proposer un portrait synthétique mais nuancé des mécanismes régissant le fonctionnement du système international, soit l’ensemble des relations entre les différents acteurs sur la scène mondiale, États certes, mais aussi ONG, institutions, entreprises, groupes de pression, et les modalités de leurs interactions.

Entre conflits et coopérations, plusieurs observateurs soulignent la difficulté de dégager la cohérence de notre monde imprévisible. Jamais la densité des relations internationales n’a autant favorisé les opportunités de rapprochement, d’interactions, mais dans le même temps, jamais elle n’a entraîné autant de distinctions et de clivages. Certaines dynamiques poussent à l’intégration, d’autres favorisent la différenciation. Les unes ne vont cependant pas sans les autres, car le système présente plusieurs composantes très imbriquées. Le système est de facto très complexe car il est modulé par les interactions hétérogènes entre ces acteurs, sachant qu’en retour le système module lui aussi le champ des possibles pour ces acteurs.

Le propos s’éloigne de la posture néoréaliste en ce que l’auteur estime que le système international ne se réduit pas « à une arène purement compétitive » (p.14), autrement dit aux seules relations nécessairement conflictuelles entre les États. Plusieurs acteurs d’ordre différents peuplent la scène internationales et il est très réducteur de penser leurs interactions uniquement sous le prisme de la rivalité, du conflit ou du rapport e force, ce qui gomme toutes les interactions de coopération, d’observation et de mutualisation.

Cinq caractéristiques majeures sont à appréhender pour tenter de comprendre le système international, selon l’auteur. Ce système est fondamentalement un « système polycentré », avec plusieurs acteurs majeurs; c’est un système hétérogène, mondialisé, multilatéral et complexe.

Système polycentré, car la sociologie des États souligne le très grand nombre de ceux-ci, aux objectifs très différents et dans une dynamique politique contemporaine multipolaire. L’ère de la guerre froide bipolaire est terminée, et si après 1991 et la chute de l’URSS, certains analystes ont pu rêver à la fin de l’Histoire, le moment unipolaire n’a guère duré. L’apparition de puissances déjà montantes auparavant (Japon, Union européenne, réaffirmation de la Russie) ou émergentes (Chine, Inde, Brésil, Afrique du Sud notamment), selon une dynamique diplomatique très classique et centrée sur la défense de leur souveraineté, caractérise ce monde à plusieurs pôles dont l’évolution demeure très incertaine.

Sur cette scène internationale, les acteurs non-étatiques ont acquis un rôle plus marqué. Entreprises, médias, réseaux sociaux, fonds souverains, ONG, rébellions, tout ce qui, selon l’auteur, échappe plus ou moins au contrôle direct des États, jouent désormais un rôle plus autonome et plus significatif dans le système international.

Ce système est très hétérogène. Hétérogène du point de vue des régimes, avec des démocraties, apparemment moins attractives qu’elles ne l’ont cru, et es régimes autoritaires. Ces démocraties seraient-elles plus favorables à la paix mondiale ?  Rien n’est moins sûr. Si les démocraties ne se feraient pas la guerre – encore que cette idée soit toujours l’objet de débats théoriques – elles risquent aussi de nourrir l’idée qu’elles sont « légitimes à faire la guerre pour imposer un changement de régime au nom de la paix », comme on l’a vu en Irak en 2003 ou en Lybie en 2011. Le système est hétérogène également du point de vue de la force politique des États, certains forts et d’autres faibles marquant un paysage politique avec des acteurs aux moyens très inégaux. Ces inégalités de capacités comprennent le domaine militaire, mais aussi le développement économique – avec des économies diversifiées ou au contraire reposant sur l’extraction de quelques ressources, des indicateurs traditionnels comme le PIB/habitant ou l’indice de développement humain (IDH) qui reflètent de grandes disparités socio-économiques et de facto, des résiliences très variables face aux crises économiques, à l’endettement ou à la spirale de la pauvreté.

Cette scène internationale est marquée par la mondialisation, soit l’approfondissement des échanges commerciaux, des investissements et des interdépendances et interrelations entre sociétés. Autrefois portée aux nues comme facteur de prospérité et de paix, la mondialisation suscite aujourd’hui des jugements nettement plus nuancés. « nul ne sait quel monde elle fabrique » (p.58). L’interdépendance économique n’a pas empêché les grands conflits d’éclater – on le savait depuis la 1ere guerre mondiale. Elle ne conduit pas davantage les États du monde à se tourner vers le système libéral occidental, contrairement aux chantres de la fin de l’Histoire. « Le monde demeure conflictuel et violent mais il n’a jamais été aussi organisé et pacifié »(p.59), du moins jusqu’à présent. Car semblent se dessiner deux forces de reflux : les guerres commerciales incarnées avec force par la politique du président Trump mais dont il n’est pas le seul apôtre ; et la tentation, déjà présente avant l’avènement de Trump, d’un certain repli sur soi dans de nombreuses sociétés bousculées par l’irruptions de valeurs, de normes et de remises en cause de leur fonctionnement.

C’est un monde multilatéral mais « la soi-disant « communauté internationale » demeure bien difficile à identifier tant les divisions et les conflits sont nombreux (p.78). Sapant l’image positive de l’engagement multilatéral, les difficultés, inévitables, pour les États et leurs institutions et mécanismes coopératifs d’aboutir à des livrables concrets ; les grandes inégalités de mobilisation des États ; et l’autorité morale décroissante du multilatéralisme. Certains États décident d’intervenir de manière unilatérale comme les États-Unis ou la Russie, ou pratiquent ce qui est de plus en plus perçu comme un deux poids deux mesures, tandis que d’autres refusent de se soumettre aux instances comme la Cour internationale de justice ou aux résolution de l’Assemblée Générale des Nations Unies.

Pour l’auteur, il est important d’aborder l’ensemble de ces cinq composantes. D’abord, il y revient en conclusion, parce que l’analyse des relations inter-acteurs sur la scène internationale ne saurait se réduire à l’étude des rapports de force et de puissance. Le modèle de l’école réaliste lui semble manifestement très réducteur. Ensuite, parce que ces dimensions sont « entremêlées et doté d’une forte réactivités aux variations de chacune d’entre elles » (p.133) : chaque dimension présente des effets sur les autres.

Cet ouvrage propose une grille de lecture différente, bien structurée, et d’abord aisé – le texte se lit bien sans considérations théoriques trop complexes. Il saura intéresser tout public curieux de politique internationale.

Frédéric Lasserre

Directeur du CQEG