La Syrie 2.0 : D’al-Assad à al-Chaara : entre paix et guerre, quels défis pour la nation syrienne et quelles implications géopolitiques pour les puissances régionales ?

Ornella Sonhaye

Regards géopolitiques v12n2, 2026

Ornella Sonhaye est diplômée de la maîtrise en études internationales de l’Université Laval. Elle occupe actuellement le poste de coordonnatrice de programme à l’Université d’Ottawa, où elle supervise notamment des programmes de leadership destinés aux cadres œuvrant dans les domaines de la sécurité et du renseignement. Ses intérêts de recherche portent principalement sur la géopolitique, la sécurité internationale, ainsi que l’analyse des conflits au Moyen-Orient et en Afrique.

 

Résumé: La chute de Bachar al-Assad, le 8 décembre 2024, a ouvert la voie à un nouveau régime avec à sa tête comme nouveau dirigeant Ahmed al-Chaara. Accueilli et salué à l’étranger, il peine néanmoins à imposer son autorité à l’intérieur du pays. Craignant des représailles et la terreur des groupes djihadistes alliés à al-Chaara, les minorités religieuses se sont organisées pour se défendre, accentuant davantage le morcellement du territoire sur des bases identitaires. À long terme, cette situation pourrait-elle raviver des relents de violences pouvant mener à une nouvelle guerre civile ?

Mots clés: al-Assad, al-Chaara, Syrie, Turquie, minorités, Hayat Tahrir al-Sham

 

Abstract: The fall of Bashar al-Assad on December 8, 2024 paved the way for a new regime, with Ahmed al-Chaara as its new leader. Welcomed and praised abroad, he is nonetheless struggling to assert his authority within the country. Fearing reprisals and the terror of jihadist groups allied with al-Chaara, religious minorities have organized to defend themselves, further deepening the fragmentation of the territory along identity lines. In the long term, could this situation rekindle the remnants of violence that might lead to another civil war?

Key words: al-Assad, al-Chaara, Syria, Turkey, minorities, Hayat Tahrir al-Sham

 

 

Introduction

C’est en grande pompe, le 7 mai 2025, qu’Ahmed al-Chaara, nouveau président autoproclamé par intérim de la Syrie, a été accueilli à Paris, au palais de l’Élysée, par Emmanuel Macron (König, 2025; Malbrunot, 2025a). Ancien djihadiste assumé, Abou Mohammed al-Joulani, de son nom de guerre, a depuis décembre 2024 pris les rênes de la Syrie en s’y imposant aussi bien militairement que politiquement. Dorénavant, il soigne son image, se présente en homme d’État et efface tous les signes qui pourraient rappeler son passé trouble (Cabot, 2024b; Del Valle, 2025b). Ce bain de jouvence semble faire son effet puisque les chancelleries internationales sont prêtes à travailler avec lui et à l’accompagner dans son processus de transition (Sallon, 2025; Del Valle, 2025b).

La rapide et spectaculaire chute d’al-Assad, couplée à l’ascension fulgurante d’al-Chaara, sont synonymes de libération pour les uns et de terreur pour les autres. Après vingt-quatre années de règne, Bachar al-Assad a été chassé du pouvoir, entrainant ainsi avec lui la dynastie des al-Assad. Celui qui a succédé en l’an 2000 à son père, Hafez al-Assad, avait tant bien que mal réussi à pérenniser une assise sociopolitique datant de 1971 (Baczko et al., 2016; Balanche, 2009). Mais c’était sans compter sur la coalition des groupes armés insurgés et djihadistes qui, depuis le début de la guerre civile en 2012, n’ont cessé de mener des offensives pour déstabiliser le pouvoir en place. Ce qui se concrétisera finalement en décembre 2024, permettant, de ce fait, au groupe Hayat Tahrir al-Sham (HTS) de prendre les rênes du pays et d’imposer son chef, al-Chaara, comme le nouveau dirigeant de la république syrienne.

Avec le départ de Bachar, la Syrie a tourné une page et une nouvelle est en train de s’écrire. Les récents massacres des minorités alaouites, druzes et chrétiennes viennent questionner sur l’avenir de la Syrie et sur les nouvelles orientations politiques du gouvernement syrien. La fin de la guerre ayant conduit au morcellement du territoire, les logiques géopolitiques reposant sur des socles identitaires commencent par se révéler, risquant ainsi d’embrasser le pays (Bernas, 2024; Cousseran et al., 2016).  Ajoutant à cela, les puissances étrangères, à l’instar de la Turquie et d’Israël, sont en embuscade pour tirer les marrons du feu et étendre leur influence régionale. Notre article a pour but d’analyser les nouvelles dynamiques géopolitiques qui s’observent en Syrie après la chute d’al-Assad. Le pays s’axe-t-il dans une nouvelle ère de reconstruction sociopolitique et économique ? Ou assistons-nous malheureusement à la perpétuation d’un autre État failli dans la région ?

 

  1. Ahmed al-Chaara alias Abou Mohammed al-Joulani: le nouvel homme fort de Damas au passé sulfureux

Le 8 décembre, alors que le monde se réveillait avec l’annonce du départ d’Assad, il découvrait également la figure du nouvel homme fort de Damas. De son vrai nom Ahmed Hussein al-Charaa, c’est sous son nom de guerre d’Abou Mohammed al-Joulani qu’il s’est dévoilé au public comme étant le fossoyeur du prince de la dynastie des al-Assad. Personnage très controversé, il est issu des milieux djihadistes et a fait ses classes au sein d’Al-Qaïda et de l’État islamique (ISIS) (Cabot, 2024b; Del Valle, 2025b). Non-partisan d’un djihad mondial, le natif de la bourgeoisie sunnite de Damas, qui se pose dorénavant en rassembleur de la nation, a connu les geôles de la prison d’Abou Ghraib et du camp Bucca en Irak (Le Monde, 2024b; Fattori et Hennion, 2025). Cette expérience carcérale a fait suite à son arrestation pour avoir combattu l’occupation américaine en 2003.

D’après les articles parcourus, l’un des éléments déclencheurs de sa radicalisation est fortement relié à l’invasion américaine en Irak, forgeant ainsi son identité de djihadiste (Fattori et Hennion, 2025). Son parcours aussi bien en prison qu’au sein de la nébuleuse djihadiste l’a successivement rapproché du chef de l’État islamique, Abou Al-Baghadi, et d’Ayman Al-Zawahiri, le chef d’Al-Qaida (Papin, 2025). Nouant et brisant des alliances avec ses congénères, à l’orée de la guerre civile syrienne en 2012, il s’émancipa de ces anciens maîtres et se retourna contre eux (Le Monde, 2024b; Fattori et Hennion, 2025). Renonçant au djihad mondial, il fit de la Syrie sa priorité avec comme principale cible le régime Assad.

Fondateur du Front al-Nosra (État islamique pour le Levant) et leader du groupe Hayat Tahrir al-Sham (HTS), qu’il rejoint en 2017, les médias mainstream le présentent comme un islamiste modéré et un nationaliste qui veut limiter l’expansion de l’État islamique et la contenir aux frontières du Proche-Orient (Cabot, 2024b; Del Valle, 2025a, 2025b; Papin, 2025). Ayant fait de la Syrie son principal intérêt, il s’implique activement dans la guerre et à partir de 2016, il ancre son mouvement dans la région d’Idleb (Balanche, 2024; Le Monde, 2024b). Il réussit avec son groupe al-Nosra à s’emparer de cette ville du nord-ouest de la Syrie, à l’administrer de manière autonome et y établit un gouvernorat islamique. Sous coupe réglée, Idleb devient la ville vitrine d’un émirat islamique appliquant une idéologie rigoriste de l’islam (Balanche, 2024).

Éliminant les groupes armés concurrents, al-Chaara parvient à étendre ses tentacules et a tissé sa toile jusqu’à sa victoire finale en décembre 2024. En prenant la tête de la coalition des insurgés en 2024, Régis Le Sommier et Alexandre Del Valle nous expliquent qu’il a tout simplement été plus malin que ses compères (Del Valle, 2025a, 2025b; Ligne Droite, 2024). En effet, la contre-offensive, ayant abouti à la chute du régime Assad, a été menée par divers groupes armés et plus principalement par les forces insurgées. Ce sont ces dernières qui ont porté la reconquête du pouvoir et ont ouvert la voie dans laquelle se sont engouffré le HTS (Del Valle, 2025a; Ligne Droite, 2024; Agence France-Presse, 2024a). Al-Joulani et son groupe leur ont donc ravi la victoire en étant les premiers à sortir et à imposer leur agenda et leur vision (Omerta, 2024c; Fattori et Hennion, 2025).

 

Rappelons qu’al-Joulani a été, jusqu’à récemment, l’un des personnages les plus recherchés par la Central Intelligence Agency (CIA) avec une prime de dix millions de dollars US sur sa tête.

Aujourd’hui, il est célébré comme étant le sauveur du peuple syrien et promu comme l’islamiste censé apporter la démocratie et les droits de l’homme (Del Valle, 2025b; Omerta, 2024b). Il faut, cependant, reconnaitre qu’il a beaucoup travaillé son image et sa communication. Abandonnant son nom de guerre, il a changé de look et a épousé les codes et le langage inclusif de la diplomatie internationale, rappelant ainsi que, bien qu’ayant été un djihadiste, il est dorénavant occidentalo-compatible (Sallon, 2025). Alexandre Del Valle, analysant la situation en Syrie, a décrit son parcours en y mettant en exergue les contradictions du monde occidental sur la question de la démocratie et du terrorisme (Del Valle, 2025b).

Tandis que les chancelleries l’ont validé, plusieurs analystes sont montés au créneau pour dénoncer les deux poids, deux mesures concernant ce personnage (Del Valle, 2025a, 2025b; Omerta, 2024b, 2024c). Comment expliquer que subitement, en 2025, il soit devenu respectable alors qu’il est lié de près comme de loin à des mouvements et organisations terroristes, et ce depuis 2003 ? Ces dénonciations sont d’autant plus valables lorsqu’on a assisté, en mars dernier, au massacre des populations alaouites dans l’ouest de la Syrie (Balanche, 2025; Agence France-Presse, 2025b).

Quoi qu’il en soit maintenant, depuis décembre 2024, Assad est à Moscou, al-Chaara à Damas et c’est lui qui détient les leviers du pouvoir. Après le départ de Bachar, le groupe HTS a dit vouloir assurer une transition paisible. Pour le moment, cela n’est toujours pas clair sur la façon dont ils comptent s’y prendre pour restituer la souveraineté de la Syrie, de même que son décollage économique (Le Monde, 2024a). Mais, une chose est sûre, le nouveau chef de la transition est accompagné dans ce processus par des puissances étrangères (Aberkane, 2024; Omerta, 2024b; Balanche, 2025d).

 

Pour preuve, le 14 mai 2025, après sa rencontre au Qatar avec Donald Trump, les États-Unis ont levé les sanctions économiques qui pesaient sur le pays (Al Mounes, 2025a; Zahar, 2025). Le 20 mai, l’Union européenne a fait de même en levant toutes ses sanctions économiques et depuis le 5 juillet, suite à la visite à Damas du chef de la diplomatie britannique, David Lammy, le Royaume-Uni a rétabli ses relations diplomatiques avec la Syrie (Mcneil, 2025; Liboreiro, 2025; Le Monde, 2025). En tournée dans plusieurs capitales et rencontrant les dirigeants de ce monde, il est incontestable qu’al-Chaara est en odeur de sainteté avec la communauté dite internationale qui, par pur réalisme géopolitique, a effacé son ardoise de djihadiste pour le draper d’un linceul blanc (Malbrunot, 2025b; Le Figaro, 2025). Cependant, plusieurs se demandent s’il fera mieux que Bachar al-Assad ? D’autres se questionnent sur ce qu’il propose de différent aux Syriens ? Comment et sur quelles bases parviendra-t-il à redresser économiquement, socialement et politiquement, un pays déchiré par plus de treize années de guerre civile ? 

Il est important de poser toutes ces questions car plusieurs spécialistes ont relevé le fait qu’al-Chaara soit lui-même contesté au sein de la nébuleuse djihadiste (Del Valle, 2025a, 2025b; Ligne Droite, 2024). À l’intérieur de cette mouvance, il est largement critiqué parce que sa position sur l’expansion de l’État islamique n’est pas cohérente. Tandis que lui, il veut en limiter les frontières au Proche-Orient, d’autres groupes et nombreux de ses partisans veulent l’étendre à toute la région et voir jusqu’au monde (Cabot, 2024b). Il y a donc une guerre de vision qui larve et dont al-Chaara doit faire taire avant de se faire renverser par l’aile dure du HTS (Omerta, 2024c).

 

  1. Transition djihadico-politique en Syrie : entre crainte et méfiance des minorités religieuses

 La prise du pouvoir par le HTS, un groupe armé islamique, a et continue de susciter beaucoup d’inquiétudes au sein d’une partie de la population syrienne. Bien que majoritairement composé de sunnites, le pays se compose également d’une multitude de minorités religieuses telles que les alaouites, les chrétiens, les Druzes et les Kurdes (Balanche, 2006, 2009; Taha, 2016). Ces diverses minorités appréhendent l’avenir sachant qu’un sunnite radical, prônant la charia, est désormais le maître du jeu en Syrie (Omerta, 2024; Missiri, 2024). Cette situation pose la problématique des minorités religieuses sous l’ère post-Assad.

Il est important de rappeler que le régime des al-Assad, issu de la communauté alaouite, a été, pendant plusieurs décennies, le protecteur des minorités religieuses (Balanche, 2006). Instrumentalisant et jouant sur leurs peurs, le régime a su s’attirer leur loyauté, même si certains n’étaient pas toujours en accord avec lui. Ces minorités se sentaient plus en sécurité avec les al-Assad et elles n’entrevoient donc pas un avenir radieux sous l’ère al-Chaara (Balanche, 2014; Sonhaye, 2022). Le problème se pose aussi parce qu’avant de prendre le pouvoir à Damas, le groupe HTS contrôlait la région d’Idleb et y a régné en y appliquant les principes de la charia, contraignant ainsi les minorités religieuses à restreindre leur liberté de culte (Missiri, 2024; Del Valle, 2025a; Omerta, 2024a, 2024c). Ces minorités, à la grandeur du pays, s’inquiètent de ce fait de vivre dans la terreur comme ce fut le cas pour leurs compatriotes d’Idleb. Elles n’oublient pas non plus les slogans proférés à leur encontre, pendant la guerre civile, par l’État islamique (ISIS) qui leur promettait la mort (Sonhaye, 2022; France 24, 2024; Omerta, 2024a).

Bien que le nouveau régime se soit voulu rassurant en prônant l’ouverture religieuse, plusieurs exactions et atteintes à la liberté de ces minorités ont été relevées par des associations et organisations non gouvernementales (Omerta, 2024a; Cabot, 2024; Lautissier, 2025).

Ainsi, seulement en décembre 2024, plusieurs lieux de culte chrétiens ont été vandalisés (Robles, 2024). L’Agence française de presse (AFP) a rapporté que le 18 décembre, une église orthodoxe, située dans la ville de Hama, a été la cible d’une attaque d’hommes armés qui y ont ouvert le feu (Robles, 2024; Le Figaro, 2024). Toujours dans cette ville, à l’aube de la fête de la Nativité, dans une vidéo, l’on pouvait apercevoir un sapin de Noël incendié par des hommes cagoulés identifiés comme étant issus du groupe jihadiste Ansar al-Tawhid (Robles, 2024; Agence France-Presse, 2024c). Ces groupes ayant maintenant pignon sur rue en Syrie, ils peuvent étendre leur conception de l’Islam et de la liberté aux autres religions sans craindre d’être réprimandés. Il est par conséquent logique qu’avec l’arrivée d’al-Chaara au pouvoir, ces populations soient anxieuses.

Depuis la chute d’Assad, s’est ainsi observée une multiplication des poches de résistance. Plusieurs villes et régions sont entrées en dissidence pour défendre leurs territoires et contester l’autorité du nouveau roi de Damas (Omerta, 2024c; Del Valle, 2025a, 2025b). La peur et l’inquiétude sont d’autant plus vivaces, notamment à la suite du massacre de plus de 1400 Syriens de confession alaouite exécutés, entre le 6 et le 9 mars 2025, par les forces alliées du nouveau régime (Balanche, 2025a, 2025b; Lautissier, 2025). L’organisation syrienne des droits humains (OSDH) a confirmé les chiffres et a fait état parmi les victimes de femmes, d’hommes, d’enfants et de vieillards (Balanche, 2025b).

Selon cette ONG, il s’est agi d’exécutions qui ont eu lieu dans l’ouest du pays, précisément dans les villes de Banias et Lattaquié, dans une opération visant des groupes loyalistes au président Assad (Agence France-Presse, 2025b, 2025d; Lautissier, 2025). Fabrice Balanche (2025b) note que la ville alaouite de Masyaf, de même que celle de Rassafa, ont également été les témoins des atrocités de la traque aux partisans de l’ancien régime. Amnesty International, réclamant une enquête, est monté au créneau, qualifiant ces massacres de crimes de guerre (Amnesty International, 2025). Plus récemment, en juillet 2025, ce furent les Druzes et leur fief de Soueida qui ont été pris pour cible par des groupes armés alliés du régime al-Chaara (David, 2025; Alasaad, 2025). Par conséquent, depuis son accession au pouvoir, les violences contre les membres des minorités religieuses n’ont cessé de se multiplier, de même que les violations flagrantes de leurs droits et libertés. La problématique des minorités, sous ce régime, est donc légitime et nous questionne sur l’éventualité d’une guerre confessionnelle. 

Au lendemain de la prise du pouvoir par le HTS, les fiefs alaouites, de même que les chrétiens, se sont organisés et armés pour se défendre, et ils ne comptent pas abdiquer si facilement (Balanche et Gil, 2025; Del Valle, 2025a). Selon des informations, Maher al-Assad, frère de Bachar et anciennement commandant de la garde républicaine, se serait réfugié dans les montagnes alaouites avec des milliers d’hommes armés dans le but de susciter une rébellion (Ligne Droite, 2024; Omerta, 2024a, 2024c).

Les chrétiens, eux aussi, sont entrés en résistance parce qu’ils ne veulent pas être contraints d’abandonner leur foi ou se faire restreindre leur liberté de culte. Du côté des Druzes, selon Alexandre Del Valle, ils se sont placés sous la protection d’Israël et s’organisent aussi pour éviter de se faire annihiler par le nouveau pouvoir de Damas (Omerta, 2024c; Balanche, 2025c).

Ces poches de résistance à Lattaquié, au sud et dans les régions côtières, peuplées essentiellement par les différentes minorités religieuses, constituent des épines dans les souliers d’al-Joulani. Ce dernier se retrouve donc, lui aussi, dans la même position que son prédécesseur. Ne contrôlant pas l’entièreté du pays et ne pouvant pas asseoir son autorité sur toute l’étendue du territoire, comment réussira-t-il à juguler tous ces enjeux sans conduire le pays vers une nouvelle guerre civile ? À la vue des guerres intestines et des poches de résistance qui se multiplient, la Syrie est loin d’une reconstruction et d’une pacification en bonne et due forme. De plus, la levée des sanctions ne rimera pas automatiquement avec croissance économique et stabilité politique. Assisterons-nous au scénario libyen en Syrie ?

En Libye, la chute du colonel Mouammar Kadhafi, qui devait apporter la paix, la démocratie et la prospérité, n’aura été qu’une illusion, tant le peuple libyen a fini par déchanter devant l’instabilité politique, l’insécurité et la partition du territoire. En somme, un pays en lambeaux complètement déstructuré (Bernas, 2024). Est-ce cela l’avenir de la Syrie ? En tout cas, les faits démontrent que ce pays morcelé et divisé ne pourra pas retrouver une certaine stabilité avant un bon moment (Horncastle, 2024). Le scénario libyen est très bien parti pour se répliquer en Syrie. Pendant combien de temps vont donc tenir al-Chaara et son gouvernement avant que d’autres forces insurgées n’essaient de lui ravir le pouvoir, ou ne le mettent devant le fait accompli d’une sécession ou de la création d’une région autonome administrée en dehors de son autorité ?

Comme nous le mentionnions ci-haut, nous ne connaissons pas exactement le programme d’al-Chaara pour la Syrie. Que va-t-il faire ? que va-t-il changer ? comment va-t-il s’y prendre ? Toutes ses questions demeurent sans réponses pour nous. Le pays se trouve dans un tel état de chaos qu’il va falloir plus que des tournées et des plaidoiries à l’international pour parvenir à pacifier le tout et à restaurer une autorité politique et administrative.

 

  1. L’état failli syrien : une opportunité en or pour les puissances étrangères

Les évènements ayant conduit à la chute de Bachar al-Assad ne peuvent pas être évoqués sans mentionner le rôle de la Turquie (Bensoussan, 2024). Aujourd’hui, Ankara se pose en maître du jeu sur le théâtre syrien et en tire les ficelles dans le but d’étendre ses tentacules au-delà des régions kurdes (Hamza, 2024; Daroux, 2024). Des analystes ont ainsi relevé le rôle prépondérant de la Turquie dans l’éviction d’al-Assad (Le Figaro avec AFP, 2024; Aberkane, 2024; Omerta, 2024b, 2024c). Notons qu’Ankara, à la fin de la guerre en 2017, a su jouer des coudes pour assurer sa présence en Syrie, notamment au nord dans les zones kurdes. La hantise du président turc envers le nationalisme kurde a poussé la Turquie à s’y établir et à contrôler une partie de ces régions (Daroux, 2024; Baczko et al., 2016).

Ayant pour désir d’accroître sa puissance régionale, il était important que la Turquie puisse tirer son épingle du jeu dans le conflit syrien et s’en sortir sans perte ni fracas. Ankara, au début des soulèvements contre le régime Assad en 2011, a beaucoup investi dans les forces rebelles (Bensoussan, 2024; Baczko et al., 2016). La Turquie constituait leur base arrière où ils pouvaient se ravitailler en armes et peaufiner leurs stratégies. Le Conseil national syrien (CNS), l’opposition politique censée remplacer Assad à l’époque, fut créé en Turquie et y reçut du financement et du soutien logistique. Plusieurs hauts gradés de l’armée syrienne qui avaient déserté les rangs s’y étaient réfugiés et ils y ont fondé, avec la bénédiction d’Ankara, l’Armée syrienne libre (ASL) (Baczko et al., 2016; Burgat et Paoli, 2013). La Turquie d’Erdogan a également entretenu plusieurs groupes islamistes qui combattaient en Syrie pendant la guerre, prenant ainsi radicalement position contre le régime syrien (Baczko et al., 2016).

Bien qu’ayant calmé ses ardeurs devant la résistance d’Assad entre 2015 et 2017, la Turquie s’était résignée à se replier tout en continuant à soutenir les opposants. Ankara, au courant de ce qui se préparait, ne se s’est pas fait prier pour appuyer les forces insurgées dans leur offensive en 2024 (Hamza, 2024; Bensoussan, 2024). Aujourd’hui, la Turquie a réussi son coup et, ne dissimulant pas son implication, s’est même félicitée des récents changements à la tête du pays. Ce qui lui permet d’étendre son autorité sans obstacle majeur en Syrie (Hamza, 2024; Bensoussan, 2024).

La chute d’al-Assad a également eu des répercussions à la frontière sud avec Israël. Se disputant le plateau du Golan depuis plusieurs décennies, le renversement du régime a laissé le champ libre à Israël pour en occuper une autre partie (Sampson, 2024; Agence France-Presse, 2025d, 2024b; Omerta, 2024c). L’État hébreu déplace ainsi ses pions tout en s’assurant d’étendre son territoire. Israël ne s’était jamais privé d’intervenir sur le territoire syrien, et ce même sous le régime Assad (Cabot, 2024a). L’armée israélienne y pénétrait régulièrement pour bombarder des zones et des cibles qui, selon elle, constituaient des menaces pour sa sécurité. Elle n’a donc pas hésité, en juillet 2025, à intervenir et à frapper les forces syriennes, sous l’autorité d’al-Chaara, qui tentait de soumettre la ville druze de Soueida (Agence France-Presse, 2025d; Al Mounes, 2025b).

Les manœuvres de Tel-Aviv en Syrie sont nombreuses et il est clair que l’État hébreu veut arbitrer le jeu, du moins tant que cela servira ses intérêts. En bonne posture avec les changements politiques à Damas, il en profitera pour étendre ses limites territoriales vers la Syrie. Déstabiliser la Syrie permet aussi à Israël d’affaiblir un allié important du Hezbollah, de même que sa base arrière. Bien que l’instabilité généralisée en Syrie ne soit pas très profitable à Israël, pour le moment, le gouvernement de Netanyahou essaie de profiter de cette opportunité pour établir son agenda dans la région (Sampson, 2024).

La Syrie est devenue le nouveau terrain de jeu des puissances régionales et étrangères qui s’en servent pour défendre et consolider leurs intérêts (Missiri, 2024; Malbrunot, 2025b). Chacun veut tirer son épingle du jeu, et ce, sur le dos du peuple syrien (Haski, 2024). L’espoir mais aussi l’inquiétude suscitée par la chute du régime Assad expliquent bien le dilemme dans lequel se trouve la Syrie (Zahar, 2025; Horncastle, 2024).

 

Conclusion

Les récents massacres des Alaouites et des Druzes tendent à démontrer que la Syrie risque de rebasculer dans une nouvelle guerre civile. Le passif djihadiste d’al-Chaara place les minorités religieuses dans un dilemme de sécurité. Plusieurs partisans du nouveau régime n’ayant pas renoncé à l’idée d’un djihad mondial, les autres communautés y perçoivent donc une réelle menace à leur survie. Toute cette situation peut aboutir à une militarisation accrue, perpétuant ainsi le cycle de violence et des tensions sociopolitiques. Le chaos est donc toujours d’actualité et al-Chaara fait face à plusieurs défis et velléités qui peuvent entraver le processus de réunification et de pacification du pays.

Plusieurs questions se posent sur l’avenir de la Syrie. Que deviendra-t-elle ? Sera -t-elle morcelée en petits États ou retrouvera-t-elle sa place dans le concert des nations comme une et indivisible ? Une autre question demeure : le problème de la légitimité du régime d’al-Chaara, parce que pour le moment la démocratie et les élections ne sont toujours pas à l’ordre du jour. Le fait aussi qu’il s’agisse d’un ancien djihadiste soulève des interrogations sur son rôle dans les attentats perpétrés en Europe et au Moyen-Orient. En conclusion, pour le moment, les défis sont énormes pour la nation syrienne. Selon nous, le peuple syrien doit jouer sa partition et ce sera seulement à lui d’orienter l’avenir politique et économique du pays. Mais, à quel prix et dans quelles conditions ? Toutes les éventualités sont sur la table et c’est le temps qui apportera des réponses à nos questions.

 

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La ressource en eau en situation de siège complet, étude de cas sur la bande de Gaza depuis le 9 octobre 2023

Apolline Rostand

Regards géopolitiques, v10n4, 2024, paru en mars 2025.

Juin 2024

Apolline Rostand a été étudiante stagiaire en 2024 au CQEG pendant son Master 1 en Sciences de l’eau parcours Eau et Société à AgroParisTech et l’Université de Montpellier. Elle est actuellement étudiante en langue arabe à l’Institut français d’Égypte au Caire.

Résumé

Cet article a pour objectif de présenter le travail de recherche réalisé dans le cadre d’un stage s’intéressant aux conséquences sur la ressource en eau dans le cas d’un siège complet. L’étude de cas se penche sur la bande de Gaza, depuis que le ministre israélien de la défense a annoncé le 9 octobre 2023 : « pas d’électricité, pas de nourriture, pas de gaz pour Gaza », en réponse aux massacres perpétrés le 7 octobre 2023 par le Hamas, faisant près de 1200 morts israéliens. L’étude qui suit fait l’état des lieux des dommages causés par la réponse israélienne sur les infrastructures WASH (Water, Sanitation, Hygiene), mais aussi des conséquences écologiques, sanitaires et agricoles provoquées par le manque d’eau.

Mots clés : Eau, guerre, infrastructures, désalinisation, hygiène, alimentation, pénurie, crise, énergie, Israël, Gaza, Palestine

Abstract

The objective of this article is to present the research work carried out as part of an internship focusing on the consequences for water resources in the event of a complete siege. The case study focuses on the Gaza Strip, since the Israeli Minister of Defense announced on October 9, 2023: « no electricity, no food, no gas for Gaza », in response to the massacres perpetrated on October 7, 2023 by Hamas, killing nearly 1,200 Israelis. The following study takes stock of the damage caused by the Israeli response to the WASH (Water, Sanitation, Hygiene) infrastructure, as well as the ecological, sanitary, and agricultural consequences caused by the lack of water.

Keywords : Water, War, Infrastructures, desalination, hygiene, food security, crisis, energy, Israel, Gaza, Palestine

Liste des acronymes
OCHA : Office for the Coordination of Humanitarian Affairs (OCHA)
UNEP : United Nations Environment Program
WASH: Water, sanitation and hygiene
OCHR : Organization for Coordination Of Humanitarian Relief
UNRWA : United Nations Relief and Works Agency
ONUSAT : United Nations Satellite Centre

Introduction

« Pas d’électricité, pas de nourriture, pas de gaz », le 9 Octobre 2023, Yoav Gallant ministre de la défense israélien annonçait le « siège complet » (Le Monde, 2023) de la bande de Gaza, deux jours après les attentats du Hamas.

Théâtres d’affrontements répétés depuis les débuts du conflit israélo-palestinien au siècle dernier, la bande de Gaza est soumise depuis 2007 à un blocus économique par Israël. La situation socio-économique y est depuis lors désastreuse, avec une crise humanitaire chronique entraînant l’intervention massive des Nations Unies et des ONG.

Les territoires palestiniens (Cisjordanie et Gaza) disposent de ressources naturelles locales en eau très limitées, et dépendent fortement de l’Etat d’Israël (UNEP, UN, Environment programme, Law and Environment Assitance Platform, 1996). En effet, depuis 1967 les autorités israéliennes ont, par l’ordre militaire 158, restreint les constructions de nouvelles infrastructures hydrauliques sans obtention d’un permis sur les territoires palestiniens occupés. L’ordre militaire 92 de 1967 garantit l’autorité totale de l’armée israélienne sur les questions liées à l’eau (Jaber, 2011 ). La nappe phréatique côtière de Gaza est largement impropre à la consommation. Le réseau de distribution, lorsqu’il est encore fonctionnel, est obsolète. L’importation d’eau cisjordanienne à Gaza est interdite par le gouvernement israélien. L’importation d’eau d’Israël est onéreuse, et soumise à sa bonne volonté. La mise en service de trois usines de désalinisation de l’eau de mer ces dernières années a permis d’apporter un début de sécurité et d’indépendance de l’approvisionnement en eau potable. Dans ce contexte de pénurie, les six stations d’épuration installées à Gaza prennent une importance vitale pour la prévention des pollutions et des maladies hydriques. Le bon fonctionnement de ces infrastructures nécessite toutefois une stabilité du territoire et l’accès aux ressources nécessaires telles que le pétrole.

Depuis le siège annoncé par le gouvernement israélien, de nombreux observateurs ont alerté sur les risques sanitaires et écologiques considérables du fait des dommages causés aux infrastructures WASH (Water, Sanitation and Hygiene). Quelles sont les conséquences des opérations militaires conduites depuis le 9 octobre 2023 sur la ressource en eau et sa gestion dans la bande de Gaza ? Qu’en est-il plus largement de l’eau dans les situations de siège lors des conflits armés ?

Cet article traite des enjeux sanitaires, écologiques et agricoles liés à la gestion de l’eau dans la bande de Gaza. Pour analyser ces enjeux, diverses sources ont été utilisées, notamment de la littérature grise provenant de travaux académiques et de rapports d’institutions telles que l’UNICEF, OCHA, la Banque Mondiale et l’UNRWA. L’étude des médias nationaux et internationaux est également essentielle pour comprendre le contexte du conflit. Mais la presse internationale est interdite d’accès à Gaza, et les sources locales sont difficiles d’accès. Des témoignages d’associations sur le terrain et d’institutions comme l’Autorité palestinienne de l’eau ont néanmoins été recueillis. La majorité des sources étaient en anglais, mais des documents en français et en arabe ont également été examinés, avec l’aide de logiciels de traduction. Il aussi été fait appel aux techniques de télédétection. L’analyse d’images satellite optiques a été utilisée pour évaluer les destructions subies par les six stations d’épuration de Gaza. Certaines études citées dans cet article sont fondées sur l’étude d’images radar SAR (Synthetic aperture radar), qui nécessitent des capacités de traitement spécifiques.

1. Quelles sont les conséquences du siège sur les infrastructures hydrauliques ?

 1.1. Quels sont les dommages structurels connus à ce jour ?

La bande de Gaza s’étend sur 365 km2, au sud-ouest d’Israël, face à la Méditerranée. Soumis à un blocus économique par Israël depuis 2007, le territoire vit dans une situation de grande précarité. Près de 2 millions de personnes y habitent, parmi lesquelles près de 45% seraient inactives, 50% vivant sous le seuil de pauvreté. En 2022, il était estimé que 64 % de la population souffrait d’insécurité alimentaire modérée à sévère (CNUCED, 2024) (OCHA, Movement in and out of Gaza in 2022, 2023).

La bande de Gaza dispose de trois principales ressources en eau. La première est un aquifère côtier peu profond surexploité et contaminé. De ce fait, 96% de cette eau est impropre à la consommation. Pour remédier à ce manque d’eau exploitable dans la région, la société israélienne Mekorot se charge d’alimenter la bande de Gaza, grâce à trois points d’alimentation. L’accès à cette ressource est onéreux, et dépend de la bonne volonté d’Israël. Aussi, pour augmenter la ressource en eau, le recours à des solutions alternatives devient essentiel.  C’est pourquoi l’Autorité palestinienne de l’eau a engagé depuis 2015 un projet à grande échelle de désalinisation de l’eau de mer combinant trois usines dites short term low volume (STLV), dans le nord, le centre et le sud du territoire. (Autorité palestinienne de l’eau, 2015). Ces stations ont été financées par différents acteurs : l’Union européenne, l’Italie, U.S. Agency for International Development (USAID), le Koweït avec la Banque islamique de développement. Ces usines doivent assurer 7% de l’approvisionnement en eau, mais le conflit et le siège ne les ont pas épargnées. Enfin, quelques 150 stations privées de désalinisation sont recensées, mais ne sont pas régulées ni surveillées par les autorités locales (UNICEF W. , 2018).

Le rapport intermédiaire des dommages à Gaza établi par la Banque Mondiale, et publié le 29 mars 2024, estime le coût des dégâts à 18,5 milliards de dollars, soit l’équivalent de 97% du PIB des territoires de Palestine occupées en 2022. La perte pour les infrastructures hydrauliques s’élèverait à un total de 502,7 millions de dollars. Pour comparaison, les dégâts étaient estimés à 33 millions de dollars après la guerre de 2014, opposant l’État d’Israël aux groupes armés palestiniens dont le Hamas, sur le territoire de la bande de Gaza (World Bank, European Union, United Nations, 2024).

Les analyses réalisées avec l’utilisation des données radar Copernicus Sentinel-1 par les chercheurs Corey Scher et Jamon Van Den Hoek mettent en avant les dommages subis à Gaza.  Une carte du 9 janvier 2024 tend à démontrer que 48 à 59,8% des bâtiments ont été endommagés ou détruits (tous types de bâtiments confondus) (UNESCWA, 2024). En utilisant une méthode dite InSAR, employant l’utilisation d’interférométrie radar, les chercheurs ont pu réaliser le suivi des changements sur la bande de Gaza, un travail largement rapporté par les médias (El País, 2024), (The New York Times, 2024), (ABC news, 2023). L’UNOSAT a aussi cherché à illustrer les dégâts connus, grâce à l’utilisation d’images satellite à haute résolution. Les deux cartes n’emploient pas la même méthode d’analyse, mais présentent des évaluations des dommages très comparables, et indiquent que les dégâts sur le bâti sont considérables.

Les rapports d’impact quotidien de la OCHA, ainsi que les rapports de situation de l’UNICEF informent sur la situation connue à Gaza et répertorient notamment des informations sur la situation liée à l’eau et aux infrastructures hydrauliques. L’UNICEF dans son deuxième rapport couvrant la période du 13 au 20 octobre 2024 affirme que déjà 50% des infrastructures d’approvisionnement eau auront besoin de réparations ou de réhabilitations, et que 11 infrastructures WASH ont été endommagées ou détruites (UNICEF , 2024). Le 12 mars 2024, il est annoncé par l’OCHA que 57% des infrastructures ont été touchées ou détruites (OCHA , 2024).

L’étude ‘Nowhere and no one is safe’: spatial analysis of damage to critical civilian infrastructure in the Gaza Strip during the first phase of the Israeli military campaign, 7 October to 22 November 2023 (Asi, Y., Mills, D., Greenough, P.G. et al., 2024) tend à démontrer que la destruction ou l’endommagement de 64 installations d’eau sur 152 étudiées résultent d’un choix délibéré. Il a été relevé que 40 % des infrastructures hydrauliques ont été endommagées et 36,8 % ont été détruites fonctionnellement.

Figure 1: UNOSAT Damage Assessment Overview Map

Figure 2 Damage analysis of Copernicus Sentinul-1 Satelite data par Corey Scher de CUNY Graduate Center et Jamon Van Den Hoek de l’Université de l’Etat de l’ Oregon

Mener des enquêtes de terrain sur la bande de Gaza étant pratiquement impossible, la BBC a fait le choix d’expérimenter la couverture de ce conflit grâce à l’analyse d’images satellite, avec l’article :  Half of Gaza water sites damaged or destroyed, BBC satellite data reveals, publié le 9 mai 2024. Sur les 603 installations d’eau étudiées, 53% ont été endommagées ou détruites, les dommages connus étant principalement regroupés dans le Nord de Gaza et dans le sud de la ville de Khan Younis (Devlin, Ahmed, & Palumbo, 2024).

La BBC affirmait en particulier : « We also found that four of the six wastewater treatment plants – crucial to preventing the build-up of sewage and the spread of disease – have been damaged or destroyed. » (Devlin, Ahmed, & Palumbo, 2024). La BBC illustrait ce propos par une image haute résolution de la station de Bureij, sévèrement endommagée. Ces propos et cette image ont été largement relayés par d’autres médias.

Les images basse résolution Sentinel 2 en libre accès des six stations d’épuration de Gaza, publiées en mai 2024, ne laissent pas apparaître des dégâts significatifs sur les autres stations, hormis les stations de Rafah et South Khan Younes (Annexe II). Cela ne signifie pas pour autant que les autres stations soient en capacité de fonctionner.

Si les dégâts sur les installations hydrauliques sont assurément considérables, le pourcentage annoncé de 50% de destruction permet difficilement d’évaluer l’impact réel sur la gestion de l’eau et l’ampleur des futurs travaux de reconstruction de ces installations. Il met en effet au même niveau les usines majeures et les micro-infrastructures hydrauliques. Il range dans la même catégorie des installations détruites et des installations légèrement impactées.

1.2. Ces dégâts résultent-ils d’une stratégie israélienne ?

Il convient de rappeler que si le ciblage des installations civiles s’avérait délibéré, cela viendrait en violation du protocole de Genève, chapitre IV : Personnes civiles et population civile, article 54, alinéa 2 « 2. Il est interdit d’attaquer, de détruire, d’enlever ou de mettre hors d’usage des biens indispensables à la survie de la population civile (…), les installations et réserves d’eau potable et les ouvrages d’irrigation, en vue d’en priver, à raison de leur valeur de subsistance, la population civile ou la Partie adverse »  (Convention (IV) de Genève, 1949).

Pour comprendre si les dommages infligés aux infrastructures hydrauliques sont des dommages collatéraux issus du hasard de la guerre, ou si ces dommages sont le produit d’une stratégie israélienne, il est essentiel d’examiner non seulement le passé des relatons entre les deux territoires, mais aussi le contexte actuel des dynamiques géopolitiques en jeu et les choix politiques qui ont conduit à cette situation.

Depuis l’occupation de 1967, plusieurs ordres militaires ont instauré la mainmise d’Israël sur la ressource en eau des territoires palestiniens. L’ordre militaire 92 de 1967, qui affirme l’autorité totale de l’armée israélienne sur les questions liées à l’eau, et l’ordre militaire 158 déjà cité (limitation des constructions de nouvelles infrastructures hydrauliques), illustrent cette inégalité d’accès à l’eau pour les populations palestiniennes (Jaber, 2011 ).

Cette domination s’exerce également de manière discrétionnaire en période de conflit, Israël pouvant user de la possibilité de réaliser un blocus sur l’eau. En 2007, un blocus avait été annoncé par Israël sur l’importation de carburant impactant le pompage de l’eau nécessaire à la survie des habitants de Gaza (Amnesty, 2017). Un rapport des Nations Unies sur l’impact des coupures d’électricité montre que celles-ci entrainent des interruptions des cycles de traitement des eaux usées, qui nécessitent 14 jours d’électricité pour un cycle complet. Le fonctionnement des pompes est également entravé, ce qui perturbe l’approvisionnement en eau pour les usages domestiques (UN, 2010).

La destruction des installations hydrauliques est un autre moyen d’action, déjà employé dans le passé. Plusieurs rapports font ainsi état de nombreux dégâts à déplorer lors de l’offensive militaire d’Israël de mai 2021 (Al Mezan, 2021). Un rapport d’Al Mezan Centre pour les droits humains estime que installations WASH sont parmi les plus touchées par les forces israéliennes. En mai 2021, l’UNDP estime que 76 constructions WASH et 116.6 km de réseaux d’eaux et d’eaux usées ont été endommagés, et que 92% des infrastructures ont connu des dommages partiels (UNDP, 2021).

S’agissant des opérations en cours depuis octobre 2023, plusieurs observateurs estiment  que la dégradation des installations hydrauliques procède d’une volonté délibérée d’Israël. Parmi eux, un expert des nations unies, Arrojo-Agudo, alertait dès novembre 2023 : « Israel must stop using water as a weapon of war » (OHCHR, 2023), considérant que les conséquences de ce siège sur les ressources affecteront en premier lieu les civils, et particulièrement les enfants de moins de 5 ans et les femmes.

C’est également le cas de l’étude utilisant des données satellite radar : ‘Nowhere and no one is safe’: spatial analysis of damage to critical civilian infrastructure in the Gaza Strip during the first phase of the Israeli military campaign, 7 October to 22 November 2023  (Asi, Y., Mills, D., Greenough, P.G. et al., 2024) précedemment citée. Celle-ci tend à démontrer que la destruction des infrastructures civiles résulte d’un choix délibéré. En appliquant un indice global de Moran, qui permet de montrer les corrélations spatiales, l’étude montre en effet un degré élevé de regroupement des dommages sur les infrastructures civiles, mettant en évidence, selon les auteurs, qu’une stratégie se dessine derrière les bombardements israéliens  (Asi, Y., Mills, D., Greenough, P.G. et al., 2024).

Ces éléments indiquent que la responsabilité d’Israël pourrait être gravement engagée. Il faut néanmoins considérer le contexte de guerre urbaine, dans lequel les édifices publics servent naturellement de point d’appui au Hamas et donc de cible aux forces israéliennes. L’utilisation d’installations civiles à des fins militaires nuisibles à l’ennemi par un belligérant prive alors ce dernier de la protection apportée par le droit international. Ceci est fréquemment invoqué par Israël lorsque ses forces ciblent des hôpitaux, par exemple, accusés d’accueillir des installations du Hamas. De la même façon, l’utilisation de la ressource énergétique d’une station d’épuration (panneaux solaires) par les forces du Hamas peut en faire une cible légitime aux yeux d’Israël.

Un flash d’informations de l’OCHA de février 2024 (OCHA, 2024) indique qu’entre le 1er janvier et le 15 février 2024, 77 missions humanitaires de soutien aux hôpitaux et aux infrastructures WASH ont été planifiés au Nord du Wadi Gaza. Sur ces 77 missions 14 ont été entravées et 44 refusées.

1.3. Les enjeux énergétiques et leurs impacts sur les infrastructures hydrauliques

Les ressources énergétiques sont vitales pour maintenir les activités civiles et humanitaires sur la bande de Gaza. À la veille du 7 octobre 2023, Gaza souffrait déjà d’un manque de production énergétique. En effet, l’unique centrale électrique de Gaza, devant produire 140 MW, fonctionne à seulement 50% de sa capacité. Gaza dépend fortement (120 MW) des lignes d’approvisionnement israéliennes qui ont cessé d’être alimentées à l’annonce du blocus (OCHA, 2024). En outre, Israël a mis en place depuis le déclenchement des hostilités un blocus sur l’importation de carburant par la frontière égyptienne, jusqu’au 15 novembre 2023.

Le siège généralisé et le blocus annoncés sur cette ressource impactent considérablement le territoire gazaoui, car les infrastructures manquent de carburant pour leur permettre de fonctionner. De fait, Gaza vit sous black-out électrique depuis le 11 octobre 2023 (OCHA, 2023). L’implantation de panneaux solaires s’est présentée comme une solution idéale au défi énergétique auquel fait face Gaza. L’Autorité palestinienne de l’eau estimait en 2021 la puissance électrique nécessaire pour la production d’eau potable et le traitement des eaux usées à 81.5 MW, alors que la production était limitée à 29 MW (UNDP, 2021). La stratégie de l’Autorité palestinienne de l’eau a été d’installer des panneaux solaires pour répondre à ce manque, fournissant 3,3 MW (UNDP, 2019). Gaza dispose aujourd’hui d’une forte densité de panneaux solaires, qui est passé de 12 sites solaires en 2012 à 8760 en 2019 (Fischhendler, Herman, & David, 2021). Mais il faut tout de même un minimum d’électricité pour faire fonctionner ces installations, et le blocus énergétique empêche de ce fait la production d’énergie par ce moyen (Todman, Bermudez Jr, & Jun, 2023). En outre, la destruction de nombreux panneaux, comme présenté en annexe, peut interdire le fonctionnement des stations d’épuration. Dans l’analyse des images satellite, réalisée par la BBC, de la station centrale d’épuration situé à Bureij, financée par l’Allemagne et inaugurée en 2023, montre que celle-ci a subi des dégâts considérables. L’ensemble des panneaux solaire a en particulier été détruit.

Le 26 octobre 2024, l’OCHA fait l’état des lieux de la situation hydrique de Gaza, pour ce qui concerne l’approvisionnement en eau potable par les différentes stations de désalinisation, mais aussi s’agissant du fonctionnement des différentes stations d’épuration. Sur trois usines de désalinisation, une seule fonctionne à 5% de sa capacité. Il était estimé que les 2,3 millions d’habitants de Gaza avaient accès à seulement six litres d’eau par jour (OCHA, 2023). Les six stations d’épuration ne peuvent plus fonctionner à cause du manque de pétrole.

Dans le rapport numéro 15 de l’UNICEF couvrant le conflit à Gaza sur la période du 11 au 17 janvier 2024, il est mentionné que les convois pour alimenter en carburant le nord de la bande de Gaza sont interdits, limitant l’accès à l’eau aux populations présentes dans le nord. Il est estimé que des milliers de personnes se retrouvent dans cette situation (UNICEF, 2024). Depuis le 1 janvier 2024, le transfert de carburant pour assurer le fonctionnement des infrastructures WASH a été refusé 8 fois. L’UNICEF tente de fournir de l’eau au reste de la population. Durant cette période du 11 au 17 janvier, 1 326 000 personnes ont eu accès à l’eau potable provenant de puits et de stations de désalinisation à Deir Al Balah, Khan Younis et Rafah grâce à l’importation de 99 280 litres de carburant (UNICEF, 2024).

Dates Details
October 7 – November 14 No fuel enters at all. Israel prevents the entry of fuel into Gaza as part of its‘siege policy’.
November 15 A small amount of fuel, the equivalent of around half a truckload per day, is permitted to enter for  only after the UN warns that it is running out of fuel and can no longer deliver aid.
November 18 Israel permits the entry of two trucks of fuel every day for 60,000 to 70,000 liters a day. This comes after the collapse of the water and sewage systems and pressure from the US, and continues until the temporary ceasefire.
November 24 – 30: Ceasefire As part of the agreement, the amount of fuel entering Gaza doubled. According to OCHA the daily average that entered was 110,000 liters.
December 1 On the first day of the fighting after the ceasefire, no fuel comes in. Thereafter, the amount of fuel entering drops to between 60,000-70,000 liters per day.
December 6 Israeli cabinet votes to double the amount of fuel entering Gaza, following US pressure. The US reportedly asked for 180,000 liters a day, Israel approved 120,000 liters a day.
December 13 According to reports, Egypt announces that it will increase the volume of fuel sent daily to the Gaza Strip from around 129,000 liters to 189,000 liters in accordance with an agreement with Israel.
April 30 In a supplementary notice submitted by the state on April 30 as part of the aid petition, Israel stated that it had expanded the fuel quota for aid agencies to 200,000 liters of fuel every two days.

Tableau 1. Chronologie des restrictions d’entrée de carburant sur la Bande de Gaza

Droit de reproduction octroyé par l’association Gisha.

Dans cette chronologie, réalisée par l’association Gisha, il est possible de retracer l’évolution de la situation concernant l’autorisation d’importation de carburant dans la bande de Gaza. L’importation de carburant est essentielle pour maintenir l’accès à l’eau.

2. Les conséquences directes de la guerre.

2.1. Une crise écologique

La Banque mondiale dans une évaluation provisoire des dommages en date du 29 mars 2024 estime les dommages causés à l’environnement à 411 millions de dollars, qui affectent les zones côtières, l’eau, le sol, les champs agricoles, la réserve naturelle de Wadi Gaza et les écosystèmes vitaux. Trois zones principales de dommages ont été identifiées : « (i) la contamination des eaux souterraines ; (ii)  la pollution et les déchets dangereux, y compris les munitions non explosées, les déchets médicaux et la pollution industrielle ; (iii) la destruction des zones côtières (par exemple, Port Gaza) » (World Bank, European Union, United Nations, 2024). Ces dégâts seraient majoritairement causés par l’arrêt des stations d’épuration et des usines de traitements de déchets, soit à cause de dégâts sur les installations, soit par manque de carburant pour les faire fonctionner. Il est estimé que 25% de la zone humide de Wadi Gaza a été détruit. L’usage de matériels militaires tels que les munitions, vient polluer la ressource en eau ainsi que les terres. Les bombardements ont aussi des effets néfastes sur les biodiversité et l’environnement car cela provoque d’importantes quantités de débris pollués, estimé à 26 millions de tonnes (World Bank, European Union, United Nations, 2024).

Le coût climatique de la guerre n’est pas négligeable. Une analyse a cherché à le caractériser : « we offer snapshots of carbon emissions of the Israel-Gaza war to address the gap in reporting the climate costs of war » (Neimark, Bigger, Otu-Larbi, & Larbi, 2024).  Il est avancé que les coûts directs de la guerre dans ses deux premiers mois équivalent à 75 centrales électriques à charbon en activité pendant un an soit l’équivalent de 281 315 tonnes de CO2. L’étude évalue le coût climatique des guerres en prenant en compte aussi les effets intermédiaires et à long terme comme la reconstruction des bâtis (Neimark, Bigger, Otu-Larbi, & Larbi, 2024). Les guerres et opérations militaires dans le monde seraient ainsi responsables de 5,5 % de l’empreinte carbone globale (Parkinson & Cottrell, 2022).

Au-delà des conséquences en termes de production en CO2, les répercussions sur l’environnement à Gaza sont à craindre. Si la crise de l’eau et de la pollution du territoire gazaoui ne sont pas apparues en raison du 7 octobre, elles en sont pour autant exacerbées. Les dommages connus mis en exergue précédemment sur les infrastructures de gestion de l’eau dans la région ne font qu’aggraver la situation hydrique du territoire. Bien que les images satellite montrent que les stations d’épuration n’ont pas été en majorité impactées directement, la crise énergétique à tout de même des conséquences sur leur fonctionnement. Les répercussions écologiques de l’arrêt des stations d’épuration seront considérables. Oxfam évalue à 130,000 mètres cubes la quantité d’eaux usées jetées dans la mer Méditerranée chaque jour (OXFAM, 2023). Cette défaillance des infrastructures produira aussi une nouvelle source de pollution pour l’aquifère déjà pollué (Houdret & Dombrowsky, 2024). A cette heure, il est difficile de chiffrer l’ensemble des répercussions écologiques qu’aura le conflit, mais les différents rapports soutiennent que les conséquences seront importantes.

 L’impact de cette crise écologique ne se limitera pas à la bande de Gaza ; plusieurs scientifiques ont alerté sur les conséquences prévisibles pour Israël. En effet, le déversement de déchets et d’eaux usées en Méditerranée, comme la pollution accrue de la nappe phréatique, auront des conséquences pour la santé et la sécurité alimentaire des habitants d’Israël (Houdret & Dombrowsky, Water for peace? Peace for water in Gaza!, 2024).

La question de l’inondation des tunnels par l’eau de mer a été soulevée par les médias locaux et nationaux, au regard des risques de sur-contamination de la nappe phréatique du fait de ces inondations. Le débat persiste sur l’utilisation de cette méthode et les répercussions qui en résulteront. La nappe phréatique côtière de Gaza déjà largement impropre à la consommation pourrait en être impactée. En 2016, l’Égypte du Général El-Sissi, a employé cette même méthode pour freiner économiquement le Hamas. Dès 2016, les médias alertaient sur les risques socio-environnementaux que provoquerait une inondation de ces tunnels pour les populations de Gaza (Omer, 2015). Le commandant de la Sécurité nationale palestinienne Na’eem Al-Ghoul alertait sur le « désastre environnemental » provoqué par ces inondations, soulignant que « l’eau de mer a de graves répercussions sur l’aquifère d’eau douce de Gaza » (Middle East Eye, 2016).

Plusieurs chercheurs ont voulu défendre l’idée que cette stratégie visant à affaiblir le Hamas allait mettre en péril la ressource en eau souterraine de la région. Marc Zeitoun, ingénieur hydraulique et directeur général du Geneva Water Hub en Suisse, a émis l’idée qu’on ne peut pas exclure que les tunnels ne soient pas imperméables et qu’ainsi mettre de l’eau de mer dans ces tunnels risque de contaminer la nappe. Le géographe Ahmed Ra’fat Ghodieh, de l’Université Nationale An-Najah de Naplouse, en Cisjordanie, poursuit dans cette idée, et alerte sur les potentielles conséquences sur la vie des habitants de Gaza au niveau de la sécurité alimentaire avec la pollution des terres, mais aussi au niveau des infrastructures qui pourront s’abimer à cause de l’eau de mer (Glausiusz, 2024).

Les tunnels de Gaza ont été exploités pour la contrebande d’armes et de munitions, mais aussi pour contourner les blocus et faire passer de la nourriture, des médicaments. La présence de munitions et produits médicamenteux pourraient polluer encore plus gravement la nappe que l’infiltration d’eau de mer (Pelham, 2012).

Les conséquences écologiques de la guerre ne doivent donc pas être négligées, car elles engagent largement le futur du territoire et de ses habitants.

2.2. Une crise sanitaire

L’organisation mondiale de la santé (OMS) considère que chaque individu doit pouvoir disposer de 50 à 100 litres d’eau par jour, 50 étant le minimum pour vivre décemment. Avant le 7 octobre 2023, la consommation des gazaouis était estimée à environ 80 litres par personne et par jour. Depuis le début du conflit, l’UNICEF et d’autres organisations ont alerté sur la réduction drastique de l’accès à l’eau. Les habitants de Gaza auraient accès à moins de 3 litres par jour d’eau (UNICEF, 2023).

Au-delà de ce chiffre, il est nécessaire de rappeler que la majeure partie de l’eau souterraine n’est pas propre à la consommation. Une étude a montré que, sur 245 puits, seuls 8 seraient propres à la consommation adulte, les risques restant trop élevés pour les enfants. La ressource souterraine qui alimente Gaza est touchée par des questions de quantité et de qualité. L’aquifère connait une infiltration d’eaux salines dû à une surexploitation de la nappe. Sa pollution en nitrate est principalement liée à l’infiltration d’eaux usées non-traitées, d’engrais chimique et de pollution liées aux décharges (Qrenawi & Shomar, 2016).

Une citation de Arrojo-Agudo, expert des Nations-Unies (OHCHR, 2023) témoigne de l’importance de ces conséquences sanitaires qu’il faut prendre en compte lors de l’analyse de conflit armé.   “The deaths of children from thirst and disease are less visible and more silent than those caused by bombs, but are equally or more lethal,” (OHCHR, 2023).

A Gaza, la crise sanitaire ne fait plus l’objet de spéculation. Les différents organismes humanitaires ont alerté sur l’augmentation des infections et maladies liées au manque d’eau. Les déplacements massifs, estimés à 85% de la population, soit 1,9 millions de personnes, entrainent une surpopulation dans certaines zones, comme la ville de Rafah (UN Press, 2024).

Cette densité de personnes crée une difficulté pour la création de conditions sanitaires adéquates par les organisations humanitaires. De nombreux risques sanitaires sont à déplorer, MSF déclare que de nombreux patients souffrent de maladies liées au manque d’eau potable. Le manque d’eau propre à la consommation entraine des maladies comme diarrhée, maladies de peaux, grippe (Médecins Sans Frontières, 2024). D’autres maladies sont à déplorer lorsque l’eau se fait trop rare, avec de nombreux cas de déshydratation et d’hépatite A. Les risques d’infections bactériennes sont exacerbés par les risques de consommation d’eau contaminée. L’OMS émet une alerte dès la mi-octobre 2023, avec 33 551 cas de diarrhée, avec plus de la moitié concernant des enfants de moins de 5 ans, alors que le chiffre habituel est de 2000 cas par mois (OMS , 2023). Les médiocres conditions d’hygiène entrainent une forte circulation des virus. L’UNICEF a défini qu’en moyenne 340 individus devaient se partager une toilette, et 1290 personnes une douche (UNICEF, 2024). Les conséquences sanitaires du manque d’eau entrainent un cercle vicieux. Les établissements de santé n’ayant plus accès à des systèmes fonctionnels d’assainissement et d’approvisionnement en eau potable, les risques d’infection sont exacerbés pour les personnes déjà atteintes de maladies comme le cancer, ou encore pour les personnes vulnérables comme dans les cas d’accouchement (OMS , 2023).

Une étude sur l’impact sanitaire du conflit a réalisé des projections sur la période du 7 février au 6 aout 2024 selon trois scénarios : 1) un cessez-le-feu permanent immédiat ; 2) statu quo (poursuite des conditions vécues d’octobre 2023 à la mi-janvier) ; et 3) nouvelle escalade du conflit. Cette étude évalue la surmortalité attribuable au conflit selon ces différents scénarios. Lors de la rédaction de cet article, l’orientation du conflit donne du crédit au scénario de l’escalade. L’étude estime que « les lésions traumatiques, suivies des maladies infectieuses, seraient les principales causes de surmortalité tant dans le scénario du statu quo (…) que dans celui de l’escalade (68 650 lésions traumatiques ; 2 720 surmortalités totales dues aux maladies infectieuses sans épidémies et 14 180 avec épidémies). ». L’étude recommande d’améliorer les conditions d’accès à l’eau, à l’hygiène, à une nutrition convenable et aux soins pour limiter les pertes humaines collatérales au conflit (Jamaluddine, et al., 2024).

2.3. Une crise agricole

Les chiffres les plus récents concernant l’agriculture communiqués par le PCBS (PCBS, 2010/2011) datent de 2010/2011. L’agriculture à Gaza représente 10,2 % des terres exploitées dans le secteur agricole sur l’ensemble de la Palestine. L’agriculture à Gaza produit principalement des fraises, des agrumes, des olives, et des légumes tels que tomates, concombres et poivrons (UNEP, 2024)(UNEP 2020).

La production agricole à Gaza repose sur une utilisation massive de l’irrigation ( Office of the Quartet Representative, 2018). Ainsi, il est estimé selon le PCBS que sur 189,4 Mm3 d’eau pompée dans l’aquifère en 2022, 100Mm3 sont utilisés pour l’agriculture contre 89,4 Mm3 pour les usages domestiques. Ces chiffres peuvent être revus à la hausse car ils ne tiennent pas compte de la production des puits non-licenciés. Le PCBS ne donne le nombre exact de puits présents sur le territoire, mais plusieurs études font mention d’environ 4000 puits agricoles (E. Weinthal, 2008).

Dans l’étude provisoire des dommages causés par le conflit faite par la Banque mondiale, il ressort que le secteur agricole est le troisième secteur le plus touché, après le logement et le commerce d’une part, l’industrie et les services d’autre part. Les dégâts y sont estimés à 629 millions de dollars américains. La Banque mondiale estime que « La plupart des pertes financières sont liées à la destruction d’arbres, d’exploitations agricoles, de serres, d’établissements de vente au détail et d’infrastructures d’irrigation. » (Banque Mondiale, 2024).

Le 20 mai 2024 la FAO a rapporté les dommages causés sur les puits agricoles, estimant grâce à l’utilisation d’imagerie satellite à haute résolution, que sur 2260 de puits, 1049 ont été impactés, soit 46,4%. Les gouvernorats de Gaza et Nord Gaza sont les plus affectés. Face au manque d’eau, les agriculteurs qui utilisaient déjà une ressource en eau de qualité médiocre risquent de se tourner vers d’autres moyens d’approvisionnement. La FAO met en avant qu’il n’est pas rare de voir l’usage des eaux usées croitre lorsque la ressource en eau de bonne qualité diminue (Water Action Decade, 2017).

Des projets visant à utiliser les eaux usées traités pour l’irrigation ont déjà été conduits, notamment par OXFAM qui a mené un projet dans le Sud du territoire. Ce projet avait pour objectif de mettre en œuvre l’irrigation de 200 dunums (20 hectares) par l’utilisation d’eaux usées traitées (SWIM, H2020 Support Mechanism, 2019). A ce jour, les projets de réutilisation des eaux usées restent en phase expérimentale, et les stations d’épuration ne possèdent pas les moyens de traitement nécessaires, qui combinent des traitements conventionnels avec des traitements avancés. Au demeurant, l’arrêt forcé des stations d’épuration ne permettrait pas d’utiliser une telle alternative au bénéfice de l’agriculture. Face à la pénurie d’eau d’irrigation, le secteur agricole risque-t-il de se tourner vers l’utilisation des eaux usées non traitées pour assurer les récoltes ?

Il est avéré qu’avec un usage agricole, « les  eaux usées mal traitées entraînent une contamination des plantes et des sols par des produits chimiques organiques/inorganiques toxiques et des agents, pathogènes microbiens »  (Al-Hazmi, et al., 2023), L’utilisation d’eaux usées mal traitées peut avoir par la suite des conséquences sur la santé humaine par l’absorption  de « sels, polluants organiques, métaux toxiques et pathogènes microbiens, c’est-à-dire des virus et des bactéries » (Al-Hazmi, et al., 2023). Avec l’arrêt des stations d’épurations, ces eaux usées se déversent déjà sur une partie des cultures. Une étude de l’UNEP avait déjà mis en avant en 2019-2020 l’impact de ces déversements sur la contamination des sols, dont les terres agricoles. En 2024, L’UNEP alerte de nouveau sur les possibles conséquences des déversements d’eaux usées dans les sols et notamment le risque de pollution des productions agricoles exposées aux métaux lourds et à différents pathogènes.

L’agriculture à Gaza, déjà sous pression par le manque d’eau, est gravement affectée par la destruction des infrastructures et se voit contrainte à recourir à des alternatives coûteuses ou encore à des eaux usées non traitées augmentant les risques de contamination des sols, des cultures, et pour la santé publique. Les coûts de production s’accroissent, auxquels viendront s’ajouter les coûts de reconstruction. La baisse de la production entraîne enfin la perte de nombreux emplois dans le secteur agricole

Conclusion

Le siège complet sur le territoire de Gaza a des effets considérables sur les infrastructures hydrauliques. Ce conflit met en avant la complexité des relations entre conflits armés et ressources naturelles.  La ressource en eau se raréfie et se dégrade. Nous avons mis en évidence les principales conséquences dans les domaines écologique, sanitaire et agricole. Ceci vient amplifier une crise qui était déjà présente. Nous pouvons en conclusion affirmer que la guerre à Gaza aggrave la crise de l’eau qui était latente sur ce territoire, mais aussi que le manque d’eau aggrave les conséquences du conflit. Plus largement, l’impact des conflits armés sur la ressource en eau entraine des cycles de rétroaction d’impact et de dépendance. La guerre aggrave la crise de l’eau et le manque d’eau aggrave les conséquences de la guerre. La boucle de rétroaction ainsi engendrée par la guerre à Gaza amène à se poser les questions suivantes : comment protéger l’environnement et maintenir l’accès à l’eau en situation de conflit armé ? Quels sont les dispositifs de gouvernance à l’échelle internationale qui pourraient être établis pour améliorer la surveillance et la conservation des ressources en eau dans les zones de conflit ?

Note post-rédaction, situation le 4 mars 2025

Le 26 février 2025, les Nations Unies ont indiqué que le cessez-le-feu entré en vigueur le 19 janvier 2025 avait permis une amélioration sensible de l’accès à l’eau potable dans la bande de Gaza (Nations-Unies, 2025). Cette amélioration est due à l’augmentation de l’exploitation des ressources hydriques, aux efforts humanitaires visant à réparer les infrastructures et à un meilleur accès au pétrole. Les infrastructures restent cependant gravement affectées par les conséquences du conflit, et la situation demeure précaire, lorsque par exemple Israël annonce, le 2 mars 2025, l’interdiction des convois humanitaires, bloquant ainsi l’entrée de marchandises et d’approvisionnements essentiels dans la région. (Le Monde, 2025).

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UNICEF, W. (2018, 12). UNICEF – WASH FIELD NOTE. UNICEF: https://www.unicef.org/media/91396/file/Increasing-Water-Security-in-Gaza-through-Seawater-Desalination.pdf

Unies, N. (2010). Gaza’s electricity crisis and the humanitarian situation. https://www.un.org/unispal/document/auto-insert-200836/

Unies, N. (2024, janvier 12). As Israel’s Aerial Bombardments Intensify, ‘There Is No Safe Place in Gaza’, Humanitarian Affairs Chief Warns Security Council. https://press.un.org/en/2024/sc15564.doc.htm

Vinogradoff, L. (2023, 10 octobre).  Le Monde: https://www.lemonde.fr/international/article/2023/10/10/du-blocus-au-siege-complet-de-la-bande-de-gaza-par-israel-les-craintes-d-une-catastrophe-humanitaire_6193599_3210.html

Water Action Decade. (2017, décembre 9). Water pollution from and to agriculture. https://wateractiondecade.org/2017/12/09/water-pollution-from-and-to-agriculture/

World Bank, European Union, United Nations. (2024, Mars 29). GAZA STRIP INTERIM DAMAGE ASSESSMENT SUMMARY NOTE MARCH 29, 2024. https://thedocs.worldbank.org/en/doc/14e309cd34e04e40b90eb19afa7b5d15-0280012024/original/Gaza-Interim-Damage-Assessment-032924-Final.pdf

 

Annexe I

Carte des différentes stations d’épuration avec leurs coordonnées géographiques

Station Latitude (sexa) Longitude (sexa) Latitude (déci) Longitude (déci)
Beit Lahia 31 33 14 034 30 59 31.55389 034.51639
North Gaza 31 30 15,1 034 30 41,6 31.50416 034.51139
Central WWTP 31 25 42,7 034 25 09,0 31.42833 034.41916
Bureij 31 24 08,3 034 29 14,1 31.48737 034.42436
Rafah 31 18 31 034 13 52 31.30861 034.23111
South Khan Younes 31 16 19,6 034 19 56,1 31.27194 034.33222

 

Annexe II

Images satellite des différentes stations d’épuration, avant et après l’offensive israélienne

Les images suivantes sont des images à basse résolution en libre accès provenant du satellite Sentinel 2. Les conditions financières fixées par Airbus ne permettent pas la publication d’images haute résolution récentes, qui aurait permis de confirmer les observations, comme dans le cas des images de la station de Bureij publiées par la BBC (cf. infra).

  1. Usine de Bureij

Bureij 2023 11 01      

Bureij 2024 01 20

Les destructions apportées aux bâtiments (en rouge) et panneaux solaires et aux panneaux solaires (en vert) sont visibles.

Images à haute résolution, extraite de l’article de la BBC « Half of Gaza water sites damaged or destroyed, BBC satellite data reveals » du 9 mai 2024 rédigé par Kayleen Devlin et Maryam Ahmed et Daniele Palumbo. Elles confirment les destructions visibles sur les images en basse résolution.

  1. Usine de Beit Lahia

Beit Lahia 2023 10 5

Biet Lahia 2024 05 24

Pas de dégâts structurels observables.

  1. Usine North Gaza

North Gaza 2023 09 17

North Gaza 2024 05 2

Pas de dégâts structurels observables.

  1. Usine de Rafah

Rafah 2023 09 27 

Rafah 2024 04 09

Deux immeubles endommagés

  1. Central WWTP

Central WWTP 2023 07 10

Central WWTP 2024 05 21

Pas de dégâts structurels observables.

  1. Usine de South Khan Younis

South Khan Younes 2023 10 7                                

South Khan Younes 2024 05 24

Pas de dégâts structurels observables sur l’usine elle-même, mais un champ de panneaux solaires (en bas de l’image) possiblement détruit.

Guerre à Gaza – éditorial

Israël a enterré ses morts, jeunes, femmes, enfants, à la suite de l’attaque du mouvement Hamas sur son territoire le 7 octobre 2023 et de la prise de dizaines d’otages. A la violence extrême dirigée contre des civils perpétrée par les troupes du Hamas (1 250 morts), répond depuis une violence méthodique, froide mais pour autant tout aussi implacable dans son terrible bilan en termes de civils, hommes, femmes et enfants tués par l’offensive israélienne (33 797 morts au 13 avril, dont 70 % seraient des femmes et des enfants). Israël avance l’argument, tout à fait recevable, du droit de se défendre, mais il est légitime de se demander si c’est là le seul objectif du gouvernement israélien et si une telle hécatombe se justifie sur le plan militaire. Détruire les édifices et bombarder les civils n’élimine pas les combattants terrés dans des tunnels.

Environ 60% des bâtiments de la bande de Gaza ont été détruits ou sévèrement endommagés à ce jour, d’après les images satellite. De très nombreuses terres agricoles ont aussi été délibérément ravagées au bulldozer. Ces dommages matériels infligés au parc immobilier et aux actifs agricoles, ces bombardements qui visent les civils de la part d’une armée pourtant très bien équipée en munitions intelligentes et en forces spéciales, s’apparentent davantage à une stratégie de destruction méthodique qu’à la poursuite ciblée des combattants du Hamas, donc à un calcul politique. Dans ce contexte, le mutisme du premier ministre israélien, Benyamin Netanyahou, sur les intentions d’Israël pour l’après-conflit, hormis l’annonce le 23 février de son intention de pérenniser une occupation militaire, nourrit l’inquiétude : Israël voudrait-il forcer les Gazaouis à quitter le territoire, si tant est que ce soit possible, dans un nouvel avatar du nettoyage ethnique ? L’attaque du 7 octobre marque l’échec de la stratégie israélienne d’enfermement des Palestiniens dans leur petit territoire, où le blocus complet qui leur était unilatéralement imposé depuis 2007 ne leur laissait aucune perspective de développement : en acculant une population à penser qu’elle n’avait peut-être plus rien à perdre, après avoir soutenu le Hamas dans les années 1990 pour nuire au Fatah palestinien (Enderlin, 2006; Schneider, 2023), Israël récolte aujourd’hui les fruits amers de ses illusions et de l’impasse que constitue sa stratégie.

Certes, pour négocier, il faudrait un partenaire. Or c’est précisément rendre toute négociation impossible que visait le Hamas. En attaquant Israël en son cœur même, en y massacrant des civils tout aussi innocents que ceux de Gaza, l’objectif était double : saper tout dialogue possible avec Israël pour ne rendre crédible, dans le débat politique palestinien, que l’option de la lutte armée visant la destruction d’Israël; et forcer les États arabes à renoncer à toute normalisation de leurs relations avec l’État hébreu. Cet objectif est poursuivi même si cela doit passer par la mort de dizaines de milliers de Gazaouis, instrumentalisés pour les calculs politiques cyniques d’un mouvement qui se trouvait en perte de vitesse dans l’opinion gazaouie. Au-delà de ces analyses géopolitiques et des sombres perspectives qu’elles esquissent, il importe de ne pas oublier les visages de cette guerre : les civils, massacrés de part et d’autre, les enfants, jeunes, femmes et aînés, autant de vies fauchées par la folie des hommes et la soif de vengeance.

(Times of Israel)

Vivian Silver, militante pacifiste israélienne, assassinée le 7 octobre.
(Instagram)

Hind Rajab, 6 ans, tuée dans la destruction de la voiture familiale le 29 janvier. Pendant des heures, blessée, elle avait appelé les secours du Croissant rouge (Le Monde).

L’ambulance envoyée pour venir la chercher a été détruite (Le Monde).

Lubna Mahmoud Elian, 14 ans, rêvait de devenir violoniste renommée. Boursière du Conservatoire de Gaza, ses rêves prometteurs se sont éteints le 21 novembre 2023 dans le bombardement israélien du camp de réfugiés de Nuseirat (Le Monde).

Frédéric Lasserre

Références:

Enderlin, C. (2006). Quand Israël favorisait le Hamas. Le Monde, 3 fév., https://www.lemonde.fr/idees/article/2006/02/03/quand-israel-favorisait-le-hamas-par-charles-enderlin_737642_3232.html

Schneider, T. (2023). For years, Netanyahu propped up Hamas. Now it’s blown up in our faces. The Times of Israel, 8 octobre, https://www.timesofisrael.com/for-years-netanyahu-propped-up-hamas-now-its-blown-up-in-our-faces/