Les Maldives dans la culture stratégique indienne : opportunités et fragilités du rapprochement indo-maldivien

Regards géopolitiques v12n2, 2026

 

Amélie Chalivet

Amélie Chalivet est candidate au doctorat en Sciences politiques à l’Université du Québec à Montréal en cotutelle avec l’Université Paris Panthéon-Assas, et sa thèse porte sur une analyse constructiviste de la culture stratégique indienne. Ses intérêts académiques sont principalement la politique étrangère de l’Inde ainsi que ses liens avec ses voisins en Asie du Sud et sa stratégie de dissuasion nucléaire.

Résumé
L’Inde cherche à intégrer durablement les Maldives dans ses ambitions régionales, dans la lignée d’un passage d’une culture stratégique perçue comme continentale à une ouverture maritime vers l’océan Indien. Le réchauffement des relations en 2025, qui met fin aux tensions majeures des années précédentes, pourrait marquer une réduction du clivage politique intérieur maldivien sur la question du partenaire indien et favoriser la projection de l’Inde dans le triangle stratégique Lakshadweep-Maldives-Chagos (Maurice). Cependant, la présence chinoise et les divisions politiques internes aux Maldives demeurent des défis de taille, et la confiance entre les deux partenaires reste fragile.

Mots-clefs : Maldives, Inde, culture stratégique, océan Indien

 Summary
India seeks to integrate the Maldives more firmly into its regional ambitions, reflecting a shift from a strategic culture traditionally viewed as continental to a maritime orientation toward the Indian Ocean. The warming of relations in 2025, following significant tensions in previous years, could signal a reduction of domestic political divisions in the Maldives regarding the Indian partner and support India’s projection within the strategic Lakshadweep–Maldives–Chagos (Mauritius) triangle. However, the Chinese presence and internal political divisions in the Maldives remain significant challenges, and trust between the two partners remains fragile.

Keywords : Maldives, India, strategic culture, Indian Ocean

 

Introduction

Alors que les Maldives célébraient le 60e anniversaire de leur indépendance le 25 juillet 2025, il n’était pas anodin que l’invité d’honneur de ces célébrations ait été le Premier ministre indien, Narendra Modi, et ce malgré les difficiles relations entre Malé et New Delhi, notamment depuis 2024.

Au cours de la visite, le Premier ministre indien a souligné que les Maldives occupaient une place toute particulière dans la politique « Neighbourhood First » (« Le Voisinage en premier » – NFP) de l’Inde. La place des Maldives dans cette politique s’explique par leur proximité géographique et leur emplacement stratégique sur les voies de commerce et de communication traversent le détroit du huitième degré, Maliku Kandu, qui sépare l’île Minicoy (Lakshadweep indiennes) des Maldives. Cette politique vise, d’une part, à améliorer la connectivité entre les pays d’Asie du Sud dans le voisinage proche de l’Inde et, d’autre part, à contrer l’influence chinoise dans des États tels que le Bangladesh, le Bhoutan, le Népal, le Sri Lanka, Maurice[1] et les Maldives.

Les relations indo-maldiviennes ont souvent été analysées à travers le prisme de la rivalité sino-indienne et de son influence sur la politique intérieure maldivienne ainsi que sur la perception des enjeux stratégiques dans la région (Zahir, 2021). D’autres études, cependant, ont souligné la capacité d’agir et la marge de manœuvre (limitée) des Maldives, en tant que « petite nation » de l’océan Indien qui mène une diplomatie multivectorielle et qui diversifie ses partenariats avec la Chine, l’Inde et les États-Unis (Malji, 2025).

Cet article se propose d’examiner l’importance des Maldives dans la culture stratégique indienne. La culture stratégique est ici comprise comme « un ensemble de croyances partagées, d’hypothèses et de modes de comportement, issu d’expériences communes et de récits acceptés (tant oraux qu’écrits), qui façonne l’identité collective et les relations avec d’autres groupes, et qui détermine les objectifs légitimes ainsi que les moyens appropriés pour atteindre des objectifs de sécurité » (Kartchner, 2023 : 6). Nous défendrons ainsi l’idée d’une transition de la culture stratégique indienne (Pant 2011 ; Basrur, 2022 ; Bajpai, 2002) d’une vision continentale vers une vision maritime, dans laquelle les Maldives jouent un rôle central. Nous approfondirons également la question de la division partisane de la politique intérieure maldivienne, afin de documenter les tentatives indiennes de dépasser cette opposition entre un parti favorable à la Chine et un autre davantage aligné sur les intérêts indiens. Nous nous demandons ainsi dans quelle mesure le rapprochement entre les deux pays de 2025 permet-il à l’Inde d’ancrer durablement les Maldives dans le cadre de son « tournant maritime », et ce, au-delà des clivages partisans de la politique intérieure maldivienne.

Dans un premier temps, nous montrerons comment le basculement maritime de la culture stratégique indienne accorde aux Maldives une importance renouvelée et durable. Nous analyserons ensuite l’évolution des relations indo-maldiviennes dans le domaine stratégique, marquée à la fois par les tensions passées et par le rapprochement significatif durant l’année 2025, qui semble indiquer un certain consensus politique inédit sur cette question. Enfin, nous proposerons une lecture prospective de ce rapprochement, en l’inscrivant dans le cadre plus large du triangle stratégique Lakshadweep-Maldives-îles Chagos(Maurice), dans le contexte de la rétrocession des îles à Maurice, sans toutefois occulter les fragilités persistantes de ce partenariat indo-maldivien.

Tableau 1. Chronologie de la relation indo-maldivienne

1945 Publication de l’ouvrage de K.M. Pannikar, India and the Indian Ocean
1965 Indépendance des Maldives
1988 Opération « Cactus » de la marine indienne aux Maldives
1991 Premiers exercices bilatéraux Dosti entre les gardes-côtes
1997 Nouvelle Constitution
2006 Transfert du patrouilleur INS Tillanchang aux Maldives
2008 Constitution et premières élections démocratiques aux Maldives
2009 Signature du Comprehensive Security Agreement
2018 Ibrahim Solih est élu président des Maldives
2020 Premières manifestations officielles du mouvement « India Out » (déclaré illégal en avril 2022)
2023 Mohamed Muizzu est élu président des Maldives
Janvier 2024 À la suite d’une visite du Premier ministre indien, N. Modi, aux Lakshadweep, trois ministres maldiviens sont suspendus de leur fonction pour leurs « remarques insultantes »
Mai 2024 Retrait des troupes indiennes
Novembre 2024 Signature de l’accord de défense et d’économie

 

1.     La centralité croissante des Maldives dans la culture stratégique indienne qui « se tourne » vers la mer

1.1.  Un « tournant » de la culture stratégique indienne vers la mer

La culture stratégique indienne, telle qu’elle est généralement présentée dans les études classiques, a longtemps été caractérisée par une concentration sur les menaces provenant de ses frontières continentales. Cette orientation s’explique en grande partie par le fait qu’au XXe siècle, « les menaces militaires directes [auxquelles a fait face l’Inde] étaient terrestres » : au nord-Est durant la Seconde Guerre mondiale, au nord-Ouest avec le Pakistan après la Partition, puis au nord lors de la guerre sino-indienne de 1962 (Brewster, 2011 : 837).. Cette focalisation reflète cependant une limite du concept même de « culture stratégique », dont la définition dépend fortement de la sélection des sources historiques utilisées pour la définir. Comme le rappelle Shrikant Paranjpe, malgré l’existence de puissants empires dans le sud de l’Inde qui eurent une dimension maritime – tels que les Cholas et les Pandyas – l’historiographie dominante s’est construite à partir d’une analyse des perspectives défensives adoptée par les empires du Nord de l’Inde, renforçant ainsi une vision essentiellement continentale de la doxa post Indépendance (Paranjpe, 2020 : 29).

Des voix discordantes ont pourtant existé. Dès 1945, le diplomate K.M. Pannikar publie « India and the Indian Ocean : An Essay on the Influence of Sea Power On Indian History » dans lequel il défend l’idée que la maîtrise de la mer et la puissance maritime ont été décisives dans l’histoire indienne, une voix « solitaire » dans l’entreprise d’analyse militaire de l’histoire indienne (Prakash, 2007) qui cherchait à redresser ce que Holmes, Winner et Yoshihara qualifient « d’amnésie collective » (Holmes, Winner et Yoshihara, 2009 : 14)., . . Pannikar souligne notamment que « l’Inde n’a jamais perdu son indépendance avant de perdre le contrôle de la mer dans la première décennie du XVIe siècle » (Panikkar, 1945 : 7 ; cité dans Kanth, 2025 : 7). Son approche historique, porteuse d’objectifs politiques et civilisationnels qui se détachait volontairement de la vision nehruvienne du non-alignement (Kanth, 2025 : 3), visait à revaloriser les traditions maritimes du Sud de l’Inde afin d’enclencher cette bascule et de rompre avec une lecture exclusivement continentale, centrée sur les Empires moghol et britannique (Kanth, 2025 : 9)[2]. Considéré comme un précurseur de la refonte de cette culture stratégique (Sakhuja et Pandey, 2022 : 2), son appel à un regard davantage tourné vers la mer est toutefois longtemps resté marginal, au moins jusqu’aux années 1990, « une croisade solitaire dans une perspective de défense terrestre » (Paranjpe, 2020 : 53)[3]. Depuis les années 1990, toutefois, un basculement s’affirme. Le « concept émergent de sécurité maritime régionale » (Mishra, 2017) traduit une reconfiguration des menaces : l’Inde ne perçoit plus seulement un « double-front » sino-pakistanais continental, mais distingue deux théâtres distincts :

  • Un front terrestre sino-pakistanais de plus en plus intégré, géographiquement par le China-Pakistan Economic Corridor et du point de vue stratégique avec une coopération et une intégration de défense révélée notamment par les affrontements indo-pakistanais de mai 2025 (Saxena, 2025).
  • Et un front maritime centré sur la région de l’océan Indien (IOR).

La dernière doctrine de la marine indienne de 2015, dans la lignée de celle de 2007, consacrait cette inflexion, en soulignant le « changement de vision du monde, passant d’une orientation euro-atlantique à une orientation indo-pacifique » (Indian Navy, 2015), tout en revendiquant explicitement l’héritage intellectuel de K.M. Pannikar. Ce « nouvel équilibre entre le continental et le maritime » devient dès lors une caractéristique majeure de la politique étrangère indienne (Mahawar et Sakhuja, 2021). Ce nouvel équilibre doit toutefois encore se concrétiser en matière de capacités, même si la proportion du budget (qui inclut les investissements ainsi que les dépenses de fonctionnement) de la marine indienne au sein du budget total a augmenté en passant de 7-8% en 2020-21 à presque 21% en 2025-26 (PIB, 2025)  (Singh, 2021).

1.2.  Les ambitions indiennes et le facteur chinois dans cette transition vers une vision maritime

Si ce tournant maritime repose en partie sur une réévaluation doctrinale et historique, il a surtout été accéléré par la montée en puissance de la Chine dans l’océan Indien et dans le voisinage immédiat de l’Inde.

Dès l’indépendance, New Delhi a cherché à s’imposer comme la « grande puissance » de la région d’Asie du Sud. Certains analystes, tels que David Brewster, évoquent même une « doctrine Monroe indienne », illustrée par « la détermination [de Nehru] à débarrasser le sous-continent de toute influence coloniale résiduelle et à exclure les autres puissances de toute la région sud-asiatique » (Brewster, 2018 : 23). Brewster souligne en outre que « New Delhi considère l’océan Indien comme son arrière-cour et estime qu’il est à la fois naturel et souhaitable que l’Inde devienne, à terme, le leader et la puissance dominante dans cette région, la seule région et le seul océan au monde à porter le nom d’un seul État » (Brewster, 2018 : 22). Ainsi, lorsque le Sri Lanka propose, en octobre 1971 devant l’Assemblée générale des Nations Unies, de transformer la région de l’océan Indien en zone de paix (IOZOP), l’Inde soutient l’initiative, soucieuse d’éviter toute présence militaire navale « étrangère » dans son environnement stratégique (Bureau des affaires du désarmement des Nations Unies, 1983). Ce qui n’est pas sans ironie, étant donné que cette initiative sri-lankaise visait initialement à limiter l’influence indienne dans la région, à la suite de la guerre de 1971 (d’indépendance du Bangladesh) et de la croissance rapide de la présence de la marine indienne (Singh, 2015). Outre cette zone de paix, un exemple emblématique de la concrétisation de cette « doctrine Monroe » en Asie du Sud est l’intervention des forces armées indiennes en 1988 aux Maldives, en réponse à une tentative de coup d’État (Holmes et Yoshihara, 2008 : 1000), ce qui inscrit de facto les Maldives dans la sphère d’influence de l’Inde.

Aujourd’hui, la Chine est une des principales « présences navales étrangères » dans l’océan Indien (même si les États-Unis sont également présents avec la cinquième flotte dans le nord-ouest), et la principale source d’inquiétude pour New Delhi. Sans entrer dans le détail, la Chine possède aujourd’hui une présence militaire consolidée dans la région, lui permettant à la fois de protéger ses lignes de communication (SLOCs), de multiplier les exercices militaires avec de multiples partenaires stratégiques (12 exercices sont conduits entre 2024 et le début de 2025, contre seulement 7 entre 2020 et 2022 ; et les zones couvertes sont également élargies) et de déployer des capacités sous-marines à des fins de surveillance et de dissuasion (Baruah, 2025). Outre la protection des SLOCs, l’objectif chinois est également de se présenter comme « un partenaire de sécurité crédible » dans la région (Baruah, 2025), notamment à l’égard d’États comme les Maldives.

Face à la croissance de la présence chinoise dans ce qu’elle considère être son « arrière-cour », l’Inde cherche à renforcer sa stratégie d’engagement auprès des États de la région, comme nous le verrons dans la partie suivante. Elle conserve une perspective centrée sur l’océan Indien, qui peut déstabiliser certains de ses partenaires ; inversement, le Quad Indo-Pacifique est perçu dans certaines analyses en Inde comme excessivement centré sur l’objectif de contrer l’influence chinoise dans le Pacifique (Ghosh, 2025).

1.3.  Les Maldives comme nouvelle priorité dans la politique de voisinage de New Delhi

Si le facteur chinois n’est pas négligeable, le positionnement des Maldives vis-à-vis de l’Inde ne peut être analysé uniquement à travers le prisme de leur relation avec la Chine. En se limitant à ce cadre contextuel de la rivalité sino-indienne dans la région de l’océan Indien, il serait facile de réduire la situation des Maldives à celle d’un « petit État » dépourvu de capacité d’action. Or, dans le contexte politique de l’Asie du Sud, la spécificité des Maldives est précisément leur capacité à entretenir des relations avec les trois grandes puissances de la région (l’Inde, la Chine et les États-Unis), en mobilisant « leur position géographique et leurs ressources pour défendre leurs intérêts nationaux » (Malji, 2025). De manière plus générale, les États de la région perçoivent souvent une « attitude possessive » de l’Inde vis-à-vis de l’océan Indien (Brewster, 2018 : 21). Ainsi, nous privilégions ici une lecture bilatérale de la relation indo-maldivienne : d’un côté, la perception d’une puissance régionale qui considère l’océan Indien comme sa zone d’influence ; de l’autre, la recherche par Malé d’un regain d’autonomie tout en consolidant sa centralité dans les nouvelles politiques maritimes et régionales de l’Inde.

Deux initiatives majeures de New Delhi sous les gouvernements Modi (depuis 2014[4]) confèrent un rôle central aux Maldives : la Neighbourhood First Policy (NFP) et MAHASAGAR. L’année 2025 a d’ailleurs offert une double occasion de réévaluation de ces politiques, avec le bilan des dix premières années de la NFP (Shivamurthy, 2025a) et la promotion de MAHASAGAR lors de la visite de Narendra Modi aux Maldives en juillet.

La NFP, initialement formulée en 2008 et relancée à l’arrivée au pouvoir de Narendra Modi en 2014, vise à renforcer les relations de l’Inde avec ses voisins d’Asie du Sud, à travers des investissements dans les infrastructures, ainsi que par le développement des liens économiques, digitaux et commerciaux. L’Inde est également le « premier répondant » en cas de catastrophe naturelle, un rôle particulièrement marqué vis-à-vis des Maldives et du Sri Lanka. Dix ans après le renouveau de cette politique, le bilan de cette politique vis-à-vis des Maldives demeure toutefois contrasté, notamment en raison des tensions politiques qui divisent le pays au sujet de la relation avec New Delhi.

La seconde initiative, MAHASAGAR (Mutual and Holistic Advancement for Security and Growth Across Regions), présentée en mars 2025 lors de la visite de Narendra Modi à Maurice (Ministry of External Affairs of India, 2025a), constitue une version élargie de la doctrine SAGAR (Security and Growth for All in the Region) mise en place en 2015. Cette nouvelle vision s’adresse désormais à l’ensemble du « Sud global », et non plus seulement aux États de l’océan Indien. MAHASAGAR vise notamment à renforcer la coopération maritime en matière de sécurité, de connaissance du domaine maritime et de partage de l’information et surtout à élargir la focale à l’ensemble des espaces maritimes du « Sud global », ce qui s’articule avec la série de visites du Premier ministre indien au Ghana, aux Philippines ou encore à Trinidad et Tobago dans les récents mois. Toutefois, le choix d’annoncer cette initiative à Maurice en mars, puis de la promouvoir aux Maldives en juillet, confirme la centralité de l’océan Indien proche dans cette stratégie élargie.

Ainsi, la centralité des Maldives dans ces diverses politiques n’a jamais été ni évidente ni acquise. Elle a longtemps dépendu des dynamiques politiques internes et du parti au pouvoir à Malé, facteur déterminant pour la stabilité et la continuité du partenariat bilatéral, du moins jusqu’en 2025. Toutefois, le développement des programmes NFP et (Maha)Sagar ont également généré des conséquences concrètes qui ne dépendent plus des contingences politiques maldiviennes, par exemple une solide coopération de défense comme développé ci-dessous.

2.     Dépasser la division partisane : un test pour l’ancrage des Maldives dans la stratégie indienne

Une constante dans la relation bilatérale entre l’Inde et les Maldives est l’influence des divisions partisanes de la politique intérieure dans le partenariat avec l’Inde. Ainsi, malgré une solide coopération de défense qui s’est construite depuis 1988, et mise de l’avant de manière accentuée depuis 2014, les relations indo-maldiviennes ont connu d’importantes fluctuations, alternant entre des périodes de fortes tensions dans les dernières années et le récent réchauffement des relations, qui laisse entrevoir la possibilité d’un dépassement des clivages politiques internes.

2.1.  Une coopération de défense solide depuis 2014

L’intervention militaire indienne de 1988, l’« opération Cactus » a constitué l’un des premiers épisodes marquants de la présence militaire de l’Inde indépendante aux Maldives, même si Brewster le qualifie de « modèle du rôle bienveillant que l’Inde pourrait jouer en matière de sécurité dans l’océan Indien » (Brewster, 2017, 58). Cette intervention a posé les fondations d’une relation dans le domaine de la défense, qui s’est développée de manière parfois asymétrique au fil des décennies.

Une véritable relation de coopération s’est construite dans les domaines de la défense et de la sécurité, par exemple par le biais des exercices conjoints « Dosti » (amis) conduits depuis 1991 entre les garde-côtes indiens et maldiviens. En 2009, les deux pays concluent un accord de sécurité globale qui permet notamment aux bâtiments et aux avions indiens de stationner aux Maldives, ce qui s’inscrit notamment dans une peur indienne du danger terroriste sur les atolls mal surveillés (Pubby, 2009), accord qui pose les bases d’une relation entre les deux marines que la National Maritime Foundation (think-tank de la marine indienne) qualifia en 2016 de « triomphe pour la diplomatie maritime » (Gopal, 2016). Cette relation repose tout d’abord sur un pilier capacitaire, centré sur la fourniture de capacités militaires, avec, entre autres, la livraison d’un patrouilleur en 2006, de deux hélicoptères HAL Dhruv en 2010 et 2016 et la fourniture d’un système de radars aux Maldives en 2022, afin de renforcer son système de surveillance côtière sur l’ensemble de ses 26 atolls. À cela s’est ajouté l’octroi d’une ligne de crédit de 50 millions de dollars américains pour l’acquisition d’équipements de défense (Solanki, 2025). Ainsi, le partenariat stratégique se renforce par l’harmonisation des matériels, des protocoles et des pratiques des acteurs dans le domaine de la sécurité et de la défense.

En parallèle, un protocole d’accord (MoU) a été signé pour initier un programme de formation conjointe entre les polices des deux États (Laskar, 2022), un enjeu qui est devenu central dans la relation bilatérale. En effet, l’Inde satisfait environ 70 % des besoins maldiviens en matière de formation et d’entraînement de ses troupes armées (Ministry of External Affairs of India, 2025b).

Au-delà du cadre strictement bilatéral, cette coopération s’inscrit dans une architecture de sécurité régionale, qui bénéficie à la relation indo-maldivienne. Les Maldives participent à la Trilateral Maritime Security Cooperation, qui rassemble l’Inde, le Sri Lanka et les Maldives, au niveau des conseillers à la sécurité nationale, ce qui s’ancre dans la vision d’Ahmed Shaheed, ancien ministre des Affaires étrangères maldivien, qui envisageait une « communauté de sécurité régionale pluraliste » (Brewster, 2017, 59). Cette coopération a été concrétisée par l’invitation du Sri Lanka à participer aux exercices Dosti en 2012, puis à des exercices trilatéraux organisés en février 2024 et elle s’est élargie pour former le Colombo Security Conclave, auquel participent également Maurice et le Bangladesh (les Seychelles y participent en tant qu’observateur).

2.2.  Les difficiles relations indo-maldiviennes avec la coalition PNC-PPM sous l’administration Muizzu et le boycott de 2024

Malgré la solidité de la coopération de défense bilatérale et les mécanismes multilatéraux entre les États de la région, la coopération entre les Maldives et l’Inde a été régulièrement entravée par des changements de gouvernement à Malé et par les évolutions de la politique intérieure. Dans cette perspective, l’Inde constitue un véritable sujet de divisions partisanes.

Depuis l’adoption de la Constitution de 2008, les Maldives fonctionnent selon un régime démocratique et parlementaire. Quinze ans plus tard, plusieurs observateurs soulignent les limites de ce système qui voit le président élu disposer quasiment systématiquement d’une majorité parlementaire écrasante (souvent supérieure à 80 %). Ce déséquilibre favorise la corruption et, surtout, alimente la possibilité d’un changement radical et d’une rupture politique à chaque alternance, qui est nourrie par un sentiment d’impuissance des électeurs. Ainsi, on observe un cycle de remplacement complet du gouvernement (Abdulla, 2025) qui s’accompagne d’une polarisation partisane profonde, notamment au sujet de l’Inde et de la Chine.

D’un côté, le Maldivian Democratic Party (MDP) s’est historiquement affiché comme pro-Inde, d’abord sous la présidence de Mohamed Nasheed (2008-2012), puis sous celle d’Ibrahim Mohamed Solih (2018-2023). De l’autre côté du spectre, le People’s National Congress (PNC), parti du président actuel Muizzu, et le Progressive Party of Maldives (PPM), le parti de l’ancien président Abdulla Yameen (2013-2018), se montrent nettement plus favorables à la Chine. C’est sous l’administration Yameen qu’a été initiée la campagne « India Out », qui s’appuyait sur une rhétorique nationaliste pour dénoncer la présence militaire indienne (qui s’occupaient de l’entretien des capacités militaires fournies par l’Inde). Cette vision, qui a largement mobilisé la population maldivienne, puise ses racines dans la perception d’une puissance indienne aux tendances impériales (Zahir, 2021).

Ainsi, dès 2018, le président Yameen refuse de renouveler les visas du personnel militaire indien stationné aux Maldives (Zahir, 2021), même si ce dernier reste toutefois sur le territoire. En 2020, le mouvement « India Out » prend forme sous l’égide d’une coalition du PPM et du PNC qui s’oppose au président Solih, avec l’organisation de manifestations massives à Malé et dans d’autres îles de l’archipel (Ramachandran, 2020). L’élection du président Mohammed Muizzu en 2023 entraîne une institutionnalisation du mouvement, entrainant le retrait des troupes indiennes en mai 2024. L’année 2024 marque par ailleurs une véritable rupture diplomatique dans les relations indo-maldiviennes, avec la suspension de trois ministres maldiviens suite à des propos critiques visant l’Inde et le Premier ministre Narendra Modi. Ces commentaires avaient été provoqués par une visite symbolique de Narendra Modi sur les îles indiennes de Lakshadweep, juste après les élections présidentielles maldiviennes, lors de laquelle il avait appelé les touristes indiens à privilégier cette destination plutôt que les Maldives, un boycott qui avait été relayé par des influenceurs et des stars du cinéma indien. Ce message aux Maldives en raison de leur politique pro-Chine a suscité de vives réactions à Malé et les relations entre les deux pays ont ainsi été à leur niveau le plus bas depuis des décennies.

Toutefois, cette polarisation n’est pas uniquement partisane. Plus largement, comme Azim Zahir le décrit, la relation à l’Inde semble osciller constamment entre un camp constitué de « ceux qui cherchent à interpréter la politique ‘India First’ comme signifiant essentiellement une ‘finlandisation’ c’est-à-dire une alliance de facto avec l’Inde » et ceux qui argumentent plutôt en faveur d’un « ‘alignement informel’ – caractérisée par une plus grande autonomie stratégique ». Zahir souligne que ces deux positions « transcendent largement le clivage politique principal entre le MDP et le PPM » (Zahir, 2021). Cette division au sujet de l’Inde n’a jamais été aussi forte qu’en 2024, et paradoxalement, un an plus tard, on observe un réchauffement des relations qui permet de repenser la place des Maldives dans la stratégie indienne à plus long terme.

2.3.  Un dépassement des divisions partisanes permis par le réchauffement des relations ?

La visite du Premier ministre Narendra Modi aux Maldives en juillet 2025 a été un évènement  à la symbolique forte dans la relation indo-maldivienne. Comme le souligne Aditya Shivamurthy, il s’agissait de  « la première fois, depuis la transition démocratique de 2008, qu’un Premier ministre indien se rend[ait] aux Maldives sous un gouvernement non-MDP » (Shivamurthy, 2025b). Cet épisode illustre une volonté de désamorcer la dimension partisane de la relation bilatérale, longtemps perçue à travers l’opposition entre gouvernements pro-indiens (MDP) et pro-chinois (PNC-PPM). Pour les Maldives, les conditions économiques désastreuses dans lesquelles se trouve le pays ont également poussé l’administration Muizzu à se rapprocher de l’Inde, qui, de son côté, a accepté d’accommoder son partenaire afin d’éviter une situation similaire à celle du Bangladesh en 2024 (Ramachandran, 2025).

La portée symbolique de la visite a été amplifiée par le statut du Premier ministre Modi comme invité d’honneur des célébrations du 60e anniversaire de l’indépendance maldivienne. Les médias indiens ont parlé, à cette occasion, d’une « réinitialisation diplomatique » entre les deux pays (The Indian Express, 2025), marquée notamment par le déblocage par l’Inde d’une ligne de crédit de 550 millions de dollars destinée au développement des infrastructures maldiviennes. Ce geste économique a été perçu comme un signal de confiance mutuelle, mais aussi comme une manière pour l’Inde de réaffirmer son rôle de partenaire privilégié.

Le président Muizzu, soucieux de montrer un changement de ton, a également souligné que la question du tourisme – qui représente 28 % du produit intérieur brut maldivien (World Bank,  2012) –, qui avait été source d’énormes tensions l’année précédente, était également réglée, en soulignant que « l’Inde [était] l’un des principaux pays qui aident les Maldives dans le domaine du tourisme » et qu’avec la visite du Premier ministre Modi, « [le tourisme allait] considérablement augmenter » (Hindustan Times, 2025).

Cette visite s’inscrit dans une séquence diplomatique plus large avec la visite du ministre de la Défense maldivien à New Delhi en janvier 2025, pour aborder plusieurs enjeux cruciaux de la relation de défense. Il s’agissait notamment de discuter des extensions de prêts de deux hélicoptères et d’un Dornier (Aviators Maldives, 2025), et du développement d’un port pour les gardes-côtes maldiviens (la National Defence Force Coast Guard) à Sifvaru, ce qui avait été auparavant refusé par le président Muizzu (Solanki, 2025), illustrant un assouplissement de la posture du gouvernement maldivien sur le sujet de la coopération militaire.

Un autre signe notable de l’amélioration des relations a été le soutien des Maldives accordé à l’Inde au lendemain des attaques de Pahalgam, dans la région du Cachemire, en mai 2025, et ce, malgré les liens qui s’étaient renforcés avec le Pakistan sous l’administration Muizzu, un rapprochement réitéré en février 2024. Ainsi, le dépassement des divisions partisanes semble également jouer dans ce domaine, et le soutien des Maldives à l’Inde dans cet épisode crucial des tensions indo-pakistanaises rejoint également un domaine important de coopération entre les deux États qui avaient établi un groupe de travail sur la lutte contre le terrorisme et le soutien à la déradicalisation.

Toutefois, certains points de tension persistent, en particulier celui de la présence militaire indienne aux Maldives. En mai 2025, une série de questions au Parlement maldivien avait ravivé ce débat, et le ministre de la Défense, Mohamed Ghassan Maumoon, avait déclaré que « les 75 militaires indiens stationnés dans le pays avaient été retirés en mai 2024 et qu’ils n’étaient pas armés » (Maldives Independent, 2025). Cette clarification visait à apaiser les critiques internes tout en maintenant la possibilité d’une coopération avec l’Inde, mais le sujet reste hautement sensible dans la politique intérieure.

3.     Gains et incertitudes du réchauffement indo-maldivien sur l’avenir de la culture stratégique indienne.  Le triangle Lakshadweep-Maldives-Chagos

3.1.  La rétrocession de Chagos et ses effets sur la relation indo-maldivienne

Le 23 mai 2025, Maurice et le Royaume-Uni ont signé la rétrocession des îles Chagos à Port Louis, tout en approuvant le maintien de la base militaire britannique et américaine de Diego Garcia (le point bloquant qui avait retardé la signature de l’accord à la suite de l’élection de Donald Trump à la Maison Blanche (Revi, 2025)). New Delhi a accueilli cette évolution favorablement en soulignant que « l’Inde a[vait] toujours soutenu la décolonisation et la reconnaissance complète de la souveraineté de Maurice » (Ministry of External Affairs, 2024).

Cet évènement pourrait  ouvrir une fenêtre d’opportunité stratégique pour New Delhi dans la région, dans la mesure où l’accord signé entre le Royaume-Uni et Maurice vient fixer l’archipel dans la sphère d’influence indienne et pourrait permettre à l’Inde d’ajouter un point à partir duquel elle pourrait surveiller les activités chinoises (Iwanek, 2025). C’est déjà ce qu’elle n’a pas manqué de faire en signant un accord, en septembre 2025, pour la mise en place d’une station satellite dans les Chagos, à proximité de Diego Garcia. Cela vient renforcer sa présence dans la région avec sa deuxième base navale, INS Jatayu, établie sur l’île de l’archipel de Lakshadweep la plus proche des Maldives.

Ces évolutions s’inscrivent dans une dynamique d’amélioration des relations entre les Maldives et Maurice dans les récentes années. En effet, en 2022, le président Solih avait exprimé son soutien aux revendications mauriciennes sur les îles Chagos, malgré les inquiétudes concernant des Zones économiques exclusives (ZEE) qui se « superposaient » et des désaccords territoriaux (Ghafoor, 2023).

Cette prise de position représentait effectivement un changement de position de la part de Malé, qui avait voté négativement dans le cadre de la résolution 73/295 de 2019 sur les « Effets juridiques de la séparation de l’archipel des Chagos de Maurice en 1965 » adoptée par l’Assemblée générale des Nations unies (AGNU, 2019). Cela s’inscrivait dans le cadre du différend opposant Maurice aux Maldives au sujet de la frontière maritime entre ces dernières et l’archipel des Chagos, devant une chambre spéciale du Tribunal international du droit de la mer (TIDM), qui a rendu un jugement en avril 2023. Celui-ci a fixé la totalité de la frontière maritime délimitant les ZEE et les plateaux continentaux (en deçà de 200M) entre les deux États, renforçant les revendications mauriciennes sur les Chagos. Dans le jugement du TIDM, Maurice souligne d’ailleurs un « changement de position » des Maldives au regard de la résolution 73/295, celles-ci ayant assuré à Maurice qu’elles « voteraient oui dans une future résolution » similaire (ITLOS, 2023 : 20).

Cette évolution de la position maldivienne a d’ailleurs parfois été attribuée aux pressions indiennes (Faaiq, 2022), qui s’inscrit dans un contexte intérieur parfois critique de ce rapprochement. En effet, l’opposition avait, dans le contexte électoral de 2023, accusé le président Solih d’avoir « trahi » les Maldives en acceptant la frontière tracée par le TDIM en avril 2023 (Junayd et Naish, 2025). L’objectif « changer cette décision » faisait d’ailleurs partie du programme des 100 premiers jours de l’administration Muizzu, un objectif qui a été abandonné lorsque les Maldives ont finalement accepté de reconnaître la souveraineté mauricienne sur l’archipel. Ici à nouveau, un enjeu de politique intérieure a vu une évolution sous l’administration Muizzu, dans un contexte de réchauffement des relations avec ses voisins mauricien et indien.

Enfin, dans la région, en complément du triangle Lakshadweep-Chagos-Maldives, il convient de tenir compte des liens avec le Sri Lanka, avec lequel l’Inde et les Maldives organisaient en 2024 le 16e exercice trilatéral Dosti (amis) dans l’océan Indien (The Indian Express, 2024), dans le cadre d’une coopération trilatérale en matière de sécurité maritime effective depuis 2011.

Fig. 1. Localisation des Chagos dans l’océan Indien

Source : Indian Express,  « Explained: The story of Chagos, the Indian Ocean archipelago that Mauritius claims, UK controls », 13 mars 2025, https://indianexpress.com/article/explained/explained-global/explained-the-story-of-chagos-the-indian-ocean-archipelago-that-mauritius-claims-uk-controls-9883678/

 

3.2.  L’incertitude liée aux enjeux intérieurs maldiviens

Dans la lignée des enjeux stratégiques liés aux Chagos, l’amélioration des relations indo-maldiviennes a suscité de nombreuses critiques envers la politique du président Muizzu, y compris dans son propre camp, indiquant que le dépassement des divisions partisanes n’est pas complètement effectif. Un exemple concerne la campagne « India Out » au sujet de laquelle il est accusé de ne pas avoir respecté ses promesses électorales, ses critiques soulignant que « des troupes indiennes restent déployées aux Maldives, bien qu’en tenue civile » (Azeez, 2025).

À la suite de la visite de Modi aux Maldives, le journal Maldives Independent, créé par des membres du MDP, titre ainsi : « Muizzu’s capitulation to Modi » (la capitulation de Muizzu face à Modi) (Naish, 2025). La venue du Premier ministre indien, « accusé d’avoir porté atteinte à l’indépendance et à la souveraineté des Maldives », comme « invité d’honneur » pour les célébrations du jour d’indépendance a soulevé, selon le journal, des questionnements dans l’opinion publique, soulignant que « beaucoup ont considéré ce revirement comme une humiliation pour Muizzu ». Le journal souligne également les critiques que Muizzu a reçues de la part de la branche conservatrice de son parti. En effet, en juillet 2025, l’ancien président Abdulla Yameen, qui faisait pourtant partie de la coalition avec le parti de Muizzu, a posté un tweet ironique au sujet de la visite de Modi, une fois de plus soulignant une humiliation pour l’État maldivien (Yameen, 2025).

La visite de Modi aux Maldives a de plus suscité des débats concernant le traitement des minorités musulmanes en Inde, d’autant plus que l’islam est la religion d’État des Maldives depuis la Constitution de 1997. En parallèle de la visite, plusieurs médias ont fait état d’une publication sur les réseaux sociaux de la part d’Abdulla bin Mohammed Ibrahim, le beau-frère de Muizzu, qui critiquait Modi et dénonçait les actions de son parti le BJP contre les musulmans en Inde. La publication a rapidement été supprimée, mais l’incident a fait l’objet de questions de la part de journalistes maldiviens à l’attention du secrétaire d’État aux Affaires étrangères indien, Vikram Misri (Ministry of External Affairs, 2025a). Celui-ci a répondu que la relation indo-maldivienne était suffisamment solide pour surmonter ce type d’incident. Ces épisodes révèlent toutefois les fragilités structurelles du réchauffement amorcé en 2025. Le contexte politique intérieur des Maldives reste complexe et l’amélioration des relations avec l’Inde ne fait pas l’unanimité. À moyen terme, ces difficultés politiques internes pourraient réduire la profondeur du rapprochement avec l’Inde, en particulier si la rivalité sino-indienne venait à s’intensifier.

3.3.  Quel est le poids du facteur chinois ?

Enfin, un dernier facteur est décisif dans l’évolution des relations indo-maldiviennes et, plus largement, dans la place des Maldives dans la pensée stratégique indienne : le facteur chinois. Même si cet article ne se concentre pas particulièrement sur la Chine, il est indéniable que l’évolution de la rivalité sino-indienne ne peut pas être ignorée dans le contexte de la compétition entre grandes puissances dans l’océan Indien.

L’ancien ministre des Affaires étrangères des Maldives, Ahmed Shaheed, soulignait récemment dans un entretien que « si les tensions entre l’Inde et la Chine devaient déboucher sur un conflit ouvert, cela serait catastrophique pour tous les pays de la région, y compris les Maldives » et que, quelles que soient les caractéristiques du conflit et la marge de manœuvre que les Maldives parvenaient à conserver, « en cas de crise, le sort des Maldives est lié à celui de l’Inde » (Junayd, 2025). Cette prise de position dans un contexte de rapprochement et de réchauffement des relations entre New Delhi et Pékin montre bien que personne n’est dupe : malgré le réchauffement de l’automne 2024, « l’Inde et la Chine restent prisonnières d’une dynamique ‘ennemies-amies’, contraintes de coopérer mais vouées à s’affronter » (Boldrini, 2025).

Cela implique que la relation entre les Maldives et l’Inde pourrait ainsi rester dépendante, dans une certaine mesure, de l’évolution de la relation entre Pékin et New Delhi et ce malgré la volonté affichée de dépasser le clivage politique maldivien entre partis pro-Inde et partis pro-Chine. Toutefois, cette dépendance n’est ni mécanique ni immédiate, dans la mesure où les investissements et les stratégies déployés par les deux puissances dans la région relèvent de dynamiques de long terme, relativement indépendantes des fluctuations de leur relation bilatérale. L’avenir du réchauffement indo-maldivien apparaît ainsi à la fois comme une opportunité stratégique majeure et comme un équilibre encore fragile.

Conclusion

La volonté de l’Inde d’ancrer durablement les Maldives parmi ses priorités régionales est indéniable, notamment à travers l’évolution de sa culture stratégique. Le passage d’une vision centrée sur le front continental à une ouverture vers le front maritime, et spécifiquement l’océan Indien proche, illustre cette réorientation de long terme. Dans ce cadre, le réchauffement des relations entre les deux pays en 2025, pourtant sous une administration PNC, s’ancre dans une dynamique plus profonde qui implique une remise en cause du clivage politique intérieur aux Maldives sur la question de la relation bilatérale.

Toutefois, plusieurs enjeux restent en suspens : l’avenir du triangle stratégique constitué des Lakshadweep-Maldives-Maurice dans le contexte de la rétrocession des Chagos demeure incertain, tout comme les fragilités persistantes du partenariat face à la Chine et au contexte politique des Maldives. À cela peut s’ajouter une perte de confiance dans le partenaire maldivien à la suite des voltes-faces politiques des dernières années, qui sera peut-être plus longue à résoudre que les affichages politiques, et qui se manifeste en Inde par une baisse de la confiance dans les sondages de l’opinion publique (Shivamurthy, 2025c). Ainsi, les prochaines années du partenariat, qui se dérouleront sous l’administration Muizzu jusqu’en 2028, seront cruciales pour consolider cette réconciliation et transformer les signes positifs de 2025 en un partenariat stable et durable, à la hauteur de l’importance des Maldives pour la stratégie indienne dans l’océan Indien.

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[1] Maurice ne fait pas partie de la liste officielle des pays concernés par la NFP mais, lors de la visite du Premier ministre mauricien, Dr. Navinchandra Ramgoolam, en Inde en septembre 2025, le communiqué de presse du gouvernement indien souligne la « place spéciale » que ce pays occupe au sein de la NFP (Ministry of External Affairs, 2025c).

[2] Si l’Empire britannique reposait sur sa puissance navale et son contrôle des routes maritimes, Pannikar souligne qu’en prenant le contrôle du sous-continent, les Britanniques avaient été forcé d’adopter une pensée stratégique continentale, ce que Lord Curzon lui-même reconnaissait dans son discours de 1908 : « we commonly speak of Great Britain as the greatest sea-power, forgetting that she is also the greatest land-power in the Universe » (cité dans Holmes, Winner et Yoshira, 2009 : 29).

[3] Il est toutefois important de noter que la remobilisation de Panikkar dans le contexte politique actuel n’est pas anodine et va au-delà d’un simple virage stratégique, étant donné son effort pour « ancrer l’identité indienne, dont les racines profondes se trouveraient dans la civilisation et l’art de gouverner hindous » (Kanth, 2025 : 9).

[4] Si le concept de « Neighbourhood First » est mentionné pour la première fois en 2008 sous l’administration de Manmohan Singh, c’est véritablement le gouvernement Modi qui va relancer cette politique et la mettre en œuvre à partir de 2014 (Shivamurthy, 2025a).

Saint-Mézard, Isabelle (2022). Géopolitique de l’Indo Pacifique. Genèse et mise en œuvre d’une idée. Paris, PUF.

Regards géopolitiques vol.9 n1, 2023.

Saint-Mézard, Isabelle (2022). Géopolitique de l’Indo Pacifique. Genèse et mise en œuvre d’une idée. Paris, PUF.

Lorsqu’elle est apparue dans les années 2000, l’idée d’englober les océans Pacifique et Indien dans une seule entité spatiale appelée « Indo-Pacifique » paraissait saugrenue. La justification d’une telle association paraissait ténue et les dynamiques de la région appelée Asie-Pacifique semblaient solides, même si ce régionyme aussi avait essuyé des critiques lors de son avènement au début des années 1990 (Lasserre, 2001). Une décennie plus tard, cette nouvelle façon de penser l’espace en Asie est devenue incontournable. De nombreux États et organisations régionales se la sont appropriée, du Japon à l’Australie, de l’Inde à l’Indonésie et à l’Association des Nations d’Asie du Sud-Est (ASEAN) en passant par la France, l’Allemagne et l’Union européenne. Les États-Unis, quant à eux, ont désigné cet immense espace, essentiellement pensé dans sa dimension maritime, comme leur théâtre prioritaire d’engagement extérieur. À l’inverse, la Chine, suivie par la Russie, dénonce l’Indo-Pacifique comme un projet d’endiguement mené par les États-Unis et leurs alliés à son encontre, et rappelant le containment mené pendant la guerre froide.

Isabelle Saint-Mézard le rappelle en introduction : les noms des régions n’ont rien de naturel, ils reflètent avant tout des constructions épistémologiques, sociales et politiques. L’avènement du vocale d’Indo-Pacifique, qui a détrôné celui d’Asie-Pacifique, traduit, tout comme son prédécesseur, une lecture particulière de la réalité géopolitique : elle n’est donc pas neutre et certainement pas objective – ce qui ne signifie pas qu’elle soit illégitime. Il s’agit simplement ici de souligner le fait que l’étiquette d’Indo-Pacifique traduit des représentations, des projets, des lectures de la dynamique de l’Asie et de son environnement développés par les différents acteurs, États asiatiques mais aussi externes.

Une première partie présente précsiément la genèse de ce concept d’Indo-Pacifique et son évolution depuis 2007, en détaillant les discours des « fondateurs, des convertis et des réfractaires ». L’ouvrage brosse ainsi le portrait des représentations, des lectures géopolitiques des quatre promoteurs historiques du concept : le Japon tout d’abord, qui pourtant avait largement milité pour l’avènement du concept précédent d’Asie-Pacifique, mais qui à partir de 2007 plaide peu à peu pour un nouveau paradigme de lecture des dynamiques géopolitiques. Les politiques et discours de l’Australie  également, des États-Unis et de l’Inde sont analysés afin de retracer le cheminement de ces promoteurs actifs de l’idée d’une réalité indo-pacifique. L’auteure aborde ensuite les cas d’acteurs qui se sont ralliés à l’idée, parfois après des hésitations, notamment l’Indonésie, l’ASEAN ou l’Union européenne ; et les États résolument hostiles au concept, Chine et Russie, dans lequel ils voient, non sans arguments, une construction géopolitique avant tout destinée à nuire à l’influence grandissante de Pékin.

Comment comprendre l’émergence et le succès de ce nouveau concept ?  Dans une seconde partie, l’auteure mobilise le concept d’ « anxiété géopolitique », soit les craintes et les représentations d’un ordre politique bouleversé par la rapide ascension économique puis politique et militaire de la Chine, et des frictions que celle-ci engendre, surtout depuis le lancement du grand projet chinois des nouvelles routes de la soie, souvent perçu comme un outil de séduction de la Chine à vocation non pas seulement économique, mais bien aussi politique.  Ainsi, pour Washington, acteur au cœur de cette seconde section, l’ascension de la Chine représente une menace;  le concept d’Indo-Pacifique constitue l’outil idéal pour fédérer les alliés afin de limiter l’expansion maritime de la Chine en Asie. La troisième section détaille les motivations du Japon, le souci de sa propre affirmation face à l’avènement d’une Chine puissante à ses portes, dans le cadre d’une  alliance avec les États-Unis dont la solidité suscite des doutes à Tokyo. D’une manière semblable, pour l’Australie, le sentiment de devoir compter sur ses propres forces, la « hantise de l’abandon » déjà vécu pendant la Seconde guerre mondiale, renforce le désir de chercher de nouveaux alliés tout en cultivant la relation avec Washington. Une quatrième section aborde la stratégie particulière de l’Inde, confrontée depuis la guerre de 1962 à la menace perçue sur sa frontière continentale avec la Chine, menace renforcée par l’alliance solide de Pékin avec le Pakistan ennemi récurrent de l’Inde (guerres de 1947, 1965, 1971, 1999). New Dehli cherche des appuis pour rompre son isolement mais ne souhaite ni provoquer la Chine, ni, par choix idéologique, entrer dans ce qui pourrait paraitre comme une alliance avec les États-Unis et compromettrait son autonomie politique de chef de file des non-alignés.

De fait, au-delà de l’adoption d’un vocable commun, la représentation de ce que recouvre l’Indo-Pacifique varie grandement d’un promoteur à l’autre, tant dans la définition des limites de la région, que dans la compréhension de ce que doit comporter la coopération promue par les quatre fondateurs. Ces représentations distinctes, parfois divergentes permettent de rendre compte de l’absence d’institutionnalisation du concept et du développement d’arrangements minilatéraux, dont le Quad, des accords de coopérations trilatéraux, ou l’Aukus en sont la manifestation. Le concept recouvre des imaginaires distincts, des lectures différentes, des intentions parfois complémentaires mais parfois contradictoires également. Bref, ces réalités illustrent à quel point il n’est pas de région Indo-Pacifique, pas davantage qu’il n’y avait une région Asie-Pacifique, mais en quoi l’idée sert avant tout à fédérer des États ou institutions régionales en fonction de leurs représentations, de leurs craintes et anxiété géopolitiques, et de leur agenda politique qui, de manière opportuniste, peut viser à mobiliser ce nouveau concept pour servir leurs intérêts, ainsi l’Indonésie qui vise à renforcer son rôle géopolitique majeur d’interface entre océans Indien et Pacifique ; ou la France qui entend affirmer son statut de puissance incontournable à travers ses territoires d’outre-mer dans ces deux océans.

Il s’agit là d’un ouvrage très clair, bien argumenté, bien construit. Le raisonnement est limpide et accessible pour tout public. L’ouvrage expose clairement les stratégies et les représentations des différents acteurs. Il démontre clairement comment les débats et enjeux autour du concept d’Indo-Pacifique reflètent le durcissement des rapports de force entre grandes puissances en Asie et les stratégies d’influence et de coalition que chacun met en place dans tous les domaines : diplomatique, économique et technologique, écologique et sanitaire, et surtout, idéologique.

Frédéric Lasserre

Directeur du CQEG

Titulaire de la Chaire de recherche en Études indo-pacifiques.

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