Recension – Territoires – Laurier Turgeon (dir.). Presses de l’Université Laval, Québec, 208p., 2010

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Recensé par:
Frédéric Lasserre1

1Directeur du Conseil québécois d’études géopolitiques
Département de géographie
Université Laval, Québec, Canada

Frederic.Lasserre@ggr.ulaval.ca


Dans cet ouvrage collectif, issu des réflexions d’un colloque interdisciplinaire tenu au Musée de la civilisation de Québec en vue de la préparation de l’exposition permanente Territoires, inaugurée en 2007, les auteurs s’interrogent sur les formes variées d’expression et de construction du territoire, tant dans l’art, les aménagements spatiaux, que les pratiques culturelles comme les récits, les rituels et même la consommation alimentaire. Ils questionnent ses mutations, en tentant de révéler le sens de ces appartenances mobiles, multiples et faiblement déterminées qui caractérise les sociétés contemporaines. Les auteurs posent d’emblée quelques interrogations comme prémisses de cheminement. Vivons-nous « la fin des territoires » ? La mobilité accrue des hommes et des marchandises suscite-t-elle une « délocalisation » des relations sociales et un éclatement des solidarités spatiales ? Les réseaux ont-ils remplacé les racines ? Aussi mobiles et virtuels soient-ils, les individus et les groupes ne sont-ils pas toujours « quelque part » et de « quelque part »? Peut-on parler d’une ère de la « déterritorialisation » ou, inversement, de la multiterritorialité ?

De fait, une certaine diversité des chapitres rend la lecture plutôt heureuse, alternant textes théoriques et recherches empiriques ; réflexions globales et exemples localisés. La diversité des approches, reflet de la multidisciplinarité voulue de cet ouvrage, invalide toute réduction de la démarche à une méthodologie précise, chaque auteur précisant (ou non) ses méthodes de réflexion. L’ouvrage ne se propose donc pas une avancée méthodologique, mais une mosaïque de réflexions sur la territorialité, concept cher aux géographes et qui reflète la façon des groupes humains de vivre leur relation au territoire où ils vivent ou se déplacent. On relève notamment les chapitres théoriques de François Walter (L’imaginaire du racinement), Luc Bureau (Territoire et identité culturelle. Le regard étranger) ou de Simon Harel (Lieux habités. Sur le terrain de l’expérience pratique), mais aussi les recherches empiriques de Célia Forget (Le territoire de la mobilité ou la mobilité du territoire : le caravaning à temps plein), Laurier Turgeon (Consommer le territoire. Les produits du terroir au Québec), Bruno Jean (Occuper le territoire. La place de la ruralité dans la construction de l’identité québécoise), Daniel Arsenault (Les « Terres promises : le rapport des Premières Nations à leurs territoires ancestraux, d’hier à aujourd’hui). Ce mariage de textes théoriques et empiriques est heureux car il permet tout à la fois de prolonger une réflexion ancienne sur la territorialité, tout en l’illustrant de nouvelles études de cas. A ce titre, l’étude de Célia Forget est particulièrement intéressante et novatrice.

Si de nombreux chapitres sont fort intéressants, ils ne constituent pas nécessairement des avancées épistémologiques majeures. Andrée Fortin propose un tour d’horizon des différentes territorialités, des différentes représentations du territoire qui ont pu naître et se développer au Québec : ce travail a déjà largement été mené par des géographes, de même que l’analyse des représentations territoriales à travers la peinture (David Karel), pour intéressant que puisse être cet exercice, n’est pas novateur. Comme le soulignent François Walter dans le premier chapitre sur l’imaginaire du racinement, ou Henri Dorion en conclusion, les géographes ont déjà produit un corpus très étoffé sur cette question de la territorialité, des représentations territoriales, de la façon de vivre des territoires ou médiance, pour reprendre un concept cher à Augustin Berque. L’idée de la fin des territoires en est même devenue une antienne largement dépassée en géographie humaine, même si les conclusions des auteurs reprennent celles déjà mises de l’avant par les géographes depuis quinze ans. L’intérêt de l’ouvrage ne réside donc pas dans le caractère novateur de la problématique, ni dans les réflexions proposées, mais bien plutôt dans une nouvelle contribution, multidisciplinaire, pour jeter un autre regard sur une thématique vaste et inépuisable, car les sociétés changent et avec elles, précisément, leur relation au territoire. Ceci est vrai en particulier, comme le soulignent en effet les auteurs, dans un contexte de développement de réseaux de communication comme internet, ou de mobilité physique, qui modifient radicalement notre rapport au temps et, indirectement, à l’espace.