Regards géopolitiques v9 n4 (2023)
Ce volumineux ouvrage, issu de deux colloques réunis sur le thème de l’Océanie convoitée tenus à Paris en 2015 et en Polynésie française en 2016, rassemble des textes d’une quarantaine de spécialistes, et propose une analyse des enjeux historiques et contemporains de la région, sous une grande diversité d’approches, historique, politique, économique, religieuse et culturelle. Longtemps délaissée et considérée comme la chasse gardée de l’Australie, de la Nouvelle-Zélande et, dans une moindre mesure, des États-Unis et de la France, cette immense espace maritime de l’Océanie sertie dans le Pacifique, « mer d’îles » (p.27), ferait aujourd’hui l’objet de « convoitises » nouvelles de la part d’acteurs à la fois inattendus et ambitieux. Le lecteur pourra y découvrir 54 chapitres regroupés en quatre parties, chapitres regroupant des contributions de chercheurs français, mais aussi australiens ou néo-zélandais – un attrait – mais malheureusement seulement deux de chercheurs asiatiques.
Un tour d’horizon géopolitique
La première partie, « Une histoire des convoitises », revient sur différents événements qui ont marqué l’histoire récente de la région, de l’arrivée des missionnaires à la décolonisation en passant par la guerre du Pacifique, les rivalités de la Guerre froide et la fin des essais nucléaires. Pour les lecteurs moins familiers de la zone, il s’agit d’une utile introduction aux nombreux enjeux géopolitiques et géostratégiques discutés dans la deuxième partie, « Asie, Europe, Amérique : des regards sur l’Océanie », laquelle aborde les représentations d’acteurs de ces autres régions du globe. En effet, on perçoit, à travers le prisme de l’histoire de ces petites îles peu peuplées, la lutte d’influence qui s’exerce entre les grandes puissances. La Chine occupe une place particulièrement importante dans ces analyses, avec plus de huit chapitres qui lui sont consacrés dans cette partie. Pour les auteurs, c’est le chef de file d’une Asie en expansion politique et commerciale, qui vient défier d’abord Taiwan, à qui nombre d’États du Pacifique avaient prêté allégeance, puis les États-Unis, à travers son ambitieux projet des nouvelles routes de la soie. Comme ailleurs, la présence chinoise se fait sentir en Océanie par le biais d’une politique conciliante d’aide au développement, d’investissement et de prêts massifs dans les infrastructures-clés de ces États insulaires du Pacifique – avec ici encore cette confusion de nombre de textes entre prêt et investissement, car les prêts octroyés par des banques chinoises ne constituent pas des investissements. La Chine séduit car elle répète qu’elle propose des relations « gagnant-gagnant » aux petits États insulaires, sans conditionnalité politique ni de gouvernance. À l’image de la ChineAfrique, image évoquant l’étroite implication des intérêts économiques chinois en Afrique, une ChineOcéanie serait sur le point de se constituer avec l’activisme commercial, financier et diplomatique de la Chine, et avec les avantages et inconvénients qui en découlent. Face à cette ascension de la Chine et à la crispation américaine en réaction, quel rôle peuvent encore jouer le Japon, l’Australie, ou l’Union européenne et notamment la France, qui mobilise l’existence de ses territoires d’outre-mer du Pacifique et de l’océan Indien pour justifier son statut de puissance de la région indo-pacifique, dans un contexte d’autonomisation politique de ses territoires du Pacifique et de multipolarisation économique de la région ?
Au-delà des partenaires traditionnels de l’Océanie, Australie, Nouvelle-Zélande, Japon ou Taïwan, par ailleurs trop peu évoqués, d’autres pays ont récemment manifesté leur intérêt grandissant pour les micro-états océaniens, dans le cadre de leurs ambitions diplomatiques (Maroc, Émirats arabes unis, Cuba), stratégiques (Inde, Russie, Indonésie) ou commerciales. Ces « convoitises inattendues », présentées dans la troisième partie de l’ouvrage, portent, entre autres, sur des ressources halieutiques, minières et sous-marines largement sous-exploitées, des zones économiques exclusives peu surveillées et des micro-états fragiles et menacés par les changements climatiques.
Au cœur de ces rivalités internationales qui les affectent, la quatrième partie appelle à « ne pas oublier les Océaniens : entre convoitise, séduction, réticences et résistances » et se propose de discuter des perspectives qui se dessinent pour les populations locales.
Un portrait composite de l’Océanie, scintillant mais non dénué de travers
Pour tout lecteur qui souhaite en savoir plus sur cette vaste région, l’ouvrage, du fait de la diversité des points de vue et des sujets abordés, parait approprié. Les auteurs réussissent à offrir une analyse multidisciplinaire et détaillée des enjeux politiques, diplomatiques, socioéconomiques et environnementaux qui bouleversent les îles du Pacifique. Si cette approche éditoriale fait la force et l’originalité de l’ouvrage, elle est également à l’origine de certaines lacunes observées au cours de la lecture de ces 634 pages. Ainsi, en voulant couvrir une multitude de thèmes liés de près ou de loin à l’Océanie, avec parfois des sujets très pointus et sans chapitre intégrateur, le livre peut paraître hétéroclite à certains moments, tout en ne brossant pas de portrait d’ensemble. Diversité, assurément, mais pas d’architecture solide ni de fil conducteur. Cela est sans doute imputable au choix éditorial des auteurs, qui ont privilégié un livre rassemblant les actes des colloques, davantage qu’une démarche réfléchie, articulée, qui les aurait certes conduits à écarter certaines contributions. Le résultat en est un kaléidoscope d’images partielles, certainement intéressantes, mais qui laisse un portrait un peu flou, avec des lacunes pour qui veut mieux comprendre les dynamiques de l’Océanie contemporaine.
De fait, de nombreux sujets ne sont guère abordés, que le lecteur aurait bien aimé découvrir : comment se traduit empiriquement la rivalité entre Chine, États-Unis, Australie, Japon dans la région, rivalité maintes fois évoquée mais jamais analysée ? Au-delà du cliché d’une Océanie, carrefour stratégique d’influences, en quoi l’Océanie est-elle stratégique pour ces acteurs ? La partie 4 appelle à « ne pas oublier les Océaniens », mais comment vivent-ils les impacts des changements climatiques, quelle est la dynamique économique, que dire de la précarité de l’emploi, les différentiels de développement, comment se structurent les diasporas… autant de thèmes transversaux qui auraient, me semble-t-il, davantage intéressé le lecteur que des sujets, certes intéressants, mais souvent très pointus.
Enfin, un problème majeur réside dans l’absence de définition du concept de convoitise, mot passe-partout qui revient comme un leitmotiv à travers l’ouvrage et qui doit sans nul doute traduire une grande diversité d’acception selon l’auteur. Un préambule théorique pour livrer au lecteur quel sens les coordonnateurs de l’ouvrage donnent à ce concept aurait été utile, car la grande diversité de son emploi en vide la substance : parle-t-on de la convoitise des États ? des entreprises minières ? touristiques ? Le terme est-il synonyme d’intérêt, ce qui peut comprendre une certaine forme de coopération, ou plutôt d’appropriation commerciale, voire de volonté conquérante, plutôt belliqueuse ? On ne le sait pas. Proposer dans le chapitre « Aperçu historique sur une convoitise millénaire », une certaine équivalence entre la convoitise supposée des populations qui ont migré d’île en île pour peupler les archipels océaniens, et les convoitises européennes au XIXe siècle, est un raccourci sémantique contestable, décevant et qui ne précise en rien le sens du concept. De fait, n’importe quelle région est l’objet de convoitises croisées, si on ne précise pas le sens du prisme annoncé dans le titre pour aborder l’étude de l’Océanie : il en devient donc source de confusion davantage que de fertiles discussions. Dommage.
Frédéric Lasserre
Directeur du CQEG
Titulaire de la Chaire en Études indo-pacifiques
