La zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAF) à l‘épreuve de l’extraversion commerciale des États africains

Regards géopolitiques v9 n4

Alain-Patrick Loumou Mondoleba

Alain-Patrick Loumou Mondoleba est docteur en Science Politique de l’Université de Douala au Cameroun. Il est par ailleurs diplômé de l’Institut des Relations Internationales du Cameroun (IRIC). Auteur de plusieurs articles, ses travaux et centres d’intérêts sont essentiellement portés vers les politiques publiques, l’intégration régionale, les questions de paix et de sécurité.

loumoupatrick16@gmail.com

Résumé

La zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAF)permet de renouveler le questionnement sur le choix continental de l’intégration africaine par le marché. Par sa mise sur pied, les Etats africains entendent rehausser le taux de commerce intra-africain. Cette réflexion s’invite au débat entretenu autour des entraves à la mise en œuvre effective de cette initiative, en suggérant une entrée par l’extraversion commerciale des Etats africains. Qu’est-ce qui explique l’extraversion commerciale des Etats africains ? Aller vers un marché africain pour échanger quoi ? C’est en partant de ces interrogations que l’analyse tente de faire contacter la faible disponibilité, sur le continent africain, des biens et produits les plus demandés et faisant l’objet de plus d’échanges. La similitude des produits d’échanges, qui s’explique par la faible complémentarité et la faible diversité des productions, pousse à postuler que, bien qu’ayant signé l’accord de libre-échange, le risque pour que de nombreux États africains continuent de privilégier les échanges avec leurs partenaires extérieurs au détriment de leurs compères africains demeure considérable. Dans cette configuration, la probabilité pour que l’on aboutisse demain à un marché africain sans produits made in Africa est grande. Un tel marché se présenterait ainsi comme marché étranger aménagé sur le sol africain au plus grand profit des étrangers. L’étude se nourrit de théorie de la dépendance et s’ancre méthodologiquement dans l’analyse statistique et la recherche documentaire.

Mots-clés : zone de libre-échange continentale africaine, extraversion commerciale, intégration régionale, Afrique. 

Summary

The African Continental Free Trade Area (ZLECAF) makes it possible to renew the questioning of the continental choice of African integration through the market. Through its establishment, African states intend to increase the rate of intra-African trade. This reflection invites itself to the debate maintained around the obstacles to the effective implementation of this initiative, by suggesting an entry by the commercial extroversion of African States. Which explains the commercial extraversion of African states? Go to an African market to trade what? It is on the basis of these interrogations that the analysis attempts to make contact with the low availability, on the African continent, of the goods and products most in demand and subject to the most trade. The similarity of trade products, which is explained by the weak complementarity and the low diversity of productions, leads us to postulate that, despite having signed the free trade agreement, the risk for many African States to continue favoring exchanges with their external partners to the detriment of their African counterparts remains considerable. In this configuration, the probability that tomorrow we will end up with an African market without products made in Africa is great. Such a market would thus present itself as a foreign market set up on African soil for the greater benefit of foreigners. The study draws on dependency theory and is methodologically rooted in statistical analysis and documentary research.

Keywords: African Continental Free Trade Area, trade extraversion, regional integration, Africa.

Selon les données de la Conférence des Nations unies sur le Commerce et le Développement (CNUCED), la part des exportations de l’Afrique vers le reste du monde était comprise entre 80 % et 90 % du total de ses exportations entre 2000 et 2017 (CNUCED, 2019). Les échanges intra-africains, qui correspondent à la moyenne des exportations et importations intra-africaines, se sont élevés à environ 15,2 % du total des exportations de l’Afrique au cours de cette même période (Ibid.). Ces chiffres illustrent le niveau élevé d’extraversion des économies africaines. De par sa définition, une zone de libre-échange a pour objectif la fluidification des échanges entre les membres qui la constituent. Cependant, l’on ne peut envisager une réelle dynamique transactionnelle entre deux acteurs que lorsque l’un des deux dispose d’un produit dont l’autre a besoin, et vice-versa. Par la mise en place de la zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAF), les États africains entendent rehausser le taux de commerce ou d’échanges intra-africains. La ZLECAF permet donc de susciter une nouvelle réflexion sur le choix continental de l’intégration par le marché, c’est-à-dire, par les échanges commerciaux. 

L’intuition de mener une réflexion sur le présent sujet a ainsi été nourrie par une question de départ formulée en ces termes : les Africains mettent sur pied une zone de libre-échange continentale africaine pour y échanger quoi ? A cette question, faut-il associer celle de savoir : qu’est-ce qui explique l’extraversion commerciale des Etats africains ? Si les raisons liées à l’insuffisance des infrastructures de transport et de communication, au protectionnisme et au souverainisme égoïstes de certains Etats et au manque de volonté politique sont souvent évoquées pour justifier ce retard, cette étude fait une fixation sur la dépendance des Etats africains à la consommation des produits extérieurs, en provenance de l’Europe, de l’Amérique et de plus en plus de l’Asie. En effet, bien qu’ils aient signé l’accord de libre-échange, la probabilité pour que les États africains continuent de privilégier les échanges avec leurs partenaires occidentaux et asiatiques demeure non négligeable. Et, cela constitue l’une des entraves majeures à l’aboutissement souhaité de la ZLECAF.

L’analyse fait ainsi le choix de mettre l’emphase sur les dynamiques de dépendance comme pesanteur d’opérationnalisation de la ZLECAF. Ainsi que le souligne Kenneth Badzie,

 « La structure de l’économie africaine se caractérise par une dépendance marquée vis-à-vis du secteur des produits, qui se manifeste par la prédominance de la production de produits de base dans le revenu national de la quasi-totalité des pays africains, et par la proportion élevée de devises obtenues grâce à ces exportations » (Badzie, 1988 : 648).

Il y a lieu de souligner que les parts issues des importations et des exportations extracontinentales sont estimées à plus d’un quart du revenu national. L’économie des pays exportateurs du pétrole et des minerais de tout genre en est fortement liée. Nombreux sont les Etats africains dont les taxes sur le commerce avec les partenaires étrangers non africains représentent plus de la moitié de leurs revenus et voire parfois jusqu’aux trois quarts (3/4) du total des recettes fiscales (Ibid). L’extraversion commerciale africaine est alors fortement déterminée par cette dépendance économique à l’égard des partenaires étrangers et se nourrit de la faible complémentarité et la faible diversification des productions des États africains.

Cette étude s’ancre théoriquement dans la théorie de la dépendance, non pas pour mettre strictement en relief le lien entre la colonisation et le sous-développement économique des Etats africains comme cela est de forte tradition chez les théoriciens de la dépendance (Amin, 1973 ; 1991 ; Fernando Cardoso, 1979 ; Wallerstein, 1966 ; 1975 ; Dambissa Moyo, 2009 ; Pondi, 2015), mais pour montrer comment les partenariats avec les puissances étrangères prédestinent le marché africain à l’importation de leurs produits et à l’exportation du peu de produits made in Africa vers ces mêmes puissances. Dans cette situation de dépendance et d’extraversion, la possibilité pour qu’il y ait une augmentation souhaitée du commerce intra-africain reste hypothétique. La méthode statistique usitée dans cette réflexion permet de mettre en visibilité, et ce de manière chiffrée, les écarts d’échanges intra-africains et de commerce entre les Etats africains et les puissances étrangères. Elle donne à voir quels sont les produits les plus importés par les Etats africains et leur niveau de disponibilité sur le continent. La recherche documentaire, au-delà de la littérature qu’elle offre et qui permet de mieux se saisir de la question, apparaît comme une modalité compensatrice des difficultés de terrain auxquelles de nombreux chercheurs en Relations internationales généralement sont confrontés.

L’analyse s’articule autour de deux grands axes. Le premier consiste à repérer et à examiner les différents facteurs de l’extraversion et de la dépendance commerciales des États africains (1), et le second offre, à partir des données statistiques, une visibilité sur les parts du commerce africain, en mettant en exergue les produits les plus sollicités et les plus importés par les Africains ainsi que leur niveau de disponibilité sur le continent (2).

1. Les facteurs associés à l’extraversion et à la dépendance commerciales des Etats africains

L’extraversion commerciale est considérée dans cette étude comme cette tendance à avoir une politique commerciale ou mieux un commerce résolument tourné vers l’Occident et l’Asie. En Afrique, l’extraversion commerciale se caractérise par une faible part du commerce intracommunautaire et intra-africain au détriment d’un taux plus élevé d’échanges des biens avec les partenaires commerciaux extérieurs, notamment occidentaux et asiatiques. Si la ZLECAF a l’ambition de contribuer à l’accélération de l’intégration régionale africaine par le marché, elle se bute à cette dépendance économique des Etats d’Afrique vis-à-vis des puissances économiques étrangères occidentales et asiatiques. Certes, la suppression des barrières douanières entre les 46 Etats membres de la ZLECAF[1] constitue, à n’en point douter, un pilier majeur du rehaussement du taux de commerce intracontinental, mais elle n’en est pas une panacée. La faible complémentarité et diversification des productions à laquelle il faut adjoindre le poids des accords économiques signés avec les marchés extérieurs constituent les principaux catalyseurs de l’extraversion commerciale africaine qu’il convient d’analyser.

1.1 Les accords économiques et commerciaux comme instruments d’extraversion et de dépendance commerciales 

Les accords économiques que les Etats africains ont jusqu’ici signés avec les puissances étrangères ne sont pas de nature à favoriser le commerce intra-africain, mais plutôt de permettre une ouverture des économies africaines aux marchés extérieurs. En effet, dès 1963, certains Etats africains, nouvellement indépendants, vont signer avec leurs ex-puissances coloniales, à Yaoundé, au Cameroun, la toute première coopération commerciale. Au départ, elle vise un double objectif de promotion des échanges interafricains et du développement des relations économiques entre l’Europe et les Etats Africains et Malgache Associés (EAMA). Six ans plus tard, cet accord sera renégocié dans le but de favoriser les exportations des pays africains vers l’Union européenne (UE). Ainsi seront supprimés certains droits de douane sur les produits originaires des États Africains et Malgache Associés (EAMA) afin de favoriser leur exportation vers l’Europe et d’accroitre leur rendement. Cette renégociation n’était donc ni de réduire les importations africaines ni de créer des conditions favorables au commerce intra-africain. Par la suppression des droits de douane sur les produits exportés vers l’Europe, cet accord constituait plutôt un réel dispositif d’extraversion (in)consciente du commerce africain. En octobre 1979, la convention de Lomé I sera adoptée. Elle a l’ambition d’octroyer des préférences tarifaires non réciproques aux exportations des pays de la zone Afrique-Caraïbes- Pacifique (ACP) vers l’UE en mettant l’accent sur deux aspects majeurs de la coopération entre l’UE et le groupe des Etats ACP à savoir : le développement agricole et le financement des infrastructures. Elle créait un système de compensation financière pour stabiliser les recettes d’exportations des États ACP (STABEX). 

L’analyse ici est de montrer que les accords économiques signés entre pays africains et leurs partenaires étrangers peuvent les maintenir dans la dépendance. La suppression des droits de douane qu’ils commandent souvent favorise l’invasion du marché africain par les produits des pays occidentaux. La faible quantité des produits exportés par les pays africains à destination de l’Europe ne peut suffire à créer l’équilibre. Sur le plan agricole, les produits agricoles exportés vers l’Europe ne vont pas concurrencer les produits agricoles européens. Les études montrent que l’Europe n’importe que ce qu’elle n’a pas, à la différence des Africains qui importent même ce qu’ils ont déjà chez eux, mais n’arrivent pas, soit à accroitre la production, soit à transformer pour une consommation directe. La forte disponibilité des produits agricoles en provenance de l’Europe transforme les habitudes alimentaires des Africains qui, quotidiennement s’alimentent désormais de ces produits au détriment des produits locaux. Pour ces raisons, nombreux sont les analystes qui se sont opposés à la conclusion des Accords de partenariats économiques et au principe de l’ouverture réciproque des marchés entre l’Europe et l’Afrique.

Théophile Abena Amougou (2015), s’inscrivant dans une perspective dépendantiste, considère les Accords de partenariat économique entre l’UE et les pays du groupe Afrique Caraïbes Pacifique (ACP) comme des accords inégalitaires qui permettent de pérenniser la domination de l’Europe sur ses anciennes colonies d’Afrique des caraïbes et du Pacifique. Il qualifie les accords de Cotonou comme une sorte de « post colonialisme déguisé »(Jennar, 2001)poursuivant les conventions de Lomé. La manière dont ces accords sont négociés renseigne sur des inégalités de forme (les acteurs) et de fond (les enjeux). Il poursuit sa pensée sur l’aspect développement prévu par lesdits accords et tire des conclusions selon lesquelles ils permettront plus l’asservissement de l’Afrique qu’ils ne lui permettront de sortir du joug du sous-développement (Amougou, op. cit.). En réalité, si la gamme des biens exportés par les puissances étrangères est plus large, comprenant des produits textiles et d’habillement, des jouets, des produits des industries agroalimentaires, des matériaux de construction, des biens d’équipements, des appareils électroménagers et bien d’autres appareils électriques et, constitués de près de 2000 catégories de produits, les exportations de l’Afrique sont constituées d’une faible quantité de produits primaires, notamment des produits agricoles, sylvicoles et des industries extractives.

1.2. Poids des bailleurs de fonds et de l’expertise extérieure dans la perpétuation de l’extraversion commerciale des Etats africains 

En Afrique, l’une des conséquences de la crise des années 1980 est la négation de l’expertise endogène et l’imposition de l’expertise extérieure par le biais des plans d’ajustements structurels. Dès lors, la situation africaine se caractérise par une présence importante des acteurs extérieurs dans les processus de décision dans tous les secteurs de la vie (économie, sécurité, politique, santé). Les bailleurs de fonds (Fond Monétaire International [FMI], Banque mondiale, UE en particulier) interviennent à la fois dans la diffusion d’idées économiques orthodoxes bénéfiques aux entreprises du Nord. Inévitablement, l’extranéité des analyses et de l’expertise dans l’élaboration et la mise en œuvre des politiques agricoles en Afrique n’est favorable à « ni l’appropriation du débat par les élites concernées, ni son développement dans la sphère publique, et empêche la mise en place de phénomènes d’apprentissage et de capitalisation des expériences par les acteurs » (Balié et Fouilleux, 2008 : 162).  

1.3. Les faibles complémentarité et diversification des produits africains

La diversité et la complémentarité des produits sont un pilier d’accélération des dynamiques d’intégration économiques en ceci qu’elles permettent aux Etats appartenant à un même espace géographique d’accroître les échanges entre eux. En théorie, deux approches permettent de saisir la notion de complémentarité : l’approche commerciale qui appréhende la complémentarité sous le prisme des exportations et des importations en mettant l’accent sur les échanges des biens complémentaires et l’approche productive qui s’intéresse davantage à la complémentarité des productions. Telle que théorisée par Meade (1955), l’approche commerciale de la complémentarité donne de voir l’intégration économique comme le produit de la complémentarité découlant du fait que les pays membres de la zone d’intégration sont des clients les uns les autres. Autrement dit, l’intégration économique ne peut aboutir que lorsqu’un pays membre d’une Union ou d’une Communauté est le principal fournisseur des biens importés du pays partenaire et son principal client pour les biens exportés par ce dernier. En adoptant l’approche productive, Bye et De Bernis (1977) postulent que la complémentarité productive constitue un des catalyseurs de l’intégration régionale parce qu’elle favorise la spécialisation et les échanges de biens et services des partenaires d’une même zone communautaire.

La complémentarité et la diversification sont donc, au fond, deux principes qui visent le renforcement des échanges économiques entre les Etats membres d’un même espace d’intégration. En mettant en avant ces deux principes, il est suggéré aux Etats africains, afin d’espérer une réelle intégration par le marché, de se spécialiser dans la production et l’exportation des biens différents, mais complémentaires. En effet, comme l’indiquent si bien Bye et Bernis, « la complémentarité productive constitue l’un des facteurs déterminants du renforcement de l’intégration régionale parce qu’elle favorise la spécialisation et les échanges de biens et services des membres » d’une Communauté économique (Bye & Bernis, 1977 : 137).  

Et pourtant, « des potentialités de complémentarité existent, pour développer le commerce intra-africain »(Boungou, 2014 : 136). Seulement, il reste qu’il faut créer« des conditions pour mieux cerner ces complémentarités et les valoriser sur la base d’une étroite collaboration et la mise en place d’une politique de dotation en ressources infrastructurelles par les Etats »(Ngattai-Lam, op. cit., p.136). Parce que le secteur industriel est très peu développé dans bon nombre d’Etats africains, les matières premières et les produits de base sont très peu transformés, ce qui limite l’accroissement de la gamme des biens produits au niveau national et régional, réduit considérablement la compétitivité du marché commun et maintient les pays de la zone dans une situation de dépendance vis-à-vis des pays étrangers. Les Etats africains sont pour la plupart dotés d’énormes ressources naturelles qui, malheureusement, ne peuvent subir une transformation adéquate du fait de la faible industrialisation. De plus, il manque de politiques en matière de diversification volontaristes des produits par les Etats africains. Les productions et les échanges sur le continent se limitent à un nombre relativement restreint de produits qui sont essentiellement des matières premières. Cette configuration de l’économie africaine fait que le commerce intra-africain se caractérise par une forte similitude des produits échangés. Et le manque de complémentarité des produits échangés entre pays africains nuit au développement du commerce entre eux. 

Il existe donc un lien étroit entre cette similitude des produits commercialisés par les Etats africains (due à la faible complémentarité et diversification de ceux-ci) et le faible taux de commerce intra-africain. Dès lors,

« Un certain niveau de complémentarité des produits commercialisés apparaît donc nécessaire pour stimuler les échanges régionaux en Afrique. Pour y arriver, on pourrait instaurer des politiques volontaristes visant à diversifier les économies africaines. Compte tenu du piège de la dépendance aux ressources naturelles, les institutions régionales (Banque africaine de développement, Union africaine) et internationales (Fonds monétaire international, Banque mondiale) pourraient envisager des politiques d’incitation financière en vue de diversifier les économies » (Kotchonic et al., 2019 : 33).

 Le commerce intracommunautaire en Afrique éprouve déjà des difficultés liées à l’absence de volonté dans la mise en œuvre des accords commerciaux préexistants au sein des Communautés économiques régionales (CER). Pourtant, un commerce réel entre Etats africains tel que souhaité par la ZLECAF passe nécessairement par ce renforcement préalable des commerces intracommunautaires. Ils sont la porte d’entrée pour une intégration économique africaine, envisagée ici comme réponse à la forte dépendance économique à l’égard des partenaires commerciaux traditionnels. Or, il ne peut avoir commerce intra-africain que si l’on ne met pas sur pied une réelle politique volontariste de complémentarité et de diversification des productions.

2. La quantification du commerce africain comme fenêtre de visualisation de son degré d’extraversion

Comme cela a été indiqué à l’entame de cette étude, le commerce intra-africain ne représente en moyenne que 12,8 % du commerce total de l’Afrique au cours de la période allant de 2000 à 2015. Et seulement 6,1 % de la production africaine fait l’objet de commerce entre les pays de ce continent. Le taux d’ouverture commerciale intra-africain est donc très faible et également estimé à seulement 6,1 %. Pour une meilleure lisibilité des données relatives au commerce africain, il importe de mettre d’abord en chiffres le commerce intra-communautaire africain, l’Afrique étant divisée en blocs communautaires (2.1). Puis, d’en repérer les Etats qui se démarquent favorablement en matière de commerce intra-africain (2.2). Un examen des produits les plus demandés par les Africains et leur taux de disponibilité sur le sol africain mérite également d’être fait (2.3).

2.1. Quantifier le commerce intra-communautaire en Afrique et constater son faible taux

Bien que le faible niveau d’intégration commerciale caractérise tous les blocs d’intégration régionale en Afrique, il faut noter qu’il varie d’une région à l’autre. Partant de cette observation, la Communauté de développement de l’Afrique australe (SADC) représente la CER la plus intégrée par le commerce en Afrique, avec un taux de commerce intra-communautaire de 16,7 %, soit quatre points de plus que la moyenne de l’Afrique et six points de plus par rapport à l’ensemble pays francophones. A contrario, la Communauté économique des États d’Afrique centrale (CEEAC) est le bloc communautaire le moins intégré sur le plan commercial, avec un niveau de commerce intra-communautaire estimé à 2,2 % et une ouverture commerciale intra-communautaire de 1,4 % (Kotchoni et.al., 2019). La Communauté d’Afrique de l’Est (CAE) et la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) se rapprochent de la moyenne africaine avec un taux d’ouverture commerciale intracommunautaire de près de 4 % enregistré au cours de la période allant de 2000 à 2015. Au cours de la même période, le taux du commerce régional s’élève à 12 % pour la CAE contre 9,7 % pour la CEDEAO. L’Autorité intergouvernementale pour le développement (IGAD) enregistre une part d’échange intracommunautaire de 7,5%. Quant à la Communauté des États sahélo-sahariens (CEN-SAD), elle affiche un pourcentage de commerce régional de 6,5%, là où celui du Marché commun de l’Afrique orientale et australe (COMESA) est estimé à 6,2 % (Ibid.).

Tableau 1. Récapitulatif du taux de commerce intra-communautaire par CER en 2019

Communauté économique régionale (CER)Taux de commerce intra-communautaire
SADC16,7 %
CAE12 %
CEDEAO9,7 %
UMA2,8%
CEEAC2,2 %
IGAD7,2 %
CEN-SAD6,5%
COMESA6,5 %

Source : Auteur, données compilées d’après le rapport de la CNUCED sur le commerce et le développement, 2019.

Après observation minutieuse, il est à relever que les plus grands producteurs de pétrole en Afrique, à savoir le Nigeria, l’Algérie, l’Angola, l’Égypte et la Libye, sont les pays les moins intégrés commercialement à l’Afrique. Cela peut s’expliquer par le fait que le pétrole est une ressource qui ne subit pas encore une forte transformation en Afrique. Elle est donc davantage destinée à l’exportation. Cependant, les importations de pays en provenance de l’Afrique sont également faibles, soit estimées à moins de 10 % des importations totales. 

2.2. Des exceptions qui confirment la règle 

Il faut dire que l’évocation du faible taux de commerce intra-africain ne renseigne pas sur les dynamiques d’intégration économique singulières et parfois salutaires opérées par certains Etats. Autant, on peut identifier des Etats dont la grande quantité de commerce est tournée vers l’extérieur du continent africain, autant on en trouve dont le commerce est résolument orienté vers les changes intra-africains. On ne saurait donc éluder cet aspect dans l’analyse. En effet, on observe une forte variation de l’intensité du commerce endogène d’un Etat à un autre. Les fortes performances de quelques-uns sont noyées par les trop faibles scores de plusieurs autres, ce qui aboutit à un faible taux de commerce intracontinental. En général, les pays les plus enclavés et peu producteurs du pétrole ont une forte tendance à privilégier le commerce avec leurs voisins africains. Cela peut s’expliquer par leur manque d’ouverture à la mer, véritable courroie de transactions commerciales. Il s’agit, par exemple, des pays tels que : le Swaziland (73,4 %), la Namibie (60,4 %), le Zimbabwe (60,1%), le Lesotho (58,8 %) et le Botswana (47,8 %), qui affichent une ouverture commerciale avec l’Afrique de 76,9 %, 49,8 %, 36,8 %, 77,9 % et 40,5 % respectivement. 

Tableau 2. Liste des cinq premiers pays africains ayant les taux de commerce intracommunautaire les plus élevés 

PAYSPart de commerce intracommunautaireTaux d’ouverture commerciale avec l’Afrique
Swaziland73,4 %76,9 %
Namibie60,4%49,8 %
Zimbabwe60,1%36,8 %
Lesotho58,8 %77,9 %
Botswana47,8 %40,5 %

Source : Auteur, données colligées du rapport de la CNUCED sur le commerce et le développement de 2019.

De l’avis de Kotchoni et al., la forte intégration commerciale observée entre les pays d’Afrique sus cités est sans doute le fruit « d’une réelle volonté politique nationale ou régionale, d’autant plus que de nombreux autres pays africains enclavés comme l’Éthiopie, le Niger, la République centrafricaine, le Tchad et le Soudan du Sud n’atteignent pas cette performance ». Les auteurs font observer que « le niveau relativement plus élevé d’intégration commerciale de la SADC est donc essentiellement tiré vers le haut par ces cinq pays, auxquels on peut ajouter la Zambie » (p. 28).Par ailleurs,au regard des statistiques, l’Afrique de l’Ouest est la région du continent où on dénombre les pays les plus commercialement intégrés d’Afrique, notamment : le Mali, le Burkina Faso, le Togo, la Côte d’Ivoire, le Bénin, le Sénégal et le Niger, qui ont une part de commerce représentant 39,9 %, 33,4 %, 31,7 %, 30,5 %, 25,9 %, 25,3 % et 23,8 % respectivement.

2.3. La gamme des produits les plus importés/demandés par les Africains et leur taux de disponibilité sur le continent africain 

Les Etats africains, dans leurs dynamiques transactionnelles, sont dans leur majorité tournés vers les importations de produits manufacturés. Étant donné la faible production de biens manufacturés dans les pays africains, la part relativement élevée des échanges régionaux en produits manufacturés est essentiellement due à la réexportation. Il faut dire que l’ensemble, le continent est réputé grand réservoir des ressources naturelles qui restent encore inexploitées, telles que le pétrole, les métaux précieux, les diamants, l’or ou l’uranium, etc. Bien plus, l’Afrique dans le marché mondial a toujours été caractérisée par une économie grandement axée sur l’exportation de ces matières premières. Pour preuve, l’Afrique possède la grande partie des gisements mondiaux connus de matières premières stratégiquement importantes. Malgré le fait que le secteur agricole soit la base de plusieurs économies d’Afrique, l’Afrique importe la plus grande part de ses produits alimentaires. En clair, les importations des machines, des produits pharmaceutiques, de divers produits chimiques, des automobiles, des appareils scientifiques et technologiques et des denrées alimentaires représentent plusieurs milliards de dollars US par an. Les importations de ces biens se justifient, en partie, par le fait que la dynamique d’élargissement de l’exploitation des ressources dans laquelle s’est lancé le continent africain nécessite leur utilisation. Malheureusement, ces derniers ne sont pas suffisamment produits en Afrique. L’agriculture africaine étant sous-financée et peu modernisée, elle ne permet pas un taux de production susceptible de satisfaire les besoins alimentaires des populations. Or, au sein de l’UE (principale partenaire commerciale de l’Afrique), les agriculteurs sont subventionnés et cela permet une forte production des produits agricoles dont le surplus est exporté à travers le monde, notamment en Afrique. D’après les données issues de l’étude commandée par l’Union africaine (UA) et menée par Eurostat, « l’UE vend des denrées alimentaires à l’Afrique pour environ 18,3 milliards d’euros par an, y compris les céréales, le lait en poudre et les huiles végétales » (Union Africaine, 2020). Bien plus, aucun Etat africain ne figure parmi les grands fournisseurs des produits agricoles aux plus grands importateurs des produits agricoles du monde que sont : les États-Unis, la Chine, l’Allemagne, les Pays-Bas et le Royaume-Uni. Cela illustre au moins deux choses : la faible production des produits agricoles par les Etats africains et la qualité de ces produits. En réalité, l’ensemble des productions agricoles des Etats africains ne peut répondre qu’à environ 60% de la demande de la population africaine (CNUCED, 2021) Logiquement, cela signifie que pour compenser le besoin restant, l’Afrique importe 40% des produits agricoles. En raison du déséquilibre entre la forte demande et la faible production des produits agricoles, l’Afrique est classée au rang des plus grands importateurs du riz dans le monde.

En définitive, cette étude visait à démontrer en quoi l’extraversion commerciale des Etats africains constitue une réelle entrave à l’atteinte de la finalité de la ZLECAF à savoir : propulser l’Afrique vers le développement par le biais d’une intégration régionale africaine par le marché. La réflexion part de l’idée que l’on ne peut espérer un marché réel africain que si entre les Africains, il existe une complémentarité et une diversification des produits. En l’absence de celles-ci, la suppression des barrières douanières, qu’elle soit même suivie de la construction des infrastructures de transport et de communication, ne suffira pas à stimuler comme souhaité, le commerce intra-africain. Les tendances enregistrées depuis 2013 sur le commerce africain donnent de constater une balance commerciale africaine négative, caractérisée par un ratio d’exportations de biens /importations des biens qui est passé de 92,5% en 2013 à 83,1 % à 2019 (Ibid). Au même moment, il faut souligner que le niveau du commerce intra-africain est jusqu’ici resté très faible ; il varie entre 13% pour les importations et 20% pour les exportations depuis 2013. D’ailleurs,

« La valeur des exportations intra-africaines totales a diminué et la part des échanges intra-exportations a légèrement augmenté (de 18,2% en 2013 à 19,6% en 2019). Les échanges extra-africains représentent plus de 80% du total des échanges. Le volume des exportations et des importations supplémentaires est similaire : en moyenne, 372 milliards de dollars US pour les exportations et 495 milliards de dollars US pour les importations » (Union Africaine, 2020 : 5).

À cette allure, il serait recommandé à l’UA de travailler à inciter les politiques de productions complémentaires volontaristes en Afrique.

Références

Amin, Samir (1973). Le développement inégal. Paris. Minuit. 

Amin, Samir (1991). L’empire du chaos, la nouvelle mondialisation capitaliste. Paris. L’Harmattan. 

Amougou, Théophile (2015). Les Accords de partenariat économique entre l’Union Européenne (UE) et les pays du groupe Afrique Caraïbes Pacifique (ACP). Thèse de doctorat. Yaoundé, département de droit international public, Université de Yaoundé II.

Balié, Jean et Fouilleux, Eve (2008). Enjeux et défis des politiques agricoles communes en Afrique : une mise en perspective avec l’expérience européenne. Autrepart, 46 (2) : 157-171.

Badzie, Kenneth (1988). La dépendance économique de l’Afrique vis-à-vis de l’exportation des produits de base. Politique étrangère, (3) : 647-666.

Cardoso, Fernando Henrique et Faletto, Enzo (1979). Dependency and development in Latin America. Californie. University of California Press. 

CNUCED (2019). Rapport sur le commerce et le développement 2019. Le financement d’une nouvelle donne écologique mondiale. Genève : Nations Unies.

CNUCED (2021). La contribution potentielle de Zone de libre-échange continentale africaine : une croissance inclusive. Rapport 2021. Genève : Nations unies.

Dambissa Moyo (2009). L’aide fatale. Les ravages d’une aide inutile et de nouvelles solutions pour l’Afrique. J.C. Lattès.

Jennar, Marc (2001). UE et pays ACP, les pays de l’accord de Cotonou. Friedrich Ebert Stiftung.

Kotchoni, Rachidi, Gnimassoun, Blaise et Igué, Charlemagne (2019). Potentiel d’expansion des échanges commerciaux entre les pays francophones d’Afrique de l’Ouest. Études et Analyses de l’Observatoire de la Francophonie économique. Rapport de projet OFE–RP n°. 1.

Ngattai-Lam, M. (2014). Intégration régionale et échanges commerciaux intra sous-régionaux: cas de l’Afrique centrale (CEMAC). Saint-Denis : Publibook.

Pondi, Jean-Emmanuel (dir.) (2015). Repenser le développement à partir de l’Afrique. Yaoundé : Afrédit.

Union Africaine (2020). Statistiques du commerce international africain, Annuaire de 2020.

Wallerstein, Immanuel (1966). L’Afrique et l’indépendance. Paris, Présence africaine. 

Wallerstein, Immanuel (1975). Les Inégalités entre les États dans le système international : origines et perspectives, Québec, Centre québécois des relations internationales. 

Wallerstein, Immanuel (1980). Capitalisme et économie-monde. Paris : Flammarion.


[1] Au 23 avril 2023, seuls 46 des 55 Etats membres de l’UA ont déposé leurs instruments de ratification de l’Accord portant création de la ZLECAF. Ces informations sont automatiquement mises à jour et disponibles sur le site: http://www.cnzlecaf.gouv.ci/pays/signataire/

Laisser un commentaireAnnuler la réponse.