Quand les antipodes se rejoignent : Convergence et intérêts d’une coopération accrue entre le Canada et la Thaïlande

Regards géopolitiques 12(4)

Matthieu J. Guitton

Professeur titulaire à l’Université Laval et chercheur au Centre de Recherche CERVO

Résumé : Soixante-cinq ans après l’établissement des relations diplomatiques entre le Canada et la Thaïlande, le potentiel de coopération entre ces deux pays n’a jamais été aussi élevé. La multiplication des crises à l’échelle mondiale remet en question les équilibres globaux et force les pays à chercher activement à assurer leur positionnement sur la scène internationale, dans un monde caractérisé par l’instabilité et la reconfiguration forcée des alliances traditionnelles. Dans ce contexte troublé, les convergences entre le Canada et la Thaïlande sont nombreuses et sont autant d’arguments pour ces deux pays pour bâtir des coopérations plus fortes. Ce texte propose d’explorer les convergences entre le Canada et la Thaïlande dans les domaines géopolitique, économique et diplomatique. Cette analyse va également identifier certaines des complémentarités sur lesquelles ces deux pays pourraient développer des collaborations plus approfondies. Finalement, nous mettrons en évidence comment et pourquoi un accroissement des relations entre ces deux puissances intermédiaires pourrait être profitable pour chacun de ces deux pays et pourrait contribuer à renforcer leurs positions respectives non seulement dans l’espace Indo-Pacifique, mais aussi sur la scène internationale globale.

Mots clés : Asie du Sud-Est, Canada, diplomatie, Indo-Pacifique, Thaïlande

Abstract : Sixty-five years after the diplomatic relations between Canada and Thailand had been established, the potential for cooperation between these two countries has never been so high. The multiplication of the crises at the world scale jeopardizes global equilibriums and forces countries to actively try to secure their positioning in the international community, in a world characterized by instability and by a forced reconfiguration of classical alliances. In this troubled context, the convergences between Canada and Thailand are numerous, and are as many arguments for these two countries to build stronger cooperations. This text will explore the convergences between Canada and Thailand in the geopolitical, economic, and diplomatic fields. This analysis will also identify some of the complementarities on which these two countries could build deeper collaborations. Finally, we will evidence how and why an increase of the relations between these two intermediary powers could be beneficial for each of these two countries, and could contribute to reinforce their respective positioning not only in the Indo-Pacific region, but also on the global international scene.

Keywords : diplomacy, Canada, Indo-Pacific, Thailand, South-East Asia

Introduction

L’année 2026 est une année importante pour la relation entre le Canada et la Thaïlande, car elle marque le 65ième anniversaire de l’établissement de relations diplomatiques entre ces deux pays le 8 novembre 1961, anniversaire d’autant plus important que le 60ième anniversaire de ces relations était survenu en pleine crise de la Covid-19. Bien que de prime abord ces deux pays, situés géographiquement aux antipodes l’un de l’autre, puissent sembler fort différents, ils présentent également des convergences très fortes qui n’ont fait que s’accentuer au cours des dernières années, convergences qui appellent à un rapprochement de ces deux puissances intermédiaires, mais clairement pro-actives de l’Indo-Pacifique.

Dans le contexte mondial actuel, les moteurs poussant les différents pays du globe à chercher des coopérations s’actualisent d’une manière plus forte que jamais : la sécurité, l’économie, l’accès aux ressources, l’innovation, sont tous des enjeux qui ont de tout temps été à la base de la motivation des différentes nations à trouver des alliés. Ces moteurs doivent toutefois se comprendre dans un environnement complexe, caractérisé par trois crises majeures : une crise anthropogénique (la crise climatique), une crise géopolitique (la crise sécuritaire) et une crise technologique (dont les vagues successives de l’Internet, des média sociaux, des technologies connectées et des autres technologies émergentes sont devenues un véritable tsunami transformatif avec l’Intelligence Artificielle).

À un moment où les alliances classiques sont remises en question, en particulier par les décisions du gouvernement américain, nombreux sont les pays à devoir revoir leur politique internationale et à trouver de nouveaux partenaires. De par sa position géographique à la frontière nord des États-Unis, le Canada est aux premières loges de ces chambardements géopolitiques. Cette situation se traduit par un décentrage du Canada vis-à-vis des États-Unis et par une recherche d’extension de son influence tant sur le volet Atlantique vers l’Europe que sur le volet Pacifique vers l’Asie. Dans le même temps, la Thaïlande cherche à conserver sa neutralité géopolitique et son indépendance stratégique vis-à-vis d’une Chine de plus en plus puissante, tout en renforçant ses relations avec l’Empire du Milieu et évolue dans une mer de Chine dans laquelle des tensions de plus en plus marquées prennent une place de plus en plus importante dans la politique de l’Asie du Sud-Est. C’est dans ce contexte international tendu et traversé de véritables lames de fond géopolitiques, mais également dans lequel les opportunités sont nombreuses pour les pays qui seront à même de consolider leurs alliances, que s’inscrivent et doivent se comprendre les relations entre le Canada et la Thaïlande et leur évolution.

1. Un rapprochement géopolitique dans un contexte de globalisation des enjeux

Pour bien comprendre l’intérêt que la Thaïlande représente pour le Canada et inversement, il faut avant tout comprendre les similitudes que partagent ces deux pays. Sur le plan politique, le Canada et la Thaïlande sont tout deux des monarchies, des démocraties et à la fois des acteurs importants et des agents globalement stabilisateurs au sein de leurs régions géographiques respectives.

Sur le plan géographique (ou pour être plus exact, sur le plan géostratégique), bien que tout semble les opposer, le Canada et la Thaïlande ont en fait plusieurs points communs. Premièrement, ces deux pays appartiennent à la super région qu’est l’Indo-Pacifique. Deuxièmement, chacun de ces deux pays est situé à proximité immédiate de l’un des deux plus grandes superpuissances mondiales : les États-Unis, superpuissance déclinante pour le Canada et la Chine, superpuissance ascendante pour la Thaïlande. La proximité géographique immédiate avec ces géants a des impacts majeurs sur la réalité tant du Canada que de la Thaïlande. Troisièmement, tant le Canada que la Thaïlande se trouvent affectés par les tensions croissantes entre les deux superpuissances, la Thaïlande évoluant dans un contexte de rivalité américano-chinoise croissante en Asie du Sud-Est (Duangratana, 2023) et le Canada devant réévaluer ses relations avec la Chine au vu des tensions actuelles avec les États-Unis. Quatrièmement, ces deux pays sont des interfaces maritimes dont l’importance pourrait devenir critique au cours des prochaines décennies (voire dès les prochaines années) pour le commerce maritime international. Le Canada a une triple façade maritime : ses côtes sont baignées par l’océan Atlantique, l’océan Pacifique et l’océan Arctique. De par sa géographie, le Canada aura dans le futur proche un contrôle sur une partie importante du passage du Nord et de la circulation maritime actuelle. Comme le Canada, la Thaïlande possède également plusieurs façades maritimes, avec l’océan Indien à l’Ouest et la mer de Chine à l’Est. La Thaïlande se trouve également à proximité du détroit de Malacca. L’intérêt stratégique d’un tel positionnement géographique vis-à-vis de ce détroit est plus grande qu’il n’y paraît, car la Thaïlande pourrait offrir un contournement terrestre rapide au détroit de Malacca, voire même un contournement maritime si les projets de perçage de l’isthme de Kra étaient appelés à voir le jour (Lasserre, 2025).

Sur le plan de la politique internationale, tant le Canada que la Thaïlande sont des pays respectés et qui entretiennent globalement des relations excellentes avec la majorité des pays du monde. Les approches canadiennes actuelles et thaïlandaise sont également en convergence : l’action de ces deux pays peut se définir par une certaine forme de retenue et une recherche constante de solutions diplomatiques et pacifiques. La Thaïlande est connue depuis des temps immémoriaux, datant d’avant même l’émergence des empires coloniaux français et britannique en Asie du Sud-Est, pour sa politique amicale avec l’ensemble des puissances régionales. La Thaïlande réussi ainsi encore de nos jours le tour de force d’avoir des relations diplomatiques excellentes tant avec les États-Unis qu’avec la Chine et tant avec les puissances du monde occidental qu’avec ses partenaires d’Asie du Sud-Est (les quelques zones de tension avec d’autres pays de la région n’étant en général que des exceptions limitées tant dans le temps que dans l’espace et ne compromettent pas la paix globale de la région). De son côté, le Canada est également connu pour ses relations apaisées avec la majorité des pays du monde et pour la recherche constante de solutions pacifiques aux différents conflits. Si les relations du Canada avec la Chine et l’Inde ont dans le passé récent connu des périodes de tension relative, les relations avec ses deux puissances majeures de l’Indo-Pacifique se sont fortement améliorées sous le gouvernement de Mark Carney, pour reprendre le type de relations qu’on associe typiquement au Canada.

2. Des forces économiques complémentaires

Dans le contexte mondial actuel, l’économie est certainement l’un des moteurs principaux de rapprochement entre pays. Le Canada et la Thaïlande sont des pays avec des économies fortes, mais qui cherchent à diversifier leurs marchés.

Les relations économiques entre ces deux pays sont importantes, la Thaïlande étant le deuxième partenaire commercial du Canada en Asie du Sud-Est, les échanges commerciaux entre les deux pays totalisant 7,4 milliards de dollars en 2025. Toutefois ces relations commerciales en apparence satisfaisantes cachent deux enjeux majeurs. Tout d’abord, les échanges sont encore très déséquilibrés. En effet, alors que les exportations de la Thaïlande vers le Canada atteignaient 6,2 milliards de dollars en 2025, les exportations du Canada vers la Thaïlande étaient six fois inférieures, n’atteignant que 1,1 milliard de dollars. Ensuite, bien que les chiffres soient importants, l’amplitude des échanges reste encore très limitée au vu des capacités commerciales de ces deux pays. Ainsi, il existe un très fort potentiel de croissance pour ces échanges commerciaux – potentiel que les deux pays aspirent à voir se concrétiser. Le Canada, pays immense aux ressources naturelles considérables, est par exemple le premier producteur mondial de potasse. Il contient surtout en son sol tant des réserves majeures d’énergies fossiles que des minéraux critiques essentiels aux développements technologiques modernes. Avec la proximité de la Chine et son appétit gargantuesque, mais également avec la présence de plusieurs pays de la région ayant des activités fortes en technologie (Singapour en tête, mais le Vietnam, la Malaisie et l’Indonésie augmentant également leurs investissements dans l’innovation technologique de manière exponentielle), l’accès aux minéraux critiques va être un élément essentiel pour la maitrise des technologies dans les pays de l’Asie du Sud-Est, peut-être même plus que dans les autres grandes régions du monde. Dans ce contexte, le Canada devient un partenaire difficilement contournable pour les pays asiatiques désirant sécuriser leur positionnement dans l’ère de la technologie, comme en témoigne l’intérêt que portent des pays comme la Corée du Sud envers le secteur minier canadien. Tant le Canada que la Thaïlande ont comme volonté déclarée d’accroitre leurs échanges commerciaux. Plusieurs traités de libre-échange, tant de pays à pays qu’entre le Canada et les membres de l’Association des Nations de l’Asie du Sud-Est, sont en cours de négociation pour supporter ces développements.

Il est intéressant de noter que les investissements entre les deux pays sont également importants et croissants. Ainsi, en 2024 les investissements canadiens en Thaïlande ont dépassé 530 millions de dollars. D’une manière qui pourrait paraître surprenante et contre-intuitive, les investissements directs thaïlandais au Canada pendant cette même année étaient encore supérieurs, avec un total de 692 millions de dollar, montrant clairement l’appétence des investisseurs thaïlandais pour le secteur économique canadien. Ainsi, les investissements entre ces eux pays ne sont pas unidirectionnels, mais sont des investissements croisés, augurant d’un fort potentiel pour de vrais partenariats économiques qui soient équilibrés.

Si dans plusieurs domaines économiques, le Canada peut être considérer comme ayant un certain avantage sur la Thaïlande, il en est un pour lequel le Canada pourrait fortement bénéficier de l’expérience et du savoir-faire de la Thaïlande : le tourisme. Le Canada a de nombreux avantages et attraits naturels liés à sa géographie et le tourisme est un domaine dans lequel le pays souhaiterait (et pourrait) se développer davantage. De son côté, la Thaïlande est l’un des chefs de file mondiaux du tourisme international. C’est aussi une destination plébiscitée par les touristes canadiens, avec près d’un quart de million d’entrée de canadiens en Thaïlande chaque année. Derrière les photos de cartes postales de temples aux décorations à la richesse exubérante et de plages tropicales ensablées, la Thaïlande ne se contente pas de se reposer sur ses atouts naturels. Au contraire, elle s’appuie sur une stratégie de promotion complète. L’un des volets de cette stratégie porte sur la mise en valeur de ses ressources culturelles. Citons par exemple dans cette stratégie de promotion de sa culture au niveau internationale les efforts ayant menés à l’inclusion du Nuad Thai (นวดแผนไทย, nuat phaen thai, ou « massage thaïlandais ») et du Muay Thai (มวยไทย ou « boxe thaïlandaise ») sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité de l’UNESCO. Citons aussi un accompagnement spécifique du tourisme liés à ces manifestations culturelles avec l’existence de visas spécifiques pour les personnes souhaitant se rendre en Thaïlande pour apprendre l’art du massage thaïlandais ou celui de la boxe thaïlandaise. Cette stratégie s’actualise aussi au travers de décisions politiques visant à favoriser l’attraction de touristes tant chinois (Srisamoot, 2022) qu’américains, avec notamment le très médiatique accueil du porte-avion USS Abraham Lincoln à Pattaya à son retour de déploiement dans le Golfe arabo-persique suite aux attaques américaines contre l’Iran, dont l’escale du 2 au 6 septembre 2026 a apporté à la ville des revenus substantiels sur une durée de quelques jours seulement. Également, cette compréhension de l’importance du tourisme pour l’économie nationale se traduit par une promotion de la recherche universitaire portant sur le tourisme en Thaïlande, notamment par des soutiens financiers spécifiques venant par exemple du Conseil National de Recherche (National Research Council of Thailand). Finalement, la Thaïlande ne se contente pas d’un tourisme de masse, mais développe aussi un niveau d’excellence dans des segments spécifiques (et fortement rémunérateurs) du tourisme global, comme notamment le tourisme médical (Kaewkitipong, 2018). Pour un pays comme le Canada, dont le potentiel en termes touristiques, objectivement considérable, n’est actuellement pas réalisé à son plein potentiel, l’expertise acquise par le Royaume des Thaï est extrêmement désirable. Un niveau accru de coopération entre les deux pays pourrait rendre cette expérience plus facilement mobilisable pour le bénéfice du Canada et de ses Provinces.

Des convergences majeures dans l’innovation et les technologies font du renforcement des collaborations académiques entre le Canada et la Thaïlande un enjeu qui ne devrait pas être négligé. À l’heure actuelle, les collaborations académiques entre les deux pays, bien qu’existantes, sont bien en-deçà de ce qu’elles pourraient être. Pourtant et de manière très intéressante, les écosystèmes de recherche de ces deux pays convergent sur un certain nombre de domaines dans lesquelles tant le Canada que la Thaïlande ont acquis une expertise significative. C’est notamment le cas des biotechnologies, des sciences de l’alimentation et de l’agronomie et des nouvelles technologies (notamment celles reliées aux médias sociaux), autant de domaines dans lesquels les écosystèmes de recherche de ces deux pays sont très complémentaires. Les deux pays ont également de forts intérêts dans l’innovation et les technologies émergentes telles que l’Intelligence Artificielle (domaine dans lequel le Canada se positionne très avantageusement au niveau mondial). Si la Thaïlande n’a pas encore une place équivalente à celle qu’occupe le Canada sur l’échiquier académique international, plusieurs de ses universités, comme par exemple l’Université Chulalongkorn (Bangkok), l’Université Thammasat (dont le campus historique est situé à quelques pas du Palais Royal à Bangkok et dont le campus moderne situé à Rangsit couvre une superficie supérieure à celle du campus principal de l’Université Laval) ou l’Université de Chiang Mai, sont d’un niveau tout à fait comparable aux meilleures institutions internationales. Des structures académiques telles que le Pridi Banomyong International College de l’Université Thammasat cultivent des relations étroites avec de nombreux campus au travers de l’Asie et en particulier en Chine, contribuant à un positionnement de plus en plus stratégique de la Thaïlande dans l’écosystème académique régional. De manière intéressante, la Thaïlande peut ainsi représenter une porte d’entrée supplémentaire pour pénétrer le système académique chinois, écosystème qui peut être difficile d’accès pour les chercheurs occidentaux. S’il existe certes des échanges d’étudiants entre la Thaïlande et le Canada, les contingents d’étudiants thaïlandais présents dans les universités canadiennes sont encore très faibles comparés à ceux observés dans les universités d’autres pays anglo-saxons. Ainsi, il y a de forts contingents d’étudiants thaïlandais dans les universités du Royaume-Uni ou des États-Unis, alors que le niveau des universités canadiennes est tout à fait comparable, voir supérieur dans plusieurs domaines et que le coût des études est souvent beaucoup plus abordable au Canada (surtout au Québec). De plus, comparément à des étudiants venant d’autres pays d’Asie du Sud-Est, il est relativement facile pour des étudiants thaïlandais d’obtenir un Visa pour le Canada. Rappelons d’ailleurs que la Thaïlande a été ajoutée au programme d’autorisation de voyage électronique (Electronic Travel Authorization ou eTA) du Canada en 2023. De plus, le français demeure (après l’anglais) l’une des langues les plus enseignées au niveau secondaire en Thaïlande et nombreux sont les étudiants thaïlandais à avoir une maîtrise suffisante de la langue de Molière pour pouvoir considérer poursuivre des études universitaires en français. Cependant, le choix des étudiants thaïlandais francophones se porte encore principalement (pour ne pas dire exclusivement) sur des pays européens et non sur le Canada. L’explication de ce phénomène se trouve dans l’ignorance de l’option canadienne pour la poursuite d’études supérieures en français par les jeunes thaïlandais. Ainsi, tant les collaborations universitaires entre les deux pays que les échanges d’étudiants sont des éléments à exploiter davantage dans le futur de la relation canado-thaïlandaise.

Finalement, un autre terrain non négligeable de possibles coopérations et synergies est celui de la sécurité, en particulier pour ce qui a trait à la cybersécurité. La Thaïlande est au centre d’un triangle formé par le Myanmar, le Cambodge et le Laos au sein duquel se sont fortement implantés des organisations cybercriminelles transnationales, formant un véritable « triangle d’or des cybermafias » (Guitton, 2026). Si les cybermafias n’ont pas réussi à s’implanter en Thaïlande, c’est en grande partie grâce aux efforts du gouvernement thaïlandais et des services de police et de sécurité du Royaume. Cependant, la Thaïlande ne vit pas de manière isolée dans un monde déconnecté et la considérer comme une oasis de cybersécurité ne serait qu’une illusion. Le maintien des cybermafias hors des frontières du la Thaïlande ne peut se faire qu’au prix d’efforts de sécurité constants et, du fait de l’internationalisation de la cybercriminalité qui n’a fait que s’accélérer depuis la crise de la Covid-19 (Guitton et Fréchette, 2023), qu’au travers d’un accroissement des collaborations internationales dans le domaine de la lutte contre la cybercriminalité organisée. La Thaïlande doit donc trouver des partenaires fiables en termes de cybersécurité. Le Canada, dont la population fait partie des cibles favorites des escroqueries en ligne dont ces cybermafia se font une spécialité (on parle souvent de « pig butchering » pour décrire ce type de cybercrimes), représenterait potentiellement dans cette optique un partenaire de choix. Un autre aspect lié à la sécurité sur lequel des convergence et collaborations pourraient se former est celui de la guerre des drones, question très pertinente pour la Thaïlande qui a à la fois une super-mégalopole (Bangkok) et des régions plus difficiles d’accès avec des terrains propices à l’utilisation de drones à des fins militaires. Le Canada est en train de développer une expertise dans ce domaine à une vitesse accélérée. Le Canada possède à la fois un écosystème de développement très riche (notamment au Québec et en Ontario) et des capacités de production importantes (notamment en Alberta). Le Canada vient d’ailleurs de bénéficier de transfert de technologie et d’expertise venant d’Ukraine et réalise des investissements majeurs dans ce champ d’expertise (Brewster, 2026). La Thaïlande est l’un des pays de la région les plus compatibles avec le Canada en matière de sécurité du fait des valeurs communes partagées par les deux pays. Ce n’est ainsi pas surprenant que les enjeux de sécurité soient discutés au plus haut niveau par les autorités de ces deux pays.

3. Convergences diplomatiques et assistance mutuelle

Comme le Canada, la Thaïlande répond parfaitement à la définition de puissance intermédiaire présentée par le Premier Ministre canadien Mark Carney dans son discours devenu un texte d’anthologie au Forum économique mondial de Davos du 20 janvier 2026. Ainsi, ces deux pays ont beaucoup à s’offrir mutuellement sur le plan diplomatique.

L’Indo-Pacifique est, dans sa partie Asiatique, dominée par les deux superpuissances régionales que sont la Chine et l’Inde. Pour accroître son influence dans cet espace géopolitique, le Canada a besoin d’alliés dans la région. Si les relations sont très fortes avec les pays d’Asie du Nord-Est, beaucoup de travail est encore nécessaire pour que l’influence du Canada ne se fasse sentir en Asie du Sud-Est. Il n’en est que de comparer la taille de l’Ambassade du Canada à Bangkok à celle de l’Ambassade de l’Australie. Dans le contexte actuel où le Canada cherche à renforcer sa présence dans l’espace Indo-Pacifique en général et en Asie en particulier, la Thaïlande représente pour le Canada un partenaire essentiel pour l’accroissement de ses relations diplomatiques avec les autres pays de la région. Ainsi, l’Ambassade du Canada à Bangkok peut être considéré comme ayant été une base arrière lors de l’ouverture des Ambassades du Canada au Laos et au Cambodge en 2025 (avec la transformation des bureaux du Canada à Ventiane et à Phnom Penh en Ambassades). La Thaïlande entretient également des relations excellentes tant avec la Chine qu’avec l’Inde (il est important de rappeler ici que la Thaïlande partage un passé culturel très fort tant avec la Chine qu’avec l’Inde, l’alphabet thaï descendant directement des systèmes indiens d’écritures brahmiques), mais également plus loin avec la Russie. Si les relations du Canada avec la Chine et l’Inde se sont grandement améliorées depuis 2025, ces relations demeurent fragiles (et nous ne mentionnerons pas ici l’état des relations diplomatiques entre le Canada et la Russie). Ainsi, la Thaïlande pourrait représenter une forme de pivot pour le Canada dans sa stratégie diplomatique en Indo-Pacifique.

Si, du point de vue diplomatique, une relation accrue avec la Thaïlande serait très positive pour le Canada, l’inverse est toutefois également vrai. En effet, le Canada peut aussi apporter beaucoup à la Thaïlande sur le plan des relations internationales. Tout d’abord, le Canada représente en lui-même un partenaire diplomatique de choix, du fait notamment de la clarté de ses engagements et positions au niveau international. Mais d’un point de vue diplomatique, le Canada est plus que cela. C’est tout d’abord une porte d’entrée pour l’Amérique du Nord bien plus fiable que ne le sont actuellement les États-Unis. Ensuite, en tant que membre du bloc occidental et du fait de ces relations historiques et privilégiées avec le Royaume-Uni et la France, le Canada représente également une porte vers les pays européens. Cette position du Canada est encore renforcée par les récentes discussions menées en Europe pour offrir à ce-dernier le statut de « membre associé », statut unique spécialement créé pour l’occasion, témoin du rapprochement historique et accéléré du Canada avec le Vieux Continent (Collomp, 2026). Enfin, stratégiquement, le Canada offre potentiellement plus encore. De par son bilinguisme et l’implantation de sa diplomatie en Afrique, continent au sein duquel il jouit de très bonnes relations, n’étant pas lui-même une ancienne puissance coloniale (au contraire de la France), le Canada peut servir de tête de pont pour la diplomatie thaïlandaise en Afrique ou, à tout le moins, de porte d’entrée complémentaire. Cet élément est particulièrement pertinent pour la Thaïlande de 2026. En effet, sous l’impulsion du ministre des Affaires étrangères Sihasak Phuangketkaew (สีหศักดิ์ พวงเกตุแก้ว), le gouvernement du Premier Ministre Anutin Charnvirakul (อนุทิน ชาญวีรกูล) a élaboré une vision des relations internationales de la Thaïlande plus élargie avec notamment un intérêt nouveau pour le continent africain. Il est d’ailleurs intéressant de noter que la Thaïlande s’est dotée d’un atout supplémentaire dans cette optique avec la nomination en 2026 de S. E. Darm Boontham (ดามพ์ บุญธรรม), diplomate aguerri spécialiste tant de l’espace francophone (en plus d’être un francophone parfait, il a été en poste à Paris et à Genève) que de l’Afrique (il a été Ambassadeur de Thaïlande au Maroc et a occupé le poste de Directeur Général du Département des affaires sud asiatiques, moyen-orientales et africaines au Ministère thaïlandais) comme Ambassadeur du Royaume de Thaïlande au Canada. Il est d’ailleurs à noter que depuis sa prise de position, l’Ambassadeur Boontham a été très actif dans les cercles d’ambassadeurs francophones en résidence dans la capitale canadienne.

L’accroissement et le renforcement des relations diplomatiques entre le Canada et la Thaïlande se heurte toutefois à un problème de taille : celui de la multiplicité des acteurs. En effet, les acteurs de l’Indo-Pacifique sont très nombreux. Outre les deux superpuissances que sont la Chine et l’Inde, nombreux sont les pays d’Asie du Nord-Est et d’Asie du Sud-Est à représenter des partenaires potentiellement intéressants pour le Canada. Les ressources diplomatiques du Canada sont limitées et des choix devront être faits. Est-ce qu’accroître les relations avec la Thaïlande se ferait au détriment du maintien de relations privilégiées avec les parternaires traditionnels dans la région tels que la Corée du Sud et le Japon ? Est-ce qu’accroître les relations avec la Thaïlande se ferait au détriment du renforcement et de l’approfondissement des relations avec des acteurs émergents tels que les Philippines, l’Indonésie ou le Vietnam ? D’une manière assez symétrique, les ressources diplomatiques de la Thaïlande ne sont elles non plus pas illimitées. Comment convaincre les dirigeants thaïlandais qu’investir sur le Canada est plus profitable que d’investir sur d’autres acteurs occidentaux, en particulier sur les pays de l’Union Européenne ? Le statut de membre associé proposé au Canada (Collomp, 2026) pourrait dans ce contexte donner un argument supplémentaire en faveur du Canada, mais le raisonnement n’en demeure pas moins valable pertinent et le questionnement, pertinent.

Conclusion

Dans le grand jeu de la géopolitique mondiale, les cartes sont en train d’être rebattues et tant le Canada que la Thaïlande auraient beaucoup à gagner à renforcer leurs liens de collaboration. Le Canada cherche à se positionner dans une Asie dans laquelle la Thaïlande pourrait prendre un rôle de leadership en Asie du Sud-Est et pourrait détrôner les chefs de fil classiques que sont le Japon, la Corée du Sud et Singapour, tandis que la Thaïlande veut devenir un acteur plus visible sur une scène internationale sur laquelle le Canada a su au cours des décennies consolider sa place.

Économiquement, les deux pays sont complémentaires et chacun d’eux pourrait représenter pour l’autre une porte d’entrée privilégiée pour pénétrer les marchés régionaux aux cœurs desquels ils se trouvent. Les relations Canada-Thaïlande sont donc un atout réciproque pour ces deux pays, atout qui devrait être cultivé davantage et qui mériterait d’être la cible d’une prise de conscience plus grande par les dirigeants politiques. Dans un monde en mutation rapide et profonde, ces deux pays se cherchent une nouvelle place dans le monde et leur coopération renforcée pourraient être l’un des outils qui leur permettrait d’atteindre ce but. Le Canada et la Thaïlande pourraient contribuer à garantir leur autonomie stratégique grâce a une coopération plus approfondie dans l’ensemble des domaines stratégiques dans lesquels ils ont des expertises complémentaires, en particulier l’agroalimentaire, les biotechnologies et la sécurité, mais aussi leurs approches diplomatiques et leur vision largement commune du monde. La Thaïlande pourrait alors s’appuyer sur les forces spécifiques du Canada, telles que l’accès aux minéraux critiques et à l’énergie ou l’expertise en Intelligence Artificielle et le Canada pourrait bénéficier de celles de la Thaïlande, telles que l’expertise en tourisme ou ses capacités de développement et de production.

Plusieurs obstacles demeurent néanmoins. Si la distance géographique entre ces deux pays est le seul paramètre qui ne puisse pas être altéré, ce n’est au final pas le facteur majeur. Les éléments limitants l’épanouissement d’une relation plus approfondie entre le Canada et la Thaïlande est à chercher dans la méconnaissance relative que les populations de ces deux pays ont l’une de l’autre. Comme dans beaucoup de cas (et comme d’ailleurs souligné dans la Stratégie du Canada pour l’Indo-Pacifique), ce sont les relations de personne à personne qui formeront la clé de voute du renforcement des liens entre les populations de ces deux pays.

Finalement, si les bonnes relations entre le Canada et la Thaïlande sont très positives pour son rayonnement en Indo-Pacifique, le Canada représente de son côté aussi une carte non négligeable pour la Thaïlande pour son positionnement sur la scène géopolitique mondiale, au-delà de son écosystème régional naturel qu’est l’Asie du Sud-Est. Il est donc à souhaiter que le 65ième anniversaire puisse marquer le début d’une accélération des marques d’amitié, des échanges et des collaborations entre ces deux puissances intermédiaires de l’Indo-Pacifique.

Références

Brewster, Murray (2026). Canada, Ukraine forge 100-year pact built on drones and defence. CBC News (Ottawa), 10 septembre.

Collomp, Florentin (2026). « Porter notre relation au plus haut niveau possible » : l’Union européenne propose au Canada un statut de « membre associé ». Le Figaro (Paris), 16 septembre.

Duangratana, Ornthicha (2023). Observations amid the COVID-19 outbreak: The US-China rivalry in Vietnam and the Philippines. Journal of Politics and Governance, 13(1), 154-188.

Guitton, Matthieu J. (2025). The Golden Cyber-Triangle: Geopolitics of an emerging cybermafia hotspot. Communication au colloque DeepINTEL 2025 – Focus on Security Intelligence, DeepINTEL, Vienne, 19 novembre.

Guitton, Matthieu J. et Fréchette, Julien (2023). Facing cyberthreats in a crisis and post-crisis era: Rethinking security services response strategy. Computers in Human Behavior Reports, 10:100282.

Kaewkitipong, Laddawan (2018) The Thai medical tourism supply chain: Its stakeholders, their collaboration and information exchange. Thammasat Review, 21(2):60-90.

Lasserre, Frédéric (2025). Contourner par la terre ? Dans Frédéric Lasserre et Pauline Pic, Géopolitique des détroits. Enjeux de contrôle de passages stratégiques. Paris, Le Cavalier bleu, pp. 145-166.

Srisamoot, Arthayudh (2022). China, Thailand and globalization. China and the world in a changing context: Perspectives from ambassadors to China. Singapore, Springer Nature Singapore, pp. 181-191.

Genèse et mécanisme du pouvoir numérique chinois en Indonésie

Regards géopolitiques 11(2), 2025

Yaxin Zhou

Yaxin Zhou est candidate au doctorat en science politique à l’Université de Montréal, sous la direction de Frédéric Mérand. Ses recherches portent sur l’influence numérique chinoise en Asie du Sud-Est.  Elle s’intéresse notamment à la symbiose entre le gouvernement chinois et ses multinationales numériques dans la puissance numérique chinoise et aux réactions des pays d’Asie du Sud-Est face au pouvoir chinois.

Résumé : L’influence de la Chine dans le secteur numérique ne cesse de croître dans le monde. Ce pouvoir numérique de la Chine représente une source de menace sécuritaire pour certains, et une opportunité de croissance pour d’autres. En Asie du Sud-Est, avec la multiplication des multinationales numériques chinoises, le pouvoir numérique chinois est particulièrement présent. Dans cette région d’une grande importance géopolitique, l’influence numérique chinoise suscite le débat. Cet article explore le mécanisme du pouvoir numérique de la Chine et soutient, à travers le cas de l’Indonésie, que les pays d’Asie du Sud-Est coopèrent stratégiquement avec la Chine plutôt que par contrainte.

Mots clés : Pouvoir numérique chinois ; Investissement chinois en Asie du Sud-Est ; Relation Chine-Indonésie ; Puissance moyenne ; Relation État-entreprise chinoise

Summary : China’s influence in the digital sector continues to grow globally. This digital power is seen by some as a security threat, and by others as an opportunity for economic growth. In Southeast Asia, the proliferation of Chinese digital multinational companies makes this power particularly visible. In this geopolitically significant region, China’s digital influence is a subject of ongoing debate. This article explores the nature of China’s digital power and argues, through the case of Indonesia, that Southeast Asian countries engage with China strategically rather than out of constraint.

Key words : Chinese digital power ; Chinese investment in Southeast Asia ; China-Indonesia relations ; Middle power; Chinese state-business relations

Introduction

Depuis le début de la guerre commerciale entre les États-Unis et la Chine en 2018, les relations économiques et politiques entre la Chine et l’Occident sont marquées par des tensions et escalades, notamment dans le secteur numérique et de la haute technologie. Si la marque Made in China au début du siècle était considérée comme synonyme de gadgets manufacturés bon marché et en grande quantité, aujourd’hui, les produits et les technologies chinois issus de Made in China 2.0 suscitent davantage d’inquiétudes, tant sur le plan économique que sur le plan sécuritaire, dans les pays industrialisés.

            En Asie du Sud-Est, en revanche, la perspective est bien différente. Étant les premiers partenaires commerciaux de la Chine depuis 2009, les pays de l’Association des Nations d’Asie du Sud-Est (ASEAN) sont également devenus le premier marché des exportations chinoises en 2020 (ASEAN Secretarait, 2025). En pleine crise de la Covid-19, les échanges commerciaux entre la Chine et ses voisins se sont intensifiés, notamment dans le secteur numérique, un secteur considéré comme essentiel à la prospérité économique et à l’amélioration du bien-être de la population (ASEAN Secretarait, 2023; Mondejar et al., 2021). En effet, aujourd’hui, les multinationales chinoises sont largement impliquées dans la construction de l’infrastructure numérique de la région, entre autres Huawei dans le secteur de la construction du réseau 5G et de fibres optiques, et Alibaba dans les investissements de plateformes de e-commerce, des centres de données et des villes intelligentes (Wang, 2024). En plus de relations commerciales et économiques, ces deux champions chinois fournissent également des formations aux fonctionnaires et aux chercheurs locaux (Bentley, 2022). Une connexion forte que même la mise en garde de Washington et de Bruxelles contre les dangers des technologies chinoises n’a pas pu entraver (Ruehl, 2023).

Ce contraste entre les pays industrialisés et les pays d’Asie du Sud-Est en pleine industrialisation nous amène à poser la question suivante : pourquoi ce choix chinois, malgré les risques éventuels qu’il représente ? Et quels sont les facteurs contribuant à ce choix ? Dans cet article, nous prenons le cas de l’Indonésie pour essayer de comprendre les raisons derrière ce partenariat entre la Chine et les pays en développement dans un secteur aussi stratégique et prometteur que celui de l’infrastructure numérique. L’Indonésie n’a pas toujours été un pays proche de la Chine. Le massacre de la communauté chinoise sous prétexte anticommuniste dans les années 1965-1966, ainsi que les émeutes de mai 1998 contre cette même communauté, ont laissé des souvenir sombres dans les relations entre les deux pays (Timmerman, 2020). Par ailleurs, l’Indonésie ambitionne aujourd’hui de devenir une puissance économique et politique majeure dans la région (Ministry of Industry of Indonesia, 2018). Un contexte historique et conjoncturel qui, en théorie, ne devrait pas favoriser les échanges entre Pékin et Jakarta ; pourtant, l’Indonésie fait partie des pays recevant le plus d’investissements chinois dans le secteur numérique depuis 2015 (Wang, 2024).

1. Le numérique, un intérêt partagé entre la Chine et l’Asie du Sud-Est

1.1.    Pays en développement face à la Chine : dépendance ou stratégie ?

Dans le domaine des sciences politiques, l’ascension de la Chine sur la scène internationale en tant que puissance économique, politique et militaire suscite, de prime abord, des débats sur la nature et les conséquences de ce pouvoir dans le système libéral international. Selon Ikenberry (2008) et autres chercheurs (Wang, 2011; Zheng, 2005) basés en Chine, l’ascension de la Chine sera pacifique et il est dans l’intérêt des Chinois de respecter l’ordre libéral actuel construit par les pays occidentaux. Pour ces auteurs, la priorité de la Chine n’est pas de transformer l’ordre mondial, mais de répondre aux impératifs domestiques : l’amélioration des conditions de vie et de la justice sociale pour les Chinois qui vivent encore sous le seuil de pauvreté malgré le développement fulgurant du pays. Aux yeux d’autres chercheurs, notamment ceux de l’école réaliste, dans un système international anarchique où les États dépendent d’eux-mêmes pour assurer leur survie, une puissance montante — souvent la deuxième plus puissante du système — est condamnée à défier l’ordre et le statu quo établis par l’hégémon. Cela entraînerait une transition du pouvoir, souvent sous forme de guerre hégémonique (Gilpin, 1987; Mearsheimer, 2001).

L’intégration de la Chine dans les affaires internationales crée autant de dynamiques dans le Nord, où se joue la concurrence entre grandes puissances, que dans le Sud[1], où la Chine est perçue, d’un côté, par les pays occidentaux, comme un rival déloyal qui ne respecte ni les règles ni les valeurs, et de l’autre, par les pays en développement, comme un exemple de prospérité et une alternative à l’Occident (Brautigam, 2011).
L’exemple par excellence pour illustrer ce contraste de perception de la Chine est le projet d’infrastructure chinois, la Route de la Soie, lancé en 2013.
Alors que dans les médias occidentaux de nombreuses inquiétudes et critiques ont été soulevées autour du néocolonialisme, du piège de la dette, de la dépendance à la Chine et de l’exportation de l’autoritarisme chinois (Brautigam & Rithmire, 2021), les pays qui choisissent les entreprises chinoises pour la construction des infrastructures de transport, l’exploitation des énergies ou les télécommunications y voient des opportunités à travers les investissements chinois (Herscovitch & van der Kley, 2022).

La réalité est que les pays du Sud global — bien que de nombreux chercheurs occidentaux aient tendance à l’oublier, tandis que les travaux des chercheurs locaux le soulignent davantage — disposent d’une certaine autonomie face à la Chine. La vaste littérature sur les petits et moyens pays montre de manière éclairante comment les États du Sud global parviennent à tirer leur épingle du jeu face aux grandes puissances. Et c’est précisément le cas des pays d’Asie du Sud-Est face à la Chine. Dans ses recherches prolifiques sur les stratégies adoptées par les pays d’Asie du Sud-Est face à la Chine et aux États-Unis, le chercheur malaisien Cheng-Chwee Kuik (2021, 2024) a brillamment démontré que ces pays adoptent une stratégie de hedging, qui consiste à maximiser les gains économiques, à minimiser les risques sécuritaires, tout en refusant de s’aligner systématiquement sur une puissance régionale. Si la Chine représente une source d’opportunités en matière de richesse et de croissance, ces pays estiment néanmoins avoir besoin d’autres acteurs pour contrebalancer le poids de Pékin (Kuik, 2021, 2024).

Si Cheng-Chwee Kuik part d’une observation des réactions individuelles des pays face aux grandes puissances, Evelyn Goh (2014) et Kai He (2008) adoptent quant à eux une perspective institutionnaliste. Ils soutiennent que la stratégie régionale des pays d’Asie du Sud-Est consiste à créer un « enchevêtrement multiple » (par le biais de l’institution régionale ASEAN), visant à intégrer toutes les grandes puissances dans des réseaux institutionnels et économiques régionaux afin de diluer leur domination (Goh, 2014), d’équilibrer leurs pouvoirs (He, 2008) et de modérer leurs comportements (Ikenberry, 2019). Il s’agit d’un équilibre des puissances que Thazha Varkey Paul (2018) qualifie de « doux », fondé sur des moyens non militaires : alliances économiques, normes internationales ou diversification des partenariats. À travers ces analyses, on constate l’autonomie des pays d’Asie du Sud-Est, enchâssée dans une politique de hedging et soutenue par les pourparlers organisés dans le cadre de l’institution régionale. Le choix de la Chine s’inscrit ainsi dans une stratégie plus large.

1.2.    Influence numérique, comment la Chine exerce-t-elle son nouveau pouvoir ?

De son côté, la Chine a trouvé un nouveau moyen d’exercer son pouvoir : le pouvoir numérique. Si, hier, ce pouvoir reposait principalement sur des aspects tangibles et matériels — sa population, la taille de son économie et ses capacités militaires — aujourd’hui, il se construit et s’exerce à travers un écosystème d’infrastructures numériques « à la chinoise » : un régime numérique centré sur la coopération entre États et sur la souveraineté numérique (Bradford, 2020), contrairement au régime occidental, qui valorise la participation des acteurs non-étatiques. Ce réseau numérique, porté à la fois par le gouvernement chinois et par les multinationales technologiques chinoises, s’étend dans les pays du Sud global, notamment en Asie du Sud-Est.

Pourtant, dans la littérature, cette expansion numérique chinoise dans les pays du Sud global reste sous-étudiée. Selon Heeks et al., (2024), plusieurs lacunes doivent être comblées dans les études portant sur l’influence numérique chinoise. D’abord, les recherches sont rarement fondées sur des théories solides ou des données empiriques. Les auteurs relèvent que les études sur l’expansion numérique chinoise dans le Sud global n’ont véritablement commencé qu’à partir de 2017 et que la plupart d’entre elles ne s’appuient pas sur des démarches théoriques et méthodologiques rigoureuses. Cette absence de données primaires et de cadre théorique adéquat divise les chercheurs en deux camps, selon leur vision générale de la Chine. Les chercheurs pro-Chine, souvent basés en Chine, estiment que les projets numériques chinois visent à renforcer la connectivité avec les partenaires du pays (Hong & Harwit, 2020; Luo, 2019). Faisant référence au slogan de la « communauté de destin pour l’humanité », proposé par Xi Jinping, ne mettant en avant que les aspects positifs. En revanche, les chercheurs critiques à l’égard du régime chinois, notamment basés aux États-Unis (Cheney, 2019; Hemmings, 2020), mettent en garde contre les risques sécuritaires associés à cette expansion numérique : exportation de l’autoritarisme numérique, interférences, et surveillance exercée par le gouvernement chinois via ses produits et infrastructures numériques.

Ensuite, il faut revoir l’hypothèse d’un exceptionnalisme chinois. Selon Heeks et al. (2022), malgré les divergences entre les chercheurs des deux camps, ceux-ci s’accordent à tort sur l’idée d’un exceptionnalisme chinois. Les sinophiles parlent d’une « recette » conçue par un pays du Sud global pour les pays du Sud global, en omettant les rapports de force. Tandis que les sinophobes dénoncent les dérives autoritaires des produits numériques chinois, comme si les pays et les entreprises occidentaux n’étaient jamais impliqués dans des opérations de surveillance.

Finalement, il faut mettre en lumière l’autonomie et l’agentivité des pays du Sud global ainsi que des multinationales numériques chinoises. Heeks et al. (2022) notent que dans la littérature le gouvernement chinois constitue toujours le centre de toutes les investigations, tandis que les pays du Sud global, ceux qui accueillent les investissements chinois et les multinationales chinoises, le maillon clé dans l’expansion numérique chinoise, sont souvent laissés de côté. Cela mène fréquemment à la conclusion d’une Chine superpuissante et prédatrice face à des pays en développement fragiles et vulnérables.

1.3.    Asie du Sud-Est, une région en pleine transformation numérique

Du Vietnam aux Philippines, en passant par la Malaisie, Singapour et l’Indonésie, les pays sud-asiatiques cherchent à donner un nouvel élan à leur économie grâce aux infrastructures et aux technologies numériques. Si la région a repris son souffle après la crise asiatique de 1997 et qu’elle est considérée comme l’une des régions les plus dynamiques en termes de croissance économique et démographique (Lee, 2024), elle demeure en quête d’une nouvelle source de croissance.

Depuis la publication de la première feuille de route du développement numérique, ASEAN ICT Masterplan (2010-2015), les pays de la région visent les technologies de l’information et de la communication pour transformer la région en une zone de connexion (commerciale mais aussi sociale) grâce aux réseaux d’infrastructures interopérables, à une croissance durable basée sur l’économie numérique et à une communauté interconnectée grâce aux technologies de villes intelligentes ou à l’Internet des objets (Internet of Things) (ASEAN, 2021b). Avec l’accord de l’ASEAN sur l’économie numérique, la région prévoit une augmentation de la croissance à 1000 milliards en 2030, soit trois fois plus par rapport à l’année 2023, en l’espace de sept ans.

Cependant, tous les pays ne sont pas encore prêts à faire face à cette transition numérique rapide. Selon le rapport ASEAN Digital Integration Index publié en 2021, Singapour et la Malaisie ont obtenu les meilleures notes sur les six indicateurs mesurant la capacité numérique, tandis que des pays comme le Myanmar et le Cambodge se situent bien en dessous de la moyenne régionale (ASEAN, 2021a). Les défis sont nombreux, tant pour chaque pays que pour la région dans son ensemble, dans la transition numérique et la mise en place d’un marché régional de l’économie numérique. La plupart des pays de la région étant des économies en développement, pour être à la hauteur de leurs ambitions, ils ont besoin d’investissements étrangers, surtout dans la construction des infrastructures numériques de base qui servent d’échafaudage pour tout un écosystème.

Face aux opportunités de croissance, les pays sont plus pragmatiques que dogmatiques. Interviewés à propos des risques que pourraient comporter les investissements chinois, les dirigeants de la région sont quasiment unanimes : qu’il s’agisse d’investissements de l’Ouest ou de l’Est, ils sont tous les bienvenus, tant qu’ils contribuent au développement de la région (Huong, 2019; Sipalan, 2024).

2.     Étude de cas : le pouvoir numérique chinois en Indonésie

Dans cette dernière partie de l’article, l’étude du cas indonésien nous permettra de répondre à deux questions : la première, comment le pouvoir numérique chinois s’exerce-t-il dans un pays emblématique du Sud global, l’Indonésie ? La deuxième, comment l’Indonésie répond-elle au pouvoir numérique de la Chine ? En d’autres termes, quelles sont les raisons pour lesquelles le gouvernement indonésien choisit les multinationales numériques chinoises pour un projet d’infrastructures ? Nous démontrons d’abord que le pouvoir numérique chinois s’exerce désormais à travers un réseau numérique, construit dans une relation de symbiose entre le gouvernement chinois et ses multinationales numériques chinoises ; nous soutenons ensuite que, pour que le pouvoir numérique se transforme en influence (que nous définissons par l’exercice efficace du pouvoir), la Chine a besoin du gouvernement indonésien, notamment des élites politiques indonésiennes, qui trouvent leurs comptes dans la collaboration avec la Chine.

2.1.    Points de départ : les raisons derrières les comportements de Jakarta et de Beijing 

De tous les pays d’Asie du Sud-Est, l’Indonésie représente un cas particulièrement intéressant. Considérée comme le leader politique de l’ASEAN, Jakarta cherche à renforcer sa puissance économique en vue de devenir une puissance régionale en Asie du Sud-Est, une croissance qui devrait être réalisée, selon Joko Widodo (Jokowi), président indonésien de 2014 à 2024, par la construction d’infrastructures et la transition numérique. Étant le quatrième pays le plus peuplé au monde et le plus grand marché numérique d’Asie du Sud-Est, l’Indonésie, dans son plan stratégique Made in Indonesia 4.0, s’est fixée comme objectif de se hisser au rang des dix premières économies d’ici 2030 (Ministry of Industry of Indonesia, 2018). Ayant à cœur de rattraper son retard dans l’industrie numérique, au début de son deuxième mandat (2019-2024), le président Jokowi a multiplié les directives et feuilles de route visant à renforcer la capacité du pays en matière d’attractivité pour les investissements étrangers, de ressources humaines, d’infrastructures informatiques et de communication, ainsi que dans des domaines stratégiques tels que les centres de données, l’intelligence artificielle et la gouvernance numérique (Fitriani et al., 2024). Pourtant, les résultats ne sont pas toujours au rendez-vous. Sur les six indicateurs du rapport ASEAN Digital Integration Index de 2021, l’Indonésie ne dépasse la moyenne de l’ASEAN que dans deux domaines : la protection des données et le paiement numérique[2]. En effet, en raison de sa géographie fragmentée (composée de 17 000 îles), la construction des réseaux de télécommunications et des services relève d’un vrai défi. À cette complexité géographique, qui aurait demandé des efforts supplémentaires dans le déploiement des infrastructures, s’ajoute la difficulté financière du gouvernement de Jakarta : les grands chantiers exigent des investissements importants, ce qui pousse  le gouvernement indonésien à solliciter des fonds étrangers (Betteridge, 2016).Haut du formulaireBas du formulaire

C’est ici que les intérêts du gouvernement indonésien et du gouvernement chinois convergent. Depuis le premier mandat de Xi Jinping en 2012, la Chine cherche à exporter ses surcapacités, un problème dont elle souffre depuis les années 1970 (Shen, 2018), à diffuser ses normes industrielles et à renforcer activement son influence géoéconomique et géopolitique à l’échelle internationale. En 2013, la surcapacité en fibre optique en Chine atteignait les 50% (Cyberspace administration of China, 2015; Zhang, 2014), ce qui a conduit à l’introduction du volet numérique dans les nouvelles Routes de la Soie (Belt and Road Initiative, ci-après BRI) et à la publication de l’Avis du Conseil d’État sur la promotion de la coopération internationale en matière de capacité de production et de fabrication d’équipements, où les télécommunications comptent parmi les 13 secteurs prioritaires pour la coopération industrielle internationale (State Council of China, 2015). Aujourd’hui, la situation est encore plus urgente pour la Chine qui fait face à un marché occidental de plus en plus réticent. Pour des raisons de sécurité, le champion chinois des télécommunications, Huawei, est aujourd’hui banni des réseaux 5G aux États-Unis, au Canada et en Europe. La plus grande plateforme de commerce électronique, Alibaba, a été désignée comme very large online platform par le Digital Services Act de l’Union européenne en 2023. Alibaba doit désormais faire face à des restrictions beaucoup plus strictes en matière de protection des droits des consommateurs, entraînant ainsi une augmentation considérable des coûts (Alibaba group, 2024). En résumé, le gouvernement chinois a besoin du marché extérieur, de la reconnaissance de ses normes et du renforcement de son influence dans le monde. Les multinationales numériques chinoises, quant à elles, cherchent une plus grande part du marché international et des gains économiques.

2.2.    Pouvoir numérique chinois : d’une symbiose entre l’État et les entreprises

Les intérêts du gouvernement chinois et des multinationales numériques chinoises se rejoignent dans l’expansion de l’influence numérique chinoise dans les pays d’Asie du Sud-Est : une sphère d’influence indispensable pour Beijing et un grand marché lucratif et prometteur propulsé par la volonté politique pour les champions numériques chinois. Le projet représentatif de cette collaboration public-privé est le volet numérique de la BRI, la Route de la soie numérique (Digital Silk Road, ci-après DSR), lancé en 2017. Dès le départ, la DSR représente une nouveauté dans la relation entre l’État chinois et les entreprises chinoises. Contrairement aux autres projets de la BRI, les projets de la Route de la soie numérique sont menés majoritairement par des entreprises privées chinoises. Pour les infrastructures de télécommunication et de 5G, on trouve Huawei. Pour les plateformes de e-commerce et de fintech, Alibaba et Tencent se taillent la part du lion. Certes, ces entreprises sont inévitablement sous l’influence du gouvernement chinois, mais force est de constater qu’elles sont davantage orientées vers les bénéfices économiques et la taille du marché que vers l’énergie ou les enjeux géopolitiques (Zhou, 2024).

Les capitaux privés, jadis relégués au second plan dans l’économie socialiste chinoise, font aujourd’hui partie des stratégies nationales (Shen, 2018; State Council of China, 2016). Dans les projets d’investissements de la DSR notamment, ces deux acteurs nouent une relation d’interdépendance : d’un côté, le gouvernement chinois recourt de plus en plus aux entreprises privées pour réaliser ses stratégies d’État, l’objectif étant de réduire les dépenses publiques et de pallier le manque d’expertise du gouvernement dans le secteur numérique. De l’autre côté, les entreprises numériques chinoises ont besoin de la bénédiction financière et diplomatique de Beijing pour remporter les contrats des pays partenaires face aux autres concurrents. Plusieurs observations ont même révélé que, pour pouvoir bénéficier du soutien du gouvernement chinois, les entreprises chinoises ont converti leurs investissements en projets de DSR (Zeng, 2020).

L’expansion de l’influence numérique chinoise se fait donc dans cette symbiose État-entreprise, un phénomène qui a été décrypté en détail par Farrell & Newman (2019), dans leurs analyses sur le pouvoir des réseaux des États-Unis. L’argument principal de leurs recherches est que, grâce aux réseaux tissés par les multinationales américaines dans le monde, le gouvernement américain exerce un pouvoir disproportionné en termes de surveillance et de contrôleur d’accès sur tous les acteurs connectés aux réseaux. 

Si dans le contexte des États-Unis, les réseaux ont été construits de manière organique, dans le sens où les entreprises américaines n’agissent pas de manière à plaire au gouvernement ou à suivre la direction de Washington, dans le contexte de la Chine, en revanche, la relation entre le gouvernement et les multinationales numériques est beaucoup plus proche et directe. Mise à part la structure de propriété opaque entre la Chine et le champion chinois de télécommunication Huawei, le parti communiste chinois possède une cellule du parti dans toutes les entreprises numériques et ces dernières sont tenues de partager les données avec le gouvernement quand c’est nécessaire selon la Loi de la sécurité nationale de 2015. En plus du contrôle éventuel que le gouvernement chinois pourrait se permettre d’exercer sur ses entreprises (mais dans la littérature actuelle, les preuves sont peu suffisantes selon Heeks et al., 2024), le gouvernement chinois facilite l’expansion des multinationales chinoises sur le marché international par ses soutiens financiers et diplomatiques. Derrière les multinationales numériques chinoises, il existe ainsi cet ombre du gouvernement chinois. Il n’agit pas toujours de manière explicite, mais s’assure d’un côté de la direction générale de l’expansion numérique chinoise et de l’autre de la docilité de ses entreprises devant les lignes rouges politiques.

Cette symbiose entre le gouvernement chinois et les multinationales chinoises permet à la Chine d’exercer son pouvoir numérique à travers trois effets majeurs de son réseau numérique : (1) L’effet de diffusion des normes : les multinationales numériques chinoises deviennent les vecteurs de diffusion des normes chinoises, notamment celle de la souveraineté numérique, selon laquelle toute activité numérique relève de la souveraineté de l’État. Cette vision est réaffirmée par la Loi sur la cybersécurité de 2017 et la Loi sur la sécurité des données de 2021, toutes deux faisant explicitement référence à la sécurité nationale. À cela s’ajoute, de manière plus controversée, une forme d’autoritarisme numérique, qui aurait permis à certains gouvernements de renforcer leur capacité de surveillance des populations grâce aux technologies chinoises(Yayboke & Brannen, 2020). (2) L’effet de lock-in : les entreprises numériques chinoises mettent en place un écosystème intégré (5G, centres de données, paiements numériques, e-commerce), duquel il devient difficile de sortir sans coûts importants. En Indonésie, par exemple, le pays est l’un des principaux récipiendaires d’investissements numériques chinois[3] en Asie du Sud-Est. Les entreprises chinoises sont impliquées dans une grande variété de projets d’infrastructures numériques : le réseau 5G (Huawei), le réseau de fibre optique Palapa Ring (Huawei), les plateformes de paiement numérique (Alipay et WeChat Pay), ainsi que les centres de données (Alibaba) (IISS China Connects, 2021). (3) L’effet de dépendance : les pays d’Asie du Sud-Est intégrés à ce réseau finissent par dépendre non seulement des technologies et des normes chinoises, mais aussi des financements de l’État chinois, celui-ci conditionnant souvent ses prêts à une collaboration avec ses entreprises (Heeks et al., 2024). Dans de nombreux projets d’infrastructures numériques, la participation chinoise est ainsi double : d’une part, des entreprises chinoises obtiennent les contrats ; d’autre part, le gouvernement chinois soutient financièrement ces projets par l’intermédiaire de ses banques commerciales.

2.3.    Indonésie entre attrait économique et préoccupations sécuritaires

Face au pouvoir numérique de la Chine, l’Indonésie ne fait pas que subir, d’autant plus que dans le volet économique, les recherches n’ont jamais prouvé que la Chine force ses partenaires à accepter ses offres (Goh, 2014). Au contraire, les comportements de l’Indonésie confirment la théorie du hedging proposée par Cheng-Chwee Kuik (2021,2024). Selon lui, les pays d’Asie du Sud-Est, face aux puissances régionales (notamment la Chine et les États-Unis), adoptent une politique de hedging, qui consiste à maximiser les gains économiques tout en minimisant les risques sécuritaires. Dans le cas de l’Indonésie, face au pouvoir numérique de la Chine, tout en profitant de ses investissements importants et diversifiés, elle essaie de contrebalancer son influence croissante, notamment de trois manières.

La première consiste à maintenir une position de neutralité sur les dossiers politiques et sécuritaires sensibles. Contrairement au Laos et au Cambodge, Jakarta veille à garder une distance stratégique avec la Chine, afin d’éviter d’être perçue comme un de ses alliés. Ainsi, lorsqu’elle a été confrontée aux mises en garde des pays occidentaux concernant les risques sécuritaires posés par Huawei, l’Indonésie les a écartées d’un revers de la main (Priyandita et al., 2022).

La deuxième stratégie consiste à multiplier les partenariats dans le secteur numérique. Les multinationales chinoises sont loin d’être les seules présentes sur le marché numérique indonésien. À côté des investissements chinois, on retrouve les géants américains comme Google, Meta ou Amazon, ainsi que des entreprises singapouriennes telles que Shopee ou Grab. En équilibrant le poids des différents acteurs, Jakarta se donne non seulement la possibilité de négocier des conditions plus avantageuses avec ses partenaires chinois, mais aussi de préserver son ouverture à d’autres offres concurrentes.

Finalement, renforcer ses capacités domestiques. Sous le mandat du président sortant Jokowi, l’Indonésie a connu dix années de construction rapide et massive d’infrastructures. Parmi les réalisations notables figurent les routes à péage, qui représentent 72,7 % de l’ensemble jamais construit dans le pays (Febrianto & Amin, 2024), ainsi que le tout premier train à grande vitesse d’Asie du Sud-Est, reliant Jakarta à Bandung, réduisant le temps de trajet de trois heures à quarante minutes. Dans le secteur numérique, le gouvernement indonésien a intensifié ses efforts pour accélérer le déploiement des infrastructures et renforcer les capacités nationales. En 2018, le plan d’orientation économique Making Indonesia 4.0 a placé la construction d’infrastructures numériques et l’amélioration du capital humain au cœur de la feuille de route nationale (Ministry of Industry of Indonesia, 2018). En 2020, cinq directives ont été adoptées en l’espace d’un an pour renforcer la capacité numérique du pays. Elles visaient notamment à élargir l’accès à Internet, intégrer les technologies numériques dans les secteurs stratégiques, construire des centres de données, former des talents numériques, et faciliter le financement de la transformation numérique. Si les entreprises chinoises jouent un rôle important dans la mise en œuvre de ces ambitions, Jakarta insiste pour que cette collaboration favorise le développement numérique du pays sur le long terme, notamment à travers le transfert de technologies et la formation de compétences locales (Febrianto & Amin, 2024).

Conclusion 

Dans le contexte de transformation économique et de transition géopolitique, la Chine a autant besoin de l’Indonésie que l’inverse, même si le niveau de dépendance et le rapport de force ne sont pas le même Si la Chine exerce son pouvoir numérique à travers l’effet de son réseau numérique, construit par ses multinationales dans le marché indonésien, voire régional, l’Indonésie, en particulier ses élites politiques, veille à ne pas développer une dépendance numérique et économique excessive. Le gouvernement indonésien, tout comme les gouvernements d’autres pays développementalistes d’Asie du Sud-Est, cherche à saisir les opportunités de croissance et à faire de la région sud-asiatique le prochain centre de prospérité et d’innovation. La présence d’un voisin puissant impose à Jakarta de naviguer entre croissance et sécurité, entre la Chine et l’Occident. Ce pragmatisme perdurera tant que Jakarta aura la possibilité de choisir entre plusieurs partenaires et qu’aucune grande puissance n’occupe une position dominante dans la région d’Asie du Sud-Est.

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[1] Dans la littérature de science politique, le Nord désigne souvent les pays industrialisés et développés, situés dans l’hémisphère Nord, et le Sud, les pays en développement et moins avancés, situé dans l’hémisphère Sud. Cette classification est de plus en plus contestée tant elle masque les dynamiques entre les pays pourtant regroupés dans une même catégorie, et elle reflète de moins en moins le rapport de force actuel. Néanmoins, dans notre article, nous utilisons la notion de Nord et de Sud afin de donner une idée générale des différentes dynamiques à l’œuvre entre d’un côté le Nord (les pays occidentaux) et la Chine, et de l’autre le Sud (les pays non-occidentaux et en développement) et la Chine. 

[2] Les quatre autres indicateurs sont : commerce digital et logistiques, compétences digitales et talents, innovation et entrepreneuriat et état de préparation d’infrastructures et d’institutions.

[3]  En 2023, l’Asie du Sud-Est a reçu environ 50 % des investissements régionaux de la Chine, soit une augmentation de 27 % par rapport à l’année précédente. L’Indonésie est devenue le principal bénéficiaire de ces fonds, attirant environ 7,3 milliards de dollars américains (Falak, 2024). Les secteurs les plus ciblés sont l’exploitation minière, l’industrie manufacturière et les technologies. Bien que les multinationales chinoises ne révèlent que rarement le montant exact de leurs contrats, les données disponibles indiquent que, sur les 173 projets d’investissements numériques liés à la Digital Silk Road (DSR), 33 sont situés en Indonésie. Cela fait de Jakarta la principale destination des projets de la DSR en Asie du Sud-Est (Wang Zheng, China’s Digital Silk Road (DSR) in Southeast Asia: Progress and Challenges).