Recension: Camille Morel (2023). Les câbles sous-marins. Paris, CNRS Éditions/Biblis.

RG, vol10, n3, 2024

Camille Morel (2023). Les câbles sous-marins. Paris, CNRS Éditions/Biblis, 230 p.

Aujourd’hui, plus de 98 % des flux d’informations mondiaux passent par la mer. Répartis sur l’ensemble du globe de manière avec de grands vides et des points de passage concentrés, 450 câbles sous-marins de fibres optiques, permettant le transport de données à la vitesse de la lumière, forment une immense toile. Outils au service du développement économique et social, infrastructure essentielle au quotidien, instruments aux mains des États, ces câbles sont pourtant largement méconnus. À l’heure d’une augmentation exponentielle de notre consommation de données, cet ouvrage s’intéresse aux grands enjeux soulevés par cette Infrastructure : fonctionnement et marché de la technologie, rôle politique joué par ces lignes de communications, encadrement juridique international, défi environnemental.

A l’ère de la « société de l’information » le numérique occupe une place prépondérante au sein des relations internationales. Les câbles sous-marins sont des éléments vitaux du fonctionnement de notre système planétaire. Ce réseau d’information invisible est pourtant assez méconnu du fait de la complexité de son fonctionnement et de son écosystème, mais il n’en est pas moins tangible malgré « l’immatérialité fantasmée du numérique » (p.8). Les câbles passent ici et non là ; atterrissent sur les territoires des États en des points précis où sont situés les premiers centres de traitement. Ces infrastructures sont donc ancrées dans l’espace et comme tels, peuvent être l’objet de rivalités de pouvoir pour leur contrôle – donc soumis à des enjeux de géopolitique (Douzet, 1997, 2014; Lasserre, 2021). Très tôt, dès la fin du XIXe siècle, les États ont pris conscience de l’enjeu stratégique de la communication rapide que permettaient les câbles, et ont cherché tout à la fois à les protéger comme à les contrôler face aux rivaux. Les premiers câbles sont posés en 1851 et dès 1884 les États, prenant conscience de l’enjeu politique, signent une Convention internationale pour la protection des câbles sous-marins.

Cet ouvrage a donc pour ambition de fournir un guide à la fois clair et d’une grande utilité pour la compréhension de cette technologie de pointe à l’heure où notre consommation de données ne cesse d’augmenter. Chercheuse en relations internationales, Camille Morel soumet ainsi un tour d’horizon exhaustif des câbles sous-marins et de ses grands enjeux et propose au lecteur une porte d’entrée et les clés de compréhension nécessaires à l’analyse de la portée géopolitique de ces infrastructures. Cet ouvrage est tiré de sa thèse de doctorat[1] deux fois primée en 2021 et en 2022.

L’auteure s’attelle ainsi dans son premier chapitre à présenter la structure, le fonctionnement des réseaux de câbles sous-marins, et les acteurs qui investissent le secteur. Elle offre une explication détaillée de ce qu’est concrètement un câble sous-marin de fibre optique : son diamètre, son poids, ses composants et le rôle de ceux-ci. Le câble sous-marin appartient à « un ensemble global de transmission qui constitue le système de communication international ». À la fois maritime et numérique, avec donc une dimension physique, le câble investit également la dimension du cyberespace où il complète les réseaux de satellites qui n’ont certainement pas la même capacité de transmission. Au moment de l’essor des satellites, dans les années 1960, on pensait que les câbles sous-marins de technologie analogue (impulsion électrique) allaient devenir une technologie de second rang. Mais cela a changé à partir du moment où la fibre optique est arrivée, dans les années 1980. Cette dernière a permis d’offrir une capacité de transmission jusque-là inégalée, que ce soit en termes de rapidité, de bande passante ou de sécurité des communications.

Contraintes par l’ existence physique des câbles, les vulnérabilités de ce réseau sont multiples. Si l’écrasante majorité des dommages causés sont dus à des accidents d’origine humaine (accrochages d’ancres ou de filets de pêche), il existe aussi des risques naturels – tremblement de terre, tsunami, iceberg, éruption volcanique – ou l’impact du réchauffement climatique (montée des eaux qui peut ennoyer les stations de connexion terrestre). Les câbles sont aussi confrontés à des actes malveillants – coupures de câbles, captation des données lors du transit de l’information, cyber-attaques – remis sur le devant de la scène après le sabotage sur les gazoducs sous-marins Nord Stream en mer Baltique ou les ruptures de câbles un mois après à Marseille et au large de l’Écosse en 2022, mais dont des exemples ont pu se produire dès 1914 et 1939 avec les deux guerres mondiales.

Une seconde partie présente les nombreux acteurs qui évoluent sur le marché des câbles sous-marins et dont l’imbrication est parfois complexe à appréhender. Camille Morel distingue trois types d’acteurs principaux : fournisseurs de matériel, propriétaires et poseurs de câbles. Traditionnellement, les États-Unis, la France et le Japon dominaient le secteur des télécommunications, mais d’autres États s’efforcent de développer leur rôle, dont la Chine. Ce chapitre donne un aperçu des dynamiques entre les très nombreux acteurs, ainsi que des stratégies de ces opérateurs historiques. Il aborde également le bouleversement induit par l’arrivée des GAFAM[2], les puissants opérateurs américains du net sur le marché depuis les années 2010 et, plus récemment, l’essor technologique chinois. L’apparition de ces multinationales dans le secteur des télécommunications câblées a redistribué les cartes et provoqué une rupture à deux niveaux : économique d’abord, avec la restructuration de l’écosystème de l’optique sous-marine et l’abandon du modèle commercial traditionnel, et géographique en raison de la mise en concurrence accrue des États en matière de câbles, les GAFAM ne se sentant pas d’allégeance nationale mais développant plutôt des stratégies globales servant leurs propres intérêts.

Les chapitres 3 et 4 ramènent les câbles sous-marins à leur dimension territorialisée, liée à l’histoire du développement des réseaux et aux politiques des États, pour souligner la dimension éminemment géopolitique des enjeux qu’ils représentent. L’auteure brosse  un portrait des câbles sous-marins, de laquelle ressortent trois axes majeurs structurés autour des trois pôles États-Unis–Asie–Europe : les axes transatlantique, transpacifique et Europe-Asie. Les câbles posés sur les fonds marins passent ici et non là-bas, selon des itinéraires qui ne doivent rien au hasard, atterrissent en des points précis sur les continents, tandis que l’information transite à travers les réseaux selon des itinéraires précis, largement déterminés par les routeurs et les algorithmes de calcul. Le positionnement de ces câbles est le reflet des rapports de force qui s’établissent entre États et entreprises. Autrefois dominé par l’Empire britannique à l’ère du télégraphe, le centre de gravité de l’information est désormais dominé très largement par les États-Unis, son cadre normatif et son rôle de nœud majeur du transit de l’information : 97 % des flux Europe-Asie passent par les Etats-Unis. L’essentiel des informations entre Europe et Asie transite encore par les centres de données nord-américains. On retrouve aussi dans le maillage des câbles les fracture Nord-Sud, de dépendance des pays africains envers l’Europe, de disparité de développement et de connectivité.

Ainsi que le rappelle l’auteure, les câbles constituent des enjeux économiques et politiques majeurs. Ils sont intrinsèquement liés à la maîtrise de l’information[3], et donc à l’origine de rapports de force entre États, rapports perturbés par l’autonomie des GAFAM. Les fonds marins sont ainsi un espace de rivalité, au-delà des ressources qu’ ils peuvent receler, car il s’agit de pouvoir déterminer le tracé optimal pour la pose de câbles stratégiques : ce n’est en rien nouveau, le contrôle de l’information est un instrument historiquement au service du jeu des puissances sur la scène internationale, et l’information circule encore de manière subordonnée aux contingences matérielles et territoriales.

Après avoir évoqué le rôle politique joué par les câbles sous-marins et les stratégies des grandes puissances pour le contrôle de l’information, Camille Morel aborde la question des lacunes du cadre juridique international des câbles sous-marins. Situé à la fois dans ce que la Convention sur le droit de la mer de Montego Bay (1982) nomme la Zone, donc en dehors de toute juridiction nationale ; en haute mer soit dans des espaces marins où les États contrôlent l’exploitation des fonds marins, et dans les eaux territoriales soumises aux législations diverses des États côtiers, le réseau sous-marin induit une interdépendance systémique entre les États qui complexifie son encadrement politique et l’application des normes juridiques. Dans la ZEE et sur le plateau continental, la liberté de pose existe mais elle est limitée par l’exercice des droits souverains économiques de l’État côtier. De plus, on sait qu’il existe des zones maritimes contestées et cela est donc problématique pour la pose de câbles. Il n’existe pas de régulation formelle au niveau mondial et les normes du droit international sont insatisfaisantes, voire lacunaires. Ce cadre international serait, selon l’auteure, démuni face aux nouveaux défis auquel il est soumis, avec notamment la prise de conscience des enjeux environnementaux, évoquée dans le dernier chapitre.

Frédéric Lasserre
Directeur du CQEG

Références

Douzet, F. (1997). Les enjeux géopolitiques du cyberespace. Netcom: Réseaux, communication et territoires/Networks and communication Studies, 11(1), 181-216.

Douzet, F. (2014). La géopolitique pour comprendre le cyberespace. Hérodote n°152-153, 3-21.

Lasserre, F. (2021). Comment peut-on parler d’une géopolitique du cyberespace ? Regards Géopolitiques 7(4), 2-9, https://cqegheiulaval.com/wp-content/uploads/2022/03/Hiver2021v7n4-RG.pdf


[1] Camille Morel (2020), L’État et le réseau mondial de câbles sous-marins de communication, Thèse de droit public, Université de Lyon 3 Jean Moulin.

[2] Il s’agit des plus puissantes multinationales des technologies de l’information et de la communication. Cet acronyme fait référence aux cinq plus grosses entreprises du secteur, Google, Apple, Facebook, Amazon, et Microsoft.

[3] Puisque en cas de conflit les belligérants s’efforcent de les couper, comme lors des deux conflits mondiaux.