Bruno Tertrais (2024). Pax atomica ?Théorie, pratique et limites de la dissuasion. Paris : Odile Jacob.
RG 10(2)
Bruno Tertrais (2024). Pax atomica ? Théorie, pratique et limites de la dissuasion. Paris : Odile Jacob.
I hope the Russians love their children too
Russians, Sting (1985), https://www.youtube.com/watch?v=wHylQRVN2Qs&ab_channel=StingVEVO
La dissuasion nucléaire est-elle un facteur modérateur dans les relations internationales ? Quel rôle joue exactement l’arme atomique dans un paysage où les formes de guerre se sont diversifiées ? Ces questions sont aujourd’hui cruciales face aux menaces proférées par la Russie dans le cadre de la guerre en Ukraine et alors que les dangers nucléaires se sont multipliés en Asie suite à l’accession à l’arme atomique de la Corée du Nord, de l’Inde et du Pakistan, ainsi que des programme nucléaire iranien. Comment élabore-t-on les plans d’emploi de l’arme atomique ? Quelles leçons peut-on tirer des crises qui ont parfois amené le monde au bord du de la catastrophe nucléaire depuis 1945 ? La Bombe maintient-elle la paix entre grandes puissances et continuera-t-elle de le faire ?
Ce sont les questionnements que Bruno Tertrais aborde dans ce livre. Reposant sur une culture stratégique et historique solide de l’auteur, rédigé dans un style clair et accessible, l’ouvrage permet de faire le point sur les grandes théories de la dissuasion, dont on observe le retour dans le champ médiatique et académique alors qu’elles ont pour la plupart été pensées dans les années 1950. Le caractère absolu, terriblement destructeur de l’arme nucléaire et la logique de destruction réciproque qui en a été conçue, pousse en effet à réfléchir à son emploi, ou plutôt à son non-emploi, à travers plusieurs concepts: dissuasion élargie, dissuasion intégrée, doctrine antiforces ou anti-cités, etc.
Quelques rappels techniques sont proposés aux chapitres 2 et 3 : qu’est-ce que la dissuasion, comment fonctionnent les armes nucléaires et quelles sont les méthodes d’emploi. On compte aujourd’hui 9 puissances nucléaires, États-Unis (1945), Russie (1949), Royaume-Uni (1952), France (1960), Chine (1964), Israël (sans doute 1967 car le pays ne l’a jamais officiellement annoncé), Inde (1974), Pakistan (1998) et Corée du Nord (2006). L’Afrique du Sud (1977) est le seul État à avoir délibérément renoncé à la possession d’armes nucléaires après la chute du régime d’apartheid. Les nombreux exemples historiques du chapitre 4, bien documentés, permettent de relever une évolution de la pensée des politiques et des militaires sur les armes nucléaires : jadis parfois évoquées avec légèreté pendant les premières années de la guerre froide, par exemple durant la guerre de Corée ou la guerre du Vietnam où leur emploi fut envisagé à plusieurs reprises, elles furent cependant rapidement emprises dans une gravité conceptuelle associée à leur force de destruction, qui a permis d’éviter leur emploi.
L’auteur s’engage par la suite dans le cœur de son propos : la dissuasion a-t-elle fonctionné, autrement dit, la relativement longue période, depuis 1945, sans affrontement direct entre grandes puissances, est-elle imputable ou non à la présence des armes nucléaires ? Les arguments des opposants et critiques desdites armes sont considérés avec sérieux, permettant d’esquisser les limites de la dissuasion nucléaire. C’est précisément parce que les armes nucléaires et leur doctrine d’emploi permettent une destruction totale de l’ennemi (et de soi-même, d’où le nom de cette doctrine de la guerre froide, MAD pour mutual assured destruction, destruction mutuelle assurée), que leur usage a été mûrement pensé et c’est sur cette peur que repose la dissuasion. Il en découle déjà que la dissuasion ne fonctionne qu’avec des protagonistes qui craignent ladite destruction, qui ont quelque chose à perdre… D’où les paroles de Sting dans sa chanson : J’espère que les Russes aussi aiment leurs enfants… La nécessité d’être face à un acteur rationnel est ainsi soulignée, tout comme l’incapacité de l’arme nucléaire à dissuader de toutes les menaces : depuis 1945, de nombreux conflits ont éclaté, entre alliés des grandes puissances (guerres par procuration de l’époque de la guerre froide) puis aussi, depuis 1991, entre grandes puissances et puissances tierces, États-Unis contre Irak dès 1991 puis en 2003; États-Unis et la coalition internationale en Afghanistan (2001-2021); Russie contre Géorgie en 2008; Russie contre Ukraine en 2022, pour n’en nommer que quelques-unes : la dissuasion nucléaire ne fonctionne qu’entre puissances nucléaires ou pour les États expressément couverts par les armes de leurs alliés, comme par exemple les pays de l’OTAN. De même, l’arme nucléaire n’empêche pas les attaques terroristes, comme les États-Unis en ont fait l’expérience le 11 septembre 2001, ou Israël en octobre 2023 lors de l’attaque du Hamas. Il arrive aussi que des puissances nucléaires choisissent délibérément de maintenir un conflit sous le seuil nucléaire, comme dans le cas du conflit indo-pakistanais de 1999 (guerre de Kargil).
La question des vulnérabilités des armes nucléaires, et plus largement de la dissuasion, face aux nouvelles technologies comme les risques de piratage informatique est également évoquée. L’auteur évoque aussi les risques associés à l’existence de ces armes nucléaires, risque d’accident, risque de dérapage lors de crises, en soulignant que dans ces deux configurations, pour le moment les garde-fous ont fonctionné pour préserver le monde d’une explosion, voire d’un conflit nucléaire.
Enfin, l’idée de l’arme nucléaire comme « bien commun de l’humanité », qui découle de l’observation de cette longue période de paix relative depuis 1945, s’avère intéressante à explorer, en parallèle du postulat de base de l’ouvrage, selon lequel les armes nucléaires contribueraient fortement à garantir la paix dans le monde. Elle peut heurter nombre de citoyens humanistes, qui peineront à se « satisfaire de l’idée selon laquelle l’absence de guerre mondiale repose sur les engins les plus destructeurs jamais conçus. » (p.170).
Frédéric Lasserre
Directeur du CQEG
