Quelle dynamique de la navigation commerciale en Arctique en 2024 ?

Hervé Baudu et Frédéric Lasserre

Regards géopolitiques v10n4, 2024, publié en mars 2025

 

Cet article est une version étoffée et mise à jour du texte paru dans l’Année arctique 2024, https://www.cepi-cips.ca/wp-content/uploads/2024/11/LANNEEARCTIQUE2024.pdf

 

Hervé Baudu est Professeur en Chef de l’Enseignement maritime à l’École nationale supérieure maritime (ENSM), herve.baudu@supmaritime.fr

Frédéric Lasserre est professeur de géographie politique à l’Université Laval et directeur du CQEG, frederic.lasserre@ggr.ulaval.ca

 

Résumé : La navigation commerciale dans l’Arctique en 2024 demeure marquée par l’expansion du trafic de destination et la lente progression du trafic de transit. Si le trafic maritime de destination, aussi bien dans l’Arctique canadien que dans les eaux groenlandaises et dans l’Arctique russe, est en augmentation. La Route Maritime du Nord russe connait une certaine croissance, mais les sanctions contre Moscou ont pour effet de l’obliger à réorienter ses exportations de gaz et de pétrole et à adapter ses projets d’extraction de ressources. De son côté, le transport maritime de transit dans la zone n’offre pour l’instant que des perspectives médiocres.

Mots-clés : passage du Nord-ouest ; route maritime du Nord ; transit ; trafic de destination ; Russie ; Canada ; Arctique.

Summary : Commercial shipping in the Arctic in 2024 will continue to be marked by the expansion of destination traffic and the slow growth of transit traffic. While maritime destination traffic in the Canadian Arctic, Greenlandic waters and the Russian Arctic is on the increase, the Russian Northern Sea Route is experiencing some growth. The Russian Northern Sea Route is experiencing some growth, but sanctions against Moscow are forcing it to redirect its gas and oil exports and adapt its resource extraction projects. For its part, transit shipping in the area currently offers only mediocre prospects.

Keywords : Northwest Passage ; Northern Sea Route ; transit ; destinational traffic ; Russia ; Canada ; Arctic.

 

 La navigation commerciale dans l’Arctique en 2024 demeure marquée par l’expansion du trafic de destination et la lente progression du trafic de transit, malgré la poursuite de la fonte de la banquise. Si le trafic maritime de destination, aussi bien dans l’Arctique canadien que dans les eaux groenlandaises et dans l’Arctique russe, est en augmentation, deux voies différentes sont en concurrence pour le transit : le Passage du Nord-Ouest canadien et la Route Maritime du Nord russe, mais les sanctions contre Moscou ont pour effet de l’obliger à réorienter ses exportations de gaz et de pétrole. De son côté, le transport maritime de transit dans la zone n’offre pour l’instant que des perspectives médiocres. Le rôle économique de la navigation diffère également selon les région, il est négligeable au Canada mais crucial en Russie pour le développement de la stratégie de valorisation des ressources extractives.

 

Un accroissement réel de la navigation dans l’Arctique

De plus en plus de navires vont dans l’Arctique. Les statistiques du trafic maritime dans l’Arctique continuent de souligner la croissance de celui-ci. Selon le dernier rapport du groupe de travail du Conseil de l’Arctique sur la protection du milieu maritime arctique (Protection of the Arctic Marine Environment, PAME), le nombre de navires entrés dans la zone arctique (selon la définition du Code polaire) a augmenté de 37% de 2013 à 2023, passant de 1 298 à 1 782. Sur la même période, la distance parcourue par ces navires a augmenté de 111 %, passant de 6,1 millions de miles nautiques à 12,9 millions (PAME, 2024). Les navires continuent de venir plus nombreux, et pour parcourir des distances plus grandes dans la région.

Parmi les catégories de navires, les augmentations les plus significatives concernent les navires de pêche (723 en 2023 contre 533 en 2013, +35,6%), les remorqueurs (121/75, +61,3%), les vraquiers (119/71, +67,6%), les navires de croisière (96/58, +65,5%) ou encore les navires de marchandises générales (181/134, +35,1%), tandis que l’on a observé une baisse du nombre de navires de recherche (54/61, -11,5%) et de tankers de produits pétroliers (51/61, -16,4%) à ne pas confondre avec les pétroliers (31/12, +158,3%).

Dans l’Arctique canadien, la croissance du trafic analysé en termes de voyages a été principalement tirée par les navires de pêche (+ 106,2% entre 2009 et 2019) et les navires marchands (+ 122%), dont le vrac sec a connu l’expansion la plus rapide (+ 288,9%), tirée par l’activité minière, et le trafic de marchandises diverses (+ 156,5%), tiré par la desserte des communautés. On assiste depuis à une certaine stabilisation dans certains secteurs, ainsi de 2013 à 2024, le nombre de voyages de navires de pêche est resté stable (137 en 2013, 136 en 2022, 141 en 2024). Peut-être du fait de l’impact encore présent de la pandémie de covid-19 pendant laquelle leur entrée était interdite, le trafic de navires de plaisance a rebondi progressivement (32 en 2013 contre 13 en 2023 mais 26 en 2024); en revanche le nombre de voyages de navires de croisière, lui aussi tombé à zéro pendant la pandémie, est passé de 17 en 2013 à 56 en 2023 puis 45 en 2024. Le trafic de navires de marchandises a crû de 127 (2013) à 283 (2023 et 2024) (+122,8%), une forte hausse qui s’est poursuivie, toujours largement tirée par le trafic de vraquiers (163 en 2023, 157 en 2024 contre 27 en 2013, +481,5% 2013/2024), de marchandises générales (81/35, +131,4%), dans une moindre mesure de tankers pour la desserte en carburant des villages et des sites miniers (35/25, +40%), alors que le trafic de remorqueurs/barges s’est effondré, passant de 36 à 9 (-75%) suite à la faillite de Northern Transportation Company Ltd en 2016 et les difficultés de l’entreprise Marine Transportation Services (MTS) qui lui a succédé.

Le trafic de vrac a ainsi bénéficié de l’exploitation de mines arctiques ou subarctiques comme Voisey’s Bay (Labrador), Raglan (Québec) et Mary River (île de Baffin, Nunavut). Ce trafic a largement compensé le tarissement du trafic à destination et en provenance du port de Churchill (baie d’Hudson) pendant sa fermeture de 2016 à 2019 puis les difficultés logistiques qu’a représenté la coupure de la voie ferrée en 2017. Une relance des activités du port est prévue à partir de 2024.

Ainsi, Baffinland Iron Mines a expédié 920 000 tonnes de minerai de sa mine de Mary River via son port de Milne Inlet la première année d’activité en 2015, puis 4,7 Mt en 2022 et 6,1 Mt en 2023 (Baffinland, 2024). L’entreprise entendait à moyen terme atteindre un volume annuel de 12 Mt, ce qui aurait amélioré la rentabilité du projet tout en justifiant la construction d’une voie ferrée entre la mine et le port, ainsi que la construction d’un 2e quai au port de Milne Inlet. Le 16 novembre 2022, le ministre fédéral des Affaires du Nord, Daniel Vandal, a cependant rejeté la demande de permis d’expansion de la mine (Venn, 2022). L’activité de la mine génère ainsi un volume de trafic assez élevé, réparti pour l’essentiel autour de cinq compagnies maritimes, la branche maritime d’Arcelor Mittal (Luxembourg, co-actionnaire de l’entreprise), Golden Ocean (Singapour), Golden Union (Grèce), Nordic Bulk Carrier (Danemark), Oldendorff (Allemagne). Fednav ne dessert pas Mary River mais opère le port de chargement de Milne Inlet et dessert les mines de Voisey’s Bay (nord du Labrador) et de baie Déception (desservant les mines Raglan et Nunavik Nickel dans le nord du Québec.

Attestant de ce poids croissant du trafic engendré par l’exploitation minière, les mouvements de navires de vrac, qui desservent les sites miniers (167 en 2021, 152 en 2022, 163 en 2023, 157 en 2024), un chiffre affichant toujours une hausse spectaculaire par rapport à 2019, représentaient 37,6% (2021), 32,7% (2023) et 30,1% (2024) du total des mouvements mais respectivement 77,3% (2021), 81,8% (2023) et 81,3% (2024) de la capacité de transport des navires (mesurée en tonnes de port en lourd, tpl). Les navires de marchandises générale (general cargo), souvent présents en partie pour la logistique des sites miniers mais surtout pour la desserte en biens de consommation des communautés arctiques, n’ont pas profité de la fonte de la banquise pour accroitre la fréquence de leurs voyages, qui augmente peu, mais plutôt d’accroitre la taille des navires pour obtenir des économies d’échelle. L’achèvement du quai en eaux profondes d’Iqaluit (11 m), effectif en novembre 2023, devrait faciliter la desserte de la capitale du Nunavut et offrir davantage de flexibilité pour la logistique des autres communautés (Lasserre, 2022a, 2022b), mais le quai, unique, est parfois occupé lorsqu’un navire arrive. Sachant que les tankers de produits pétroliers ont la priorité, les navires marchands de NEAS et de Desgagnés doivent encore souvent utiliser le déchargement classique via des barges et la rampe du port malgré les efforts de coordination des autorités portuaires avec les compagnies maritimes.

 

Fig. 1. Déchargement d’un navire de la compagnie Desgagnés.

Photo Jackie Dawson, dans Dawson et Holloway (2024).

 

Fig. 2. Barge poussée depuis un navire de NEAS au port d’Iqaluit, oct. 2023.

Cliché : Daniel Dagenais, NEAS.

 

Fig. 3. Barge accostant à la rampe de déchargement, oct. 2023.

Cliché : Daniel Dagenais, NEAS.

 

On observe également en 2022 puis 2023 une hausse significative du trafic de croisière, 24 voyages en 2019 mais 44 en 2022 puis 56 en 2023 et 45 en 2024, après deux années (2020 et 2021) nulles du fait de l’interdiction du trafic par les autorités canadiennes pour éviter la propagation de la covid-19 en zone arctique.

Tableau 1. Mouvement des navires dans l’Arctique canadien, zone Nordreg,

2011-2024.

Unité : nombre de voyages ; tonnage en million de tonnes

 

 

 

 

2011

2012

2013

2014

2015

2016

2017

2018

2019

2020

2021

2022

2023

2024

Navires
de pêche

136

114

137

119

129

131

138

139

137

132

134

136

121

141

Cargo
ou barges

126

124

127

108

120

147

188

197

223

183

289

244

283

283

dont:

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Marchandises générales

38

32

35

32

34

36

50

48

59

41

55

50

79

81

Conteneurs

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

1

Tanker

30

31

28

25

27

23

24

29

28

31

36

33

33

35

Vraquier

23

26

27

33

36

53

72

89

106

91

167

152

163

157

Remorqueurs et barges

33

35

36

18

23

35

42

31

30

20

31

9

8

9

Bateaux
de plaisance

15

27

32

30

23

22

32

17

19

2

1

12

13

26

Navires
de croisière

11

10

17

11

18

20

19

21

24

0

0

44

56

45

Navires gouvernementaux (militaire, garde-côte, brise-glace)

20

16

17

23

16

20

22

18

20

21

11

20

17

12

Navires  de recherche

11

23

20

10

9

6

13

13

8

4

3

0

9

14

Autres

 

4

 

 

3

3

6

3

 

3

6

15

 

 

Total des mouvements

319

314

350

301

318

349

418

408

431

345

444

471

499

521

Tonnage total transporté par les navires, M tpl

1,28

nd

1,39

1,43

1,8

2,79

3,54

4,38

5,16

7,6

14,6

12,1

15,1

15,6

Source : chiffres compilés par les auteurs à partir des données fournies par Nordreg jusqu’en 2020 ;

par XST Xpert Solutions Technologiques inc. par la suite.

 

 

 

 

 

Dans les eaux groenlandaises, le trafic de croisière (+ 151%), la pêche (+ 176%) et le trafic de vrac (+ 1467%) ont largement contribué à l’expansion du trafic de 2011 à 2019, tandis que les conteneurs et les marchandises générales ont stagné, et que le trafic des navires de recherche a diminué de 83,9% et celui des navires offshore de 93,4 %, illustrant la disparition de l’intérêt pour la prospection pétrolière et gazière offshore dans les eaux groenlandaises.

 

Plus récemment, c’est une évolution très contrastée que l’on observe pour le trafic maritime dans les eaux groenlandaises, passant de 1 009 voyages en 2019 à 596 en 2020, puis rebondissant à 1 248 en 2022 puis 1 743 en 2023.

Le trafic des conteneurs et marchandises générales, visant principalement la desserte du marché des communautés, a progressé en 2021 pour se stabiliser en 2022 et croitre à nouveau en 2023 (260 mouvements). C’est surtout la chute du trafic de croisières et de plaisance (catégorie « autres » jusqu’en 2021) qui explique la chute de 40,9% du trafic de 2019 à 2020, puis son rebond spectaculaire en 2022 puis 2023 qui contribue à la hausse de 126,4% du trafic de 2021 à 2023. En 2019 le Groenland a accueilli 46 633 touristes venus par croisière, zéro en 2020 et 2021 (covid-19), puis 43 999 en 2022 et 76 477 en 2023 (Tourism Greenland 2024).

La pêche a dépassé son niveau pré-pandémique avec 191 voyages en 2023 contre 156 en 2020 (+22,4%) et 184 en 2021. Le trafic généré par l’exploration pétrolière, 8 voyages en 2022 et 4 en 2023, avait déjà pratiquement disparu dès 2013, reflet des résultats très décevants des campagnes menées dans les eaux arctiques et que la récente décision du gouvernement du Groenland d’abandonner l’exploration pétrolière vient entériner (McGwin, 2021 ; Christiansen, 2021).

Tableau 2. Voyages vers et en provenance des eaux du Groenland

Unité : nombre de voyage

 

 

 

2011

2012

2013

2014

2015

2016

2017

2018

2019

2020

2021

2022

2023

Croisière, passager

113

106

130

122

105

222

249

372

241

3

2

308

606

Conteneur, marchandises générales

184

155

141

155

135

150

151

113

146

151

201

200

260

Vraquiers

0

0

2

1

20

88

132

155

188

164

176

148

175

Tankers

60

54

24

29

22

20

31

36

40

28

28

38

32

Navires de pêche

145

101

124

120

123

144

142

168

149

156

184

175

191

Navires de recherche

44

63

20

31

24

32

33

20

10

13

30

48

43

Autres, dont plaisance jusqu’en 2020

73

82

48

88

122

131

143

209

228

69

55

170

56

Plaisance

nd

nd

nd

nd

nd

nd

nd

nd

nd

nd

61

117

333

Exploration offshore

61

5

6

0

0

0

0

0

4

2

2

8

4

Navires gouvernementaux

17

25

12

13

13

13

19

5

3

10

22

36

23

Total

697

591

507

559

564

800

900

1078

1009

596

761

1248

1723

Note: les navires de plaisance sont répertoriés séparément à partir de 2021.
Source : Joint Arctic Command, Nuuk.

 

 

 

 

Pour ce qui concerne le trafic dans les eaux russes, le détail des mouvements des navires dans les eaux de la RMN ne sont plus disponibles. Privé des chiffres 2023 et 2024 du mouvement des navires par catégorie, il est peu aisé de faire une analyse fine des voyages par type de navires. Seul le volume transporté global en millions de tonnes est diffusé par les autorités russes. Il est estimé à 37,9 Mt en 2024. Très largement liée à l’activité industrielle extractive en plein essor avec notamment les nombreux projets en Sibérie occidentale, le volume en millions de tonnes transporté par les navires de charge (tankers, cargos), dans la très grande majorité au départ ou à destination des ports russes, confirme la croissance régulière du trafic de destination (tableau 3).

Tableau 3. Mouvements de navires dans les eaux de la Route maritime du Nord (RMN)

Unité : nombre de voyages, volume transporté en million de tonnes

 

 

 

 

2016

2017

2018

2019

2020

2021

2022

2023

2024

Tanker

477

653

686

799

750

705

660

nd

nd

Méthanier

0

13

225

507

510

528

564

nd

nd

Vrac

109

49

10

18

49

94

68

nd

nd

Marchandises générales

519

515

422

546

710

800

750

nd

nd

Porte-conteneurs

169

156

150

171

171

177

194

nd

nd

Brise-glace

58

101

232

231

220

354

345

nd

nd

Navires gros porteurs

62

46

6

0

5

26

0

nd

nd

Ravitaillement, service

0

57

104

169

154

156

83

nd

nd

Recherche

91

87

85

93

114

138

92

nd

nd

Remorqueur

63

105

49

62

108

141

141

nd

nd

Pêche

37

38

7

15

27

25

42

nd

nd

Passagers

15

17

10

11

1

1

0

nd

nd

Plaisance

0

7

0

3

3

0

4

nd

nd

 

 

 

 

 

 

 

 

nd

nd

Forage, exploration

55

12

8

22

41

60

27

nd

nd

Autres

50

52

28

47

42

22

24

nd

nd

Voyages dans les eaux de la RMN

1 705

1 908

2 022

2 694

2 905

3 227

2 994

nd

nd

Volume transporté (Mt)

7,3

10,7

20,2

31,5

33

34,9

34

36,2

37,9

Source: Center for High North Logistics, CHNL.

 

 

 

 

La croissance du trafic de destination et celui de transit se poursuit et ce malgré les sanctions occidentales mises en place depuis l’entrée en guerre de la Russie contre l’Ukraine en février 2022 (Lasserre, 2023). Force est de constater que l’année 2024 sera à nouveau une année record dans les volumes transportés et le nombres de navires en transit. Si le suivi du trafic de transit qui concerne les navires qui traversent l’océan Arctique sans escaler est assez aisé à comptabiliser, le mouvement des navires dans les eaux de la route maritime du Nord est beaucoup plus difficile à quantifier (Pame, 2023). Jusqu’en juin 2022, le Center for High North Logistics CHNL, organisme privé russo-norvégien parvenait à fournir des chiffres assez précis des mouvements de navires dans les eaux russes de la route maritime du Nord (RMN – Northern Sea Route, NSR) de façon détaillée tant que la collaboration avec les autorités russes était bonne. Le centre a été transféré en 2023 à Kirkenes au nord de la Norvège. Le CHNL continue à communiquer régulièrement ses analyses (CHNL, 2024a) mais seulement pour le volume du trafic de transit (Tableau 3), le volume des navires à traiter est moindre et plus facile à suivre. L’autre source de comptabilité du trafic de transit pourrait provenir de l’Administration de la Route maritime du Nord (Northern Sea Route Administration, NSRA) en consultant la liste des navires autorisés à transiter dans les eaux arctiques russes (Compliant list) accessible via leur portail Internet, mais les données ne sont pas suffisamment exhaustives pour les exploiter pleinement (NSRA, 2024). Les moyens utilisés pour comptabiliser les navires reposent principalement sur les émissions de leur transpondeur AIS[1] et de leurs informations de voyage associées lorsqu’elles sont bien mises à jour, ce qui est très aléatoire. Les administrations occidentales disposent de services payants assez coûteux pour suivre une flotte entière de navires dans une zone océanique. Des constellations de satellites spécialisés[2] (Orbcomm, 2024) et des fournisseurs de données intégrées – Provider – agrègent les informations AIS des navires, les catégorisent et rendent leur suivi accessible via un portail internet dont certains sont connus comme MarineTraffic.com. L’analyse et le traitement des données demandent des ressources informatiques très lourdes et seules de très grosses structures comme Spire (Spire, 2024), ou Kpler sont en mesure de fournir de telles informations, ce qui n’est pas le cas de CHNL dont les moyens sont plus réduits.

La zone géographique du comptage des navires doit également être précisée, comme le type de transit associé. Le CHNL s’aligne pour cela sur le comptage des navires par catégorie dans les eaux sous la responsabilité de l’Administration de la NSR. Le tableau 3 des mouvements des navires dans les eaux de la RMN prend donc en compte les navires dans les eaux qui présentent de la glace potentiellement toute l’année, du détroit de Béring au détroit de Kara, soit la mer des Tchouktches, de Sibérie orientale, de Laptev et de Kara. Les navires navigants en mer de Petchora et de Barents adjacente sont donc exclus. C’est le cas par exemple des navires de pêche très nombreux dans la mer de Barents et celle de Béring qui sont exclus du comptage des tableaux 1 et 3. Par ailleurs, dans ses analyses, le CHNL précise les types de voyages utilisés. Un voyage intérieur sur la RMN est un voyage entre 2 ports/mouillages russes, ou encore appelé voyage de cabotage. Un voyage de destination sur la RMN est un voyage entre un port russe et un port étranger, dans un sens comme dans l’autre. Un voyage de transit sur la RMN est un voyage via la RMN traversant les frontières ouest et est de la RMN sans faire escale dans des ports/lieux intermédiaires le long de l’itinéraire dans la RMN. Un voyage de transit international sur la RMN est un voyage entre deux ports non russes via la RMN ; c’est un voyage le long du passage du Nord-Est[3]. La saison de navigation été-automne sur la RMN s’étend du début juillet à la fin novembre (5 mois). La saison de navigation hiver-printemps s’étend du début janvier à la fin juin plus décembre (7 mois).

Dans les médias, c’est le volume transporté en millions de tonnes (Mt) le long de la RMN qui est souvent mentionné, quelle que soit la destination finale, ports russes ou ports étrangers. Il a donc une ambigüité entre un voyage de transit, empruntant la RMN sans s’y arrêter, et un voyage de destination qui partira par exemple de Chine pour se rendre à Mourmansk : un voyage vers un port arctique, mais compté comme voyage de transit par l’administration de la RMN. Pour un armateur, le voyage de transit est une navigation qui emprunte le passage du Nord-Est entre le détroit de Béring et l’Atlantique Nord, comprenant la RMN et la mer de Barents sans s’arrêter dans un port russe. Ce voyage de transit est souvent dit juste à temps quand il est associé aux porte-conteneurs. Le voyage de destination est le transit d’un navire qui part ou qui arrive dans un port russe à destination ou en provenance d’un port étranger (Gunnarsson, 2021). Ce type de voyage concerne plus particulièrement le transport de vracs liquides ou solides. Ce dernier représente plus de 70% du volume dans les eaux de la RMN en 2022. (Lasserre, 2024).

On constate une très forte progression entre 2017 (10,7 Mt) et 2024 (37 ,9 Mt) dans les eaux de la RMN, soit une augmentation de 251% depuis la mise en production du premier train de l’usine de production de gaz liquéfié Yamal LNG, même si on note un léger ralentissement dû à la période de Covid en 2022. Depuis la production en pleine capacité de Yamal LNG en 2019 (17,4 Mt[4]), (Novatek, 2023), le volume transporté progresse régulièrement chaque année, 31,5 Mt en 2019, 33 Mt en 2020 (+4,7%), 34,9 Mt en 2021 (+5,8%), 34 Mt en 2022 (-2,6%), 36,2 Mt en 2023 (+6,5%) et en 2024, 37,9 Mt (+5%). Le vrac liquide (GNL et pétrole) représente la grande majorité du volume transporté (Lee, 2024). Le vrac solide, notamment le charbon et les marchandises diverses (approvisionnement des ports nationaux, matériaux pour les projets en développement etc.) viennent compléter ce tonnage. Le décompte du volume du vracs liquide se répartit entre les divers sites de production d’hydrocarbures. Puisque la très grande partie des exportations partent des sites de la Sibérie occidentale, donc à l’intérieure de la RMN, les volumes transportés sont comptabilisés dans le trafic de destination, même si un bon nombre de cargaisons transitent directement vers la Chine ou l’Europe. Le plus gros volume exporté provient de l’usine de Yamal LNG (17,4 Mt). Les exportations russes de GNL en 2024 s’élevaient jusqu’à présent à 19,05 Mt, soit 314 cargaisons en date du 23 octobre. Sur ce total, près de 68 % sont destinés à l’Europe et près de 27 % à l’Asie. En particulier cette année, les exportations russes de GNL vers l’Europe ont été les plus élevées jamais enregistrées au cours de la période du 1e janvier au 1e septembre 2024 (Iefaa, 2024). Le terminal de Novy Port, dans le golfe de l’Ob, permet d’exporter 8,5 Mt d’hydrocarbures par an[5]. Le reste du volume se partage entre le transit de cabotage pour le ravitaillement des ports de toute la côte sibérienne jusqu’au détroit de Béring avec le port le plus éloigné, Pevek. Une part non négligeable de l’augmentation du volume sur cette partie de la RMN provient du site minier de Nornikel[6] (nickel et palladium) en amont du fleuve Ienisseï, mais surtout des navires qui acheminent des matériels et matériaux pour les deux grands projets pétroliers et miniers en péninsule de Taïmyr. Au cours de la campagne de navigation estivale, la société RN-Vankor (qui fait partie de Rosneft) a livré un volume record de 1,2 Mt de marchandises (Korabel, 2024 ; Rosneft 2024). Le mégaprojet Vostok Oil sera connecté à un terminal pétrolier, Bukhta Sever, au sud-est du port de Dikson et devrait générer un trafic substantiel toute l’année (Edvardsen, 2024). Il devrait permettre d’exporter environ 25 Mt de pétrole par an via la RMN. à partir de 2025, 50 Mt en 2027 et en 2030 plus de 100 Mt, si le projet est finalisé dans les temps. La société Severnaya Zvezda, filiale d’AEON, est en train de construire un terminal en péninsule de Taïmyr et compte expédier annuellement par la RMN 10 Mt de charbon du gisement de Syradasayskoye à partir de 2025. Cependant, la société n’a toujours pas trouvé de chantier pour construire les cargos classe Glace nécessaires à l’exportation de sa marchandise. Ce qui n’est pas le cas du projet Vostok-Oil qui possède déjà des tankers Arc4 assemblés au chantier naval Russe Zvezda. Notons également que le trafic de destination n’est pas également réparti. Il est concentré sur la partie ouest de la Sibérie occidentale, en mer de Barents, en mer de Kara, à partir des ports du golfe de l’Ob et sur l’estuaire du fleuve Ienisseï. Globalement, le trafic est dirigé vers l’ouest en hiver et vers l’est en été.

Selon les information diffusées par Rosatom qui a la responsabilité de la gestion de la Route maritime du Nord (Neftegaz, 2025), le résumé du volume transporté sur la NSR qui diffère légèrement de celui du CHNL est le suivant. En 2024, 21,86 Mt de GNL ont été transportées le long de la route maritime du Nord RMN. Le transport de GNL représentait 57,69% du flux total de marchandises le long de la RMN. 21,37% était du pétrole. Le transport de vrac sec le long de la RMN n’a représenté que 0,5 % du volume total en 2024. Le trafic de fret total s’est élevé à 37,9Mt, soit 4,4 % de plus qu’en 2023 et constitue un nouveau record. Le nombre de transits est de 92 avec plus de 3Mt de fret, soit près de 1,5 fois plus qu’en 2023 ; 21,86Mt de GNL, soit une augmentation de 1,73Mt ou 8,6%, par rapport à l’an passé ; 8,1Mt de brut, soit une augmentation de 312 000 tonnes ou 4,01%, par rapport à 2023 ; 1,32Mt de condensat de gaz, soit une augmentation de 235 500t ou 21,72%, soit 4,01 % du flux total de marchandises ; 597 600t de charbon, soit une augmentation de 16 900t ou 2,9%, soit 1,58% du flux total de marchandises.

Le trafic en hiver reste exceptionnel même s’il connait une certaine croissance. Les premiers tankers Arc7 opèrent en général de façon autonome à partir de mai. La Russie avait projeté d’ouvrir la RMN vers l’Asie tout l’hiver dès que le projet Arctic LNG2 aurait démarré. L’absence de tankers LNG dédiés à ce projet a stoppé net cette ambition. Pour assurer cette tâche, la Russie a déjà construit 3 brise-glaces à propulsion nucléaire de type LK60 de 60 MW (Arktika, Sibir et Ural) et 4 autres suivront entre 2025 et 2030 (Yakoutia, Tchoukotka, Stalingrad et Leningrad). En outre, un brise-glace nucléaire de type Lider de 120 MW est en cours de construction mais ne devrait pas être opérationnel avant 2030 (Portnews, 2024b).

Par ailleurs, l’entrée en vigueur du bannissement de l’utilisation du fuel lourd pour les navires opérant en Arctique de l’OMI en juillet 2024 n’a pas eu de conséquences sur le volume de trafic sur la RMN pour deux raisons. Les navires récents comme les tankers Arc7 LNG sont propulsés au gaz et ne sont donc pas soumis à cette restriction et les navires des pays de l’arc Arctique qui seraient encore au fuel lourd, comme bon nombre de navires de charges russes au cabotage, bénéficient d’une exemption jusqu’en juillet 2029 (Prior, 2024).

Le plan de développement des infrastructures de la RMN adopté pour les 15 prochaines années prévoit la construction d’un terminal pour le fret conteneurisé dans la région de Mourmansk et d’une flotte de navires classe Glace (Vladimirov, 2022). L’opérateur logistique de la société d’État Rosatom – Rusatom Cargo LLC, dont les tâches incluent la mise en œuvre du projet Northern Sea Transit Corridor (NSTC) a pour ambition de créer une offre de service logistique globale pour le transit de conteneurs via la RMN (Rosatom, 2023). Le projet prévoit la création de pôles de transport et de logistique, pour le transbordement des conteneurs à chaque extrémité de la RMN, et la construction d’une flotte commerciale dédiée faisant la navette entre ces deux ports, Mourmansk et un port sur la façade Pacifique, sans doute Petropavlovsk au Kamtchatka (Peter the Great St. Petersburg Polytechnic University, 2021). Une joint-venture avec la société chinoise NewNew Shipping Line est en cours de création dans ce but. Il est prévu de construire 5 porte-conteneurs de la classe glace Arc7, qui pourront opérer dans des glaces d’une épaisseur allant jusqu’à 1,4-1,7 m. Dans un premier temps, ils seraient affectés à la route Chine – Saint-Pétersbourg. Les porte-conteneurs pourront également opérer dans la région d’Arkhangelsk lorsque la construction d’un port en eau profonde sera achevée (PortNews, 2024c). La Russie souffre cependant d’une grave pénurie de navires cargos résistants aux glaces. Selon le vice-Premier ministre Youri Troutnev, les chantiers navals russes ne pourront construire que 16 des 70 navires arctiques nécessaires d’ici 2030 (Zagore, 2024).

Il apparait ainsi que le principal moteur de l’expansion de la navigation dans les trois régions demeure l’exploitation des ressources naturelles : exploitation minière, des hydrocarbures et pêche. L’approvisionnement des collectivités dans les eaux canadiennes et le trafic de croisière au Groenland ont également connu une croissance soutenue. Cependant, contrairement à la croyance populaire et aux annonces des médias, le trafic de transit demeure très faible le long des passages arctiques canadiens et russes.

Le trafic de transit demeure très limité

Malgré la poursuite du déclin de la banquise, le trafic de transit reste plutôt limité le long du passage du Nord-Ouest et de la Route maritime du Nord, même si on observe des situations contrastées.

 

Tableau 4. Trafic de transit à travers le passage du Nord-Ouest, 2011-2024.

Unité : nombre de voyage

 

 

 

 

2011

2012

2013

2014

2015

2016

2017

2018

2019

2020

2021

2022

2023

2024

Brise-glace

3

2

2

4

4

3

2

2

0

1

1

1

 

 

Croisière

2

2

4

2

2

3

3

0

5

0

0

10

14

8

Bateau de plaisance

14

22

14

10

19

15

22

2

14

1

0

9

18

13

Remorqueur

0

2

0

0

0

0

0

1

1

0

0

 

 

 

Navire marchand

1

1

1

1

0

1

2

0

5

5

4

8

13

10

Recherche

1

1

1

0

0

0

1

0

0

0

0

 

 

 

Autre

0

0

0

0

2

1

3

0

0

0

1

 

 

 

Total

21

30

22

17

27

23

33

5

25

7

6

28

45

31

Source: chiffres compilés par l’auteur à partir des données de Nordreg (Iqaluit) et XST Xpert Solutions Technologiques inc.

 

 

 

 

Dans les deux cas, on observe des tendances très différenciées.

Le transit à travers le passage du Nord-Ouest s’est élevé à des chiffres plus élevés au début de la période, avec une croissance jusqu’en 2012, puis une baisse modérée, a augmenté à nouveau jusqu’en 2017 puis s’est effondré en 2018 pour se redresser depuis 2019. C’est la conjoncture de la covid-19 qui explique la baisse significative observable en 2020 et 2021, avec l’interdiction des croisières et des visites de navires de plaisance. Cependant, on observe une reprise des transits de plaisance (4 en 2022, 18 en 2023, 13 en 2024) et de croisière (10 transits en 2022, 14 en 2023, 8 en 2024) et la poursuite de l’expansion des transits de navires commerciaux, essentiellement des navires de marchandises générales de la compagnie néerlandais Wagenborg, avec 2 transits en 2019, 5 transits en 2020, 4 transits en 2021 puis 8 en 2022, 10 en 2023 sur 13 et enfin 9 transits sur 10 en 2024. Les navires de Wagenborg semblent relier des ports de la vallée du Saint-Laurent (Matane, Baie Comeau, Sorel) à des ports asiatiques, comme Kawasaki au Japon, Ulsan en Corée, Shanghai en Chine, avec des marchandises diverses comme de la pulpe de bois ou des anodes.[7]

Si cette tendance se maintient, Wagenborg serait en train de développer un marché, certes de niche, qui pourrait connaitre une certaine expansion dans les prochaines années et asseoir sa crédibilité comme opérateur de transit via le passage du Nord-ouest. C’est la seule entreprise maritime à assurer chaque année des transits de marchandises à travers le passage du Nord-ouest au cours des cinq dernières années.

Le marché du transit pourrait demeurer contraint au cours des prochaines années à travers le passage du Nord-ouest, car, à la faveur des changements climatiques et de manière contre-intuitive, on y trouve davantage de glace dans les détroits de l’ouest de l’archipel, de la glace pluriannuelle qui plus est, donc plus dure et plus dangereuse pour les navire. En se désagrégeant peu à peu, la banquise pluriannuelle accumulée au nord-ouest de l’archipel s’infiltre dans les chenaux de l’archipel, réduisant la durée de la saison relativement navigable au cours de l’été. Ces analyses de banquise ont été corroborées par des observations de terrain (GWC, 2024; Cook et al, 2024). Le National Snow and Ice Data Center avait déjà observé une certaine récurrence d’été avec une concentration plus élevée de glace dans les chenaux du passage du Nord-ouest (NSIDC, 2019).

Pour ce qui concerne l’Arctique russe, le volume en transit le long de la RMN (2,95 Mt) représente une faible part du trafic de destination (37,9 Mt) soit 12,5% de ce volume (Tableau 5). Sur la période 2017 – 2024, le nombre de navires en transit a presque triplé, passant de 27 à 95 (Portnews, 2024a). Par rapport à 2023, le nombre de navires en transit a augmenté de 20% pour une croissance de 5% seulement en volume transporté (tableau 5 – CHNL 2024b). Il faut bien se garder de juger l’essor du trafic maritime de transit qui paraît en forte croissante mais qui demeure sur de petits volumes. A titre de comparaison, le volume annuel transporté via la RMN est de 38 Mt, soit l’équivalent de 30 jours de fret par les écluses de Panama. Les 95 navires qui transitent par le passage du Nord-Est représentent l’équivalent d’une journée et demie de mouvements de navires à travers le canal de Suez[8].

Tableau 5. Trafic de transit le long de la Route maritime du Nord, 2011-2024

Unité : nombre de voyage, volume transporté en million de tonnes

 

 

 

 

2011

2012

2013

2014

2015

2016

2017

2018

2019

2020

2021

2022

2023

2024

Brise-glace

2

3

2

2

1

2

0

1

0

1

0

1

 

5

Navire gouvernemental

1

0

1

1

3

1

0

0

0

0

0

1

 

2

Croisière

1

0

1

3

1

1

0

0

0

1

1

0

 

0

Remorqueur, navire logistique,

4

5

1

1

2

4

1

2

0

6

0

7

4

3

Navire marchand

31

38

64

24

11

11

24

23

32

51

84

18

61

82

Recherche

2

0

2

0

0

0

0

0

2

0

0

0

 

1

Pêche

0

0

0

0

0

0

2

1

3

5

0

16

14

4

Total, transit officiel

41

46

71

31

18

19

27

27

37

64

85

43

79

97

Volume en transit, Mt

0,8

1,3

1,2

0,3

0,1

0,2

0,2

0,49

0,7

1,28

2,03

0,04

2,1

3,07

Volume transporté total, Mt

3,3

3,8

3,9

4,0

5,4

7,3

10,7

20,2

31,5

33

34,9

34

36,2

37,9

Note : Le volume transporté correspond à l’ensemble des marchandises en circulation, dont le trafic de destination vers Mourmansk.

Source: CHNL, données compilées par les auteurs.

 

 

 

 

Fig. 4. Croissance du volume de transit et transporté en millions de tonnes

Si on cherche à analyser le trafic de transit de façon plus fine, le tableau dynamique mis en ligne par le CHNL permet d’avoir une idée assez nette des mouvements des navires en transit (CHNL, 2024c). L’accroissement de 20% du trafic de transit entre 2023 (79 navires) et 2024 (91 navires) est dû à l’augmentation du nombre de navires marchands en transit, vracs solides comme liquides (Humpert, 2024a).

Selon les derniers chiffres publiés par le CHNL (au 30 octobre 2024 puis 28 novembre 2024), la Russie et la Chine représentent 99,4 % de tous les voyages de transit, ce qui souligne le partenariat stratégique croissant entre les deux pays dans la région. Le trafic direct entre les ports russes pacifique et Atlantique Nord / Baltique est marginal, seulement 0,6% du trafic total. La majeure partie du trafic de marchandises provient du transport de pétrole brut, de minerai de fer et de charbon et dans une moindre mesure du conteneur en provenance de Russie (le transport de GNL vers l’Europe ou la Chine n’est pas compté dans le transport de transit mais compte pour 55% dans le volume du transit de destination ; voir infra). L’activité de la Russie est l’un des principaux moteurs de la croissance du transport maritime dans l’Arctique. 95,6% du volume de marchandises va de la Russie vers la Chine. La part du pétrole brut dans le flux de marchandises est d’environ 62%, soit 1,89 Mt, et 37%, soit 1,13 Mt, sont des cargaisons sèches en vrac ou colis lourds. La part des marchandises conteneurisées est d’environ 3,4%, soit 180 300 t, un faible volume. Sur les 97 voyages de transit, 34 se sont déroulés de la Russie vers la Chine, 27 autres de la Chine vers la Russie, les 36 voyages restants ont eu lieu entre 2 ports russes (dont 12 vers l’est et 22 vers l’ouest fin octobre). Cela fait un total de 47 voyages vers l’est et 50 vers l’ouest. 18 voyages de transit de la Russie vers la Chine en pétrole brut ont été enregistrés. 14 au départ de Mourmansk pour des ports chinois, trois de Primorsk (mer Baltique) et un du terminal de Prirazlomnaya en mer de Petchora, à l’ouest du détroit de Kara. Tous les tankers possédaient une classe glace faible[9]. Tous ces transits ont été effectués entre le 4 juillet et le 20 octobre. 9 voyages de transit de la Russie vers la Chine de vracs secs pour un volume total de 877 000 t ont été notés. 3 voyages de Mourmansk avec du minerai de fer, 1 de Mourmansk et 3 d’Ust-Luga en mer Baltique avec du charbon et 2 de Saint-Pétersbourg avec de l’engrais. Une seule cargaison de GNL en transit sur la RMN est à reporter entre Vysotsk en mer Baltique et Tianjin en Chine. Onze porte-conteneurs ont assuré un transit entre la Russie et la Chine pour un total de 153 500 T. Les ports desservis étaient Saint-Pétersbourg et Mourmansk. Seulement 3 d’entre eux ont assuré un aller-retour, les autres n’ont fait qu’un transit de la Chine vers la Russie. Le volume importé de la Chine vers la Russie (80 400 t) est plus important que de la Russie vers la Chine (68 000 t). La Chine a redoublé ses efforts en matière de transport de conteneurs dans l’Arctique en envoyant des porte-conteneurs plus gros. Les entreprises asiatiques jouent un rôle de premier plan. La compagnie maritime chinoise COSCO Shipping Specialized Carriers a réalisé 23 voyages pendant 4 années mais la compagnie a suspendu ses rotations à partir de 2022 par crainte des sanctions américaines. C’est dorénavant une autre compagnie chinoise, Yangpu NewNew Shipping Company, qui assure le trafic de transit entre les ports chinois et les ports russes. En 2023, l’armement chinois a entrepris des transits réguliers avec de petits porte-conteneurs (1 600 à 2 700 EVP). A l’issue de la saison, elle a annoncé son intention de développer des services réguliers estivaux (juillet à septembre) à travers la RMN. Cet été, l’opérateur chinois a dépêché en particulier 2 navires Panamax d’une capacité de 4 363 EVP, le NewNew Panda et le Flying Fish 1. Contrairement au Flying Fish 1 qui a une faible classification glace (1D), le NewNew Panda n’en possède aucune. Le navire devient ainsi le plus grand porte-conteneurs conventionnel à faire la traversée de l’Arctique (Humpert, 2024c). Enfin, il faut noter que 2 navires de transport de colis lourds de la compagnie singapourienne Red Box, l’Audax et le Pugnax, ont été les premiers à emprunter la RMN cet hiver puisqu’ils ont transporté des modules pour le projet Arctic LNG2 à Mourmansk en février 2024 (Chizhevsky, 2024).

Les chiffres du trafic maritime, quels qu’ils soient, semblent indiquer que la guerre en Ukraine n’entame pas cette croissance de façon significative, même sous l’effet des sanctions occidentales, l’essentiel du trafic étant assuré par des entreprises russes ou chinoises (Baudu & Lasserre, 2023). Car, fait particulier depuis cet été, les sanctions imposées notamment par les Etats-Unis[10] (Ofac, 2024 ; Bloomberg, 2024) et ciblées sur le projet Arctic LNG2 ont fait apparaître une flotte sombre (Dark Fleet) de tankers LNG (Humpert, 2024d). Privé d’une flotte de 6 tankers Arc7 LNG dédiée pourtant construite et achevée par le chantier sud-coréen Ocean Hanwha[11], Novatek n’est pas en mesure d’exporter de façon pérenne la production de son 1er train mis en service en décembre 2023. Seulement 8 cargaisons (0,46 Mt) ont été chargées à bord de méthaniers de la Dark Fleet depuis le début du mois d’août 2024. Le projet Arctic LNG2 n’a pas réussi à trouver d’acheteurs pour son GNL, toutes les cargaisons restant à bord d’un certain nombre de méthaniers et sur les deux unités de stockage flottantes (FSU)[12] Saam à Ura Guba dans la région de Mourmansk et Koryak dans la baie de Bechevinskaya dans le territoire du Kamtchatka, également soumises à des sanctions américaines (Neftegaz, 2023). La principale question est désormais de savoir comment Arctic LNG2 pourra construire sa logistique en hiver sans navires de la classe Arc7 (Hermann, Lin, Lebel et Kovalenko, 2022). Plus d’un million de mètres cubes de GNL restent non livrés.

La raison de cet arrêt est double. D’une part, plusieurs acheteurs ne sont pas disposés à acheter du GNL russe sanctionné, au risque de sanctions secondaires, et d’autre part, le manque de tankers capables de naviguer dans les glaces contraint sévèrement les possibilités de livrer le gaz aux acheteurs qui ne craignent pas les sanctions. L’Union européenne a également adopté une interdiction d’importation de charbon russe (depuis août 2022), ainsi que les importations par voies maritimes de pétrole en provenance de Russie (depuis le 5 décembre 2022 pour le pétrole brut et le 5 février 2023 pour les produits pétroliers raffinés), soit la quasi-totalité du pétrole exportée par la Russie vers les pays de l’UE. Lors de l’adoption du 14e paquet de sanctions UE, une interdiction du transbordement de GNL russe dans des terminaux européens pour réexportation vers des pays tiers a été mise en place (MEAE, 2024). Mais ici encore, la plupart des exportations sont dirigées vers les pays asiatiques et n’affecteront pas le volume du trafic de destination. Le transbordement temporaire de GNL de navire à navire au mouillage réduira le nombre de voyages dans la catégorie de transport de destination et augmenteront en conséquence le nombre de voyages enregistrés comme voyages intérieurs sur la RMN.

Bien que la période favorable pour le transit en 2024 ait été beaucoup plus courte que d’habitude en raison des conditions de glace difficiles dans la partie orientale du RMN (mer des Tchouktches), bon nombre de ces navires ont néanmoins reçu une autorisation de transit de l’Administration de la NSR russe, à l’exception des tankers LNG de la Dark Fleet. On peut se poser la question de la pertinence de laisser ainsi transiter des navires sans classe de glace suffisante à cette période de l’année, car cela présente des risques beaucoup plus grand pour la sûreté de ces navires, peu adaptés à des conditions de glace possiblement plus sévère selon les aléas des courants et des vents. Des épisodes d’embâcle rapide se sont déjà produits dans le passé en automne dans l’Est de la RMN, en 2021 et en 2024 notamment. Les derniers navires à emprunter la RMN à destination du port d’Utrenny (Arctic LNG2) sont les navires de transports de colis lourds Ocean 28, Nan Feng Zhi Xing et Hunter Star (Staalesen, 2024). Le Hunter Star, sans classe Glace est arrivé à quai le 9 novembre : un signe clair que le maintien du flux de produits pétroliers et gaziers vers la Chine l’emporte désormais sur les considérations de sécurité dans le transport maritime dans l’Arctique, notamment quand les autorités russes autorisent le transit de tankers LNG sans classe Glace sous sanctions (Longley, 2024).

 

Conclusion

L’analyse du trafic maritime arctique montre que celui-ci est largement alimenté par le trafic de destination, lié à l’exploitation croissante des ressources d’hydrocarbures et de minerais et à la desserte des ports russes. Même si le trafic de transit est appelé à se développer grâce à la volonté du partenariat sino-russe, on est encore très loin des flux rencontrés sur les routes classiques qui empruntent le canal de Suez ou de celui de Panama. Dans son rapport 2024 sur le transport maritime, le Comité des Nations Unis sur le Commerce et le Développement (UNCTAD, 2024) souligne la vulnérabilité des points d’étranglement maritimes stratégiques, tels que le canal de Suez, le canal de Panama et la mer Rouge, qu’ils deviennent de plus en plus vulnérables aux perturbations causées par le changement climatique, les conflits géopolitiques et l’instabilité régionale (Schuler, 2024). C’est la rhétorique reprise à chaque fois par la Russie pour promouvoir la RMN, que ce soit au moment de l’échouement du porte-conteneur Ever Given dans le canal de Suez en mars 2021 ou à l’occasion des restrictions de navigation en mer Rouge depuis les premières attaques des rebelles houthis en décembre 2023 (Thornber et Lee, 2024).

Or, les armateurs du trafic juste à temps préfèrent toujours se rallonger d’une dizaine de jours supplémentaires en passant par le cap de Bonne Espérance plutôt que de tenter une route arctique. Malgré un déclin réel de la banquise au nord de la Sibérie, la Route Maritime du Nord demeure peu attractive. Parmi les facteurs qui réduisent l’attractivité du passage canadien, mentionnons de plus les prévisions d’un risque croissant de chenaux partiellement obstrués par de la glace pluriannuelle pour les prochaines années; l’absence de promotion du PNO par le gouvernement canadien, par opposition à une position très proactive en Russie; et un niveau d’équipement plus faible que le long de la RMN, qui affiche des ports pouvant accueillir des navires en cas de dommages, et un appui à la navigation grâce aux brise-glaces. Le Canada ne compte que 9 brise-glaces capables de naviguer dans l’Arctique, par opposition aux 5 brise-glaces nucléaires et aux 37 brise-glaces diesels de la Russie.

Cependant, des études très sérieuses démontrent que le réchauffement climatique devrait libérer en été la route la plus directe qui passe par le pôle Nord avant 2050 (Zhao, Li, et Zhang, 2024 ; Mahmoud, Roushdi et Aboelkhear, 2024). Il est à craindre pour l’environnement que cette route puisse devenir un jour prochain une route alternative à celle de Suez. Que ce trafic soit de destinations ou de transit, le nombre croissant de navires qui empruntent la RMN, quelle que soit la saison, augmente significativement le risque maritime, surtout si les autorités russes font preuve de manque de rigueur dans l’application de leur propres réglementions.

Le trafic de transit, longtemps présenté dans les médias comme une activité promise à une expansion rapide du fait de routes plus courtes entre Atlantique et Pacifique, demeure à ce jour encore fort réduit. Le transport maritime de transit international continuera à progresser très lentement. Mais actuellement et probablement dans un avenir proche, la Russie se concentre d’abord sur ses propres projets de développement énergétique et minier dans l’Arctique.

 

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[1] Un transpondeur AIS est une balise qui émet la position du navire, son itinéraire et les informations de voyage associées comme son port de destination. Utilisant une fréquence d’onde directe VHF, les informations du navire sont captées par les stations côtières quand il est en portée (T-AIS) ou par des satellites spécialisés à orbites basses (S-AIS) en haute mer. Les informations de voyage sont à l’initiative du navire et sont parfois volontairement erronées pour ne pas connaître la destination finale du navire par exemple.

[2] Une dizaine d’opérateurs tels que Orbcomm, ExactEarth, Spire, Aistech Space, Tekever, Kleos Space, Kinéis ou encore Unseenlabs déploient leurs propres constellations de nanosatellites avec des charges S-AIS.

[3] Le passage du Nord-Est comprend le tronçon de la RMN auquel on rajoute le transit en mer de Barents pour rejoindre l’Atlantique Nord.

[4] Yamal LNG exploite une usine de liquéfaction de gaz naturel de 17,4 Mt par an, composée de 3 trains de GNL de 5,5 Mt par an chacun et d’un train de GNL de 900 000 t par an, utilisant les ressources en hydrocarbures du champ Sud-Tambeyskoye dans l’Arctique russe.

[5] Pour le brut en provenance de la mer de Petchora à l’ouest de la Nouvelle Zemble, les exportations du terminal de Varandey (12 Mt d’hydrocarbure par an) et de la plate-forme Prirazlomnaya (5 Mt/an), sont dirigées vers 2 pétroliers stockeurs de 300 000 t (FPSO), l’Umba et le Kola, mouillés dans la baie de Kola, près du centre-ville de Mourmansk. Le volume n’est pas compté dans les transits de destination puisqu’ils vont d’un port russe à un autre port russe.

[6] Nornikel a l’intention de doubler le transport de marchandises le long de la RMN de 1,6 à 3 Mt d’ici 2028-2030 (Neftegaz, 2024a).

[7] Contactée en novembre 2024, l’entreprise a refusé de commenter ses activités.

[8] Chiffre en 2023. A la suite des attaques des rebelles houthis en mer Rouge, le trafic par le canal de Suez a diminué de moitié en 2024.

[9] La grande majorité des tankers ne dépasse pas la classe de glace 1C, soit la capacité à progresser dans de la banquise fine de 1ère année.

[10] Le Département d’État et le Département du Trésor des États-Unis ont ciblé jusqu’alors près de 400 personnes et entités en Russie et hors de ses frontières (U.S. Department of the Treasury, 2024).

[11] En raison des sanctions occidentales, le transfert des méthaniers Arc7 déjà construits en Corée du Sud a été bloqué. La construction des tankers Arc7 LNG à Zvezda sous licence SHI est considérablement retardée, même s’il est possible que les 2 premiers navires puissent être livrés fin 2024 et début 2025. Novatek pourrait réactiver le transbordement de navire à navire (STS) au mouillage aménagé de l’île de Kildin (Neftegaz, 2024b), comme il l’avait fait jusqu’en 2020 au mouillage du port de Honningsvåg, sur la côte nord-ouest de la Norvège (Neftegaz, 2018).

[12] Chaque FSU (floating storage unit) a une capacité de 360 000m3 – soit l’équivalent d’environ 2 cargaisons de tankers Arc7 LNG (Humpert, 2024b).

Les changements climatiques comme facteurs de risques en zone indopacifique

Julie Prigent et Frédéric Lasserre

Regards géopolitiques 10(2)

Mots-clés : Changements climatiques, Indopacifique, Risques climatiques, Adaptation, Sécurité humaine, Coopération internationale.

Résumé : La région indopacifique est fortement exposée aux impacts des changements climatiques, dont la complexité est exacerbée par sa diversité géographique et socio-économique. Cette étude vise à synthétiser une partie des impacts régionaux des changements climatiques, mettre en évidence certains facteurs de vulnérabilité des populations et des écosystèmes, et explorer les réponses politiques nécessaires.

En mettant en avant les risques climatiques présents et futurs de la région, l’article permet aussi de développer une vue d’ensemble sur les domaines influencés directement puis indirectement par ces phénomènes. Des impacts sur les ressources hydriques et alimentaires jusqu’aux secteurs de la sécurité humaine – comme la santé et les déplacements de population – peu de risques climatiques peuvent être correctement adressés séparément dans des systèmes humains de plus en plus interconnectés.

Afin de prévenir et répondre aux défis posés par ces risques climatiques complexes, une approche multidisciplinaire est cruciale, combinant l’évaluation des données climatiques, des contextes socio-économiques et l’examen des politiques d’adaptation et d’atténuation à l’échelle nationale, régionale et internationale.

Toutefois, les réponses politiques aux changements climatiques présentent encore aujourd’hui des lacunes évidentes. Cet article vient mettre en avant le besoin d’une action climatique ambitieuse et urgente pour atténuer les impacts les plus graves. Les solutions doivent être holistiques, intégrant les besoins des populations vulnérables et préservant la biodiversité. La coopération multilatérale est essentielle pour une transition juste, équitable et efficace.

Keywords: Climate change, Indo-Pacific, Climate risks, Adaptation, Human security, international cooperation.

Abstract: The Indo-Pacific region is highly exposed to the impacts of climate change, the complexity of which is exacerbated by its geographical and socio-economic diversity. This study aims to synthesize some of the regional impacts of climate change, highlight some of the vulnerability factors of populations and ecosystems, and explore the necessary policy responses.

By highlighting the region’s present and future climate risks, the article also provides an overview of the areas directly and indirectly influenced by these phenomena. From impacts on water and food resources to sectors of human security – such as health and population displacement – few climate risks can be properly addressed as an isolated issue in increasingly interconnected human systems.

To prevent and respond to the challenges posed by these complex climate risks, a multidisciplinary approach is crucial, combining the assessment of climate data, socio-economic contexts and the examination of adaptation and mitigation policies at national, regional and international levels.

And yet, political responses to climate change continue to show clear shortcomings. This article highlights the need for ambitious and urgent climate action to mitigate the most serious impacts. Solutions must be holistic, integrating the needs of vulnerable populations and preserving biodiversity. Multilateral cooperation is essential for a fair, equitable and effective transition.

Introduction

            Un « carnage climatique jamais vu », c’est ainsi qu’Antonio Guterres a qualifié les inondations destructrices de l’automne 2022 au Pakistan (AFP, 2022). Celles-ci ont atteint une superficie égale à celle du Royaume-Uni, entraînant plus d’un millier de morts, et des pertes matérielles supérieures à trente milliards de dollars. Ceci n’est cependant pas un désastre exceptionnel, mais une des dernières manifestations de grande ampleur de plusieurs conséquences des changements climatiques cumulées.

Le réchauffement de la température moyenne de surface mondiale d’origine anthropique – ou réchauffement climatique anthropique mondial – engendre de multiples changements climatiques sur l’ensemble de la planète, des sécheresses et canicules aux précipitations torrentielles, en passant par le réchauffement et la hausse du niveau de l’océan.

Les impacts des changements climatiques peuvent aussi être abordés sous le prisme des risques climatiques. Ceux-ci sont très variés : directs, indirects, en cascade, cumulés, etc. S’ils ne sont pas prévenus et que les aléas associés se concrétisent, ces risques influent non seulement directement sur les systèmes naturels (risques notamment sur les écosystèmes, les ressources en eau et alimentaires), mais aussi indirectement sur les systèmes humains (domaines sanitaires, économiques, sociaux, financiers, politiques, entre autres). Les risques climatiques peuvent aussi découler d’actions humaines visant à prévenir ou répondre aux aléas climatiques (Magnan & Anisimov, 2023).

Nous allons ici nous concentrer sur les impacts sur la zone dite « Indopacifique ». Ils peuvent être étudiés à diverses échelles, celle de la région est choisie ici pour la perspective qu’elle offre non seulement sur la diversité des risques directs mais également sur les risques complexes. L’étendue de l’Indopacifique diffère selon les définitions, mais afin de cadrer nos propos, nous nous intéresserons ici surtout aux territoires insulaires de l’Océan Indien et du Pacifique, à l’Océanie, ainsi qu’à l’Asie du Sud, de l’Est et du Sud-Est.

Fig. 1. Carte de la zone dite « indopacifique.

Source : carte d’après Camroux et Jaffrelot (2021), modifiée pour cette étude

Cet article vise à donner un panorama synthétique de plusieurs types de risques climatiques, sans prétention d’exhaustivité. En zone indopacifique, géographiquement très hétérogène, les aléas climatiques sont multiples et diffèrent d’une sous-région à l’autre.

1.     Les changements climatiques et l’hétérogénéité de l’Indopacifique

1.1.          Caractériser les changements climatiques pour évaluer les risques

            Au cours de son sixième cycle d’évaluation, le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) donne une probabilité de plus de 50% d’atteindre ou de dépasser la cible des 1,5°C entre 2021 et 2040 (IPCC, 2023, p12). Cette cible de 1,5°C est essentielle par la différence d’impacts qu’elle engendre par rapport à un réchauffement plus poussé.

Les changements climatiques peuvent généralement être catégorisés en deux grandes catégories relatives à leur vitesse de réalisation et leur fréquence :

  • « Slow onset events» ou événements à évolution lente : augmentation du niveau de la mer, augmentation des températures moyenne de surface, acidification de l’océan, recul des glaciers, salinisation des terres, dégradations des terres et forêts, perte de biodiversité, désertification (UNFCCC, 2011).
  • « Climate extremes» qui regroupe les événements climatiques et météorologiques extrêmes : sécheresses, vagues de chaleur, ondes de tempêtes, cyclones tropicaux, inondations, précipitations intensifiées (IPCC, 2021).

Les slow onset events se déroulent au long cours et leur gravité est amplifiée pour chaque incrément de réchauffement climatique. Suivant les trajectoires d’émissions de gaz à effet de serre (GES), plus ou moins fortes selon l’implémentation des mesures d’atténuation, ces événements atteindront des niveaux plus ou moins dangereux.

Les climate extremes voient leur fréquence et leur intensité augmenter selon ces mêmes trajectoires d’émissions de GES. Plus la température moyenne de surface augmentera en l’absence de mesures ambitieuses d’atténuation des émissions de GES, plus certaines régions du monde devront faire face à ces événements climatiques extrêmes : des pluies torrentielles intensifiées et soudaines – comme au Pakistan (AFP, 2022), des sécheresses plus longues, etc.

La connaissance de ces aléas et impacts est pertinente pour évaluer les risques encourus par les systèmes naturels et humains, puisqu’un risque climatique est, selon le GIEC :

 « Appliqué au contexte climatique, les risques peuvent venir des impacts des changements climatiques mais aussi des réponses humaines aux changements climatiques. […] Les risques [climatiques] résultent d’interactions dynamiques entre les aléas climatiques, l’exposition et la vulnérabilité des systèmes humains ou écologiques affectés par les aléas. […] Ils peuvent chacun aussi changer dans le temps et l’espace à cause de changements socio-économiques et de décisions humaines. »
(Notre traduction ; IPCC, 2022)

Ce n’est donc qu’en examinant toutes les composantes possibles d’un risque climatique – aléa, exposition, vulnérabilité, et caractéristiques socio-économiques des systèmes humains concernés, entre autres – qu’il est possible d’en prendre l’entière mesure et d’y chercher des réponses en évitant tout effet secondaire négatif.

Cette évaluation des risques climatiques est d’autant plus difficile que ceux-ci sont rarement simples et isolés. L’apparition d’un aléa peut être cumulé avec d’autres facteurs – climatiques ou non –, traverser des territoires et frontières, se répercuter sur différents secteurs des systèmes humains interconnectés créant des effets en cascade.  Leur étude, si limitée à un territoire, à un aléa, à un secteur, ne peut donc se revendiquer exhaustive. Par exemple, en 2022, l’Inde avait annoncé augmenter ses exportations céréalières pour palier aux déficits créés par la guerre en Ukraine. Toutefois, l’arrivée de vagues de chaleurs néfastes pour les récoltes avait entrainé une rétractation complète de ces annonces, l’Inde allant jusqu’à interdire les exportations, ce qui avait d’autant plus participé à l’inflation mondiale sur les denrées agricoles (Jadhav et al., 2022). C’est donc ici un aléa climatique – une vague de chaleur – combinée à un aléa non climatique – la guerre en Ukraine – qui entraîne un risque sur la sécurité alimentaire mondiale. Outre les contextes socio-économiques, nous voyons donc ici l’importance de considérer des vecteurs de risques combinés, comme les conflits armés.

Les évolutions possibles des impacts des changements climatiques, de l’exposition et de la vulnérabilité dans le temps et l’espace sont également des facteurs d’incertitude qui doivent amener à une formulation itérative des réponses aux risques climatiques. Si nous prenons le risque d’élévation du niveau de la mer, les niveaux atteints et leur vitesse de réalisation, différents aussi selon les régions, dépendront in fine de l’atténuation menée sur les émissions de GES (IPCC, 2022).  Il ne peut donc pas y avoir de solution unique et impérissable – comme des digues qui conviendrait à répondre aux niveaux marins en 2025 mais plus en 2070 –, applicable pour toutes les échelles et tous les territoires. Les options d’adaptation aux changements climatiques doivent être adaptées et adaptatives.

1.2.          Des impacts et des vulnérabilités diverses selon les géographies

En zone indopacifique, les changements climatiques sont différents selon les sous-régions, entrainant des risques climatiques variés, et des besoins différenciés de réponses à ces risques. La vulnérabilité des systèmes naturels et humains est également très diverse dans la région.

Afin de pouvoir prendre en compte plusieurs scénarios de niveau de réchauffement climatique anthropique, de nombreux auteurs s’appuient actuellement sur les trajectoires représentatives de concentration  (RCP[1]) :  correspondant à divers niveaux d’émissions de GES, elles permettent de prévoir différents niveaux d’évolution des impacts des changements climatiques. Dans cette classification, RCP 2.6 est le scénario le plus optimiste (émissions de GES atteignant leur pic avant 2050 avant de décroître) et RCP 8.5 le plus pessimiste (croissance continue des émissions de GES sans changements).

Le dernier rapport du deuxième groupe de travail du GIEC inclut des chapitres qui déclinent les impacts, l’adaptation et la vulnérabilité aux changements climatiques au niveau régional. Toutefois, la communauté scientifique note encore des manques de connaissances scientifiques sur les futurs impacts des changements climatiques selon les différentes trajectoires RCP au niveau des sous régions (IPCC, 2022).

Pour traiter des risques climatiques, les états de la région Indopacifique sont répartis en catégories différentes selon les sources – classées selon leurs frontières géographiques ou par zones climatiques par exemple. Si nous nous referrons au GIEC, dont les définitions ont été agrées par les états eux-mêmes, la région inclut donc la zone Australasie[2], les petits états insulaires de l’Océan Indien (Central et Est) et du Pacifique (Ouest et Central), l’Asie du Sud-Est[3], une partie de l’Asie du Sud[4] et une partie de l’Asie de l’Est[5] (IPCC, 2022). Ce classement appuyé sur les frontières étatiques pourrait permettre d’étudier les contextes socio-économiques et politiques de chaque nation, qui viennent eux aussi déterminer la vulnérabilité des territoires et des populations face aux aléas climatiques. Chacune de ces sous-régions observe déjà des impacts et bouleversements climatiques, amenés à s’intensifier avec le temps et sans réelle atténuation des émissions de GES anthropiques.

L’Australasie voit déjà à présent une augmentation générale des températures de surface terrestres – 1,4°C entre 1910 et 2019 pour l’Australie, 1,1°C entre 1909 et 2019 pour la Nouvelle-Zélande – et marines, menant à des épisodes de vagues de chaleur plus fréquents et plus longs dans les deux milieux. Les différents biomes de la région risquent de voir leurs caractéristiques de température et d’hygrométrie bouleversées, amplifiant souvent les conditions actuelles vers des extrêmes. Par exemple, le Sud, l’Est de l’Australie et le Nord-Est de la Nouvelle-Zélande affichent des conditions météorologiques extrêmement propices aux incendies de grande ampleur plus fréquemment, plus longtemps, et plus intensément. De plus, de nombreux habitats terrestres et marins sont dégradés (milieux alpins, coraux). Le système climatique de la région – très influencé par les courants et vents océaniques, par les phénomènes comme El Niño ou le dipôle de l’Océan Indien – rend difficile la prévision des réactions de l’ensemble de ce système selon la trajectoire des émissions considérée (IPCC, 2022).

Les petits états insulaires du Pacifique – aussi nommés grands états océaniques, comme dans le discours de l’ancien président des Palaos (Scanlan, 2023) – sont déjà très influencés par l’environnement océanique et le phénomène d’El Niño, déterminant fortement les précipitations, les cyclones tropicaux et même l’évolution du niveau de la mer. La Banque Asiatique de Développement souligne que les petits états insulaires du Pacifique et les zones côtières asiatiques font déjà face à une augmentation de l’apparition et de la magnitude des tempêtes et ondes de tempêtes, d’inondations côtières et de l’intrusion d’eau salée dans les terres (Asian Development Bank, 2017). Cela a des incidences sur les écosystèmes, les moyens de subsistance des communautés locales, les infrastructures, et donc indirectement, des impacts sur les activités économiques et les conditions sociales. Dans les scénarios d’émissions les plus pessimistes, le GIEC estime probable que certaines petites îles – surtout les atolls et les îles de très basse altitude – soient rendues inhabitables par les impacts des changements climatiques comme les submersions fréquentes, et donc même avant toute submersion définitive (IPCC, 2022), ce qui amène un nouveau domaine de risque indirect : la perte du patrimoine culturel (Kim, 2011).

La partie asiatique de l’Indopacifique, très hétérogène elle aussi, voit toutefois une généralisation de l’augmentation des températures de surface, accompagnée de vagues de chaleur plus longues, fortes, et fréquentes. Sous un scénario RCP 4.5, les températures au thermomètre-globe mouillé devraient atteindre des niveaux critiques pour la santé des populations en Asie du Sud, tandis que sous un scénario RCP 8.5, cela concerne aussi l’Asie de l’Est (IPCC, 2022). Le GIEC note une baisse globale des niveaux des glaciers et des manteaux neigeux, excepté dans certains biomes de haute altitude où les précipitations augmentent. Les climats de l’Asie du Sud et du Sud-Est comportent déjà des phénomènes météorologiques saisonniers : deux moussons, des cyclones tropicaux dans le Golfe du Bengale, dans le Pacifique Nord et dans la Mer de Chine méridionale (IPCC, 1997). D’autres parties de la zone indopacifique observent une intensification des sécheresses, surtout dans les régions déjà semi-arides de l’Asie du Sud. La progression du réchauffement climatique devrait aggraver ces changements climatiques, mais aussi induire un doublement de la fréquence des phénomènes El Nino, une intensification des moussons et des saisons sèches, l’augmentation de la température de l’océan et son acidification, une hausse du niveau de la mer, et la détérioration des « châteaux d’eau » asiatiques (Asian Development Bank, 2017). Entre 1993 et 2018, l’élévation observée du niveau de la mer est plus forte le long des côtes de la région Indopacifique que la moyenne mondiale (IPCC, 2022). Ces impacts déjà observés sont d’autant plus importants que cela touche à des zones où les populations sont particulièrement exposées : en Chine par exemple, en 2013, les zones côtières de basse altitude représentaient 2% du territoire mais accueillaient 12,3% de la population totale (Liu et al., 2013).

Le GIEC donne plusieurs facteurs principaux de l’exposition et de la vulnérabilité : parmi ceux-ci, nous retrouvons la démographie, le développement socio-économique et les inégalités, la dégradation des écosystèmes, l’innovation technologique, la modification des rapports de force mondiaux, la rareté des ressources (IPCC, 2022).

Un facteur de vulnérabilité cité par le GIEC serait par exemple la concentration des populations croissantes dans certaines régions moins développées, ayant donc aussi une capacité d’adaptation plus faible. Un autre exemple de facteur de vulnérabilité concerne les économies basées sur l’agriculture, comme l’Inde et le Pakistan, ainsi que celles basées sur la pêche comme à Kiribati, car ce sont des secteurs très exposés aux impacts climatiques (IPCC, 2022). Cumulés aux autres impacts anthropiques comme la surexploitation des ressources naturelles ou l’appauvrissement des sols, l’importance de ces risques augmente drastiquement.

2.     Impacts directs sur les ressources, l’eau et l’agroalimentaire

2.1.  Les ressources hydriques et leurs multiples usages

Les multiples phénomènes climatiques engendrés par le réchauffement climatique anthropique participent à un bouleversement du cycle de l’eau et de la fréquence des précipitations qui pourrait également mener à une diminution des volumes d’eau disponible, tant en quantité qu’en qualité.

Les Nations Unies définissent la sécurité en approvisionnement en eau comme la capacité d’une population à sauvegarder un accès durable à des quantités adéquates d’une eau de qualité acceptable pour soutenir des conditions de vie, le bien-être humain et le développement socio-économique, pour assurer une protection contre les pollutions d’origine hydrique, et pour préserver les écosystèmes (UN Water, 2013). Les défis de l’eau recoupent également ceux de la production agricole, de la production d’électricité et de l’industrie, c’est ce que l’on appelle le nexus eau-alimentation-énergie, qui nécessite une bonne articulation entre les politiques de gestion des trois domaines (FAO, 2014).

Dans les petits états insulaires, la sécurité de l’approvisionnement en eau est soumise à de nombreux risques climatiques directs qui devraient s’intensifier dans les décennies à venir : élévation du niveau de la mer, submersions marines et ondes de tempêtes, ainsi que tout impact climatique impliquant des incursions d’eau salée dans les terres, venant contaminer les réserves d’eau douce (IPCC, 2022).

Dans un monde plus chaud mais dont la population continue de croître, les besoins en eau pour le rafraichissement et les usages domestiques augmentent. La FAO estime que la demande hydrique croissante pour l’agriculture en zone indopacifique va nécessiter 40% à 100% d’eau en plus qu’en l’absence de dérèglement climatique (Turral et al., 2011).

Outre les changements découlant du réchauffement climatique anthropique, la pollution de l’eau est une question centrale dans les pays de la zone indopacifique, où, outre les pays de l’OCDE, on estime entre 50% et 100% la proportion des eaux industrielles et ménagères déversées sans aucun traitement (Jones et al., 2021). Les changements climatiques risquent également d’aggraver les questions de qualité de l’eau, car une pollution croissante se trouvera moins diluée dans des quantités moindres.

L’OMS estimait déjà en 2008 qu’une ressource en eau insuffisante et de mauvaise qualité était responsable de 9,1% des maladies dans le monde et de 6,3% des morts (Prüss-Üstün & World Health Organization, 2008), donnant ici un exemple de risque en cascade, les risques climatiques hydriques générant des risques climatiques sanitaires.

Les prévisions du GIEC pour la région indopacifique sont nuancées : les modèles font ainsi ressortir une probable augmentation des précipitations, plus particulièrement en Asie du Sud et du Sud-est, mais une diminution dans le nord de l’Inde et en Chine centrale et du Nord déjà confrontée à une aridification croissante (Hijioka et al., 2014). Cette augmentation des précipitations pourrait se traduire par une intensification des événements violents, pluies torrentielles, inondations, tempêtes et une forte érosion (Katzenberger et al., 2021). Ces événements violents pourraient affecter la sécurité des grandes villes côtières (Mumbai, Dacca, Jakarta, Hô Chi Minh-Ville, Guangzhou, Shanghai), des États insulaires et la pérennité des aquifères côtiers du fait d’un risque plus élevé d’infiltration d’eau salée.

Davantage de modèles pointent vers une augmentation du débit des cours d’eau, sauf en Asie centrale et en Australie (IPCC, 2022). La forte réduction du débit des grands fleuves asiatiques sous l’effet de la fonte des glaciers himalayens est un mythe : l’essentiel de leur débit total ne vient pas de la fonte des glaciers mais de la mousson. Cependant, dans les régions de piedmont, le déclin à terme de ces glaciers pourrait induire une baisse locale de la disponibilité hydrique (Lasserre, 2016).

Les modèles soulignent surtout une variabilité accrue. Il y aurait davantage d’eau disponible à travers le ruissellement sur l’année, mais la probabilité de saison sèche prononcée augmenterait au Japon, dans le sud et l’ouest de la Chine, en Asie du Sud-est et en Australie, ainsi qu’une aridification plus prononcée en Chine du Nord (IPCC, 2022 ; You et al., 2022). Ainsi, d’ici le milieu du 21e siècle, les bassins versants transfrontaliers de l’Amou-Daria, de l’Indus et du Gange pourraient être confrontés à de graves problèmes de pénurie d’eau en raison de la variabilité et des changements climatiques qui agissent comme des multiplicateurs de stress. En raison du réchauffement climatique, les pays asiatiques pourraient connaître une augmentation des conditions de sécheresse (5-20 %) d’ici la fin du siècle (IPCC, 2022a).

2.2.   Les risques directs et indirects d’insécurité alimentaire

Les phénomènes climatiques extrêmes, les slow onset events et les perturbations de la ressource en eau influencent directement la production alimentaire dans la région indopacifique.

La FAO définit la sécurité alimentaire à travers quatre piliers : la disponibilité de la ressource, son accessibilité, son utilisation et sa stabilité (Déclaration de Rome sur la sécurité alimentaire mondiale, FAO 1996). Ces quatre piliers se trouvent changés par les conséquences des changements climatiques, que ce soit de manière directe, avec les impacts sur la production agricole, ou de manière indirecte, avec les conséquences sur l’acheminement des ressources par voies ferroviaires ou maritimes.

Les vagues de chaleur et sécheresses, mais aussi les inondations, les changements dans la saisonnalité du climat, la hausse du niveau des mers qui pourrait envahir de vastes zones agricoles comme les deltas du Yangtze (avec Shanghai), du Bengale (avec Dacca et Kolkata), du Fleuve Rouge, du Mékong (avec Ho Chi Minh Ville) ou de la Chao Phraya (où se trouve Bangkok), tout ceci perturbe la production agroalimentaire. La question foncière – maintenir les basses terres agricoles de forte productivité – sera d’autant plus complexe que les habitants chassés de leurs terres par la montée des eaux devront être relocalisés.

Le déclin de la productivité des sols, les infestations de ravageurs et la salinisation de terres, couplées aux changements provoqués dans les qualités nutritionnelles des ressources alimentaires produites, viennent augmenter l’insécurité de la ressource alimentaire, en particulier en Asie du Sud-Est et en Asie de l’Est (IPCC, 2019), des régions dans lesquelles la part de la pêche dans l’apport protéique des régimes alimentaires et dans l’économie locale est élevée (FAO, IFAD, UNICEF, WFP, WHO, 2021). Entre l’acidification, l’augmentation de la température et la désoxygénation de l’océan, mais aussi les conséquences de la surpêche et de la destruction des habitats marins, la ressource halieutique est aussi fortement mise en péril. Les changements subis par les courants océaniques et le réchauffement des océans entrainent aussi une migration des stocks de poissons pélagiques, entrainant des manques de moyens de subsistance pour les communautés locales. Des projections évoquent une perte de plus de 50% dans les prises de pêches d’ici 2100 pour certains petits états et territoires insulaires (Magnan & Anisimov, 2023 ; IPCC, 2022).

De plus, les modèles climatiques laissent entrevoir un accroissement de la fréquence des vagues de chaleur intenses, comme celles qu’a connu l’Inde en 2022 et 2023. Outre les impacts de ces fortes chaleurs sur l’évapotranspiration des cultures, le risque de voir celles-ci endommagées et l’augmentation des besoins en eau pour l’irrigation, ces vagues de chaleur pourraient constituer des menaces directes à la santé des populations (IPCC, 2022), en particulier en milieu urbain comme en Inde en 2023 (Le Monde, 2023).

3.     Résilience des systèmes humains

3.1.   Des espaces urbains et ruraux mis à l’épreuve

Les impacts des changements climatiques viennent remettre en cause nos usages des espaces, urbains comme ruraux.

Dans les villes, surtout littorales, les populations devront composer avec un risque accru d’événements violents, de vagues de chaleur, mais aussi de tension sur l’approvisionnement en eau. Si la demande domestique individuelle demeure limitée, la multiplication de celle-ci par le nombre d’habitants rend la sécurité de l’approvisionnement de grandes agglomérations problématique, comme Le Cap, en Afrique du Sud, en a fait l’expérience de 2015 à 2018 (Mahr, 2018). Les événements climatiques et hydrologiques extrêmes peuvent endommager et dégrader les ressources en eau et les infrastructures d’assainissement comme les usines de dessalement. Une réorganisation des usages et des sources d’approvisionnement s’imposera pour de nombreuses agglomérations, avec les conflits de partage ville/campagne que ces situations pourraient occasionner (Lasserre, 2005). Les risques liés aux températures élevées sont plus forts dans les zones urbaines, et la croissance des populations urbaines en Asie[6] – qui constituait déjà 54% de la population urbaine mondiale en 2019 – vient accentuer ce risque en augmentant le nombre de personnes vulnérables (IPCC, 2022).

Dans le domaine agricole, la variabilité climatique accrue et la probabilité d’apparition de sécheresses risquent de renforcer la vulnérabilité des exploitations agricoles, souvent familiales et disposant de peu de capitaux pour investir dans l’adaptation, accélérant la précarité sociale, l’exode rural et l’insécurité alimentaire. Les gouvernements et les exploitants pourraient être tentés de réduire les risques auxquels ils sont confrontés en développant le recours à l’irrigation, mais une hausse marquée des prélèvements dans des bassins versants parfois déjà très mobilisés pourrait entrainer des conflits d’usage importants tant au niveau régional (bassin du Cauvery en Inde par exemple) qu’international (Chellaney, 2011).

La Chine comme l’Inde envisagent de développer les transferts massifs d’eau sur de grandes distances, mais ces approches sont coûteuses, avec de forts impacts environnementaux et suscitent souvent de forts conflits politiques. Le risque de voir des tensions sur des bassins versants internationaux s’accentuer avec l’apparition d’impacts significatifs des changements climatiques pourrait se matérialiser dans des bassins versants comme l’Amou Daria, le Mékong, et l’Indus malgré le traité de 1960. La plupart des bassins versants transfrontières de la région ne sont pas couverts par des accords internationaux, n’ont pas de mécanismes en place pour échanger des données de suivi de la ressource ou de procédures pour gérer les flux changeants (Giordano & al., 2014 ; UN Water, 2018).

Une coopération multi-niveau intégrée est essentielle (Glasser et al., 2022), mais sa mise en œuvre est lente car de nombreux États considèrent les dispositions de la gouvernance des bassins versants internationaux comme venant restreindre leur souveraineté (Lasserre & Vega, 2017).

Autrement dit, une utilisation plus efficace, des approches de gouvernance plus intégrées et le développement d’infrastructures hydriques adéquates peuvent aider à mieux mobiliser la ressource pour les décennies à venir.

3.2.   Sécurité humaine face au climat : santé et migrations

Les différents impacts évoqués entraînent des risques liés aux questions de santé humaine et de migration de populations. Il est important de noter toutefois que toutes les questions de sécurité humaine, d’impacts socio-économiques et d’inégalités aggravées par les changements climatiques sont aussi à étudier selon divers scénarios : en plus des trajectoires d’émissions (RCP) évoquées précédemment, des trajectoires nommées Shared Socioeconomic Pathways (SSP) sont utilisées pour décrire différents scénarios de contextes socioéconomiques.

La santé des populations est directement mise à mal du fait de plusieurs risques sanitaires clés (IPCC, 2023 ; Haines & Ebi, 2019) : une mortalité augmentée par les vagues de chaleurs et les événements extrêmes, les maladies associées à une mauvaise qualité de l’air ou à des vecteurs favorisés par les nouvelles conditions climatiques, ainsi que les impacts de l’insécurité alimentaire et hydrique.

L’augmentation de la température de surface, l’intensification des pluies et de l’humidité dans certaines géographies augmente la portée des moustiques vecteurs de maladies, accroissant au passage la période annuelle de présence de ces derniers ainsi que leur vitesse d’éclosion. Un autre risque climatique et sanitaire vient nous donner un exemple de risques cumulés : les impacts climatiques comme les incendies plus fréquents, la baisse des précipitations dans certaines régions ou encore les changements dans les vents et courants devraient entrainer une dégradation de la qualité de l’air (Jacob & Winner, 2009), surtout lorsque cumulé avec des épisodes de pollution au-dessus de centres urbains. Une illustration marquante de la transformation de ce risque climatique en sanitaire, dans une autre région, pourrait être l’épisode de fortes chaleurs cumulées avec des incendies de grande ampleur en 2010 en Russie, pendant lequel cinquante mille personnes seraient décédées de maladies respiratoires et de stress thermique (Glasser et al., 2022).

Les impacts dépendront au final non seulement des trajectoires d’émissions réalisées – avec des impacts plus sévères dans les scénarios où les émissions sont les plus élevées, mais également des mesures de protection sociale prises par les autorités pour accompagner les populations vulnérables.

Lorsque les territoires, habitats et espaces d’activités sont rendus inutilisables par les impacts climatiques, des déplacements de population plus larges sont à prévoir. La théorie derrière les déplacements de population, ou migrations, compte des push factors et des pull factors, ainsi que des facteurs de réseaux. Les changements climatiques sont souvent premièrement des push factors, puisqu’ils incitent une population à quitter un endroit. Selon le type d’impact, les migrations diffèrent entre de petites distances et périodiques, ou plus permanentes et lointaines, comme dans le cas de changements longs impliquant des pertes de moyens de subsistance (Kaczan & Orgill-Meyer, 2020). Pour l’instant, la majorité de la littérature sur le sujet suggère que les migrations « climatiques » sont plus susceptibles de se limiter aux pays affectés ou dans les pays voisins, pour cause de barrières linguistiques, culturelles et financières (Glasser et al., 2022). Ces barrières nous amènent aux facteurs de réseaux, qui déterminent la possibilité du mouvement des régions de départ à celles d’accueil. De fait, les changements climatiques provoquent des pertes économiques qui à leur tour empêchent la migration et l’installation dans une nouvelle zone. C’est le phénomène des « populations piégées », un cercle vicieux touchant principalement des populations déjà vulnérables (Glasser et al., 2022 ; Kaczan & Orgill-Meyer, 2020).

Le GIEC rappelle qu’en 2019, le Bangladesh, la Chine, l’Inde et les Philippines ont chacun enregistré plus de 4 millions de personnes déplacées pour cause de désastres. Si certaines projections envisagent des chiffres comme 40 millions de migrants climatiques internes en 2050 en Asie du Sud, l’incertitude demeure car les politiques locales, les comportements individuels ou le mécanisme des populations piégées peuvent changer le déplacement (IPCC, 2022, p1469).

Un rapport datant de 2017 de la Banque Asiatique de Développement prend effectivement l’exemple du Bangladesh : il s’agit d’une zone géographique hautement vulnérable, couplée à une très forte densité de population, et les migrations internes qui en résultent sont nombreuses et variées (Asian Development Bank, 2017).

 

Fig. 2. Carte des impacts climatiques et des possibles routes de migration au Bangladesh (Asian Development Bank, 2017, p.85)

3.3.   Inégalités renforcées, transitions énergétiques et perturbation du commerce international

            Les très nombreux impacts, touchant tous les secteurs déjà évoqués, perturbent des contextes socio-économiques dans une région aux inégalités déjà creusées.

Le rapport de synthèse du sixième rapport d’évaluation du GIEC le réaffirme :

« La vulnérabilité est plus élevée dans les endroits marqués par la pauvreté, les défis de gouvernance et un accès limité aux services et ressources de base, les conflits violents et des moyens de subsistance très sensibles au climat. La vulnérabilité à différents niveaux spatiaux est exacerbée par l’inégalité et la marginalisation liée au genre, à l’ethnie, aux faibles revenus ou même à leur combinaison, surtout pour beaucoup de peuples autochtones et de communautés locales » (Notre traduction ; IPCC, 2023).

Les questions d’inégalités sociales sont donc au cœur des questions de résolution des crises engendrées par les changements climatiques.

Des mesures de protection sociales établies par les Etats sont souvent évoquées comme une solution pour palier la vulnérabilité exacerbée de certaines populations, et aussi pour répondre aux risques allant au-delà des mesures mises en œuvre en termes d’atténuation et d’adaptation : les pertes et préjudices. Il est actuellement difficile pour les pays les plus vulnérables de répondre financièrement à leurs propres besoins d’adaptation et leurs pertes et préjudices, d’où la forte demande politique de financement sur la scène internationale (Vallejo, 2022b).

Mais plus généralement, la scène économique internationale est sujette à des changements. Selon l’IRENA, tout comme les énergies fossiles ont influencé l’équilibre des grands pouvoirs économiques ces deux derniers siècles, la course à la transformation énergétique devrait elle aussi fortement influencer les économies en développement. Actuellement, l’Asie du Sud-Est dépense plus de 3% de son PIB en importation d’énergies fossiles. La transition vers des énergies renouvelables inclus une redistribution géographique des sources d’énergie, et des coûts, à terme, bien moindres pour l’approvisionnement (International Renewable Energy Agency, 2019). D’autres flux économiques, comme les transferts de fonds issus du travail saisonnier, sont amenés à être perturbés dans les décennies à venir par les impacts des changements climatiques (Magnan & Anisimov, 2023). Pour les pays les plus vulnérables économiquement, cela peut venir empêcher financièrement une action climatique efficace.

Le commerce international est un autre exemple de domaine perturbé par les changements climatiques influant la stabilité économique des pays. La pandémie du covid-19 a largement révélé les failles du système actuel, coupant des chaînes de valeurs et l’approvisionnement dans de nombreux domaines. Des conséquences climatiques telles que la montée des eaux ou divers événements climatiques extrêmes pourraient ainsi interrompre l’activité de transport maritime en empêchant l’utilisation des ports par exemple. Les moyens mis en œuvre pour assurer l’adaptation des connections multimodales essentielles à la participation de chaque pays aux flux du commerce international seront déterminants (Glasser et al., 2022). Influant par exemple sur les prix des biens de première nécessité, cette question touche à la fois aux domaines de la sécurité alimentaire et de la sécurité sanitaire, en somme, à la sécurité humaine.

3.4.   Intégration verticale des questions politiques de l’adaptation

Tous les domaines de risques déjà évoqués sont forts en impacts politiques. Mais chaque échelle, nationale, régionale et internationale, apporte aussi de potentielles solutions à ces défis grandissants.

Au niveau national, les pays de la zone indopacifique font face à de grands enjeux, mais malgré cela, la Chine et l’Inde ont annoncé des objectifs de neutralité carbone aux horizons 2060 et 2070, soit bien trop tard au vu des analyses des impacts climatiques en fonction de la trajectoire d’émission réalisées par le GIEC. En termes d’adaptation, l’atteinte de scénarios aux risques amoindris pour protéger les populations vulnérables est encore très loin (UNEP, 2023). Chaque action doit être ajustée au contexte local et établie en concertation avec la population, prenant en compte les questions sociales, économiques mais aussi en considérant les écosystèmes et la biodiversité dans leur entièreté. Le GIEC recommande par exemple de se rapprocher des communautés locales, des ONG, des acteurs privés pour une collaboration multi-acteurs (IPCC, 2022).

Notre capacité à nous adapter aux climats futurs n’est toutefois pas infinie et est de plus en plus chère. C’est pour cela qu’il est essentiel de mener des actions ambitieuses d’atténuation en parallèle de l’adaptation.

Au niveau régional, dans des instances telles que le Forum des îles du Pacifique, l’ASEAN ou la Banque Asiatique de Développement, les pays de la région dénoncent leur vulnérabilité exacerbée face aux menaces climatiques et leurs moyens financiers limités pour y faire face. Il est maintenant essentiel que ces acteurs prennent en compte l’ampleur du défi de la transition écologique et énergétique. Face aux risques particulièrement amplifiés dans la région, ces instances ont même une responsabilité : rassembler tous les membres clés autour de politiques ambitieuses, et ainsi sécuriser les ressources pour assurer les soutiens financiers, techniques et le renforcement de capacités nécessaires.

Au niveau international, les états insulaires portent très haut le discours d’une transformation ambitieuse de nos systèmes, et des besoins en atténuation et en adaptation. Si l’Accord de Paris fut un succès et son implémentation est en cours, très peu d’Etats respectent pour le moment leurs engagements. Du côté de l’adaptation, l’IDDRI énonçait les résultats de la COP27 comme des « signaux pour un contexte favorable à la coopération » (Treyer, 2022 ; Vallejo, 2022) – doublement du financement pour l’adaptation, appel à réformer les institutions financières internationales, et l’accord sur la création d’un fonds pour les pertes et préjudices en ouverture de la COP28 était encourageante. Un des défis des prochaines années sera de porter les questions climatiques et environnementales dans les autres instances de négociations internationales.

Conclusion

Pour éviter le pire des impacts des changements climatiques, les solutions passent toutes par une action climatique ambitieuse à mettre en œuvre dès maintenant. Les changements climatiques constituent une menace rapide et systémique et doivent être adressés comme tels.

Tous les domaines pertinents pour assurer la sécurité humaine évoqués dans cet article doivent être considérés de concert, en adoptant une approche multidisciplinaire. Les solutions doivent être intégrées pour ne pas être au détriment d’autres populations, d’autres écosystèmes, ou de la biodiversité. Un seul domaine négligé pourrait enclencher des crises en cascade.

D’autres questions non abordées ici, comme l’influence des médias, les régimes politiques des pays indopacifiques, les tensions militaires comme en Mer de Chine méridionale ou entre les superpuissances de la région, peuvent également influencer voire empêcher la bonne coopération régionale et internationale.

La recherche d’indépendance énergétique et le protectionnisme qui peut surgir face aux défis climatiques ne doit pas empêcher une coopération multi niveaux, entre pays de la même région, entre pays développés, pays en développement et pays les plus vulnérables comme les petits états insulaires et les pays de basse altitude, très présents en zone indopacifique.

Alors que l’urgence d’agir ensemble se fait de plus en plus entendre, le discours du ministre des Affaires Etrangères de Tuvalu, Simon Kofe, pour la COP26 en 2021, prononcé depuis un pupitre placé dans l’océan (fig. 3), souligne le caractère vital de mener des actions immédiates en coopération pour le climat.

Fig. 3. Discours du ministre des Affaires Étrangères de Tuvalu en novembre 2021 pour la COP26
(Reuters, 2021).

 

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[1] Abrégé RCP car il s’agit des « Representative Concentration Pathways » en anglais.

[2] Australie, Nouvelle-Zélande et leurs ZEE.

[3] Myanmar, Malaisie, Timor-Leste, Thaïlande, Singapour, Vietnam, Indonésie, les Philippines, Brunei, le Cambodge, le Laos et la Papouasie Nouvelle-Guinée.

[4] Maldives, Pakistan, Bangladesh, Inde, Sri Lanka.

[5] Corée du Sud, Japon, Chine, Taiwan, et les régions administratives spéciales chinoises de Macao et Hong Kong.

[6] Selon la Banque Mondiale, la population urbaine est passée de 41% à 62% de la population totale en Asie de l’Est et Pacifique entre 2000 et 2022 (World Bank, 2022).

L’heure des choix stratégiques pour l’Inde

Regards géopolitiques vol. 10 n. 1 (2024)

Frédéric Lasserre

Emmanuel Gonon

Frédéric Lasserre est professeur au département de Géographie de l’Université Laval, et titulaire de la Chaire de recherche en Études indo-pacifiques. Frederic.lasserre@ggr.ualaval.ca

Emmanuel Gonon est directeur de l’Observatoire Européen de Géopolitique. emmanuel.gonon@gmail.com

Résumé : l’Inde détermine largement sa politique étrangère en fonction des menaces perçues. Ces menaces provenaient des États-Unis il n’y a pas si longtemps, et, de manière croissante, de la Chine, avec comme constante la rivalité avec le Pakistan. Avec l’émergence des discours sur l’indo-pacifique se pose la question, pour l’Inde, de sa relation tant avec Washington qu’avec Pékin, dans un ballet à trois dans lequel Dehli s’efforce de conserver au moins les apparences d’une autonomie stratégique qui lui est chère.

Mots-clés : Inde, politique, Chine, rivalité, autonomie.

Summary : India’s foreign policy is largely determined by perceived threats from the United States, not so long ago, and increasingly from China, with the constant rivalry with Pakistan. The advent of the Indo-Pacific discourse raises the question of India’s relationship with both Washington and Beijing, in a three-way ballet in which Delhi strives to maintain at least the appearance of its cherished strategic autonomy.

Keywords : India, policy, China, rivalry, autonomy.

Le regain des tensions frontalières entre la Chine et l’Inde, l’expansion du projet chinois des Nouvelles routes de la soie (NRS, ou BRI pour Belt and Road Initiative en anglais), l’invasion russe de l’Ukraine et le relatif isolement de la Russie, les tensions croissantes entre les États-Unis et la Chine ont, au cours des dernières années, remis en cause les fondements de la politique étrangère de l’Inde et les représentations qu’elle se faisait de ces trois acteurs majeurs.

Plusieurs indices laissent entrevoir une rivalité géopolitique grandissante en Asie: l’exacerbation des tensions militaires à la frontière sino-indienne en 2020 lors des combats dans la vallée de la Galwan ; la lecture par Dehli du projet chinois perçu comme un encerclement maritime au travers de la construction d’un réseau de bases et points d’appui navals, appelé « collier de perles » (string of pearls) (Lasserre et al, 2022), auquel elle répond par le projet de « collier de diamants » (diamond necklace) en Asie centrale et dans l’espace océanique (Javaid, 2020; Bubna et Mishra, 2020; Jha, 2022). S’y ajoute le poids d’une rivalité américaine de plus en plus affirmée avec la Chine, qui conduit Washington à chercher à resserrer ses alliances ou coopérations stratégiques avec ses partenaires asiatiques ou océaniens, Australie avec l’alliance AUKUS; Australie, Japon et Inde à travers le regroupement diplomatique du Quad (Quadrilateral Security Dialogue). Ces évolutions conduisent le gouvernement indien à réévaluer ses priorités stratégiques dans une région de plus en plus appelée Indo-Pacifique, un qualificatif à géométrie variable mais qui incarne certainement la lecture, de la part de ses partisans, de la recomposition des relations régionales dans le contexte de l’ascension politique, économique et militaire de la Chine (Patman et al, 2022), comme de l’Inde et de leur concurrence multiforme accrue.

Parallèlement, les attentes indiennes nées d’une longue proximité avec Moscou connaissent une brutale remise en cause avec l’invasion de l’Ukraine en 2022. Si Dehli refuse de condamner Moscou en s’abstenant lors du vote des résolutions du 2 mars 2022 et du 23 février 2023 et lui achète de grandes quantités de pétrole et de charbon, à prix cassés il faut le souligner, il n’empêche que la coopération militaire avec la Russie est désormais limitée par les sanctions occidentales[1] tandis que l’enlisement du conflit pousse davantage Moscou dans l’orbite de Pékin, sans doute au détriment de la solidité du soutien accordé à l’Inde.

C’est dans ce contexte que l’Inde semble amorcer un processus de remise en cause de ses postulats de politique étrangère, dont une prémisse a été la définition de la Look East Policy (1991) approfondie en 2014 par la Act East Policy (2014) par le premier ministre Narendra Modi, reconduit en 2019. Comment s’articulent les paramètres de cette réflexion stratégique indienne ?

1. Abattre les dogmes ?

1.1. Envers la Chine

Un dogme fondamental de la politique étrangère indienne reposait pendant la guerre froide sur le principe de non-alignement, à la fois pour se prémunir des pressions des deux grands d’alors, mais aussi pour offrir une possibilité de constitution d’une 3e voie dont l’Inde pouvait constituer le chef de file et reposait sur les cinq principes simples du Panchsheel. Cette option diplomatique a connu des succès mitigés, mais a surtout conduit l’Inde du premier ministre Nehru à opter pour une politique de main tendue avec la Chine, même si cette approche ne faisait pas l’unanimité : le ministre des Affaires étrangères, Vallabhbhai Patel, déclarait le 7 novembre 1950, peu après l’invasion chinoise du Tibet, que « même si nous nous considérons comme des amis de la Chine, les Chinois ne nous considèrent pas comme leurs amis… » (cité par Ganguly, 2023 :99). Patel avait mis le doigt sur un travers majeur de la stratégie indienne : elle analysait le monde en termes de rivalité Est-Ouest au travers du prisme conceptuel de l’impérialisme occidental. Si cette grille d’analyse a pu se révéler fonctionnelle pendant la seconde moitié du 20e siècle, elle ne l’est plus désormais, dans un monde où l’impérialisme, y compris ses traductions heurtant directement les intérêts stratégiques de l’Inde, émanent aussi de puissances non-occidentales, Chine et Russie. En particulier, la Chine ne cesse de réaffirmer des revendications territoriales fondées sur l’extension supposée de l’autorité de l’empire des Qing, en particulier en mer de Chine du Sud ou dans l’Himalaya, comme son intention de recouvrer Taiwan, par la force au besoin.

Ce prisme analytique pèse encore sur les représentations indiennes. Dehli a certes officiellement abandonné le principe du non-alignement (Chatterjee Miller, 2021; Raja Mohan, 2021; Kliem, 2022) pour celui de multi-alignement et de son corolaire d’autonomie stratégique (Saint-Mézard, 2022), lui permettant de justifier une posture complexe et multidimensionnelle par laquelle elle opère un rapprochement avec le Japon, l’Australie et les États-Unis ainsi qu’avec la France, sans pour autant abandonner son attitude conciliante envers la Russie ni sa politique de main tendue envers la Chine.

1.2. Envers les États-Unis

Parmi les facteurs freinant un rapprochement plus appuyé avec Washington, figurent les craintes du renouveau d’une politique isolationniste de Washington en cas de retour au pouvoir en 2024 d’une administration républicaine peut-être dirigée par Donald Trump, et l’incertitude quant au soutien réel que pourraient offrir les États membres du Quad en cas de conflit avec la Chine. Mais la méfiance indienne repose aussi sur le poids des représentations historiques.

Un épisode ancré dans le discours historique indien remonte à la guerre indo-pakistanaise de 1971, initié par la guerre civile née du mouvement indépendantiste bangladais. Washington s’aligna alors sur Islamabad et Kissinger encourageait la Chine à ouvrir un second front contre l’Inde dans l’Himalaya. Enfin, le président Nixon dépêcha la 7e flotte dans le golfe du Bengale, d’ailleurs surveillée à distance par un détachement de la flotte soviétique. Le face à face aurait pu dégénérer tant la tension était vive avant que la garnison pakistanaise ne capitule à Dacca. Ce souvenir des tractations diplomatiques comme du déploiement hostile de la flotte américaine contribue, au-delà de l’intense coopération russo-indienne en matière de fourniture militaire, à la persistance de l’image positive de Moscou à ce jour (Sengar, 2022; Ganguly, 2023) et négative, de Washington.

Mais cette représentation historique, volontiers cultivée par la Russie dans le cadre de ses relations avec l’Inde, trouve son image inverse dans un autre épisode, moins connu. Lors de la guerre sino-indienne de 1962, le président Kennedy avait ordonné le déploiement du porte-avion USS Kitty Hawk dans le golfe du Bengale pour y établir un pont aérien et livrer près de 40 000 tonnes d’armes et de matériel militaire. L’URSS, qui n’avait pas encore rompu les liens avec la Chine, a cédé aux pressions de Pékin et s’est cantonnée à une position de neutralité dans ce conflit, repoussant toutefois la livraison de chasseurs soviétiques MiG-21 à l’Inde (Athale, 2012; Brewster, 2020).

2. Les dilemmes indiens

2.1. La pérennité du soutien russe

Ces épisodes historiques soulignent, d’une part, la dimension de facto subjective des représentations historiques ; mais, au-delà de cet aspect théorique, rappellent crûment à Dehli sa dépendance militaire envers la Russie. Le principal risque militaire auquel l’état-major indien pourrait faire face serait un double conflit dans l’Himalaya contre la Chine et le Pakistan[2]. En 1962, l’URSS était le partenaire senior du duo Chine-URSS et pourtant il s’est aligné sur Pékin ; depuis plusieurs années et encore davantage depuis l’invasion de l’Ukraine, la Russie est devenue le partenaire junior et la question de la fiabilité du soutien militaire russe se fait prégnante aux yeux des décideurs indiens (Ganguly, 2023).

L’Inde doit ainsi composer avec le poids de ses représentations alors que des questions stratégiques se posent avec acuité. La grande majorité de son équipement militaire est d’origine russe et Dehli est dépendante du soutien de Moscou pour son approvisionnement en pièces et munitions (Jaffrelot et Sud, 2022)[3]. Mais en cas de conflit avec la Chine et son allié pakistanais, la Russie aura-t-elle la capacité de composer avec les pressions chinoises et lui apporter soutien diplomatique et assistance logistique ? Sur le long terme, la coopération technologique avec Moscou peut-elle encore permettre le développement de systèmes d’armes efficaces, comme les missiles de croisière supersoniques Brahmos, sachant qu’à court terme toute coopération technique avec Moscou est compromise et que la pérennisation des sanctions risque d’accentuer le fossé technologique entre les Occidentaux et la Russie ? (Ganguly, 2023). Même si elle tient à ce partenariat, l’Inde ne peut plus se permettre de lui être exclusive.

La France pourrait constituer une alternative durable à cette coopération militaire indo-russe. Après la vente de 26 avions de combat Rafale et de trois sous-marins diesel Scorpène en 2023, Paris et Delhi souhaitent approfondir leur coopération militaire (Cabirol, 2023; Vincent et Philip, 2023) qui s’articule autour du discours commun sur l’importance de la région indo-pacifique (Milhiet, 2022). Si cette coopération, en matière d’achat d’armements, se heurte tant à la lenteur de la bureaucratie indienne qu’à la politique d’indigénisation de la production (Atmanirbhar Bharat) lancée par le premier ministre Modi en 2020 (Sénat, 2020), elle a toutefois abouti à la reformulation et à l’approfondissement en janvier 2023 d’un partenariat stratégique signé 25 ans plus tôt[4].

2.2. L’autonomie stratégique

On peut argumenter que la reformulation des orientations stratégiques indiennes est le reflet d’une approche très pragmatique, ce que S. Jaishankar, le ministre des Affaires étrangères indien, a récemment résumé : « l’esprit d’indépendance qui a conduit au non-alignement […] peut aujourd’hui mieux s’exprimer dans le cadre de partenariats multiples » (Jaiskankar, 2019). Alors que sa situation sécuritaire commençait à se dégrader avec la montée en puissance de la Chine et son agressivité croissante le long des frontières terrestres et maritimes dans les années 2000, Delhi a commencé à intensifier sa coopération en matière de défense et de sécurité avec les États-Unis. Si l’Inde s’était maintenue proche de la Russie et de la Chine après les années 1990 pour préserver son autonomie stratégique vis-à-vis des États-Unis, dans les faits, l’aggravation du déséquilibre des forces avec la Chine et ses conséquences l’ont poussée à se rapprocher de Washington (Raja Mohan, 2021).

Dans cette analyse, le calibrage continu des relations de l’Inde avec les grandes puissances ne serait plus motivé par des notions abstraites de non-alignement et d’autonomie stratégique, mais par l’évaluation des conditions concrètes auxquelles l’Inde est ou pourrait être confrontée. Cependant, il est certain que le discours politique et académique sur la politique étrangère de l’Inde a eu tendance à présenter le non-alignement comme un cadre idéologique immuable dans une orientation politique anti-occidentale (Raja Mohan, 2021), teintant nécessairement les analyses du gouvernement indien.

De fait, plusieurs observateurs font valoir que la position actuelle du gouvernement indien, consistant à conserver une relative neutralité afin de ne pas froisser la Chine et de maintenir ainsi une certaine ouverture, pourrait, elle aussi, ne pas être viable à terme. Cette impossibilité de maintien d’une politique d’équidistance (fence sitting en anglais, plus péjorativement) que traduit le refus de toute alliance formelle, revient sous la plume de plusieurs analystes (Ganguly, 2023 ; Bajpaee, 2022).

Il est certain que ce dogme fondamental, couplé avec les représentations historiques à l’endroit des États-Unis, teintent négativement l’idée d’un partenariat stratégique avec ces derniers qu’ils apprécieraient, leur permettant de réduire les effectifs de la 5eme et de la 6eme flotte dans l’océan, mais dans lequel l’Inde ne veut pas être un partenaire junior (Stephens, 2015).

D’autres analystes font valoir que l’Inde est confrontée à des menaces pressantes et qu’elle n’a pas le luxe de maintenir l’apparence de son autonomie stratégique, davantage une illusion qu’une réalité, avec le risque d’une marginalisation stratégique du pays alors qu’autour se nouent des coopérations de long terme, entre Pakistan et Chine, mais aussi entre Iran et Chine, Myanmar et Chine ; Australie et Japon ; Vietnam et Japon (Bajpaee, 2022, 2023).

2.3. Ouvrir l’économie indienne

La seule issue pour l’Inde face à l’impossible autonomie stratégique est de construire son attractivité commerciale. Alors que les deux États avaient un PIB équivalent en 1987, celui de la Chine représentait environ 5,5 fois celui de l’Inde en 2021 (Statistic Times, 2021). Ce découplage entre la croissance des deux économies est préoccupant pour l’Inde car il réduit le levier financier disponible pour son gouvernement tout en limitant l’intérêt comparatif du marché indien auprès des acteurs de la région indo-pacifique. Le principal atout de la Chine contemporaine est à l’inverse la taille de son marché et ses liquidités pour investir ou prêter à des partenaires potentiels, domaines dans lesquels l’Inde ne peut pas encore la concurrencer. Si la croissance est devenue plus active en Inde et supérieure à celle de la Chine depuis deux ans (Allison, 2023), pour envisager un rattrapage économique sur le long terme et pouvoir concurrencer la Chine sur le plan géoéconomique, le gouvernement indien devra promouvoir une politique plus favorable aux investissements étrangers, une plus grande stabilité de l’environnement d’affaires, et contrôler sa tentation de retourner aux politiques protectionnistes qui ont longtemps prévalu en Inde, avec une hausse des tarifs douaniers depuis 2017 (Stephens, 2015; Ganguly, 2023). Certes, l’Inde a signé un accord commercial avec l’Australie et un partenariat économique avec les Émirats Arabes Unis, et est en train de négocier des accords de libre-échange avec l’Union européenne avec le Royaume-Uni, mais elle s’est retirée du RCEP[5] en novembre 2019, sans doute parce que la Chine en est signataire, tandis que les négociations avec le Canada piétinaient déjà avant la crispation des relations entre les deux États en septembre 2023.

Conclusion

Dans la région, l’Inde n’est pas le seul acteur à hésiter à s’engager sur la voie d’une coopération accrue avec les États-Unis ou le Japon pour contenir l’ascension politique et militaire de la Chine. En effet, le potentiel de confrontation entre le Quad et la Chine suscite de profondes inquiétudes dans toute l’Asie. Plusieurs ont adopté le langage de la neutralité pour faire face à la nouvelle fracture géopolitique en Asie, neutralité nuançant leur discours sur l’Indo-Pacifique tout en l’embrassant afin d’en atténuer les contours anti-chinois, comme l’Indonésie, l’ASEAN, voire le Japon.

Le risque pour l’Inde est cependant, d’une part, de ne pas saisir une piste de coopération dans le contexte du durcissement apparent de la posture chinoise ; et d’autre part, de perdre une occasion d’asseoir l’affirmation de la puissance indienne, dans un contexte de coopération renforcée. En 2017, l’analyste Amitav Acharya résumait ainsi le dilemme géostratégique de l’Inde : « New Delhi semble toujours paralysée par un déficit de vision. Alors que de nombreuses idées originales de [Jawaharlal] Nehru, premier Premier-ministre de l’Inde, semblent réalisables, l’Inde semble toujours en proie au doute et au fardeau des idéologies héritées. » (Acharya, 2017 : 165). Le Quad, le concept d’Indo-Pacifique, l’AUKUS mettent en lumière certains des dilemmes auxquels l’Inde est confrontée en ce qui concerne la redéfinition de ses priorité stratégiques et diplomatiques: partager le fardeau de l’endiguement de la Chine dans l’Indo-Pacifique, ou opter pour une approche d’apaisement ; s’engager ou non à dépendre des États-Unis en tant que partenaire de défense (Chatterjee Miller, 2021), car elle ne peut se passer d’être un partenaire à l’heure actuelle, au cœur d’un Indo-pacifique qu’elle a elle-même, volontairement ou pas, suscité. La posture intellectuellement élégante de S. Jaishankar du multi-alignement ne lui gagnera aucun allié en cas d’affrontement avec la Chine.

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[1] L’accord de production de 600 000 AK-203 en Inde, signé fin 2021, échappe aux sanctions, mais les batteries S400 commandées en 2018 ne sont pas livrées, sans doute parce qu’elles doivent être payées en dollars américains.

[2] C’est d’ailleurs ce risque qui a incité la Commission permanente pour la Défense, à requérir un budget dépassant 3% du PIB pour l’année budgétaire 2023-2024; Standing Committee on Defence (2022-23), 17th Lok Sabha, Ministry of Defence, Demands for Grants (2023-24), 36th Report, Lok Sabha Secretariat, mars 2023.

[3] Elle est d’environ 40% pour la marine, devant l’aviation (70%) et l’armée de terre (90%); voir Jaffrelot et Sud (2022).

[4] Signé le 26 janvier 1998, ce partenariat prévoyait notamment le développement de la coopération sur les questions relatives à la défense, au nucléaire civil, à l’espace et à la sécurité. France Diplomatie, « Le partenariat stratégique franco-indien en 4 questions », 15 mars 2023, https://www.diplomatie.gouv.fr/fr/dossiers-pays/inde/le-partenariat-strategique-franco-indien-en-4-questions/

[5] Le Partenariat économique régional global, en anglais Regional Comprehensive Economic Partnership (RCEP) et davantage connu sous ce nom, est un accord de libre-échange proposé par l’ASEAN qui regroupe 15 États de l’Asie de l’Est et du Sud-Est et est entré en vigueur en 2022.