Recension: Quelles histoires s’écrivent dans les musées ? Récits, contre-récits et fabrique des imaginaires

RG, vol10, n3, 2024

Magali Nachtergael (2023). Quelles histoires s’écrivent dans les musées ? Récits, contre-récits et fabrique des imaginaires. Paris, MkF Éditions.

Le patrimoine culturel, qui englobe tout à la fois des éléments matériels et immatériels, constitue sans aucun doute un vecteur culturel d’importance de la géopolitique. En effet, depuis maintenant plus de trois décennies, les études patrimoniales insistent sur la nécessité d’aborder le patrimoine culturel comme le fruit d’un processus de construction sociale qui repose sur une série de formations discursives influencées par des registres idéologiques, politiques et économiques. De ce point de vue, la patrimonialisation est susceptible de nourrir directement les phénomènes géopolitiques, puisqu’elle offre une voix directe à l’affirmation des pouvoirs et des micro-pouvoirs politiques. Il est capital de porter une attention minutieuse aux diverses composantes de l’institution patrimoniale, tant celles-ci sont nombreuses. Dans cette perspective, l’essai Quelles histoires s’écrivent dans les musées : récits, contre-récrits et fabrique des imaginaires (MkF éditions, 2023), de Magali Nachtergael, est particulièrement digne d’intérêt.

Le musée n’est pas en reste en matière d’études scientifiques. Au fil des années, il a été étudié sous plusieurs angles, qu’il s’agisse des façons d’accroître son rayonnement socioculturel dans une perspective de démocratisation de la culture (pensons notamment aux travaux ethnomuséologiques de Georges-Henri Rivière), ou encore de mieux comprendre son mode de fonctionnement et ses enjeux sémiologiques, muséographiques et organisationnels en tant que relais bien particulier de l’institution patrimoniale.

L’essai de Nachtergael nourrit fort bien cette deuxième perspective. Il est divisé en trois grandes parties qui explorent les récits muséaux dans leur dimensions idéologiques, bien sûr, mais également en fonction des codes des langages artistiques et, pourrait-on dire, de la matérialité et des configurations de l’exposition, comme triple médium de création, de communication et de diffusion. La première partie de l’essai se décompose en dix courtes sections très stimulantes qui permettent à la fois d’entrevoir le musée comme un lieu de production des identités officielles et de production de micro-récits. Au passage, elle n’omet pas de porter un regard critique sur les conditions de possibilités qui structurent l’« anatomie du musée ». Sur de telles bases, la deuxième partie explore, de manière plus spécifique, la production des contre-récits qui défient, nourrissent et, au final, contribuent à restructurer les identités officielles. Dans un style vif et captivant, elle explore certains enjeux discursifs et sociaux auxquels le musée est appelé à participer depuis quelques années, par exemple l’émergence du concept de « matrimoine » (p. 97). Ce concept, qui prend tout son sens dans le contexte de la multiplication des contre-récits qu’on observe depuis quelques décennies, n’est pas sans ébranler les fondements historiques du patrimonium, soit le bien transmis de père en fils, de génération en génération. Finalement, la troisième partie de l’essai met en en relief un trait particulièrement important du musée et qui est inhérent au patrimoine : la capacité à nourrir et à garder vivant l’imaginaire collectif et individuel. Sur ce plan, l’auteure explore divers tenants et aboutissants qui tiennent autant à la résurgence des mémoires collectives, entre autres celles de la colonisation, qu’au développement des récits pour le futur (p. 138).

Le chemin parcouru en compagnie de l’auteure, qui est ponctué par une écriture efficace et bien soutenue, se termine sur la proposition d’un post-patrimoine  « où l’échange autour d’un objet incarne de façon plus fine (…) la relation sociale que l’objet lui-même, et où l’inclusivité n’est pas une manière de donner sa culture en partage au plus grand nombre, mais de partager ses cultures pour en faire des histoire collectives (p. 153). Une proposition qui ne pourra qu’enrichir les rapports entre le patrimoine et la géopolitique.

Étienne Berthold

Professeur, département de Géographie

Université Laval