Recension – Géopolitique de l’Océanie

Regards géopolitiques 12(3), 2026

Sarah Mohamed-Gaillard (2026). Géopolitique de l’Océanie. Paris : Le Cavalier Bleu.

Dans cette première édition, Géopolitique de l’Océanie de Sarah Mohamed-Gaillard s’inscrit dans un contexte international marqué par une intensification des rivalités stratégiques dans l’Indo-Pacifique et par une attention renouvelée portée aux petits États insulaires. L’ouvrage entend précisément « décentrer le regard » en proposant une lecture de l’Océanie qui ne soit plus uniquement façonnée par les grilles d’analyse occidentales, mais attentive aux dynamiques propres à la région.

Historienne spécialiste de l’Océanie contemporaine, maîtresse de conférences à l’Inalco et chercheuse associée au CESSMA UMR 245, l’autrice propose ici une synthèse accessible des grandes transformations géopolitiques affectant cet espace. L’ambition est claire : restituer la complexité d’une région longtemps perçue comme périphérique, mais aujourd’hui pleinement intégrée aux recompositions du système international.

Une structure claire, au service d’une démarche essentiellement descriptive

L’ouvrage s’organise en quatre grandes parties, précédées d’une introduction et suivies d’une conclusion, offrant une progression thématique lisible. Sont ainsi successivement abordés : l’Océanie dans l’œil de l’Occident, les alliances historiques à l’épreuve des nouvelles influences, la région comme espace de compétition permanente, et enfin l’océan en tant que lieu de convoitises et de controverses.

L’introduction propose une définition large de l’Océanie, qui permet de poser utilement le cadre de l’analyse. Toutefois, si la structuration de l’ensemble est efficace, le propos demeure largement descriptif, parfois au détriment d’une problématisation plus approfondie des enjeux.

Une lecture occidentale persistante

La première partie met en lumière la manière dont l’Océanie a été historiquement construite comme une périphérie stratégique par les puissances occidentales, oscillant entre marginalité et regain d’intérêt géopolitique. L’analyse des héritages coloniaux et des représentations extérieures est convaincante, notamment lorsque la région est présentée comme une marge nucléarisée de la guerre froide.

Cependant, cette perspective demeure partiellement incomplète. L’absence de références à certains épisodes structurants, tels que l’affaire du Rainbow Warrior (Sawyer, 1986), limite la profondeur historique de l’analyse, en particulier en ce qui concerne les dynamiques propres aux sociétés et aux États océaniens eux-mêmes.

S’agissant de l’affaire du Rainbow Warrior, son omission semble pouvoir s’expliquer par une volonté de mettre à distance les interventions des puissances occidentales dans l’analyse. Si tel est le cas, ce choix gagnerait à être explicitement formulé. En effet, s’il est tout à fait pertinent de chercher à recentrer l’analyse sur les dynamiques régionales et à se démarquer de lectures excessivement occidentalo-centrées, cela ne saurait justifier le silence sur certains événements majeurs. De tels épisodes, bien qu’impliquant des acteurs extérieurs, ont profondément marqué les trajectoires politiques et les perceptions régionales, et participent pleinement à la compréhension des recompositions en Océanie.

Des recompositions stratégiques encore insuffisamment problématisées

La deuxième partie s’intéresse aux transformations des alliances et à l’évolution des rapports de force dans la région. L’émergence de la Chine est à juste titre identifiée comme un facteur structurant des recompositions en cours.

Néanmoins, plusieurs dimensions clés restent en retrait. Les logiques concrètes de ces recompositions sont davantage décrites qu’analysées, et certaines questions centrales auraient mérité un traitement plus approfondi. C’est notamment le cas du positionnement de l’Australie vis-à-vis des États-Unis, qui constitue aujourd’hui un élément majeur des équilibres régionaux. La dépendance stratégique croissante de Australie à l’égard de États-Unis, bien documentée dans la littérature récente (Cox et al., 2023), n’est que peu interrogée, alors même qu’elle éclaire les dynamiques d’alignement et de hiérarchisation au sein de l’espace indo-pacifique.

Une compétition régionale : un cadre pertinent et relativement convaincant

La troisième partie, consacrée à l’Océanie comme espace de compétition entre puissances, apparaît comme l’une des plus solides de l’ouvrage. Elle met en évidence la pluralité des acteurs engagés dans la région et la superposition de logiques stratégiques, diplomatiques et économiques.

Cette section est particulièrement réussie dans la mesure où elle restitue la complexité d’un espace qui ne se réduit pas à un simple théâtre d’affrontement entre grandes puissances, mais où les acteurs locaux conservent des marges de manœuvre et développent leurs propres stratégies. Elle permet ainsi de nuancer une vision trop strictement binaire de la compétition géopolitique.

L’océan comme espace stratégique : des enjeux bien identifiés, mais peu étayés

Si les thèmes abordés sont pertinents et bien identifiés, l’analyse proposée se distingue par la clarté avec laquelle elle met en lumière les dynamiques contemporaines de l’Indo-Pacifique. Les enjeux sont structurés de manière cohérente et permettent de saisir les grandes logiques à l’œuvre, même si certains développements pourraient être davantage étayés par des données empiriques plus précises afin d’enrichir encore la démonstration.

Ce chapitre met particulièrement bien en évidence les enjeux liés à l’espace maritime, en soulignant les tensions entre convoitises et controverses. L’auteure accorde ainsi une place centrale à des problématiques essentielles telles que l’importance des zones économiques exclusives (ZEE), l’exploitation des ressources halieutiques — notamment la pêche au thon — ainsi que les dimensions stratégiques associées aux câbles sous-marins. Cette approche permet de restituer avec justesse le caractère structurant de l’océan dans les recompositions régionales.

En outre, l’analyse ouvre des pistes de réflexion stimulantes quant aux modalités d’action des États dans ces espaces maritimes. Elle invite à envisager à la fois des logiques d’affirmation souveraine et des dynamiques de coopération, notamment avec des puissances comme la France, ce qui contribue à enrichir la compréhension des rapports de force et des mécanismes de gouvernance.

Enfin, le lien établi entre ces enjeux maritimes et les dynamiques géoéconomiques constitue un apport particulièrement intéressant. En mettant en évidence l’articulation entre ressources, infrastructures et stratégies d’influence, l’auteure propose une lecture cohérente et pertinente des transformations en cours dans la région indo-pacifique.

Un ouvrage accessible aux qualités réelles, mais aux limites scientifiques marquées

L’ouvrage présente plusieurs qualités indéniables : une structuration claire, un effort de synthèse sur un espace encore relativement peu traité dans la littérature francophone, ainsi qu’une volonté affirmée de donner une plus grande visibilité aux acteurs océaniens.

Cependant, ces qualités s’accompagnent de limites importantes. La bibliographie apparaît peu développée et insuffisamment mobilisée, l’absence de notes de bas de page affaiblit la rigueur académique de l’ensemble, et le recours limité à des références scientifiques structurantes réduit la profondeur analytique du propos.

Conclusion

Géopolitique de l’Océanie constitue ainsi une introduction utile aux enjeux contemporains de la région, en particulier pour un public non spécialiste. L’ouvrage remplit une fonction de cadrage et de mise en perspective, en offrant une vision d’ensemble des dynamiques à l’œuvre dans l’espace océanien.

Néanmoins, malgré une ambition affichée de « décentrer le regard », l’analyse demeure en partie inscrite dans des cadres classiques. L’ensemble gagnerait à approfondir sa problématisation, à mobiliser davantage de données actualisées et à intégrer plus finement les recompositions stratégiques contemporaines.

L’ouvrage apparaît ainsi comme une synthèse claire et accessible, qui ouvre des pistes de réflexion pertinentes, sans toutefois en épuiser pleinement les enjeux.

Abigaël Colin-Delille

Doctorante en Sciences géographiques, Université Laval

Coordinatrice de la Chaire en Études indo-pacifiques

Références

Cox, L., Cooper, D., & O’Connor, B. (2023). The AUKUS umbrella: Australia-US relations and strategic culture in the shadow of China’s rise. International Journal78(3), 307-326. https://doi.org/10.1177/00207020231195631

Sawyer, S. (1986). Rainbow warrior : Nuclear war in the pacific. Third World Quarterly, 8(4), 1325‑1336. https://doi.org/10.1080/01436598608419952

Compte-rendu : Sémir Al Wardi, Jean-Marc Regnault et Jean-François Sabouret (dir.) (2017). L’Océanie convoitée. Histoire, géopolitique et sociétés. Paris, CNRS Éditions, 634 p.

Regards géopolitiques v9 n4 (2023)

Ce volumineux ouvrage, issu de deux colloques réunis sur le thème de l’Océanie convoitée tenus à Paris en 2015 et en Polynésie française en 2016, rassemble des textes d’une quarantaine de spécialistes, et propose une analyse des enjeux historiques et contemporains de la région, sous une grande diversité d’approches, historique, politique, économique, religieuse et culturelle. Longtemps délaissée et considérée comme la chasse gardée de l’Australie, de la Nouvelle-Zélande et, dans une moindre mesure, des États-Unis et de la France, cette immense espace maritime de l’Océanie sertie dans le Pacifique, « mer d’îles » (p.27), ferait aujourd’hui l’objet de « convoitises » nouvelles de la part d’acteurs à la fois inattendus et ambitieux. Le lecteur pourra y découvrir 54 chapitres regroupés en quatre parties, chapitres regroupant des contributions de chercheurs français, mais aussi australiens ou néo-zélandais – un attrait – mais malheureusement seulement deux de chercheurs asiatiques.

Un tour d’horizon géopolitique

La première partie, « Une histoire des convoitises », revient sur différents événements qui ont marqué l’histoire récente de la région, de l’arrivée des missionnaires à la décolonisation en passant par la guerre du Pacifique, les rivalités de la Guerre froide et la fin des essais nucléaires. Pour les lecteurs moins familiers de la zone, il s’agit d’une utile introduction aux nombreux enjeux géopolitiques et géostratégiques discutés dans la deuxième partie, « Asie, Europe, Amérique : des regards sur l’Océanie », laquelle aborde les représentations d’acteurs de ces autres régions du globe. En effet, on perçoit, à travers le prisme de l’histoire de ces petites îles peu peuplées, la lutte d’influence qui s’exerce entre les grandes puissances. La Chine occupe une place particulièrement importante dans ces analyses, avec plus de huit chapitres qui lui sont consacrés dans cette partie. Pour les auteurs, c’est le chef de file d’une Asie en expansion politique et commerciale, qui vient défier d’abord Taiwan, à qui nombre d’États du Pacifique avaient prêté allégeance, puis les États-Unis, à travers son ambitieux projet des nouvelles routes de la soie. Comme ailleurs, la présence chinoise se fait sentir en Océanie par le biais d’une politique conciliante d’aide au développement, d’investissement et de prêts massifs dans les infrastructures-clés de ces États insulaires du Pacifique – avec ici encore cette confusion de nombre de textes entre prêt et investissement, car les prêts octroyés par des banques chinoises ne constituent pas des investissements. La Chine séduit car elle répète qu’elle propose des relations « gagnant-gagnant » aux petits États insulaires, sans conditionnalité politique ni de gouvernance. À l’image de la ChineAfrique, image évoquant l’étroite implication des intérêts économiques chinois en Afrique, une ChineOcéanie serait sur le point de se constituer avec l’activisme commercial, financier et diplomatique de la Chine, et avec les avantages et inconvénients qui en découlent. Face à cette ascension de la Chine et à la crispation américaine en réaction, quel rôle peuvent encore jouer le Japon, l’Australie, ou l’Union européenne et notamment la France, qui mobilise l’existence de ses territoires d’outre-mer du Pacifique et de l’océan Indien pour justifier son statut de puissance de la région indo-pacifique, dans un contexte d’autonomisation politique de ses territoires du Pacifique et de multipolarisation économique de la région ?

Au-delà des partenaires traditionnels de l’Océanie, Australie, Nouvelle-Zélande, Japon ou Taïwan, par ailleurs trop peu évoqués, d’autres pays ont récemment manifesté leur intérêt grandissant pour les micro-états océaniens, dans le cadre de leurs ambitions diplomatiques (Maroc, Émirats arabes unis, Cuba), stratégiques (Inde, Russie, Indonésie) ou commerciales. Ces « convoitises inattendues », présentées dans la troisième partie de l’ouvrage, portent, entre autres, sur des ressources halieutiques, minières et sous-marines largement sous-exploitées, des zones économiques exclusives peu surveillées et des micro-états fragiles et menacés par les changements climatiques.

Au cœur de ces rivalités internationales qui les affectent, la quatrième partie appelle à « ne pas oublier les Océaniens : entre convoitise, séduction, réticences et résistances » et se propose de discuter des perspectives qui se dessinent pour les populations locales.

Un portrait composite de l’Océanie, scintillant mais non dénué de travers

Pour tout lecteur qui souhaite en savoir plus sur cette vaste région, l’ouvrage, du fait de la diversité des points de vue et des sujets abordés, parait approprié. Les auteurs réussissent à offrir une analyse multidisciplinaire et détaillée des enjeux politiques, diplomatiques, socioéconomiques et environnementaux qui bouleversent les îles du Pacifique. Si cette approche éditoriale fait la force et l’originalité de l’ouvrage, elle est également à l’origine de certaines lacunes observées au cours de la lecture de ces 634 pages. Ainsi, en voulant couvrir une multitude de thèmes liés de près ou de loin à l’Océanie, avec parfois des sujets très pointus et sans chapitre intégrateur, le livre peut paraître hétéroclite à certains moments, tout en ne brossant pas de portrait d’ensemble. Diversité, assurément, mais pas d’architecture solide ni de fil conducteur. Cela est sans doute imputable au choix éditorial des auteurs, qui ont privilégié un livre rassemblant les actes des colloques, davantage qu’une démarche réfléchie, articulée, qui les aurait certes conduits à écarter certaines contributions. Le résultat en est un kaléidoscope d’images partielles, certainement intéressantes, mais qui laisse un portrait un peu flou, avec des lacunes pour qui veut mieux comprendre les dynamiques de l’Océanie contemporaine.

De fait, de nombreux sujets ne sont guère abordés, que le lecteur aurait bien aimé découvrir : comment se traduit empiriquement la rivalité entre Chine, États-Unis, Australie, Japon dans la région, rivalité maintes fois évoquée mais jamais analysée ? Au-delà du cliché d’une Océanie,  carrefour stratégique d’influences, en quoi l’Océanie est-elle stratégique pour ces acteurs ? La partie 4 appelle à « ne pas oublier les Océaniens », mais comment vivent-ils les impacts des changements climatiques, quelle est la dynamique économique, que dire de la précarité de l’emploi, les différentiels de développement, comment se structurent les diasporas… autant de thèmes transversaux qui auraient, me semble-t-il, davantage intéressé le lecteur que des sujets, certes intéressants, mais souvent très pointus.

Enfin, un problème majeur réside dans l’absence de définition du concept de convoitise, mot passe-partout qui revient comme un leitmotiv à travers l’ouvrage et qui doit sans nul doute traduire une grande diversité d’acception selon l’auteur. Un préambule théorique pour livrer au lecteur quel sens les coordonnateurs de l’ouvrage donnent à ce concept aurait été utile, car la grande diversité de son emploi en vide la substance : parle-t-on de la convoitise des États ?  des entreprises minières ? touristiques ? Le terme est-il synonyme d’intérêt, ce qui peut comprendre une certaine forme de coopération, ou plutôt d’appropriation commerciale, voire de volonté conquérante, plutôt belliqueuse ? On ne le sait pas. Proposer dans le chapitre « Aperçu historique sur une convoitise millénaire », une certaine équivalence entre la convoitise supposée des populations qui ont migré d’île en île pour peupler les archipels océaniens, et les convoitises européennes au XIXe siècle, est un raccourci sémantique contestable, décevant et qui ne précise en rien le sens du concept. De fait, n’importe quelle région est l’objet de convoitises croisées, si on ne précise pas le sens du prisme annoncé dans le titre pour aborder l’étude de l’Océanie : il en devient donc source de confusion davantage que de fertiles discussions. Dommage.

Frédéric Lasserre

Directeur du CQEG

Titulaire de la Chaire en Études indo-pacifiques