La diffusion du projet chinois civilisation écologique numérique via les routes de la soie : un levier au service du soft power climatique de la Chine

Regards géopolitiques 11(2), 2025

Élodie René et Samuel Tronçon

Elodie René est docteure en sciences politiques (l’Université de Northampton), spécialiste de la gouvernance environnementale et des systèmes de crédit social et écologique en Chine. Elle est chercheuse au Netlab.

Samuel Tronçon est docteur en philosophie, spécialiste en informatique appliquée aux sciences sociales. Il est chercheur au Netlab, après avoir été affilié à l’Université Paris 8 et à l’Institut de Mathématiques de Marseille.

Résumé

La Chine ambitionne de devenir pionnière en matière de maîtrise des impacts écosystémiques en mettant en œuvre un vaste système de crédit social permettant d’opérer sa transition vers la « Civilisation Écologique ». Derrière l’outil de contrôle destiné à encourager les comportements responsables des acteurs, le système sert aussi des intérêts géopolitiques en promouvant un modèle alternatif d’écologie politique.

Mots clés : Civilisation écologique numérique ; Routes de la soie verte ; Autoritarisme écologique ; Système de crédit Social ; Soft Power

Abstract

China’s ambition is to become a pioneer in the control of ecosystem impacts by implementing a vast system of social credit to support its transition to « Ecological Civilisation ». Behind the control tool designed to encourage responsible behaviour on the part of stakeholders, the system also serves geopolitical interests by promoting an alternative model of political ecology.

Key words : Digital Ecological Civilization ; Green Silk Road ; Authoritarian Ecology ; Social Credit System ; Soft-Power

Introduction

Le gouvernement chinois ambitionne de restructurer l’architecture institutionnelle, normative, et financière de la coopération environnementale internationale à travers l’exportation de son modèle de Civilisation Écologique Numérique (CEN). Ce projet ambitieux, déployé notamment via l’initiative des Routes de la Soie Vertes, vise à positionner la Chine comme chef de file mondial dans la gouvernance numérique de l’environnement et du développement vert. Il repose sur un arsenal techno-politique méconnu en Occident : le Système de Crédit Écologique (SCE), qui correspond à la branche environnementale du Système de crédit social (SCS) lancé par Xi Jinping en 2014. En proposant une alternative au modèle occidental souvent critiqué pour ses contradictions (Goron, 2018), Pékin ambitionne d’incarner la transition en passant d’un rôle de suiveur à celui de leader et contributeur majeur dans le système de gouvernance environnementale mondiale (Cheng et al. 2020).

Face à l’incapacité des démocraties occidentales à produire des réponses adaptées aux multiples crises de l’Anthropocène, la question de l’efficacité et de la pertinence des modèles autoritaires s’invite dans le débat public et nourrit une littérature académique croissante (Tsang et Orsino, 2024 ; Enninga, 2023). Dans ce contexte, le SCE cristallise de nombreuses interrogations. Présenté comme un outil de gouvernance algorithmique au service de la CEN et un bien public global (Fang, 2022), le SCE est-il réellement à la hauteur des ambitions affichées en matière de transition écologique ? Ou bien s’agit-il avant tout d’un instrument de pouvoir, mobilisé par le Parti Communiste Chinois (PCC) pour renforcer son contrôle sur la société et l’économie et imposer ses standards numériques à l’international ?

Nous interrogerons les tensions entre ambitions environnementales et logiques autoritaires de puissance, au cœur du modèle chinois. Nous montrerons que, par-delà la rhétorique d’innovation écologique, l’efficacité réelle du SCE semble secondaire au regard de sa fonction transformative en interne et stratégique à l’international. Afin d’éclairer ces enjeux, l’article s’organise en trois temps. D’abord, une analyse critique des discours officiels sur la CEN qui met en lumière la manière dont le PCC mobilise la rhétorique verte au service d’ambitions à la fois domestiques et internationales. La deuxième partie s’attache à l’étude du SCE, en s’appuyant sur le cas de la province du Zhejiang, afin d’interroger sa mise en œuvre, ses logiques de fonctionnement et ses limites opérationnelles. Enfin, nous examinons la dimension internationale du projet, notamment la stratégie d’exportation du modèle chinois via les Routes de la Soie Vertes, et nous questionnons le SCE en tant qu’instrument d’influence et de redéfinition des standards de la gouvernance environnementale mondiale.

 1. La Civilisation Écologique : une rhétorique verte au service d’ambitions globales

Pierre angulaire de la rhétorique verte du Parti Communiste Chinois (PCC), la Civilisation Écologique (CE) repose sur l’idée d’une coexistence harmonieuse entre la nature et l’humanité. Ce concept, vigoureusement promu par le gouvernement chinois depuis près de deux décennies, se présente comme une alternative au développement durable tel qu’envisagé en Occident (Marinelli, 2018). Les narratifs du Parti sur la CE ravivent un héritage philosophique confucéen idéalisé pour promouvoir un modèle chinois alternatif face à un Occident dépeint comme prédateur, capitaliste et impérialiste (Hansen, 2018 ; Heurtebise, 2023). Ils se construisent autour d’une rhétorique de la modernisation écologique, associant protection de l’environnement, innovation technologique et développement économique (Goron, 2018).

En interne, ces narratifs constituent une tentative du gouvernement de répondre aux attentes croissantes des citoyens face aux scandales environnementaux et à la dégradation des écosystèmes (Li et Shapiro, 2020). En externe, la CE est mobilisée comme un outil de soft power visant à positionner la Chine comme un leader mondial dans la lutte contre la crise climatique et l’effondrement de la biodiversité (Geall et Ely, 2018 ; Buckley, 2021). Présenté comme une réponse aux défis environnementaux planétaires, ce concept est mobilisé par le PCC pour exporter son propre modèle d’écologie politique à l’international (Monjon et René, 2024). À travers une approche techno-solutionniste, autoritaire et centralisée, le PCC ambitionne la construction d’une civilisation écologique mondiale, façonnant une nouvelle géopolitique de la puissance verte (Haëntjens, 2024).

Les engagements climatiques récents du PCC – atteindre le pic des émissions avant 2030 et la neutralité carbone d’ici 2060 – reflètent cette volonté de leadership. Ces annonces sont accompagnées d’investissements massifs dans les énergies renouvelables, permettant à la Chine de devenir le premier investisseur mondial dans ce secteur, avec un budget de 100 milliards de dollars par an (Lagesse, 2022).

Cependant, le discours du PCC se heurte à de nombreuses contradictions. Si la Chine se présente comme un acteur clé de la lutte contre le changement climatique, elle reste également le plus grand émetteur mondial de gaz à effet de serre en valeur absolue[1], avec une forte dépendance au charbon pour son mix énergétique (Monjon et Poncet, 2018). En parallèle, Pékin cherche à concilier ses objectifs écologiques avec ses priorités économiques et géopolitiques, incluant la sécurisation de ses approvisionnements en hydrocarbures (Umbach, 2019) et une relance de la consommation intérieure. L’initiative des Routes de la Soie Vertes illustre cette dualité : présentée comme un projet transnational de développement vert, elle sert également de levier stratégique pour consolider son influence géopolitique dans les pays riches en ressources naturelles stratégiques (Nedopil, 2022 ; Demiryol, 2022).

1.1. Vers une « Civilisation Écologique Numérique »

Dans l’idée de surmonter les contradictions de la CE, le gouvernement chinois a récemment lancé le projet de Civilisation Écologique Numérique (CEN). En février 2023, le Comité central du PCC et le Conseil d’État ont publié le « Plan global pour la construction d’une Chine numérique », qui définit les orientations de la CEN pour une mise en œuvre dès 2025 et une « harmonisation accrue » d’ici 2035. L’objectif est de fusionner les avancées technologiques avec les objectifs écologiques du PCC pour répondre aux défis environnementaux tout en consolidant l’influence géopolitique de la Chine, dans un contexte d’intensification de la crise écologique mondiale.

Pour les intellectuels organiques du PCC la civilisation écologique numérique repose sur une fusion entre deux dynamiques, la « numérisation de la civilisation » et l’« écologisation de la civilisation », convergeant simultanément pour transformer les relations entre nature, société et technologie (Shi et Chi, 2024). La CEN est alors présentée comme « une nouvelle forme de civilisation après la civilisation primitive, la civilisation agricole et la civilisation industrielle » (Ibid.). Sur un plan opérationnel, elle se décline en quatre piliers principaux (Huang et Luo, 2023) : (1) Le déploiement d’un « système unifié de surveillance écologique ». (2) La gouvernance intelligente des ressources naturelles au moyen notamment de la blockchain. (3)  La numérisation des infrastructures industrielles pour contrôler leurs impacts. (4) La promotion d’un mode de vie vert en agissant notamment sur la modification des comportements des acteurs.

 1.2. Une vision de l’écologie techno-moderniste et centralisée

La CEN s’inscrit pleinement dans la continuité des narratifs portés par Xi Jinping et qui prônent un renforcement du contrôle du Parti sur la société et l’économie grâce au numérique (Wang, 2023). L’innovation technologique y est placée sous le contrôle du pouvoir central et devient un levier majeur de la modernisation industrielle, écologique et culturelle (Geall et Ely, 2018), en cohérence avec la politique chinoise de « développement de haute qualité » où protection de l’environnement et productivité économique sont étroitement liées (Goron, 2018). Il s’agit enfin de « donner pleinement au marché un rôle décisif dans l’orientation des industries vertes et le choix des trajectoires technologiques » (Parti Communiste Chinois, 2015).

L’idée de synergie entre numérique et écologie découle ainsi de cette combinaison inédite de mécanismes de marché et de dispositifs centralisés de gouvernance numérique (Gilley, 2012 ; Wang, 2018 ; Lo, 2020), permettant une gestion rationnelle, méthodique et scientifique des interactions entre nature, technologie et société (Westman et Huang, 2022). Les technologies numériques y ouvrent la voie à une nouvelle ère civilisationnelle étendant l’innovation aux sphères politiques et institutionnelles (Geall et Ely, 2018), en cohérence avec la théorie de modernisation évolutive du PCC (Goron, 2018 ; Xue et al, 2023).

1.3. Une modernisation écologique autoritaire pilotée par le numérique

La CEN repose donc sur une approche prescriptive et étatique de l’écologie, où la définition et la mise en œuvre des politiques environnementales sont pilotées par les autorités centrales et associés à des dispositifs marchands (Li et Shapiro, 2020). L’objectif est de promouvoir un modèle de société vertueux, où la protection de l’environnement est érigée en valeur morale fondamentale devant orienter les mécanismes de production et de consommation (Lo, 2020). Cette vision s’inscrit dans une stratégie plus large de modernisation de la gouvernance environnementale visant à « accroître » l’État de droit et à moderniser l’économie socialiste de marché. Appuyée par le numérique, elle est censée accroître la transparence environnementale et permettre une stricte application des lois à travers une politique de tolérance zéro à l’égard des pollueurs (Ibid.). Elle encourage ainsi la participation des acteurs à la surveillance via des plateformes numériques dédiées à la divulgation d’informations environnementales (Monjon et René, 2021). Il s’agit notamment de répondre aux attentes populaires en matière de transparence environnementale et de lutte contre l’impunité des pollueurs (Wang, 2024 ; Geall, 2017). Cette vision globale est très clairement exprimée par le PCC (Parti Communiste Chinois, 2015) :

« Nous devons renforcer la supervision de l’application des lois. […] Nous appliquerons une « tolérance zéro » envers les comportements violant les lois et règlements environnementaux […]. Nous améliorerons la surveillance statistique […], accélérerons le renforcement des capacités en matière de statistiques, de surveillance et de calcul […]. Nous mettrons en œuvre le système de contrôle des émissions totales de polluants rejetés par les entreprises et les institutions. […] Nous améliorerons le système de participation du public […] et garantirons le droit du public à l’information. »

La CEN prône ainsi l’intégration des technologies numériques dans tous les aspects de la société, de la gouvernance environnementale au contrôle des modes de vie en passant par la gestion optimisée des entreprises et la maîtrise des risques environnementaux (Huang et Lo, 2024). Reposant sur une hybridation inédite de mécanismes généralement identifiés comme néolibéraux et d’outils hérités de la période soviétique, la CEN convoque aussi une dialectique entre modernité technologique et valeurs traditionnelles de la culture politique et morale chinoise (Heinzekehr, 2020).

2. Le système de crédit écologique (SCE) : pièce maîtresse de la gouvernance environnementale

 Cette double hybridation trouve son expression la plus aboutie dans le système de crédit écologique (SCE). Ce dispositif incarne parfaitement l’articulation entre modernité technologique et contrôle centralisé, en mobilisant les technologies numériques les plus avancées pour surveiller, évaluer et orienter les comportements des acteurs. En cela, le SCE illustre bien cette volonté du Parti de redéfinir les rapports entre économie, société et écologie dans une perspective civilisationnelle (Monjon et René, 2021).

Le SCE vise à renforcer la « fiabilité écologique » de la société chinoise dans son ensemble, à intégrer les externalités socio-environnementales des entreprises dans leurs coûts de production et à rationaliser l’usage des ressources stratégiques sous contrainte des chocs écologiques (Fang, 2022).

Encore peu connu en occident, le SCE correspond à la branche environnementale du Système de Crédit Social (SCS) chinois. Lancé en 2014 par Xi Jinping, le SCS s’inscrit dans une démarche de modernisation de la gouvernance et de moralisation sociale à travers le déploiement de nouveaux outils de surveillance et de notation des agents. Il comprend deux facettes : un appareil normatif récompensant les « bons » agents pour leur moralité sociale et économique ; et un appareil disciplinaire punissant les comportements « déviants » et « indignes de confiance » (Zhang, 2020). Le SCE élargit la portée du SCS pour l’adapter aux enjeux de la civilisation écologique. Alors que le crédit social se concentre sur la quantification et l’évaluation des interactions dans la sphère sociale et économique, le crédit écologique cherche à intégrer les interactions avec l’environnement naturel. Cette évolution implique le développement de méthodes permettant de représenter ces écosystèmes, leurs composants et les relations qui les caractérisent, afin de rendre possible leur traitement algorithmique.

Le SCE a ainsi été conçu pour mesurer et noter le niveau « d’intégrité écologique » des entreprises, des citoyens et des agents publics, en s’appuyant sur des mécanismes de quantification de leurs performances sociales et environnementales. Ces évaluations permettent de leur attribuer un score visant à encourager l’adoption de pratiques plus écologiques. Les individus obtenant de scores élevés bénéficient d’incitations telles qu’un accès facilité au crédit bancaire ou une réduction des contrôles administratifs. À l’inverse, ceux dont les performances sont jugées nuisibles à l’environnement se voient imposer des sanctions financières ou administratives, voire une restriction d’accès à certains marchés ou subventions publiques (Monjon et René, 2021).

L’objectif est de réorienter les structures de production et les flux de capitaux vers une économie bas-carbone, tout en favorisant l’émergence d’une culture écologique nationale (Fang, 2022). Côté entreprises, ce dispositif est censé permettre une tolérance zéro envers les pollueurs et les fraudeurs, notamment ceux falsifiant les données environnementales. Il renforce ainsi la surface de contrôle des autorités centrales, en cohérence avec la réforme de la gestion verticale de l’environnement (Zhou, 2020). Pour Pékin, il s’agit de garantir l’application uniforme des lois environnementales en faisant évaluer la conformité des acteurs par les autorités locales. Le SCE offre également un moyen de légitimer le démantèlement des industries les plus polluantes sans intervenir directement dans leur fermeture. Au-delà des dimensions strictement légales et économiques, le SCE vise également à moraliser les comportements des acteurs en guidant la transition de la société vers une nouvelle ère civilisationnelle écologique. Les citoyens sont encouragés à participer activement à ces systèmes en signalant les entreprises polluantes via des plateformes gouvernementales dédiées et en renseignant l’empreinte écologique de leurs pratiques de consommation et leurs modes de vie.

2.1. Le SCE comme outil pragmatique de gouvernance territoriale

Techniquement, le SCE prend la forme d’un système national hiérarchisé. Une dynamique ascendante, du niveau communal aux districts puis aux régions, permet la captation des données en combinant auto-déclaration et évaluation externe. Une dynamique descendante, assure le pilotage du système, tant dans la définition des objectifs et des critères que dans leur contrôle opérationnel à chaque niveau. À cette hiérarchisation territoriale, est associée une multiplicité de systèmes territoriaux, respectant des lignes directrices nationales, déclinées régionalement ou à l’échelle d’une agglomération.

Cette multiplicité n’est pas contradictoire avec l’ambition de centralisation et semble au contraire jouer un rôle dans le dessein global. En effet, la littérature technique sur l’application du SCE aux entreprises (ibid.) témoigne d’une volonté d’innover (Chinese Business Network, 2024) par l’expérimentation afin de favoriser l’évolution rapide des systèmes de notation vers des formes stables et ayant fait leurs preuves sur le terrain (Fang, 2022). L’objectif étant de sélectionner les critères et modalités d’évaluation les plus efficaces et les plus robustes à la numérisation et l’agrégation. D’ailleurs, la méthodologie même des systèmes de notation semble faite pour assurer la compatibilité d’indicateurs composés de proxys et de mesures hétérogènes.

Ce caractère multiforme et multi-échelle du système est la marque d’un pragmatisme politique assumé. D’abord, la hiérarchisation répond clairement aux objectifs d’une puissance verticale devant administrer un territoire et une démographie dont l’échelle est le frein principal.  Ensuite, le double mouvement ascendant-descendant assure une adaptation aux spécificités régionales tout en simplifiant les modalités de contrôle d’une structure socio-économique dont la complexité est difficile à maîtriser. Personne n’ignore que ces enjeux ont toujours été au cœur de l’histoire politique de la Chine (Liberthal, 1984), et le SCE semble être un outil idéal pour assurer un contrôle opérationnel des territoires et des acteurs économiques, en résolvant notamment le problème des « lacunes d’application » (Liu, 2024).

2.2. Le Système de Crédit Environnemental des Entreprises (SCEE)

 Le Système de Crédit Environnemental des Entreprises (SCEE) constitue un sous-système clé du SCE spécifique à l’industrie. La province du Zhejiang est souvent citée comme un modèle de mise en œuvre du SCEE. Son système est le plus ancien et le plus développé, sur un territoire connu pour être la vitrine numérique et écologique du pays (Wang, 2019). La structure du SCEE dans le Zhejiang regroupe trois types de critères. D’un côté, des critères permettant de mesurer le niveau d’engagement des entreprises dans la protection de l’environnement et la lutte contre la pollution (49%). De l’autre, des critères relevant plutôt de la réputation écologique, de la fiabilité des informations, ainsi que de la conformité du point de vue de la fiscalité verte (41%). Un troisième type est formé d’un seul critère, dont le poids est relativement important (14%) dans la note finale, et qui concerne le système de gestion des risques mis en place par l’entreprise (Dép. de l’écologie et de l’environnement du Zhejiang, 2020).  Les critères environnementaux portent sur les externalités des activités économiques. Toutefois, il est intéressant de remarquer que les différentes dimensions ne sont pas quantifiées en tant que variables d’un modèle écosystémique mais sous l’angle du respect ou non des objectifs réglementaires. En somme, ce qui est mesuré c’est la conformité administrative et/ou politique de l’entreprise plutôt que son impact (ibid). Il apparaît donc assez clairement que l’objet du SCEE est de développer une culture du respect des orientations gouvernementales et de la fiabilité des données remontantes, avant toute autre considération.

Pour implémenter le SCEE, le Zhejiang a mis en place un système combinant auto-déclaration et inspection humaine (ibid.) Ce système comprend principalement un extranet permettant la collecte des données auprès des entreprises, ainsi qu’un site web publiant les notes attribuées à chaque entreprise[2].  Dans la plupart des autres territoires, l’outillage permettant de collecter, analyser et restituer ces données est beaucoup moins sophistiqué et semble plus relever de l’artisanat administratif que de l’idéal de numérisation du pouvoir central. On peut donc se questionner sur l’état d’avancement réel et la fiabilité d’un système dont la généralisation paraît prématurée au vu des objectifs initiaux.

Toujours dans le Zhejiang, on constate des taux élevés de conformité environnementale parmi les entreprises auditées, y compris en comparant les classements sur plusieurs années (plus de 90 % dans les deux classements les plus élevés sur cinq au total). Le nombre apparemment faible d’entreprises relevant des trois plus bas niveaux, et sa stabilité dans le temps, questionnent là encore, d’autant plus s’il s’agit du plus élaboré des systèmes actuels. En première approche, il apparaît évident que le fonctionnement même du système fait qu’une entreprise ne peut pas rester longtemps dans les niveaux inférieurs, puisqu’elle sera soumise à des contraintes importantes pouvant la conduire au dépôt de bilan, à moins de corriger rapidement ses pratiques pour normaliser son classement. Mais la faiblesse de la population présente dans le niveau médian, voire immédiatement supérieur, semble indiquer que le système ne permet pas de classer les différents niveaux d’impact ou de comportement réels.

Ces remarques accréditent l’idée que le SCEE a été déployé avant d’avoir atteint un niveau de maturité suffisant et n’a pour l’instant d’autre objectif que d’ancrer le SCE dans les pratiques des entreprises en développant une culture de la donnée et l’acceptation des mécanismes coercitifs associés. L’accent important mis sur la transparence et la conformité déclarative et fiscale, ainsi que la présence des indicateurs de réputation montrent bien que sont récompensées les attitudes de transparence à l’égard de l’autorité centrale, et de non-perturbation de l’ordre public. En d’autres termes, le SCEE actuel n’aurait pour objectif que de créer la confiance des parties prenantes dans le SCEE.

2.3. Derrière les limites techniques du SCEE, une vision à long terme

Le crédit écologique est désormais intégré dans la boîte à outils des politiques publiques en Chine, devenant un mécanisme central pour promouvoir une gouvernance environnementale durable (Chinese Business Network, 2024). Des institutions telles que la Banque populaire de Chine et le ministère de l’Écologie et de l’Environnement tentent de définir des standards pour évaluer les performances environnementales des entreprises et aligner les incitations financières avec les objectifs écologiques. Néanmoins, l’état actuel du système ne permet pas d’envisager une intégration dans les systèmes d’évaluation financière. Les institutions identifient un certain nombre de défis à relever pour passer à l’étape suivante (Liu, 2024). C’est d’abord le manque de normes unifiées pour évaluer les comportements écologiques qui en rend difficile la quantification. Mais aussi, la complexité de la collecte de données qualifiées en raison de la variété des impacts environnementaux (Chinese Business Network, 2024). Enfin, la pénurie de compétences spécialisées permettant de gérer ces nouveaux défis techniques, notamment dans la financiarisation des variables écologiques et l’ingénierie des mesures d’impact.

Pour surmonter ces obstacles, les responsables parient évidemment sur le numérique pour créer rendre opérationnel cet immense système de « datafication » des comportements (Gao 2014) dans un format interopérable et partageable. Néanmoins, les principaux enjeux ne sont pas juste technologiques mais aussi empiriques et cognitifs. Il y a d’abord l’adaptabilité des systèmes de mesure aux conditions environnementales et entrepreneuriales. Il faut aussi déployer les compétences sur tous les points de collecte et d’analyse des données.  Enfin, il est nécessaire de coordonner les administrations concernées, les institutions financières et les laboratoires de recherche pour créer les indicateurs pertinents et les instruments adaptés aux objectifs des politiques publiques environnementales.

 3. L’exportation de la civilisation écologique numérique via les Routes de la Soie Vertes

 Le Système de Crédit Écologique incarne la vision technocratique et autoritaire du PCC en matière de gouvernance environnementale. S’il s’avère efficace, ce modèle pourrait servir d’exemple pour un déploiement plus large à l’international (Fang, 2022 ; Gao, 2014). Le PCC intensifie ses efforts pour promouvoir son modèle d’écologie politique en tant qu’alternative chinoise au modèle occidental de développement durable (Kalantzakos, 2022). À travers ce projet, la Chine cherche à consolider son image d’acteur responsable et innovant sur la scène internationale. La CEN permet également à Pékin de s’émanciper des cadres sémantiques occidentaux (Hanson, 2019), en proposant un modèle vert aux « caractéristiques chinoises » dont l’ambition est de redéfinir les standards internationaux en matière d’écologie (Clément, 2021).

L’initiative des Nouvelles Routes de la Soie (Belt and Road Initiative, BRI), lancée en 2013 par Xi Jinping, constitue ainsi un levier stratégique central pour diffuser ce modèle. Présentée comme un projet intrinsèquement vert et bénéfique aux pays partenaires, la BRI a donné naissance aux « Routes de la Soie Vertes » (Green Belt and Road Initiative), qui visent à intégrer des objectifs écologiques dans le cadre d’un développement transnational d’infrastructures de transport, d’énergie et de communication (Cabestan, 2019 ; Sun et Yu, 2023). Ces routes vertes s’inscrivent dans une dynamique plus large d’alignement avec les Objectifs de Développement Durable (ODD) des Nations Unies et les engagements climatiques chinois à l’international (Codevilla, 2024). Ces dernières années, elles ont été mises en avant comme un projet de coopération internationale visant à décarboner les économies des pays partenaires tout en modernisant leurs industries grâce à des partenariats « gagnant-gagnant » avec la Chine (Coenen et al., 2021). Par ailleurs, le gouvernement chinois a lancé des programmes tels que les « envoyés verts des Routes de la Soie », destinés à former les élites des pays membres aux techniques chinoises de gouvernance environnementale (Li et Shapiro, 2020).

Le développement d’une coalition internationale pour le développement vert des Routes de la Soie a pour fonction non seulement d’améliorer la connectivité entre les nations, mais aussi de promouvoir un cadre commun pour évaluer et certifier la fiabilité écologique des projets (Fang, 2022). Ainsi, la CEN est présentée comme un bien public international contribuant à une gouvernance environnementale mondiale plus équitable, dont le crédit social et écologique est une des dimensions opérationnelles, vecteur de confiance et de transparence entre les parties prenantes (Zhang 2017).

Derrière cette rhétorique pacifiste au service de la justice environnementale mondiale, les routes de la soie verte représentent aussi la réponse stratégique de Pékin face aux critiques sur l’impact environnemental négatif des projets initiaux de la BRI. Le gouvernement chinois a dû intégrer des normes écologiques dans ses accords de coopération pour améliorer son image internationale, ternie par de nombreux scandales environnementaux impliquant ses entreprises à l’international, une façon habile de consolider son influence géopolitique dans les pays vulnérables au changement climatique (Nedopil, 2022). La Chine renforce par ce biais son rôle dans les institutions internationales liées au climat, telles que le GIEC ou les COP. Cela lui donne l’opportunité de promouvoir un modèle alternatif au paradigme occidental du développement durable et de tisser des partenariats stratégiques avec les pays du Sud global via une diplomatie verte. Cette stratégie s’inscrit dans une volonté plus large d’affirmer un soft power climatique en partageant ses technologies propres et ses normes de gouvernance environnementale, Pékin cherche à redéfinir les standards internationaux tout en consolidant sa position sur l’échiquier mondial (Sun et Yu, 2023).

L’intégration du numérique dans cette stratégie d’internationalisation de son modèle de développement vert est particulièrement significative. Comme l’indiquent les textes officiels, la Chine propose aux États partenaires de la BRI des technologies innovantes basées sur le contrôle numérique et la surveillance, permettant de gérer les défis environnementaux locaux tout en réduisant les asymétries numériques globales grâce à des projets qui se veulent inclusifs comme le « China-Africa Digital Innovation Partnership Program » (Wang et Chen, 2024). Ces outils visent officiellement à renforcer les dispositifs locaux de gouvernance écologique mais peuvent aussi servir à consolider les systèmes étatiques de coercition et de contrôle. Ils sont exportés par la Chine avec une volonté de promouvoir la souveraineté numérique des États, en cohérence avec sa vision du cyberespace (Hicks, 2022). En outre, ces technologies sont souvent accompagnées d’un financement attractif qui facilite leur adoption par des pays en développement, même ceux avec une gouvernance autoritaire. Cependant, leur efficacité réelle reste parfois limitée, contribuant davantage à une « esthétique sécuritaire » qu’à un contrôle effectif (Ibid.).

Cette stratégie d’exportation s’accompagne d’importantes contradictions. Bien que les discours officiels mettent en avant une coopération verte et durable, de nombreux projets financés par la Chine dans le cadre de la BRI incluent des infrastructures particulièrement nuisibles à l’environnement, notamment les centrales à charbon, les autoroutes ou les méga-centrales hydroélectriques. Ces projets engendrent souvent des émissions massives de gaz à effet de serre ou des atteintes à la biodiversité dans les pays partenaires (Chen et Springer, 2021). En outre, sur le plan interne, malgré une rhétorique axée sur la transition écologique, Pékin continue d’accroître sa dépendance au charbon pour répondre à ses besoins énergétiques croissants. En 2022, face à une sécheresse historique ayant affecté sa production hydroélectrique, le gouvernement a autorisé une augmentation de 300 millions de tonnes supplémentaires des capacités minières (Aglietta et Macaire, 2023 ; Collins et Erickson, 2022).

Conclusion : Entre ambitions écologiques et renforcement autoritaire

Comme nous l’avons montré, le SCE dépasse de loin sa fonction primaire d’outil de contrôle social. D’abord parce qu’il s’intègre dans un projet global, la Civilisation Écologique et Numérique, dont il est une des dimensions applicatives et le principal levier pour engager une transformation des comportements des acteurs. Il joue aussi un rôle fondamental de support sociotechnique pour piloter et atteindre les objectifs environnementaux, tout en fondant la confiance des parties prenantes dans l’objectivité et la fiabilité du modèle.  Évidemment, la dimension du contrôle social est bien présente et constitue un élément non négligeable du point de vue des systèmes démocratiques. Mais dans un contexte où la confiance dans la capacité des systèmes politiques à résoudre les problèmes environnementaux est érodée, on conçoit aisément que la promesse d’un outil numérique impartial, basé sur des métriques et des processus réputés transparents, puisse attirer la confiance des citoyens et l’intérêt des dirigeants. Là où le projet civilisationnel pourrait échouer à convaincre, la réalisation technologique peut fournir un argument de poids, particulièrement dans un moment où le numérique a tendance à être surévalué en tant que vecteur de progrès et de justice dans le monde entier.

L’enjeu est d’autant plus important que le SCE est conçu pour s’appliquer indépendamment du système économique et politique dans lequel il est utilisé. La propagande du SCE insiste d’ailleurs largement sur le fait qu’une grande part du système est directement inspirée de modèles en usage actuellement en occident. Ce verni d’objectivité est probablement un facteur capital dans la promotion du système en termes d’acceptabilité sociale. Il va de soi que c’est uniquement en replongeant dans les méthodes et les concepts de l’évaluation en contexte réel, et en prenant en compte toutes les possibilités de dérive et de manipulation, que l’on peut vraiment comprendre la nature de ces instruments. D’ailleurs, ce type de solution numérique aurait pu être proposé par n’importe quel géant du numérique[3] sans éveiller les mêmes réticences, d’autant plus qu’elle active le fantasme d’un contrôle opérationnel total dont l’urgence climatique semble nous inviter à accepter l’idée.

Du point de vue opérationnel cependant, il est impossible pour l’instant de faire un bilan de l’efficacité du SCE en termes de protection de l’environnement, ou d’atteinte des objectifs fixés par Pékin dans le cadre des négociations internationales. Mais tout semble indiquer que le projet s’inscrit dans le temps long, et que Pékin ne table pas sur une efficacité environnementale immédiate du SCE, mais sur son efficience en tant que mode de gouvernance, autoritaire et intrusif certes, mais virtualisé et invisibilisé. L’utilisation de l’intelligence artificielle n’est qu’un facteur supplémentaire d’acceptabilité, les humains ayant une fâcheuse tendance à attribuer aux outils numériques une confiance inversement proportionnellement à la compréhension qu’ils en ont.

Références

Aglietta, M., & Macaire, C. (2023). Quelle nouvelle ère pour la Chine? Les défis de la prospérité intérieure et de l’affirmation internationale. What New Era for China. Policy Brief 43, CEPII, https://www.cepii.fr/PDF_PUB/pb/2023/pb2023-43_FR.pdf

Buckley, L. (2021). Engaging with China’s ecological civilization. Rapport de la Green Economy Coalition, https://www.greeneconomycoalition.org/assets/reports/GEC-Reports/GEC-IIED-China-EcoCivilisationPaper-A4-Feb21-V4b.pdf

Cabestan, J. P. (2019). Les nouvelles routes de la soie. Études, (12), 19-30.

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[1] La Chine représente, à elle seule, plus de 30% des GES mondiaux. En revanche, concernant ses émissions par habitants elle se classe – avec 11,11 tonnes de CO2 – au 34e  rang mondial, devant l’UE (59e  rang) et derrière les États-Unis (7e  rang). Ces chiffres par habitant ne tiennent pas compte du CO2 importé. Source : touteleurope.eu

[2] Données extraites en ligne depuis le « Système de gestion et d’évaluation du crédit environnemental des entreprises de la province du Zhejiang » (浙江省企业环境信用评价管理系统).

[3] Un des systèmes les plus aboutis de Crédit Social a été développé et expérimenté par Alibaba sous le nom de « Sésame Credit », et a rencontré un succès important dans la population alors même qu’il n’était pas obligatoire.

La Nouvelle Route de la Soie, un accélérateur du land grabbing au Cambodge, au Laos et aux Philippines

Regards géopolitiques 11(1), 2025

Sophy Tan

Candidate à la maitrise en Sciences politiques
Université Laval (Québec, Canada)
sophy.tan.1@ulaval.ca

Sophy Tan est étudiante en maîtrise de Science politique, se concentrant sur les politiques internationales et la sécurité en Asie du Sud, avec une approche sociologique approfondie. Originaire du Cambodge, elle bénéficie d’une perspective unique, mêlant les influences occidentale et orientale, ce qui nourrit et enrichit ses analyses académiques et ses recherches.

Résumé
La Nouvelle Route de la Soie (NRS) incarne les ambitions de la Chine en matière de développement économique mondial, mais elle soulève également d’importants défis sociaux, politiques et environnementaux. Si ces projets promettent la modernisation des infrastructures et croissance, ils s’accompagnent de conséquences plus nuancées : expropriations foncières, précarité de l’emploi local et absence de protections juridiques adaptées. Parmi ces enjeux, l’accaparement des terres en Asie du Sud-Est est particulièrement préoccupant, les populations locales étant souvent évincées pour faire place aux infrastructures jugées nécessaires au développement de la région.

Mots clés : Asie du Sud-Est, Nouvelle route de soie, mouvements sociaux, land grabbing, Chine

Abstract
The Belt and Road Initiative (BRI) embodies China’s ambitions for global economic development but also raises significant social, political, and environmental challenges. While these projects promise infrastructure modernization and economic growth, they often come with more complex consequences: land expropriations, local job insecurity, and a lack of adequate legal protections. Among these issues, land grabbing in Southeast Asia is particularly concerning, as local populations are frequently displaced to make way for infrastructure deemed essential for the region’s development.

Keywords: Southeast Asia, Belt and Road Initiative, social movements, land grabbing, China

 

Introduction

Lancée en 2013 par le président chinois Xi Jinping, la Nouvelle Route de la Soie (NRS) est un vaste programme avec pour objectif de renforcer les échanges commerciaux, culturels et diplomatiques entre la Chine et une multitude de pays en Asie, en Europe et en Afrique. Cette initiative s’inscrit dans une stratégie de « soft power » (Nye, 2017 : 2), visant à exercer une influence politique par l’attraction culturelle, économique et diplomatique, plutôt qu’à travers des moyens coercitifs comme la force militaire. En parallèle de la route terrestre, la route de la soie maritime se développe également, avec l’essor de ports clés qui soutiennent la montée en puissance de l’économie maritime chinoise, dans le but de bâtir un réseau de transport mondial. La Route de la Soie numérique émerge comme un volet stratégique, visant à promouvoir le commerce électronique et les paiements numériques tout en facilitant l’expansion des technologies chinoises, comme le réseau 5G porté par Huawei. Cela incite les pays de la région à adopter ces innovations. La Banque asiatique de développement estimait la valeur des projets liés à la NRS à 26 000 milliards USD en 2017, illustrant l’ampleur de l’engagement financier que la Chine consacre à ce projet.

Les pays d’Asie du Sud-Est figurent parmi les principaux bénéficiaires des financements chinois. Leur proximité avec la Chine en fait un pivot économique stratégique. Toutefois, cette initiative suscite des interrogations et des controverses quant à ses répercussions sur les populations locales. Un recul démocratique observé dans plusieurs nations de la région, associé à de sérieux déficits en matière de gouvernance, entrave la capacité des populations locales à contester les projets liés à la NRS. Cela soulève la question de savoir si la Chine, en soutenant directement les régimes autoritaires de la région, contribue activement à l’affaiblissement des institutions démocratiques locales — notamment à travers le mécanisme du « piège de l’endettement » (Ujvari, 2019) — ou si elle se contente de tirer profit d’une situation où la démocratie est déjà fragilisée. La centralisation du pouvoir, l’absence de transparence dans les décisions politiques et la répression des voix dissidentes limitent considérablement l’espace de contestation des citoyens.

L’objectif de cette étude est de proposer une analyse synthétique des principaux enjeux liés au land grabbing exercé en Asie du Sud-Est, particulièrement au Cambodge, au Laos et aux Philippines, sous le prétexte de la NRS. En examinant les rapports, articles scientifiques et autres publications pertinentes, cette recherche vise à éclairer les impacts sociaux dans cette région. L’analyse s’efforcera également de mettre en lumière l’émergence d’un sentiment antichinois dans la région, en réponse à l’évolution de la NRS.

1.     Contexte politique en Asie du Sud-Est

1.1. Le manque d’infrastructures

Les pays d’Asie du Sud-Est ont vu leur développement économique contraint par des infrastructures insuffisantes, créant une forte demande d’investissements étrangers. La NRS représente, dans ce besoin, une opportunité économique grâce à son soutien financier. Cependant, elle apporte également des défis pour les populations locales, et la situation politique générale de la région ne fait qu’aggraver les tensions. La NRS a été promue par Xi Jinping comme une source de croissance économique pour les pays souhaitant y participer. En comparant l’évolution du PIB de la région entre 2013 et 2023, on observe cependant une courbe presque stable, avec une forte chute en 2020 (Banque mondiale, 2023), contredisant la promesse de Pékin.

1.2. Le déclin de la démocratie dans la région

Plusieurs pays d’Asie du Sud-Est ont connu un recul des institutions démocratiques, cette tendance variant bien sûr selon les contextes nationaux. La NRS a joué un rôle dans le renforcement des régimes autoritaires en consolidant leurs liens économiques et politiques avec la Chine. Le coup d’État militaire de 2014 a mis fin à une décennie de démocratie fragile en Thaïlande. Aux Philippines, sous la présidence de Duterte (2016-2022), la liberté de la presse et l’État de droit se sont également affaiblis. Du côté de la Malaisie, des pratiques autoritaires ont perduré malgré la transition politique de 2018. L’Indonésie, souvent citée comme un modèle démocratique dans la région, a récemment restreint les libertés civiles et renforcé le pouvoir exécutif (Kurlantzick, 14 août 2023). Au Myanmar, le coup d’État de 2021 a renversé le gouvernement élu de Aung San Suu Kyi. Quant au Cambodge, la fermeture de l’espace politique s’est accélérée avec la dissolution du principal parti d’opposition en 2017, marquant la fin du pluralisme politique (Human Rights Watch, 2019). Le Laos et le Vietnam, qui n’ont jamais été des démocraties, ne peuvent être intégrés dans cette dynamique de recul. En revanche, l’autoritarisme est demeuré intact.

En 2015, après la reconnaissance officielle de Sam Rainsy comme chef de l’opposition, les tensions politiques au Cambodge ont dégénéré en violences. L’opposition a été expulsée de l’Assemblée nationale et Sam Rainsy s’est exilé volontairement en France. Parallèlement, le gouvernement a intensifié la répression contre les membres du Parti du sauvetage national du Cambodge et adopté de nouvelles lois élargissant les pouvoirs du Parti du peuple cambodgien pour dissoudre les partis politiques. Le système électoral cambodgien repose sur une représentation proportionnelle à liste fermée, dans laquelle les électeurs votent pour un parti plutôt que pour des candidats individuels, laissant aux formations politiques la responsabilité de désigner les élus. Dans ce contexte, après des élections contestées en 2020, Hun Sen a transféré le pouvoir à son fils, consolidant une transition dynastique. Sur la scène régionale, le Cambodge a joué un rôle stratégique lors de sa présidence de l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est en 2022, ainsi qu’à travers des événements majeurs tels que les procès des dirigeants Khmers rouges et la lutte contre les établissements de jeux d’argent illégaux. L’année suivante, le régime a amorcé une transition vers une nouvelle génération de dirigeants.

Le Laos est un État à parti unique où le Parti révolutionnaire populaire lao contrôle la politique et limite fortement les libertés civiles (Freedom House, 2022). Il n’existe ni opposition organisée ni médias indépendants. Les violations des droits de la personne restent fréquentes, avec des disparitions forcées et une répression de la liberté d’expression. Les militants prodémocraties et les opposants au régime sont régulièrement arrêtés. Par ailleurs, la croissance économique a entraîné des tensions liées à la gestion des terres et de l’environnement. La crise économique et de la dette a accentué le mécontentement envers le gouvernement et la Chine, principal créancier du pays.

 

Au sud, les élections aux Philippines sont libres, mais leur compétitivité est fragilisée par des dynamiques structurelles qui favorisent les élites politiques, ainsi que par des pratiques telles que la désinformation et l’achat de votes. Pourtant, le pays a enregistré des avancées notables sur le plan social. En 2023, le président Ferdinand Marcos Jr. a mis en place un comité spécial pour lutter contre la discrimination et renforcer la participation des LGBTQIA+ aux politiques publiques. La même année, il a promulgué la Magna Carta des marins philippins, établissant un cadre réglementaire pour leurs droits et conditions de travail, qu’ils naviguent sous pavillon philippin ou étranger. Cette loi garantit la liberté syndicale, un salaire équitable, des conditions de travail sûres et une protection contre la discrimination, avec des mesures spécifiques pour les femmes marines. Toutefois, la concentration du pouvoir entre les mains de dynasties politiques, les menaces persistantes contre la presse indépendante et la répression des opposants politiques soulèvent des questions quant à l’état de la démocratie aux Philippines (Global State of Democracy Initative, 2024). Plutôt qu’un simple recul ou progrès, la situation actuelle reflète un paysage contrasté, où des réformes sociales coexistent avec des défis politiques répressifs persistants.

En tant que modèle autoritaire, la Chine propose une alternative à l’ordre libéral occidental. Cette approche a trouvé un accueil favorable chez certains régimes et certaines parties des populations de la région qui, tout en bénéficiant des investissements chinois, ont adopté des pratiques répressives similaires, restreignant les libertés politiques pour favoriser la stabilité économique. Contrairement aux institutions financières internationales, les investissements dans le cadre de la NRS n’imposent aucune condition en matière de gouvernance ou de transparence, ce qui favorise les gouvernements cherchant à éviter les pressions démocratiques. L’opacité des processus décisionnels et l’absence de consultations publiques, de manière générale et donc y compris sur les projets liés à la NRS, limitent la participation citoyenne et entravent le débat sur leurs impacts environnementaux, sociaux et économiques (Freedom House, 2023). Si certaines infrastructures ont été développées, l’évolution du PIB régional entre 2013 et 2023 ne révèle pas de hausse significative.  Si la Chine investit dans le domaine industriel, elle ne prend que rarement possession des infrastructures de transport réalisées, car ces projets d’envergure sont généralement financés par des prêts provenant de la Banque asiatique d’investissement dans les infrastructures (Courmont et al, 2023). Par ces prêts, la Chine étend son influence économique sans détenir la propriété des infrastructures et en laissant aux États partenaires le fardeau du remboursement des prêts contractés à des taux commerciaux. Cependant, des facteurs comme l’endettement public et les déséquilibres commerciaux avec la Chine soulignent les risques économiques liés à ces investissements des États partenaires.

2.     Définition du land grabbing

2.1. Aspect théorique

Le « land grabbing » (Baker-Smith et coll., 2016 : 2), ou accaparement des terres, désigne la saisie de terres sans justification légitime et en l’absence d’un cadre juridique approprié. Ce contrôle peut se manifester par la propriété, la location, la concession, des contrats ou d’autres formes de pouvoir. Ce phénomène touche aussi bien les acteurs publics que privés, qu’ils soient nationaux ou étrangers, qui recourt à divers moyens pour s’approprier ces terres, souvent au détriment des paysans, de la gestion foncière, de la souveraineté alimentaire et des droits humains. Ces pratiques reposent fréquemment sur des lois locales jugées injustes et illégitimes, facilitant ainsi des actions portant atteinte aux droits fondamentaux des populations. Face à leurs responsabilités, les gouvernements préfèrent détourner l’attention en imputant la faute de l’accaparement des terres aux entreprises étrangères impliquées dans ces projets (ibid. : 15). Ce mécanisme de dénégation, bien qu’il puisse relever d’une stratégie de communication, vise à dissimuler les lacunes des gouvernements eux-mêmes qui, sous couvert de développement économique, ont permis l’émergence de pratiques néfastes pour les communautés locales. La Chine, en particulier, est souvent citée dans cette dynamique, ses investissements devenant ainsi un point focal pour accuser des acteurs extérieurs de déstabiliser les systèmes locaux de gouvernance, mais pointer du doigts les projets soutenus par la Chine ne doit pas cacher les mécanismes locaux de mise en œuvre de ces saisies des terres.

Les projets d’infrastructures, qu’ils concernent les transports ou l’énergie, contribuent de manière significative à ce phénomène. La résistance locale à ces projets se manifeste souvent sous forme de « protestations publiques » (Ratliff et Hall, 2014 : 281), soit par des marches pacifiques. Cependant, ces mobilisations attirent rapidement l’attention des autorités, qui les perçoivent souvent comme violentes en raison de leur caractère direct et frontal vis-à-vis du pouvoir en place. Bien que débutant généralement par des manifestations calmes, ces mobilisations prennent parfois une tournure plus radicale lorsqu’elles ciblent des lieux symboliques, tels que des ambassades ou des sites gouvernementaux.

2.2. Le land grabbing en Asie du Sud-Est

Depuis le milieu des années 2000, les concessions pour cultiver le caoutchouc, l’acacia, l’eucalyptus, le manioc, la canne à sucre et le maïs se sont fortement développées au Cambodge et au Laos (Schoenberger et al. : 708). Plusieurs études soulignent que cette expansion est liée à la demande croissante en Chine et dans les économies voisines. La NRS n’a pas engendré le phénomène du land grabbing ; celui-ci existe dans la région de l’Asie du Sud-Est depuis bien avant.

Par exemple, ce n’est qu’en 2007 que le gouvernement laotien a pris conscience des problèmes liés aux concessions foncières comme mode d’investissement (Kenney‐Lazar, 2015 : 686). Le système actuel d’acquisition des ressources a des effets négatifs pour le pays. Parmi ces problèmes, les concessions foncières entraînent des pertes d’actifs non compensées, tant pour les villages que pour l’État. Pour les pays communistes, le land grabbing représente le renforcement d’une gouvernance foncière centralisée, et pour de nombreux pays de la région, il constitue un ressort historique. Cependant, les investissements massifs de Pékin ou les projets soutenus par la Chine dans la région ont accentué ce phénomène, qui ne passe plus inaperçu. Il est important de souligner cette nuance : ce ne sont pas les autorités chinoises qui orchestrent directement l’accaparement des terres en Asie du Sud-Est, mais bien les gouvernements locaux, qui utilisent les projets liés à la NRS pour justifier des politiques foncières controversées. Dans plusieurs pays, des concessions de terres à grande échelle ont été accordées à des entreprises chinoises dans le cadre de projets d’infrastructures, souvent sans consultation publique ni compensation adéquate pour les populations déplacées.

Au Cambodge, la gouvernance foncière a suivi une trajectoire différente, marquée par l’héritage du conflit et de l’instabilité politique. Après la guerre contre les Khmers rouges, la question des droits fonciers est restée floue, contribuant à un contrat social ambigu entre l’État et les survivants du conflit. Si les familles ont été autorisées à cultiver de petites parcelles, aucune initiative n’a été entreprise pour rétablir la propriété privée ni pour restituer les terres aux propriétaires d’avant 1975 (Trzcinski et Upham, 2013). Contrairement à un processus d’appropriation informelle, il s’agit ici d’une absence de volonté politique de redéfinir les droits de propriété, maintenant l’État dans une position de contrôle sur l’accès à la terre. Cette problématique a même retenu l’attention de la Cour pénale internationale en 2014 à La Haye, mais le dossier demeure en suspens depuis 2021.

Au Laos, les concessions foncières ne reflètent pas une appropriation progressive hors du cadre légal, mais une gestion centralisée des terres par l’État, caractéristique du régime communiste en place depuis l’arrivée au pouvoir du Parti révolutionnaire populaire lao en 1975. Inspiré des modèles soviétique et vietnamien, ce système a instauré une économie planifiée où l’État conserve un contrôle strict sur l’allocation des terres et l’attribution des concessions, souvent au profit d’investisseurs étrangers (Kenney‐Lazar, 2015). Le projet ferroviaire Laos-Chine, financé en grande partie par des prêts chinois, a entraîné le déplacement de milliers de résidents sans garanties de relogement satisfaisantes (RFA Lao, 2024). De même, au Cambodge, des concessions foncières économiques ont été octroyées à des entreprises chinoises pour des plantations de caoutchouc et des projets immobiliers, comme celui de Dara Sakor, qui a exproprié des communautés locales sur des milliers d’hectares (Global Atlas of Environnemental Atlas, 2024). Bien que ces initiatives soient portées par des capitaux chinois, ce sont bien les États hôtes qui facilitent ces transactions et en tirent profit.

Les Philippines étaient considérées comme un point problématique dès le début de la question de l’accaparement des terres, en 2007 (Schoenberger et al. : 711). Bien que le gouvernement philippin ait cherché à attirer des investissements fonciers à grande échelle en provenance d’Asie de l’Est et du Moyen-Orient, ces investissements ne se sont, pour la plupart, pas concrétisés. Pourtant, les communautés locales, bien que directement touchées, bénéficient rarement des grands investissements agricoles. Plusieurs réformes agraires visant à redistribuer des terres aux agriculteurs sans terre ont été adoptées, mais leur mise en œuvre demeure insuffisante, et les agriculteurs philippins ne disposent pas d’une sécurité foncière (Climate Diplomacy, 2023). Ce contexte facilite les expulsions forcées afin de libérer des terres pour les investisseurs étrangers, entraînant de nombreux cas de harcèlement et de violence. Les grands propriétaires terriens et l’État détiennent les terres et accordent aux agriculteurs des droits d’exploitation sur des parcelles, un système qui facilite les expulsions et rend l’accès aux titres fonciers particulièrement difficile pour ces derniers (ibid.). Cette inégalité engendre des tensions entre les groupes sociaux et les élites.

En résumé, plus qu’une simple influence extérieure, la NRS agit comme un catalyseur qui exacerbe des pratiques existantes de mauvaise gestion foncière et d’expropriation arbitraire. Dans ce contexte, les gouvernements locaux exploitent la relation avec la Chine pour masquer leur responsabilité dans la gestion du foncier. Lors des mobilisations populaires contre ces projets, les autorités invoquent la pression économique chinoise pour justifier des décisions qui relèvent avant tout de leur propre gouvernance foncière.

3.     Aperçu des contestations dans trois pays de la région

Les trois pays sélectionnés pour analyser les instances d’opposition liées aux droits fonciers ont été choisis en fonction de la couverture médiatique des manifestations et de la manière dont leurs gouvernements ont répondu à la désobéissance civile. En outre, une défense de la démocratie contre le communisme, souvent associé à Pékin, s’est intensifiée. Le meilleur exemple de cette opposition est l’Alliance du Milk Tea, née des mots-dièse sur X, anciennement Twitter. Afin d’échapper à la vigilance des gouvernements surveillant de près les réseaux sociaux, les utilisateurs ont eu recours à des mots-dièse liés au thé pour se rassembler et promouvoir la démocratie en Asie du Sud-Est. Ces regroupements numériques ont facilité des manifestations physiques de grande ampleur, souvent avant que les autorités n’interviennent pour les disperser. Sur les pancartes des manifestants, on retrouvait des revendications contre la dictature et, de manière implicite, contre l’influence croissante de la Chine dans leurs pays. Le déclin de la démocratie dans la région est donc une source d’opposition ajoutée.

3.1. Le cas du Cambodge

Le Cambodge est l’un des pays les plus durement touchés par les phénomènes d’accaparement des terres, et le gouvernement a répondu de manière agressive aux résistances. Depuis 2019, plus de 22 000 familles ont été touchées par des saisies massives de terres, tandis que des dizaines de milliers d’autres vivent dans l’incertitude en raison de conflits fonciers non résolus. Ces accaparements sont souvent justifiés par des projets d’infrastructure ou d’exploitation des ressources naturelles, dans un contexte où les populations locales ont peu de recours face aux intérêts des grandes entreprises et des autorités. Les expulsions forcées, accompagnées de violences et d’intimidations, révèlent une asymétrie dans l’accès aux mécanismes institutionnels, qui favorisent largement les investisseurs et les gouvernements en place.

Par exemple, en 2020, le journal South China Morning Post a rapporté que des gardes de sécurité cambodgiens avaient violemment dispersé une petite manifestation près de l’ambassade de Chine, en réponse à la base navale de Ream construite dans le golfe de Thaïlande. De nombreuses familles, établies depuis des générations dans ces régions, se voient privées de leurs terres sans compensation adéquate, exacerbant le sentiment d’injustice et l’inaccessibilité aux recours juridiques. L’expansion de la base navale de Ream au Cambodge illustre ce phénomène : officiellement justifiée par des raisons de modernisation militaire, elle s’est accompagnée d’expropriations forcées, d’arrestations de manifestants et de menaces directes de l’ancien Premier ministre Hun Sen envers les militants et leurs familles. En 2024, dix d’entre eux ont été condamnés à un an de prison pour leur engagement dans des conflits fonciers et à leur libération, contraints de verser des indemnités à un magnat, soulignant la collusion entre autorités et acteurs économiques influents dans la gestion des terres agricoles (RFA Khmer, 10 novembre 2024). Si la corruption et l’autoritarisme local sont des facteurs clés de ces expropriations, le rôle de la NRS ne peut être ignoré.

Pékin ne contrôle pas directement ces opérations foncières, mais ses investissements ou son appui financier dans les infrastructures stratégiques offrent un cadre légitimant ces pratiques. La base navale de Ream (Brar, 2024), soupçonnée de servir les intérêts militaires chinois, s’inscrit dans la Route de la Soie maritime, visant à sécuriser les corridors maritimes stratégiques pour Pékin. L’article 53 de la Constitution du Cambodge interdit explicitement l’établissement de bases militaires étrangères sur son territoire, et le Premier ministre khmer continue de nier toute utilisation militaire de la base navale. Phnom Penh affirme que les navires présents servent uniquement à des formations et à la préparation des exercices Golden Dragon de l’année 2024. Il soutient également que la Chine construit deux nouvelles corvettes pour sa propre marine et insiste sur le fait que la présence chinoise à Ream est temporaire (Head, 2024), ce qui, selon lui, exclurait toute qualification de base militaire. Cette situation évoque la base navale chinoise de Djibouti, construite pour 590 millions USD (AFP, 2023), qui assure une présence permanente en mer Rouge et dans le golfe d’Aden.

Le Cambodge montre les effets graves de l’accaparement des terres, où l’autoritarisme, la corruption et les investissements étrangers aggravent les inégalités sociales et les conflits fonciers. L’expansion des projets chinois, comme la base navale de Ream, démontre comment les intérêts géopolitiques et économiques peuvent violer les droits des populations locales. Les familles affectées par ces expropriations continuent de lutter pour obtenir justice, dans un environnement marqué par des violences, des intimidations et un accès limité aux recours légaux, soulignant ainsi l’asymétrie entre les autorités et les citoyens.

3.2. Le cas du Laos

Le land grabbing s’est imposé comme un outil clé pour faciliter les projets d’infrastructure dans le cadre de la transition économique du Laos, passant d’un modèle de planification étatique centralisée à une économie mixte alliant socialisme d’État et marché, dans l’objectif d’accélérer la croissance du produit intérieur brut (Kenney-Lazar, 2017 : 684). En 2018, le Laos a adopté une loi sur l’indemnisation des expulsions forcées, mais son application reste problématique.

Dans la province d’Oudomxay, plusieurs villages ont été déplacés pour permettre la construction du chemin de fer Lao-Chine sans informations claires sur leur relocalisation ni sur les compensations (Business & Human Rights Resource Centre, 2024). Ce projet de 414 km, reliant Kunming en Chine à Vientiane dans le cadre du projet ferroviaire Pan-Asia, constitue un atout stratégique pour un Laos enclavé et où les infrastructures de transport sont notoirement insuffisantes. Cependant, sa construction a entraîné de nombreux déplacements forcés. En 2012, l’Assemblée nationale laotienne a approuvé le projet, et le gouvernement a proposé d’emprunter 6,8 milliards de dollars à la Banque d’Export-Import de Chine. Bien que négocié avant 2013, le projet a été ensuite intégré à la NRS des deux gouvernements (Ngin, 2022). Selon Radio Free Asia (2020), de nombreuses familles ont été expulsées sans compensation adéquate, et les retards de paiement ainsi que l’absence de transparence ont exacerbé les tensions locales. Le ministère laotien des Travaux publics et des Transports estime que 4 400 familles ont été touchées. Le chemin de fer a été achevé et ouvert en décembre 2021. En juillet 2022, environ quatre millions de trajets de passagers avaient été effectués, et cinq millions de tonnes de marchandises (dont environ 840 000 tonnes de biens transfrontaliers) avaient été transportées. Cependant, près de 500 familles affectées n’ont toujours pas de logement adéquat ni d’accès à l’eau potable (RFA, 2020). En 2022, des habitants ont rejeté des indemnisations jugées insuffisantes, en particulier pour compenser la perte de terres agricoles dans un projet écotouristique (Kurlantzick, 2023).

Dans la même année, les habitants ont été confrontés à la catastrophe du complexe hydroélectrique Xe Pian-Xe Namnoy. Ce complexe hydroélectrique s’est effondré, provoquant un torrent qui a dévalé plusieurs dizaines de kilomètres, atteignant même le Cambodge voisin. Pourtant, il a été construit avec l’appui financier et technique d’entreprises chinoises, dont la Xe Pian-Xe Namnoy Power Company, qui minimise son implication : « L’accident a été causé par des pluies continues qui ont fait s’accumuler d’importantes quantités d’eau » (AFP et Reuters, 2018). Au moins 71 personnes ont perdu la vie et des milliers ont été laissées sans abri (Hutt, 2019). Cet incident a mis en lumière d’autres risques liés aux projets d’infrastructure de la NRS dans des régions vulnérables. Le manque de surveillance gouvernementale et de main-d’œuvre qualifiée pourrait être en cause. Les organisations environnementales alertent régulièrement sur l’impact des barrages sur le Mékong, menaçant l’écosystème, les populations rurales déplacées et les économies locales qui en dépendent (AFP et Reuters, ibid.). Les indemnisations restent insuffisantes pour les personnes déplacées, aggravant la situation de la dette nationale du Laos, déjà lourdement impactée par la participation du pays à la NRS.

Le land grabbing au Laos met en évidence le conflit entre développement économique et droits des populations locales. Les projets d’infrastructure, tels que le chemin de fer Lao-Chine et les barrages hydroélectriques, sont cruciaux pour la croissance du pays, mais leurs effets sur les communautés locales sont sévères. Les expulsions forcées, les compensations insuffisantes et la mauvaise gestion ont aggravé les inégalités sociales et environnementales. Malgré la loi sur l’indemnisation des expulsions, son application reste faible, soulignant des problèmes de gouvernance et de transparence.

3.3. Le cas des Philippines

La Constitution philippine de 1987 classe les terres publiques en quatre catégories : agricoles, forestières, minérales et parcs nationaux. La Chine investit principalement dans l’exploitation minière aux Philippines. Si ses projets d’extraction se poursuivent, la construction d’îles artificielles en mer de Chine méridionale a ralenti depuis son pic entre 2014 et 2018. Cependant, ces projets restent stratégiques politiquement.

Les activités ont eu un impact important sur les communautés locales, notamment à Bangui, où en 2014, 15 familles ont dénoncé l’empiétement des lignes de transmission électrique du China National Renewable Energy Center sur leurs terres. Située dans la province d’Ilocos Norte aux Philippines, Bangui a été le théâtre de ce conflit. Les familles ont dénoncé non seulement l’impact environnemental des projets, mais aussi l’absence de compensations adéquates et le manque de transparence dans les démarches d’expropriation (Tejada, 2014). Malgré des lois censées protéger le droit de propriété et encadrer les négociations foncières, les expropriations liées aux projets chinois continuent de provoquer mécontentement et tensions. Les propriétaires se plaignent de compensations insuffisantes et d’un manque de clarté dans les procédures d’éviction. En réponse à ces frustrations, des forums en ligne ont été créés, permettant aux propriétaires de comparer les indemnités proposées, d’échanger des expériences et de s’organiser pour défendre leurs droits face à ces pratiques perçues comme injustes (Lampton et coll., 2020 : 164-165).

Contrairement aux deux premiers pays, la pression sociale aux Philippines a conduit à un retournement du gouvernement. En 2023, les Philippines ne bénéficieront pas des prêts chinois ni de l’avenir partagé promu par la Chine, car l’administration du président Marcos Jr. s’éloigne du programme financier de Pékin, perçu comme problématique dans le cadre de l’expansion de l’influence mondiale de la Chine. En parallèle, les Philippines ont déposé près de 200 protestations contre les actions de la Chine en mer de Chine méridionale, soulignant les tensions croissantes liées à l’expansion de l’influence chinoise dans la région. Les Philippines montrent ainsi une volonté de renforcer leur souveraineté. Dans ce contexte, après la pandémie de COVID-19, les décideurs doivent prendre en compte l’augmentation des tensions liées aux terres et aux ressources naturelles. Depuis la pandémie, 9 600 agriculteurs ont été déplacés de leurs terres, en grande partie en raison de l’application affaiblie des droits fonciers, ce qui a favorisé les pratiques du land grabbing (Slaban, 2023).

Les projets chinois aux Philippines montrent la tension entre le développement économique, les enjeux géopolitiques et les droits des populations locales. Bien que des lois existent pour protéger les terres, les expropriations liées à l’exploitation minière ont aggravé les inégalités et provoqué des conflits, comme à Bangui. Cependant, la pression sociale a conduit à un changement de politique sous le gouvernement de Marcos Jr., marquant un retrait des prêts chinois et une volonté de renforcer la souveraineté nationale. Les Philippines se trouvent à un moment clé, où gérer les tensions liées au land grabbing et aux ressources naturelles pourrait éviter des impacts sociaux et environnementaux négatifs.

Conclusion

La croissance des cultures clés en Asie du Sud-Est, telles que l’huile de palme sur les îles et le caoutchouc sur le continent (Schoenberger et al. : 704), est alimentée par des investisseurs régionaux, comme les entreprises thaïlandaises et vietnamiennes dans la région du Mékong, ainsi que par des entreprises malaisiennes et singapouriennes impliquées dans l’industrie de l’huile de palme en Indonésie. De plus, des investisseurs internationaux, notamment des entreprises malaisiennes, indonésiennes et singapouriennes, cherchent des terres pour cultiver de l’huile de palme en Afrique subsaharienne (ibid.). Bien que la Chine présente l’Initiative la Ceinture et la Route (BRI) comme un projet économique et de développement, elle promeut aussi l’intégration civilo-militaire, qu’elle considère comme essentielle pour renforcer l’armée. L’intégration civilo-militaire, incluse dans la réforme militaire de 2015 et la stratégie nationale, pourrait être difficile à appliquer dans les projets NRS à l’étranger. Néanmoins, les gouvernements hôtes doivent s’attendre à ce que les contractants chinois respectent les exigences légales liées aux infrastructures (Asia Society Policy Institute, 2020 : 18-19).

L’influence croissante de la NRS sur les politiques internes des pays est illustrée par la volonté des gouvernements locaux d’accepter des investissements au détriment des populations locales. Si la Chine est perçue comme un partenaire économique, elle est également vue comme une menace pour la stabilité régionale. Cette méfiance est renforcée par les impacts négatifs sur les populations locales et l’environnement, ainsi que par l’absence de dialogue entre les parties concernées. Les attentes des pays participants en matière d’infrastructures et de croissance économique se heurtent à une réalité complexe. Des problèmes tels que l’accaparement des terres exacerbent les inégalités sociales, comme le montrent les situations au Cambodge, au Laos et aux Philippines, où la protection des citoyens contre les investisseurs étrangers reste un défi majeur.

Le phénomène du land grabbing en Asie du Sud-Est demeure une source de préoccupations majeures, tant sur le plan des moyens de subsistance que sur celui de l’environnement (Doarung, 2018). Une grande partie de la population vit dans des zones rurales et dépend des ressources naturelles, telles que la terre et l’eau, pour assurer sa subsistance. En parallèle à un afflux d’investisseurs en provenance de pays riches en capital, un exode de travailleurs migrants quittant les pays ciblés a été observé. Cette situation paradoxale met en évidence le contraste entre des investisseurs confiants et des travailleurs migrants non préparés et souvent réticents. Comme l’ont illustré de nombreux projets transfrontaliers à grande échelle, notamment dans l’agro-industrie, les barrages hydroélectriques et les industries extractives, certaines entreprises, souvent les mêmes, ont tiré profit du déplacement de nombreuses communautés locales. Ce phénomène a des conséquences profondes, telles que la perte de terres, de forêts et de rivières, ainsi que des flux de capitaux et de main-d’œuvre au sein des pays de l’ASEAN. Bien que de nature commerciale, ce réseau renforce l’utilité militaire d’un port en installant des industries de soutien, tant locales que chinoises, telles que la construction navale, les communications et la logistique des transports (Russel et Berger, 2020 : 20).

La région se trouve prise dans un cercle vicieux : elle doit équilibrer son besoin d’infrastructures sans compromettre sa souveraineté, tout en maintenant la satisfaction de sa population pour assurer une stabilité politique qui permettrait à la Chine de continuer à investir. Ce changement d’opinion reflète à la fois un désir du gouvernement de regagner une certaine légitimité et une volonté de diversifier ses partenariats économiques pour éviter une trop grande dépendance vis-à-vis de Pékin. De ce fait, l’expansion des infrastructures liées à la NRS ne constitue pas directement la cause première des expropriations, mais elle en devient un catalyseur, offrant aux gouvernements locaux une justification pour des pratiques déjà bien ancrées. La frontière entre influence économique et ingérence devient alors plus floue, renforçant les dérives autoritaires sous couvert de développement.

Si certains de ces projets s’inscrivent dans le cadre de la NRS, d’autres relèvent de dynamiques plus anciennes liées à la gouvernance foncière et à la corruption locale. Par exemple, plusieurs concessions foncières ont été accordées à des entreprises chinoises ou à des consortiums bénéficiant d’un soutien financier de Pékin, notamment pour des barrages hydroélectriques et des corridors logistiques régionaux. Cependant, d’autres accaparements de terres, bien que parfois attribués à l’influence chinoise, sont avant tout le résultat de politiques nationales et de pratiques de clientélisme. La NRS agit comme un levier facilitateur d’expropriations, là où les gouvernements locaux exploitent ce cadre pour justifier des pratiques préexistantes.

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Wachpanich, Nicha (2024, 12 mars). Communities rally against controversial land bridge project. Hard Stories. https://hardstories.org/stories/environmental-justice/communities-rally-against-thailands-southern-land-bridge-project

 

Les routes ferroviaires transasiatiques. Une idée ancienne habilement reprise par la Chine[a].

RG, v10 n3, 2024

Frédéric Lasserre et Sijie Ren

Frédéric Lasserre est directeur du CQEG
Sijie Ren est candidate en gestion internationale à la Faculté des sciences de l’administration (FSA) de l’Université Laval, spécialisée dans la gestion interculturelle et l’intégration des employés immigrants.

Résumé
Depuis son lancement en 2013, l’initiative ambitieuse chinoise des nouvelles routes de la soie a remodelé la diplomatie chinoise, piqué la curiosité de nombreux pays et suscité de nombreuses remarques de la part des commentateurs sur son impact géopolitique potentiel. Présenté comme des efforts novateurs et révolutionnaires depuis que Pékin a relancé l’initiative, ce grand projet chinois est cependant inspiré de projets qui ont été proposés auparavant, et dont certains remontent à la fin des années 1950 et ont été conçus par d’autres pays que la Chine : les nouvelles routes de la soie ne sont pas une création exclusivement chinoise.

Mots-clés : Chine, routes de la soie, corridors, projet, Traceca, UNECE, histoire.

Summary
Since its launch in 2013, China’s ambitious New Silk Roads initiative has reshaped Chinese diplomacy, piqued the curiosity of many countries and prompted numerous remarks from commentators on its potential geopolitical impact. Presented as innovative and revolutionary efforts since Beijing relaunched the initiative, this grand Chinese project is nonetheless inspired by projects that have been proposed before, some of which date back to the late 1950s and were designed by countries other than China: the New Silk Roads are not an exclusively Chinese creation.

Keywords : China, silk road, corridors, project, Traceca, UNECE, history.

Depuis que Xi Jinping a pris ses fonctions en 2012 en tant que secrétaire général du Parti communiste chinois et en 2013 en tant que président de la Chine, il a mis en œuvre un certain nombre de changements de politique tant au niveau national qu’international. Tous ces efforts visent à atteindre les mêmes objectifs : le statut de la Chine en tant que puissance mondiale importante, ainsi que la poursuite de stabilité politique et des progrès économiques dans le pays. En outre, Xi Jinping a intensifié ses efforts pour renforcer l’influence internationale de la Chine dans le cadre de sa politique étrangère proactive, appelée la « diplomatie du Grand pays » (大国外交), qui vise à renforcer la position géopolitique de la Chine (MOF, 2024). La vision stratégique des Nouvelles routes de la soie, la Belt and Road Initiative (BRI), se distingue. Ce projet BRI, qui s’inspire de l’ancienne route de la soie, prévoit de construire d’énormes infrastructures tout au long de routes transcontinentales clés qui relieront la Chine au reste de l’Asie, à l’Europe et à l’Afrique. En plus des projets existants, des corridors maritimes et numériques ont été intégrés à la BRI pour faciliter les échanges commerciaux et les interconnexions numériques.

L’initiative chinoise a en effet repris de nombreux projets antérieurs, même si elle est aujourd’hui généralement considérée comme faisant partie de la grande vision chinoise des Nouvelles routes de la soie, « Une ceinture, une route » / « One Belt, one road » / « 一 带 一 路 », lancée en 2013, renommée en anglais Belt and Road Initiative dès 2015 (NDRC, 2018). De plus, il est important de noter que la grande majorité des convois transasiatiques utilisent des lignes ferroviaires antérieures à 2013, car très peu de nouvelles voies ont été construites dans le cadre de la BRI depuis son lancement, le chemin de fer Kunming-Vientiane au Laos représentant l’une des rares exceptions à cette règle. Enfin, le conflit qui a éclaté en Ukraine en 2022 a entravé ces services ferroviaires : il reste à voir si les transporteurs seront en mesure de s’adapter à la rupture des corridors passant par la Russie et de soutenir l’idée de liens transasiatiques alternatifs substantiels entre la Chine et l’Europe. L’intensification des sanctions économiques et les tensions géopolitiques ont en effet exacerbé les défis de la BRI, en particulier pour les corridors ferroviaires transcontinentaux.

La construction ou la modernisation de corridors de transport clés, routiers mais surtout ferroviaires, à travers l’Asie n’est pas une idée nouvelle, ni sans sa part d’accrocs. Dès qu’il est apparu que le rail était le moyen le plus rentable de transporter des personnes et des marchandises sur de longues distances par voie terrestre, il a été privilégié pour ces corridors importants (Emerson et Vinokurov, 2009). Néanmoins, les corridors désignés par la BRI ont déjà été proposés auparavant, soit dans le cadre de grandes infrastructures nationales comme le TransSibérien et le Baïkal Amur Magistral (BAM), soit dans le cadre des initiatives internationales lancées dès 1959 par les Nations Unies puis d’autres entités institutionnelles. Cependant, comme souligné dans les recherches récentes, de nombreux projets n’ont pas pu être réalisés en raison de contraintes financières, et aujourd’hui encore, plusieurs projets de connexion sont confrontés à des obstacles similaires (Le Roy, 2004; UNECE, 2007; Lasserre et Alexeeva, 2024). En effet, le succès médiatique et politique de la BRI n’est pas dû à l’originalité des projets qu’elle comporte, mais plutôt à la force des ressources financières de la Chine, qui faisaient défaut aux initiatives précédentes, et surtout au fait que plusieurs acteurs économiques et institutionnels avaient déjà posé les bases logistiques et politiques qui permettent aujourd’hui l’expansion de cette stratégie chinoise.

1.             Un projet initialement porté par une institution internationale, l’ONU

1.1.         Le projet Trans-Asian Railway

            Dès 1959, la Commission économique et sociale des Nations unies pour l’Asie et le Pacifique (UNESCAP) et son homologue pour l’Europe, l’UNECE (United Nations Economic Commission for Europe), ont suggéré le développement d’un « Réseau de chemin de fer transasiatique » (UNECE, 2013; Fedorenko, 2013 ; Perelman, 2015), ou Trans-Asian Railway (TAR). À une époque où le transport maritime n’était pas aussi développé qu’aujourd’hui, et surtout où l’avènement du conteneur, à partir de la fin des années 1950, n’avait pas encore permis le développement rapide de ce mode de transport pour les marchandises générales, notamment les produits manufacturés (Levinson, 2016), l’idée de ce réseau ferroviaire était de promouvoir un réseau qui favoriserait la croissance du commerce international.

            En prenant note des changements politiques majeurs provoqués par la chute de l’URSS, lors de sa 48e session plénière à Pékin en avril 1992, l’UNESCAP a adopté le projet DITTA (Développement de l’Infrastructure de Transport Terrestre en Asie[1]) qui comprenait un volet ferroviaire, mais se caractérisait par une absence quasi totale de moyens financiers. Des études de faisabilité ont été financées, mais n’ont finalement pas abouti. Les objectifs du DITTA étaient ambitieux, mais irréalistes (Le Roy, 2004): ils prévoyaient de transporter des marchandises de l’Europe vers l’Asie du Sud-Est en 23-28 jours à une vitesse moyenne de 45 km/h.

            De 1994 à 2001, des chercheurs ont examiné quatre corridors potentiels pour le projet TAR (Kasuga, 1997 ; ESCAP, 2003): le corridor Nord entre Europe et Pacifique via l’Allemagne, la Biélorussie, la Russie, le Kazakhstan et la Chine jusqu’à la péninsule coréenne; le corridor Sud, entre Europe, Turquie, Iran, Pakistan, Inde, Myanmar, Thaïlande et Singapour; le corridor d’Asie du Sud-Est, entre Kunming et Singapour; et le corridor Nord-Sud entre Finlande et le golfe Persique via les pays baltes, la Russie, et deux branches de part et d’autre de la mer Caspienne.

Fig. 1. Les corridors Trans-Asian Railway, 1959.

Source : auteurs, d’après Nations Unies (nd), « Trans-Asian Railway Network », Nations Unies : New York; ESCAP (2003), Review of Developments in Transport in the ESCAP region, New York : Nations Unies; Railway Pro, « Turkmenistan signs agreement on Trans-Asian Railway Network », 29 nov. 2016, https://www.railwaypro.com/wp/turkmenistan-signs-agreement-on-trans-asian-railway-network/

Un plan plus complet, appelé l’Euro-Asian Transport Links (EATL), a été créé par l’UNECE et l’UNESCAP en 2002. Ces deux organismes exhortent les États membres à donner la priorité à la coopération pour le développement de ce projet de liaisons de transport Europe-Asie qui propose d’importantes connexions routières et ferroviaires transcontinentales dans la région eurasienne. Il existe au total neuf corridors routiers et neuf lignes ferroviaires cartographiés. Le projet EATL, qui vise à promouvoir la collaboration entre les États, a été mis en œuvre en trois phases. La Chine a manifesté son intérêt pour la création d’un corridor entre la Chine et l’Europe dans cette optique, en développant la connexion établie en 1990 avec l’ouverture du point de passage frontalier d’Alashankou/Dostyk entre la Chine et le Kazakhstan (Fu, 2004 ; Dadabaev, 2018).

            Ces initiatives-cadres massives n’ont pas débouché sur la construction effective de ces corridors. Les Nations Unies et leurs organisations régionales ont eu peu d’impact sur la croissance des voies ferrées en Asie en raison du manque de capitaux pour investir et des contraintes inhérentes à leur processus de travail, qui repose sur la concertation des délégations des pays membres (Le Roy, 2004). En encourageant la collaboration et en poussant les États à uniformiser leurs réglementations en matière de douanes et de trafic, l’UNECE et l’UNESCAP ont contribué à la croissance des réseaux de transport reliant l’Europe et l’Asie, principalement par voie ferroviaire. Néanmoins, elle a donné naissance à de nombreux variantes.

1.2.         De nombreux projets dérivés contemporains

            L’Iran, la Russie et l’Azerbaïdjan ont conclu un accord en 2016 pour construire le Corridor Nord-Sud reliant l’Inde et St-Pétersbourg via l’Iran et le Caucase (Réseau International, 2016 ; Dayal, 2017 ; Alterman et Hilman, 2017). Un accord encourageant la construction de ce corridor, commençant par une connexion maritime entre l’Inde et l’Iran et progressant vers une liaison ferroviaire, a été signé par la Russie, l’Iran et l’Inde dès 2002 (Spector, 2002 ; Rediff, 2002 ; Mahapatra, 2012). Des travaux ont été réalisés sur le projet, bien que prudemment et lentement : des convois d’essai ont été effectués en 2014 et 2017 (Chaudhury, 2017 ; Sarma et Menezes, 2018). De plus, le Corridor Transnational Nord-Sud, qui relierait l’Iran et le Kazakhstan en passant par le Turkménistan, semble être conceptuellement similaire à ce plan. Avec l’expansion prévue du port iranien de Chabahar (Seyedi, 2021), la construction de la liaison Uzen (KZ) – Gorgan (Iran) a commencé en 2007 et s’est achevée en 2014 (Gurt, 2014). C’est l’isolement croissant de l’Iran et de la Russie depuis la guerre en Ukraine, et le désir de l’Inde de contrer la Chine, qui ont fourni des raisons politiques à la relance de ce projet de corridor (Alexeeva et Lasserre, 2024 ; Lasserre et Alexeeva, 2024b).

            Quant à l’avancement de réalisations tangibles en Asie du Sud et du Sud-Est, la ratification de l’accord général conclu en 2007 pour la construction du Corridor Sud (Southern Corridor) par le Bangladesh (The Hindu, 2007) en 2010 a suscité un certain optimisme. Cependant, bien que ce projet soit inclus dans le projet Belt and Road chinois dans son segment Bangladesh-Chine-Inde-Myanmar jusqu’à Calcutta, il ne semble pas avancer en raison de la résistance de l’Inde, des hésitations du Myanmar et du terrain montagneux extrêmement accidenté qu’il faut traverser (Lasserre et Alexeeva, 2024). Malgré cela, la partie orientale du corridor a été intégrée aux projets de transport poussés par l’ASEAN dans le cadre d’un projet parapluie élaboré en 1992, la Greater Mekong Subregion (GMS), et financée par la Banque Asiatique de Développement, qui a largement repris le projet TAR en Asie du Sud-Est avec plusieurs variantes (GMS Secretariat, 2016).

            Du côté de l’Asie du Sud-Est, le TAR a proposé un corridor reliant Kunming (Yunnan) et Singapour. Cette idée a été reprise par le Premier ministre malaisien Mahathir Mohamad lors du sommet de l’ANASE de 1995 (Lasserre, 2019), puis par la Greater Mekong Subregion en 2010 dans le cadre du ASEAN Master Plan for Connectivity (Asian Development Bank, 2010), puis enfin par le projet Belt and Road chinois en 2013. Initié en 2013 (Reuters, 2013), l’accord pour la construction d’une ligne à grande vitesse (LGV) entre Kuala Lumpur et Singapour a été annulé en janvier 2021 (Tham, 2021) après plusieurs rebondissements politiques, pour être finalement repris sous une forme simplifiée et moins coûteuse. En revanche, la liaison Kunming-Vientiane (Laos), présentée à tort comme une ligne à grande vitesse[2], a été achevée en décembre 2021.

2.             Un autre projet institutionnel de corridors trans-asiatiques: l’OCDE et la CEMT.

            La Conférence Européenne des Ministres des Transports (CEMT) a collaboré avec l’Organisation de Coopération et de Développement Économiques (OCDE) pour faire progresser le dialogue sur l’amélioration des liaisons de transport entre l’Asie et l’Europe. Créée en 1953, la CEMT offre aux ministres européens des transports une plate-forme de coopération politique en matière de transports terrestres. Un rapport sur les liaisons de transport entre l’Europe et l’Asie a été publié en 2006 par la CEMT et l’OCDE (OCDE/CEMT, 2006). Ce rapport souligne l’importance de soutenir la modernisation des réseaux européens et de promouvoir l’établissement de liaisons avec l’Asie, tout en notant que les ressources financières sont limitées compte tenu de l’ampleur des dépenses nécessaires pour améliorer les infrastructures, mais aussi que les infrastructures ne sont pas la seule clé du succès pour améliorer les services de transport sur de si grandes distances.

            Le rapport identifiait 4 axes prioritaires : le corridor Nord, qui correspond au tracé du TransSibérien, déjà existant; le corridor Traceca, à travers le Caucase et le sud de l’Asie centrale ; une voie transasiatique ferroviaire plus au Sud par la Turquie et l’Iran, correspondant au Corridor Sud du projet TRA; et une liaison Nord-Sud à travers l’Iran vers l’Asie centrale pour favoriser les débouchés maritimes de celle-ci.

3.    L’Union européenne en quête d’influence en Asie centrale

3.1.         L’unification du marché du transport européen

            Deux efforts principaux ont été engagés par l’Union européenne pour faire avancer les corridors trans-asiatiques. Le premier s’est concentré sur la réforme du secteur du transport intra-européen, notamment via la définition de corridors pan-européens. La nécessité de moderniser les réseaux de transport dans les pays développés d’Europe occidentale pour faire face à l’augmentation des volumes de trafic est à l’origine de cet effort (Emerson et Vinokurov, 2009). En 1996, le RTET – Réseau transeuropéen de transport – a été conçu à la suite des délibérations de l’UE sur une stratégie ferroviaire européenne unifiée. Les objectifs du projet étaient d’accélérer l’intégration des nouveaux pays membres, d’augmenter la part modale des modes de transport les plus efficaces et les plus respectueux de l’environnement, et de faciliter le développement des échanges, notamment par l’interopérabilité complète des différents réseaux constitutifs, permettant la création d’un véritable marché unique. Afin de briser le cloisonnement des marchés, le RTET a joué un rôle moteur dans l’unification des opérations de transport à travers l’Europe, ainsi que dans l’établissement de normes communes qui permettront à un marché du fret unifié de fonctionner sur la base d’un accès ouvert (open access). Les tentatives de l’Union européenne pour consolider ses marchés de transport ont donné naissance à d’énormes conglomérats de transport, dotés d’une grande expérience de la logistique ferroviaire mondiale et de la gestion du matériel roulant, et capables de négocier avec leurs homologues russes, chinois et kazakhs. Les services de fret ferroviaires trans-asiatiques ont donc été mis en place par la société allemande Deutsche Bahn (DB), la société française SNCF International et leurs différentes filiales DB Schenker, Geodis et Keolis, en commençant par des essais en 2008 pour devenir de manière régulière en 2011 (Huang et al, 2018).

            À travers sa Politique européenne de voisinage (PEV), l’UE a maintenu une réflexion stratégique sur les axes de transport qui la relient à son voisinage. Un total de 126 milliards d’euros a été investi jusqu’en 2007, et 24 milliards d’euros supplémentaires devraient être investis entre 2007 et 2013, principalement par l’intermédiaire de la Banque Européenne d’Investissement (BEI) (Emerson et Vinokurov 2009).

            C’est ce savoir-faire et cet esprit de coopération technique pragmatique qui ont, par la suite, également facilité la coopération pour simplifier les procédures douanières le long des itinéraires de transport, car les infrastructures et les services logistiques ne sont pas tout, il faut également optimiser les procédures douanières pour accélérer le transit à travers chaque frontière traversée : l’exemple en est le Smart and Secure Trade Lanes Pilot Agreement avec la Russie, l’Union européenne et les pays d’Asie centrale, négocié depuis 2020 et qui permettait la mise sur pied progressive de procédures douanières simplifiées (NDRC, 2015 ; Pepe, 2016; Commission européenne, 2016), avant que la guerre en Ukraine ne mette un coup d’arrêt au processus de négociation.

3.2.        L’initiative Traceca

L’accord Multilateral Agreement on International Transport pour le développement d’initiatives de transport entre l’UE, le Caucase et l’Asie centrale a été signé à la suite du lancement du projet Traceca (TRAnsport Corridor Europe Caucase Asia) de l’Union européenne en 1993. Bakou abrite le secrétariat du TRACECA depuis mars 2000.

L’Union européenne semble obtenir des résultats plus tangibles avec le programme Traceca qu’avec le projet TAR des Nations Unies. À travers les programmes PHARE (pour les pays d’Europe centrale) et TACIS (pour la CEI, la Communauté des États indépendants, issue de l’ex-URSS), l’Union européenne s’est engagée dès le début des années 1990 dans un projet à saveur économique, mais à l’impact géopolitique important. L’objectif déclaré était d’aider les économies et les gouvernements des pays qui faisaient partie de l’Union soviétique lors de son éclatement en 1991 en encourageant le développement d’un corridor de transport reliant l’Europe, le Caucase et l’Asie centrale. Pour ce faire, le projet avait pour but de renforcer l’influence économique et politique de l’Union européenne dans la région tout en encourageant l’indépendance politique et économique des nouveaux États issus de l’éclatement de l’Union soviétique. Cet objectif a été atteint en encourageant la coopération régionale entre ces États, en les connectant aux réseaux trans-européens, en facilitant ainsi leur accès aux marchés mondiaux et en attirant les investisseurs institutionnels internationaux. En mettant l’accent sur l’intermodalité, l’effort du Traceca s’étend au-delà de l’industrie ferroviaire aux secteurs routier et maritime également. Le projet Traceca comprend à la fois des initiatives d’assistance technique et d’investissement. De 1993 à 2002, 53 projets au total ont été élaborés, dont 14 étaient des projets d’investissement et 39 des projets d’assistance technique, pour un coût total de 110 millions d’euros et l’engagement de 50,9 millions d’euros d’investissements supplémentaires entre 1993 et 2009 (Traceca, 2009). En réalité, bien que la volonté de faire progresser la coopération ait été réelle, il faut reconnaître que les montants en jeu étaient plutôt modestes.

Fig. 2. Les corridors Traceca

Source : auteurs, d’après TRACECA, Restoration of the Historic Silk Road, www.traceca-org.org/en/countries/azerbaijan/azerbaijan-in-traceca/; TRACECA Turkey, Transport Corridor Europe-Caucasus-Asia (nd), http://www.traceca.org.tr/

            Il est nécessaire de rappeler que la Russie, la Chine et l’Iran – trois pays majeurs – n’ont pas participé au projet Traceca. Celui-ci reflétait avant tout des objectifs politiques, car le but du projet était de renforcer l’indépendance des républiques d’Asie centrale vis-à-vis de la Russie tout en évitant l’Iran, qui restait politiquement hostile, et la Chine, dont l’image était encore ternie après la répression de la place Tiananmen en 1989. Parce qu’il ne s’étendait pas jusqu’à la Chine à l’est, la Russie au nord ou l’Iran au sud, le corridor Traceca a toujours été plus difficile à réaliser. Cela explique pourquoi les pays situés le long de l’itinéraire central sont privilégiés en passant un itinéraire avec de multiples ruptures de charge[3] et une rentabilité douteuse: de la Roumanie et de la Bulgarie à la Géorgie (ports de Poti et Batumi) en passant par la mer Noire, puis par le rail Poti-Tbilissi-Bakou, puis à travers la Caspienne de Bakou à Turkmenbashi, et enfin le long du corridor transasiatique jusqu’à Almaty.

Parmi ces initiatives européennes, l’ambitieux projet Traceca n’a finalement eu que très peu d’impact, à l’exception de quelques projets très locaux, notamment dans le Caucase. En effet, dès le début, le projet s’est heurté à des obstacles importants: était mal financé, souffrait du handicap majeur d’exclure tout itinéraire via la Russie, l’Iran ou jusqu’en Chine, et était contraint de se rabattre sur un itinéraire présentant de nombreuses ruptures de charge. Il est plus probable que l’initiative des corridors pan-européens ait eu un effet durable et significatif sur le développement d’itinéraires de transport trans-asiatiques modernes, en raison de la consolidation du marché des transports, de la simplification des normes, de l’émergence de formidables entreprises de logistique et de la volonté de maximiser cet avantage concurrentiel en négociant avec les pays de transit d’Asie centrale, ainsi que la rationalisation des procédures douanières. Prenant acte de ces maigres résultats, en 2021 la Commission européenne a relancé le processus de coopération, notamment trans-asiatique, avec l’initiative Global Gateway, doté d’un budget de 300 milliards d’euros sur la période 2021-2027 (Commission européenne, 2021). En 2024, le bilan de cette initiative semble encore maigre.

4.    Des initiatives de bailleurs de fonds institutionnels : CAREC

À partir de 1997, la Banque Asiatique de Développement (BAD) a lancé le Central Asia Regional Economic Programme (CAREC) avec le soutien substantiel du Japon et de la Chine, ainsi que de la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (BERD) et d’autres institutions financières internationales. L’objectif de ce programme était d’encourager la coopération économique entre les nations de la région d’Asie centrale, qui comprend les cinq républiques d’Asie centrale, l’Afghanistan, l’Azerbaïdjan, la Chine, la Géorgie, la Mongolie et le Pakistan. En novembre 2008, une proposition d’investissement de 6,7 milliards de dollars américains dans des projets de transport le long de six axes de transport, dont un corridor Chine occidentale-Europe occidentale, a été dévoilé par l’organisation. Dans le cadre du programme CAREC, la BAD a relancé ses projets d’investissement en 2017 pour financer des projets de corridors de transport, notamment ferroviaires (Banque Asiatique de Développement, 2017). Néanmoins, les défauts avec lesquels le projet a démarré sont clairs. Ne priorité claire n’apparaît sur la carte des corridors sélectionnés qui montre davantage un écheveau de tracés destinés à mailler le territoire de l’Asie centrale, et le sujet du désenclavement, c’est-à-dire de la liaison de ces voies d’Asie centrale avec le monde extérieur, n’est pas non plus correctement abordé. En effet, aujourd’hui, malgré les progrès accomplis, le projet CAREC fait toujours face à des défis en matière de financement et de connectivité régionale, nécessitant une coopération internationale accrue et des investissements supplémentaires pour garantir la durabilité (UNECE, 2019).

Fig. 3. Les corridors Carec

Source : auteurs, d’après CAREC, Corridor Performance Measurement and Monitoring CPMM Behind the Border Survey, 25 juillet 2018, https://www.carecprogram.org/uploads/1.0-CAREC-Corridors-Performance-Measurement-and-Monitoring-cn.pdf, c. le 13 juin 2024.

5.             Des initiatives d’États : les routes de la soie, des projets géopolitiques

5.1.         Le rêve russe de pont transcontinental

En 1997, les Chemins de fer russes (RZD) ont créé le Coordinating Council on Trans-Siberian Transportation pour commercialiser leur offre de services ferroviaires, dans le cadre des nombreuses discussions en cours sur la réorganisation future du transport trans-asiatique, en tirant parti de l’infrastructure de longue date du TransSibérien, du Transmongolien et du Baikal Amour Magistral, complétée par le raccordement en 1990 de la voie ferrée Lanzhou-Urumqi-Alashankou au réseau soviétique (kazakh après 1991). Cette volonté de la Russie de développer les liaisons trans-asiatiques, avec les chemins de fer russes au centre, a été soulignée lors de la Conférence eurasiatique sur les transports réunie à Saint-Pétersbourg en 1998. Si ce projet avait été mené à bien, la Russie aurait pu préserver sa position géoéconomique dominante en Asie en tant que pont entre l’Europe et l’Asie. Pour ce faire, le concept de « route de la soie ferroviaire Asie-Europe » a été proposée pour la première fois par les RZD au début des années 2000 (Wanderpepen, 2017). De même, l’idée de relier le Japon et l’Europe occidentale par le TransSibérien n’était pas nouvelle : dès 1967, la compagnie maritime suisse Mat-Transport avait exploré cette possibilité avec un partenaire soviétique (Helle, 1977). Toutefois, en l’absence d’une part de marché appréciable entre l’Asie et l’Europe, la fiabilité du service de transport TransSibérien faisait constamment l’objet d’articles (voir notamment Verny et Grigentin, 2009 ; Lee, 2012).

Dans la seconde moitié de la décennie 1990, afin de se disputer une part plus importante du trafic de marchandises pour les chemins de fer russes, les fonctionnaires des douanes russes ont abaissé les tarifs. Il en est résulté une augmentation spectaculaire de l’utilisation au cours des années 1999 et 2000 (Wehrfritz, 2001). Toutefois, une offre crédible de transport ferroviaire transcontinentale ne peut exister sans des investissements nécessaires pour améliorer le service et les infrastructures, et sans la volonté d’harmoniser les services logistiques, que la Russie ne peut prétendre réaliser seule.

5.2.         L’initiative One Belt, One Road (一带一路, yī dài yī lù)

Depuis le début des années 1990, lorsque l’Union soviétique s’est effondrée et que la liaison ferroviaire Chine-Kazakhstan a été achevée à Alashankou, la Chine a activement promu l’idée et l’image de la route de la soie (Swanström, 2011 ; Laruelle, 2015). La Chine n’en a fait un projet politique et économique qu’en septembre 2013, lorsque le président chinois Xi Jinping lançait le projet One Belt, One Road (OBOR; en chinois 一 带 一 路, expression toujours en usage en Chine), avec deux composantes (Silk Road Economic Belt, SREB, et Maritime Silk Road, MSR), lors d’un discours au Kazakhstan pour la SREB, et quelques semaines plus tard en Indonésie pour la MSR. Outre les projets de transport ferroviaire, cette initiative vise également la construction de routes, la construction d’infrastructures (production et transport d’énergie, rénovation urbaine) et le développement économique (télécommunications, tourisme, finances). Depuis 2015, le projet OBOR a été rebaptisé en anglais Belt and Road Initiative (NDRC, 2015) pour souligner la multiplicité des corridors et son caractère composite, voire opportuniste : l’étiquette de la BRI sont collées sur nombreux anciens projets, et le label des routes de la soie sont également présentés dans nombreux projets d’investissement chinois à l’étranger. Contrairement à de nombreux projets passés, la Chine soutient sa proposition avec des ressources financières importantes : la Banque asiatique d’investissement dans les infrastructures (Asian Infrastructure Investment Bank, ou AIIB) a été annoncée en octobre 2014, avec un capital de 100 milliards de dollars (Weiss, 2017), puis le Silk Road Fund de 40 milliards de dollars a été révélé en novembre 2014 (Silk Road Fund, 2015). Le Japon a d’abord considéré la construction de ces leviers financiers par la Chine comme une rivalité directe avec la Banque asiatique de développement, contrôlée par Tokyo (Andrianova  et al, 2015), même si la BAD a par la suite adouci sa position, parlant plutôt d’utile concurrence (China Daily, 2016), puis de complémentarité (Okutsu et Sun, 2018).

Fig. 4. Les corridors de la Belt and Road Initiative selon la NDRC, 2015.

Source : auteurs, d’après National Development and Reform Commission, 2015.

La BRI, souligne le gouvernement chinois, a une mission économique, et la Chine déclare que ces programmes ne sont pas destinés à une expansion politique ou à la manifestation d’un plan géopolitique. Cependant, la mise en œuvre de ces projets et des leviers financiers qui l’accompagnent, outre qu’elle semble coïncider avec le souci de contrer le projet américain de corridor indo-pacifique, aurait également pour effet de renforcer les relations avec les pays d’Asie centrale, ainsi que d’accroître l’influence économique et politique de la Chine tout en lui offrant un accès renforcé aux matières premières et en visant un objectif de sécurité pour sa frontière occidentale : il est difficile de ne pas y voir des répercussions géopolitiques (Ekman, 2017, 2018). Les relations sino-centrasiatiques se sont en effet progressivement développées dans le domaine de transport ferroviaire. Si, en 2011, le trafic ferroviaire était seulement de 17 trains de marchandises transitant sur la ligne « China-Europe Railway Express », ce volume de fret ferroviaire s’est élevé à 8 225 trains en 2019 (Xinhua Silk Road, 2020)puis 17 000 en 2023 (Global Times, 2024). Afin de sortir de la marginalité dans le domaine des services ferroviaires et de répondre aux besoins de leurs économies nationales, l’intégration dans les réseaux ferroviaires promus par la Chine pourrait être l’une des options pour les États d’Asie centrale.

Comme toute initiative de grande envergure, les projets BRI ont suscité des avatars. Portée par les pays de l’Est de l’Union européenne, l’Initiative des Trois Mers centre-européenne a été créée en 2016 avec la Déclaration de Dubrovnik. Elle fait suite au lancement du corridor Chine-Asie centrale-Asie occidentale, et de la Route polaire de la soie qui s’inspire essentiellement les activités de transit de la Route maritime du Nord russe. L’Initiative soutient la création d’un corridor Nord-Sud européen allant du cercle arctique en Norvège jusqu’aux Balkans dans le sud de l’Europe. Dans le contexte de divergences entre Bruxelles et plusieurs États d’Europe occidentale et d’Europe centrale sur l’accueil à réserver aux projets majeurs d’investissements chinois, elle prévoit de développer de grands projets d’infrastructures de transport pour assurer la cohésion de l’Europe centrale et orientale grâce à ce concept de corridor (Luica, 2018 ; Sprüds et Vargulis, 2022). Tout en affirmant une meilleure connectivité avec l’Europe occidentale, l’Initiative visait également à développer de nouveaux moteurs de croissance en se connectant à la Route maritime du Nord / route polaire de la soie au nord, ainsi qu’au corridor Chine-Asie centrale-Asie occidentale. La guerre en Ukraine a mis un frein à ces projets d’interconnexion avec le corridor ferroviaire russe de la BRI.

Conclusion

De ce fait, contrairement à une idée reçue largement, la Chine n’a pas été à l’origine, ni théoriquement ni économiquement, des initiatives ferroviaires transasiatiques. Il est plutôt la DB Schenker qui a conçu la première ligne Chine-Allemagne. Les tentatives de construction d’une liaison ferroviaire entre l’Asie de l’Est et l’Asie centrale remontent à la fin des années 1970, lorsque le TransSibérien a été mis à l’épreuve pour la première fois, et que les investissements industriels coréens en Asie centrale ont donné une impulsion économique supplémentaire. L’idée de construire des corridors de transport à travers l’Asie centrale pour relier l’Europe et l’Asie de l’Est ne date pas d’hier : elle a été proposée, dans sa forme institutionnalisée, pour la première fois en 1959 par l’UNESCAP, et a depuis été adoptée par l’OCDE, l’Union européenne, la Banque Asiatique de développement, la Russie, le Japon, la Corée du Sud et enfin la Chine. Si des années de contacts et de débats n’ont pas toujours abouti à la réalisation de ces projets, elles ont permis d’aborder les volets douanes et normes techniques, tout aussi essentiels que les infrastructures, dans l’espoir d’éliminer les blocages des régions différentes. Aux côtés de leurs partenaires industriels, les entreprises de transport européennes et chinoises ont contribué à la planification et à l’exécution de la logistique des premiers convois en 2008, puis en 2011.

Il ne fait aucun doute que la Chine ne ménage pas sa peine pour faire des projets de corridors transasiatiques une réalité. Les services ferroviaires avaient débuté dès 2011, grâce à l’initiative d’entreprises de transport, cependant l’expansion rapide de ces services et l’accélération des discussions pour la réalisation de projets d’infrastructures, souvent antérieurs à la BRI, sont le résultat de l’engagement de la Chine dans ce grand projet économique et géopolitique en Asie. Des projets de connexion transasiatiques sont discutés depuis 1959. Ils constituent la prémisse de l’initiative chinoise, qui est sans aucun doute de nature économique, mais qui a aussi une grande composante géopolitique, puisqu’elle permet d’organiser le commerce entre les États du périmètre de la Chine et au-delà. L’avènement de la BRI peut constituer le ferment de leur émergence en Asie centrale.

Il convient de noter que la BRI fait face aujourd’hui à des défis économiques et géopolitiques sans précédent. Les tensions croissantes entre grandes puissances, exacerbées par le conflit en Ukraine et par les préoccupations concernant l’endettement des pays partenaires, menacent de freiner l’expansion des corridors transcontinentaux. En plus des contraintes financières, ces projets doivent faire face aux fluctuations du commerce mondial et aux impacts de la hausse des taux d’intérêt, qui compliquent le financement de nouvelles infrastructures. Afin que l’initiative puisse pleinement réaliser son potentiel, il est crucial d’adopter des stratégies d’investissement plus durables et de renforcer la coopération avec les acteurs régionaux pour surmonter les obstacles économiques et assurer la résilience des réseaux de transport.

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[3] Une rupture de charge est une étape pendant laquelle des marchandises ou des passagers transportés par un premier véhicule sont transférés dans un second véhicule, ce qui correspond à un transbordement.


[2] La ligne nouvelle Kunming-Vientiane offre un service nettement plus rapide que la plupart des liaisons ferroviaires en Asie du Sud-Est. Cependant, elle ne satisfait pas les critères de l’Union Internationale des Chemins de fer (UIC), selon lesquelles la grande vitesse ferroviaire est supérieure à 250km/h. De plus, de nombreuses lignes classiques en Europe fonctionnent à 160 km/h. Enfin, à voie unique et faisant circuler des convois de fret à 120 km/h, la ligne ne pourra offrir un service cadencé à haute fréquence afin de permettre le croisement des trains.


[1] Connu en anglais sous le nom d’Asian Land Transport Infrastructure Development (ALTID).


[a] Cet article est une version remaniée et mise à jour de Lasserre, F. « Les corridors transasiatiques : une idée ancienne opportunément reprise par la Chine », dans Lasserre, F.; É Mottet et B. Courmont (dir.) (2019), Les nouvelles routes de la soie. Géopolitique d’un grand projet chinois. Québec, Presses de l’Université du Québec, 31-54.

Coopération Chine-Russie en Arctique : les principaux enjeux et perspectives du développement de la Route de la soie polaire

RG, v10 n3 (2024)

Olga V. Alexeeva, Frédéric Lasserre, Gina Alberola, Luiza Brodt

Olga V. Alexeeva est professeure d’Histoire à l’UQAM
Frédéric Lasserre est directeur du Conseil québécois d’Études géopolitiques et titulaire de la Chaire de recherches en Études indo-pacifique
Gina Alberola est candidate au doctorat en Géographie à l’Université Laval et secrétaire de rédaction de Regards géopolitiques
Luiza Brodt est candidate au doctorat en Géographie à l’Université Laval

Résumé
Le développement de la coopération sino-russe dans l’Arctique russe, où la présence chinoise est de plus en plus visible, est l’un des résultats les plus marquants du rapprochement entre Pékin et Moscou, amorcé depuis plusieurs années. Ce rapprochement s’inscrit d’une part dans la logique du « pivot vers l’est » de Moscou, et d’autre part, répond aux objectifs régionaux du projet chinois Belt and Road Initiative (BRI). En 2018, la Chine a officiellement ajouté à ce projet un nouveau volet arctique – une « Route de la soie polaire » (冰上丝绸之路). Bien que la Russie ne soit pas le seul pays arctique qui se trouve dans le viseur des ambitions arctiques de Pékin, elle concentre l’essentiel de l’effort des compagnies chinoises souhaitant à participer dans la mise en valeur de ressources naturelles et dans l’exploitation du potentiel des voies maritimes polaires. Cet article analyse les premiers résultats de la coopération sino-russe en Arctique et examine leur portée pour l’approfondissement du partenariat stratégique entre Moscou et Pékin. L’impact du conflit ukrainien sur les perspectives économiques de développement de cette route polaire est également évalué.

Mots-clés : Ukraine, Chine, Russie, Arctique, coopération, routes de la soie polaires.

Summary
The development of Sino-Russian cooperation in the Russian Arctic, where China’s presence is increasingly visible, is one of the most striking results of the rapprochement between Beijing and Moscow that began several years ago. On the one hand, this rapprochement is in line with Moscow’s “pivot to the east”, and on the other, meets the regional objectives of China’s Belt and Road Initiative (BRI) project. In 2018, China officially added a new Arctic component to this project – a “Polar Silk Road” (冰上丝绸之路). Although Russia is not the only Arctic country in the sights of Beijing’s Arctic ambitions, it concentrates the bulk of the effort of Chinese companies wishing to participate in the development of natural resources and the exploitation of the potential of polar sea lanes. This article analyzes the initial results of Sino-Russian cooperation in the Arctic and examines their implications for the deepening of the strategic partnership between Moscow and Beijing. The impact of the Ukrainian conflict on the economic development prospects of this polar route is also assessed.

Keywords : Ukraine, China, Russia, Arctic, cooperation, Polar Silk Road.

Le développement de la coopération sino-russe dans l’Arctique, où la présence chinoise est de plus en plus visible, est l’un des résultats les plus marquants du rapprochement entre Pékin et Moscou. Bien qu’amorcé depuis plusieurs années, ce rapprochement semble récemment se hisser à un niveau supérieur. En juin 2019, lors de la visite du président chinois en Russie à l’occasion du 70e anniversaire de l’établissement de relations diplomatiques entre Pékin et Moscou, Xi Jinping et Vladimir Poutine ont conjointement déclaré que les relations bilatérales sont désormais entrées dans une « nouvelle ère », celle du partenariat global et de coordination stratégique fondée sur la confiance mutuelle (Président de la Russie, 2019). En 2021, ils ont décidé de prolonger le traité d’amitié sino-russe conclu en 2001 qui devait leur permettre de construire des relations de « nouveau type » afin d’« assurer la stabilité et la sécurité mondiales et régionales » dans un contexte « d’accentuation des turbulences géopolitiques globales » (Ambassade de la RPC en Russie, 2021). Finalement, Vladimir Poutine fut l’un des rares chefs d’État qui s’est rendu à Pékin en février 2022 pour assister en personne à la cérémonie d’ouverture des Jeux Olympiques d’hiver et pour s’entretenir avec Xi Jinping. À cette occasion, les deux présidents n’ont pas hésité à souligner le caractère durable et profond de l’amitié sino-russe en déclarant que le partenariat actuel entre Moscou et Pékin « dépasse les alliances politico-militaires de l’époque de la Guerre froide » (Président de la Russie, 2022).

Lors de la visite de Xi Jinping à Moscou en mars 2023, Vladimir Poutine a même affirmé que « les possibilités et les perspectives de la coopération russo-chinoise sont véritablement illimitées, et nous continuerons à agir de concert pour renforcer ce partenariat au bénéfice et dans l’intérêt des peuples de la Russie et de la Chine. » (Président de la Russie, 2023). Face aux sanctions imposées par l’Occident suite à l’invasion en Ukraine (fév. 2022), la visite du président chinois est intervenue un an plus tard au moment où la Russie s’efforçait de réorienter son économie, alors que la Russie faisait le calcul qu’elle pouvait répondre à la demande croissante chinoise en énergie et compenser ainsi en partie la perte du marché européen pour ses hydrocarbures.

Cette intensité accrue de contacts entre Moscou et Pékin semble être fondée à la fois sur leur contestation conjointe du leadership occidental et sur l’intégration économique de plus en plus prononcée de la Russie dans l’orbite de la nouvelle Chine globale en voie d’affirmation. Elle coïncide avec l’entrée du monde dans ce que les idéologues chinois appellent l’ « ère de grande rivalité »  [大争之世], une période de transition où l’ancien ordre dominé par l’Occident se désagrège, tandis qu’un nouvel ordre n’est pas encore établi. Ainsi, aux yeux de Jin Sanrong, le vice-président de l’École des relations internationales de l’Université Renmin, la Chine serait amenée à jouer un rôle décisif dans ce processus, mais son objectif ce n’est pas seulement de survivre lors de cette période turbulente mais de prospérer (Jin, 2023).

L’un des résultats de ce rapprochement tous azimuts entre Moscou et Pékin est le développement de la coopération sino-russe dans l’Arctique. En effet, depuis quelques années, les initiatives économiques et politiques chinoises dans cette région du monde se sont considérablement multipliées, si bien qu’en 2018, Pékin a jugé nécessaire de publier officiellement sa propre stratégie arctique (Arctic White Paper 中国的北极政策) (Alexeeva et Lasserre, 2022). En parallèle, la Chine a ajouté à son réseau d’infrastructures, développé dans le cadre du projet de Belt and Road Incitative (BRI), un nouveau volet arctique – une « Route de la soie polaire » (冰上丝绸之路). Cette intégration de l’espace arctique à la BRI devait permettre de créer des conditions favorables pour les entreprises chinoises qui souhaitaient participer à la mise en valeur de ressources naturelles et à l’exploitation du potentiel des voies maritimes polaires. Bien que ce nouvel axe vise tous les États arctiques, pour l’instant, c’est surtout avec la Russie que la Chine parvient à établir une coopération étroite en Arctique dans le cadre de la BRI. Cette coopération comporte deux volets principaux : la réalisation de grands projets gaziers et le développement de la Route maritime du Nord (RMN) qui est le nom commercial de la portion du passage du Nord-Est située entre le détroit de Kara et le détroit de Béring, au nord de la Sibérie. Comment comprendre l’ouverture russe et l’engagement chinois en Arctique ? Quelles sont les perspectives économiques du développement de la « Route de la soie polaire » ? En confrontant les différentes informations officielles russes et chinoises sur les résultats de la coopération sino-russe en Arctique, nous allons examiner les principaux enjeux et résultats de la coopération sino-russe en Arctique et analyser l’impact de la guerre en Ukraine sur les perspectives de ce partenariat.

  1. Les principaux moteurs et freins du développement de la coopération sino-russe en Arctique

L’intérêt de la Chine pour l’Arctique n’est pas un phénomène récent et remonte aux années 1990. C’est à cette époque qu’apparaissent les premiers travaux de recherches chinois sur les problématiques arctiques et se déroulent les premières expéditions polaires de la RPC. Toutefois, en parallèle avec ses activités scientifiques, le gouvernement chinois commence, dès le début des années 2000, à développer de nombreux partenariats politiques et économiques avec les pays arctiques, notamment avec la Russie (Alexeeva et Lasserre, 2018).

Au début, Moscou voit avec une certaine suspicion les tentatives chinoises d’établir une coopération bilatérale dans les domaines de la navigation en Arctique et de l’exploitation des ressources naturelles de cette région considérée comme stratégique. La situation se complique aussi par une position quelque peu ambivalente de Pékin au sujet des enjeux de souveraineté en Arctique. N’étant pas un État riverain de l’océan Arctique, la Chine a élaboré un nouveau concept géostratégique lui permettant de justifier l’extension de ses intérêts nationaux et de ses ambitions vers l’espace arctique. Ainsi, la Chine se décrit désormais comme « un État proche de l’Arctique » (near-Arctic State 近北极国家), soit un État qui, en vertu de sa proximité du cercle polaire, souffre des changements climatiques y survenant mais dispose également du droit de s’intéresser à la gestion de cette région ainsi qu’aux possibilités offertes par sa mise en valeur (Bennett, 2015; Li, Wang et Liu, 2016; Li et Han, 2022). De fait, après avoir manifesté son désir dès 2006 d’être admise comme observateur au sein du Conseil de l’Arctique, la Chine a tardé à reconnaitre la souveraineté des États de la région sur leurs espaces arctiques, une maladresse qui a entretenu l’image d’une certaine ambiguïté politique de Pékin, avant d’accepter les critères de Nuuk en 2013 et d’être admise comme observateur (Sun, 2014). Cette position a suscité une réaction négative de la part des États arctiques, malgré les assurances de Pékin sur sa volonté de respecter leurs droits souverains et leur autorité dans la région.

Les Russes qui contrôlent la RMN et revendiquent l’extension de leur plateau continental arctique sur les dorsales Lomonossov et Mendeleïev recelant possiblement des gisements de pétrole et de gaz, ont ainsi été inquiétés par les doutes qui planaient sur les ambitions chinoises en Arctique. Aussi, lorsque la Chine dépose une demande pour devenir l’observateur permanent au sein du Conseil Arctique en 2009, la Russie soutient la Norvège et le Canada qui lui ont refusé ce statut. Pour plaider sa cause auprès des pays réticents, Pékin a dû alors déployer une intense campagne diplomatique accompagnée par des mesures économiques concrètes en promettant d’investir des sommes importantes dans la réalisation de différents projets en Scandinavie et en Russie (Stokke, 2013 ; Lunde, 2014 ; Zeuthen et Raftopoulos, 2018).

Parallèlement, au début des années 2000, la mise en valeur de l’Arctique russe – de ses ressources énergétiques et de ses voies maritimes- redevient à nouveau une priorité pour le Kremlin. Depuis la chute de l’URSS, le Grand Nord russe a connu des nombreuses difficultés économiques suite à la réduction drastique des investissements d’État et au dépeuplement progressif de la région. Avec le désengagement du pouvoir fédéral, les bases militaires et plusieurs centres miniers et industriels situés sur la côte arctique se ferment, et avec eux, dans la négligence générale, disparaissent aussi les nombreuses infrastructures portuaires et ferroviaires (Heininen, Sergunin et Yarovoy, 2014). Or, avec l’arrivée au pouvoir de Vladimir Poutine, l’idée de créer un réseau énergétique en Sibérie orientale et en Arctique permettant d’acheminer les hydrocarbures russes vers les marchés asiatiques est placée au cœur de la nouvelle stratégie de développement national. La dégradation vertigineuse des relations Russie-Occident depuis 2014 semble accélérer ce processus en accordant à la mise en valeur du Grand Nord des accents géopolitiques urgents.

Cependant, l’exploitation de ressources naturelles et leur transport dans des conditions climatiques difficiles ne peuvent pas se faire sans la modernisation des infrastructures et sans l’acquisition d’équipements sophistiqués et de technologies de forage détenues principalement par les compagnies occidentales. La réalisation de ces projets d’envergure demande des investissements considérables que la Russie ne peut financer. Aux yeux de Moscou, la Chine apparait alors non seulement comme l’un des principaux consommateurs de ses hydrocarbures arctiques, mais aussi comme un investisseur potentiel. En effet, à bien des égards, la Russie, avec ses vastes réserves de ressources naturelles, et la Chine, avec son économie de plus en plus puissante et ses rythmes de croissance soutenus, semblent complémentaires. Pour cette même raison, la Chine dont les activités commerciales se globalisent rapidement, fut pressentie par le Kremlin comme l’utilisateur-clé de la RMN.

Cette complémentarité théorique entre les intérêts économiques russes et chinois peinait cependant à se concrétiser.  Malgré la signature de nombreux accords de principe et de lettres d’intention, la plupart de grands projets sino-russes dans le domaine d’énergie et des infrastructures restent lettre morte. Tout en souhaitant la mise en valeur de ses vastes territoires arctiques et de leurs ressources, le Kremlin hésite à accorder aux entreprises chinoises un accès privilégié à l’Arctique russe de crainte d’une perte de maîtrise sur le développement économique de la région. Toutefois, en 2014, la chute des cours du pétrole qui a durement frappé les rentrées en devises de la Russie, mais surtout la crise ukrainienne et les sanctions occidentales qui en ont découlé, changent complètement la donne. Le contexte international tendu force Moscou à abandonner son approche prudente vis-à-vis de Pékin et de ses ambitions arctiques. L’idée que la Chine puisse remplacer avantageusement l’Occident comme partenaire économique, mais aussi comme source de technologies de pointe est activement promue par le gouvernement russe qui inaugure à ce moment-là sa politique du « pivot vers l’est ».Du côté chinois, la politique étrangère commence alors à être soumise de plus en plus aux objectifs de la BRI, le projet d’infrastructures globales de Xi Jinping, auquel Moscou a adhéré après quelques hésitations initiales. Concrètement, la Russie accorde aux compagnies et banques chinoises la possibilité de contribuer à plusieurs projets d’envergure dans les domaines de l’énergie et des infrastructures arctiques (Alexeeva et Lasserre, 2018b).

2. La folie des grandeurs : la réalisation de mégaprojets gaziers dans l’Arctique russe

En 2014, un changement géopolitique significatif a marqué le paysage arctique suite à l’imposition de sanctions économiques par les États-Unis et l’UE, ciblant principalement l’exploitation des ressources gazières et pétrolières en Arctique russe (Union européenne, 2014). Malgré les sanctions internationales, la Russie a réussi à lancer deux projets majeurs sur le plateau arctique. La même année, la production de pétrole de type ARCO a commencé sur la plateforme Prirazlomnaya, exploitée par Gazprom Neft Shelf, marquant ainsi la première initiative offshore exclusivement russe dans cette région. En 2016, le terminal maritime Arctic Gate a été mis en opération pour exporter le pétrole extrait du gisement de Novoportovskoye, dans la région de Yamal. Il convient de noter que les différentes marques de pétrole arctique ‘ARCO’, ‘Novy Port’ et ‘Varandey Blend’, qui étaient initialement expédiées vers les marchés européens, ont vu leurs flux en partie redirigés vers la Chine après 2022 en raison des nouvelles sanctions européennes (OilCapital, 2023). Contrairement à l’opinion répandue dans la presse occidentale selon laquelle la Russie aurait dû vendre son pétrole à la Chine et à l’Inde à des prix très bas du fait du prix plafond de 60$, les analyses de plusieurs experts ont révélé que les réductions étaient moins importantes qu’annoncé. Ainsi, si on croit les statistiques officielles publiées par les douanes portuaires indiennes et chinoises, la réduction sur le pétrole brut russe importé n’était que de 8 à 10 dollars le baril en mars 2024, au lieu des 35 à 40 dollars le baril souvent rapportés par les médias occidentaux (OIES, 2024). De fait, le différentiel de prix du pétrole russe (marque Urals) par rapport au cours du Brent est passé d’environ 32$/baril en avril 2022, à environ 28$/baril en février 2023, pour peu à peu se résorber pour n’atteindre que moins de 5 $/baril à la fin de 2024 (CREA, 2024).

Fig. 1. Différentiel de prix du brut russe par rapport au cours du Brent.

Source : CREA (2024), https://energyandcleanair.org/september-2024-monthly-analysis-of-russian-fossil-fuel-exports-and-sanctions/, c. le 15 déc. 2024.

Outre son rôle de marché majeur pour le pétrole arctique russe, la Chine fournit également des équipements nécessaires à l’exploration du plateau continental de la mer de Kara. La Russie, qui fabrique peu de plates-formes de forage adaptées aux conditions extrêmes de l’Arctique, a fait appel à la flotte chinoise de plates-formes de forage. Ainsi, en 2020-2021, trois plates-formes de forage chinoises ont été installées dans la mer de Kara. En 2020, Rosneft a commencé à forer le puits Vikulovskaya-1 sur le bloc East-Prinovozemelskiy-1 dans la mer de Kara en louant la plate-forme chinoise Nan Hai Jiu Hao, propriété de China Oilfield Services Limited (contrôlée par CNOOC). Une autre plate-forme autoélévatrice chinoise, Oriental Discovery (appartenant à Tianjin China State Shipbuilding Corporation) fore le puits d’exploration Ragozinskaya-1 (Brodt, 2021). En conséquence, Rosneft a découvert un nouveau gisement de gaz arctique avec des réserves totales annoncées de 514 milliards de m3 de gaz et 53 millions de tonnes de condensats (Rosneft, 2020). Rosneft a découvert un autre champ gazier très prometteur, baptisé « Marshal Zhukov » dont les réserves de gaz sont estimées à 800 milliards de m3 (ibid.). Une autre plateforme chinoise, le semi-submersible Nanhai Bao Hao, fore pour Gazprom sur le champ de Leningradskoye, dans la mer de Kara (Staalesen, 2017).  

Par ailleurs, la coopération sino-russe dans la zone du plateau continental arctique n’est pas aussi développée que dans sa partie terrestre, et ce sont donc les mégaprojets gaziers Yamal LNG et Arctic LNG 2 qui demeurent actuellement le résultat le plus visible de la coopération sino-russe stratégique. Il est important de préciser, toutefois, qu’il s’agit dans les deux cas de projets internationaux et non pas d’initiatives exclusivement sino-russes. Leur objectif est d’exploiter les gisements de gaz naturel, situés au-delà du cercle Arctique, d’en liquéfier le gaz extrait (GNL) puis de l’exporter par méthaniers vers l’Europe et en Asie, en suivant la RMN.

Le projet Yamal LNG fut au départ envisagé comme une initiative franco-russe, dont les compagnies françaises Total et russe Novatek, deuxième plus gros producteur russe de gaz après Gazprom, étaient les actionnaires majoritaires. Toutefois, le coût élevé de réalisation du projet a poussé Novatek à chercher d’autres investisseurs au moment même où les compagnies occidentales et japonaises ne pouvaient plus faire affaire avec les entreprises russes à la suite de l’entrée en vigueur des sanctions américaines. En effet, le site de Yamal devait héberger non seulement une usine d’extraction de gaz naturel liquéfié, mais aussi des réservoirs de stockage, un aéroport international, un port et un quartier résidentiel pour loger des employés. Pour transporter le gaz liquéfié, il fallait également financer la construction de plusieurs méthaniers. Dans ce contexte, Moscou a dû se tourner vers la Chine pour finaliser le projet.

Initialement, Novatek a invité les compagnies japonaises, JGC Corporation et Chiyoda Corporation à participer au projet en tant qu’actionnaires et pourvoyeurs d’équipements industriels, mais ensuite Tokyo a pris la décision de se joindre à la politique de sanctions prônée par Washington et cette initiative fut abandonnée (Abiru, 2019). Après le retrait des entreprises japonaises du projet, la Chine a saisi l’occasion pour devenir le second actionnaire de Yamal LNG après Novatek, qui le contrôle avec 50,1% du capital, alors que les Chinois CNPC et China’s Silk Road Fund en possèdent 29,9 %, et le français Total 20% (Filimonova, 2018). Les banques chinoises, Export-Import Bank of China et China Development Bank, ont accordé au projet une ligne de crédit de 12 milliards de dollars, alors que la China Offshore Engineering Co. a fabriqué des modules pour l’usine de gaz et la CNPC Offshore Engineering Co. a conçu et produit les différents équipements pour les docks du port (Li, Kong et Liu, 2016). Le géant chinois du transport maritime, COSCO, en partenariat avec le transporteur japonais Mitsui OSK et le chantier naval sud-coréen Daewoo Shipbuilding & Marine Engineering (DSME), a obtenu le contrat pour la construction de trois méthaniers brise-glace de classe Arc7/PC4[1] afin de transporter le GNL russe via la RMN[2]. D’autres compagnies chinoises ont contribué à l’étude géologique, à la fabrication de plates-formes de forage polaire, à la supervision d’ingénierie, à la gestion logistique. Malgré cette apparente réussite, l’établissement de paramètres concrets de la participation chinoise au projet ne s’est pas déroulé sans heurts. Ainsi, les négociations entre Moscou et Pékin au sujet de conditions de prêts ont duré presque deux ans : les banques chinoises exigeaient des garanties supplémentaires du gouvernement russe et n’ont débloqué les crédits qu’après la promesse formelle du Kremlin d’investir davantage de fonds publics dans le projet (Sørensen et Klimenko, 2017).

Yamal LNG dispose de trois lignes de production du gaz, progressivement mises en opération à partir de 2017, si bien qu’en 2021, le site a produit 19,5 millions de tonnes de GNL (Glavportal, 2022), dont une grande partie a été vendue sur le marché européen. Bien que la Chine soit très impliquée dans le projet, elle ne s’est engagée à acheter que 3 millions de tonnes de GNL produit par le Yamal LNG par an (Leksyutina et Zhou, 2022). La participation chinoise au projet n’est donc pas dictée par le désir de Pékin de devenir le principal acheteur du GNL russe, mais par des motivations économiques et géopolitiques plus globales.

Depuis son lancement, le projet est devenu non seulement le symbole de la réussite de la coopération sino-russe dans le cadre de la BRI, mais aussi l’argument en faveur du renforcement du rôle de la Chine dans la gouvernance de l’Arctique. Dans le même temps, le succès du projet Yamal LNG est utilisé différemment dans les médias d’État russes et chinois. En Russie, l’achèvement de ce projet a été présenté comme une réussite nationale, même si la Chine et la France y ont beaucoup contribué (Président de la Russie, 2017) . Aux yeux de Moscou, ce projet est un symbole du succès de sa politique de résistance face aux sanctions occidentales, une vision dans un sens surprenante étant donné que le projet bénéficie d’un régime fiscal spécial. En effet, le consortium international qui exploite le site du Yamal LNG a obtenu des exemptions fiscales importantes destinées à encourager les projets en Arctique, et qui s’étalent sur 12 ans : il est exempté de droits sur l’extraction minière et l’exportation du GNL est exemptée d’impôts sur le revenu ainsi que des taxes sur l’importation des équipements. La contribution du projet Yamal LNG aux revenus de l’État russe, tout comme celui des autres mégaprojets gaziers réalisés en Arctique qui bénéficient des mêmes avantages fiscaux, serait donc bien maigre (Tikhonov, 2020).

À Pékin, le projet Yamal LNG est plutôt vu comme un symbole du nouveau savoir-faire des compagnies chinoises et de leurs capacités à innover. Cette vision prédomine dans les publications chinoises, qui mettent en avant le rôle de la Chine dans la réalisation de ce projet labelisé BRI (Sun et Ma, 2018; Zhang et Jin, 2020). La contribution de la compagnie française Total au projet et l’utilisation des technologies occidentales de liquéfaction sans lesquelles le projet n’aurait jamais vu le jour, ne sont que très rarement mentionnées. En effet, toutes les technologies de pointe ont été fournies par les entreprises américaines (Air Products, Shell, ConocoPhilips) et européennes (Siemens, Linde Engineering et Equinor) (Delovoy Profil, 2021). Selon la CNPC, le Yamal LNG montre « l’importance de la réalisation de grands projets pétroliers et gaziers dans la mise en œuvre de la BRI », « stimule l’innovation, la modernisation et l’internationalisation des industries nationales chinoises » et « aide à assurer la sécurité énergétique de la Chine » (CNPC, 2018). Aux yeux de Pékin, le Yamal LNG est donc aussi un symbole de la réussite nationale dont le succès illustre bien des capacités d’adaptation et d’invention de la Chine dans les conditions extrêmes de l’Arctique, ce qui confirme le bien-fondé de ses ambitions dans cette région polaire.

Quant au projet Arctic LNG-2, encore en voie de réalisation, son potentiel de production annuel est évalué à 19,8 millions de tonnes (Mt) et la Chine s’est engagée à en acheter 20 % (4 Mt sur 15 ans) (Leksyutina et Zhou, 2024). Ce site est situé sur la péninsule de Gydan, à proximité de Yamal LNG et sur la rive droite du golfe de l’Ob, ce qui réduit sensiblement le coût de son exploitation, car il utilisera des installations logistiques déjà construites. Le projet réunit plusieurs acteurs : Novatek en détient 60 %, le reste est divisé en parts équivalentes de 10% entre Total, CNOOC, CNPC et le consortium japonais Mitsui-JOGMEC. Les banques étrangères fournissent une partie des fonds nécessaires à la finalisation du projet: les China Development Bank, China Exim Bank et Japan Bank for International Cooperation ont ainsi ouvert une ligne de crédit de 2,5 milliards d’euros (Katkov et Volobouev, 2021). Tout comme dans le cas de Yamal LNG, la Chine est non seulement le principal pourvoyeur de fonds, mais aussi l’un des principaux fournisseurs d’équipements. Ainsi, l’entreprise chinoise Wison Offshore and Marine Ltd. a obtenu le contrat pour la fabrication de tous les modules utilisés dans le projet (Leksyutina et Zhou, 2024). Toutefois, ici encore les technologies critiques sont fournies par des entreprises occidentales ou japonaises : la technologie de liquéfaction devait être fournie par la compagnie allemande Linde Engineering, les turbines à gaz par l’entreprise italienne Nuovo Pignone, les modules pour les trains de liquéfaction par la compagnie française Technip Energies et les pompes cryogéniques par la compagnie japonaise Nikkiso Cryogenic Industries (Delovoy Profil, 2021). Les méthaniers seraient cette fois-ci produits en Russie, sur le chantier naval Zvezda à Bolchoï Kamen, dans l’Extrême-Orient russe, bien que les coûts de la construction des 15 méthaniers brise-glace de classe Arc7 en Russie soient supérieurs à ceux proposés par les constructeurs sud-coréens (Humpert, 2019). L’octroi du contrat à Zvezda a été dicté par les considérations politiques. Fidèle à sa stratégie de substitution aux importations lancée dans le sillage de la crise ukrainienne de 2014, Moscou visait ainsi à stimuler le développement de la construction navale nationale afin de réduire sa dépendance des équipements étrangers. Malgré la subvention du projet par l’État, Zvezda a été, néanmoins, bien obligé de conclure un partenariat avec le constructeur naval sud-coréen Samsung Heavy Industries pour pallier son retard technologique.

La première phase du projet Arctic LNG-2 a été officiellement lancée en 2023 quand la première ligne de production Arctic LNG 2, d’une capacité de 6,6 millions de tonnes de GNL, a été remorquée depuis la région de Mourmansk et installée à Gydan. Pesant 640 000 tonnes, la plateforme constitue l’objet mobile le plus lourd jamais construit dans l’industrie mondiale du GNL (Interfax, 2024).

Fig. 2. Les projets de développement des ressources extractives dans l’Arctique russe

Source : auteurs d’après Baudu et Lasserre 2023, Alexeeva et Lasserre 2024, Lasserre 2024.

Toutefois, en novembre 2023, les États-Unis ont élargi leur liste des sanctions, ciblant désormais les entreprises impliquées dans la construction des lignes de production de GNL pour les projets de Novatek. Les sanctions précédentes visaient déjà certaines compagnies associées à l’Arctic LNG-2, ainsi que l’Arctic Transshipment LLC, qui exploite des terminaux de transbordement de GNL à Mourmansk et au Kamtchatka. Depuis l’été 2022, l’Union européenne a imposé des sanctions concernant la fourniture d’équipements pour les usines de GNL à la Russie. En décembre 2023, il a été rapporté que Novatek avait invoqué un cas de force majeure concernant la fourniture de GNL d’Arctic LNG 2 à certains de ses clients (Aizhu et Rashad, 2023). Les actionnaires étrangers de l’Arctic LNG-2 – TotalEnergies, les entreprises chinoises CNPC et CNOOC, ainsi qu’un consortium composé de Mitsui et Jogmec, ont également – invoqué la force majeure en raison des sanctions américaines, ce qui leur a permis de se désengager de leurs obligations contractuelles dans le projet (Moscow Times, 2023).

Aujourd’hui, Washington impose de sévères sanctions à toutes les entreprises de Chine, de Singapour et des Émirats arabes unis qui, selon les autorités américaines, sont associées au projet Arctic LNG 2, principalement les entreprises transportant des matériaux et des pièces critiques pour le projet (Humpert, 2024).

Le principal défi auquel Novatek est confronté avec Arctic LNG-2 est désormais la constitution d’une flotte polaire. Le chantier naval de Zvezda a une nouvelle fois repoussé les délais de livraison des deux premiers pétroliers de classe glace Arc7. Le premier devrait être livré début 2025, le second est prévu pour le premier trimestre de la même année. Au total, 21 pétroliers de classe glace Arc7 ont été contractés pour Arctic LNG-2. Six navires ont été construits en Corée, mais tant que les sanctions seront en vigueur, il est peu probable qu’ils soient transférés à Novatek. Quinze autres navires devaient être construits par Zvezda : trois pétroliers – Alexeï Kossyguine, Piotr Stolypine et Sergueï Witte – ont déjà été lancés, il ne restait plus qu’à tester le système de propulsion électrique et à mener des essais en mer et sur glace (Portnews, 2024). Toutefois, la construction du reste des navires de la série n’est toujours pas assurée. Zvezda devrait soit apprendre à les construire de manière autonome, soit rechercher un autre chantier naval partenaire, une solution qui soulève à nouveau la question des sanctions. Par exemple, il semble que les entreprises de construction turques aient joué un rôle important dans les projets d’infrastructures arctiques Yamal LNG et Arctic LNG 2 après l’imposition des sanctions. Les chantiers navals turcs, notamment Kuzey Star Shipyard, ont reçu des contrats de Rosatom pour la construction de quais flottants et de brise-glaces bi-carburant (Russian Council, 2024).

Les grands projets gaziers en Arctique, lancés avant la guerre en Ukraine et souvent cités comme exemple de la réussite de la coopération sino-russe dans le cadre de la BRI, sont en réalité des projets internationaux, ce qui est très peu répercuté dans les publications russes. Leur réalisation requiert encore aujourd’hui des contributions technologiques et des ressources provenant de divers acteurs étrangers. Si la Chine joue un rôle crucial dans le financement et le développement de ces projets, il demeure que ni la Russie ni la Chine ne disposent des technologies alternatives ou des infrastructures industrielles nécessaires pour fabriquer certains équipements spécifiques. Avant le déclenchement du conflit en Ukraine, la Russie s’efforçait d’inclure une variété de partenaires dans la mise en œuvre de ces projets, notamment des pays européens et asiatiques comme la France et le Japon, et attribuait des contrats industriels à des entreprises occidentales, souvent concurrentes de leurs homologues chinoises. Ce choix stratégique visait à éviter une trop grande dépendance vis-à-vis de la Chine, la Russie cherchant à diversifier au maximum ses partenariats économiques en Arctique. Cependant, l’évolution des relations internationales, notamment avec l’intensification des sanctions à partir de 2022, a profondément modifié cette dynamique, contraignant Moscou à réévaluer ses priorités et ses alliances économiques.  

Malgré les déclarations des politiciens européens sur l’abandon du gaz russe, l’UE a augmenté ses achats de GNL russe auprès de Yamal LNG, qui n’a pas été concerné par les sanctions (S&P Global, 2023). Les exportations de GNL russe vers l’UE ont ainsi atteint 21,2 milliards de m3 en 2022 (contre 18,2 milliards de m3 en 2021) et sont demeurées à la hauteur de 20,7 milliards de m3 en 2023. De janvier à avril 2024, le GNL russe a représenté plus de 16 % des importations totales de GNL de l’UE. Il s’agit d’une augmentation significative par rapport à la même période en 2023, lorsque le GNL russe représentait 12,74 % des importations (Kommersant, 2024 ; S&P Global, 2024). En effet, l’UE a accru ses importations de GNL en provenance de l’Arctique russe pour compenser les importantes restrictions imposées par la Russie en 2022 sur les exportations de gaz naturel via gazoduc à destination de nombreux États européens. Cette évolution a conduit à une réduction drastique des volumes acheminés par gazoduc, passant de 150 milliards de m³ en 2021 à 25,1 milliards de m³ en 2023 (Baudu et Lasserre, 2023 ; Kardas, 2023). Ainsi, les exportations de gaz russe, acheminées par gazoduc ou par méthanier, sont passées de 155 milliards de m³ en 2021 (soit 45 % des importations de l’UE) à 80 milliards en 2022, 45 milliards en 2023 (14,7 %) puis 18 % au cours du premier semestre 2024 (S&P Global, 2024 ; Gross et Stelzenmüller, 2024). Cette évolution s’inscrit dans un contexte où les États membres de l’UE n’ont jamais réussi à s’accorder sur un embargo complet sur le gaz russe (Kardas, 2023) mais où l’UE a pu trouver de nouveaux fournisseurs et acheter beaucoup moins de gaz russe, contribuant ainsi à une perte d’exploitation de Rb 629 milliards en 2023 (-6,9 milliards $), la plus importante perte en 25 ans (Offshore Technology, 2024). Parallèlement, la Chine a doublé ses importations de GNL russe en 2023 par rapport à 2021, ce qui a permis à la Russie de devenir le troisième fournisseur de GNL du pays (Downs et al., 2024).

3. Le développement de la navigation le long de la Route de la Soie polaire: un bilan décevant

Dans la littérature universitaire chinoise, de même que dans les réflexions sur les raisons qui expliquent l’intérêt de la Chine pour l’Arctique, la navigation est un élément clé. L’ouverture possible de routes maritimes plus courtes entre l’Asie et l’océan Atlantique présenterait un grand intérêt pour la Chine qui cherchait à inclure le développement des infrastructures le long de la RMN bien avant son inclusion dans la BRI. Ainsi, dans les années 2000, plusieurs compagnies chinoises se sont intéressées à des projets associés à l’exploitation de cette voie maritime, dont la construction du chemin de fer Belkomur qui relierait Arkhangelsk (en mer Blanche) à la Sibérie occidentale et la modernisation du port d’Arkhangelsk (Zhao, 2018). Mais aucune de ses initiatives ne se sont matérialisées, les négociations butant sur la réticence de Moscou à partager la responsabilité de gestion des nouvelles infrastructures avec Pékin, une condition sine qua non de tout accord avec les entreprises d’État chinoises.

Du côté russe, l’idée de développer le trafic le long de la RMN n’est pas récente puisque l’URSS a créé l’administration chargée de développer cet axe de transport en 1932 et à l’époque soviétique ce corridor de transport maritime a été utilisé assez fréquemment. Après la chute de l’URSS, on assiste à un déclin rapide du trafic qui n’a commencé à reprendre peu à peu qu’en 2008, suite au début de l’exploitation plus poussée des ressources naturelles dans l’Arctique russe. La première tentative de transport d’hydrocarbures russes à destination de la Chine transitant par la RMN a eu lieu en août 2010, quand le navire-citerne Baltica a transporté du condensat de gaz naturel de Mourmansk à Ningbo, dans la province chinoise de Zhejiang. Cette première tentative a été suivie, en novembre 2010, de la signature d’une entente de coopération à long terme en matière de navigation dans l’Arctique en vue du développement de la RMN entre Sovcomflot, une société russe de transport maritime, et la CNPC. Cette entente, qui s’ajoute aux conventions existantes, visait à déterminer les conditions d’une possible utilisation conjointe du passage du Nord-Est, qu’il s’agisse de le traverser ou d’y transporter des hydrocarbures provenant des gisements pétroliers et gaziers de l’Arctique. 

Au début, il semblait que cette entente pourrait aboutir à un partenariat sino-russe lucratif :  en 2011 et en 2012, plusieurs vraquiers ont transporté du minerai de fer, chargé à Mourmansk ou à Kirkenes (en Norvège), vers des ports chinois, en passant par la RMN, alors que plusieurs pétroliers et méthaniers ont fait de même entre Vitino, en Russie, et la Chine (Lasserre et al, 2019). En parallèle, les principales sociétés de navigation commerciales régionales ont commencé à s’intéresser au potentiel logistique de la RMN – les chinoises COSCO et China Merchants, les sud-coréennes Hyundai Glovis, TPI Megaline, Pan Ocean et Unico Logistics, ainsi que la japonaise Mitsui (Beveridge et al, 2016). Les efforts de la Russie pour accroître la circulation maritime internationale le long de la RMN semblaient donc donner des résultats positifs. Si, en 2010, il n’y a eu que 4 passages, l’année suivante on enregistrait déjà 34, puis 46 en 2012 et 71 en 2013. Toutefois, en 2014, le trafic s’est effondré : le nombre de passages est tombé à 18 en 2015 et à 19 en 2016, avant de remonter à 85 en 2021, 79 en 2023 puis 91 en 2024 (Baudu et Lasserre, 2024).

En effet, l’intérêt initial des compagnies de transport asiatiques n’est pas allé au-delà de quelques déclarations officielles faute des infrastructures modernes capables à soutenir le trafic dans les eaux polaires. Le bon fonctionnement de la Route de la soie polaire dépend en grande partie de la construction de nouvelles installations portuaires et lignes de chemin de fer connectant ces ports avec les gisements de matières premières et avec les sites industriels russes situés plus à l’intérieur du continent. Or, l’état des infrastructures existantes est catastrophique et leur rénovation demande l’investissement de sommes colossales que la Russie n’a pas et qu’elle espérait peut-être que la Chine puisse fournir, à tout le moins que la Chine contribue au développement du trafic (Zhou, 2024). Ses espoirs ne se sont pas réalisés, car les seuls projets dans lesquels les Chinois ont accepté d’investir sont le Yamal LNG et l’Arctic LNG-2. Leur mise en opération a certes eu un effet positif, car le trafic le long de la RMN a repris, mais sa signification pour le commerce maritime international reste toujours marginale. Ainsi, en 2021, la RMN a enregistré 85 passages, un nombre négligeable si on le compare aux 12 000 transits par Panama et aux 18 000 transits par Suez en 2020 (Lasserre, 2022). L’activité le long de la Route de la Soie polaire est donc essentiellement portée par le trafic de desserte locale, trafic dit de destination, alimenté par la desserte des communautés locales et, surtout, par les projets d’extraction de ressources naturelles. Par ailleurs, le gouvernement chinois aurait récemment exprimé le désir d’impliquer davantage la Chine dans la gestion de la navigation le long de la RMN, mais Moscou a fermement refusé l’offre de Pékin d’escorter des convois commerciaux avec des brise-glace chinois (Mitko, 2018).

Si la Russie caressait officiellement le rêve de voir la RMN devenir un axe majeur du commerce mondial, ce qui lui aurait conféré de substantiels revenus de transit et le contrôle d’une route stratégique, cette ambition semble céder le pas à l’intérêt pour la RMN comme levier de développement majeur, permettant la mise en valeur des ressources naturelles si cruciales pour l’économie russe, tout en permettant le développement des infrastructures qui, à terme espère-t-on, permettront aussi le développement du transit. Pour les Chinois, cette voie de navigation polaire semble présenter de l’intérêt surtout parce qu’elle facilite l’accès aux gisements de ressources naturelles se trouvant en Arctique et non pas parce qu’elle présente une alternative viable aux actuels trajets commerciaux via le détroit de Malacca ou le canal de Suez. Ainsi, la plupart des navires chinois qui circulent dans l’Arctique russe ne transportent pas de conteneurs commerciaux, mais des matières premières et des matériaux de construction pour les sites d’exploration gazière russes en développement. L’entreprise NewNewShipping semble depuis 2023 expérimenter quelques voyages avec des porte-conteneurs.Depuis l’invasion russe en Ukraine, la Russie a intensifié son partenariat avec la Chine pour développer la région arctique, alors que les sanctions occidentales l’éloignent des pays arctique voisins. Ce rapprochement offre à la Chine une opportunité unique de devenir le partenaire privilégié de la Russie, malgré des tensions passées concernant le contrôle de la recherche maritime et les projets de construction navale. En effet, on notait des tensions latentes, en raison des réticences de Moscou à céder trop de contrôle à Pékin (Filippova, 2023).  Toutefois, après la visite du président Xi Jinping, ses liens semblent davantage se consolider. Ainsi, une route régulière de conteneurs a été établie entre des ports russes et chinois, et Rosatom a conclu un partenariat avec une entreprise chinoise pour étendre ces liaisons d’ici 2027. En parallèle, une nouvelle route multimodale, « Arctic Express n°1 » permet de relier Shanghai à Moscou, via Arkhangelsk (Leksyutina et Viakhireva, 2024). Par ailleurs, la Chine qui s’efforce d’atteindre d’importants objectifs de développement national, tels que devenir une grande puissance maritime et une puissance technologique cherche à développer sa propre flotte de brise-glaces et de navires de classe polaire. Ainsi, en septembre 2024, la Chine a participé pour la première fois à des patrouilles dans l’océan Arctique. Ces patrouilles conjointes font suite à un protocole d’accord sur la coopération en matière d’application du droit maritime que les garde-côtes chinois et le service des gardes-frontières du FSB[1] ont signé en avril 2023 (High North News, 2023). Ce protocole, signé à Mourmansk, prévoit une coopération dans les eaux arctiques pour lutter contre le terrorisme, l’immigration clandestine, la contrebande de drogues et d’armes, ainsi que la pêche illégale (Edvardsen, 2024). On constate ainsi, de la part de la Chine, un désir de manifester une présence militaire, après le développement de sa participation au transport maritime le long de la route maritime du nord.

Pour développer la RMN, Moscou et Pékin ont créé un sous-comité dédié, appuyé par trois groupes de travail : navigation, sécurité et construction navale. Toutefois, la route reste difficilement accessible, comme en témoignent des incidents récents impliquant des navires chinois peu adaptés aux conditions glaciales. Malgré les défis logistiques et climatiques, Pékin considère cette coopération comme un atout pour sa sécurité énergétique et militaire, surtout face à la présence croissante des Etats-Unis et leurs alliés dans l’Arctique (Staalesen, 2024).

4. La guerre en Ukraine : quel impact sur la coopération sino-russe en Arctique?

Au début de la guerre en Ukraine, Pékin s’efforçait de préserver une sorte de neutralité décrite comme étant pro-Kremlin par des nombreux experts occidentaux (Cooper, Schaeffer et Soula, 2022 ; Hoffman et Knight, 2022 Niquet, 2022; Julienne, 2022). En effet, en se cachant derrière ses formules diplomatiques habituelles qui mettent en avant les principes de la non-ingérence et du respect de la souveraineté et de l’intégrité territoriale des États, la Chine s’est abstenue de condamner formellement les actions russes en Ukraine[2]. À l’intérieur de la Chine, les médias ont dénoncé les sanctions occidentales contre la Russie et défendu la légitimité de préoccupations sécuritaires de Moscou vis-à-vis de l’élargissement de l’OTAN vers l’est (People’s Daily Online, 2022).

Toutefois, après l’échec de l’armée russe en Ukraine à Kharkiv en septembre 2022 (Freedman, 2022 ; The Economist, 2022), la Chine commence à se distancer du conflit. Tout en refusant de désavouer publiquement son grand partenaire stratégique, les autorités chinoises ont adopté une attitude très prudente vis-à-vis des sanctions imposées par les Occidentaux à l’encontre de la Russie (Chimits et Hmaidi, 2022 ; Lee, 2022). Certaines grandes entreprises chinoises, soucieuses de leur réputation internationale et de leur accès aux marchés occidentaux, ou utilisant les technologies ou composants américains dans leur produits, comme les géants de la tech chinois Xiaomi, TikTok-, Lenovo  et Huawei, avaient annoncé la suspension ou la réduction de leurs opérations en Russie dès le mois de mars 2022 (Strumpf, 2022 ; Litvinova, 2022; Ведомости, 2022). De même, le transporteur maritime Cosco a suspendu ses activités le long de la RMN (Humpert, 2022).

Mais les exportations chinoises se sont maintenues, voire croissent pour les entreprises peu exposées aux sanctions, en reprenant les parts laissées par les entreprises occidentales (Chimits et Hmaidi, 2022; Guibert, 2022). Plusieurs entreprises se sont adaptées et ont réinvesti le marché russe. Ainsi le géant chinois de l’informatique Huawei n’a fait qu’augmenter le personnel de son institut de recherche russe et augmenter son budget de financement (Forbes, 2023). Si Cosco est sorti du marché du transport maritime arctique, il a été remplacé par NewNewShipping (Baudu et Lasserre, 2024). Xiaomi et Realme occupent les deux premières places sur le marché russe, les ventes de téléphones chinois augmentant de 42 % en volume, portant leur part de marché de 50 % à 70 % (SCMP, 2023).

Au début du conflit, il semblait donc que la réalisation des projets arctiques puisse être maintenue, car techniquement Novatek n’a pas été concerné par les sanctions instaurées par les États-Unis et l’EU à l’encontre de la Russie. Toutefois, avec l’enlisement du conflit et l’adoption de sanctions de plus en plus sévères qui interdisent entre autres la vente aux Russes des équipements pour la production du GNL, la pression sur les compagnies occidentales et asiatiques, associées aux projets arctiques russes, a commencé à monter, si bien que Linde Engineering s’est retiré de l’Arctic LNG-2, alors que Total a décidé de ne plus apporter de capital à ce projet qui se retrouve par conséquent en manque de financement et de technologies nécessaires à sa finalisation (Afanasiev, 2022). Les constructeurs navals sud-coréens ont annulé la commande russe pour la construction d’un premier méthanier pour cause de défaut de paiement (Staalesen, 2022a) et d’autres annulations pourraient suivre. Quant aux compagnies chinoises contribuant à la réalisation du projet – Bomesc Offshore Engineering, Cosco Shipping Heavy Industry, Penglai Jutal Offshore Engineering, Wison Offshore Engineering et Qingdao McDermott Wuchuan, elles ont suspendu leurs activités en Russie (Staalesen, 2022b ; Humpert, 2022; Zhou, 2022), comme nombre d’autres entreprises chinoises (Power, 2022; Strumpf, 2022).

Cette cascade d’annulations de contrats menace aujourd’hui tous les projets réalisés dans l’Arctique russe, qu’il s’agisse de l’exploration de ressources ou du développement du trafic le long de la RMN. La reprise de ces projets dépend de facteurs difficiles à prévoir : la durée et l’issue du conflit en Ukraine, l’évolution de la situation interne en Russie, la constance et la cohérence de la nouvelle politique des États-Unis et de l’UE vis-à-vis de la Russie et la volonté d’autres pays de maintenir des relations économiques avec Moscou malgré ce contexte.

La guerre en Ukraine semble également d’avoir compromis l’avenir d’un autre grand projet gazier sino-russe – la Force de Sibérie 2. Ce projet pharaonique prévoit la construction d’un gazoduc long de 3550 km afin de relier les champs gaziers de la Sibérie orientale à la Chine, en transitant par la Mongolie.  Si achevé, il transporterait 50 milliards de m3 du gaz annuellement, ce qui devrait, aux yeux du Kremlin, compenser quelque peu la perte du marché européen pour le géant du gaz russe Gazprom (Seddon et al, 2024). Toutefois, de nombreux experts remettent en question la rentabilitéé de ce projet, mais d’autres pensent que le projet pourra dégager des excédents moyennant des incitatifs fiscaux et, plus important encore, le projet de gazoduc fournira un grand volume de commandes aux entreprises sidérurgiques russes locales (Downs et al, 2024). En effet, selon les estimations, les travaux couteraient environ 34 milliards US$ (Vakulenko, 2023), une somme importante que les Russes vont devoir débourser eux-mêmes, car telle est l’une des conditions imposées par Pékin. Une autre condition concerne le prix du gaz: la Chine veut l’acquérir à des tarifs proches de ceux pratiqués sur le marché intérieur russe, lesquels sont sensiblement inférieurs aux prix internationaux (Alexeeva, 2024). Les négociations bilatérales sur ce projet, entamées il y a cinq ans, peinent donc à avancer. À quel moment le Kremlin cèdera aux exigences chinoises ? Il est difficile de le prédire, mais Pékin peut se permettre d’être patient tandis que Moscou dispose de moins en moins d’options pour exporter son gaz et pour trouver des alternatives aux produits chinois pour maintenir son économie à flot.

La Chine dispose de suffisamment de temps pour prendre une décision concernant la Force de Sibérie 2. La principale raison pour laquelle la Chine n’est pas pressée de conclure un accord sur la Force de Sibérie 2 est qu’elle n’aura probablement pas besoin de ce volume de gaz avant le milieu des années 2030 (Robinson, 2024).

La Chine semble adopter une politique très prudente qui vise à protéger ses entreprises des sanctions occidentales tout en sauvegardant les positions qu’elle a déjà acquises en Arctique russe. En effet, bien que les compagnies chinoises ne fournissent plus d’équipements à l’Arctic LNG-2, il s’agit d’un arrêt temporaire ; la Chine participe toujours en tant qu’actionnaire aux autres initiatives arctiques russes et pour l’instant, n’a pas exprimé un désir de céder ses parts. Tant que le conflit en Ukraine continue, la coopération sino-russe en Arctique resterait réduite au cadre déjà existant : aucun nouveau contrat ou accord bilatéral n’a été signé depuis le 24 février alors que le géant chinois de transport maritime Cosco, jadis le principal utilisateur étranger de la RMN, n’a pas envoyé ne serait-ce qu’un seul navire dans les eaux arctiques russes depuis 2022 (Baudu et Lasserre, 2024 ; Staalesen, 2022c).

Conclusion

L’inclusion de l’Arctique russe à la BRI a donné des résultats mitigés. D’une part, en associant des compagnies chinoises à la réalisation des grands projets gaziers de Yamal LNG et Arctic LNG-2, Moscou a démontré son intérêt pour l’approfondissement du partenariat sino-russe dans cette région stratégique. D’autre part, la participation chinoise au développement de l’Arctique russe a été beaucoup moins importante que Moscou l’espérait. La Russie n’a pas réussi à attirer les investissements chinois dans ses autres projets d’infrastructure arctique, comme la construction du chemin de fer Belkomur[3] et la modernisation du port à Arkhangelsk, jugés par Pékin comme étant trop risqués et peu rentables. La RMN, officiellement intégrée à la Route de la soie polaire, peine à devenir un couloir de transport fiable, faute d’infrastructures modernes et de volonté réelle de l’État russe d’ouvrir cette voie maritime à la circulation internationale étant donné l’importance stratégique et militaire de la RMN. Ainsi, la nouvelle doctrine navale de Moscou rendue publique le 31 juillet 2022 désigne l’Arctique comme une zone sécuritaire prioritaire ou la Russie doit renforcer « ses positions dirigeantes » signalant ainsi son intention de continuer la militarisation de ses côtes et eaux arctiques (Tebin, 2022). Bien que le rythme de la coopération sino-russe dans l’Arctique se soit accéléré, le début de la guerre en Ukraine semble y apporter des correctifs importants dont la portée reste pour l’instant difficile à interpréter. À long terme, les perspectives du rapprochement Chine-Russie en Arctique dépendent fortement de la conjoncture internationale et de la capacité des deux pays à élaborer une stratégie cohérente de leur collaboration, avec des objectifs clairement définis et appliqués sur le terrain.

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[1] Service de renseignement intérieur et de sûreté du territoire de la Russie.

[2] La périodique nationaliste, le Huanqiu Shibao (环球时报), a publié, par exemple des nombreux articles virulents en reprenant certains éléments du discours du Kremlin et en mettant en avant le rôle que les États-Unis auraient joué dans l’escalade du conflit, voir par exemple, « 美国在乌克兰的这些“秘密”,要被揭开了 » ( Est-ce que les “secrets” des États-Unis en Ukraine seraient révelés ?), 环球网 (Global Times), 8 mars 2022, https://world.huanqiu.com/article/476tvWGyTJT, c. le 23 septembre 2024;  Yang Sheng, Deng Xiaoci, « Six months on, US adds fuel to Ukraine crisis with $3b aid as world order alters, West hegemony weakens », Global Times, 24 août 2022, https://www.globaltimes.cn/page/202208/1273803.shtml, c. le 23 septembre 2024.

[3] Par ailleurs, le projet Belkomur n’a toujours pas été mis en œuvre en raison de problèmes internes à la Russie.


[1]Arc 7 sur l’échelle russe (Arc 4 à 9 désigne des navires commerciaux de capacité polaire) et PC 4 (Polar Class) sur une échelle de 1 à 7 selon la classification internationale IACS (International Association of Classification Societies).

[2]La DSME a construit 15 autres méthaniers brise-glace de classe Arc7 qui constitue aujourd’hui l’essentiel de la flotte russe transportant le GNL, Leksyutina Yana V. (2021). « Сотрудничество России со странами Северо-Восточной Азии в вопросах хозяйственного освоения Арктики » (La coopération entre la Russie et les pays de l’Asie du Nord-Est dans les domaines d’exploration des ressources arctiques), Проблемы Дальнего Востока (Far Eastern Studies), n°1, p.3-48.

Les Nouvelles Routes de la Soie : instrumentalisation de l’histoire et de la culture bouddhiste dans la construction d’un récit stratégique

RG v7 n2, 2021

Maï-Lan Thaler

Étudiante en doctorat, École d’Études Politiques, Université d’Ottawa

Abstract : Since its launch in 2013, the Belt and Road Initiative (BRI) has demanded continuous efforts of promotion on the part of the People’s Republic of China. In this article, we seek to explain the instrumentalization of Buddhist history and culture in the discourse surrounding the Initiative, also called “New Silk Roads”. Bringing our attention to the discursive dimension of the Initiative, we explore how the reappropriation of the Silk Roads history qualifies as a “strategic narrative” (Miskimmon, O’Loughlin and Roselle, 2017), which allows the Chinese State to broadcast its vision of the world, long past and to come. We discuss how this strategy calls upon Buddhists institutions of China and why Chinese authorities have turned to Buddhism in their quest to promote the BRI. Finally, we aim to locate this form of instrumentalization of Buddhism in the larger framework of a “Buddhist diplomacy”, at the crossroads between reflections on public diplomacy and soft power, and the rise of United Front work.

Key-words : People’s Republic of China, Buddhist diplomacy, Belt and Road Initiative, Silk Roads, strategic narrative

Résumé : Depuis son lancement en 2013, la Belt and Road Initiative (BRI) n’a cessé de solliciter des efforts de promotion de la part de l’État de la République Populaire de Chine. Dans cet article, nous tentons d’expliquer l’instrumentalisation de l’histoire et de la culture bouddhiste produite par le discours accompagnant l’Initiative, que nous connaissons aussi sous le nom de « Nouvelles Routes de la Soie ». Portant notre attention sur la dimension discursive de l’Initiative, nous verrons en quoi la réappropriation de l’histoire des Routes de la Soie représente ce que Miskimmon, O’Loughlin et Roselle (2017) qualifient de « récit stratégique », qui permet à l’État chinois de diffuser sa vision du monde, précédent et à venir. Nous verrons ensuite comment cette stratégie prend à partie les institutions bouddhistes de Chine et pourquoi c’est vers le bouddhisme que l’autorité politique s’est tournée pour faire la promotion de la BRI. Enfin, il sera question de situer cette instrumentalisation du bouddhisme dans le cadre plus large d’une « diplomatie bouddhiste », au croisement des réflexions sur la diplomatie publique, le soft power et la réactivation du travail de Front Uni.

Mots clés : République Populaire de Chine, diplomatie bouddhiste, Belt and Road Initiative, Routes de la Soie, récit stratégique.

 

Introduction

Depuis son lancement par les discours prononcés par le président chinois Xi Jinping au Kazakhstan et en Indonésie en 2013, la Belt and Road Initiative (BRI)[1] n’a cessé de faire débat, notamment au sujet de sa nature et de sa portée. Une des perspectives au sein du débat consiste à s’intéresser en priorité à la dimension discursive de l’Initiative. Cette dimension est peut-être encore plus frappante dans le monde francophone où nous avons pris l’habitude d’utiliser le nom de « Nouvelles Routes de la Soie » pour désigner ce curieux objet d’étude. Ainsi faisant, nous acquiesçons d’une stratégie narrative élaborée par l’État chinois, qui vise à tracer un lien de continuité entre son Initiative de développement et un épisode de l’histoire que nous avons très souvent raconté. Si le récit sur les anciennes et nouvelles routes de la soie nous dit peu de choses sur le déroulement concret prévu pour la BRI, il est censé, en revanche, nous en décrire « l’esprit ». Par ce terme, l’État chinois englobe les principes, les normes, les valeurs et la vision du monde que la BRI doit incarner. Il est très présent dans le document « Vision and Actions on Jointly Building Silk Road Economic Belt and 21st Century Maritime Silk Road »[2], publié en 2015 et censé servir de feuille de route pour l’Initiative Belt and Road.

Le choix du mot « esprit » n’est pas un hasard puisqu’il permet d’ouvrir une porte sur le monde spirituel, et plus particulièrement sur le monde bouddhiste. En effet, comme nous le verrons dans cet article, le récit des Routes de la Soie est aussi celui du rôle que les bouddhistes ont joué et peuvent continuer de jouer dans l’échange pacifique entre les peuples. Nous observons que de nombreux évènements ont été organisés par des institutions bouddhistes en RPC, avec le soutien de l’État et la participation de ses représentant.es, reprenant le discours officiel sur les bienfaits de la BRI. Lors de ces évènements, il est aussi question de rappeler que les moines, les moniales et les marchand.es bouddhistes ont contribué à développer les anciennes Routes de la Soie et que, réciproquement, c’est grâce à ce réseau d’échange que le bouddhisme a réussi à se répandre en Eurasie et à imprégner si durablement les cultures. A l’heure de la BRI, encouragées par l’État, les institutions bouddhistes chinoises se donnent pour mission de promouvoir l’Initiative auprès des communautés bouddhistes à l’étranger. Nous le verrons, cette démarche est caractéristique d’une instrumentalisation du bouddhisme en Chine, qui a mené à l’émergence d’une diplomatie bouddhiste (Zhang, 2012; Angelskår, 2013; Ponka, Dzhanaeva et Zhao, 2017; et Ngeow, 2019).

  1. Le discours autour de la Belt and Road Initiative : raconter l’histoire chinoise des anciennes et des nouvelles Routes de la Soie

1.1.  La Belt and Road Initiative comme slogan

Le document « Vision and Actions on Jointly Building Silk Road Economic Belt and 21st Century Maritime Silk Road », censé expliciter l’Initiative Belt and Road, n’arrive qu’un an et demi après les premières déclarations de Xi Jinping au Kazakhstan et en Indonésie. En réalité, le document porte bien plus sur la « vision » que les « actions » de l’Initiative. Il s’agit essentiellement d’une présentation du cadre normatif qu’elle doit adopter, et donc de la « vision » de la coopération qu’elle est censée incarner. Certes le document énumère un certain nombre de domaines d’actions prioritaires et de mécanismes de coordination nécessaires à la mise en œuvre de l’Initiative, mais il s’avère peindre bien plus le tableau de « l’esprit des Routes de la Soie ». Celui-ci est défini par de nombreux principes de coopération, comme « le respect mutuel de la souveraineté des uns et des autres, la non-agression mutuelle, la non-interférence mutuelle dans les affaires internes des uns et des autres, le bénéfice mutuel et égal, et la coexistence pacifique »[3].

Le document reflète davantage la façon dont l’État chinois communique en général, qu’il n’informe sur les faits de l’Initiative. En fait, la communication à ce sujet a été abondante : de nombreux documents ont été publiés par divers départements de l’État et de nombreux discours ont été prononcés. Mais il manque encore une documentation officielle complète et précise, qui puisse servir de plan de route. D’ailleurs, s’il existe plusieurs cartes censées représenter les routes de l’Initiative, il n’y a pas de carte officielle unique. Avec un tel mode de communication, l’État chinois semble privilégier d’une part, une information vague et nébuleuse et d’autre part, le sujet de l’esprit de l’Initiative, au détriment d’une information précise et factuelle.

À cela s’ajoutent des changements fréquents, que ce soit sur le nom même de l’Initiative ou sur les pays invités à y participer. En l’état, il est donc difficile d’évaluer ce qu’elle représente. Ce n’est pas que l’État chinois n’en dit pas assez, ses efforts de communication autour de la BRI sont considérables. Mais c’est plutôt que les choix qu’il opère dans sa communication sont en décalage avec le désir des observateur.es extérieur.es d’obtenir une définition fixe. Zeng (2019, 2020) considère à son tour que cette situation n’est ni accidentelle ni le résultat d’un mauvais calcul. Elle est symptomatique de la façon dont sont élaborées et mises en œuvre les politiques, dont la politique étrangère, en République Populaire de Chine (RPC), c’est-à-dire d’une tendance à privilégier un discours qui laisse à l’État central et à ses partenaires une marge de manœuvre. Si l’on considère, à l’instar de Shichor, que « [c]ontrairement à l’AIIB [Asian Infrastructure Investment Bank], qui est une organisation formelle et bien définie, la BRI est avant tout un slogan. » (2018, 41), il faut comprendre ce que représente le slogan en politique chinoise. Zeng constate que nous avons tendance à penser le slogan comme un outil rhétorique plutôt creux, soit un outil de mise en scène qui informe peu sur la substance des politiques menées. En particulier lorsqu’il est produit par un État autoritaire, le slogan est traité comme un instrument de propagande, dont le rôle serait de tromper et dont il faudrait donc se méfier. Pour Zeng, cependant, le slogan est significatif, et ce, parce qu’il sert quatre fonctions. Outre la fonction de persuader les masses, le slogan permet à un.e acteur.e de déclarer une intention, d’affirmer son pouvoir et tester le soutien qu’il peut recevoir sur les scènes domestique comme internationale, et d’appeler les intellectuel.les à soutenir et à contribuer à la politique recherchée. Pour Zeng, c’est la nature vague des slogans comme celui de la BRI, qui leur permet d’être si largement récupérés et diffusés. En ne fixant pas de définition, l’État chinois accorde une certaine marge d’interprétation grâce à laquelle une multitude d’acteur.es peuvent s’approprier le thème de la BRI. Au sein de la RPC, les gouvernements locaux sont nombreux à se revendiquer comme points stratégiques sur les nouvelles Routes de la Soie ou à présenter certains de leurs projets comme faisant partie de l’Initiative.

Le slogan n’est donc pas seulement un instrument rhétorique de propagande, c’est un rouage essentiel du processus d’élaboration et de diffusion des politiques publiques. Pour Lin, Sidaway et Woon (2019), la BRI s’insère dans ce que Heilmann et Perry (2011, 21-22) ont qualifié de gouvernance adaptative, soit un modèle de gouvernance qui repose sur « l’acceptation d’une incertitude omniprésente » et sur une flexibilité à l’égard des contextes, des situations et des agent.es. La production de discours par le biais de slogans ambigus reproduit ce modus operandi en facilitant l’adaptation des politiques. Toutefois, cela ne signifie pas non plus que l’État chinois se contente de lâcher des slogans dans la nature. Au contraire, le travail des slogans est hautement stratégique et implique pour l’État de savoir combiner une ambiguïté suffisante pour que le discours touche un grand nombre d’acteur.es et un certain contrôle du discours pour que l’interprétation chinoise officielle domine. On retrouve cet équilibre dans le recours à la métaphore des Routes de la Soie qui entoure la BRI.

1.2. Les Routes de la Soie comme récit stratégique

« First, the Silk Road is probably the only symbol of the common cultural heritage and close historical trade and cultural relationships of most countries in Asia, Europe and Africa. Second, [the] Silk Road is [a] metaphor for ‘peace and cooperation, openness and inclusiveness, mutual learning and mutual benefit’. » (Liu et Dunford, 2016).

En employant le terme « Routes de la Soie » dans les documents publiés et les discours prononcés, l’État chinois redonne vie à un concept très présent dans les mentalités collectives, comme nous l’expliquent Liu et Dunford (2016). En effet, le nom, sinon l’histoire, des Routes de la Soie est bien connu. En leur associant la BRI, l’État chinois peut viser deux objectifs. Premièrement, insérer l’Initiative dans une continuité historique, voire même dans une tradition de l’échange. Et deuxièmement, transposer les représentations positives à l’égard des Routes de la Soie sur l’Initiative. Tout en jouant sur des idées partagées, l’État chinois va aussi produire et diffuser sa propre version de l’histoire des Routes. Celle-ci semble reposer sur trois principes : tout d’abord, l’enrichissement mutuel des sociétés ayant échangé le long des Routes, puis la dimension pacifiste de ces échanges, et enfin, le dialogue entre l’Est et Ouest ayant permis aux grandes civilisations de partager leurs connaissances et leurs cultures (Zhou et McKerrow, 2020). Dans cette histoire, la Chine occupe un rôle central. D’une part, géographiquement, elle peut être considérée comme le point de départ du réseau des Routes. D’autre part, elle est une de ces grandes civilisations qui a su à la fois diffuser son modèle à travers l’Eurasie, tout en respectant les différences politiques et culturelles, et capter ce que les autres sociétés avaient à lui offrir. D’ailleurs, le fait que les Routes portent le nom de la marchandise dont la Chine a eu pendant longtemps le monopole de la production est également un indice de la nature sino-centrée de l’échange.

Ce que l’État chinois fait ressortir de l’histoire des anciennes Routes sont les éléments dont il se serait inspiré pour construire les nouvelles Routes. Ainsi, à l’instar de l’ancien, le nouveau système d’échange est certainement sino-centré mais il vise en même temps à produire des bénéfices mutuels, tout en respectant la souveraineté des participant.es. Si nous n’avons pas de définition stricte de la BRI, nous avons une description emphatique de « l’esprit des Routes de la Soie » qu’elle est censée incarner. En réalité, ce ne sont pas les Routes elles-mêmes que l’État chinois fait renaître, puisqu’il reconnaît que la BRI ne suivra pas exactement leurs tracés. Ce qu’il fait renaître, en revanche, c’est leur histoire : non pas l’histoire avec un grand H, soit le déroulement chronologique d’évènements, mais l’histoire au sens du récit.

Avant que l’État chinois ne s’en empare au 21ème siècle, les Routes de la Soie sont déjà un « grand récit romancé » (Winter, 2020), avec tout ce que ce type de récit peut avoir de simplificateur et d’exagérateur. Le concept même des Routes n’émerge qu’au 19ème siècle, popularisé par le géographe Ferdinand von Richthofen et est bien plus un outil narratif de convenance que le reflet d’une réalité historique. Avec notre regard contemporain, nous en avons fait un récit de pré-globalisation, en traçant des parallèles avec les formes d’échanges transfrontaliers que nous connaissons aujourd’hui. Ce récit s’est largement diffusé dans le langage et dans la culture populaire[4].

C’est donc un public large que l’État chinois peut toucher quand il décide de le raconter à nouveau. Ce qu’il a alors dans les mains n’est pas un objet fixe et inchangeable, c’est un construit social, auquel il peut insuffler un sens particulier, tout en s’accommodant des codes collectifs déjà présents. Comme tout bon récit, les Routes de la Soie ont leurs personnages iconiques, comme l’amiral Zheng He (1371-1433) et les moines Faxian (337-422 av. J-C) et Xuan Zhang (602-664 av. J-C), elles sont ponctuées par des évènements marquants et se déroulent sur des lieux emblématiques. Tous ces éléments, nous explique l’État chinois, ont eu un impact durable sur nos sociétés et les traces que nous en avons peuvent servir de fondation pour construire une nouvelle ère d’échange.

Le recours au récit n’est ni une nouveauté en politique, ni une spécificité du discours autour de la BRI. D’une part, nous pouvons considérer que toute communication politique est une forme de récit ou, du moins, utilise des codes de la narration (Miskimmon, O’Loughlin et Roselle, 2017). D’autre part, l’État chinois et le Parti Communiste Chinois (PCC) encouragent de plus en plus leurs représentant.es et leurs allié.es à « raconter l’histoire chinoise » (Zhao, 2019). En 2014, par exemple, dans son allocution à la Conférence Centrale de Travail sur les Affaires Étrangères, Xi Jinping insiste sur la nécessité de « donner un bon récit chinois, et mieux communiquer le message de la Chine au monde »[5] (Ministère des Affaires Étrangères de la RPC). Cette expression désigne à la fois un mode de communication politique et un objectif politique en soi. La métaphore de la « voix chinoise » permet de comprendre cette ambivalence : lorsque Xi Jinping parle de « diffuser la voix chinoise » (Cao, 2019), cela renvoie non seulement à l’idée de parler « avec une voix chinoise », c’est-à-dire avec une façon de parler propre à la société chinoise, mais aussi à l’idée de faire entendre ce que la Chine a à dire au monde. « Raconter l’histoire chinoise des Routes de la Soie » implique alors de raconter l’histoire depuis le point de vue de la Chine et de mettre en avant le rôle central que celle-ci a joué.

Nous pouvons aussi analyser ce recours à l’histoire et à l’esprit des Routes de la Soie par le biais du concept de récit stratégique proposé par Miskimmon, O’Loughlin et Roselle (2017), comme le fait Zeng dans son travail sur les slogans politiques (2019, 2020). Miskimmon, O’Loughlin et Roselle le définissent comme « un moyen par lequel les acteurs politiques tentent de créer un sens partagé du passé, du présent, et du futur de la politique internationale pour modeler le comportement des acteurs domestiques et internationaux » (2017, 6). On retrouve une approche similaire dans l’analyse de Winter (2020) pour qui les Routes de la Soie sont un « concept stratégique » et du côté des chercheur.es, qui selon Zhou et McKerrow (2020), conçoivent la BRI comme un « discours stratégique ». Insister de la sorte sur la dimension stratégique du récit nous permet de questionner les fonctions et donc les objectifs d’un tel mode de communication politique. Pour Zeng (2019), la communication politique accompagnant la BRI est une stratégie de rebranding, en référence à la pratique de marketing visant à changer l’image d’une entreprise ou d’une organisation. On peut de même comprendre la réappropriation de l’histoire des Routes de la Soie comme une stratégie de construction de l’identité de la BRI et plus généralement de reconstruction de l’identité de la Chine, appuyée sur des codes partagés par un grand nombre d’acteur.es. En l’occurrence, le rebranding passant par la métaphore des Routes permet à l’État chinois d’augmenter la visibilité de son Initiative. Il permet également d’opérer une rupture avec une certaine image qui circule au sujet de la Chine, en revendiquant une autre identité, d’un lignage plus ancien.

En effet, l’image dont fait l’objet la Chine n’est pas que positive. La façon dont certain.es acteur.es réagissent à la BRI, que ce soit du côté des politiques ou des médias, qu’iels soient situé.es en Afrique, en Asie ou en Occident, est un indicateur des perceptions qui circulent autour de la Chine. L’Initiative est régulièrement critiquée comme étant un projet impérialiste, permettant à la Chine d’exercer un contrôle autoritaire sur tous les pays qui y participent (Cabestan, 2019; Xing, 2019). Cette façon de penser n’est pas née avec la BRI, elle rejoint un discours qui prend parfois le nom de « théorie de la menace chinoise », qui consiste à concevoir la montée en puissance de la Chine comme un « péril » ou une « menace » inhérent pour l’Occident (Xin, 2020). Au-delà des cercles politiques, la crainte d’un impérialisme chinois joue également sur des représentations stéréotypées répandues dans les mentalités collectives populaires. Comme l’explique Xin (2020), la Chine est depuis longtemps un « autre culturel » (surtout du point de vue occidental) dont on exagère l’altérité en se fondant sur des stéréotypes négatifs relatifs, par exemple, à la qualité des produits manufacturés, aux habitudes alimentaires[6]. Tout récemment, c’est la pandémie de la covid-19 qui a suscité des ressentis négatifs à l’égard des Chinois.es, parmi ceux et celles qui souhaiteraient les désigner comme les coupables de cette crise désormais mondiale. L’image de la Chine est également liée au comportement de son État, notamment à l’égard des droits humains. Nous pouvons citer son conflit avec le Tibet, et plus particulièrement son rapport avec le Dalaï-Lama, et plus récemment, la répression qu’il soutient à l’encontre de la contestation politique à Hong-Kong et la répression qu’il mène à l’encontre des minorités musulmanes, dont les ouïghour.es. Si le développement économique rapide de la Chine impressionne et est parfois traité comme un modèle à suivre, les images positives à ce sujet semblent insuffisantes pour faire le contrepoids des images négatives qui circulent. De la même façon, il ne suffit pas à l’État chinois de vanter les mérites économiques de la BRI pour atténuer les craintes et susciter l’adhésion sans réserve à l’Initiative.

Cela, l’État l’a compris depuis plusieurs décennies. Dès les années 1990, les cercles académiques et politiques chinois s’emparent du concept de soft power, développé par Joseph Nye (1990). En 1993, Wang Huning, ancien universitaire de l’Université Fudan et collaborateur du Secrétaire Général du PCC à l’époque Hu Jintao, publie un article dans lequel il encourage l’État à développer et faire un usage de son soft power culturel (Barr, 2015). En 2007, au 17ème Congrès National, le soft power fait son entrée officielle dans le lexique du PCC, en figurant dans le discours de Hu Jintao. A nouveau, c’est le pouvoir culturel qui est mis en avant, plutôt que les valeurs idéo-politiques et la politique étrangère, soit les deux autres sources du soft power selon Nye. Plus précisément, c’est la culture traditionnelle chinoise que le PCC encourage à valoriser pour permettre à l’État chinois d’attirer les publics étrangers vers la Chine (Xin, 2020; Barr, 2015; Lai, 2012). Le récit des Routes de la Soie, anciennes et nouvelles, va dans le sens de cette politique. Il vient en effet complémenter l’argument du gain matériel que la BRI promet en valorisant l’échange culturel entre les peuples, tout en soulignant le rôle qu’a joué la culture civilisationnelle chinoise dans l’enrichissement du monde eurasiatique. Mais quelle est cette culture que l’État chinois nous dit être l’héritage des Routes de la Soie ?

Ce n’est certes pas le seul, mais nous allons nous intéresser au bouddhisme comme élément de cette culture partagée. En effet, le récit des Routes de la Soie nous raconte que la pensée bouddhiste mais aussi ses coutumes, ses arts, son architecture se sont déployés à travers l’Eurasie par le biais des routes marchandes. Les premiers échanges concernaient la transmission d’écrits sacrés, conservés en Inde puis diffusés à travers le monde par des moines voyageurs. Graduellement, le bouddhisme a été adopté comme religion par de nombreuses sociétés et a imprégné leurs cultures. Dans la section suivante, nous allons tenter de comprendre pourquoi le moine bouddhiste est un personnage récurrent du récit chinois des Nouvelles Routes de la Soie. Nous verrons que le bouddhisme, plus généralement, est instrumentalisé par l’État chinois de façon à s’approprier les représentations positives de cette religion-culture à l’intention de la BRI.

2.  Le bouddhisme au cœur du récit stratégique

2.1. Le bouddhisme au service des Nouvelles Routes de la Soie

Le 8 avril 2018, l’Association Chinoise de Communication pour la Culture Religieuse[7] (ACCCR) organise une conférence de presse pour annoncer la tenue du Cinquième Forum Bouddhiste Mondial à Putian, dans la province du Fujian. Plusieurs représentant.es de l’autorité politique assistent à la conférence, notamment le directeur de l’Administration d’État pour les Affaires Religieuse (AEAR), Wang Zuo’an[8]. Le Forum Bouddhiste Mondial est un évènement qui a lieu tous les trois ans depuis 2006. Il est organisé principalement par l’Association Bouddhiste de Chine (ABC), l’institution représentant tous les bouddhistes de Chine auprès de l’État. Le Forum est ouvert aux bouddhistes du monde entier mais, outre les participant.es chinois.es, il rassemble essentiellement des moines, moniales et chercheur.es de Taïwan, Hong Kong et Macao.

À la conférence de presse, Chen Zongrong, vice-président de l’ACCCR, divulgue que les thèmes qui seront abordés lors du cinquième Forum auront pour objectif « d’insister sur les rôles positifs des personnes religieuses dans le développement économique et social, la Belt and Road Initiative et la construction d’une communauté ayant un futur partagé pour l’humanité » (Lam, 2018). Lorsque l’évènement a lieu en octobre de la même année, une des sessions porte précisément sur « le Bouddhisme et la Route Maritime de la Soie du 21ème siècle » (Wang, 2018), reprenant le nom de la voie maritime de la BRI. La session est menée par You Quan, directeur du Département du Travail de Front Uni, un organisme sous l’autorité du Comité Central du PCC (Raymond, 2020). Dans son discours marquant la clôture du Forum, son collègue Wang Zuo’an parle de la région du Fujian comme étant le point de départ de l’ancienne Route de la Soie Maritime (China Daily, 2018). Pour cette raison, ajoute-t-il, le Fujian possède de « profondes ressources bouddhistes historiques et culturelles » (idem). Selon Wang, ayant été un point de rencontre important pour différentes cultures par le passé, la région a une longue expérience de l’échange avec les pays étrangers qui pourra être mise à profit dans le cadre de la Belt and Road Initiative.

Le Cinquième Forum Bouddhiste Mondial n’est qu’un exemple parmi tant d’autres d’une rencontre entre le bouddhisme et la BRI, opérant sur fond du récit sur les Routes de la Soie. Il faut toutefois noter que ce phénomène, en général, n’est qu’indirectement le fait de l’État central chinois. Une tendance commune consiste à ce que les évènements de ce type soient organisés par des institutions bouddhistes (que ce soit des associations locales liées à l’ABC ou des institutions liées à des temples, formellement enregistrées auprès de l’autorité publique) mais qu’ils soient seulement soutenus par l’État. Ce soutien peut être financier, matériel ou relever de l’assentiment politique, qui sera manifesté par la participation plus ou moins active de représentant.es politiques. Il peut s’agir de représentant.es d’un gouvernement local, du gouvernement central ou du PCC. Si l’État n’est jamais le principal organisateur, il n’en est généralement pas absent. Son autorité se fait également ressentir par le biais des liens forts qu’il entretient avec les membres de l’ABC, une proximité telle qu’on peut considérer que l’ABC est bien plus la représentante de l’État auprès des communautés bouddhistes que l’inverse. D’ailleurs, un bon nombre des dirigeants de l’ABC ont premièrement exercé des fonctions dans l’Administration d’État pour les Affaires Religieuses (Chang, 2016).

En juin 2017, un évènement similaire au Forum Bouddhiste Mondial est organisé par le monastère Po Lin à Hong Kong. Il porte le nom de Séminaire Belt and Road sur le Bouddhisme Theravada et Mahayana. Outre des moines, moniales et chercheur.es bouddhistes venus de Chine, d’Asie et d’Occident, sont également présents des représentant.es du politique, comme le directeur adjoint de l’AEAR, Jiang Jianyong (Voice of Longquan, 2017). Le séminaire coïncide avec la visite de Xi Jinping à Hong Kong, à l’occasion du 20ème anniversaire de la rétrocession de la zone. C’est d’ailleurs la première fois que Xi s’y rend en tant que président de la RPC. Au monastère Po Lin, l’évènement politique est célébré en même temps que le 25ème anniversaire de sa grande statue de Bouddha, située sur le site touristique de l’île de Lantau (Buddhistdoor, 2017). Le discours d’ouverture est prononcé par Ven. Maître Xuecheng, qui est alors président de l’ABC et abbé de plusieurs monastères en Chine[9]. Intitulé « Les Empreintes Spirituelles du Bouddhisme et la Construction d’une Civilisation de Nouveau Monde le long de la Route et de la Ceinture », le discours opère trois rappels (Xuecheng, 2017). Le premier concerne l’essence de la BRI telle que proposée par Xi Jinping, l’abbé reprenant mot pour mot les « cinq principes d’interconnection » qu’on retrouve dans le document Vision[10]. Le deuxième rappel porte sur le rôle que les moines et moniales[11] bouddhistes ont joué dans le développement des anciennes Routes de la Soie, en promouvant l’échange pacifique et l’épanouissement spirituel et culturel des peuples. Troisièmement, Xuecheng rappelle aux bouddhistes la « responsabilité historique » qu’iels ont à perpétuer cet héritage en participant à la BRI. Il parle même d’une « mission culturelle » pour les bouddhistes, qui consiste à « renforcer la croyance en la BRI, tout en communiquant la gloire de la culture ». Il invite également les consœurs et confrères à s’inspirer de la sagesse bouddhiste pour promouvoir « une nouvelle culture, de nouvelles idées et une nouvelle vision de la civilisation pour cette ère ». Pour l’abbé, la BRI est non seulement l’élément clé pour construire une « zone économique prospère », mais plus encore, le « point de départ d’une nouvelle structure pour la civilisation dans le monde ».

Le message de Xuecheng, lui-même membre du PCC (Zhang et Wen, 2018) et ancien membre de la Conférence consultative politique du peuple chinois, est en parfaite harmonie avec celui de l’État. Ce type de pratiques est un bon exemple de cette tendance de l’ABC à servir de porte-parole de l’autorité politique centrale. D’autres forums comme ceux que nous avons cités ont été l’occasion de rappeler aux bouddhistes qu’iels ont un rôle à jouer, voire même un devoir, dans le développement de la BRI[12]. Lors du Forum du Bouddhisme Theravada qui a eu lieu en 2016 à Xishuangbanna, dans la province du Yunnan, Borchert s’étonne d’ailleurs de constater que le sujet de la BRI occupe plus de place dans les interventions que le bouddhisme (2020). Aux côtés des moines et des moniales qui participent à ces évènements, on compte des représentant.es des ABC locales[13] et des chercheur.es, comme ceux et celles du think tank de l’Académie Chinoise des Sciences Sociales, alliée de l’autorité politique. Comme nous l’avons déjà expliqué, cette dernière est également toujours représentée.

Pour autant, il ne faut pas extrapoler et penser que ces évènements sont le produit d’une politique bien définie imposée par l’État central. Comme nous y invite Zeng (2019, 2020), il est important de prendre en compte le processus d’élaboration et d’application des politiques publiques, surtout quand l’État opère principalement par le biais de slogans ambigus. Pour cet auteur, la réappropriation du thème de la BRI et de son lien avec le bouddhisme par des acteur.es provinciaux et municipaux implique une phase d’interprétation. Cela signifie que, le plus souvent, les directives de l’État central ne sont pas appliquées à la lettre, voire même dans le sens souhaité par celui-ci. Pour Zeng, la marge de manœuvre sur l’interprétation des directives a une fonction presque démocratique puisqu’elle permet à une pluralité d’acteur.es de penser les directives dans un sens qui sert leurs intérêts. En retour, leurs interprétations pourront s’avérer être utiles à l’État central. La réappropriation du discours sur les Routes de la Soie à l’échelle locale a ainsi permis à certains gouvernements provinciaux de démontrer à l’État central qu’il serait profitable pour lui d’investir ou de soutenir des projets de développement locaux à lier à la BRI. De la même façon, le recours au récit des Routes permet aux institutions bouddhistes de prouver à l’État central qu’elles lui sont à la fois loyales et utiles. Pour reprendre le terme de Borchert (2020), cette stratégie leur permet de se rendre visibles auprès de l’autorité politique.

Pour comprendre pourquoi les bouddhistes chinois.es revendiquent un rôle dans le développement de la BRI, il faut en effet aller au-delà de l’explication par la contrainte et comprendre quels intérêts ces acteur.es ont à adopter un tel comportement. Pour Borchert (2020), dans le cas du bouddhisme Theravada qui est minoritaire en Chine, la participation de ses moines et moniales à la promotion de l’Initiative est une façon pour eux et elles de rappeler leur existence à l’État, et de se montrer utiles pour communiquer les bienfaits de l’Initiative aux bouddhistes à l’étranger. En effet, les évènements que nous avons mentionnés sont l’occasion pour les bouddhistes de Chine de se lier à d’autres bouddhistes dans le monde, notamment en Asie, d’une façon conforme à la volonté de l’État qui se montre généralement méfiant de l’influence que les étrangers peuvent exercer sur ces citoyen.nes.

Une autre forme d’instrumentalisation de l’histoire bouddhiste des Routes de la Soie concerne la mise en valeur de l’apport culturel, et surtout artistique, du bouddhisme au patrimoine mondial. Cette stratégie joue d’ailleurs sur l’idée de Routes Bouddhistes de l’Art, en référence à une expression consacrée par l’UNESCO en 1988. En août 2018, au cours d’une visite de quatre jours dans la province du Gansu, Xi Jinping se rend à Dunhuang, aux célèbres grottes Mogao, qui abritent plus de 2000 peintures bouddhistes, inscrites au patrimoine de l’UNESCO en 1987 (Cao, 2019). Lors d’un séminaire où sont invités les membres de l’Académie Dunhuang, Xi rappelle l’importance de la préservation de la culture traditionnelle, dont font partie les reliques bouddhistes. Il explique que ce travail est essentiel pour parvenir « au rêve de rajeunissement de la nation chinoise » et pour le succès de la BRI (idem). En 2020, alors que les conférences et les rencontres deviennent impossibles à organiser compte tenu de la pandémie, l’Organisation de Coopération de Shanghai annonce le lancement d’une exposition virtuelle sur le thème de « l’héritage bouddhiste commun » (Barua, 2020). Hébergée sur le site de l’Académie Dunhuang, la galerie présentée par la RPC porte sur les grottes Mogao et s’intitule « Le Joyau des Routes de la Soie : l’Art Bouddhiste de Dunhuang ». Ceci est un exemple d’une façon plus directe pour l’État chinois de s’approprier l’histoire et la culture bouddhistes au profit de son projet de développement.

2.2. Les ressources bouddhistes à instrumentaliser

Pourtant, le bouddhisme n’est pas la seule religion à avoir emprunté les Routes de la Soie pour se répandre dans le monde. D’ailleurs, si les moines et moniales bouddhistes chinois.es ont grandement contribué à son essor, il n’en demeure pas moins que le bouddhisme n’est pas né en Chine mais en région indienne. Alors pourquoi est-ce vers cette religion que l’État chinois, pourtant dirigé par un parti politique qui prône l’athéisme, s’est tourné pour promouvoir la BRI ? Plus précisément, en quoi le bouddhisme est-il utile à l’État chinois pour se construire une image positive ?

Premièrement, il faut noter que le bouddhisme est une des principales religions du monde et qu’elle est la religion majoritaire dans de nombreux pays d’Asie, notamment en Asie du Sud-Est où doit se déployer la voie maritime des Nouvelles Routes de la Soie (Ngeow, 2019). En Thaïlande, au Myanmar et au Sri Lanka, le bouddhisme n’est certes pas entièrement reconnu comme religion d’État, puisqu’il y existe une certaine séparation des pouvoirs, mais les institutions bouddhistes entretiennent des liens forts avec les institutions politiques. Le bouddhisme occupe également une place importante dans l’identité nationale de ces trois pays. Par certains aspects, il s’agit d’une religion dont la pratique est plutôt souple et qui s’est accommodée de nombreuses cultures à travers l’histoire, voire même d’autres cultes. De ce fait, le bouddhisme a une forte dimension culturelle, qui peut être mise en contraste avec sa dimension proprement religieuse. Nous entendons par-là que la pratique du culte bouddhiste, par exemple allumer de l’encens dans un temple, peut être davantage vécue comme une pratique culturelle, héritée de l’environnement familial, que l’exercice d’une croyance personnelle. L’art et l’architecture bouddhistes sont d’autres éléments de cette culture bouddhiste, qui se sont fortement répandus en Asie. Pour ces raisons, lorsque l’État chinois investit dans le domaine du bouddhisme, il s’adresse potentiellement à un public très large. La notion d’héritage commun qu’il emploie joue sur une rhétorique de la familiarité et de la compréhension mutuelle, laissant présager une possibilité d’amitié profonde. L’État chinois prend aussi moins de risques à instrumentaliser le bouddhisme, plutôt qu’une autre religion, puisqu’il peut prétendre toucher seulement à sa dimension culturelle, et ne pas intervenir dans des affaires proprement religieuses. Il peut ainsi concilier une vocation athéiste à un soutien dans le domaine de la culture.

La deuxième raison pour laquelle le bouddhisme est une ressource convoitée par l’État, pour reprendre un terme qu’on retrouve chez Ngeow (2019), Ponka, Dzhanaeva et Zhao (2017) et Zhang (2012) tient à son image de religion de la paix. En effet, le bouddhisme est perçu à travers le monde comme étant profondément pacifiste. Cette idée découle de son contenu religieux même, que ce soit ses principes de non-violence, de tolérance et d’égalité, ou sa vision du monde fondée sur l’interconnection, la réincarnation. (Zhang, 2012). Elle est également liée à certain imaginaire collectif autour de la figure du moine, qui est tantôt l’ascète retiré du monde, tantôt le bonze qui lutte pacifiquement contre l’injustice[14]. En Occident, où il est une religion très minoritaire, le bouddhisme est associé à tout un amalgame de pratiques dites zen et de bien-être. C’est cette image positive que l’État chinois semble vouloir s’approprier. En revendiquant le bouddhisme comme une des inspirations de l’esprit des Routes de la Soie que la BRI incarne, celui-ci situe l’Initiative dans une démarche à l’opposé d’une politique impérialiste. La BRI, à l’image du bouddhisme, serait donc pacifiste, respectueuse de la différence et avantageuse pour tous.tes.

Si l’État tente de s’approprier l’histoire et la culture du bouddhisme, c’est aussi parce que l’évolution du bouddhisme en Chine s’y prête. Tout d’abord, le bouddhisme est largement considéré comme la religion la plus populaire dans la société chinoise (PEW Research, 2012), même s’il est difficile d’obtenir des chiffres précis pour les nombres de croyant.es[15]. Ensuite, tout en étant originaire d’Inde, le bouddhisme est compté comme une religion domestique par l’État chinois (Chang, 2018). Cela est dû au développement rapide d’une tradition proprement chinoise du bouddhisme, qui s’est accommodée de la culture traditionnelle locale. Dans les discours politiques, le processus de sinisation de cette religion d’origine étrangère est présenté comme un exemple à suivre pour les autres religions pratiquées en Chine et à poursuivre pour les communautés bouddhistes. Enfin, le bouddhisme Han, soit la tradition pratiquée par le groupe ethnique Han qui est majoritaire en Chine, ne représente pas un problème politique : il n’est ni lié à des revendications ethno-séparatistes, comme c’est le cas de l’islam et du bouddhisme tibétain, ni lié à des influences occidentales, comme c’est le cas du protestantisme et plus encore du catholicisme, sous autorité papale. Pour cette raison, le bouddhisme Han a bénéficié d’un traitement privilégié et d’une institutionnalisation approfondie de la part de l’État (Ji, 2008). C’est ce qui explique le réseau étendu d’institutions bouddhistes sous l’autorité de l’ABC et la proximité de ses leaders avec les hauts cercles politiques.

La mobilisation des ressources bouddhistes au service de la BRI s’explique aussi par un élan politique plus large d’instrumentalisation du bouddhisme dans la diplomatie chinoise. Plusieurs auteur.es, comme Zhang (2012), Angelskår (2013), Ponka, Dzhanaeva et Zhao (2017) et Ngeow (2019), choisissent même de parler de diplomatie bouddhiste pour définir le phénomène. Nous pouvons la situer au croisement de deux évolutions de la politique chinoise : d’une part, l’émergence d’une diplomatie publique à caractéristiques chinoises, liée aux réflexions sur le soft power, et d’autre part, le renouvellement du travail de Front Uni.

3. Les Routes bouddhistes de la Soie : un récit de la diplomatie bouddhiste

3.1. La diplomatie chinoise à l’ère du soft power : soft power culturel, diplomatie publique et diplomatie people-to-people

Dans sa communication autour de la BRI, l’État chinois a systématiquement recours aux termes de liens ou de relations people-to-people. Il fait ainsi référence à une approche permettant de repenser la diplomatie publique, celle-ci visant à stimuler un soutien aux politiques étrangères d’un pays auprès des publics par le biais d’intermédiaires autres que ceux de la diplomatie conventionnelle interétatique. Avec une diplomatie people-to-people (renmin waijiao, 人民外交)[16], l’État chinois insiste sur les relations qui peuvent être développées entre les personnes et entre les peuples, sans l’intervention des États, ou du moins d’autres États que lui-même (Xin, 2020). Dans le cas de la BRI, il encourage ainsi les investisseur.es et les commerçant.es à se lier entre eux et elles, pour promouvoir et contribuer à l’Initiative. De façon similaire, les bouddhistes sont encouragé.es à communiquer, à se rencontrer et à établir des liens d’échange et d’amitié. Le paradoxe de cette politique diplomatique est que, tout en poussant à la création de relations non-étatiques, elle est, du côté chinois, élaborée et contrôlée par l’État. Dans le cas des échanges religieux, cette mainmise est d’autant plus évidente que l’activité religieuse, surtout quand elle implique un contact avec des personnes étrangères, est strictement encadrée. En effet, elle nécessite de nombreuses autorisations auprès de l’autorité d’État responsable des affaires religieuses et elle fait l’objet d’un contrôle continu[17]. Ainsi, bien que l’État prétende que les liens entre les peuples soient importants et qu’il encourage les individus à prendre des initiatives dans ce sens-là, l’autorité politique chinoise est omniprésente dans de tels échanges.

Si ce type de pratiques diplomatiques n’est pas stricto sensus une nouveauté, la place qu’il occupe dans le discours politique est plutôt inédite. A notre sens, ceci est révélateur de l’ampleur des efforts entrepris par l’État chinois pour modifier son image et se défaire de l’étiquette impérialiste, en adoptant une politique d’influence qui se veut plus douce. La diffusion du concept de soft power dans le vocabulaire politique chinois, notamment dans la liste des objectifs de l’État, reflète cette quête de nouveaux modes d’influence autres que ceux qui découlent du pouvoir matériel. Le choix de privilégier la culture comme outil de soft power a des implications pour la diplomatie qui semble, elle-aussi, avoir pris un tournant culturel. La façon dont est conduite la diplomatie bouddhiste indique en effet une mise en valeur de son contenu culturel, qui est dès lors présenté comme faisant partie de la culture chinoise traditionnelle. En même temps, cette diplomatie est menée selon les principes d’une diplomatie publique dite à caractéristiques chinoises (Zhao, 2019), dont le but est d’influencer les publics et les États de l’étranger de façon à ce qu’iels acquiescent des politiques chinoises. En l’occurrence, nous observons que la diplomatie bouddhiste est déployée pour favoriser un rapprochement entre des communautés bouddhistes qui seront appelées à soutenir la BRI.

3.2. La cooptation des communautés bouddhistes : un travail de Front Uni

Le travail de Front Uni est une politique du PCC prédatant la fondation de la RPC. Son objectif est de « gagner l’amitié et le soutien des non-communistes » (Ngeow, 2019, 82), au sein de la société chinoise comme à l’étranger. Pour Yoshihara, cela consiste plus précisément à « se lier d’amitié avec, attirer, influencer, surveiller, infiltrer, coopter et contrôler » le plus d’éléments possibles de la société chinoise et internationale, dans le but « d’étouffer la dissidence et de renforcer la cohésion sociale » (2020, 234). Depuis l’accession au pouvoir de Xi Jinping, ce travail a pris de l’ampleur. C’est du moins ce qu’indiquent les réformes récentes à l’égard du Département du Travail de Front Uni (DTFU), l’institution mandatée par le PCC de mener cette politique. En 2015, le Département se voit doté de nouvelles régulations qui entérinent les objectifs du travail de Front Uni et étendent ses pouvoirs (Lo, Hung et Loo, 2019; Yoshihara, 2020). En 2018, ses pouvoirs sont à nouveau élargis par une réforme qui place plusieurs administrations politiques sous son autorité, comme c’est le cas de l’Administration d’État pour les Affaires Religieuses qui intègre alors le Bureau des Affaires Religieuses du DTFU[18] (Joske, 2019; Suzuki, 2019). La montée en puissance du Département a deux implications pour la diplomatie bouddhiste. D’une part, elle confirme l’approche chinoise à la diplomatie publique, par laquelle l’État tente de se rapprocher des publics étrangers. Comme nous l’avons vu, celui-ci agit par l’intermédiaire d’individus qui ne lui sont pas formellement affiliés mais qui vont agir selon ses directives. D’autre part, la montée du DTFU démontre que la gestion du religieux est devenue une priorité politique. La mission de sinisation des religions que le Département s’est donné signifie que les religions sont de plus en plus questionnées pour ce qu’elles peuvent apporter au récit national et à l’identité nationale. Le bouddhisme Han, comme nous l’avons vu, est perçu comme une bonne religion parce qu’il a traversé un processus de sinisation, que le PCC cherche à approfondir. En même temps que l’identité bouddhiste chinoise s’affirme, cette religion est appelée à se tourner vers le monde et à prêter son visage à l’État, pour amener les publics étrangers sous son influence.

Le travail de Front Uni produit également un brouillage des frontières entre les acteur.es et les cibles des politiques. En effet, les intermédiaires, à qui l’État confie la tâche de créer des liens avec les personnes ou groupes qu’il souhaite influencer, doivent également être coopté.es. Par exemple, lorsque l’État autorise une institution monacale à organiser un évènement auquel des personnes étrangères sont invitées, il est probable que celle-ci soit alors considérée par l’État comme sa représentante. C’est d’autant plus probable quand il s’agit, à l’inverse, d’autoriser des moines et des moniales à participer à un évènement qui a lieu à l’étranger. Dans ces cas, les moines et les moniales deviennent des acteur.es du politique. En même temps, iels seront également la cible de l’action politique si l’État leur impose, comme c’est souvent le cas, un séminaire de formation pour les préparer à adopter le comportement souhaité lors de l’évènement donné.

Les communautés de la diaspora chinoise sont dans une position similaire. Comme l’indiquent les réformes du DTFU, les personnes d’origine chinoise vivant à l’étranger, quels que soient leurs parcours migratoires, sont devenues très importantes pour le PCC et l’État. Elles sont à la fois des cibles de son travail de cooptation, c’est-à-dire des éléments de la société à amener sous son autorité, et de potentiel.les acteur.es de ce même travail de cooptation quand il s’agira de viser les publics non-chinois. En Asie du Sud-Est, il existe de nombreuses communautés d’origine chinoise qui pratiquent le bouddhisme. Puisque le sentiment d’appartenance à une communauté est parfois lié à la pratique d’une religion, il en va de l’intérêt de l’État chinois d’intervenir dans le domaine de la religion, ne serait-ce que par le biais de la promotion de la culture, pour se rapprocher des Chinois.es de l’étranger. Un tel rapprochement permettrait en retour de mettre ces individus au service de ses politiques d’influence des sociétés étrangères.

Conclusion

La revitalisation du travail de Front Uni et l’émergence d’un nouveau modèle de diplomatie publique indiquent que l’État chinois ne compte pas se reposer sur son pouvoir matériel, que ce soit ses capacités économiques ou sa force militaire, pour influencer les publics et les États étrangers. Or, pour jouer sur un modèle d’attraction douce, il lui faut résoudre son problème d’image. Le bouddhisme, pour sa part, fait l’objet de représentations collectives très positives, étant notamment perçu comme une religion pacifiste. La diffusion historique de la culture bouddhiste dans le continent eurasiatique et sa popularité contemporaine en Asie s’ajoutent aux motifs qui font du bouddhisme un levier politique intéressant pour la RPC. On observe ainsi que l’État encourage les institutions bouddhistes chinoises à participer à ses politiques d’influence, et ce, en jouant sur une rhétorique de la similarité et des intérêts communs. Dans le cas de la Belt and Road Initiative, cette démarche se traduit par l’élaboration d’un récit autour de l’objet bien connu des Routes de la Soie. Traçant une continuité entre cet ancien réseau d’échange et celui qu’il cherche à développer au 21ème siècle, l’État chinois raconte une histoire à laquelle peuvent s’ajouter les voix des communautés bouddhistes.

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[1] Pour la suite de notre article, nous employons le nom en anglais Belt and Road Initiative ou BRI, plutôt que le nom de Nouvelles Routes de la Soie qu’on retrouve en français, d’une part pour reprendre les termes par l’État chinois dans sa propre traduction et d’autre part, pour établir un contraste entre l’Initiative elle-même et le récit qui l’accompagne.

[2] Le document est publié le 28 mars 2015 par la Commission Nationale sur le Développement et la Réforme, le Ministère des Affaires Étrangères et le Ministère du Commerce de la République Populaire de Chine « avec l’autorisation du Conseil d’État » et mis en ligne en anglais sur le site du Belt and Road Forum for International Cooperation en avril 2017, et sur le site du Conseil d’État en juin 2017.

[3] Document « Vision and Actions on Jointly Building Silk Road Economic Belt and 21st Century Maritime Silk Road »

[4] Nous pouvons ici faire référence à l’usage fréquent du concept des Routes de la Soie dans le travail de muséographie par exemple, ou à son apparition dans des œuvres de culture populaire, comme la série Vikings, produite par la History Channel.

[5] Communiqué publié en anglais sur le site du Ministère des Affaires Étrangères. Traduisant la transcription de l’allocution publiée sur le site Xinhua du mandarin vers l’anglais, Zhao Kejin (2019) parle plutôt de « telling the Chinese story well, spreading the Chinese voice well » (« bien raconter l’histoire chinoise, bien répandre la voix chinoise »).

[6] Voir aussi Tong, Yu, Xi et Tong, 2020; Cheng, 2019 et Lauridsen, 2019.

[7] L’Association Chinoise de Communication pour la Culture Religieuse (zhonghua zongjiao wenhua jiooliu xiehui, 中华宗教文化交流协会) se définit comme « une association composée de volontaires de la Chine continentale, de la Région Administrative Spéciale de Hong Kong, de la Région Administrative Spéciale de Macao, de Taïwan et des régions de l’étranger qui sont intéressés par les échanges culturels religieux » (document de présentation à télécharger, hébergé sur le site du Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme, https://uprdoc.ohchr.org)

[8] Le 21 mars 2018, une réforme modifie le statut de l’Administration d’État pour les Affaires Religieuses, en la plaçant sous l’autorité du Département du Travail de Front Uni, dont Wang Zuo’an est aujourd’hui le vice-directeur. La réforme met plusieurs mois à être mise en œuvre (Joske, 2019).

[9] Xuecheng a depuis démissionné ou été renvoyé de ses nombreuses fonctions, ayant été accusé par deux moines d’harcèlement sexuel à l’égard de disciples (Hernández, 2018).

[10] Les cinq principes sont : la coordination des politiques, la connectivité infrastructurelle, l’échange sans entrave, l’intégration financière et les liens people-to-people – notion que nous aurons l’occasion d’expliciter).

[11] Notre préférence étant pour le langage inclusif, nous préférons employer les termes de « moine » et « moniales ». En revanche, il n’en est pas de même pour nos sources primaires, qui font exclusivement références aux moines, invisibilisant ainsi les femmes ayant adopté une vie monastique. Notons qu’il existe un grand débat au sein des communautés bouddhistes sur le droit des femmes à accéder à la pleine ordination.

[12] D’autres exemples sont le Forum sur le Bouddhisme Chinoise et la Route Maritime de la Soie, organisée au Guangdong depuis 2015, le Forum du Bouddhisme Theravada, organisé au Yunnan en 2016 et 2017, la Table Ronde sur le Bouddhisme de la Mer du Sud Chinoise organisé depuis 2016 à Shenzhen (Guangdong), le Forum du temple Chong Sheng organisé en 2017 à Dali (Yunnan) et un colloque organisé au Qinghai questionnant la façon dont le bouddhisme tibétain pourrait « mieux servir la BRI et résister le séparatisme » (Zhang, 2018).

[13] Les membres de l’ABC sont parfois ce qu’on appelle des « bouddhistes laïcs/laïques », c’est-à-dire des pratiquant.es du bouddhisme qui occupent le plus souvent des fonctions dans les associations gérant les temples ou jouissant d’une certaine autorité dans la communauté bouddhiste, mais qui n’appartiennent pas aux ordres monastiques.

[14] Les images des cas d’auto-immolation, au Vietnam et au Tibet par exemple, ont durablement marqué les esprits, tant elles ont circulé dans les médias, au point de devenir presque iconiques (Murray Yang, 2011)

[15] Il existe plusieurs difficultés à quantifier la religion en Chine : d’une part, l’absence de chiffres officiels fiables, d’autre part un écart entre la pratique religieuse et l’identification religieuse, compte tenu du sens accordé à l’appartenance religieuse dans la pensée chinoise et des risques politiques que courent les personnes qui s’identifient comme appartenant à une religion ou une autre. En dehors de la Chine, la pression politique n’est pas tant un obstacle mais le sentiment et le vocabulaire d’appartenance propres au bouddhisme rend également difficile une quantification des croyant.es.

[16] Le terme anglais people, comme le terme ren (人) en mandarin, désigne à la fois les peuples et les personnes en général, un double-sens qui ne se transmet pas en français. L’expression renmin waijiao peut aussi se traduire en « diplomatie du Peuple » mais nous choisissons d’employer la traduction que l’État chinois utilise lui-même dans sa communication en anglais.

[17] « Régulations pour les Affaires Religieuses » (zongjiao shiwu tiaoli, 宗教事务条例), adoptées par le Conseil d’État le 26 août 2017, entrées en vigueur le 1er février 2018.

[18] Plus spécifiquement, l’AEAR est scindée en deux bureaux au DTFU : l’un traitant de « responsabilités fonctionnelles » pour l’ensemble des religions, et l’autre traitant individuellement de chaque religion.