Élections législatives de 2024 en Inde. Quelles répercussions pour la plus grande démocratie du monde?

Regards géopolitiques 11(1), 2025

Ève Méquignon, en collaboration avec Catherine Larouche et Mathieu Boisvert

Ève Méquignon est étudiante de deuxième cycle, Département d’anthropologie, Université Laval.

Catherine Larouche est professeure au département d’Anthropologie, Université Laval

Mathieu Boisvert est professeur au département de Sciences des religions, UQAM

Note : Ce texte est un compte-rendu de la conférence intitulée Quelles conséquences pour les élections législatives en Inde, plus grande démocratie du monde ?, qui s’est tenue le 18 juin 2024, dans le cadre des activités de la Chaire en études indo-pacifiques (CREIP). La conférence était offerte par Mathieu Boisvert, Professeur au Département de sciences des religions de l’UQAM et directeur du Centre d’études et de recherches sur l’Inde, l’Asie du Sud et sa diaspora (CERIAS), et Catherine Larouche, Professeure au Département d’anthropologie de l’Université Laval.

Résumé: Les élections législatives ont eu lieu en Inde du 19 avril au 1er juin 2024. La population indienne a été invitée aux urnes afin de voter pour la chambre basse du Parlement national indien. Au pouvoir depuis 2014, le Bharatiya Janata Party (BJP) ressort de ces élections quelque peu affaibli, alors que plusieurs observateurs s’inquiétaient d’un pouvoir renforcé, compte tenu des politiques centralisatrices et autoritaires adoptées par le parti dans les dernières années. Ce compte-rendu de la conférence intitulée Quelles conséquences pour les élections législatives en Inde, plus grande démocratie du monde ? reviendra sur le tournant radical qu’a représenté l’accession au pouvoir du BJP, ainsi que sur la montée significative du nationalisme hindou visible au pays depuis. Il portera sur les répercussions que les dix dernières années du gouvernement de Narendra Modi ont eu sur les droits des minorités religieuses et sur l’état de la démocratie indienne de façon plus générale. Ce texte conclura sur ce que les résultats des élections 2024 laissent présager pour le futur politique du pays.

Mots-clés : Inde; élections; démocratie; nationalisme hindou; BJP; minorités religieuses.

Summary: Parliamentary elections were held in India from April 19 to June 1, 2024. The Indian population was invited to the polls to vote for the lower house of the Indian National Parliament. In power since 2014, the Bharatiya Janata Party (BJP) emerged from these elections somewhat weakened, while many observers worried that its power would be strengthened, given the centralizing and authoritarian policies adopted by the party in recent years. This report on the conference What consequences for the parliamentary elections in India, the world’s largest democracy? will look back at the radical turning point that represented the BJP’s accession to power, as well as the significant rise in Hindu nationalism visible in the country since then. It will focus on the impact that the last ten years of Narendra Modi’s government have had on the rights of religious minorities, and on the state of Indian democracy more generally. The article will conclude on what the results of the 2024 elections portend for the country’s political future.

 Keywords: India ; elections; democracy; hindu nationalism; BJP; religious minorities

Fig. 1. Le premier ministre Narendra Modi.
Photographe : Adnan Abidi/Reuters (Source : The Guardian)

L’ascension du BJP et le renversement du Parti du Congrès

Souvent qualifiée de « plus grande démocratie du monde », la république fédérale indienne repose sur un système parlementaire calqué du modèle britannique avec un pouvoir législatif divisé en une chambre haute (Rāj sabhā), autrement dit le sénat, et une chambre basse (Lok sabhā) constituée de députés élus au suffrage universel. Fondé en 1885, le Parti du Congrès national indien obtient de facto le pouvoir à la suite de l’indépendance de l’Inde en 1947. Il remporte les premières élections pour la Lok sabhā en 1952 et forme le gouvernement jusqu’à l’élection du Bharatiya Janata Party (BJP) et de la National Democratic Alliance (NDA)[1] en 2014, hormis durant les périodes suivantes : de 1977 à 1980 (Janata Party), de 1989 à 1991 (Janata Party et le National Front Coalition) et de 1998 à 2004 (BJP et NDA). Le long règne du Parti du Congrès se démarque, entre autres, par une transmission presque héréditaire du pouvoir de Jawaharlal Nehru à ses descendants. Toutefois, à partir des années 1980, l’adhésion populaire au parti décline considérablement en raison de rumeurs de corruption et des bouleversements économiques qu’entrainent la globalisation (Jaffrelot 2019). Le nationalisme hindou connaît alors une montée en force, porté, surtout, par le BJP qui se présente comme la meilleure alternative à l’élitisme libéral et laïque qu’incarne le Parti du Congrès. Le BJP accuse les membres du Parti du Congrès d’empêcher le réel développement économique de l’Inde en priorisant leurs intérêts personnels et ceux des minorités « non-hindoues », au détriment de la nation indienne (Chacko 2018 : 541-543). Fondé en 1980, le BJP se rallie à l’idéologie politique hindutvā, un mouvement de pensée qui s’apparente à une forme de nationalisme ethno-religieux (Hansen 1999). L’hindutvā promeut le concept d’une identité nationale unificatrice, majoritaire et dominante, basée sur l’amalgame de l’identité indienne et de l’appartenance religieuse hindoue (Jaffrelot 2019). Les divers regroupements citoyens et organisations politiques partisanes de ces idées sont rassemblées sous le Sangh Parivar (Famille des associations), un regroupement instigué par le Rashtriya Swayamsevak Sangh (RSS – Association des volontaires nationaux). Fondé en 1925, le RSS est une association de volontaires créée pour promouvoir le nationalisme hindou; son fonctionnement rappelle celui des jeunesses hitlériennes (Leidig 2020 : 222-223). Outre leur adhésion commune au Sangh Parivar, il n’existe pas de lien formel entre le RSS et le BJP, bien que beaucoup de membres du RSS deviennent députés pour le BJP.

Durant la campagne électorale de 2014, le chef du BJP, Narendra Modi, ne fit pas tellement l’éloge du nationalisme hindou; le parti mise davantage sur une rhétorique populiste et néolibérale, promettant la mobilité sociale pour tous grâce à la croissance économique (Nielsen et Nilsen 2021 : 5). Le BJP et sa coalition, la National Democratic Alliance (NDA), remportent alors les élections avec un total de 336 sièges sur 543, formant ainsi un gouvernement majoritaire et marquant un tournant radical dans le paysage politique indien. La United Progressive Alliance (UPA), dirigée par le Parti du Congrès, n’a, quant à elle, réussi à obtenir que 60 sièges. La majorité en chambre étant atteinte à 272 sièges et le BJP en ayant obtenu à lui seul 282, ce renversement du Parti du Congrès s’avère particulièrement fracassant, d’autant plus qu’aucun gouvernement majoritaire n’avait été élu depuis 1984.

Malgré une plateforme électorale axée sur l’économie et le fait que Modi propose de mettre les tensions communales de côté durant son mandat, sa présence à la tête du gouvernement constitue une légitimation symbolique de l’hindutvā puisque la population le voit comme un porteur de cette idéologie. D’une part, Modi a été un membre du RSS toute sa vie et il a joué un rôle très controversé durant les émeutes communales de 2002 au Gujarat alors qu’il était le premier ministre de cet État (Jaffrelot 2019). D’autre part, le BJP a promis la « reconstruction » du temple Rāma sur les lieux de la mosquée Babri Masjid à Ayodhya (Uttar Pradesh); selon plusieurs hindous, l’empire moghol aurait détruit un temple dédié à Rama avant d’y bâtir la mosquée, bien qu’aucune recherche archéologique ne l’ait prouvé. Les débats concernant ce site religieux sont à la source de tensions intercommunautaires depuis des années. On voit, d’ailleurs, dès le premier mandat de Modi, une augmentation de violences, d’attaques et de discrimination envers les musulmans, qui ne sont pas perpétrées directement par le parti au pouvoir, mais par des groupes nationalistes hindous alliés et sympathisants du BJP, et ce, en tout impunité. On assiste, en outre, à la résurgence de campagnes de protection de la vache « sacrée »; des personnes suspectées de consommer de la viande de bœuf (généralement des personnes musulmanes) sont brutalisées, voire lynchées. Divers programmes de « reconversion » à l’hindouisme sont organisés pour reconvertir des chrétiens (et dans une moindre mesure des musulmans) à l’hindouisme, sous prétexte que ceux-ci étaient originellement des hindous avant l’arrivée de l’islam et du christianisme sur le territoire indien. De la propagande de toute sorte associant le terrorisme islamiste et les Indiens musulmans circule de plus en plus activement sur les réseaux sociaux et dans les médias (ex. love jihad). Les organes gouvernementaux, comme la police, n’interviennent pas, ou très peu, auprès de ces milices informelles (Chatterjee 2023; Banaji 2018). En somme, l’élection du BJP de Narendra Modi en 2014 marque les débuts de ce que Christophe Jaffrelot nomme une « démocratie ‘ethnique’ » : un système démocratique où les populations minoritaires ne sont pas considérées au même niveau d’égalité que la population majoritaire (Jaffrelot et Verniers 2020).

Par ailleurs, alors que dans les années 1980, le nombre de députés musulmans était autour de 40-50, celui-ci passe à seulement 24 en 2014. Autrement dit, les élus musulmans comptent pour seulement 4,3% des députés, alors que la population musulmane compose plus de 14% de la population du pays. C’est aussi la première fois qu’un parti majoritaire n’a aucun élu musulman (le BJP avait présenté 7 candidats) (Jaffrelot 2019). Ce sera la même situation en 2019.

Les élections de 2019

N’ayant pas été capable de remplir toutes ses promesses de développement économique émises en 2014, Modi table plus explicitement sur un discours nationaliste hindou pour la campagne électorale de 2019. Il fait alors campagne au nom de la protection de la sécurité nationale contre le terrorisme pakistanais. Par extension, les musulmans au pays constitueraient une menace à la pérennité et au bien-être de la « nation hindoue », entre autres, en raison des valeurs morales suspectes qui leur sont attribuées et de la loyauté secrète qu’ils auraient envers le Pakistan. Le BJP profite, par ailleurs, du discours global anti-terrorisme djihadiste pour légitimer sa lutte interne. Le BJP est réélu avec une majorité encore plus forte : 303 des 347 sièges obtenus par la NDA sont remportés par des députés du BJP, ce qui correspond à 56% des sièges totaux de la Lok sabhā. Le parti peut ainsi diriger le pays sans vraiment tenir compte des autres membres de sa coalition ni des députés de l’opposition.

Dans Saffron Republic : Hindu Nationalism and State Power in India (2022), Srirupa Roy et Thomas Blom Hansen suggèrent qu’on assiste, dès ce deuxième mandat, à la mise en place d’un nouveau régime politique qui s’apparente de plus en plus à une forme « d’autoritarisme démocratique »; c’est-à-dire que, tout en étant élu démocratiquement, le parti au pouvoir affaiblit la démocratie et son fonctionnement de l’intérieur. Durant l’année 2019, le BJP met en place des changements légaux majeurs, ayant un impact permanent sur les communautés religieuses minoritaires. En août, tel que revendiqué depuis longtemps par des nationalistes hindous, le gouvernement révoque l’article 370 de la constitution indienne, qui accordait un statut distinct à l’État de Jammu et Kashmir. Situé au Nord du pays et disputé entre l’Inde et le Pakistan depuis la partition, ce territoire est habité d’une population majoritairement musulmane (Census of India 2011).En décembre, le BJP amende la loi sur la citoyenneté, facilitant désormais l’accession à la citoyenneté pour les réfugiés arrivés en Inde avant 2014 de pays limitrophes, sauf s’ils sont musulmans. Cette modification de la loi est perçue comme une atteinte directe au caractère laïque de l’État indien. Également en 2019, le gouvernement Modi dépose un projet de loi pour criminaliser la pratique islamique du « triple talaq », une forme de divorce immédiat pouvant seulement être prononcé par l’époux. Le BJP affirme que cette mesure vise à protéger les femmes musulmanes. Cette pratique était déjà contestée par plusieurs théologiens musulmans sunnites, mais cette nouvelle loi est vue comme une tentative de contrôler davantage la communauté musulmane. De plus, la capacité d’action et d’expression des militants pour les droits humains et des opposants du BJP est de plus en plus restreinte dans le pays. Plusieurs ONG dénonçant les politiques du gouvernement sont réprimées par le BJP, accusées d’irrégularités financières[2], et donc forcées de mettre fin à leurs activités (Larouche 2021). Le mythe de l’État impartial se voit donc considérablement ébranlé.

Fig. 2. Le résultat des élections, 2019 et 2024

En orange, les circonscriptions gagnées par le BJP ; en bleu clair, le Parti du Congrès

Source : « Lok Sabha Election Results and Voting Trends – From 2014 to 2024 ». s. d. The Hindu. Consulté le 9 février 2025. https://thehindu.com/infographics/2024-04-24/lok-sabha-election-results/index.html.

Les élections de 2024 : un nouveau contexte politique national

Modi tient un discours nationaliste hindou de plus en plus décomplexé et polémique, qualifiant explicitement les musulmans « d’infiltrateurs » et entretenant l’idée selon laquelle les musulmans « font plus d’enfants » dans une visée djihadiste cachée de renverser la démographie nationale et de remplacer les hindous à titre de groupe religieux majoritaire[3].

 Le 1er juin 2024, Narendra Modi est élu pour un 3e mandat, mais sa victoire est beaucoup moins importante que ce que tous les analystes politiques prédisaient. Sa coalition, la NDA, obtient293 sièges sur 543 (54%) et le BJP remporte 240 de ces sièges (44%), comparativement à 56% en 2019. Le BJP perd 63 sièges, il n’a donc plus la même force; il n’aura d’autre choix que de faire certaines concessions aux partis membres de sa coalition pour gouverner de manière effective. Il s’agit néanmoins d’une victoire historique, puisque seul Jawaharlal Nehru, le tout premier premier ministre de l’Inde, avait réussi jusqu’à maintenant à gagner trois mandats électoraux successifs.

Cela dit, le Parti du Congrès est parvenu à constituer une opposition beaucoup plus forte qu’en 2019 (99 sièges, soit un gain de 47 sièges) et plusieurs analystes considèrent que les partis de la coalition INDIA (qui a remplacé la UPA et dont fait partie le Parti du Congrès) ont eu une remontée si fulgurante que ce sont eux les vrais gagnants de l’élection 2024. En effet, la coalition a réussi à obtenir 80 sièges à la Lok sabhā dans l’Uttar Pradesh, l’État le plus populeux de l’Inde et, conséquemment, celui ayant le plus gros impact sur les élections nationales. De plus, le Samajwadi party (« parti socialiste ») a considérablement repris du pouvoir, passant de 5 sièges en 2019 à 37 sièges en 2024. Un de ses candidats dalit, Awadesh Prasad, remporte, d’ailleurs, la circonscription de Faizabad, où se trouve le lieu controversé d’Ayodhya. Le parti rallie traditionnellement un front commun de Dalits, de OBC (Other Backward Classes) et de minorités religieuses. Il tient un discours où la dimension religieuse s’avère peu présente et il prend action essentiellement, mais non exclusivement, en Uttar Pradesh. Le All India Trinamool Congress, qui, quant à lui, défend principalement les intérêts du Bengale de l’Ouest, est passé à 29 sièges en 2014, soit une hausse de 7 sièges par rapport à 2019. En bref, la présence des partis régionaux se fait de plus en plus probante à la Lok sabhā.

Les élections 2024 placent donc le BJP dans un contexte politique national bien distinct des années précédentes; c’est la première fois que Modi dirige un gouvernement minoritaire. Il devra maintenant composer avec une négociation constante avec les partis de sa coalition, des partis pour la plupart régionaux et/ou visant une caste particulière qui revendiquent plus d’autonomie pour leur État, alors qu’il n’a pas cessé de centraliser les pouvoirs depuis son arrivée au gouvernement en 2014. Narendra Modi assure une gestion éminemment autoritaire du pays, privilégiant un cabinet rapproché et très restreint, ainsi qu’un nombre on ne peut plus limité d’entretiens avec les médias. Toutefois, bien que le BJP doive accorder davantage de considération aux positions de sa coalition au cours de son nouveau mandat, il est important de souligner qu’il a, depuis 2014, profondément transformé les infrastructures étatiques. Le parti a notamment placé des hauts fonctionnaires dédiés à la mise en œuvre de l’idéologie hindutvā au sein de ces structures. Les répercussions de ces transformations au cœur de l’administration continueront de se faire sentir pendant plusieurs années. Par ailleurs, si la défaite relative de la NDA lors des dernières élections législatives s’explique en partie par la « perte » de l’Uttar Pradesh, il est important de noter que cet État a notamment voté contre le BJP sur la scène fédérale en raison de son insatisfaction envers le parti sur la scène provinciale (sous la direction de Yogi Adityanath). L’Uttar Pradesh demeure néanmoins un État majoritairement favorable aux ambitions nationalistes de la droite hindoue. 

Faute de majorité suffisante à la Lok sabhā, le BJP n’est pas en mesure de procéder aux amendements constitutionnels qu’il souhaite mettre en place depuis des années dans le but de créer une nation « unifiée » selon le principe de l’hindutvā : « hindi-hindou-hindustan », dont faire de l’hindi l’unique langue officielle (Mathew, 2024, p. 304). Les tentatives politiques pour que l’hindi devienne la langue principale du pays ne sont pas nouvelles et plusieurs soulèvements ont eu lieu pour contrer son imposition[4], cependant l’arrivée au pouvoir du BJP marque le retour clair d’un agenda politique en sa faveur. Adopté en 1950, l’article 343 de la constitution reconnait 22 langues officielles et établit l’hindi et l’anglais comme langues officielles pour les affaires nationales, tout en accordant le droit aux États de choisir eux-mêmes leurs langues régionales pour l’administration et l’éducation (Mathew 2024, 294). Cela n’a pas empêché le BJP d’essayer de rendre l’hindi mandatoire dans l’ensemble des écoles du pays et d’instaurer l’hindi à tous les niveaux d’administration étatique, rencontrant la résistance de nombreux groupes politiques de régions à majorité linguistique non-hindi. Au Bengal de l’Ouest, notamment, le Bangla Pokkho (Bengali Party) a protesté contre la disparition du bengali des panneaux de signalisation routière au profit de l’hindi. Le groupe de pression a également réussir à faire annuler l’exigence d’une connaissance de l’hindi pour postuler sur certains emplois au sein de l’Indian Institute of Science Education and Research dans le district de Nadia, géré par le ministère du Développement des ressources humaines (Ranjan 2021, 331).

Fig. 3. Carte des principales langues parlées en Inde
Source : 2020 (20 avril). « Indian Language Map ». Translators without Borders (blog). Consulté le 9 février 2025. https://translatorswithoutborders.org/wp-content/uploads/2020/04/India-Language-Map.pdf

Or, les discours de Modi se tiennent exclusivement en hindi et plus de 70% des dossiers du cabinet ministériel sont rédigés dans cette langue (Ellis-Peterson 2022). Le BJP affirme que leur promotion de l’hindi relève d’une volonté de contrer la prépondérance de l’anglais, compte tenu de son héritage colonial (Ellis-Petersen 2022; Mathew 2024). Plusieurs États du sud (Tamil Nadu, Karnataka, Kerala, Andhra Pradesh) et du nord-est (Assam, Bengale, Tripura, Manipur, Mizoram) perçoivent cette omniprésence renforcée de l’hindi comme une forme d’assimilation culturelle et de domination linguistique, puisqu’elle encourage la marginalisation de leurs langues traditionnelles régionales (Ellis-Petersen 2022; Mathew 2024, 300). L’hindi est, d’ailleurs, souvent considéré comme l’expression linguistique des élites hindoues du nord de l’Inde (Mathew 2024, 300; Ranjan 2021, 33). Selon le plus récent recensement national (2011), environ 43% de population parle l’hindi ou un dialecte relié à l’hindi, tel que le Bhojpuri (Ranjan 2021). Par conséquent, « le traitement préférentiel de [l’hindi] dans les institutions, les arènes politiques et les médias perpétue les inégalités sociales directes et indirectes, limitant l’accès aux ressources et aux opportunités pour les locuteurs d’autres langues » (Mathew 2024, 300 [traduction libre]). En revanche, le gain considérable de sièges par divers partis régionaux aux dernières élections laisse présager une meilleure représentation des États hors des « populous, politically powerful states in the north known as the Hindi belt » (Ellis-Peterson 2022).

Du reste, dans ce nouveau contexte politique national, le gouvernement continuera assurément à miser sur une politique économique néolibérale et technocrate. Un défi de ce troisième mandat sera, notamment, la création d’emplois pour les jeunes, l’Inde ayant une des populations les plus jeunes au monde[5]. En l’occurrence, le BJP maintiendra sa politique de développement d’infrastructures de transport et du secteur manufacturier, malgré l’inadéquation entre les compétences requises, les conditions salariales offertes et les attentes d’une jeunesse indienne de plus en plus éduquée. Pour l’année financière 2024, le chômage parmi les jeunes urbains indiens a été évalué à plus de 16%[6] et la jeunesse indienne (15 à 29 ans) compterait pour 83% des Indiens sans emploi[7]. Bien que le produit intérieur brut ait grimpé à un taux moyen supérieur à 7% depuis 2014, un petit 10% de la population détient 57% du revenu national (le top 1% disposant d’environ 22%), alors que 50% des plus pauvres se partagent un maigre 13% de celui-ci, selon le rapport 2022 du World Inequality Lab (Chaurasiya et Shah 2024, j275). Les mesures de développement économique du gouvernement de Modi semblent inefficaces pour un grand pan de la population; on constate, entre autres, d’immenses disparités régionales dans les investissements de l’État, ainsi qu’une prolifération d’emplois qui n’est pas accompagnée d’améliorations des conditions salariales ou de la protection sociale. D’un autre côté, certains secteurs financés par l’État (dont le secteur des technologies de l’information et des communications) requièrent une main d’œuvre qualifiée; alors que des jeunes universitaires sont surqualifiés, plusieurs Indiens, au bas de l’échelle sociale, n’ont ni les compétences nécessaires, ni les moyens financiers pour suivre les formations pour les acquérir. Une majorité d’Indiens restent ainsi pris dans le secteur informel avec une sécurité d’emploi très faible : « cette disparité économique se traduit par un accès inégal à des soins de santé de qualité, à l’éducation et aux filets de sécurité sociale, perpétuant ainsi le cycle de la pauvreté pour les plus vulnérables » (Chaurasiya et Shah 2024, j275 [traduction libre]) et l’accroissement des inégalités. Le niveau d’éducation et d’emploi des minorités religieuses restent globalement inférieur à la moyenne nationale, malgré les quelques programmes d’inclusion sociale mis en place par le gouvernement[8].

En parallèle, le BJP poursuivra sans doute la mise en place de politiques internes discriminatoires à l’égard des minorités religieuses, plus particulièrement à l’égard des communautés musulmanes. Il risque de continuer à alimenter le communautarisme et à polariser les différentes communautés religieuses sur le territoire national. En effet, il y a fort à parier que les stratèges politiques du parti continueront à adopter les mêmes tactiques propagandistes qu’ils utilisent depuis 2014 (reposant, entre autres, sur l’envoi de messages de masse et sur le partage de fausses nouvelles sur les réseaux sociaux) pour entretenir l’image de dirigeant providentiel de Modi, ainsi que l’islamophobie (Jaffrelot 2019).

Fig. 4. Plusieurs manifestations ont été organisées contre la violence anti-musulmane et les discours de haine en Inde.
Source : Sebastian, Meryl (2024), « India Hate Lab: Anti-minority hate speech up 74% in 2024, says report », BBC News. https://www.bbc.com/news/articles/cpwx9942x72o.

Conclusion : Quelle perspective pour les minorités religieuses?

Au regard des résultats électoraux de 2024, il y a, dans l’ensemble, de bonnes raisons de croire que les atteintes aux droits des minorités religieuses risquent d’être moins prononcées pendant le prochain mandat, puisque le BJP ne constitue plus, à lui seul, un gouvernement majoritaire. Selon plusieurs analystes, le dernier suffrage reflète une volonté de changement de la part de la population : le rejet des tendances autoritaristes et centralisatrices du gouvernement ou le rejet d’une politique axée sur la division religieuse[9]. Le vote s’avère tout aussi révélateur sur le plan économique, illustrant un certain bris de confiance envers le BJP. La croissance économique de l’Inde s’avère très inégale; les retombées des programmes pour les plus démunis lancés par Modi dans la dernière décennie, très opaques. D’ailleurs, les statistiques sur lesquelles se base le gouvernement pour dire qu’il a réduit la pauvreté sont, en fait, complètement désuètes, puisque le BJP a repoussé la tenue du dernier recensement qui devait avoir lieu en 2021 et bloque presque tous les rapports et sondages qui pourraient potentiellement nuire à son image (Ghosh 2020). Il n’en demeure pas moins que les discours propagandistes et les nombreux changements politiques, surtout ceux législatifs, opérés par le gouvernement Modi au cours des dix dernières années, en faveur d’une centralisation des pouvoirs et au détriment des minorités religieuses, seront extrêmement difficiles à défaire. Leurs impacts étant systémiques, leurs répercussions structurelles et culturelles perdureront forcément dans le temps, même si le BJP est ultimement renversé.

Bibliographie

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Chaurasiya, Prashant K. et Pushpendra K. Shah (2024). « Increasing Inequality in India: A Challenge to Inclusive Growth », International Journal of Creative Research Thoughts (IJCRT), 12(3), j274-j278. http://www.ijcrt.org/papers/IJCRT24A3099.pdf

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Larouche, Catherine (2021). « Gouvernance de la philanthropie et pratiques caritatives musulmanes en Inde: les rapports entre religieux et politique vus à travers le don », Anthropologie et Sociétés, 45(3), 27-45.

Leidig, Eviane (2020). « Hindutva as a variant of right-wing extremism », Patterns of Prejudice, 54(3), 215–237. https://doi.org/10.1080/0031322X.2020.1759861

Mathew, Raisun (2024). « Uncovering the Linguistic Agenda of ‘Hindi’Stan ». In The Routledge Handbook of Language and Mind Engineering, par Chris Shei et James Schnell, 1re éd., 293‑309. London: Routledge. https://doi.org/10.4324/9781003289746-24.

Nielsen, Kenneth B. et Alf G. Nilsen (2021). « Love Jihad and the Governance of Gender and Intimacy in Hindu Nationalist Statecraft », Religions, 12(1068). https://doi.org/10.3390/rel12121068

Ranjan, Amit (2021). « Language as an Identity: Hindi–Non-Hindi Debates in India ». Society and Culture in South Asia, 7(2), 314‑337. https://doi.org/10.1177/23938617211014660.


[1] La National Democratic Alliance (NDA) est une coalition politique dirigée par le BJP. Elle a été formée en 1998 pour rassembler divers partis partageant une vision compatible avec celle du BJP, afin d’obtenir une majorité parlementaire.

[2] Tripathi R., 2019, « MHA Cancels FCRA Licences of 1,300 NGOs », The Economic Times, mis à jour le 8 novembre 2019, consulté sur Internet (https://economictimes.indiatimes.com/news/politics-and nation/mha-cancels-fcra-licences-of-1300-ngos/articleshow/71964523.cms?from=mdr), le 20 novembre 2021.

[3] Express News Service, 2024, April 24, “Do Muslims have more children than others? Here’s what available data show”, The Indian Express, consulté sur Internet (https://indianexpress.com/article/explained/do-muslims-have-more-children-than-others-9284858/)

[4] Dans les années 1960, de grandes protestations ont eu lieu au Tamil Nadu contre l’imposition de l’hindi comme langue officielle et, de facto, l’instauration de son enseignement mandatoire dans les écoles. Face aux mobilisations intenses, lors desquelles des personnes se sont immolées, le gouvernement est revenu sur sa décision, permettant ainsi à la population du Tamil Nadu de continuer à enseigner en anglais et en tamoul (Ellis-Peterson 2022).

[5] Government of India, Social Statistics Division, 2022, Youth in India 2022, Consulté sur Internet (https://mospi.gov.in/sites/default/files/publication_reports/Youth_in_India_2022.pdf)

[6] World Bank Group, 2022, « The World Bank in India ». Consulté sur Internet, (https://www.worldbank.org/en/country/india/overview)

[7] International Labour Organization, 2024, India Employment Report 2024. Consulté sur Internet. (https://www.ilo.org/publications/india-employment-report-2024-youth-employment-education-and-skills)

[8] World Bank Group, 2022, « Giving Young People from India’s Minority Communities a Second Chance », World Bank. Consulté sur Internet. https://projects.worldbank.org/en/results/2022/07/08/giving-young-people-from-indias-minority-communities-a-second-chance.

[9] Naqvi, Saba, 10 juin 2024, “A stunning rebuke to Narendra Modi’s divisive, anti-Muslim rhetoric”. Frontline, Consulté sur Internet (https://frontline.thehindu.com/election-2024/lok-sabha-election-results-2024-bjp-hindu-muslim-constitution-narendra-modi-india-bloc-nda/article68266835.ece)

Une réflexion sur “Élections législatives de 2024 en Inde. Quelles répercussions pour la plus grande démocratie du monde?

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