Défis et enjeux de l’autosuffisance en produits halieutiques en Corée du Sud.

Analyse de la demande intérieure, des politiques des pêches et des implications géopolitiques.

Regards géopolitiques 11(4), 2025

Yeukyin Chiu

Yeukyin Chiu est doctorante à l’Université Laval, sous la direction de Frédéric Lasserre. Sa thèse porte sur les intérêts des pays asiatiques en matière de pêche dans l’Arctique.

Résumé

La Corée figure parmi les principaux producteurs mondiaux de produits halieutiques, tant en matière de pêche que d’aquaculture marine. Malgré cette position, le pays enregistre depuis longtemps un déficit commercial persistant dans le secteur des produits de la mer. En s’appuyant sur les données des bilans alimentaires de la FAO, les statistiques commerciales fondées sur les codes du Système harmonisé, ainsi que sur des sources officielles et académiques, cet article analyse les déterminants structurels de cette situation.

Les résultats montrent que la Corée se caractérise par une demande exceptionnellement élevée en produits halieutiques, supérieure à la moyenne mondiale et à celle de ses pays voisins. Parallèlement, le pays est fortement exposé aux effets du changement climatique et évolue dans un contexte institutionnel régional contraignant, ce qui complique la gestion durable des stocks. Face à ces contraintes, la Corée a maintenu un niveau élevé d’autosuffisance grâce au développement de l’aquaculture marine et à l’investissement technologique. Bien que les importations halieutiques contribuent à la diversification des risques liés à l’approvisionnement en produits de la mer, la forte concentration des importations de ressources halieutiques russes constitue un risque d’approvisionnement à long terme pour la Corée du Sud. Parallèlement, l’augmentation des importations de produits halieutiques transformés en provenance de la Chine soulève des questions quant à la capacité du secteur national de la transformation à satisfaire la demande intérieure. Des recherches supplémentaires sont nécessaires afin de mieux comprendre les enjeux de dépendance au sein des chaînes d’approvisionnement halieutiques en Corée.

Mots-clés
Réchauffement climatique, produits halieutiques coréens, autosuffisance alimentaire, secteur halieutique coréen, gouvernance des pêches dans le nord-ouest de l’océan Pacifique

Abstract

South Korea is one of the world’s leading seafood producers, in both capture fisheries and marine aquaculture. However, despite this strong production, Korea has long recorded a persistent trade deficit in the seafood sector. Drawing on data from the FAO Food Balance Sheets and trade statistics based on Harmonized System (HS codes), as well as official sources and academic documents, this article analyses the structural determinants of this situation. The findings show that South Korea has an exceptionally high demand for seafood products, exceeding both the global average and that of its neighbouring countries. At the same time, the country is strongly affected by climate change and operates within a constraining regional institutional framework, which complicates the sustainable management of fish stocks.

In response to these challenges, South Korea has maintained a high level of seafood self-sufficiency through the development of marine aquaculture and technological investment in the sector. While imported seafood products contribute to diversifying supply-related risks, the strong concentration of Alaska pollock imports from Russia constitutes a long-term supply risk for South Korea. At the same time, the increasing imports of processed seafood products from China raise questions about the capacity of the domestic processing sector to meet domestic demand. Further research is needed to better understand dependency issues within seafood supply chains in South Korea.

Keywords: global warming, Korean seafood products, food self-sufficiency, Korean fisheries resources, fisheries governance in the Northwest Pacific Ocean

Introduction

La Corée du Sud (ci-après Corée) se situe le long de la côte nord-ouest de l’océan Pacifique, qui constitue l’une des principales zones de pêche au monde (FAO, 2024a). Elle se classe parmi les premiers États en matière de captures marines et d’aquaculture, et elle est également l’un des principaux acteurs de la pêche en eaux lointaines (FAO, 2024b; Yozell, S. et al., 2019). Par ailleurs, les produits halieutiques (PH) occupent une place importante dans le régime alimentaire quotidien coréen. La Corée figure également parmi les pays qui consomment le plus de produits aquatiques au monde (FAO, 2023b). Cependant, sa production importante ne suffit pas à répondre à la demande intérieure, et la Corée demeure un importateur net de produits de la mer (voir figure 1) (Korea Customs Service, 2024b).

Bien que l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) ait publié certains rapports sur la production sectorielle de produits de la mer en Corée, il existe très peu d’articles académiques expliquant les raisons pour lesquelles ce déficit persiste malgré une production élevée. La forte consommation laisse supposer que les PH jouent un rôle essentiel dans la sécurité alimentaire du pays. En même temps, les impacts du réchauffement climatique ont des répercussions sur l’écosystème marin à l’échelle mondiale et nuisent aux stocks (AMAP, 2019). Nous observons actuellement des phénomènes tels que le déplacement des stocks, l’acidification et la hausse des températures dans l’océan (Barange, M. et al., 2018; Barange, M. et al., 2014; Cheung, W. W. et al., 2016; Haug, T. et al., 2017; Pörtner, O. et al., 2019).

Dans ce contexte, plusieurs questions se posent :

  • Comment les secteurs de la pêche coréenne sont-ils affectés par les changements climatiques ?
  • Quelles stratégies la Corée met-elle en œuvre pour garantir l’approvisionnement en PH sur son marché national ?
  • Quelles seront les implications géopolitiques ramenées par sa quête des ressources halieutiques?

Cet article vise à apporter des réponses en s’appuyant sur des données et des documents publiés par des organisations internationales telles que la FAO, ainsi que par des institutions gouvernementales comme le Korea Statistical Information Service et le Korea Customs Service – Trade Statistics. Des articles académiques sont également mobilisés.

1.     La sécurité d’approvisionnement des produits halieutiques et la situation de la Corée

Aujourd’hui, la production domestique n’est plus la seule source d’approvisionnement alimentaire ; le commerce international permet d’acquérir des denrées auprès de pays étrangers, en s’appuyant sur le principe de l’avantage comparatif. En résumé, les États peuvent adopter deux stratégies pour répondre à leurs besoins nationaux : l’autosuffisance, qui repose sur la production domestique, et l’autonomie alimentaire, qui repose sur l’importation (Clapp, J., 2015). Cette dernière permet aux États de surmonter la pénurie de ressources naturelles et d’obtenir des aliments à moindre coût. Cependant, la dépendance à la production étrangère soulève la question de la sécurité nationale : les États sont exposés aux fluctuations des prix et aux ruptures d’approvisionnement en cas de guerre, de pandémie ou d’interruption des chaînes logistiques (Saccone, D. et al., 2025).  Par conséquent, de nombreux pays ou régions adoptent des politiques de distorsion du marché, telles que les subventions ou l’imposition de tarifs sur les produits étrangers, afin de protéger leur capacité de production. En réalité, il est rare qu’un État soit totalement autosuffisant. Même les pays considérés comme des économies fermées, tels que la Corée du Nord, ont recours à l’importation alimentaire (FAO GLOBEFISH, 2020). En fonction des ressources disponibles et de leur vision des relations internationales, les États ajustent la proportion de ces deux stratégies afin d’assurer la sécurité de l’approvisionnement alimentaire national.

Afin de comprendre la dynamique de l’offre et la demande des PH domestiques en Corée, deux ensembles de données seront analysés. Le premier provient du bilan alimentaire de la FAO. En extrayant les données disponibles sur son site et en appliquant la formule utilisée par la FAO : (production × 100 ÷ (production + importations − exportations)), nous avons calculé le taux d’autosuffisance des produits halieutiques (PH) en Corée. Selon la même méthode, nous avons calculé les taux pour ses pays voisins (Chine et Japon), ainsi que pour l’Asie de l’Est et le monde. De plus, nous avons calculé les taux pour les années 2011, 2016 et 2021 afin d’analyser l’évolution de l’autosuffisance en Corée (voir tableau 1 et 2).

Étant donné que les caractéristiques de PH diffèrent de celles des aliments de base tels que le riz, le blé et le soja, l’importance des PH dans l’alimentation de la population locale dépend également de la disponibilité de substituts pouvant servir de sources de protéines animales. Nous avons donc pris en compte la proportion de PH dans les apports en protéines animales de ces pays à l’aide de la formule suivante : quantité d’approvisionnement en protéines (g/habitant/jour) provenant des PH ÷ [quantité d’approvisionnement en protéines (g/habitant/jour) provenant des PH + viande et abats comestibles] × 100. Les résultats obtenus sont présentés ci-après (voir tableau 1).

ParamètresMondeAsie de l’estChineJaponCorée
Taux d’autosuffisance en PH (%)96,588,292,353,174,7
Proportion des PH dans les sources de protéines animales (%)22,727,937,8450,9952,23
Quantité d’approvisionnement alimentaire en PH (kilo/habitant/an)23,355,157,146,289,5

Tableau 1 – Paramètres de la sécurité alimentaire halieutique

Calculs de l’auteure fondés sur les données des bilans alimentaires de la FAO. Source : FAOSTAT, n.d.

Les résultats montrent que la Corée affiche actuellement un taux d’autosuffisance en produits de la mer de 74,7 %, ce qui la situe entre ses deux voisins, la Chine (92,3 %) et le Japon (53 %) (FAOSTAT, n.d.). Bien que ce chiffre soit inférieur à celui du monde et de l’Asie de l’Est, il convient de souligner que la Corée dépend davantage des produits de la mer, lesquels représentent une part nettement plus élevée de l’apport en protéines animales que la viande : 52,23 % pour la Corée, contre 22,7 % pour le monde, 27,9% pour l’Asie de l’Est, 37,84 % pour la Chine et 51 % pour le Japon. Cette forte dépendance met en évidence le rôle essentiel des PH dans la sécurité alimentaire coréenne.

Année201120162021Variation (%) (2011 et 2021)
Taux d’autosuffisance (%)777274,8-2,9
PH (kg/habitant/an)79,68187+9,3
Plantes aquatiques (kg/habitant/an)2025,634,3+71,5

Tableau 2 –  Évolution du taux d’autosuffisance et de l’approvisionnement alimentaire en PH et plantes aquatiques en Corée (kg/ habitant /an) en Corée de 2011 à 2021.

(FAOSTAT, n.d.)

Entre 2011 et 2021, la consommation de PH par habitant a augmenté (+9,3 %), principalement en raison de la croissance spectaculaire de la consommation de plantes aquatiques (+71,5 %), (FAOSTAT, n.d.) (voir tableau 2). En effet, les consommateurs coréens présentent une forte appétence pour les PH. Une étude concernant les préférences des consommateurs à l’échelle mondiale démontre que la Corée se classe au 6e rang de l’indice d’appréciation des PH (seafood liking index) (Cai, J. et al., 2022; FAO, 2023a). Plusieurs raisons contribuent à cette forte appréciation des PH par le public en Corée. Premièrement, le secteur des pêches en Corée continue de promouvoir les PH comme une source de protéines supérieure (United States Department of Agriculture Foreign Agricultural Service, 2024). La population a également une longue tradition de consommation des plantes aquatiques, lesquelles peuvent être facilement intégrées à la cuisine coréenne, ce qui favorise également leur utilisation dans les restaurants et les produits alimentaires transformés. De plus, le gouvernement soutient activement ce secteur pour surmonter les défis liés à la production (Hwang, E. K. et al., 2020; Kim, M.-S. et al., 2018). Ces aspects seront abordés dans les prochaines sections.

Le deuxième jeu de données est constitué d’informations enregistrées sous forme de codes du Système harmonisé (SH), un système de codification des marchandises élaboré par l’Organisation mondiale des douanes (Organisation mondiale des douanes, n.d.).  Ce système sert de référence pour les statistiques commerciales, les droits de douane et la réglementation des échanges internationaux. L’examen des préfixes des codes des marchandises permet de comprendre le flux des produits à différents stades de la chaîne de valeur. Plus précisément :

  • SH 03 désigne l’ensemble des poissons, crustacés, mollusques et autres invertébrés halieutiques, qu’ils soient non traités ou légèrement transformés, comme les produits frais, réfrigérés ou congelés ;
  • SH 1604 correspond aux préparations et conserves de poissons ;
  • SH 1605 concerne les crustacés, mollusques et autres invertébrés préparés ou conservés.

En analysant les statistiques publiées par le Gouvernement de Corée, nous pouvons voir l’évolution des importations de PH en Corée au cours de la dernière décennie. La figure 1 indique le flux de marchandises relevant du code SH 03 en Corée entre 2011 et 2024. En prenant 2011 comme l’année de référence, nous constatons qu’un déficit commercial dans ce secteur persiste sur une longue période. Cependant, la fluctuation des volumes d’exportations et d’importations reste relativement légère : le volume des exportations en 2024 a augmenté 5,93 %, tandis que celui des importations a diminué de 0,83%, par rapport aux chiffres de 2011.

Figure 1 – Quantités d’exportation et d’importation de marchandises sous le code SH 03 de la Corée entre 2011 et 2024 (kt)

Source : Korea Customs Service, 2024b

Selon les données publiées par le Gouvernement de Corée, la production nationale des PH a progressé de 10,9 % en 2024 par rapport à 2011, atteignant 3 610 kt (Statistics Korea, 2025c) (voir figure 2). Actuellement, la production issue de l’aquaculture marine représente 47 % de la production totale, 17,5 % proviennent de la pêche en eaux domestiques et 10 % de la pêche en eaux lointaines, tandis que la contribution des pêches en eaux intérieures reste inférieure à 1 % (Statistics Korea, 2025c) (voir figure 2). Cette situation diffère de celle de 2011, où les prises de la pêche (côtière, en eaux lointaines et en eaux intérieures) représentaient 56,4 % de la production totale.

Figure 2 – Répartition de la production halieutique et aquacole, ainsi que la part des importations dans l’approvisionnement nationale (en kt) entre 2011 et 2024

Source: Korea Customs Service, 2024b; Ministry of Oceans and Fisheries – Republic of Korea, 2024; Statistics Korea, 2025c.

2.     Pourquoi l’aquaculture marine constitue-t-elle l’approche optimale ?

Plusieurs facteurs incitent la Corée à adapter sa stratégie d’approvisionnement en PH. Premièrement, l’environnement physique du pays favorise le développement de l’aquaculture marine. Les eaux entourant la Corée se caractérisent par l’existence de vastes zones intertidales peu salées et peu profondes à l’ouest, offrant des conditions propices à l’aquaculture (Park, Y. H., 2017; WWF-Korea, 2016). Aujourd’hui, plus de 50 % de la production halieutique provient de la province de Jeolla du Sud (Ministry of Oceans and Fisheries – Republic of Korea, 2024) (voir figure 3). À l’inverse, la façade orientale se distingue par des eaux plus profondes, influencées par les courants pacifiques, où des espèces pélagiques d’eaux froides telles que la morue, le colin d’Alaska, et divers céphalopodes étaient autrefois couramment observés (Han, J. et al., 2022). Cependant, ces ressources sont désormais fortement épuisées. Selon les données de Sea Around Us[1], 94,7 % des captures effectuées dans la zone économique exclusive (ZEE) sud-coréenne proviennent de stocks surexploités (Sea Around Us, n.d.).

Figure 3. Quantité de production halieutique par province en Corée en 2024 (kt)

Source : (Statistics Korea, 2025b)[2](FAO, 2023b)

  • Pourquoi les ressources halieutiques s’épuisent-elles ?
    • Les impacts négatifs du changement climatique

La déplétion des stocks résulte de plusieurs facteurs, dont le changement climatique accentue la vulnérabilité des écosystèmes halieutiques dans la région. Selon un rapport du National Institute of Fisheries Science de la Corée, la température des eaux coréennes a augmenté de 1,44 °C en 56 ans, soit deux fois plus que la moyenne mondiale (National Institute of Fisheries Science – Republic of Korea, 2024).

L’ensemble des effets du réchauffement climatique, tels que l’élévation de la température de l’eau et la prolifération des espèces nuisibles comme les méduses, affecte les principaux stocks commerciaux, notamment le colin d’Alaska, les calmars, les anchois et les maquereaux (Bang, M. et al., 2018; Lee, S.-H. et al., 2022; National Institute of Fisheries Science – Republic of Korea, 2024). Une tendance au déplacement vers le nord des stocks est également observée (Dong, W. et al., 2024). En particulier, la déplétion des stocks d’espèces d’eau froide, qui constituaient une source de protéines dans l’alimentation traditionnelle des Coréens, soulève la question de la sécurité d’approvisionnement en PH (Eom, S.-h., 2011).  L’effondrement des stocks de colin d’Alaska a conduit le Gouvernement à décréter une interdiction complète de la pêche de cette espèce dans les eaux nationales (Yonhap News Agency, 2019). Les céphalopodes, qui sont également un élément caractéristique de la cuisine coréenne, représentaient 18,43 % de la consommation totale de PH en Corée en 2020 (FAOSTAT, n.d.). Cependant, leur capture dans les eaux nationales a diminué de près de 80 % par rapport aux niveaux de 2008 (Ministry of Oceans and Fisheries – Republic of Korea, 2024).  

  • Le manque d’encadrement régional dans les efforts de conservation

La situation géopolitique de la Corée complique la conservation des ressources halieutiques dans ses eaux. La ZEE sud-coréenne est entourée par la Chine, le Japon et la Corée du Nord. Certaines zones se chevauchent avec celles de la Chine et du Japon (voir figure 4). Des accords bilatéraux ont été négociés avec ces États pour la gestion des pêches (Ministry of Foreign Affairs — Republic of Korea, 2001; Ministry of Foreign Affairs of Japan, 1998). Cependant, ces accords, bien qu’ils constituent un cadre de coopération, restent non contraignants et ne peuvent donc être considérés comme un véritable cadre juridique régional pour la gestion des stocks. Ils servent avant tout de plateforme de dialogue entre les États concernés (Kwon, N. et al., 2025). L’absence d’un mécanisme de coordination multilatérale rend la gestion difficile, notamment en ce qui concerne l’attribution des quotas et la surveillance des pêches illicites, non déclarées et non réglementées (pêches INN), ce qui constitue un obstacle majeur à la gestion durable des ressources halieutiques.

Figure 4 – Zones de pêche cogérées par la Chine, la Corée et le Japon

Source : Kwon, N. et al., 2025.

Ce problème ne concerne pas uniquement la Corée et ses pays voisins. Lorsque nous abordons cette question sous un angle géographique plus large, englobant la région nord-ouest du Pacifique, nous constatons l’absence d’une organisation régionale de gestion des pêches (ORGP) chargée de la cogestion des ressources halieutiques dans les ZEE chevauchantes. Les deux ORGP présentes dans la région ont des mandats limités :

  • La North Pacific Fisheries Commission ne couvre que les zones de haute mer (voir figure 5),
  • La Western & Central Pacific Fisheries Commission (WCPFC) se limite aux thonidés et aux espèces migratoires (North Pacific Fisheries Commission, n.d.; Western & Central Pacific Fisheries Commission, n.d.).

Ce déficit de coopération multilatérale s’explique principalement par les tensions géopolitiques régionales. Les revendications de ZEE en mer de Chine méridionale, les différends liés à la souveraineté des îles situées le long de la façade occidentale de l’océan Pacifique — telles que Dokdo et Diaoyu, la question de la reconnaissance de Taïwan, ainsi que la rivalité entre les pays riverains de la mer de Béring, notamment les États-Unis et la Russie, constituent autant de facteurs qui entravent la mise en place d’une ORGP dans cette zone.

De plus, la situation en Corée du Nord rend plus difficile la gestion durable des stocks halieutiques. En 2017, les Nations Unies ont interdit l’exportation de PH nord-coréens à la suite du lancement de missiles contre des pays voisins (Conseil de sécurité, N. U., 2017). Malgré cette interdiction, la pêche commerciale se poursuit dans la région sous la forme de « navires fantômes » (Park, J. et al., 2020). Cette persistance entraîne une exploitation des stocks sans aucun contrôle.

À court terme, peu d’éléments laissent présager un changement de situation. En l’absence d’une ORGP fonctionnelle pour encadrer les efforts contre les activités de pêche INN, la dégradation des stocks persiste (Zhang, H., 2018). Les données de la FAO confirment que l’état des stocks dans le nord-ouest du Pacifique connaît une détérioration continue. Une proportion croissante des captures dans la zone 61 (Pacifique nord-ouest) provient de stocks non durables (FAO, 2016, 2018, 2020b, 2024b) (voir tableau 3).  Dans ce contexte, la Corée se trouve contrainte de rechercher des solutions alternatives afin de garantir la sécurité de la chaîne d’approvisionnement en PH pour le marché national.

Figure 5 – Zones mandatées par les ORGP[3]. Le nord-ouest du Pacifique (la zone délimitée par le rectangle rouge) n’est pas couvert par une ORGP régionale

Source : (FAO, 2020a)

Année% des prises proviennent de stocks non durables
201624
201828
202038
202245
202466

Tableau 3 – Taux de prises provenant de stocks surexploités entre 2016 et 2024

Source : FAO, 2016, 2018, 2020b, 2022b, 2024b.

4.     L’acquisition de ressources halieutiques dans les eaux lointaines peut-elle constituer une solution ?

La Corée pratique la pêche en eaux lointaines depuis les années 1960 (FAO, 2022a). Toutefois, l’adoption de la Convention des Nations Unies sur le droit de la mer a limité l’accès à des zones de pêche auparavant ouvertes. Par ailleurs, la hausse des coûts de production, notamment liés à l’augmentation des salaires et du prix du carburant, a freiné l’expansion du secteur (Cha, V. D., 1996; Shon, S. et al., 2014). Malgré ces contraintes, les navires coréens demeurent actifs dans certaines zones. Actuellement, la Corée est l’un des principaux pêcheurs de thons dans la zone sous mandat de la WCPFC (Havice, E. et al., 2019). Parallèlement, l’océan Atlantique est devenu une source importante d’approvisionnement en mollusques et céphalopodes pour la Corée au cours des dernières années (Ministry of Oceans and Fisheries – Republic of Korea, 2024).

Cependant, la compétition pour les ressources halieutiques en haute mer demeure intense. La Chine, le Japon et Taïwan sont également des acteurs majeurs de la pêche en haute mer, et ils sont en concurrence avec la Corée pour l’accès aux stocks et à la chaîne d’approvisionnement (Hanich, Q. et al., 2021; Havice, E. et al., 2019; Yozell, S. et al., 2019). Par exemple, dans la zone régie par le WCPFC, les entreprises coréennes sont confrontées à la concurrence des entreprises d’État chinoises; le Japon soutient également son industrie de la pêche de manière indirecte en apportant une aide au développement aux États insulaires afin de sécuriser l’accès aux stocks. Pour sa part, la Corée privilégie la formation de coentreprises avec des acteurs locaux afin de garantir l’accès aux stocks (Havice, E. et al., 2019). Dans la quête de calmars, les navires coréens font face à la domination des chalutiers chinois, qui effectuent plus de la moitié des captures dans les eaux internationales (Urbina, I., 2020).

En dehors de la concurrence exercée par les pays tiers, la Corée rencontre des difficultés à accroître sa production par la pêche en eaux lointaines. L’attribution des quotas et la définition des normes dans les zones de haute mer relèvent des ORGP, qui s’appuient sur l’état des stocks, les enregistrements historiques des captures et les intérêts des États côtiers (Cox, A., 2009). Toute augmentation de la production suppose de surmonter des obstacles institutionnels au sein de ces organisations. Au cours des deux dernières décennies, la part des prises issues de la pêche en eaux lointaines dans l’approvisionnement national total a continué de diminuer, passant de 27,7 % en 2001 à 13,2 % en 2024 (Statistics Korea, 2025c). Sa contribution à un approvisionnement durable en PH apparaît dès lors limitée.

5.     Le développement de l’aquaculture marine constitue-t-il une solution parfaite ?

En considérant les facteurs précédemment évoqués, l’aquaculture marine apparaît comme l’option la plus pertinente, dans la mesure où la production s’effectue dans un environnement contrôlé, relativement à l’abri des aléas géopolitiques. Toutefois, ce secteur demeure confronté à des défis structurels et techniques. En Corée, l’industrie halieutique présente une configuration bipolaire : la pêche en eaux lointaines est dominée par de grands conglomérats tels que Dongwon (Havice, E. et al., 2019), tandis que la majorité des acteurs de la pêche côtière et de l’aquaculture marine sont des exploitants individuels (Ministry of Oceans and Fisheries – Republic of Korea, 2024). Afin de favoriser l’investissement, la Corée a adopté en 2014 l’Aquaculture Industry Development Act pour permettre les grands conglomérats de joindre le secteur (Jeon, B.-D. et al., 2012; Korea Law Translation Center, n.d.). Malgré cette réforme, 90,7 % des exploitations aquacoles restent de petite taille et détenues par des exploitants individuels (Ministry of Oceans and Fisheries – Republic of Korea, 2024).

Le secteur est confronté au problème du vieillissement et de la diminution du nombre de pratiquants  (Statistics Korea, 2025a). De 2014 à 2023, la population liée au secteur des pêches a diminué de 36,5 % (Ministry of Oceans and Fisheries – Republic of Korea, 2024).  Dans le secteur de l’aquaculture marine, plus de 50 % des travailleurs ont plus de 50 ans; l’engagement de travailleurs étrangers est nécessaire afin de pallier la pénurie de main-d’œuvre. (Ministry of Oceans and Fisheries – Republic of Korea, 2024). Dans une telle situation, l’automatisation du secteur devient indispensable.

Depuis la promulgation de la nouvelle loi sur l’aquaculture, plusieurs projets d’automatisation du secteur ont été lancés dans les fermes aquacoles de crevettes, de concombres de mer et de mérous (Kim, M.-J. et al., 2021). Actuellement, le gouvernement pilote le projet « Smart Aquaculture Cluster Development ». Un exemple est la mise en place d’un système de recirculation aquacole pour l’élevage de saumons à Busan, en partenariat avec des acteurs privés et des organismes de recherche (AKVA Group, n.d.; Ministry of Oceans and Fisheries – Republic of Korea, n.d.; Pukyong National University, 2024). Toutefois, il demeure prématuré d’évaluer son impact sur la production nationale, ce projet n’étant qu’à un stade initial de développement.

Le soutien gouvernemental se manifeste également à travers des mesures techniques et des initiatives de marketing visant à renforcer la visibilité internationale. Par exemple, les autorités incitent les aquiculteurs d’algues à développer de nouvelles variétés commerciales, en facilitant leur certification et en les accompagnant dans la procédure d’enregistrement auprès de l’International Union for the Protection of New Varieties of Plants (Hwang, E. K. et al., 2020; Hwang, E. K. et al., 2019). Par ailleurs, les algues bénéficient d’une promotion active à l’exportation dans le cadre de la campagne « K-Seafood », initiée par le gouvernement (Choi, M.-H., 2024; Hwang, E. K. et al., 2020; Jumaway, J., 2024).

Cependant, il convient de souligner que l’aquaculture marine est également exposée aux effets négatifs du changement climatique. L’acidification et la modification de la salinité dans les zones intertidales, induites par l’élévation du niveau marin, génèrent des incertitudes pour le secteur; par ailleurs, certaines espèces commerciales d’algues présentent une faible tolérance thermique (Kim, B.-T. et al., 2019; Kim, B.-T. et al., 2021). En 2023, une période prolongée de températures élevées a entraîné des pertes estimées à 33,54 millions de dollars américains (National Institute of Fisheries Science – Republic of Korea, 2024). Compte tenu de la superficie limitée de la Corée, le déplacement des fermes d’aquaculture vers le nord semble peu envisageable. Dès lors, l’avenir du secteur demeure incertain.

6.     L’importation comme stratégie d’approvisionnement

Compte tenu des éléments précédemment évoqués, il apparaît que l’importation constitue une composante incontournable de l’approvisionnement en produits de la mer sur le marché domestique. La problématique de la dépendance vis-à-vis des importations alimentaires s’inscrit dans un débat national remontant aux années 1980. Néanmoins, la majorité des discussions se sont concentrées sur les produits agricoles, notamment le riz (Lee, C.-H., 2024). Pour les PH, cette étude soulève trois questions relatives à la sécurité de l’approvisionnement :

  • La Corée a-t-elle mis en place des dispositifs visant à faciliter l’importation des PH ?
  • Dans quelle mesure la hausse des importations pourrait-elle compromettre la capacité de production nationale ?
  • Enfin, cette dépendance accrue est-elle susceptible d’engendrer des risques pour la sécurité de l’approvisionnement intérieur ?

6.1. La question du libre-échange des produits halieutiques

Depuis les années 2000, la Corée a conclu des accords de libre-échange (ALE) avec divers pays. Parmi eux, le Chili, la Norvège, le Pérou, les États-Unis, le Vietnam, la Chine et le Japon figurent parmi les principaux fournisseurs de produits de la mer pour la Corée (voir figure 6). La signature de ces ALE a permis à la Corée d’améliorer son accès aux PH grâce à l’élimination ou à la réduction des barrières tarifaires. En comparant les volumes d’importation des PH (SH03) par la Corée entre l’année d’entrée en vigueur des ALE et 2024, nous observons une hausse globale après la mise en œuvre des accords (voir tableau 6). Toutefois, cette augmentation varie selon les pays (voir tableau 6).

  • Les importations en provenance du Chili, du Pérou et de la Norvège ont fortement progressé, avec des hausses respectives de + 187,9 %, 115,63 % et + 616,13 %.
  • Celles provenant du Vietnam et des États-Unis affichent une croissance plus modérée (+14,8 % et + 5,42 %)
  • Les importations en provenance de la Chine (-16,3 %) et du Japon (-2,82 %) ont reculé.

Figure 6 – Les dix principaux pays exportateurs de PH (code SH 03) vers la Corée en 2024 (en kt) ; les pays en bleu disposent d’un ALE en vigueur avec la Corée.
Source : Korea Customs Service, 2024a.

PaysAnnée d’entrée en vigueur de l’ALEProduits principaux d’importationCode SHVariation du volume d’importation des produits SH03 entre l’année d’entrée en vigueur de l’ALE et 2024 (en %)
Chili2004Céphalopodes congelésSH 030743+187,9
Saumon congeléSH030312
Norvège2006Saumons fraisSH 030214+ 616,13
Maquereaux congelésSH 030354
Filet de saumonSH 030441
Pérou2011Céphalopodes congelésSH 030743+115,63
CrustacésSH 030617
États-Unis2012Saumons congelésSH 030312+5,42
Poissons congelésSH 030339
Filet de poissons platsSH 030483
Vietnam2015Filet des poissonsSH 030499+14,8
CrevettesSH 030617
Céphalopodes (pieuvres)SH 030752
Chine2015Poissons congelésSH 030389-16,37
Céphalopodes fraisSH 030752
Céphalopodes congelésSH 030743
Japon (via RCEP[4])2022Poissons vivantsSH 030199-2,82
Coquilles Saint-Jacques fraichesSH 030721
Coquilles Saint-Jacques congeléesSH 030722

Tableau 4 – Évolution des importations coréennes de produits halieutiques (PH) (SH03) en provenance de partenaires liés par un ALE
Source : Korea Customs Service, 2024b

Les données extraites du Korea Customs Service montrent que les céphalopodes, dont la production nationale a fortement diminué au cours de la dernière décennie, figurent parmi les principales espèces importées, notamment en provenance du Chili, du Pérou, du Vietnam et de la Chine. Malgré l’épuisement des stocks dans les eaux domestiques, le marché coréen continue de présenter une forte demande pour cette espèce. Les importations jouent dès lors un rôle de substitution à la production nationale en déclin. Depuis 2017, l’importation du produit de céphalopodes congelés (SH 030743) a augmenté de 34 %[5]. La Corée est donc de plus en plus dépendante des importations de céphalopodes.

Parallèlement, la conclusion d’ALE avec plusieurs pays différents permet à la Corée de diversifier ses sources d’approvisionnement. Par exemple, les importations de céphalopodes en provenance du Chili (SH030743) ont diminué 43 % depuis 2017, mais cette baisse a été compensée par une hausse des importations en provenance de la Chine (+82,38 %), du Pérou (+25,75 %) et du Vietnam (+11,9%) (Korea Customs Service, 2024b). La présence de plusieurs fournisseurs contribue ainsi à réduire la dépendance de la Corée vis-à-vis d’un seul partenaire.

Les principales espèces importées, telles que les céphalopodes et les saumons (voir le tableau 6), se distinguent des produits de mer locaux. Ainsi, l’importation de PH étrangers ne nuit pas à la capacité de production domestique ; au contraire, elle permet à la Corée de bénéficier d’un accès à des espèces qui n’existent pas ou existent rarement sur son territoire, comme le saumon. En revanche, pour les espèces produites localement (maquereaux, thons et bivalves), la Corée applique une période de démantèlement tarifaire plus longue (Korea Customs Service, n.d.-a, n.d.-b), ce qui offre une certaine protection aux secteurs nationaux. Cette approche illustre la stratégie coréenne visant à concilier ouverture commerciale et préservation des filières domestiques.

6.2. Le risque géopolitique pour l’approvisionnement

La conclusion des ALE contribue à diversifier les sources d’approvisionnement en PH. Toutefois, il convient de noter qu’un tiers des importations provient de la Russie (voir figure 6), un pays qui n’a pas conclu d’ALE avec la Corée. La moitié de ces importations russes concerne le colin d’Alaska (SH 030367), une espèce importante dans l’alimentation coréenne, mais les stocks dans les eaux domestiques sont épuisés (Korea Customs Service, 2024b; Yonhap News Agency, 2019). Bien que la Chine et les États-Unis exportent également ce produit vers la Corée, les produits provenant de ces deux pays sont 69 % et 27 % plus cher que ceux de Russie (Korea Customs Service, 2024b). Bien qu’à court terme, l’écart de prix entre les PH russes et américains pourrait se réduire grâce à la conclusion de l’ALE conclu entre la Corée et les Etats-Unis, qui supprimera les tarifs en 2026 (United States Department of Agriculture Foreign Agricultural Service, 2024). Cependant, l’approvisionnement russe demeure difficilement remplaçable, car il représente 99 % du volume total importé (Korea Customs Service, 2024b).

La Corée a néanmoins signé un accord bilatéral avec la Russie en 1991, lui permettant de pêcher des stocks dans la ZEE russe en contrepartie d’une compensation financière (Ministry of Foreign Affairs — Republic of Korea, 2007). En 2021, la Corée a obtenu un quota de pêche de 28,4 kt de colin d’Alaska (Kang, Y.-S., 2021), soit l’équivalent de 11 % du volume d’importation de la même année (Korea Customs Service, 2024b). De même, l’accès à ce stock reste toutefois contrôlé par la Russie. En 2015, la Russie a imposé une réduction des quotas de pêche en réaction à un différend concernant les investissements coréens dans les infrastructures portuaires russes (The Korea Herald, 2015). Cet épisode démontre que l’approvisionnement en ressources halieutiques russes est conditionné par les relations diplomatiques entre les deux pays.

Depuis 2022, les relations entre la Corée et la Russie se sont détériorées en raison de la guerre en Ukraine. De nombreux pays occidentaux participent aux sanctions contre la Russie (Korea Strategic Trade Institute, n.d.). Les alliés de la Corée, tels que l’Union européenne et les États-Unis, ont imposé des sanctions sur les PH russes. L’Union européenne interdit les PH de luxe, tandis que les États-Unis appliquent une interdiction plus stricte qui couvre l’ensemble de la chaîne d’approvisionnement; autrement dit, les produits d’origine russe, même transformés en Chine, sont également concernés (Bernton, H., 2023; European Commission, 2025). La Corée par contre, continue d’importer des PH russes (Susanin Newspaper, 2025). Cette situation illustre que l’approvisionnement en ressources halieutiques russes représente un intérêt stratégique que la Corée refuse de compromettre, même au nom de la solidarité avec ses alliés. Toutefois, une baisse de 42,5 % du volume d’importation a été constatée entre 2021 (avant le début des sanctions) et 2024 (Korea Customs Service, 2024b). Cela pourrait être le résultat de la sanction imposée par la Corée contre la Banque centrale de la Russie, qui ne favorise pas les échanges commerciaux entre les deux pays (Ministry of Economy and Finance —Republic of Korea, 2022). Certes, une telle concentration d’approvisionnement soulève des enjeux de sécurité, d’autant plus que les relations bilatérales ont connu des fluctuations au fil du temps.

6.3. La capacité du secteur de traitement des produits halieutiques

D’ailleurs, les préférences des consommateurs coréens sont en train d’évoluer sous l’influence de divers facteurs sociaux : alors qu’ils privilégiaient auparavant les produits de la mer frais (United States Department of Agriculture Foreign Agricultural Service, 2024), ils se tournent désormais vers des produits préparés. Selon les statistiques publiées par le Gouvernement de la Corée, les femmes assument un rôle plus important dans les tâches ménagères, qu’elles consacrent 2 h 50 minutes aux tâches domestiques lorsqu’elles sont sans emploi, contre 1 h 11 minutes lorsqu’elles sont en emploi (Statistics Korea, 2019). Dernièrement, davantage de femmes sont engagées sur le marché du travail, ce qui entraîne une diminution du temps disponible pour la préparation des repas et renforce la demande de plats préparés ou semi-préparés (Korea Maritime Institute, 2022). Ce changement d’habitudes est accentué par la pandémie ainsi que par le développement des plateformes de commerce électronique (Korea Maritime Institute, 2022).

La hausse de cette demande se reflète également dans l’augmentation des importations de produits de poisson préparés (SH 1604) et des crustacés et autres produits aquatiques préparés (SH 1605) en provenance de Chine, lesquelles ont respectivement augmenté de 153 % et 74,3 % entre 2015 (l’année de l’entrée en vigueur de l’ALE) et 2025 (Korea Customs Service, 2024b). Cela démontre que la dépendance aux importations de PH ne se limite pas à la disponibilité des ressources, mais s’étend aussi à la capacité de transformation des PH. En raison de leur caractère périssable, la transformation des PH est essentielle pour les rendre prêts à la consommation ou à l’utilisation comme matières premières.  Selon une estimation de la FAO, 62 % des PH consommés par les humains sont transformés (FAO, 2024b). Certaines recherches démontrent que la plupart des matières premières utilisées par les usines de transformation coréennes proviennent du territoire national (Seung, C. K. et al., 2020). Cependant, en raison d’un manque d’informations, il n’est pas clair si le secteur de transformation coréen peut satisfaire la demande du marché domestique.

De plus, la demande du secteur connaît une transition vers des produits hautement transformés, intégrant davantage d’étapes de cuisson, d’assaisonnement ou de combinaison avec d’autres ingrédients. Dans ce contexte, la méthodologie appliquée par cette étude – l’analyse des préfixes des marchandises – ne permet pas de distinguer la quantité des PH coréens ou étrangers consommés, car la complexité croissante des ingrédients et des étapes de production entraîne une diversité accrue des codes SH, ce qui rend difficile d’obtenir un aperçu statistique fiable[6]. Des enquêtes semi-dirigées auprès des acteurs du secteur seront nécessaires pour obtenir davantage de données.

Conclusion

Cette étude montre que la Corée se caractérise par une demande structurellement élevée et soutenue en PH que la moyenne mondiale ainsi qu’aux pays voisins. Toutefois, la Corée n’échappe ni aux effets du changement climatique, qui affectent la disponibilité des ressources halieutiques, ni aux tensions géopolitiques régionales qui, combinées à l’absence d’une ORGP opérationnelle, compliquent la mise en place de mesures de conservation efficaces. D’ailleurs, malgré sa longue histoire de pratique de la pêche en eaux lointaines, la concurrence intense avec les pays voisins et les contraintes institutionnelles restreignent l’expansion de la production.

Face à ces contraintes, la Corée mobilise trois principaux instruments afin de sécuriser son approvisionnement en PH : le développement de l’aquaculture marine, l’investissement dans les innovations technologiques et le recours aux importations. Le développement de l’aquaculture marine constitue un pilier majeur, contribuant au maintien d’un taux élevé d’autosuffisance. En particulier, l’essor de la culture des algues, favorisé par des conditions environnementales propices et par un soutien public actif, illustre le potentiel de ce secteur. Toutefois, l’aquaculture marine est également exposée aux effets du changement climatique ainsi qu’aux défis liés à la pénurie de main-d’œuvre, ce qui implique la poursuite d’efforts en matière de recherche scientifique et de développement technologique.

Les importations permettent à la Corée de diversifier les sources d’approvisionnement en PH. L’exemple des céphalopodes montre que la présence de plusieurs pays fournisseurs réduit les risques de rupture d’approvisionnement et offre une plus grande flexibilité en matière de prix. Néanmoins, cette diversification demeure partielle : la forte dépendance à l’égard des PH russes, en particulier pour l’approvisionnement en colin d’Alaska, met en évidence des vulnérabilités structurelles. Dans ce contexte, les ressources halieutiques constituent ainsi un enjeu stratégique pour lequel la Corée dispose d’une marge de manœuvre limitée.

Par ailleurs, cette étude montre également que la dépendance aux importations ne relève pas uniquement de la disponibilité des ressources, mais également des capacités nationales de transformation. L’évolution des préférences des consommateurs vers des PH hautement transformés accentue cette contrainte. Toutefois, le niveau réel d’autosuffisance de la Corée en PH préparés demeure difficile à évaluer à partir des seules analyses fondées sur les codes du Système harmonisé, ce qui appelle des recherches complémentaires, notamment à travers des enquêtes qualitatives auprès des acteurs du secteur.

Enfin, bien que l’aquaculture marine constitue une solution efficace à court terme, elle ne représente pas une solution définitive. En complément des investissements en recherche scientifique et en technologies, il est également logique de considérer que la Corée continuera à explorer de nouvelles opportunités de pêche dans les zones arctiques rendues accessibles par le réchauffement climatique afin de répondre à sa forte demande intérieure. Des études approfondies sont donc nécessaires pour mieux comprendre ces stratégies ainsi que les enjeux qu’elles impliquent.

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[1] Sea Around Us est un projet de recherche international dirigé par l’université de la Colombie-Britannique, qui reconstitue les données mondiales de pêche depuis 1950

[2] Les chiffres indiqués représentent la production halieutique de chaque province en kt pour l’année 2024.

[3] Les noms complets des ORGP en anglais sont les suivants : CACFISH, Central Asian and Caucasus Regional Fisheries and Aquaculture Commission; GFCM, General Fisheries Commission for the Mediterranean; LVFO, Lake Victoria Fisheries Organization; NAFO, Northwest Atlantic Fisheries Organization; NEAFC, North-East Atlantic Fisheries Commission; NPFC, North Pacific Fisheries Commission; RECOFI, Regional Commission for Fisheries; SEAFO, South East Atlantic Fisheries Organisation; SIOFA, Southern Indian Ocean Fisheries Agreement; et SPRFMO, South Pacific Regional Fisheries Management Organisation.

[4] Acronyme de Partenariat régional économique global (Regional Comprehensive Economic Partnership)

[5] L’année 2017 est prise comme année de référence car le code SH030743 n’existe qu’à partir de cette année, à la suite de la révision réalisée par la Division de statistique des Nations Unies (United Nations Statistics Division, n.d.).

[6] Par exemple, une crevette crue vendue en épicerie portera un code HS commençant par 03. Une fois transformée en tempura de crevettes prête à être réchauffée au four pour l’exportation, son code commencera par 1605. En revanche, si elle est transformée en raviolis aux crevettes, le produit sera classé sous le code 19, car il est mélangé à des pâtes. Comme ces produits sont souvent combinés à d’autres ingrédients, il est difficile d’estimer la quantité réellement consommée en se fondant uniquement sur l’analyse des codes HS.

La Chine et les ressources halieutiques en Arctique. II – Analyse du développement récent de l’encadrement juridique de la gestion du secteur hauturier en Chine

Regards géopolitiques v8 n3, 2022

Yeukyin Chiu

Yeukyin Chiu est étudiante au doctorat en sciences géographiques à l’Université Laval, à Québec. Elle s’intéresse au secteur hauturier de la Chine et à la gouvernance des ressources halieutiques en Arctique.

Courriel : yeuk-yin.chiu.1@ulaval.ca

Résumé : Le réchauffement climatique favorisera les conditions de pêche commerciale dans les régions arctiques. Dans les prochaines décennies, il y aura des possibilités que certaines parties de la banquise au centre de l’océan Arctique soient disparues en été; plus de poissons vont migrer vers le nord grâce à la hausse de la température de la mer. En 2018, la Chine a exprimé ses intérêts envers les ressources halieutiques arctiques et son intention de participer dans sa gouvernance. Elle est aussi en train de réviser ses documents juridiques des pêches. Alors, quelle sorte de joueur sera-t-elle dans la gouvernance des stocks en Arctique ? Cet article essaie de trouver une réponse en analysant la compatibilité du présent encadrement juridique de la Chine et des normes internationales qui concernent la pêche commerciale en haute mer, et en examinant les défis que la Chine rencontre lors de sa préparation d’appliquer les mesures de l’État du port.

Mots clés : pêche hauturière de la Chine, les ressources halieutiques arctiques, responsabilités de l’état du pavillon, les mesures de l’État du Port

Abstracts: Global warming may bring positive impacts to commercial fishing in Arctic areas. In the future, parts of the central of the Arctic Ocean may be free of ice in summer. The rise of temperature will also encourage some commercial stocks to move northward. On the other hand, China expressed its interests in Arctic fishery resources and its governance in 2018. Its fishery legal documents are also revising. So, what kind of player will China be in Arctic fish stocks governance? This article tries to find the answer by analysing the compatibility of China’s juridical framework in regulating her own distant water fishing industry and the international standard of commercial fishing in the high sea; and by looking into the difficulties that China encountered in the preparation of applying port state measures in her ports.

Keywords: China distant-water fishing industry, Arctic fishery resources, flag state responsibilities, Ports States Measures Agreement

Introduction

En Arctique, la plupart des ressources halieutiques sont concentrées dans le périphérique de l’océan Arctique. Les stocks sont gouvernés par les États riverains ou par les Organisations régionales de gestion des pêches (ORGP ci-après). Pour le moment, le cœur de l’océan Arctique est encore couvert par les banquises; la pratique de la pêche commerciale n’est pas possible. La fonte de la banquise arctique pourrait changer cette situation. Si la température mondiale augmentait 2°C, certaines parties au centre de l’océan Arctique pourraient être libres de glace en été (Meredith, 2019). Cela donc donnerait des possibilités de la pêche commerciale. Cependant, la disponibilité et la durabilité des stocks sont encore un mystère aujourd’hui.

Bien que la Chine soit le premier pays producteur de captures marines au monde (FAO, 2018; Xue, 2006), elle n’est pas une pêcheuse fréquente dans les eaux en Arctique[1]. Cette situation pourrait changer, parce que Pékin a annoncé ses intentions de participer dans la gestion de ressources halieutiques arctiques en 2018 (The State Council, 2018). En même année, les membres de l’Arctic Five (qui sont les pays riverains de l’océan Arctique, donc le Canada, les États-Unis, le Danemark par le Groenland, la Norvège et la Russie) ont conclu une entente[2] avec l’Islande, la Chine, la Corée du Sud, le Japon et l’Union européenne pour suspendre la pêche commerciale dans le cœur de l’océan Arctique pour 16 ans (Pêches et Océans Canada, 2018, 3 octobre). Les changements climatiques pourraient apporter des défis au système présent de distribution des stocks, et l’apparition d’un nouveau joueur pourrait aussi amener des changements aux règles de jeu. Alors, quelle sorte de joueur serait la Chine dans la gouvernance des stocks en Arctique ? Possède-t-elle un système juridique efficace pour réguler son propre secteur hauturier pour que ses navires puissent pêcher en normes internationales ? Cet article essaie de trouver des réponses en étudiant les normes internationales aujourd’hui, l’encadrement juridique de la Chine pour régir le secteur, les défis du système et les efforts qu’elle consacre pour se préparer à atteindre de nouvelles normes internationales. L’étude de ces éléments sera basée sur les informations apparues dans les sites web du Gouvernement de la Chine et les organisations internationales et les articles académiques.

  1. Les normes internationales pour les pêcheurs hauturiers aujourd’hui

La gestion des ressources halieutiques en haute mer est gérée par un système international chapeauté par la Convention des Nations unies sur le droit de la mer (1982) (la CNUDM ci-après). En théorie, les ressources halieutiques en haute mer sont ouvertes à tous[3]. La conclusion de l’Accord de conformité de l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture en 1993 (l’Accord de conformité ci-après) et de l’Accord des Nations Unies sur les stocks de poissons en 1995 (l’Accord sur les stocks ci-après) établissent les responsabilités de l’État du pavillon. Ces documents exigent que l’État du pavillon soit responsable des comportements de leurs navires. En haute mer, les États forment des ORGP pour gérer des ressources halieutiques. L’État du pavillon doit faire partie de l’ORGP qui gère les stocks dans la région auxquelles leurs navires puissent pêcher, il doit régir leurs navires et respecter les règles et les quotas établis par les ORGP.

Par la suite, comme la pêche hauturière en haute mer est devenue une activité traçable, la lutte contre les pêches illégales devenait le thème principal de la conservation des stocks dans les années 2000. Cependant, le contrôle de débarquement des prises illégales demeure difficile. Comme la souveraineté des navires repose sur l’État du pavillon, l’État du port n’a pas le droit de réaliser des enquêtes lorsqu’il soupçonne des débarquements des prises illégales dans leurs ports. Pour éliminer la pêche illégale efficacement, l’Accord relatif aux mesures du ressort de l’État du Port (PSMA ci-après) fut conclu en 2009. Selon l’Accord, les signataires doivent désigner des ports de débarquement; les navires ont besoin de demander la permission de débarquement à l’avance; l’État du port a le droit de refuser la demande de débarquement. Les signataires doivent aussi échanger des données et permettre des inspections sur des navires qui battent leur pavillon[4].

Sommairement, les normes internationales du secteur hauturier aujourd’hui réfèrent à deux responsabilités principales : les responsabilités de l’État du pavillon et les responsabilités de l’État du port. L’attitude de la Chine pour la conservation et l’utilisation des ressources halieutiques pourrait être comme contradictoire. D’un côté, elle n’a pas signé l’Accord de conformité (FAO, 2003) et n’a pas ratifié l’Accord sur les stocks en raison de la question de l’inspection coercitive sur les navires, car elle croit que cela peut nuire à sa souveraineté (Nations unies, 1995, 4 décembre). Elle n’a pas signé le PSMA non plus (FAO, n.d.). De l’autre côté, la Chine fait partie de plusieurs ORGP mondialement[5]. Pour comprendre sa prise de position, il faut donc examiner son encadrement juridique pour voir si elle possède des lois pour s’assurer le comportement de ses navires de pêche.

2. La Chine et les responsabilités de l’État du pavillon

Selon les Directives volontaires pour la conduite de l’État du pavillon publié par la FAO[6] en 2014, les responsabilités de l’État du pavillon pourraient être divisées en 4 parties : l’engagement politique, l’enregistrement des navires, l’autorisation et la surveillance et le contrôle. Il est demandé aux États d’incorporer les principes du guide dans leurs législations et réglementations afin de s’assurer de l’efficacité des mesures (FAO, 2014).

L’engagement politique réfère à l’existence d’une organisation autorisée avec un mandat de la gestion de la pêche; juridiquement, l’État du pavillon doit adopter des lois et des règlements établis par les ORGP afin d’être à même de faire appliquer des mesures de conservation. En Chine, le Bureau des pêches, qui est sous le chapeau du ministère de l’Agriculture et des Affaires rurales (MAAR ci-après), est responsable de la gestion de pêche (Bureau des pêches du Ministère de l’Agriculture et des Affaires rurales, 2020). Juridiquement, la Loi sur les pêches (渔业法) et les Règlements de la gestion de la pêche hauturière (远洋渔业管理规定) (les Règlements ci-après) sont les documents principaux qui régulent le secteur. Le MAAR établit aussi des ordres administratifs pour s’adapter aux nouvelles exigences des ORGP, comme la Méthode de la gestion du système de surveillance des navires hauturiers (远洋渔船船位监测管理办法 ).

La FAO exige que les États du pavillon soient responsables de bien vérifier des informations des navires avant l’immatriculation; d’interdire les navires qui ont participé dans la pêche illégale; de gérer l’émission de permis de pêche et d’avoir la capacité d’appliquer son contrôle juridique sur les navires (FAO, 2017). En Chine, les navires de pêche sont régis par la Méthode de l’enregistrement des navires de pêche (渔业船舶登记办法). La gouvernance du secteur est réalisée par la gestion des navires[7], des entreprises[8], des projets de pêche[9] et des travailleurs. Le gouvernement central évalue les entreprises hauturières, octroie leur statut et approuvé des permis de pêche à l’extérieur. Il y a aussi un système de liste noire pour bloquer les travailleurs et les entreprises qui sont condamnés d’avoir participé dans la pêche illégale à retourner dans le secteur[10].

3. Les responsabilités de l’État du port et les défis d’application

En théorie, l’encadrement juridique de la Chine lui permet de respecter les responsabilités de l’État du pavillon. Cependant, les éléments des mesures de l’État du port sont absents. Ni la loi sur les pêches ni les Règlements n’exigent des navires hauturiers de débarquer leurs prises dans les ports désignés. Le pouvoir concerne le refus des demandes de débarquement et la réalisation des inspections n’est aussi pas précisé[11]. Cependant, la Chine a exprimé son appui aux mesures de l’État du port dans le livre blanc des exécutions des conventions du secteur de la pêche hauturière de la Chine 2020. Alors, quels sont des défis qui l’empêchent de réaliser des mesures de l’État du port ?

Pour que l’inspection du débarquement des prises illégales soit faisable, la capacité de retracer des informations à jour comme le nom propre des poissons, le lieu et le temps de pêche est essentielle. Ces informations doivent être à jour afin de permettre la réalisation des enquêtes. Pour avoir ces informations, la Chine a besoin d’un système qui permet la synchronisation et la circulation des informations des navires hauturiers. De plus, les ports de pêche doivent être équipés pour assister les inspections. En réalité, la majorité des ports de pêche en Chine n’étaient pas équipés pour soutenir les opérations d’inspection; de plus, la responsabilité de la gestion des ports n’est pas bien définie et elle relevait de différents ministères : le ministère de transports s’occupait la conformité des navires, les douanes s’occupaient les débarquements des produits, le MAAR s’occupait les pêches; tous ces facteurs rendent l’application des mesures de l’État du port difficile (Wang et al., 2017).

Les défis pourraient aussi être une question intergouvernementale. Même si le but ultime de l’État est de développer le secteur, les responsabilités de chaque niveau du gouvernement ne sont pas pareilles. Par conséquent, il y a des nuances dans leurs objectives et leurs visions. Le bureau des pêches au niveau du gouvernement central s’occupe de la planification et la gestion des pêches nationales. Il s’occupe des négociations des ententes internationales, des crises diplomatiques et de l’établissement des nouveaux règlements, etc. Les bureaux provinciaux, de municipalité et de comté s’occupent du développement du secteur dans leur région[12]. Il n’est pas clair si ces derniers bureaux sont sous la direction du bureau des pêches au niveau central, ou ils sont sous la direction du gouvernement local où ils appartiennent géographiquement. La question du patronat de ces bureaux pourrait causer une nuance sur leur objectif. En réalité, le développement économique local est souvent un indicateur de la performance du gouvernement local (Li, 2020). Les intérêts amenés par le secteur hauturier ne viennent pas seulement des revenus engendrés par la vente des poissons, mais aussi par le développement des hubs de pêche, des chaînes de transformation des poissons et des centres de logistique, etc. Le secteur crée des postes de travail et amènent d’autres avantages économiques[13] (Le groupe de travail sur l’étude de renforcement du secteur de la pêche hauturière chinois, 2010). Ces intérêts sont souvent importants pour les municipalités et les comtés éloignés des grandes villes. Leurs gouvernements ne sont pas responsables de la diplomatie du secteur, ils s’occupent plutôt la construction des infrastructures et ils visent à attirer plus d’investissements dans leurs territoires.

La construction de la base nationale des pêches hauturières (国家远洋渔业基地) à Lianjiang (连江) démonte le fardeau du gouvernement de comté. En 2019, après Zhoushan (舟山) et Rongcheng (荣成), le MAAR a approuvé la construction de la troisième base nationale des pêches hauturières; le coût de construction estimé est 20 milliards renminbis (Li, 2019). Cependant, le gouvernement central a accordé seulement 50 millions renminbis, qui est l’équivalent de 0,05% du coût total (Comité permanent de l’Assemblée nationale populaire de la province du Fujian, 2021). Le financement du projet est un défi pour le gouvernement de Lianjiang. Il est clair que la participation des investisseurs privés est nécessaire. Un document publié par le gouvernement de Lianjiang indique que le Groupe Hongdong Fishery (une entreprise hauturière chinoise) et le Groupe Vanke (un groupe de promoteur immobilier) ont co-investi 3,5 milliards renminbis pour créer le parc industriel dans la base (Le gouvernement du comté de Lianjiang, 2020). Une autre exemple, dans les développements des ports des pêches, le gouvernement central subventionne juste vingt-cinq pour cent du budget pour le développement du port, les gouvernements de municipalité et de comté sont responsables de financer ou d’attirer les investissements pour terminer les projets, ces derniers doivent aussi respecter plusieurs exigences comme avoir la présence des entreprises hauturières réputées pour obtenir cet appui financier (Bureau de l’Agriculture et des Affaires rurales de la province du Liaoning, 2021). À certains égards, les intérêts des gouvernements de municipalité ou de comté et ceux des entreprises du secteur sont relatifs.

En comparaison, les problèmes environnementaux comme la pollution de sources d’eau ou la déforestation, l’épuisement du stock de poissons en haute mer lointain ne provoquerait pas un impact négatif immédiat à la population locale. En revanche, les politiques qui pourraient induire des impacts négatifs aux entreprises hauturières privées pourraient causer des situations non souhaitables pour ces gouvernements. Il est logique que les gouvernements locaux valorisent davantage les intérêts du secteur que la lutte contre des prises illégales en haute mer.

4. La préparation pour appliquer des mesures de l’État du port

À la fin de 2018, les bureaux des pêches au niveau provincial étaient demandés par le gouvernement central à proposer des ports désignés de débarquements des prises dans leur province. Ces ports doivent être équipés pour permettre la supervision par internet (Ministère de l’Agriculture et des Affaires rurales, 2019b). Finalement, 107 ports ont été sélectionnés (Ministère de l’agriculture et des affaires rurales, 2020, 2021)[14]. En 2019, le MAAR a publié l’Ébauche des lois sur la pêche (version révisée) (l’Ébauche ci-après). Des éléments des mesures de l’État du port comme débarquement des prises au port désigné, inspection du port, autorisation et enregistrement des prises sont aussi ajoutés[15]. La responsabilité de la gestion des ports et des investigations des prises illégales est confiée principalement[16] aux gouvernements de municipalités et de comté (Ministère de l’Agriculture et des Affaires rurales, 2019).

Parmi les trois niveaux du gouvernement (central, provincial et de municipalité et de comté), les intérêts des gouvernements de municipalités et de comtés semblent le plus proches avec ceux des entreprises privées. En absence d’autres motivations ou d’un bon système de supervision politique, l’efficacité du contrôle de débarquement des prises illégales pourrait être douteuse. Un document officiel publié par le gouvernement central en 2019 fait écho de ce doute de la qualité de gestion du port. Dans le Rapport concernant l’inspection d’application des lois sur les pêches, le problème de la qualité de la gestion des ports est souligné :

« il existe des gestions non régulées dans certains endroits, certains parmi eux prendre une partie de profit dans les prises sans bien vérifier des navires ni vérifier si les prises sont venues des sources illégales ou non, il faut renforcer la capacité de la réalisation de la gestion des navires, des individus et des prises dans les ports… » (…渔港管理中一些地方存在经营管理不规范现象有的甚至是从进港渔船的渔获物中进行抽成对进港渔船不加区分不管渔获物是否为合法捕捞依港管船管人管渔获责任仍需强化落实。)(Wu, 2019)[17].

D’ailleurs, le partage des informations sur les enquêtes concernant des prises illégales n’est pas mentionné dans les documents officiels pour le moment. On ne sait donc pas si la Chine partage ces informations avec les États qui ont signés le PSMA.

Conclusion

Pour conclure, l’encadrement juridique de la Chine lui permet de respecter les obligations de l’État du pavillon. La Chine est aussi en train de développer sa capacité de mettre en oeuvre des mesures de l’État du port. Cependant, on constate une différence de perception politique selon le palier de gouvernement. Pour que la Chine soit capable de pêcher en respectant les responsabilités de l’État du pavillon et de l’État du port, une amélioration de la coordination horizontale (interministérielle) et verticale (entre différents niveaux de gouvernement) semble une étape incontournable. Pour que la Chine puisse avoir une image d’une puissance hauturière responsable (Bureau des pêches du Ministère de l’Agriculture et des Affaires rurales, 2017; Bureau des pêches du Ministère de l’Agriculture et des Affaires rurales, 2022), peut-être, faut-il créer davantage d’incitations politiques pour que la gestion des prises illégales soit perçue comme aussi importante, aux yeux des gouvernements de municipalités ou de comté, que l’aspect économique. Mise en contexte dans la gouvernance des stocks arctiques, une capacité discutable pour mettre en oeuvre les mesures de l’État du port ne contribue pas à établir la confiance avec les partenariats dans la région et la communauté internationale. Une histoire à suivre…

Références

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Nations Unies (1995, 4 décembre). Accord aux fins de l’application des dispositions de la Convention des Nations Unies sur le droit de la mer du 10 décembre 1982 relatives à la conservation et à la gestion des stocks de poissons dont les déplacements s’effectuent tant à l’intérieur qu’au-delà de zones économiques exclusives (stocks chevauchants) et des stocks de poissons grands migrateurs. https://treaties.un.org/Pages/ViewDetails.aspx?src=TREATY&mtdsg_no=XXI-7&chapter=21&clang=_en#EndDec c. le 1er février 2022.

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[1] La Chine a une entente bilatérale avec la Russie dans la mer de Béring, mais le quota accordé par la Russie n’est pas publié (Bureau de presse du Ministère de l’Agriculture et des Affaires rurales, 2020) (Sobolevskaya et al., 2015). Parmi les 3 ORGP qui gouvernent les stocks dans les hautes mers en Arctique, dont la Commission des pêches de l’Atlantique du Nord-Est (la CPANE ci-après), l’Organisation des pêches de l’Atlantique du Nord-Ouest (l’OPANO) et la Convention sur la conservation et la gestion des ressources en colin dans la partie centrale de la mer de Béring (la Convention de Béring ci-après), la Chine a seulement signé la dernière convention. Cependant, la Convention de Béring n’accorde plus de quota aux signataires à cause de pénurie du stock.

[2] L’Accord international pour la prévention d’activités non réglementées de pêche en haute mer dans le centre de l’océan Arctique (l’Accord pour la prévention de pêche ci-après)

[3] Article 116 de la CNUDM.

[4] Article 7-15 du PSMA.

[5] La Chine est membre de la Commission internationale pour la conservation des thonidés de l’Atlantique (1996), la Commission des thons de l’océan Indien (1998), la Commission de la pêche de Pacifique Ouest et central (2004), la Commission interaméricaine du thon tropical (n.d.), la Commission régionale de la gestion de pêche du Pacifique Sud (2009), la Commission de pêche du Pacifique Nord (2015), l’Accord de pêche du Sud de l’océan Indienne (2006) et la Commission pour la conservation de la faune et la flore marines de l’Atlantique (2006).

[6] FAO est une abréviation anglaise de l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (Food and Agriculture Organisation)

[7] Article 21 – 25 des Règlements.

[8] Article 18 – 19 des Règlements.

[9] Article 8 – 17 des Règlements.

[10] Article 34 des Règlements.

[11] Article 38 des Règlements a seulement indiqué que « le chef de chaque bureau des pêches de chaque niveau du gouvernement doit travailler avec les départements concernés pour bien gérer des ports » sans bien préciser des responsabilités.

[12] Article 4 des Règlements.

[13] Le Chinese Fishery Statistics Yearbook n’a pas distingué le nombre d’employés qui travaillent dans le secteur hauturier et ceux qui travaillent dans le secteur de pêche dans les eaux internes et l’aquaculture, on ne peut pas savoir le nombre officiel de travaillants dans le secteur hauturier.

[14] Parmi les ports sélectionnés, certains n’ont jamais été mentionnés dans la planification de la construction des ports de pêche 2018-2025, la logique de la sélection pourrait être difficile à comprendre, cela pourrait démontrer la différence de vision entre les gouvernements locaux et le gouvernement central.

[15] Article 36 de l’Ébauche.

[16] Article 8, 37, 50, 52 et 53 de l’Ébauche.

[17] La citation vient du sixième alinéa sous le deuxième point (le 15e paragraphe) de l’article.

La Chine et les ressources halieutiques en Arctique. I – Analyse du développement des hauturiers chinois en Arctique

RG v8 n2, 2022

Yeukyin Chiu

Yeukyin Chiu est étudiante à la maîtrise en études internationales à l’Université Laval, à Québec. Elle s’intéresse au secteur hauturier de la Chine et à la gouvernance des ressources halieutiques en Arctique.

Courriel : yeuk-yin.chiu.1@ulaval.ca

Résumé : Compte tenu de l’avènement des changements climatiques et de la fonte accélérée de la banquise, la pêche commerciale au centre de l’océan Arctique pourrait être possible dans le futur. En 2018, la Chine a exprimé clairement ses intérêts pour les ressources halieutiques de l’Arctique et son intention de participer à la gouvernance de la gestion des ressources en Arctique. Cet article vise à discuter l’encadrement juridique de la gestion des poissons en Arctique aujourd’hui et les défis rencontrés par la Chine pour l’accès aux stocks.

Mots clés : changements climatiques, ressources halieutiques arctiques, la Chine, secteur hauturier,

Abstract: The climatic change and the melt of ice sheets make the commercial fishing in the center of Arctic Ocean possible in the future. In 2018, China expressed its interests in Arctic fishery resources and their governance. This article aims at understanding the current international judicial system which governs the stocks in the Arctic and the challenges that China is facing when trying to have access to Arctic fishery resources.

Keywords: Climatic change, Arctic fishery resource, China, distant water fishing

Introduction

Aujourd’hui, les impacts des changements climatiques sont manifestes. Le réchauffement planétaire implique que l’environnement de l’Arctique est en train de changer. L’étendue de la banquise affichait une tendance à diminuer entre 1979 et 2019 (Pörtner et al., 2019). Certains chercheurs ont estimé qu’il n’y aura plus de glace durant l’été avant la fin du 21e siècle (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat, 2019). Si la fonte de banquise permet d’avoir des étés sans banquise en Arctique, il se peut que la pêche commerciale au cœur de l’océan Arctique devienne possible (Van Pelt et al., 2017). Pour les États riverains de l’océan Arctique, le secteur de la pêche est important pour le développement régional. Par ailleurs, la pêche hauturière, qui réfère à la pratique que des navires de pêche commerciale pêchent en dehors des eaux territoriales de leur pays d’origine, continue de se développer (Yozell et al., 2019). Certains pays asiatiques, comme la Chine, le Japon et la Corée du Sud ont gagné de l’importance dans le secteur de la pêche hauturière dans les dernières décennies. La Chine, qui est de loin la plus grande productrice de captures marines au monde (FAO, 2018b), continue d’élargir son espace de pêche. En 2018, Pékin a exprimé ses intérêts pour l’exploitation des ressources halieutiques en Arctique tout comme son intention de participer dans la gouvernance de gestion des stocks de poissons en haute mer dans l’océan Arctique (The State Council, 2018). Étant donné que la ressource halieutique est une ressource mobile sensible aux changements climatiques, le réchauffement climatique et l’apparition des nouveaux joueurs impliquent de nouveaux défis quant à la gestion des ressources halieutiques dans la région. Quelles sont les contraintes qui pèsent sur l’accès de la Chine aux ressources halieutiques arctiques ?

Pour comprendre les impacts de la Chine sur le développement de la pêche hauturière en Arctique, la discussion sera divisée en trois parties. Les deux premières parties discutées dans cet article aborderont le secteur de la pêche commerciale en Arctique et le système de gestion internationale des ressources halieutiques dans cette région aujourd’hui, et le développement du secteur de la pêche hauturière en Arctique par la Chine et ses défis. Un deuxième article abordera les moyens juridiques et politiques que Pékin utilise pour gérer son secteur de la pêche hauturière. Les analyses seront basées sur les données et les annonces publiées par des gouvernements, des organisations internationales comme l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (le FAO ci-après), l’Union européenne (UE), les Nations Unies, des organisations non gouvernementales, des think tanks et des articles académiques.

1.     Le développement de la pêche commerciale en Arctique et le système international de la gestion des stocks de poisson dans la région

En Arctique, la basse température annuelle et la grande fluctuation de la disponibilité de la lumière ne favorisent pas le développement de l’agriculture. Par conséquent, la pêche et la chasse en mer sont les principaux moyens d’acquérir de la protéine animale pour la population locale (FAO, 2018b). Aujourd’hui, la capacité des pêcheurs s’est beaucoup améliorée quant aux distances de voyages et à la conservation des poissons grâce à l’évolution rapide de la technologie.

1.1. L’importance de la pêche commerciale pour les pays arctiques

Le développement de la pêche commerciale est souvent un des moteurs du développement économique pour les régions arctiques.  Par exemple, l’exportation des poissons et des crevettes représente 92% des exportations totales du Groenland (Booth et al., 2014). En Alaska, l’exportation de poissons représente plus de la moitié de ses exportations totales (Resources Development Council, n.d.). En 2018, les cinq États riverains de l’océan Arctique (dont le Canada, les États-Unis, le Danemark par le Groenland, la Norvège et la Russie) et l’Islande figuraient parmi les 25 premiers pays producteurs de captures marines au monde (FAO, 2018b).

Cependant, ce ne sont pas toutes les régions de l’Arctique qui pourraient profiter des ressources halieutiques. Selon un rapport réalisé par l’Arctic Monitoring & Assessment Programme en 2005 (Vilhjálmsson et al., 2005), la distribution des poissons est concentrée dans quatre zones de pêche importantes : l’Atlantique nord-est (la mer de Barents et la mer de Norvège), l’Atlantique nord-central (le Groenland et l’Islande), Terre-Neuve, la mer du Labrador et le nord-est du Canada, et le nord du Pacifique (la mer de Béring, la mer de Tchouktches et les îles Aléoutiennes) (veuillez référer à figure 1)(Vilhjálmsson et al., 2005). Selon Sea Around Us, un projet de recherche initié par l’Université de la Colombie-Britannique qui vise à analyser les conséquences des activités de pêche sur les écosystèmes marins, les prises dans ces quatre zones comptent pour 97% du volume de pêche total de la région (Sea Around Us, n.d.-a) (voir fig. 1).

Au-delà d’une répartition naturellement inégale, la disponibilité du stock en Arctique n’est pas garantie. Plusieurs effondrements de stocks sont notables, comme la chute de stocks de hareng dans les années 1960 et 1970 en Norvège (Lorentzen et al., 2006), la chute du stock de colin dans le bassin aléoutien à la fin des années 1980 (Bailey, 2011) et la quasi-disparition de la morue au Canada atlantique dans les années 1990 (Myers et al., 1997). L’effondrement du stock est souvent suivi par une interdiction de pêche dans la région et cela a des conséquences socio-économiques majeures pour les communautés de pêcheurs.

Figure 1 – Les quatre zones de pêche principales et leur volume de prise, les zones de haute mer et les zones qui sont gouvernées par les ORGP en Arctique.

Source : autrice, d’après une présentation du Molenaar en 2016 et des informations de Sea Around Us, de l’AMAP, de la CPANE et de la FAO (« Convention on the Conservation and Management of Pollock Ressources in the Central Bering Sea, » 1994; Molenaar, 2016; Sea Around Us, n.d.-a, n.d.-b; The 20th Annual Conference of the Parties to the Convention on the Conservation and Management of Pollock Resources in the Central Bering Sea, 2015; Vilhjálmsson et al., 2005)

La poursuite de la contraction de la banquise en Arctique a conduit à des changements dans l’écosystème marin en Arctique. Pour le moment, on observe que deux phénomènes pourraient influencer l’activité de la pêche : la migration vers le Nord des poissons et la menace de l’acidification. La première réfère au déplacement vers le nord des poissons. En raison de l’augmentation de la température de l’océan, certaines espèces épipélagiques (les espèces qui vivent de la surface jusqu’à 200 mètres de profondeur) subarctiques ou tempérées pourraient coloniser des eaux arctiques (Cheung et al., 2016; Haug et al., 2017). Certains chercheurs estiment que la distribution des poissons s’est déplacée vers le pôle Nord à une vitesse de 52 km par décennie en moyenne (Pörtner et al., 2019). Le deuxième phénomène, l’acidification de l’océan, est causé par la hausse d’absorption du dioxyde de carbone par les océans (Arctic Monitoring and Assessment Programme, 2013). Il pourrait nuire à la formation des squelettes des poissons et des coquilles des mollusques qui pourrait enchaîner des problèmes pour la chaîne alimentaire (Haug et al., 2017).

1.2.Comment les stocks en Arctique sont-ils gérés ?

Aujourd’hui, le principal encadrement du régime juridique de la conservation des ressources halieutiques en Arctique est la Convention des Nations unies sur le droit de la mer (CNUDM ci-après). Elle fut conclue en 1982. Tous les États riverains de l’océan Arctique et l’Islande ont signé et ratifié la CNUDM sauf les États-Unis, mais ces derniers appliquent les principes de la CNUDM comme des droits coutumiers (Congressional Research Service, 2020). La CNDUM délimite les espaces maritimes, indique les droits et les responsabilités des États sur l’exploitation économique de la mer, sur la liberté de navigation, sur la recherche scientifique et sur la protection environnementale.

Selon la Convention, les États jouissent de la souveraineté territoriale dans les eaux intérieures et les mers territoriales[1]. À partir des lignes de base jusqu’à la limite des 200 milles marins se trouve la zone économique exclusive (ZEE). Les États côtiers conservent les droits souverains d’exploitation sur les ressources naturelles biologiques et non biologiques dans sa ZEE [2]; ils ont la responsabilité de les conserver et de s’assurer de ne pas les surexploiter. Dans le cas où une espèce existe aussi dans la ZEE des pays voisins, les États ont la responsabilité de former des organisations régionales de gestion des pêches (ORGP ci-après) pour conserver les stocks[3]. La zone en dehors de la ZEE est la haute mer, qui est un espace ouvert à tous pour pêcher et pour faire des recherches scientifiques[4]. La CNUDM encourage la coopération internationale par la création des ORGP[5].

Cependant, la CNUDM n’a pas précisé les responsabilités des ORGP. Cela rend parfois la coopération internationale en haute mer difficile et inefficace (Lugten, 2010). Dans les années 1990, deux accords contraignants furent conclus : l’Accord de conformité en 1993 de la FAO et l’Accord des Nations Unies sur les stocks de poissons en 1995. Le premier oblige les États à prendre leurs responsabilités quant à leurs propres navires qui pêchent en haute mer. Les navires peuvent seulement pêcher lorsqu’ils sont autorisés par leur État; les États du pavillon sont donc capables d’exercer leurs responsabilités à régler leurs navires (FAO, 2018a; Lugten, 2010). Le deuxième accord oblige les États à se joindre à l’ORGP qui gouverne ladite région en haute mer pour avoir accès à ses ressources halieutiques, et confère des droits à l’État côtier pour le contrôle des prises de stocks de poissons chevauchant, c’est-à-dire passant d’un côté à l’autre de la limite de la ZEE[6].

En Arctique, la plupart des espaces maritimes se situent dans les ZEE des membres de l’Arctic Five et de l’Islande. Les stocks dans ces zones sont donc protégés par les lois domestiques et les ORGP qui les couvrent. Par contre, il y a quatre zones en haute mer : le Banana Hole dans la mer de Norvège, le Loophole dans la mer de Barents, le Donut Hole dans la mer de Béring et le centre de l’océan Arctique (Molenaar, 2016). Ils sont gouvernés par trois ORGP : la Commission des pêches de l’Atlantique Nord-Est (CPANE ci-après), l’Organisation des pêches de l’Atlantique Nord-Ouest (OPANO ci-après) et la Convention sur la conservation et la gestion des ressources en colin dans la partie centrale de la mer de Béring (la Convention de la mer de Béring ci-après). Ces ORGP couvrent les stocks dans le Banana Hole, le Loophole et le Donut Hole. Pour le moment, aucune ORGP n’est encore établie pour protéger les stocks dans le centre de l’océan Arctique car la pêche commerciale n’est pas encore possible. (Pour la situation géographique des zones de haute mer en Arctique, voir la figure 1).

En 2018, les membres de l’Arctic Five ont conclu l’Accord international pour la prévention d’activités non réglementées de pêche en haute mer dans le centre de l’océan Arctique (ci-après l’Accord pour la prévention de pêche) avec l’Islande, l’Union européenne, la Chine, le Japon et la Corée du Sud. Les signataires conviennent d’adopter une approche prudente sur la ressource halieutique dans le centre de l’océan Arctique et affirment vouloir empêcher la pêche commerciale dans cette région avant d’avoir acquis suffisamment de connaissances sur la durabilité des stocks (« Declaration concerning the prevention of unregulated high seas fishing in the Central Arctic Ocean, » 2015). Bien que l’Accord suspende la pêche commerciale temporairement dans le centre de l’océan Arctique, celui-ci n’a pas établi une ORGP, ni précisé des mesures de protection (Papastavridis, 2018). Juridiquement, c’est comme une espace vide pour la conservation du stock.

2.     Le développement du secteur hauturier chinois en Arctique

La Chine est la plus grande productrice mondiale de captures marines depuis des années 1990 (Xue, 2006). Aujourd’hui, on peut trouver les flottes chinoises qui pêchent partout dans le monde. Selon l’estimation du think tank américain Stimon Center, la Chine et Taiwan partagent 60% des efforts de pêche hauturière mondiale dans les dernières décennies, tandis que le Japon, la Corée du Sud et l’Espagne partagent chacun 10% des efforts (Yozell et al., 2019). Le développement du secteur hauturier chinois a commencé relativement tard par rapport aux autres puissances hauturières; les premiers voyages des flottes chinoises à l’ouest de l’Afrique et en mer de Béring furent réalisés en 1985 (Chen et al., 2019; Mallory, 2013).

L’appétit de la Chine pour les poissons arctiques a commencé à apparaître dans les documents officiels de haut niveau dans le treizième plan quinquennal (2017-2021). Dans ce plan, la participation active dans les affaires de pêche dans les zones polaires est un des trois objectifs du secteur hauturier[7] (Bureau des pêches du Ministère de l’Agriculture et des Affaires rurales, 2017). En 2018, Pékin a publié le Livre blanc des politiques de l’Arctique de la Chine et a annoncé ces intentions concernant la gestion des stocks en Arctique : elle appuie l’idée de la création d’une ORGP dans le cœur de l’océan Arctique, du renforcement de la surveillance et de la recherche sur les stocks et aussi de la coopération scientifique avec les États riverains de l’océan Arctique (The State Council, 2018).

2.1. Pourquoi la Chine s’intéresse-t-elle à la gouvernance des poissons arctiques ?

Selon les données disponibles sur le UN Comtrade Database, la valeur des poissons et des fruits de mer exportée par les pays arctiques vers la Chine s’est accrue de 1324% entre 1998 et 2018, soit une augmentation annuelle moyenne de 14,2% par an[8]. Pour la Chine, les ressources halieutiques en Arctique sont importantes à cause de plusieurs facteurs. Concernant les facteurs socio-économiques, la demande des ressources halieutiques arctiques en provenance des pays arctiques est énorme, et cette demande a continué d’augmenter dans les dernières décennies. L’enrichissement du pays et la croissance de la classe moyenne augmentent les besoins en fruits de mer et en poissons de grande valeur. L’urbanisation change le goût des consommateurs chinois. Aujourd’hui, la majorité des consommateurs en Chine sont équipés d’un congélateur à la maison, favorisant la vente de poissons congelés; les problèmes de pollutions domestiques sensibilisent les consommateurs chinois à la sécurité alimentaire, ils sont prêts à payer plus cher pour acheter des poissons qui viennent de sources propres et dont l’origine est traçable (Crona et al., 2020; Wang et al., 2009). De plus, les banquets de fruits de mer ou de poissons de grande valeur sont aussi une activité sociale importante (Fabinyi et al., 2016).

La deuxième raison d’une augmentation de l’importation de poissons et de fruits de mer en Chine concerne le développement des usines de traitement des poissons et des fruits de mer. La Chine ne consomme pas tous les poissons qu’elle pêche; une partie des poissons est envoyée aux usines pour être traitée et pour être réexportées après. Par exemple, 50% des ressources halieutiques d’Alaska exportées en Chine vont retourner vers le marché américain après avoir été traités en Chine (Haddon et al., 2018). Entre 2008 et 2018, le secteur de la transformation des poissons et des fruits de mer en Chine a augmenté sa production de 42%; les usines de transformation sont concentrées dans les provinces au bord de la mer, comme le Liaoning (11,5%), le Shangdong (31,4%) et le Fujian (19,1%) et contribuent au développement économique de ces provinces (Bureau des pêches du Ministère de l’Agriculture et des Affaires rurales et al., 2018).

La troisième raison concerne la diminution des prises dans les eaux domestiques qui peut s’expliquer par deux facteurs principaux. Le premier est relié à la ratification de la CNUDM en 1996, puisqu’elle oblige la Chine à conclure des ententes avec les États voisins comme le Japon, la Corée du Sud et le Viêtnam afin de partager les stocks dans les ZEE qui se chevauchent. La Chine a donc dû fermer plusieurs zones de pêche traditionnelle à ses pêcheurs une fois des accords bilatéraux conclus (Colin, 2016). De plus, la surexploitation et l’effondrement des stocks font partie du problème.  Dans la mer Jaune et la mer de Chine orientale, plus de 50% des stocks sont surexploités ou se sont effondrés (Sea Around Us, n.d.-c, n.d.-d). La situation est si grave que le gouvernement chinois a dû établir une série de politiques pour conserver ses écosystèmes marins, comme l’établissement de moratoires de pêche dans ses eaux intérieures, la politique de la « croissance nulle »[9] sur les prises domestiques (Cao et al., 2017). Peu importe les efforts du gouvernement, ils se heurtent à une réalité du marché : la demande intérieure pour les poissons n’a jamais cessé de croitre rapidement. La consommation de poissons par habitant a augmenté de 3,1 kg par personne et par an en 1985 à 11,4 kg en 2019 (Crona et al., 2020). Pour satisfaire le marché domestique, la Chine n’a pas le choix que d’aller plus loin pour chercher de poissons.

Pour Pékin, le secteur de la pêche hauturière a également une mission politique. Il permet à la Chine de développer de bonnes relations avec les pays d’Afrique de l’Ouest comme la Mauritanie, la Guinée-Bissau et la République de Guinée par ses projets de pêche (Bureau des pêches du Ministère de l’Agriculture et des Affaires rurales, 2016). En 2010, un groupe ad hoc était créé au sein du gouvernement pour discuter les stratégies pour renforcer le secteur hauturier chinois. Dans le rapport de la discussion, la phrase « celui qui occupe (ou possède) a tous les droits » « 占有即权益 » est apparue. Pour certains fonctionnaires, pêcher régulièrement en haute mer affirme les droits dont la Chine jouit. Ils croient que les pays qui ont une longue histoire d’utilisation des ressources marines et halieutiques ont davantage de droits quand il s’agit de distribuer ou partager ces ressources. Certes, le rapport a aussi précisé qu’une telle occupation des ressources soit fondée sur les principes de respecter le développement durable, l’histoire et le statu quo. Le développement du secteur hauturier a donc une mission politique pour la Chine (Le groupe de travail sur l’étude de renforcement du secteur de la pêche hauturière chinois, 2010).

Sous la direction de Xi Jinping depuis 2013, la Chine a adopté un style de diplomatie qui est plus affirmé et proactif en matière de gouvernance globale (Lin, 2019). Cependant, la Chine n’est pas un État arctique. Elle a besoin d’arguments pour justifier la légitimité de sa présence dans les eaux arctiques, surtout, lorsque son autoportrait comme « un État proche de l’Arctique (near Arctic State) » ne trouve nécessairement pas d’échos dans la communauté internationale[10]. Selon la logique « la possession suit le droit » mentionnée auparavant, si la Chine devenait un pêcheur fréquent dans les hautes mers en Arctique, elle pourrait avoir acquis des droits sur les ressources marines grâce à cette pratique. Ce point est objet de débats et trouve un certain écho dans le monde académique chinois, au point que certains chercheurs chinois encouragent le développement de la pêche hauturière en Arctique, parce que celle-ci suscite pour le moment moins de controverses internationales que l’exploitation des minéraux dans la région (Zhang, 2018).

2.2. Les stratégies de la Chine et ses défis

L’expansion de la pêche hauturière chinoise dans les régions arctiques se révèle en réalité compliquée. Dans le Livre blanc des politiques de l’Arctique de la Chine, la Chine a évoqué la CNUDM et le Traité concernant le Spitzberg (1920) pour défendre ses droits en Arctique. Ainsi, parmi les quatre zones de haute mer en Arctique, le donut hole, dont le stock est régi par la Convention de la mer de Béring, est le plus proche de la Chine géographiquement. Dans les années 1990, la Chine a signé la Convention de la mer de Béring, mais cela ne lui donne pas d’accès aux stocks dans le donut hole, car la quantité de colin ne s’est jamais rétablie comme avant la chute des stocks. Jusqu’en 2015, le taux de reproduction de colin a atteint 11% de la quantité requise par la Convention de mer de Béring pour envisager l’ouverture de la zone à une pêche intense. Par conséquent, les États membres ont décidé de suspendre les prochaines rencontres en attendant la régénération du stock et depuis aucun quota de pêche n’a été distribué parmi les membres (The 20th Annual Conference of the Parties to the Convention on the Conservation and Management of Pollock Resources in the Central Bering Sea, 2015)[11].

Dans les zones de haute mer qui sont gouvernées par la CPANE et par l’OPANO, il n’y a plus de poissons à partager. En 2003, les États membres de la CPANE ont annoncé une directive suspendant la distribution des stocks avec les prochains nouveaux membres (North-East Atlantic Fisheries Commission, n.d.). L’OPANO connaît aussi la même situation, alors qu’une résolution en 1999 a indiqué que la majorité des stocks gouvernés par l’OPANO est partagée par les membres existants et que la pêche pour les nouveaux membres doit être très limitée (OPANO, n.d.).

La Chine a signé le Traité concernant le Spitzberg en 1925 (Traité du Svalbard de 1920). En théorie, la Chine jouit du droit d’accès aux ressources halieutiques de l’archipel (Brady, 2017; Lu, 2016; Polar Research Institute of China, n.d.). Cependant, le gouvernement norvégien maintient une attitude ferme concernant sa souveraineté sur l’archipel (Norway Ministry of Foreign Affairs, 2006). Les quotas de pêche de chaque espèce commerciale dans la zone de protection halieutique de l’archipel du Svalbard sont basés sur les données du Norwegian Institute for Marine Research, sur les conseils de la CPANE, et aussi sur les registres historiques (Molenaar, 2012). Or, comme la Chine n’a jamais pêché dans la région, et qu’elle n’est pas membre de la CPANE, il y a peu de chance qu’elle puisse obtenir des quotas de pêche dans la zone de pêche du Svalbard. (« The Svalbard Treaty, » 1920)

La Chine a commencé de développer son secteur hauturier plus tard que les autres puissances hauturières (Bonfil et al., 1998). Cela la met dans une position très désavantageuse dans la compétition mondiale. Dans cette situation, la Chine peut seulement s’efforcer de négocier des droits de pêche dans les zones de ZEE des pays arctiques. Cependant, pêcher dans les ZEE des pays arctiques demeure difficile. Premièrement, le secteur de la pêche de ces pays est souvent plus mature que celui de la Chine; ils n’ont pas besoin d’aide au développement de la Chine. De plus, puisque les poissons sont une source importante de protéine animale pour l’alimentation des peuples locaux et une ressource naturelle exportable déjà valorisée par les producteurs locaux, les pays arctiques sont souvent réticents à partager cette ressource. Par ailleurs, le Canada, les États-Unis et la Norvège ont des politiques qui visent à limiter la participation des investisseurs étrangers dans leur secteur de pêche[12]. Seule la Russie a une entente de pêche avec la Chine. Cette entente existe depuis l’époque de l’Union soviétique. Elle permet aux flottes chinoises de pêcher dans la ZEE russe dans la mer de Béring (Bureau de presse du Ministère de l’Agriculture et des Affaires rurales, 2020; Sobolevskaya et al., 2015). La recherche menée pour cet essai ne permet pas de trouver les informations concernant le quota accordé par la Russie à la Chine annuellement, mais il est généralement admis que l’entente n’a pas été modifiée depuis des années (Wang, 2006). Alors, pour la Chine, il reste seulement le centre de l’océan Arctique comme option pour avoir accès aux ressources halieutiques commerciales en hautes mers arctiques, mais cette région est encore largement couverte par la banquise malgré les changements climatiques.

Conclusion

Pour conclure, les ressources halieutiques en Arctique sont des ressources naturelles importantes pour les États riverains, et ces pays pourraient se montrer réticents à partager cette ressource avec des États tiers. En même temps, la Chine s’intéresse beaucoup à cette ressource à cause de sa demande énorme et de son souhaite de pouvoir participer à la gouvernance globale. Sous l’encadrement juridique actuel, l’une des options à considérer demeure bel et bien l’obtention de quotas de pêche dans le centre de l’océan Arctique, bien que celui-ci ne soit pas accessible à court et moyen terme. De plus, pour le moment, la pêche commerciale au centre de l’océan Arctique est suspendue par l’Accord pour la prévention de la pêche, et la Chine est une des signataires de l’Accord. Alors, comment la Chine se prépare-t-elle pour participer aux négociations de la formation d’une ORGP lorsque la pêche commerciale sera permise ? Ce sujet sera discuté dans un prochain article.

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[1]  Article 3 de la CNUDM

[2] Article 7 de la CNUDM

[3] Articles 61, 62 et 63 de la CNUDM

[4] Article 86 de la CNUDM

[5] Article 118 de la CNUDM

[6] Article 8(4) de l’Accord des Nations Unies sur les stocks de poissons.

[7] Les deux autres objectifs réfèrent au renforcement du secteur et à la stabilisation des prises en haute mer.

[8] L’exportation des poissons et des fruits de mers des pays arctiques vers la Chine a augmenté de 373 millions USD en 1998 à 5311 millions USD en 2018, soit une augmentations de 1324% (UN Comtrade Database, n.d.).

[9] La « croissance nulle » est une politique de la Chine qui vise à lutter contre la surexploitation dans ses eaux côtières par ne pas chercher la croissance des prises marines internes mais encourager le développement de l’aquaculture (Cao et al., 2017).

[10] Dans son discours du 6 mai 2019, le Secrétaire d’État des États-Unis, Mike Pompeo a dit : « There are only Arctic States and Non-Arctic States. No third category exists and claiming otherwise entitles China to exactly nothing. » (Pompeo et al., 2019).

[11] Le lien du rapport n’est plus d’ouvert au public. Veuillez contacter le National Oceanic and Atmospheric Administration directement. L’auteur a sauvegardé une copie en 2020.

[12] Par exemple, le gouvernement canadien ne permet pas aux entreprises entièrement possédées par des étrangers d’obtenir un permis de pêche (Pêches et Océans Canada, 1996); l’American Fishery Act ne tolère pas non plus que 25% de financement d’un navire vienne des pays étrangers (U.S. Department of Transportation, 2020); l’Islande et la Norvège gardent le contrôle sur leur flotte nationale dans la gestion et la possession d’entreprises de pêche (OECD, n.d.)