Le colonialisme allemand en Afrique. Enjeux géohistoriques et défis géopolitiques

RG, vol10 n3, 2024

Stephan Martens

Professeur d’études allemandes et européennes à CY Cergy Paris Université. stephan.martens@cyu.fr  

Résumé : L’Allemagne fut une puissance coloniale de 1884 à 1919. La reconnaissance, en 2021, du caractère génocidaire des massacres des Hereros et Namas (dans l’actuelle Namibie) a permis de redécouvrir les affres du colonialisme allemand. Depuis les années 2010, l’Allemagne tend à assumer son passé colonial – l’histoire du colonialisme allemand est prégnante. La politique africaine de l’Allemagne remet en cause un certain nombre de modalités de sa culture mémorielle et comme pour les autres puissances coloniales, le grand drame historique éclaire et met en lumière les enjeux de l’époque et ceux des conflits (politiques ou économiques) en cours aujourd’hui.

Mots-clés : colonialisme, génocide, culture mémorielle, politique africaine.

Abstract : Germany was a colonial power from 1884 to 1919. The recognition of the genocidal nature of the massacres of the Hereros and Namas (in present-day Namibia) made it possible to rediscover the horrors of German colonialism. Since the 2010s, Germany has tended to accept its colonial past– the history of German colonialism is prevalent. Germany’s Africa policy calls into question a certain number of modalities of its memorial culture and as with the other colonial powers, the great historical drama sheds light on the issues at stake at the time, as well as on the conflicts (political or economic) that are ongoing today.

Keywords : colonialism, genocide, memorial culture, African politics.

Aux lendemains de la Seconde Guerre mondiale, l’Afrique, comme l’Océanie, demeura largement hors du champ des préoccupations de la République fédérale d’Allemagne (RFA). La majorité des États africains gravitait encore dans l’orbite des puissances colonisatrices, tandis que la primauté du problème allemand et les répercussions du conflit Est-Ouest justifiaient le repli, dans un cadre européen et atlantique, d’une Allemagne objet plus que sujet des relations internationales. Or, depuis la fin de la Guerre froide et l’unification allemande, la recherche sur le passé colonial de l’Allemagne est devenue l’un des domaines les plus actifs de l’historiographie, tant en Allemagne qu’à l’étranger et dans ses anciens territoires coloniaux. L’histoire économique de l’impérialisme allemand est revisitée et les liens avec d’autres empires européens sont établis. De même, les limites chronologiques et géographiques du colonialisme allemand sont réévaluées et la postcolonialité de l’Allemagne et des anciennes colonies est débattue dans un éventail de plus en plus large allant d’expositions muséales, jusqu’au tourisme et à la politique étrangère. La (re)découverte de ce passéentraîne cependant un certain nombre de questionnements historico-politiques propres à influer sur les paradigmes de la politique étrangère allemande.

La prise de conscience de la réalité du fait colonial allemand

On a souvent pris comme prétexte que l’Allemagne n’avait été qu’une puissance coloniale à la marge, pendant trois décennies, entre 1884 et 1918, puisqu’avec le traité de Versailles, en 1919, l’Allemagne perd la totalité de ses colonies. L’histoire allemande se confond cependant avec celle de la politique impérialiste menée par toutes les grandes puissances occidentales à partir du XIXe siècle, et c’est à Berlin que du 15 novembre 1884 au 26 février 1885, a lieu la conférence internationale au cours de laquelle les quatorze États invités entérinent le partage du continent africain. L’Allemagne, unifiée en 1871, cherche, elle aussi, à s’octroyer sa place au soleil (Platz an der Sonne) – comme le déclare Bernhard von Bülow, alors ministre des Affaires étrangères, au Reichstag, le 6 décembre 1897 – avec des comptoirs dans la province de Shandong en Chine (1887), en s’établissant dans l’est de la Nouvelle-Guinée (1884) ainsi que dans les Îles Marshall et Samoa (1885) et, surtout, en Afrique : l’Afrique allemande du Sud-Ouest (actuelle Namibie, dès 1883, ainsi que le Cameroun et Togo, en 1884), l’Afrique orientale allemande (actuelle Tanzanie, ainsi que le  Rwanda, le Burundi et de petites parties du Mozambique, en 1885).

La colonisation fit la fortune de quelques maisons de commerce issues des villes hanséatiques, mais les colonies ne représenteront qu’à peine 0,5 % du commerce extérieur total de l’Allemagne en 1914. La même année, on ne dénombre que 15 000 Blancs en Afrique du Sud-Ouest, et tous ne sont pas Allemands, 5 000 Allemands en Afrique de l’Est, 2 000 au Cameroun et 500 au Togo, quelques centaines en Chine et dans le pacifique.

Le départ forcé en 1890 du chancelier Otto von Bismarck, réticent à prendre en compte les attentes des mouvements pangermanistes et colonialistes, permet au courant en faveur de l’implantation allemande de converger avec les objectifs de la politique mondiale (Weltpolitik) de Guillaume II. Même à l’issue de la Première Guerre mondiale, alors que l’Allemagne est dépossédée de son empire colonial, les cercles politiques et économiques et la Ligue coloniale (Deutsche Kolonialgesellschaft) avec ses 42 000 membres, développent un argumentaire destiné à légitimer la vocation coloniale du pays. Durant la République de Weimar, la pensée coloniale perdure sous la forme du mythe révisionniste et s’il n’y a pas de réel soutien populaire pour recouvrer les territoires perdus, ni de volonté de la part des dirigeants du Troisième Reich en ce sens, l’opinion publique s’enthousiasme pour une littérature versée dans la culture de la mémoire sentimentale ou pour les souvenirs de guerre du général Paul-Emil von Lettow-Vorbeck (1870-1964), commandant des troupes allemandes en Afrique orientale, pendant la Première Guerre mondiale, dédiés à la jeunesse allemande (Lettow-Vorbeck (von), 1920).

Si en République démocratique allemande (RDA), cette période est manipulée à des fins idéologiques, la culpabilité des crimes coloniaux devant être attribuée exclusivement à la RFA, l’histoire du colonialisme en RFA est éclipsée dans la mémoire jusqu’à la fin des années 1980 par la Seconde Guerre mondiale et l’Holocauste. C’est à la faveur de la fin de la Guerre froide et de la réunification allemande que des historiens mènent un réel travail d’étude critique (Aufarbeitung) permettant de mieux appréhender et assumer ce passé colonial (Conrad, 2019 ; Gemeaux (de), 2024 ; Melber, 2024).Les travaux de ces chercheurs reflètent l’évolution historiographique de la colonisation allemande qui, sous l’impulsion des cultural studies et des postcolonial studies, en lien avec la question de la mémoire ravivée en 2004 par la célébration du centenaire du génocide des Hereros et Namas dans le Sud-Ouest africain, a renouvelé l’approche de la problématique. C’est à partir de cette date que l’on peut parler effectivement de la fin de l’amnésie (Kössler, 2006).

La portée de la reconnaissance de la nature génocidaire du massacre des ethnies Hereros et Namas dans l’actuelle Namibie

Le 11 janvier 1904, les Hereros exaspérés par les mauvais traitements et la politique de confiscation de leurs terres, se soulèvent contre les colons allemands. La révolte cause la mort de 123 colons. Berlin dépêche sur place le général Lothar von Trotha (1848-1920), connu pour ses méthodes brutales mises en application contre les mouvements de rébellion en Afrique orientale allemande, avec pour mission de réprimer la révolte herero. Le 11 août 1904, 5 000 Hereros sont massacrés sur un plateau appelé par les Allemands le Waterberg, et ceux qui parviennent à s’enfuir sont traqués et contraints de fuir dans le désert Omaheke, se situant à la frontière est de la Namibie avec le Botswana, où les puits d’eau ont été empoisonnés. Le général von Trotha s’en prend ensuite avec la même détermination aux Namas qui se soulèvent à leur tour. Les Hereros et Namas survivants seront ensuite enfermés dans dix-huit camps de concentration et y seront éliminés par le travail forcé, jusqu’à la fermeture des camps en 1908.

Si les exactions commises sur les Hereros et les Namas doivent être restituées dans le contexte plus large de la colonisation occidentale du début du XXe, les violences perpétrées dans le cadre de la colonisation allemande se distinguent cependant des autres dans la mesure où les deux ordres d’extermination (Vernichtungsbefehl) donnés par le général von Trotha[1]  démontrent que l’intention n’est pas de soumettre l’ennemi, mais de l’éradiquer, en raison du côté systématique et planifié des massacres (Bridgman et Worley, 1997 ; Zimmerer et Zeller, 2003 ; Sarkin, 2011). Le programme d’extermination entraîna la mort de 65 000 Hereros (80 % de la population totale) et de 20 000 Namas (50 %).

Si dès 1989, la RFA reconnaît qu’il lui incombe une responsabilité particulière à l’égard de la Namibie, ce sont les commémorations, en 2004, autour du 100e anniversaire du début du massacre des Hereros, qui ont donné une impulsion au travail de mémoire politique. Le 14 août 2004, l’Allemagne présentait pour la première fois ses excuses pour les massacres commis par les troupes coloniales allemandes entre 1904 et 1908. À cette occasion, la ministre allemande de la Coopération économique et du Développement, Heidemarie Wieczorek-Zeul, avait reconnu la responsabilité de l’État allemand au cours de cette guerre d’extermination. Si les crimes commis dans le Sud-Ouest africain ont longtemps été refoulés, c’est aussi parce que les autorités allemandes craignaient qu’une reconnaissance officielle du génocide pourrait avoir des effets juridiques, voire financiers, considérables. Mais pour parachever la réconciliation, cette intransigeance pragmatique des dirigeants allemands s’est inévitablement effritée lors des discussions germano-namibiennes de ces dernières années (Martens, 2019).Ainsi,le 28 mai 2021 le gouvernement d’Angela Merkel reconnaît officiellement la dimension génocidaire de ce massacre et s’engage à reverser une somme d’un milliard d’euros, sur trente ans, en guise d’aide au développement. La question du génocide et des réparations cristallise désormais les débats : Berlin estime que l’accord sur l’aide d’un milliard d’euros, qui sera versé sur une base volontaire, n’est pas comparable à des réparations, alors que les descendants des Hereros et Namas, qui jugent le montant de l’aide insultant, réclament le versement de vraies réparations.

Des chercheurs s’interrogent désormais sur les liens structurels entre le génocide des Hereros et Namas et l’Holocauste. Selon leurs travaux, ce premier génocide aurait stimulé l’accélération de la culture militaire de l’État allemand ainsi qu’un processus de bureaucratisation qui aurait ouvert la voie à l’Holocauste. C’est, selon un certain nombre d’historiens, la logique d’une conquête exterminatrice qui s’était imposée, au même titre que celle des nazis dans la domination de l’est européen avec l’anéantissement des populations slaves (Madley, 2005 ; Olusoga et Erichsen, 2011 ; Zimmerer, 2011).D’autres travaux d’historiens démontrent à quel point le régime colonial allemand est une sorte de répétition générale qui conduit à Auschwitz et, ainsi, d’après eux, il y aurait une préhistoire coloniale du nazisme dont l’anthropologie et la médecine se sont rendues complices[2] à travers les funestes expérimentations d’une science des races où s’entremêlent les passés nazis et coloniaux. (Stubenvoll, 2022).

La thèse défendue par ces historiens reste cependantproblématique car focalisée sur une voie particulière allemande (deutscher Sonderweg), alors que de nombreuses autres puissances coloniales ont mené leurs guerres de manière aussi brutale et avec une volonté d’extermination aussi génocidaire que l’on pense aux atrocités au Kenya commises par les Britanniques dans les années 1950, où des centaines de milliers de Kikuyus sont morts dans des camps fortifiés (Elkins, 2005), ou à la terreur que la Belgique a fait régner dans l’État du Congo entre 1884 et 1908 (Hochschild, 1998).

Les méandres de la mémoire coloniale

En ce début du XXIe siècle, l’héritage colonial allemand est présent dans l’imaginaire collectif des populations anciennement colonisées, mais à l’exception de la Namibie on peut dire qu’il est ambivalent dans le sens où il ne joue pas un rôle prédominant dans la conscience de la plupart des habitants des anciennes colonies allemandes. Ainsi, des observateurs expliquent que la réception de nombreux jeunes camerounais de l’histoire germano-camerounaise, se résumait au mieux à Winfried Schäfer, qui fut l’entraîneur de l’équipe nationale de football du Cameroun entre 2001 et 2004 (Grill, 2021). Au Rwanda, le passé colonial allemand n’est plus du tout évoqué et le médecin explorateur Richard Kandt (1867-1918), fondateur de Kigali, est encore très apprécié des Rwandais – en raison d’une médiation incomplète de l’histoire coloniale. Au Cameroun et au Togo, les fondations politiques allemandes et le centre culturel Goethe Institut sont très présents, l’allemand est enseigné dans les collèges et lycées et attire de nombreux étudiants partis poursuivre leurs études en Allemagne en raison du savoir-faire allemand, considéré comme robuste et fiable, idée qui date en effet de l’époque coloniale. Dans ces deux pays, l’idée d’une Allemagne coloniale bénéfique, à l’origine de la modernisation du pays, au point parfois d’enjoliver la domination allemande sur leur pays, est encore largement répandue (Akakpo, 2014; Mbakop, 2020). Il est vrai que si les traces de la présence allemande ont tendance à disparaître, des villes comme Swakopmund en Namibie, Gitega au Burundi ou encore Aného au Togo, comptent encore d’importants bâtiments allemands de l’époque, sans compter qu’au Cameroun la qualité des infrastructures d’avant- guerre, particulièrement ferroviaires, se retrouve un siècle après :  deux lignes de chemin de fer avaient été construites entre Douala et Eséka (130 km) et Doula et Nkongsamba (160 km) – le pays est l’un de la région à avoir aujourd’hui autant de chemins de fer.Durant les années 1960/70, la présence allemande fut revalorisée, pour faire contraste avec les colonisations française ou britannique, et l’échec de l’Allemagne fut retourné en sa faveur par une « transfiguration du passé et un pragmatisme d’actualité » (Gemeaux (de), 2016).

En Allemagne, durant des décennies, le fait que la période effective du colonialisme n’avait duré qu’une trentaine d’années avait conduit à une sorte d’image de pays propre sur le thème du colonialisme – la rhétorique impériale de la colonie modèle (Musterkolonie) fut une invention historique de l’administration coloniale allemande au Togo et au Cameroun qui postulait que les relations entre colonisateurs et colonisés avaient été pacifiques et harmonieuses, au point que l’on ait pu considérer que l’Allemagne, en tant que puissance coloniale, avait été moins mauvaise que d’autres. Et de nos jours encore, un certain nombre de Namibiens germanophones entretiennent une « culture de glorification coloniale » (Obertreis, 2024) : ces derniers forment une communauté soudée avec ses propres écoles, brasseries, librairies, et un journal Allgemeine Zeitung – le seul quotidien d’Afrique en langue allemande, tiré à près de 5 000 exemplaires.


En trente ans de domination coloniale, les Allemands ont mené trois guerres particulièrement meurtrières : en Namibie, mais aussi en Tanzanie, avec la répression sanglante de la rébellion des Maji-Maji, un soulèvement de plusieurs tribus africaines d’Afrique orientale allemande entre 1905 et 1907 –pour lequel le président fédéral Frank-Walter Steinmeier a demandé officiellement « pardon » pour les exactions commises par les forces coloniales de son pays en Tanzanie, lors d’une visite à Songea, le 1er novembre 2023 – et en Chine, où les soldats du Reich, comme ceux d’autres puissances occidentales, commirent des massacres de populations civiles lors de la répression de la révolte des Boxers, en 1890. Les pratiques coloniales n’étaient pas plus humaines que dans d’autres colonies et le racisme envers les populations colonisées tout aussi marqué.

Aujourd’hui, en Allemagne, le passé colonial n’est plus un tabou et d’innombrables initiatives permettent de mieux connaître le fait colonial. D’octobre 2016 à mai 2017, une exposition remarquée sur le colonialisme allemand avait été présentée au Deutsches Historisches Museum de Berlin. De même, le dossier compliqué des bronzes du Bénin, pillés en 1897 par les Britanniques au royaume du Bénin et transférés ensuite dans des musées allemands, a trouvé une issue positive, puisque le 20 décembre 2022, Claudia Roth et Annalena Baerbock, respectivement ministres de la Culture et des Affaires étrangères ont remis à Abuja, la capitale du Nigeria, vingt objets issus des cinq musées allemands. Il s’agissait des premiers des 1130 bronzes du Bénin que l’Allemagne s’est engagée à restituer. Cet épisode est révélateur des progrès accomplis depuis une décennie par les acteurs politiques et culturels allemands, surtout depuis l’inauguration du Humboldt Forum à Berlin, le 16 décembre 2020 – où ces bronzes avaient été exposés.

Le Humboldt Forum est abrité au sein du palais baroque des Hohenzollern, dynastie ayant régné sur la Prusse puis l’empire allemand jusqu’à l’abdication en 1918 de Guillaume II, reconstruit dans les années 2010, au centre de Berlin. Le Humboldt Forum montre des dizaines de milliers d’objets du quotidien provenant d’Asie, d’Afrique, d’Amérique et d’Océanie, mais le principe de montrer ces témoins de la période coloniale au cœur d’un bâtiment symbolique de l’ancien empire, même avec un important appareil didactique, heurte tout un courant d’opinion. Au sein du Humboldt Forum, une pièce du silence (Raum der Stille) sur le modèle de ce qui existe déjà au Musée juif de Berlin, a été ouverte au public, pour se recueillir en pensant aux exactions commises par l’Allemagne dans sa politique coloniale, mais ceci précisément dans le nouveau château identique à celui des Hohenzollern qui sont justement impliqués dans des exactions (violence, esclavage, expropriations). Même le nom Humboldt donné au Forum, interroge : c’est une référence aux deux frères Alexander von Humboldt (1769-1859), l’explorateur, le chercheur en sciences naturelles passionné par les voyages, et Wilhelm von Humboldt (1767-1835), le philologue et homme d’État qui a donné son nom à l’Université Humboldt de Berlin. Certes, il s’agit de faire passer une image de la Prusse ouverte sur le monde, intellectuelle, réformatrice afin de « gommer » le militarisme, le colonialisme, la prépondérance de la noblesse, associée au château des Hohenzollern. Il reste que si Alexander von Humboldt fut un grand explorateur, il fut aussi un savant symbolisant, entre autres choses, la dominance coloniale – en ramenant des milliers d’objets arrachés aux peuples autochtones, sans trop demander leur avis.  Il faut rappeler, qu’en 2017, l’historienne franco-allemande Bénédicte Savoy avait démissionné du conseil scientifique du Forum pour critiquer l’absence de questionnement sur l’origine des œuvres exposées – elle qui avec Felwine Sarr, sur demande du président Emmanuel Macron, a élaboré des recommandations à cet effet dans un rapport publié en novembre 2018.

Depuis, il y a eu un effet positif du Forum, à savoir une sensibilité accrue au sujet de l’art colonial pillé. En 2019, la création d’un département Biens culturels et de collection issus de contextes coloniaux (Kultur- und Sammlungsgut aus kolonialen Kontexten) au sein du Centre allemand pour les pertes de biens culturels (Deutsches Zentrum Kulturgutverluste) – mis en place en 2015 –, a permis une extension institutionnelle durable dans ce domaine à l’échelle fédérale. Il s’agit d’un signe fort dans le domaine de la recherche de provenance. Dans leur accord de coalition gouvernementale de mars 2018, les chrétiens-démocrates (CDU/CSU) et les sociaux-démocrates (SPD) avaient déclaré que « l’analyse de la terreur nazie, de la dictature du SED et de l’histoire coloniale allemande » faisait partie du « consensus démocratique fondamental en Allemagne ». Le Centre allemand pour les pertes de biens culturels y était déjà mentionné et des fonds avaient été annoncés pour la recherche de provenance sur les biens de collection issus de contextes coloniaux.

Realpolitik de l’intérêt bien compris

Les Allemands ont eu pendant des décennies les yeux rivés sur l’Asie et l’Europe de l’Est, le faible niveau d’industrialisation de l’Afrique et le poids limité de la classe moyenne n’attiraient pas les entreprises allemandes. Jusque dans les années 1990, la politique africaine est axée essentiellement sur l’aide au développement et la lutte contre la pauvreté – et ses anciennes colonies n’ont longtemps pas été identifiées par l’Allemagne comme des pays regorgeant de riches potentialités, avec des économies trop peu diversifiées, et confrontés à de grosses disparités sociales. Dans les années 2010, le continent africain représentait moins de 1% des investissements directs à l’étranger, ces derniers se concentrant essentiellement en Afrique du Sud et en Égypte. Avec les « Lignes directrices de la politique africaine du gouvernement fédéral », de mai 2014, l’Allemagne élabore le premier véritable projet ambitieux, que complète désormais le nouveau document titré « Construisons l’avenir avec l’Afrique. La stratégie du BMZ[3] pour l’Afrique », de janvier 2023. Déjà en 2017, la chancelière Angela Merkel, en tant que présidente du G20, avait lancé le forum économique annuel à Berlin Compact with Africa (CwA) auquel participent 13 pays africains[4], une sorte de Sommet africain allemand. Pour l’Allemagne, il s’agit de faire de l’Afrique un vrai partenaire : les textes stipulent qu’il ne s’agit plus d’aide au développement selon un schéma dépassé donateurs-bénéficiaires, mais d’investissements qui soient rentables pour les deux parties. Au-delà, Berlin souhaite intégrer l’Afrique dans la pensée stratégique du pays, dans le cadre plus large d’une réforme de la coopération entre l’Europe et l’Afrique afin de rompre avec le passé colonial et de corriger l’équilibre asymétrique des pouvoirs entre les deux continents (Kannengieβer, 2021).

Avec l’agression russe en Ukraine, l’Allemagne a dû adapter sa politique climatique aux bouleversements que cette guerre entraîne pour son modèle économique, énergétique et militaire. La guerre a révélé les dépendances unilatérales de l’Allemagne vis-à-vis de son fournisseur principal en énergie fossile, la Russie. La crise de conscience brutale de ses vulnérabilités a amené le gouvernement fédéral à repenser ses chaînes d’approvisionnement énergétique : dorénavant la diversification des sources d’énergie, de préférence renouvelable, est le mot d’ordre pour répondre aux besoins massifs en énergie pour un pays ayant toujours un tissu industriel remarquable (24 % du PIB en 2022). La diplomatie climatique allemande prévoit ainsi d’innombrables partenariats énergétiques et de développement avec les pays émergents (Süβ, 2024).

Désormais, les raisons d’un déplacement officiel en Namibie, comme celui du vice-chancelier et ministre de l’Économie, Robert Habeck, en 2023, ne sont plus d’ordre historique, mais liées à des questions d’intérêts économiques et énergétiques. L’Allemagne a besoin d’énergie propre et celle-ci peut provenir de la Namibie sous forme d’hydrogène, d’ici 2027. Une entreprise commune y investit 10 milliards d’euros dans la production d’hydrogène vert. Parallèlement, les acteurs politiques des deux côtés espèrent que cela donnera un essor au développement du pays sur la base d’un partenariat. De nouveaux emplois devraient être créés et la ville portuaire de Lüderitz, où périrent des milliers d’Hereros dans le camp de concentration, devrait profiter du transport de l’ammoniac, un dérivé de l’hydrogène.

Il reste que l’arrivée massive de délégations allemandes (et européennes) soulève de nouveaux questionnements. Lors de son voyage en Afrique du Sud, en 2023, Annalena Baerbock atenté de persuader Pretoria de se joindre au concert international de condamnations de la Russie pour sa guerre contre l’Ukraine, mais elle a également profité de l’occasion pour rappeler à Pretoria son engagement à abandonner le charbon le plus rapidement possible. Les Sud-Africains, plongés dans des coupures d’électricité à répétition, s’y opposent, et lasituation a profité au lobby sud-africain du charbon, qui affirme que la crise énergétique — causée par des centrales électriques mal gérées et une corruption endémique — pourrait être résolue avec davantage de charbon. Les responsables politiques occidentaux marchent sur la corde raide lorsqu’ils visitent l’Afrique du Sud, car leurs efforts pour stimuler la transition écologique dans le pays sont souvent perçus comme des tentatives de restaurer les modèles coloniaux. Selon l’Institut allemand de recherche économiques (DIW) de Berlin, nombreux sont ceux qui ont l’impression qu’une « nouvelle forme de colonialisme est introduite par la petite porte ». Après tout, d’après les experts, les technologies qui favorisent la transition écologique sont souvent produites dans les pays riches et leur participation à la décarbonation des pays moins riches peut être considérée comme une prédation économique (Lüpke (von) et al., 2023). Les critiques font également valoir que l’Allemagne s’est elle-même tournée à nouveau vers le charbon face aux pénuries de gaz en 2022. Le risque est donc réel de reproduire des schémas post-coloniaux dans la collaboration avec des pays tiers. Le danger étant d’exploiter les ressources naturelles de pays émergents sans apporter une contribution équitable à leur développement économique. Il est vrai que l’Allemagne bénéficie (encore) d’un rapport plus neutre comparé à des acteurs comme la France vis-à-vis de pays africains, latino-américains ou asiatiques puisqu’elle est reconnue comme l’un des donateurs principaux du financement climatique.

L’inévitable réajustement des termes du débat mémoriel

Le principal déclencheur de l’intérêt pour l’histoire coloniale allemande a été le Humboldt-Forum, c’est-à-dire le débat sur le forum et l’origine de nombreux objets qui devaient y être exposés. Non pas que le 100e anniversaire du massacre des Hereros et Namas, en 2004, n’ait pas joué un rôle clé dans la prise de conscience de la réalité du colonialisme allemand, mais cela a d’abord concerné les experts et les historiens. Pour l’opinion publique en général, le Forum était quelque chose de plus tangible que les débats abstraits des intellectuels sur la dépendance coloniale ou la violence. Le Forum avait essayé de se concevoir comme un lieu global, ouvert sur le monde, mais les responsables ne s’étaient pas vraiment interrogés sur la face cachée de cette interconnexion mondiale, sur le fait que la violence et l’exploitation font naturellement aussi partie de cette interconnexion.

Les débats sont donc loin d’être clos, d’autant qu’à la suite de la guerre en Ukraine s’est opéré non seulement un basculement de la politique allemande en matière de sécurité, d’approvisionnement énergétique et de relations avec la Russie, mais s’est présenté aussi un questionnement sur la nouvelle relation à développer avec les pays du Sud qui, victimes des répercussions des sanctions contre la Russie ne se sont pas ralliés à la ligne dure adoptée par l’Occident vis-à-vis de la Russie. D’autre part, dans le conflit Israël-Hamas, consécutif à l’attaque de l’organisation terroriste du 7 octobre 2023, l’Allemagne s’est rangée aux côtés de l’État hébreu, avec une unanimité politique absolue et sans réserve. La puissance des liens unissant Israël et l’Allemagne se lit à l’aune de la responsabilité historique de l’Allemagne dans la Shoah. Mais les réactions de nombreux pays du Sud à la guerre d’Israël à Gaza reflètent également des récits postcoloniaux. Pour l’Allemagne, la gestion de cette situation est particulièrement difficile, car les gouvernements de nombreux pays en Afrique considèrent Israël comme une puissance coloniale. Quand le Nicaragua, en avril 2024, accuse l’Allemagne devant la Cour internationale de Justice de La Haye de faciliter la commission d’un génocide à Gaza – par un soutien financier et militaire à Israël –, il lui reproche finalement de nier d’autres injustices tout en reconnaissant sa culpabilité historique dans la Shoah. Ainsi, l’espoir de rédemption peut se transformer en illusion, la seule référence au passé ne pouvant se suffire à elle-même, et l’obsession allemande d’être du bon côté de l’histoire, risque d’avoir un côté sombre.

Les relations que l’Allemagne nouera et entretiendra avec les pays d’Afrique, notamment ses anciennes colonies, se heurteront, tôt au tard, à la puissante mécanique fantômale de la mémoire allemande et du recouvrement de ses strates. Car dans le Sud, le pays est perçu comme faisant pleinement partie de l’Occident qui a colonisé et exploité les pays africains pendant des siècles. L’Allemagne n’échappera plus aux leçons d’une histoire coloniale propre, au caractère aussi dévastateur que celui des autres puissances coloniales, au nom d’une période coloniale qui n’aurait duré que 30 ans, et il serait indécent de se prévaloir ainsi d’une sorte d’absolution réparatrice octroyant à l’Allemagne le rôle d’un pays ingénu dans la coopération ou l’aide au développement. Nul doute que pour parachever le processus de réconciliation, les dirigeants allemands seront inévitablement amenés à mettre davantage en valeur les aspects moraux et éthiques dans la coopération bilatérale avec les anciennes colonies.

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Zimmerer, Jürgen (dir.) (2011). Von Windhuknach Auschwitz ? Beiträge zum Verhältnis von Kolonialismus und Holocaust. Berlin, Lit.


[1] Le premier ordre d’extermination est en date du 2 octobre 1904 : « Tous les Hereros doivent quitter le pays […] Tout Herero trouvé dans les limites du territoire allemand, armé ou non, avec ou sans bétail, sera abattu. [Je] n’accepte aucune femme ou enfant. Ils doivent partir ou mourir ». Le 22 avril 1905, c’est le second ordre d’extermination : « Tout Nama qui choisit de ne pas se rendre et qui sera vu en zone allemande sera abattu, jusqu’à ce que tous soient exterminés ».

[2] C’est en 1908 qu’Eugen Fischer, père de l’anthropologie génétique allemande, arrive dans le Sud-Ouest africain, afin de procéder à des expérimentations médicales et à des mensurations sur les cadavres. Le médecin est convaincu que le peuple allemand est menacé de dégénérescence et que le métissage avec des races inférieures en est la cause principale. Ses travaux sont considérés comme une source inspiratrice de l’idéologie nazie et son principal disciple sera Josef Mengele, le tristement célèbre médecin d’Auschwitz.

[3] Le BMZ (Bundesministerium für wirtschaftliche Zusammenarbeit und Entwicklung) est le ministère fédéral de la Coopération économique et du Développement. 

[4] Depuis 2017, les pays participant à CwA sont le Bénin, le Burkina Faso, la Côte d’Ivoire, La République démocratique du Congo, l’Égypte, l’Éthiopie, la Ghana, la Guinée, le Maroc, le Rwanda, le Sénégal, le Togo et la Tunisie. 

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