Jean-Marie Miossec (2022). Le risque passage maritime resserré, détroits et canaux. Ad augusta per angusta. Paris : L’Harmattan
Regards géopolitiques 10(2)
Jean-Marie Miossec (2022). Le risque passage maritime resserré, détroits et canaux. Ad augusta per angusta. Paris : L’Harmattan.
En mars 2021, le canal de Suez a été bloqué pendant plusieurs jours du fait de l’échouement d’un grand navire porte-conteneur, l’Ever Given, bouleversant les circuits logistiques pendant plusieurs semaines. La piraterie toujours menaçante dans le golfe d’Aden et les attaques des Houthis depuis le Yémen dans le détroit de Bab-el Mandeb rappellent que l’artère commerciale majeure entre Europe et Asie via la Méditerranée et l’Océan Indien demeure vulnérable. Pendant la guerre du golfe (1980-1988), de multiples attaques contre des pétroliers avaient également souligné la vulnérabilité de certains trafics maritimes dès lors qu’ils devaient transiter par des points de passage obligés, en l’occurrence des détroits dès lors stratégiques, ici le détroit d’Ormuz. En 2023, la sécheresse majeure qui a affecté l’Amérique centrale a conduit à une réduction de 36% des capacités du canal de Panama.
Si la navigation en haute mer est sans grands dangers autres que naturels et techniques, il n’en va pas de même à l’approche des terres, là où le rapprochement des espaces terrestres ne permet à la circulation maritime que d’emprunter des espaces resserrés, souvent obligés faute de possibilité de contournement. Ces passages étroits sont à la fois une chance, car l’importance des flux peut y générer une activité intense, et un péril car la circulation peut y être dangereuse et parce que des tensions et des compétitions peuvent s’y manifester pour leur contrôle. Bénéficiant d’une opportunité certaine, ils ont vu s’y développer des villes-ports très productives et dynamiques. Mais ils font aussi l’objet de fortes convoitises en raison de leur intérêt géostratégique et géopolitique. Ce livre aborde ces aspects avec une appréciation du bon risque de ces interfaces, des aléas qu’ils présentent, de la complexité des situations et avec un focus particulier sur la Méditerranée.
Le premier chapitre décrit les avantages, passages maritimes étroits, stratégiques au point que la Convention sur le droit de la mer de 1982 reprend les conclusion de la Cour internationale de Justice dans son jugement de 1949 sur le détroit de Corfou : les détroits dits internationaux sont libres d’accès et ne peuvent être fermés à la navigation par l’État côtier.
Le second chapitre détaille les contraintes qui pèsent sur la navigation à travers les détroits. Contraintes physiques : faible tirant d’eau, forts courants, présence de récifs. Le détroit du Bosphore est ainsi très étroit (680 m), avec des courants, des changements de direction, du trafic transversal qui vient croiser le trafic des grands navires. Contraintes politiques aussi : les détroits et les canaux stratégiques comme Panama ou Suez sont parfois l’objet de tensions politiques, d’attaques militaires, de piraterie qui viennent interférer avec la sécurité du transit.
La troisième section détaille la façon dont le détroit modifie l’espace autour de lui, en favorisant la création de ports, en concentrant des routes maritimes, ce qui suscite des occasions économiques mais aussi, en retour, attise des convoitises politiques.
La dernière section présente une étude de cas détaillée de l’espace de la Méditerranée et de la mer Noire, où se trouvent plusieurs détroits majeurs, Gibraltar, Bosphore, Sicile, Messine, ainsi que le canal de Suez permettant à la Méditerranée de se transformer en axe de transit de l’artère commerciale majeure Europe-Asie.
L’auteur signe ici une étude fort intéressante, bien écrite et bien illustrée. Fin connaisseur de son sujet et très pédagogue, il marie habilement des considérations techniques de navigation à des enjeux géopolitiques et commerciaux. A lire donc. Seul bémol : le recours, pas très justifié, aux théories jamais démontrées de Mackinder et de Spykman (Lasserre, 2020) sur le heartland et le rimland – mais dont certes la célébrité et l’adoption par nombre d’analystes et de gouvernants a pu, en retour, orienter les politiques de plusieurs gouvernements. Ne serait-ce que parce que ces théories demeurent populaires, pour discutables qu’elles soient, il est loisible d’en parler !
Frédéric Lasserre, directeur du CQEG
Référence
Lasserre, F. (2020). Mackinder, la Chine et les nouvelles routes de la soie. Un modèle adapté ? Regards géopolitiques 6(3), 12-23, https://cqegheiulaval.com/wp-content/uploads/2020/10/vol6numero3-rg2020.pdf
