La Corée du Sud dans l’Indo-Pacifique : opportunité stratégique ou dilemme sécuritaire ?

Regards géopolitiques 11(3), 2025

 

Olga V. Alexeeva

Professeure d’études chinoises et asiatiques, UQAM

Senior Fellow, China Institute, University of Alberta

alexeeva.olga@uqam.ca

 

Résumé

L’article examine la réorientation stratégique de la Corée du Sud vis-à-vis de la région indo-pacifique, marquée par le passage d’une posture prudente à l’adoption, en 2022, d’une stratégie indo-pacifique officielle. Ce revirement ne procède pas uniquement d’un changement de priorités partisanes, mais d’une redéfinition de la place du Séoul dans un environnement stratégique régional et mondial en pleine mutation. Confrontée à des nouveaux défis sécuritaires, à une intensification des interdépendances économiques et à des rivalités géopolitiques exacerbées, la Corée du Sud cherche à renforcer son intégration dans l’architecture indo-pacifique tout en renforçant son image et son attractivité économique à l’échelle internationale. En s’appuyant sur des entretiens menés auprès d’experts sud-coréens, l’étude évalue la portée stratégique de cette orientation et examine  ses implications pour les relatons  de Séoul avec ses deux partenaires-clé, les États-Unis et la Chine.

Mots-clés : Corée du Sud, stratégie indo-pacifique, États-Unis, Chine, sécurité régionale

 

Abstract

This article examines South Korea’s strategic reorientation toward the Indo-Pacific region, marked by the shift from a cautious posture to the adoption, in 2022, of an official Indo-Pacific strategy. This shift is not simply the result of a shift in partisan priorities, but also a redefinition of Seoul’s place in a rapidly evolving regional and global strategic environment. Faced with new security challenges, intensifying economic interdependencies, and heightened geopolitical rivalries, South Korea is seeking to strengthen its integration into the Indo-Pacific architecture while strengthening its international image and economic attractiveness. Drawing on interviews with South Korean experts, the study assesses the strategic significance of this shift and examines its implications for Seoul’s relations with its two key partners, the United States and China.

Keywords: South Korea, Indo-Pacific strategy, United States, China, regional security

 

L’arrivée au pouvoir de Yoon Suk-yeol, à la suite de sa victoire aux élections de mars 2022, a entraîné une réorientation cardinale de la politique étrangère de la Corée du Sud. Il s’agissait d’une véritable rupture vis-à-vis de l’approche prônée par le gouvernement précédent. En effet, l’ancien président Moon Jae-in a focalisé l’essentiel de ses efforts sur la réconciliation intercoréenne et l’« apaisement » de Pyongyang en espérant qu’ils se débouchent sur une réelle désescalade. Quant à sa stratégie régionale, Séoul prônait une politique d’ « autonomie stratégique », censée lui assurer une sorte d’équilibre entre la Chine – son principal partenaire économique – et les États-Unis, garant de sa sécurité. Cette position ambiguë a incité Séoul de prendre une certaine distance par rapport aux nouvelles initiatives de Washington qui visaient de manière explicite de freiner l’extension de l’influence chinoise en Asie, y compris celle de Free and Open Indo-Pacific (FOIP), lancée en 2017.  La volonté de préserver sa neutralité face à l’intensification tous azimuts de la rivalité sino-américaine a également conduit Séoul de minimiser son rôle dans les dispositifs de coopération régionale, réanimés avec ce même but de contenir la Chine, dont le Dialogue de Sécurité Quadrilatéral (Quad) et les Five Eyes. Ambitionnant de rehausser le statut international de la Corée du Sud, Yoon Suk-yeol a rompu avec l’attitude plus prudente de ses prédécesseurs la qualifiant comme trop passive et surtout inefficace dans le nouveau contexte international marqué par des crises globales majeures (Yoon 2022). Cette « globalisation » de la politique étrangère sud-coréenne sous Yoon Suk-yeol s’est accompagnée par un recentrage proactif de Séoul sur l’alliance avec Washington et par une détérioration notable, tout aussi assumée, de ses relations avec Pékin. Ce changement d’orientation stratégique s’est notamment manifesté par l’élaboration de sa propre stratégie indo-pacifique, inaugurée en novembre 2022, lors du sommet Corée du Sud-ASEAN. Cet alignement sur les doctrines américaines fut alors présenté comme une volonté de contribuer à la construction d’un environnement stable dans l’espace indo-pacifique qui serait amené à jouer un rôle essentiel dans l’avenir du pays. Quels sont les premiers résultats de la mise en place de cette stratégie ? Comment cette nouvelle posture a-t-elle impactée les intérêts nationaux de la Corée du Sud ? Après avoir examiné la portée de la stratégie indo-pacifique de Séoul, cet article présentera les principaux défis et enjeux liés à sa mise en application. En analysant les données recueillies lors de la mission de terrain en Corée du Sud[1], cette étude évaluera les perspectives du nouvel rééquilibrage de la politique étrangère sud-coréenne après les élections présidentielles de juin 2025.

La Corée du Sud et l’axe l’Indo-pacifique des États-Unis : de la réticence à l’engagement

Le pivot de Washington vers l’Indo-Pacifique et sa politique de containment et de  pression croissante sur la Chine initiée par la première administration de Donald Trump a été accueilli avec une réserve à Séoul pour deux raisons principales  – l’implication active de la Corée du Sud dans les initiatives indo-pacifiques américaines aurait risqué, d’une part, de détourner l’attention des efforts de Séoul d’instaurer une forme de dialogue avec Pyongyang, et d’autre part, de compromettre ses relations avec Pékin, qui se sont déjà détériorées à la suite des disputes autour le déploiement sur le territoire coréen du système antibalistique américain THAAD[2]. Face à cette dilemme, Séoul a décidé d’élaborer sa propre stratégie régionale, une « Nouvelle politique du Sud » visant à approfondir ses relations avec les pays d’Asie du Sud-Est et d’Asie du Sud. Au niveau du discours officiel, cette initiative mettait l’accent sur la coopération économique et sur la réalisation de projets d’infrastructures conjoints tout en promouvant le modèle de développement coréen. En pratique, elle s’est soldée par l’accord aux pays de l’ASEAN, ainsi qu’à l’Inde, d’un statut de « cinquième partenaire » stratégique, après les « Big Four » – les États-Unis, la Chine, le Japon et la Russie[3]. Un autre résultat de cette politique fut la mise en place de coopération dans le domaine de la recherche et d’éducation visant ces pays, en particulier l’Indonésie et le Vietnam, ce qui a conduit à l’augmentation du nombre d’étudiants originaires de ces deux pays dans les universités sud-coréennes[4].  

Cette manœuvre diplomatique préservait le semblant de la neutralité de Séoul lui permettant de contourner habilement les attentes de Washington. Ainsi, lors du sommet Corée du Sud-États-Unis de 2019, Moon Jae-in a annoncé que sa nouvelle vision régionale sera renforcée pour devenir la « Nouvelle politique du Sud Plus » dont le but serait de promouvoir sa « coopération harmonieuse » avec la stratégie indo-pacifique des États-Unis, sans pour autant en fournir des détails concrets (Kim et Wilkins, 2020). Dans l’ensemble, sous la présidence de Moon Jae-in, la coopération entre Séoul et Washington en matière de politique indo-pacifique restait limitée. Elle se résumait à des vagues communications officielles sur la coordination entre leurs deux stratégies régionales, principalement dans le domaine économique, en évitant soigneusement toute mention d’une possible adhésion de la Corée du Sud au nouveau partenariat sécuritaire régional que Washington était en train de construire dans l’Indo-Pacifique. En raison de cette attitude, Séoul a décliné l’invitation de participer aux réunions du Quad, à l’exception de celle consacrée à la lutte conjointe contre la pandémie de COVID-19, à laquelle la Nouvelle-Zélande et le Vietnam ont également accepté d’assister (Park, 2021).

La transformation cardinale des conjectures internationale et régionale a déclenché des sérieux débats au sein des élites politiques sud-coréennes quant à l’efficacité de cette stratégie. Ces débats ont alors divisé l’establishment sud-coréen en deux camps opposés : si certains plaidaient pour un alignement véritable de Séoul sur la stratégie indo-pacifique de Washington, d’autres, au contraire, estimaient qu’il faudrait privilégier la restauration de relations plus amicales avec la Chine (Rinna, 2021). Ces visions polarisantes, révélatrices d’une insatisfaction généralisée à l’égard de l’attitude du gouvernement, jugée comme trop passive et prudente, ont contribué à une réévaluation des priorités nationales en matière de la politique étrangère. Celle-ci s’inscrivait dans un double contexte : d’une part, le retour des démocrates à la Maison-Blanche aux États-Unis, et d’autre part, l’accession au pouvoir du Parti conservateur et de Yoon Suk-yeol en Corée du Sud. Ces revirements politiques ont conduit à un repositionnement progressif de Séoul au sein du nouveau cadre indo-pacifique promu par Washington.

En prenant acte de la mobilisation insuffisante de la Corée du Sud dans l’axe indo-pacifique des États-Unis, l’administration Biden s’est empressée de modifier son approche. Plutôt qu’ouvertement presser Séoul à s’aligner sur sa stratégie visant à contenir la Chine, Washington a adopté une posture plus souple en privilégiant l’implication plus graduelle de la Corée du Sud dans ses différentes initiatives régionales. Ainsi, lors de la réunion consultative sur la sécurité tenue en décembre 2021, les ministres de la Défense des États-Unis et de la Corée du Sud ont convenu de renforcer leur alliance « tournée vers l’avenir » qui sera amenée de jouer un rôle du « pilier de la paix et de la stabilité sur la péninsule coréenne ainsi que dans la région indo-pacifique » (U.S. Department of Defense, 2021). Toutefois, cette déclaration bilatérale n’était pas suivie de débats sur les possibles formes de l’implication des forces sud-coréennes dans l’Indo-Pacifique. Il s’agissait donc plutôt d’expression de l’intention générale que de l’annonce du programme des actions concrètes ou légalement contraignantes.

Quelques mois plus tard, le nouveau gouvernement coréen a également changé d’approche en rompant avec l’ambiguïté stratégique de ses prédécesseurs. La nouvelle orientation de Séoul liait désormais les enjeux économiques aux défis sécuritaires et cherchait d’élever les relations avec les États-Unis au rang d’alliance stratégique globale, y compris dans l’axe indo-pacifique. Ainsi, en mai 2022, Séoul a annoncé son adhésion à l’Indo-Pacific Economic Framework (IPEF), un réseau de partenariats économiques qui devrait favoriser l’intégration régionale sous les auspices des États-Unis et offrir une alternative à la chaîne d’approvisionnement chinoise (Lee, 2022). Puis, à la fin de 2022, Séoul a publié sa propre stratégie indo-pacifique qui inaugurait l’élargissement inédit de la doctrine de politique étrangère sud-coréenne, bien au-delà de la région de l’Asie du Nord-Est (Kim, 2023). Yoon Suk-yeol s’est alors engagé de transformer son pays en « global pivotal state, one that advances freedom, peace, and prosperity through liberal democratic values and substantial cooperation » (Yeo, 2023). Cette stratégie ambitieuse devrait assurer à la Corée du Sud, en vertu de son nouveau potentiel économique et militaire, une place centrale dans la formulation de normes universelles dans la région fondées sur des valeurs communes. Ce faisant, Séoul aspirait devenir un acteur normatif clé et un moteur de la coopération régionale au sein de l’espace indo-pacifique.

La stratégie sud-coréenne qui appelle à un Indo-Pacifique libre et ouvert et à un ordre fondé sur des règles, et insiste sur la nécessité de garantir le bon fonctionnement des chaines d’approvisionnement mondiales, reprend directement les grands axes de la vision de la région promue par Washington. Toutefois, Séoul met également en avant sa volonté de coopérer avec divers régimes politiques, à condition qu’ils respectent les normes internationales. La stratégie sud-coréenne ne serait donc pas explicitement dirigée contre la Chine, qui n’est d’ailleurs mentionnée au sein du document qu’une seule fois et de façon positive – comme acteur essentiel de la prospérité régionale. Cette approche a été qualifiée par Séoul de « mature » car fondée sur le respect et la réciprocité mutuels (The Governement of the Republic of Korea, 2022, p. 14). Ces formulations ambiguës cherchaient visiblement de camoufler, au moins au niveau du discours, la volonté de la Corée du Sud d’être davantage intégrée dans une architecture de dissuasion stratégique placée sous leadership américain sans attirer l’ire de Pékin.

La stratégie indo-pacifique au-delà de la dimension idéologique : la mise en œuvre difficile

Ses desseins grandioses se sont rapidement révélés de manquer une réelle cohérence stratégique. Certes, la nouvelle administration sud-coréenne a fait quelques efforts pour élargir son activisme diplomatique, en participant au sommet de l’OTAN à Madrid en juin 2022 et en accordant de l’aide à l’Ukraine, mais en même temps Séoul s’est fréquemment abstenu de prendre des positions fermes dans les dossiers sécuritaires majeurs, comme les incidents en mer de Chine méridionales (Kim, 2025b). Malgré le changement de son attitude globale, devenue plus assertive, Séoul n’a pas abandonné sa posture prudente vis-à-vis de ses voisins problématiques. Ainsi, bien que Yoon Suk-yeol ait été le premier chef d’État coréen à participer au sommet de l’OTAN, il n’a pas mis sa signature au communiqué final qui désignait la Russie comme une « menace directe » et qualifiait la Chine de « défi systémique » (Terry, 2022).

Quant à l’intégration de la Corée du Sud dans l’axe indo-pacifique, elle restait embryonnaire. D’une part, Washington qui avait auparavant encouragé Séoul d’adhérer à des différentes structures et cadres régionaux sous sa direction, semblait avoir changé sa posture officielle, devenue plus réservée.  Par exemple, la Maison-Blanche s’est contentée de saluer l’intérêt exprimée par Séoul de rejoindre le Quad, sans pour autant fournir les modalités ou le calendrier pour son éventuelle adhésion (The White House, 2022). Et d’autre part, Tokyo s’est opposé à toute implication active de Séoul dans les structures sécuritaires régionales, tant que leurs relations bilatérales ne soient pas normalisées. Aux yeux de Tokyo, l’adhésion de Séoul pourrait nuire à la cohésion de ce dialogue en y introduisant des disputes qui empoisonnent depuis des décennies les relations bilatérales nippo-coréennes.

En effet, sous Moon Jae-in, les contentieux historiques liés à l’héritage de colonisation japonaise de la péninsule coréenne et les différends territoriaux se sont à nouveau envenimés[5]. Ce regain de tensions a conduit à un refroidissement diplomatique majeur entre la Corée du Sud et le Japon. Dans sa Livre blanc sur la défense, publiée en 2019, Séoul a rétrogradé le Japon, auparavant désigné comme « partenaire », au simple statut de « voisin », puis a annoncé la suspension de l’accord bilatéral sur le partage d’informations classifiées (General Security Information Agreement ou GSIA), notamment au sujet de la Corée du Nord.  En réponse, le Japon a également rayé la Corée du Sud de sa liste de « partenaires de confiance » – des pays qui bénéficient d’un traitement de faveur en matière d’exportations (Jung et Jewell, 2019). Bien que, sous pression de Washington, Séoul ait été obligé de rétropédaler, la coopération sécuritaire nippo-coréenne se retrouvait alors de facto gelée. À la suite de ces tensions politiques, une campagne de boycott de produits japonais – le mouvement « No Japan » – a été lancée en Corée du Sud. Certaines entreprises japonaises opérant en Corée ont essuyé des pertes importantes, comme le fabricant de vêtement Uniqlo dont le chiffre d’affaires a chuté de plus de 50 % entre septembre 2019 et août 2020 (Dong, 2023).

En reconnaissant que sans l’aval de Tokyo l’association plus étroite de Séoul au cadre indo-pacifique de Washington soit difficilement envisageable, Yoon Suk-yeol a exprimé une volonté de travailler de concert avec ses homologues japonais pour stabiliser les relations bilatérales. Toutefois, sur le terrain, ce désir de désescalade a été freinée par la persistance d’un fort ressentiment anti-japonais au sein de larges segments de l’opinion publique et de la classe politique sud-coréennes[6]. Le dialogue nippo-coréen progressait donc très lentement et ce n’est qu’en mars 2023, lors du sommet Japon-Corée du Sud, organisé à Tokyo, que Yoon Suk-yeol et le premier ministre Kishida Fumio ont officiellement restauré le dialogue stratégique entre les responsables des Affaires étrangères et de la Défense de deux pays (Pollmann, 2023). Cette démarche a également inclus le dégel de la coopération prévue dans le cadre du GSIA facilitant à nouveau les échanges d’informations sur les lancements de missiles nord-coréens et le suivi de leurs trajectoires. Finalement, l’approche de Yoon, privilégiant la coopération sécuritaire bilatérale et mettant en sourdine les contentieux historiques et territoriaux, semblait porter ses fruits (Kamata, 2025).

Dans les faits, la stratégie indo-pacifique coréenne s’est révélée d’être une coquille vide n’existant que sur papier, car son adoption n’a pas apporté des changements significatifs à la politique extérieures du Séoul. Bien que le potentiel économique des pays faisant partie de l’ensemble indo-pacifique, en particulier celui de l’Inde, soit bien reconnus par les experts sud-coréens, ils soulignent que le gouvernement de Yoon ne l’a pas véritablement exploré, étant davantage occupé par la situation géopolitique dans son voisinage immédiat, puis absorbé par la crise interne et ses répercussions[7]. En qualifiant cette stratégie de simple rhétorique politique, ils estiment qu’elle n’influence aucun projet ou initiative gouvernementale en cours[8]. Par ailleurs, lors de nos discussions avec les experts, aucun d’entre eux utilisait le terme « Indo-Pacifique » lui préférant le vocable « Asie Pacifique ». En effet, l’adoption du cadre indo-pacifique implique l’élargissement considérable du périmètre stratégique et géopolitique, périmètre dans lequel la place de la Corée du Sud reste incertaine, alors que dans le cadre de l’Asie-Pacifique elle retrouve toute sa centralité et son agentivité.

Le retour de l’approche pragmatique après la chute de Yoon Suk-yeol ?

Après les six mois du chaos politique, déclenché par la tentative de coup d’État de Yoon Suk-yeol, l’arrivée au pouvoir de Lee Jae-myung et du Parti démocrate qui dispose de la majorité au sein du Parlement coréen promettait un « retour à la normale », y compris dans les affaires étrangères. Lors de son discours inaugural adressé à la nation, Lee Jae-myung a promis que son gouvernement serait guidé par les principes de souplesse et de pragmatisme. Tout en réaffirmant l’importance de l’alliance avec les États-Unis, il a plaidé en faveur de l’approfondissement de la coopération trilatérale entre la Corée du Sud, les États-Unis et le Japon. Toutefois, il a également précisé que la politique étrangère de Séoul s’inscrira dans une stratégie de « diplomatie pragmatique » centrée sur la défense des intérêts nationaux sud-coréens (Kim, 2025c).

Dans cet esprit, les relations de la Corée du Sud avec les voisins devraient désormais être orientées par une approche réaliste et multi-vectorielle, fondée sur les considérations pragmatiques et les priorités stratégiques. Une telle approche impliquerait entre autres la reprise du dialogue avec Pyongyang et une attitude moins antagoniste vis-à-vis de Pékin, voire même une restauration de certains contacts avec Moscou. Les experts consultés ont d’ailleurs exprimé un optimisme réservé quant à la relance de certaines initiatives avec la Russie, en particulier en Arctique[9]. En effet, les grandes compagnies sud-coréennes, Hanwha Ocean et Samsung Heavy Industries, ont construit des méthaniers qui transportent le gaz russe du Yamal LNG le long de la Route maritime du Nord et elles ont été supposées d’en construire d’autres, pour l’Arctic LNG-2, mais cette collaboration s’est retrouvée gelée après l’invasion russe de l’Ukraine. Lors de sa campagne électorale Lee Jae-myung a affirmé de vouloir faire le nécessaire pour que la Corée du Sud tire meilleur parti de son expertise dans la construction navale afin de renforcer sa présence dans l’Arctique et saisir les opportunités que représente le développement de navigation commerciale dans les zones polaires (Humpert, 2025). Lee fut également le seul candidat aux présidentielles qui a évoqué la Russie dans ses discours publiques, la qualifiant comme le partenaire potentiellement utile, bien que marginal. Ces déclarations ont donné naissance à des diverses spéculations sur le retour possible des compagnies sud-coréennes sur le marché russe (Park, 2025).

Toutefois, depuis son investiture, Lee Jae-myung évite soigneusement de mentionner la Russie, même pour la critiquer, ce qui est particulièrement frappant dans un contexte international marqué par des tensions persistantes autour de la guerre en Ukraine et la redéfinition des équilibres géopolitiques. Cette absence de positionnement clair reflèterait en grande partie l’incertitude quant à la ligne directrice actuelle des États-Unis vis-à-vis de la Russie. Autrement dit, en observant les tentatives de l’administration de Donald Trump de réaliser la manœuvre « Reverse Nixon » pour détacher Moscou de Pékin (Schuman 2025), les élites politiques sud-coréennes préfèrent temporiser toute critique potentiellement mal calibrée, dans l’attente d’une clarification officielle de la posture américaine. À ces préoccupations s’ajoutent désormais celles liées au rapprochement militaire entre Moscou et Pyongyang qui pourrait déstabiliser la sécurité régionale, surtout si la Corée du Nord obtient du Kremlin des transferts de technologies sensibles comme les systèmes de défense aérienne ou les capacités satellitaires (Kwon, 2025). Un tel scénario inquiète Séoul et lui pousse d’adopter une position réservée, d’autant plus que l’intensification de coopération entre Moscou et Pyongyang suscite un mécontentement croissant de Pékin qui y voit une menace directe pour ses intérêts vitaux (Cao, 2025).

Quant aux autres « Big Four », Lee Jae-myung a opté pour une stratégie de « diplomatie des appels téléphoniques », en entamant une série de conversations directes avec les dirigeants des grandes puissances. Dès les premiers jours de son mandat il s’est entretenu avec Donald Trump, Shigeru Ishiba et Xi Jinping, tout en faisant quelques démarches pour désamorcer les tensions avec Pyongyang. Ainsi, Lee Jae-myung a ordonné l’arrêt de diffusion de la propagande par haut-parleurs le long de la frontière avec la Corée du Nord, une mesure décidée par son prédécesseur en juin 2024, en représailles aux ballons transportant des ordures envoyées depuis le Nord. La portée de cette « initiative proactive en faveur de la détente » semble toutefois limitée par le fait que les installations (24 pourparlers fixes et 16 unités mobiles) n’ont pas été démontées, permettant une reprise rapide si nécessaire (Yoo et al., 2025). Les experts chinois ont d’ailleurs vu dans ce geste non seulement une tentative d’apaiser Pyongyang mais aussi un reflet de la volonté de Séoul de consolider son alliance avec Washington, en éliminant l’obstacle sur la voie de Donald Trump qui chercherait de revenir dans le jeu diplomatique nord-coréen pour en tirer un bénéfice politique (Cao, 2025).

Parallèlement, Lee Jae-myung a commencé à développer une diplomatie du second niveau en établissant des contacts avec l’Australie et le Viêt Nam. Ensuite, lors de son premier déplacement international à l’occasion du sommet de G-7 organisé à Kananaskis Lee a rencontré les chefs d’État du Canada, du Brésil, de l’Inde, de Mexique, de Royaume-Uni ainsi que les leadeurs de l’EU et de l’ONU. Ce dynamisme diplomatique semble confirmer la volonté de Lee repositionner la Corée du Sud au cœur des problématiques mondiales tout en esquissant les contours de sa stratégie multi-vectorielle.

Quant à la stratégie indo-pacifique, elle ne semble pas pour l’instant figurer dans le discours officiel de Séoul, bien que les activités diplomatiques de Lee ciblent bien des principaux acteurs de cet espace, notamment le Vietnam, l’Australie, l’Indonésie et l’Inde. Les experts consultés considéraient d’ailleurs que les perspectives de coopération entre la Corée du Sud et l’Inde s’annoncent prometteuses, bien que le marché indien soit très concurrentiel et sensible aux prix[10]. En effet, New Delhi a récemment envoyé une délégation en Corée du Sud, pour mener des négociations avec deux géants sud-coréens en matière de la construction navale, HD Hyundai Heavy Industries et Hanwha Ocean, au sujet de la création de chantiers naval conjoints en Inde. L’Inde qui ambitionne de figurer d’ici 2047 parmi les cinq premières puissances navales, prévoit d’importants investissements dans l’industrie maritime. Toutefois, bien que la Corée du Sud, forte de son expertise dans le domaine, soit perçue par l’Inde comme l’un des partenaires potentiel, New Delhi a également entamé les pourparlers avec des constructeurs navals chinois en mettant, dans les faits, Séoul et Pékin en compétition pour la commande de nouveaux navires pétroliers (Shin, 2025). Les chantiers chinois présentent un avantage non-négligeable en termes de coût alors que les entreprises sud-coréennes bénéficient d’une réputation de supériorité technologique. Dans le contexte de la montée de tensions sino-indiennes, le choix de New Delhi dépendrait des considérations géopolitiques du moment, une éventualité que Séoul semble vouloir mettre à son profit. Ainsi, les avenues de collaboration potentielle en matière de navigation figuraient bien dans la liste de sujets que Lee Jae-myung avait abordé lors de sa rencontre avec Narendra Modi en marge du sommet G-7 (Prime Minister’s Office, 2025).

Les relations avec l’Indonésie, un autre acteur important de l’espace indo-pacifique ciblé par le gouvernement coréen, sont également ternies par de tensions persistantes. En 2010, Séoul et Jakarta ont conclu un accord de partenariat technologique en vue du développement conjoint des avions de combats, les chasseurs KF-21 Boramae. Cet accord permettait à l’Indonésie de profiter d’un accès privilégié à des technologies militaires sensibles moyennant l’investissement de 1,7 milliards de wons dans le projet (Kim, 2025d). Toutefois, la réalisation du projet a été maintes fois reportée à cause de retards de paiement et des divergences techniques. Dans un effort ultime de maintenir l’Indonésie dans le projet, Séoul a accepté de réviser l’accord-cadre en réduisant sensiblement la contribution financière de Jakarta au projet, désormais fixée à 600 millions de wons (Kim, 2025d). Or quelques jours après cette annonce, l’Indonésie a signé un mémorandum avec la Turquie pour l’achat de 48 chasseurs de cinquième génération Kaan. Ce désengagement manifeste de l’Indonésie vis-à-vis du projet KF-21 a provoqué une vive réaction en Corée du Sud – certains commentateurs ont même qualifié ce revirement d’un acte de trahison industrielle (Lee, 2025). Cette situation illustre les limites et la fragilité des partenariats que Séoul tente de mettre en place dans ce nouvel espace indo-pacifique, un espace qui se voit de plus en plus convoité non seulement par des grands acteurs internationaux mais aussi par des puissances moyennes, réduisant ainsi la marge de manœuvre sud-coréenne dans ses marchés de plus en plus compétitifs.

Dans ses relations avec Tokyo,  Lee Jae-mung semble vouloir continuer la politique de son prédécesseur. À la suite de leur première rencontre en marge du sommet du G7 au Canada, Lee Jae-mung et Shigeru Ishiba ont poursuivi leur dialogue dans un registre plus informel, en échangeant des messages sur les réseaux sociaux. Lee a publié un message sur X, rédigé à la fois en coréen et en japonais, dans lequel il a souligné l’importance de construire des relations « tournées vers l’avenir » entre les deux pays. En retour, Ishiba a répliqué par un message équivalent, accompagné d’une traduction en coréen, exprimant sa volonté de maintenir une communication étroite avec Séoul et de coopérer sur les questions liées à la Corée du Nord. Cet échange en deux langues est hautement symbolique et semble indiquer la volonté commune de dépasser les différends historiques au profit d’un dialogue pragmatique (Kim, 2025e). De plus, l’apaisement avec le Japon est la condition sine qua non de l’éventuelle adhésions de la Corée du Sud aux initiatives sécuritaires américaines dans l’Indo-Pacifique.

Toutefois, la préoccupation principale de Séoul reste ses relations avec les États-Unis et la question de tarifs douaniers, en particulier ceux qui affectent les secteurs stratégiques de l’automobile et de l’acier, domaines dans lesquels les exportations sud-coréennes vers les États-Unis jouent un rôle économique majeur. Pour apaiser la situation et satisfaire les nouvelles exigences de la Maison-Blanche, les conglomérats sud-coréens ont récemment multiplié des annonces de nouveaux partenariats avec les entreprises américaines. Par exemple, HD Hyundai vient de signer un accord avec Edison Chouest Offshore qui prévoit de lancer, d’ici à 2028, la construction des méthaniers sur le sol américain, en soutenant ainsi de manière implicite les efforts de Washington de revitaliser son industrie de la construction navale commerciale (Lee et Park, 2025). Une autre société sud-coréenne, Hanwha Systems a conclu un mémorandum d’entente avec le groupe américain Northrop Grumman visant à développer une coopération technologique dans le domaine de défense aérienne, ce qui permettrait de renforcer l’interopérabilité entre les systèmes sud-coréens et américains dans le cadre de l’alliance militaire bilatérale (Kan, 2025). Seul l’avenir permettra déterminer si cette stratégie s’avérera efficace et permettra, comme l’espère Séoul, d’obtenir une exemption des droits de douane et de consolider son alliance avec Washington quelque peu ébranlée par les demandes persistantes de Donald Trump de payer plus pour la défense américaine de la péninsule coréenne.

 

Conclusion

L’esprit du pragmatisme diplomatique, censée guider les actions de la nouvelle administration sud-coréenne sur la scène internationale, semble s’appuyer sur plusieurs vieilles recettes qui caractérisaient l’approche de neutralité ambiguë. Or le contexte international a changé de manière cardinale, le monde est entré dans une période de turbulences majeures dont la durée et les conséquences sont difficiles à prévoir. Alors que la politique étrangère des États-Unis s’oriente de plus en plus vers le bilatéralisme transactionnel, la Corée du Sud se trouve à un tournant stratégique : participer activement au dispositif américain de confinement de la Chine ou risquer la marginalisation au sein de l’architecture stratégique indo-pacifique activement promue par Washington. Cette nouvelle conjoncture, quand l’histoire semble s’accélérer, demande de Séoul d’adopter une posture plus équilibrée et réactive afin de préserver son autonomie décisionnelle et d’assurer la défense de ses intérêts nationaux.

Ce recalibrage stratégique nécessiterait une formulation claire et détaillée des objectifs de l’engagement de la Corée du Sud dans la région Indo-Pacifique. En effet, depuis sa publication en 2022, la stratégie indo-pacifique de la Corée du Sud n’a pas trouvé beaucoup d’applications concrètes, au-delà de quelques tentatives des entreprises sud-coréennes d’affirmer leur présence sur les nouveaux marchés en Asie du Sud-Est et en Asie du Sud. Ces marchés, bien que prometteurs, se sont cependant révélés difficiles à pénétrer en raison de défis logistiques et culturels mais surtout à cause de leur haut niveau de concurrence. L’avenir de ses premières initiatives dépendrait en large mesure de la volonté du gouvernement de Lee Jae-myung d’investir véritablement cet espace indo-pacifique et d’élargir son soutien économique, institutionnel et diplomatique aux projets que les compagnies sud-coréennes y développent. Cet encouragement permettrait par ailleurs à la Corée du Sud de diversifier ses chaînes d’approvisionnement et de réduire sa dépendance économique vis-à-vis de la Chine, mais aussi d’asseoir son rôle de puissance moyenne crédible.

 

 

Références

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[1] Lors de cette mission de terrain, réalisée en avril 2025, nous avons discuté avec plusieurs chercheurs sud-coréens travaillant au sein des écoles de relations internationales de quatre universités métropolitaines dont le Seoul National University (SNU), Ehwa Women’s University (EWU), Soongsil University (SU), Korea University (KU) ainsi qu’avec les experts de Economics, Humanities and Social Research Council (NRC) et Korea Institute for International Economic Policy (KIEP) situés à Osong.

[2] Considéré par Washington comme l’élément central de son programme de défense dans la région Asie-Pacifique, le système THAAD (Terminal High Altitude Area Defense) a été déployé en Corée du Sud en 2016. Cette décision du président Park Geun-hye a provoqué des réactions négatives très fortes de la part de Pékin et Moscou. En 2017, en guise de représailles, la Chine a imposé des restrictions à l’importation des produits culturels coréens (Hallyu ou K-wave), incluant les contenus audiovisuels, les jeux vidéo et les produits de beauté. Cette interdiction, qui reste toujours en vigueur, a gravement affecté les industries coréennes liées à Hallyu, pour lesquelles la Chine fut l’un des principaux marchés (Kim, 2025a).

[3] Rencontre avec le chef de l’équipe travaillant sur l’Inde l’Asie du Sud et le research fellow, spécialiste de l’Asie du Sud-Est et l’Océanie, KIEP, 23 avril 2025.

[4] Rencontre avec le doyen et les membres de Graduate School of International Studies (GSIS) de KU, 24 avril 2025.

[5] Pendant la Seconde guerre mondiale, les autorités japonaises ont contraint des dizaines de milliers de femmes coréennes de servir dans les bordèles militaires sous contrôle étatique et ont enrôlés de force des nombreux hommes pour travailler dans les usines au Japon. La question de réparations appropriées n’a jamais été réglée et continue aujourd’hui d’entraver les relations bilatérales. Ainsi, en 2019, la Cour suprême a ordonné la saisie d’actifs de Nippon Steel Corporation, dont la valeur a été estimée à 400 millions wons, en vue d’indemniser les victimes sud-coréennes du travail forcé (Song, 2020).

[6] L’identité nationale coréenne s’est construite en réaction aux ambitions impérialistes de la fin du XIXe et début du XXe siècle. Le traumatisme de la colonisation est aujourd’hui placé au cœur de l’enseignement de l’histoire et des politiques mémorielles coréennes (musées, manuels scolaires, films etc.), ce qui contribue à façonner les attitudes populaires vis-à-vis du Japon. De plus, la persistance des demandes de compensations pour les exactions subies par les citoyens sud-coréens des mains des Japonais alimente les débats quasi-constants et très médiatisés au sein de la société sur les conséquences à long terme des politiques coloniales de Tokyo.

[7] Rencontre avec les experts de NRC, 23 avril 2025.

[8] Rencontre avec le doyen et les membres de GSIS (KU), 24 avril 2025.

[9] Rencontre avec les experts de NRC, 23 avril 2025.

[10] Rencontre avec les experts de NRC, 23 avril 2025.

Recension: Florian Louis (2023). De la géopolitique en Amérique, Paris, PUF.

RG, vol10, n3, 2024

Florian Louis (2023). De la géopolitique en Amérique, Paris, Puf, 443 p.

L’ouvrage de Florian Louis, dont le titre est une référence explicite à l’œuvre de Tocqueville De la démocratie en Amérique (1835), porte sur l’évolution de la réflexion géopolitique aux États-Unis pendant la période des années 1920 à 1950. Il est tiré de sa thèse de doctorat (2019) intitulée : « La science de l’ennemi. La réception de la Geopolitik en France, au Royaume-Uni et aux États-Unis (années 1920-1950) ». L’auteur est actuellement l’un des meilleurs spécialistes français de l’histoire de la géopolitique. Florian Louis nous plonge dans l’histoire intellectuelle et politique des États-Unis du début des années 1920 à la fin des années 1950 pour y retracer, avec une profusion de détails et de références, la réception qui y est faite de la géopolitique allemande au sein des universitaires et des cadres du gouvernement américains. C’est le fruit d’un travail considérable s’appuyant sur de nombreuses sources de première main aux États-Unis et au Royaume-Uni. L’étude de la correspondance de nombreux auteurs enrichit considérablement le propos : on y voit se déployer les rapprochements intellectuels, mais aussi s’aiguiser les querelles et inimitiés.

L’auteur récuse, comme fil conducteur de son ouvrage, l’idée que c’est l’école de géopolitique allemande de l’entre-deux-guerres, la Geopolitik de Karl Haushofer, qui soit à l’origine de l’essor de la pensée géopolitique aux États-Unis. En exhumant les multiples réceptions outre-Atlantique de la Geopolitik, catégorie d’études au statut étrange pour l’époque, car très déterministe, partiale et politiquement très engagée, l’auteur s’attaque à l’idée d’une grande influence de l’école allemande aux États-Unis tout comme à l’idée de la disparition de l’approche géopolitique après 1945. Florian Louis nuance cet état de choses en insistant sur l’accueil d’abord timoré de cette science allemande et proche des nazis (1925-1939) aux États-Unis.

Aux États-Unis tout comme en Europe, le terme « géopolitique » est resté longtemps sulfureux, précisément du fait de cet héritage de Karl Haushofer et de cette instrumentalisation d’une réflexion géographique sur les causes de la puissance de l’État. Cette approche du monde fondée sur l’étude des interactions entre la géographie, l’histoire et les relations internationales restait entachée de ses contributions allemandes et surtout de ses liens avec le nazisme. C’était « la honte de la famille » pour de nombreux géographes. « Un géopoliticien, c’est un homme qui fait irruption dans l’arène politique mondiale avec une bombe dans une main et un plan de conquête planétaire dans l’autre », ironisait, au début des années 1950, le politiste américain John Elmer Kieffer (1910-1990). Et pourtant, elle fascinait. 

De fait, l’auteur s’attache à retracer la genèse de l’intérêt américain pour ce domaine d’étude encore nouveau dans les années 1920, l’étude des enjeux de pouvoir sur des territoires et du lien entre variables géographiques et développement de la puissance de l’État, puissance souvent réduite au prisme de la puissance militaire. Selon un plan chronologique avec, dans chacun des chapitres, une succession temporelle qui décline l’ensemble des productions états-uniennes portant, de près ou de loin, sur la Geopolitik allemandeou bien qui traitent, à sa suite, des possibilités d’une Geopolitics capable de répondre aux attentes de l’oncle Sam, Florian Louis relativise la portée de l’influence de l’école allemande de la Geopolitik sur la réflexion américaine. C’est là un choix éditorial, qui permet un exposé séquentiel aisé à suivre, mais qui présente le défaut de se montrer parfois trop linéaire, avec un certain éparpillement des textes qu’il soumet à l’examen du lecteur, sans toujours bien les relier entre eux. Partant, certaines parties s’apparentent à un catalogue passant en revue de nombreux auteurs, leurs travaux et les vues qu’ils contiennent, avec de nombreuses citations à l’appui qui témoignent certes du travail considérable de portrait de la littérature que propose le livre, mais sans autre fil conducteur que de nous en restituer les propos, sans analyse critique.

En réalité, l’auteur ne souhaitait pas tant critiquer les thèses émergeantes de l’époque, mais plutôt retracer le cheminement des raisonnements et montrer bien l’accueil initial plutôt mitigé des travaux de Karl Haushofer dans les années 1920 et 1930. Ce n’est que lorsque la marche vers la guerre se précise et après le déclenchement de celle-ci à la suite de l’attaque japonaise sur Pearl Harbor en décembre 1941, que se précise un nouvel intérêt pour les travaux de l’école allemande ; avec un certain embarras : comment assumer un intérêt affiché pour un courant de pensée proche du gouvernement nazi en plein conflit contre celui-ci ?

Haushofer est rapidement devenu le point de cristallisation de toutes les peurs et toutes les rancœurs des géopoliticiens américains. Une vision fantasmatique assez courante, portée non seulement par les revues spécialisées mais aussi par les news magazines, en faisait l’éminence grise de Hitler et le cerveau de toute la politique de conquête nazie. Son institut de géopolitique à Munich était présenté comme une pieuvre aux ramifications tentaculaires, composée de plus d’un millier de chercheurs. Comme l’écrit Florian Louis, « les Américains ont ainsi développé lors de leur entrée en guerre l’image fantasmatique de bataillons de géographes allemands œuvrant dans l’ombre de l’État nazi » (p. 250). Dans ce domaine, les États-Unis se sont inquiétés de leur retard relatif et de l’ignorance généralisée de leurs dirigeants, comme de la population dans son ensemble, en matière de géographie politique.

La découverte par les universitaires et par l’opinion publique que, parmi les premiers théoriciens en géopolitique, longtemps largement ignorés de cette discipline, figurait notamment un géographe britannique, Halford Mackinder (1861-1947), très peu connu, a permis de résoudre ce dilemme éthique de l’époque. Mackinder cherchait, au tournant du 20e siècle, à plaider sa thèse de l’importance stratégique des empires terriens et de l’Eurasie, affirmant que celui qui contrôle ce « cœur du monde », qu’il appelait aussi « le grand continent », contrôle la planète, d’où le danger hitlérien et celui du communisme basé en URSS. Karl Haushofer reconnaissait s’être beaucoup inspiré de ses thèses. L’apport majeur de la thèse de Florian Louis est que rapidement, durant la guerre, au moment où ils rejetaient Haushofer, les Américains ont cherché à voir dans le britannique Mackinder le véritable fondateur de la géopolitique. Celui-ci aurait par la suite été imité et dévoyé par Haushofer et par les nazis lorsqu’ils en ont fait un instrument de leur propagande idéologique.  Peu connues jusqu’à sa redécouverte opportune, les thèses de Mackinder, publiées initialement en 1904 dans le contexte de la grande rivalité entre Empires britannique et russe dans ce qui était appelé le Grand Jeu par Kipling, cherchaient à soutenir la politique britannique et n’avaient pas davantage de fondement scientifique que les thèses pro-allemandes de la Geopolitik. Elles avaient cependant le grand mérite de ne pas prêter le flanc à la critique de leur origine : la réflexion géopolitique de Mackinder, britannique, dédouanait ce courant de pensée de la critique d’une origine allemande et donc, à cette époque, associée aux nazis. Florian Louis titre sur ainsi son chapitre 8 : « L’invention américaine de la tradition mackindérienne ». Aux États-Unis, les travaux de Mackinder ont émulé ceux de Nicholas Spykman. Très critiqué, à juste titre, pour des méthodes proches de celles de la Geopolitk et d’un fort déterminisme, sa Géographie de la paix , publiée à titre posthume en 1944, le réhabilite aux yeux de ses pairs en raison de l’introduction du concept de rimland, qui nuance et complète les analyses de Halford Mackinder sur le heartland (Eurasie). Pour autant, ces concepts, et Florian Louis passe très rapidement sur ce point, demeurent aussi contestables épistémologiquement que les thèses et raisonnements de Karl Haushofer et de l’école allemande de la Geopolitik : ce sont des catégories conceptuelles forgées pour créer un cadre théorique qui permettrait de justifier la politique britannique à l’endroit de l’Empire russe (heartland de Mackinder) puis la politique américaine face à l’Union soviétique (rimland). Cela ne veut pas dire que ces concepts n’ont pas été repris et qu’ils sont demeurés lettre morte : l’influence des travaux de Spykman sur la pensée de George Kennan, diplomate américain en poste à Moscou à la fin de la guerre et auteur du fameux « long télégramme » (février 1946) qui inspire la politique de containment (endiguement), paraît claire.

Par ailleurs, l’auteur rappelle utilement qu’il y a eu de nombreux auteurs non allemands, pendant l’entre-deux guerres et dans les années 1950, qui ont alimenté une heureuse réflexion géographique sur la puissance et les enjeux de pouvoir sur des territoires. ainsi Jean Gottmann (1915-1994), géographe français alors émigré aux États-Unis, qui formule le vœu dans une lettre adressée à son père adoptif Michel Berchin en mars 1942 de « faire un bouquin qui serait “La Géographie politique” vue par l’école de géographie française, reprenant les travaux de nombre d’auteurs célèbres : Vidal de La Blache, de Martonne, Demangeon, Sion, Brunhes, Gautier et aussi de plus jeunes : Gourou, Robequain, Monod, Weulersse, Ancel » (p. 148) – or, on a longtemps affublé la géographie vidalienne d’un apolitisme patenté.

Cet apolitisme affiché après guerre était bien réel, même si l’auteur souligne que noircir le tableau d’un rejet complet de la géopolitique après la Seconde guerre mondiale participe d’un mythe contemporain. L’ ouvrage s’inscrit en faux contre ces récits narratifs univoques – par exemple, ceux du géographe Yves Lacoste – qui utilisent la thèse du rejet de Haushofer et de l’héritage nazi entourant la géopolitique à des fins d’autocélébration pour avoir, malgré une certaine opposition de l’institution universitaire, « redécouvert » la géopolitique à la fin des années 1970. En France, ce rejet universitaire de tout e recherche en géopolitique de la part de Vidal et de Martonne, malgré précisément leurs travaux passés, de ne pas encourager le développement ce cette piste de réflexion après 1950, a été une réalité – mais une réalité qu’il convient de nuancer. Et surtout, comme le rappelle l’auteur, cette obstruction envers la réflexion géopolitique ne concernait que l’école française, car chez les Anglo-Saxons, la réflexion sur les liens entre géographie et pouvoir n’a guère cessé, et sans que l’héritage haushoférien ne puisse être exagéré.

En somme, l’ouvrage de Florian Louis, bien écrit, très érudit, restitue la complexité des débats sur les origines de la géopolitique, ainsi que l’existence de plusieurs courants de pensée difficilement réconciliables, notamment les écoles matérialistes très marquées au coin du déterminisme, l’école réaliste puis, plus récemment, l’école géographique. Florian Louis préfère ainsi finalement parler « des » géopolitiques en Amérique plutôt que d’une géopolitique. Spykman lui-même donne un aperçu de cette diversité : une géopolitique issue de l’école allemande qui constitue « un ensemble de théories sur la nature de l’État et une doctrine promouvant l’expansion territoriale » ; une géographie politique qui se contente de « décrire les structures des États pris individuellement » et les subdivisions politiques des continents et du monde » ; enfin « une planification de la politique de sécurité d’un pays en fonction de ses facteurs géographiques » (p. 255). C’est sous cette troisième acception qu’elle triomphe aux États-Unis durant la Seconde Guerre mondiale et surtout la Guerre froide, sous l’influence de Spykman, s’appuyant lui-même sur un double héritage critique : celui de Haushofer d’un côté, qui a souligné aux yeux des Américains la pertinence d’un questionnement géopolitique ; celui de Mackinder de l’autre. Ainsi, la géopolitique ne se contente pas d’être descriptive, mais constitue le fondement de stratégies de puissance, au risque de raisonnement parfois très généraux, voire contestables : c’est désormais sa raison d’être pour des décennies, avant que ne refleurissent des analyses géopolitiques détachés de modèles théoriques contestables et déployés à plusieurs échelles, sa être prisonnières du postulat de la rivalité planétaire entre États.

Frédéric Lasserre
Directeur du CQEG

Modernisation, affirmation et zones grises : la Marine chinoise en Asie-Pacifique

RG v10n3, 2024

Alexandre Schiele

Alexandre Schiele est chercheur à l’Université d’Ottawa. Ses travaux portent sur l’évolution de la pensée et à la pratique des relations étrangères de la République populaire de Chine dans une perspective comparative avec l’histoire politique chinoise et occidentale

Résumé : La situation dans les mers d’Asie de l’Est et du Sud-Est est plus volatile que jamais. À présent, adversaire de force presqu’égale des États-Unis, le rapport de force bascule rapidement en faveur de la Chine dans la région. Elle agit délibérément dans les zones grises, repoussant leurs limites, pour promouvoir ses intérêts. Face à elle, une gamme de contre-mesures potentielles, autres que la guerre, limitée. Des options, toutefois, qui ne peuvent qu’exacerber les tensions.

Mots clés : Chine, Asie de l’Est, marine, zones grises, stratégie des chaînes d’îles.

Abstract : The situation in the seas of East and South-East Asia are more volatile than ever. Now a near-peer adversary of the United States, the balance of force is fast shifting to China’s advantage in the region. China deliberately uses grey-zones tactics, pushing back the threshold of war, to advance its interests with a limited range of options other than war to counter them. Options which can only further exacerbate the situation.

Keywords: China, East Asia, navy, grey zones, island chain strategy.

Introduction

            Des monstres hantent les eaux de la mer de Chine méridionale et menacent les bâtiments militaires comme civils des pays riverains jusque dans leur zone économique exclusive. (Lendon 2024) Non pas des monstres de chair et d’os, mais d’acier : deux navires lourdement armés de 12 000 tonnes, mis en service respectivement en 2015 et 2017, battant pavillon de la République populaire de Chine (ci-après Chine) patrouillent jusqu’à 1200 km des côtes chinoises. Ils ne sont pas rattachés à la marine, mais aux garde-côtes. Cependant, avec un tonnage trois fois supérieur aux plus importants navires des garde-côtes américains, et même supérieur aux plus grands croiseurs de la flotte américaine, ils témoignent de la modernisation des capacités navales chinoises.

Il y a un quart de siècle encore, les capacités militaires chinoises étaient non seulement jugées obsolètes, mais, de plus, les analystes rejetaient d’emblée l’idée que la marine chinoise puisse à moyen terme devenir un acteur régional d’importance. La flotte chinoise est à présent, celle qui compte le plus grand nombre de navires, et l’écart se creusera encore plus au cours de la prochaine décennie. Mais son avantage ne découle pas uniquement du nombre, elle est largement composée de navires multimissions modernes.

La Chine est reconnue depuis 2017 non seulement comme un adversaire stratégique, mais surtout comme un adversaire de force presque égale par les États-Unis. Cette reconnaissance, qui marque la fin de l’ère post-guerre froide, est un aveu de faiblesse : l’ordre libéral et la suprématie américaine qui le soutient seraient menacés si les États-Unis et leurs alliés ne se ressaisissent pas. Et non seulement les budgets militaires, particulièrement en Asie, sont à la hausse, les liens de sécurité et de défense se multiplient et se resserrent. Est-ce un constat alarmiste ou un signal d’alarme ?

La flotte américaine conserve sa suprématie en matière de tonnage et le rapport de force restera à son avantage dans un avenir proche, cependant les capacités de construction navale chinoises se sont démultipliées et l’intégration des innovations plus rapide. Déjà, le rapport de force penche en faveur de la Chine à l’intérieur de la première chaîne d’îles[1], de Taiwan aux Spratleys, là même où elle cherche à affirmer sa souveraineté. La militarisation d’îles sous son contrôle lui permet d’assurer une présence permanente à laquelle la plupart des autres forces ne peuvent qu’aspirer.

Et pour imposer sa souveraineté, non seulement elle inscrit délibérément ses actions dans les zones grises entre la paix et la guerre, mais elle cherche à en repousser les limites. Et ses missiles, qui mettent en péril la présence américaine en Asie-Pacifique, lui permettent de le faire en relative impunité. Les options pour la dissuader sont limitées : augmentations des budgets militaires, renforcement des réseaux de défense, et opérations de liberté de navigation : des mesures qui ne vont qu’exacerber la situation.

  1. De l’obsolescence à la quasi-parité

En 1996, un rapport du Center for Naval Analyses, un centre de recherche au service de la marine américaine, concluait que :

[…] China cannot build a regional navy by 2010 without foreign participation or assistance. The current platforms and weapon systems produced by the Chinese defense industry are decades behind those of the developed countries of the West. China lacks the educated citizenry, those with engineering or technical backgrounds necessary to build the infrastructure or design the specifications to produce a regional navy by 2010. […] Finally, the fact that the Chinese are buying advanced naval and air assets from the West and from Russia is an implicit admission that the Chinese cannot build these platforms without foreign participation. (Yung, 1996: 27-28)

Un quart de siècle plus tard, en 2021, un rapport du Congressional Research Service – dont la mission est d’éclairer l’action du Congrès américain, prenait acte que :

China’s navy, which China has been steadily modernizing for more than 25 years, since the early to mid-1990s, has become a formidable military force within China’s near-seas region, and it is conducting a growing number of operations in more-distant waters, including the broader waters of the Western Pacific, the Indian Ocean, and waters around Europe.

[…] China’s navy is viewed as posing a major challenge to the U.S. Navy’s ability to achieve and maintain wartime control of blue-water ocean areas in the Western Pacific—the first such challenge the U.S. Navy has faced since the end of the Cold War—and forms a key element of a Chinese challenge to the long-standing status of the United States as the leading military power in the Western Pacific. (O’Rourke, 2021, p. i).

Contre les pronostics qui anticipaient l’obsolescence continue des capacités militaires de la République populaire de Chine, et donc de leur insignifiance toujours plus marquée dans le monde post-Guerre froide, elles se sont modernisées et accrues au point d’être considérées depuis 2017 comme étant de « force presque égale » (near peer) par les États-Unis. (National Security Strategy, 2017 ; FM 3-0 Operations, 2017). Le statut de « Near Peer » ainsi reconnu à la Chine sonne le glas de l’ère de l’hyperpuissance américaine. Autrement dit, les États-Unis, puissance inégalée et sans rivale au lendemain de la Guerre froide, ont été pris de court par la Chine en une génération.

Dans un contexte militaire, ce concept implique une quasi-parité du rapport de force. Des débats académiques jonglent avec cette notion : dans un conflit, les États-Unis l’emporteraient-ils à coup sûr, bien qu’avec de grandes difficultés, ou l’issue serait-elle plus incertaine ? (Eaglen 2023) Quoiqu’il en soit, a posteriori, l’opinion dominante est que les États-Unis n’auraient pas su appréhender la montée de la Chine et donc prendre les mesures nécessaires pour préserver l’équilibre en leur faveur. (Kuo 2024) Et leurs forces armées, au sortir de deux décennies de Guerre contre la terreur et de guerres de contre-insurrection, seraient aujourd’hui impréparées à mener une guerre ouverte contre la Chine. Autrement dit, la crédibilité des États-Unis et la survie de l’ordre libéral d’après-Guerre seraient en jeu.

2. Face à la marine chinoise : alarme ou alarmisme ?

N’est-ce qu’une hyperbole ? Selon un rapport au Congrès produit par le Département de la défense en octobre 2023, la flotte chinoise comptait 370 navires, tous types confondus, ainsi qu’une « soixantaine » de patrouilleurs équipés de missiles de croisière antinavires.[2] Sa conclusion sonnait comme un coup de tonnerre : « The PRC has numerically the largest navy in the world. » (Department of Defense, 2023: v) Début juin 2024, la Chine comptait 234 navires de combat contre 219 pour l’U.S. Navy. (Palmer et al. 2024) C’est ce rapport de force, exacerbé pour les pays riverains de la mer de Chine méridionale, dont les relations sont historiquement tendues avec la Chine ou récemment dégradées, qui pousse dans l’urgence à l’augmentation des budgets afin de pouvoir développer et moderniser leurs capacités militaires. (Stockholm International Peace Research Institute, 2024) Exemple parlant : le Département de la défense américain a passé une commande ferme le 1er août 2023 de dix destroyers, d’une valeur de 14,5 milliards USD, avec une entrée en service d’ici 2027. (Hill, 2023a ; Hill, 2023b).

Cependant, la qualification de « numériquement » signale, bien qu’elle soit la plus importante en nombre, que la flotte chinoise n’est pas nécessairement la plus forte. Ainsi, en 2021, son tonnage pouvait être estimé, à partir des données du Congressional Research Report cité plus haut (O’Rourke, 2021), à un peu plus de 2 millions de tonnes, contre 4,5 millions pour la flotte américaine. Autrement dit, une flotte plus nombreuse, indiscutablement, mais avec des bâtiments de petite taille par comparaison à ceux de l’U.S. Navy. Entre le nombre et la taille des navires de combat, quel est le facteur le plus décisif ?

La guerre navale moderne n’est ni rapprochée, ni même ne se fait à vue : tout l’art consiste à pouvoir identifier et neutraliser une cible ou une menace avant d’être soi-même identifié, ou du moins neutralisé. Les missiles guidés à courte, moyenne, et longue portée, sont certaines des armes les plus décisives. Et leur avantage repose tant sur leur nombre que sur le nombre de lanceurs. En raison de sa taille, de son rôle multimission, et de sa capacité à opérer seul ou en formation, le destroyer, avec ses 60 à 90 lanceurs, est considéré le principal navire de guerre d’une flotte moderne. La marine chinoise en compte 42, contre 73 pour l’U.S. Navy. Sur papier, le nombre de destroyers chinois a été multiplié par deux entre 2003 (20) et 2023 (43) : soit un nouveau bâtiment mis en service par année. (Palmer et al., 2024) Un chiffre impressionnant en soi, mais à ce rythme il lui faudra vingt ans de plus pour atteindre la parité avec l’U.S. Navy.

De plus, en 2022, au bas mot, la flotte sous-marine chinoise comptait deux fois moins de missiles que la flotte américaine, et deux fois moins de lanceurs. (Axe, 2022) Et, est-il même nécessaire de rappeler l’importance des forces aéronavales américaines : 11 porte-avions, chacun avec près de 90 avions et hélicoptères à bord ? La Chine n’en compte que trois, dont seul le dernier, entré en service (2022), peut accueillir à son bord une soixantaine d’aéronefs. (China Power Team, 2024) Le déséquilibre de forces est d’autant plus marqué si l’on inclut aussi les capacités navales et aéronavales des réseaux d’alliances sans équivalent qu’entretiennent les États-Unis.

3. Une marine chinoise en croissance et modernisation accélérées

Toutefois, le chiffre du nombre de destroyers chinois est trompeur, car il ne tient pas compte du renouvellement de la flotte : 23 destroyers sont entrés en service depuis 2013, soit plus de deux par année. Depuis 2017, elle a aussi mis en service huit croiseurs – caractérisés par un tonnage plus important que celui des destroyers, à raison d’un par année. (Palmer et al. 2024) En fait, selon des informations confidentielles obtenues en juillet 2023 lors d’une fuite, les capacités de construction navale de la Chine étaient estimées par l’Office of Naval Intelligence américain comme étant 232 fois plus importantes que celles des États-Unis. (Trevithick, 2023)

Et, il est prévu que la flotte chinoise, tous types de navires confondus, devrait compter 395 bâtiments l’an prochain (2025), 435 en 2030, et 475 en 2035 (Trevithick, 2023) – soit huit navires additionnels par année. Par comparaison, l’U.S. Navy verra sa flotte réduite de 296 à 291 navires d’ici la fin de la décennie – avec tous ses croiseurs mis hors service, bien qu’elle espère la voir croître à 305 et même, idéalement, à 317 navires en 2035, soit l’équivalent de trois à cinq bâtiments additionnels par année entre 2030 et 2035.

Concrètement, le déséquilibre numérique entre les flottes chinoises et américaines qui était de 1,2 en 2020 passera à 1,56 en 2035. Le tonnage de la flotte chinoise, bien que restant inférieure, est en croissance accélérée et se rapproche de celle de l’U.S. Navy. Cependant, à ce rythme, elle n’atteindra pas la parité avant le milieu de siècle. (Trevithick, 2023) Il n’est pas anodin que la commande ferme de dix destroyers additionnels ait été faite moins d’un mois après cette fuite.

Encore une fois, la question se pose : du nombre ou de la taille des navires, quel est le facteur décisif ? Non seulement les capacités de construction navale sont-elles 232 fois plus importantes que celles des États-Unis, construisant aujourd’hui plus de 50% du tonnage commercial mis en service annuellement ; les compagnies chinoises ont reçu l’an passé (2023) 59% des commandes de construction de navires, nationales et internationales. Par comparaison, les États-Unis représentent aujourd’hui moins d’un pourcent du marché de la construction navale. (Funaiole, 2024)

La Chine a incontestablement rattrapé rapidement son retard et acquis depuis les années 1990 une « educated citizenry, those with engineering or technical backgrounds necessary to build the infrastructure or design the specifications » de navires civils de pointe répondant aux plus hautes attentes des clients internationaux. Ce qui n’implique pas, bien au contraire, l’absence de transferts internationaux d’expertises et de technologies. En fait, nonobstant l’espionnage, ces transferts sont inévitables lorsqu’il faut répondre aux spécifications des commandes. Toutefois, les chantiers navals chinois sont à double usage : ils construisent à la fois des navires civils et des navires militaires. Ainsi, le transfert d’expertises et de technologies civiles vers la Chine se double d’un transfert de l’industrie civile vers l’industrie militaire.

Autrement dit, « [t]he current platforms and weapon systems produced by the Chinese defense industry [are not] decades behind those of the developed countries of the West [anymore]. » Ce que confirme le rapport du Département de la Défense cité plus haut : « [t]he PLAN is largely composed of modern multi-mission ships and submarines. » (Department of Defense, 2023: v) La croissance économique, particulièrement depuis 2001, date d’entrée de la Chine à l’OMC, a été le principal moteur du développement et de la modernisation des forces armées chinoises.

Le Parti communiste chinois poursuit en outre une stratégie dite de « fusion civile-militaire », accélérée sous Xi Jinping, dont l’objectif est de garantir non seulement les applications duelles des innovations technologiques, la captation des développements technoscientifiques étrangers, mais aussi et surtout leur adoption et intégration rapides. (Bruzzese, 2024) Avec l’expansion anticipée et le renouvellement continu de la flotte au cours de la prochaine décennie, le rapport de force tendra vers la parité, si ce n’est un rééquilibrage à l’avantage de la Chine. Et tel est l’objectif poursuivi par la Chine pour 2049 – date du centenaire de la fondation de la République populaire de Chine.

4. Une présence de plus en plus encombrante en Asie-Pacifique

Ce qui ne l’empêche pas d’être proactive dès à présent, bien au contraire. Les 23 et 24 mai de cette année (2024), les forces armées chinoises ont procédé à une série d’exercices autour de l’île de Taiwan sans préavis. De tels exercices avaient précédemment eu lieu du 8 au 10 avril 2023, et du 4 au 15 août 2022. Cela dit, chaque fois, la Chine est parvenue à mobiliser ses forces de manière à resserrer toujours plus la manœuvre d’encerclement. Fait significatif : si au cours du dernier exercice le nombre d’aéronefs (une soixantaine) était en légère baisse, le nombre de navires, par comparaison, avait doublé, passant de 12 à 27. (China Power Team, 2024) Un exercice n’est pas un acte de guerre, bien que la Chine les conduise toujours dans une perspective d’intimidation. Bien évidemment, chaque fois qu’un tel exercice a lieu, surtout en l’absence de préavis, les forces armées taiwanaise sont mises en état d’alerte.

Depuis les années 1950, la ligne médiane entre la Chine continentale et Taiwan est considérée par Taiwan et les États-Unis comme une frontière informelle (Cheney-Peters, 2014), et seules les violations de cette ligne provoquent un véritable État d’alerte. Bien que la Chine ne l’ait jamais reconnue, jusqu’en 1999 les violations chinoises étaient rares. En octobre 2020, le ministre de la Défense taiwanais tirait la sonnette d’alarme : pour cette seule année les coûts de la réponse militaire aux incursions chinoises s’élevaient déjà à près de 9% du budget de la défense. (Shattuck, 2021). Depuis août 2022, elles sont quasi quotidiennes, et depuis mars 2024 elles ont été multipliées par cinq (d’une quarantaine à près de 200 par mois). (Brown et Lewis, 2024) Elles ont pour objectif autant de normaliser la présence militaire chinoise à proximité de Taiwan que d’accroître et de maintenir à un niveau élevé la pression sur les ressources militaires taiwanaises : plus de sorties, plus d’heures de vol, plus de carburant consommé, usure plus rapide des équipements, plus de stress et de fatigue du personnel, etc.

Si elles ont pour objectif de dégrader l’état de préparation des forces armées taiwanaises, comme les exercices militaires, ces violations ne sont pas, en vertu du Droit international, des actes de guerre. Pour cette raison, l’éventail de réponses militaires à la disposition de Taiwan en-deçà de ce qui s’apparenterait à un acte de guerre est limité. Or, les actions chinoises s’inscrivent non seulement consciemment dans les zones grises entre la paix et la guerre, la Chine cherche sciemment à repousser les limites de ce qui pourrait être interprété comme un acte de guerre de sa part. Ces actions ne sont pas uniquement dirigées contre Taiwan, mais contre tous ceux avec qui la Chine entretient des conflits territoriaux. Ainsi, outre Taiwan, la Chine revendique la quasi-totalité de l’espace à l’intérieur de la première chaînes d’îles aux sept autres États riverains (Corée du Sud, Vietnam, Malaisie, Indonésie, Brunéi, Philippines, Japon), et, bien entendu, aux États-Unis. Partout, l’objectif est le déni d’accès et l’interdiction de zone (anti-access/area denial). Les installations portuaires militaires qu’elle a construites au cours de la dernière décennie en mer de Chine méridionale lui permettant d’assurer une présence permanente.

Par exemple, le 17 juin dernier (2024), un navire chinois en mission officielle a violemment cherché à empêcher le ravitaillement d’un avant-poste philippin établi sur le Banc Second Thomas. L’incident est surréaliste : des garde-côtes chinois menaçant et blessant des militaires philippins à plus de 1400 km des côtes chinoises. Le 6 janvier 2023, au même endroit, des garde-côtes chinois avaient pointé de puissants lasers pour aveugler les militaires philippins – toujours pour contrer le ravitaillement de l’avant-poste. Régulièrement, les garde-côtes font usage de canons à eau et même éperonnent les navires philippins. En fait, chaque fois qu’un ravitaillement ou une rotation de personnel est prévu, les garde-côtes chinois cherchent à s’y opposer. (Strangio, 2024) De tels incidents ont lieu partout où des eaux ou des terres sont contestées. Et, ils deviennent plus fréquents : 12 entre février 2023 et juillet 2024 avec les Philippines uniquement. (Ratcliffe, 2024)

Pour entreprendre ces actions plus agressives, la Chine préfère mobiliser les garde-côtes car, en vertu du Droit international, ils relèvent d’une organisation civile avec un pouvoir légitime de recours à la force en temps de paix. Telle la marine, elle compte la plus grande flotte de garde-côtes du monde, et ses navires, tout autant modernes que multimissions, proviennent soit de la marine soit ont été spécifiquement construits selon des modèles militaires : corvettes, frégates, plus, bien sûr, les deux croiseurs, et sont opérés par du personnel détaché par la marine. Personne n’est dupe : seule la couleur de la coque distingue les garde-côtes de la marine. (Fish, 2024)

Outre les garde-côtes, la Chine, malgré ses dénis, s’appuie aussi sur une milice maritime camouflée opérant comme une flotte de pêche, avec plusieurs centaines de navires déployés en tout temps en mer de Chine méridionale. Si les garde-côtes témoignent de la flexibilité opérationnelle d’une flotte comprenant un grand nombre de navires modernes d’un tonnage inférieur aux destroyers, la milice maritime rappelle une fois encore que le nombre à lui seul peut conférer un avantage décisif. Elle se meut tel un essaim pour saturer une zone, harceler des navires ou des installations, et même saisir des positions stratégiques ou en priver l’adversaire à l’exemple de la prise du Récif de Scarborough en 2012 – un évènement qui pourrait se reproduire ailleurs à tout moment. (Poling et al., 2021)

Conclusion : Un rééquilibrage complexe pour les États-Unis et leurs alliés

Avec ses 219 navires de guerre d’un tonnage total au moins deux fois supérieur à celui de la marine chinoise, il serait légitime de penser que l’U.S. Navy serait en mesure de dissuader l’aventurisme chinois. Cependant, alors que la marine chinoise opère principalement dans sa région proche, l’U.S. Navy est divisée en sept aires géographiques couvrant toute la surface des mers. Depuis 1943 la Septième flotte est responsable de l’océan Indien et du Pacifique occidental, avec son quartier général basé à Yokosuka, dans la baie de Tokyo au Japon. Des cinq flottes avancées américaines – les deux autres étant rattachées aux côtes ouest et est des États-Unis – elle est de loin la plus importante. (c7f.navy.mil, 2024)

Or, bien qu’elle comprenne un porte-avion, ses 50 à 70 navires semblent bien dérisoires face aux 234 navires de combat de la marine Chine, et ce déséquilibre ne peut que s’accentuer. Dans l’immédiat, bien que des navires et même des escadres soient régulièrement affectés à son aire de responsabilité, la situation au Moyen-Orient et en Europe orientale rend impensable l’idée d’un renforcement significatif de la Septième flotte avec des transferts des autres flottes. Sur papier, lorsque la Septième flotte américaine est combinée avec la Force maritime d’autodéfense japonaise et la marine coréenne, ses plus proches alliés régionaux, le rapport de force penche clairement en sa faveur. Toutefois, il est important de se rappeler qu’il n’y pas d’OTAN asiatique, d’une part ; et que, pour des raisons historiques, les relations entre la Corée et le Japon sont tendues, d’autre part. (Choi, 2024) Ainsi, en cas de conflit, il n’est pas acquis que chacun s’engage militairement.

Est-il nécessaire de rappeler que la Chine est une puissance nucléaire depuis 1964, et que la plus grande partie de la surface du globe est à la portée de ses missiles balistiques ? Elle conduit « le programme de développement de missiles le plus actif et le plus diversifié au monde » (Missile Defense Project, 2021) afin de renforcer ses capacités de dissuasion, d’une part, et ses capacités de déni d’accès et d’interdiction de zone non seulement au sein de la première chaîne d’îles, mais aussi pour neutraliser la stratégie des chaînes d’îles qui l’endigue depuis les 1950. Idéalement, elle aimerait repousser les États-Unis hors du Pacific occidental. Son principal atout, à la fois réalité et mythe, est un nombre toujours plus important de missiles balistiques antinavires pouvant neutraliser un porte-avion et contre lesquels les moyens de défenses sont au mieux limités. (Department of Defense, 2023: 66)

Voici ce qui confère en grande partie à la politique chinoise de la canonnière son impunité. Une stratégie face à laquelle les contre-mesures des États-Unis sont limitées, et encore plus pour les pays riverains. Comme première option, le renforcement des capacités militaires par l’augmentation des budgets, mais cela ne peut qu’intensifier la course aux armements ; deuxièmement, pour les pays qui en ont la capacité, procéder à des opérations de liberté de navigation, dont l’objectif est de nier dans les faits les revendications territoriales chinoises, mais elles risquent d’exacerber le potentiel de conflagration ; troisièmement, multiplier et resserrer les liens de sécurité et de défense entre les États-Unis, les grandes puissances de l’OTAN, et les pays riverains (Green, 2023) dans une perspective de dissuasion, mais au risque de renforcer le rapprochement de la Chine et de la Russie.

Depuis le 13 avril 2024, les règles du jeu se sont complexifiées : bien que neutralisée par la coalition menée par les États-Unis, l’attaque de l’Iran contre Israël, sans précédent, est restée, pour ainsi dire, sans riposte (Raine et al., 2024). Dès lors, jusqu’où les zones grises s’étendent-elles à présent, particulièrement dans le cas de Taiwan ?

Bibliographie

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[1] Les îles Kouriles, l’archipel japonais, les îles Ryukyu, Taiwan, les Philippines et Bornéo.

[2] Le rapport ne précise pas pourquoi cette « soixantaine » de patrouilleurs ne sont pas inclus dans le nombre total de navires que compte la marine chinoise.

Compte-rendu. Bruno Tertrais (2023). La guerre des mondes. Le retour de la géopolitique et le choc des empires. Paris : L’Observatoire.

Regards Géopolitiques, vol. 10, n. 1 (2024)

De l’Ukraine au Proche-Orient en passant par le Caucase, les conflits éclatent et les tensions s’intensifient à la lisière de l’Union européenne. Les affrontements potentiels sont tout aussi évidents en Asie, notamment en mer de Chine du Sud, alors que Pékin fait monter la pression sur Taïwan. Les signaux annonciateurs de ce retour possible de la guerre étaient bien réels depuis quelques années même si, trop longtemps, l’Europe – à commencer par la France et l’Allemagne – avait préféré ne pas les voir, illusion portée également par plusieurs politologues qui annonçaient la vacuité de la géopolitique et la fin des guerres entre États. Ce monde en plein chaos est marqué par l’affirmation de « néo-empires » autoritaires et revanchistes qui, tels la Russie, la Chine, la Turquie ou l’Iran, sont décidés à remettre en question la domination occidentale sur le système international. Sortis d’une longue torpeur, ces régimes veulent retrouver, au nom de leur grandeur passée dont on cultive le souvenir avec énergie, ce qu’ils estiment être leur place légitime sur la scène mondiale. L’auteur estime qu’avec le pic de la mondialisation vers 2010 a débuté une ère de reflux de cette intégration économique mondiale et de déclin relatif des démocraties.

Comment qualifier cette nouvelle donne ? « Nous sommes à une époque comparable  à la fois aux années 1910 – celles de la compétition entre empires qui a conduit à la Première guerre mondiale  –, aux années 1930 – celles de la menace des États fascistes qui a conduit à la Seconde –, mais plus encore aux années 1950 – celles de la guerre froide naissante », écrit Bruno Tertrais, qui précise : « Bienvenue dans la guerre tiède, troisième choc en cent ans entre le monde des autocraties et celui des démocraties, dans laquelle des États révisionnistes, insatisfaits du statu quo, seront responsables de conflits indirects et de crises majeures. » Le directeur adjoint de la Fondation pour la recherche stratégique (FRS), juriste et politiste, reprend le titre du célèbre roman de science-fiction de H.G. Wells, La Guerre des mondes (1898) pour nous inciter à nous confronter à cette réalité.

Réveil brutal des démocraties, qui, rappelle l’auteur, se sont permis de croire en une sorte de Fin de l’Histoire, pour reprendre l’expression de Francis Fukuyama (1992), dans laquelle le monde post-guerre froide à partir de 1991 verrait le triomphe des idées occidentales de démocratie, de consensus de Washington et de libéralisme. Cinq illusions ont ainsi orienté les politiques des pays occidentaux et du Japon, que ne troublèrent qu’à peine les attentats du 11 septembre 2001. La mondialisation se poursuivrait et montrerait ses avantages pour tous les pays. La croissance économique générerait la démocratie, notamment en Chine, et le meilleur outil pour l’atteindre serait d’encourager le commerce avec Pékin, car par la vertu des échanges commerciaux percoleraient les valeurs libérales. La fin de la guerre froide marquerait l’avènement d’un monde apaisé. L’État-nation allait peu à peu voir son importance politique décliner, tout comme les frontières, au profit des institutions internationales et de l’adoption des normes libérales occidentales. Cruelles désillusions deux décennies plus tard, alors que peu de commentateurs à l’époque ont relevé le paternalisme ou l’infatuation de ces représentations politiques.

Les illusions de l’après-guerre froide sont bel et bien mortes, tout comme l’espoir de toucher les « dividendes de la paix », qui fut longtemps celui des Européens. Le modèle politico-économique allemand est en crise. Il se fondait sur une énergie à bas prix importée de Russie, sur d’importantes exportations de produits industriels à haute valeur ajoutée vers la Chine et sur une défense assurée par l’OTAN, dont les Etats-Unis sont les plus gros contributeurs. Ce modèle doit être repensé avec la rupture des relations avec la Russie, avec l’avènement de la compétition stratégique avec la Chine et avec la perspective de voir Washington remettre en cause la prise en charge de la défense de l’Europe. La mondialisation n’a pas livré ses promesses de prospérité pour les pays du Sud, par ailleurs ; et plusieurs États n’ont jamais accepté l’idée que la démocratie libérale devrait être un objectif à terme. L’auteur centre largement son propos sur la trajectoire de deux d’entre eux, la Chine et la Russie.

En ouverture du livre, l’auteur évoque la guerre du Kosovo de 1999, les bombardements sur Belgrade, dont celui de l’ambassade de Chine par l’OTAN, et l’échec de la Russie, dans le cadre du plan de paix, à prendre le contrôle d’une partie de la province. Une humiliation que ni Moscou ni Pékin n’ont jamais oubliée. Le Kosovo et son indépendance parrainée par les Occidentaux serviront, dans le discours de la propagande du Kremlin, à justifier les occupations de territoires aux dépens de la Géorgie en 2008 puis de l’Ukraine dès 2014. De fait, la guerre du Kosovo n’est certes pas la cause du raidissement chinois ou russe, mais un épisode dont la mémoire est cultivée, comme ancrage d’une représentation d’un Occident volontiers trop interventionniste et qui voudrait régenter la planète, ce que Moscou comme Pékin ne sauraient accepter.

La confrontation de la Russie dirigée depuis bientôt un quart de siècle par Vladimir Poutine avec ce que l’auteur appelle l’« Occident collectif », n’a fait que s’intensifier sur tous les théâtres de crise, comme le montre Bruno Tertrais tout au long de cet ouvrage. L’auteur revient sur les causes de cette progressive rupture entre Moscou et les Occidentaux : dans les années 1990, et encore en 2001 lors de la crise du 11 septembre, la Russie, certes heurtée par les gestes occidentaux au Kosovo, n’avait pas d’intention de rompre avec eux. C’est peu à peu que la distance s’est instaurée. Moscou répète souvent que le point tournant aurait été la décision occidentale d’étendre géographiquement l’Alliance atlantique jusqu’aux frontières de l’ex-URSS, donc d’inclure dans l’OTAN les anciennes démocraties populaires satellites de Moscou. Les Occidentaux, dans les négociations qui ont présidé à la gestion de la chute du mur de Berlin (1989) puis à la réunification allemande en 1991, auraient promis de ne jamais étendre l’alliance vers l’Est. Or, la Russie avait souscrit au principe du libre choix des alliances à travers la charte de Paris. De même, Moscou avait signé le mémorandum de Budapest de 1994 garantissant l’intégrité territoriale et l’indépendance de l’Ukraine, et avait confirmé en 2009 ce document.

Cette idée d’une promesse occidentale de ne jamais étendre l’OTAN en Europe orientale ne tient guère, en effet. Aucun accord formel signé entre les Occidentaux et la Russie ou l’URSS ne contient une telle clause. Il semble qu’elle n’ait même jamais été formellement confirmée verbalement, selon Sarotte (2021). Certes, le secrétaire général de l’Union Soviétique, Mikhail Gorbatchev, avait affirmé en juillet 1990 que le déploiement de « structures de l’OTAN » en Europe de l’Est était inacceptable (p.96). Le secrétaire général de l’OTAN, Manfred Wörner, aurait expliqué par la suite que le fait que l’OTAN ne veuille pas déployer de troupes en Europe orientale pouvait donner des garanties de sécurité à l’URSS (p.86), dans le cadre de réflexions internes, mais cela n’aurait pas l’objet d’une proposition formelle. C’est en invoquant « l’esprit » de l’accord de 1990 sur le sort de l’Allemagne de l’Est – mais donc, sans trace écrite ni dans des procès-verbaux – que les diplomates russes ont commencé à invoquer, à partir de 1996, l’idée que les États à l’est de l’Allemagne ne pouvaient se joindre à l’OTAN (Sarotte, p.251).

Centrée sur l’émergence d’une confrontation entre les Occidentaux d’une part, et d’autre part la Chine et la Russie, l’analyse souligne les causes internes chez ces trois acteurs, les représentations occidentales bien ancrées de la légitimité de leurs représentations, et la crispation russe comme chinoise contre la volonté perçue de l’Occidentaux de les régenter, avec en même temps également une volonté d’affirmation de plus en plus nette, revanchiste en Russie où l’idée de la grande puissance de l’époque soviétique taraude Vladimir Poutine, comme en Chine où l’idéal d’un retour de Pékin comme grande puissance mondiale transparait dans les écrits de Xi Jinping (Ekman, 2022).

On voit certes transparaitre ici et là une lecture volontiers pessimiste ; on voit aussi resurgir la fameuse grille de lecture des guerres de civilisation chères à Samuel Huntington, prisées des amateurs de modèles géopolitiques ordonnateurs de la complexité du monde, mais dont les lacunes ont pourtant déjà largement été exposées. A la décharge de l’auteur, certes, c’est la ré-émergence des facteurs identitaires, nationalisme, fait religieux, en réaction à une mondialisation perçue comme uniformisatrice, qui a contribué à réorienter la trajectoire politique du monde.

Mais le diagnostic proposé, pour implacable qu’il soit, n’est pas que pessimiste quant aux chances d’un Occident qui dispose encore d’atouts importants. Dans ses conclusions, l’auteur évoque huit leçons à tirer de ces années de confrontations pour renforcer les démocraties. Parmi elles, celle de savoir accepter l’épreuve de force quand c’est nécessaire : « L’accepter, c’est renoncer à l’illusion consistant à prétendre connaître les intérêts de nos adversaires mieux qu’ils ne les connaissent eux-mêmes et espérer les “ramener à la raison” par la seule vertu de notre diplomatie. » Les opinions publiques suivront-elles, cela demeure à voir – il n’est pas certain que public soit prêt à accepter un éventuel conflit avec la Chine pour défendre Taiwan, par exemple. De même, l’auteur s’avance peut-être imprudemment en affirmant que la Russie a déjà perdu la guerre contre l’Ukraine. Que l’offensive de 2022 se soit soldée par un échec stratégique, certes ; mais il n’en demeure pas moins que, deux ans après la début du conflit, on voit mal se dessiner une contre-offensive victorieuse de l’Ukraine contre les troupes russes aux positions très fortifiées occupant l’Est de son territoire. C’est une guerre d’usure qui est en cours, dans laquelle la résilience des sociétés, des économies, du complexe militaro-industriel des deux États fera la différence – avec la question du prolongement du soutien occidental pour l’Ukraine et de l’intensité du soutien tacite de la Chine, qui n’est pas mécontente de la spirale de dépendance croissante de Moscou envers Pékin, tant que le conflit ne s’étend pas.

Si de nouveaux blocs se structurent, ceux-ci ne sont pas aussi figés que pendant la guerre froide. Bruno Tertrais préfère parler de « familles » où différents acteurs jouent leur propre carte en fonction de leurs intérêts du moment. Un entre-deux qui n’est ni le monde bipolaire très idéologique de la guerre froide, ni le monde multipolaire d’avant 1945. Dans ce nouveau grand jeu mondial, Moscou comme Pékin cherchent à attirer vers eux les pays du Sud global, tandis que les Occidentaux s’efforcent en catastrophe de développer de nouveaux discours et outils à même de maintenir leurs relations avec ces derniers.

« Le renforcement du couple sino-russe et la consolidation de l’Occident redonnent vigueur à la vieille distinction entre tellurocraties [la domination par les terres] et thalassocraties [par la mer], les premières incarnées par le projet eurasien de la Russie et les “routes de la soie” chinoises, et les secondes par l’ensemble euroatlantique désormais accompagné des États de l’Indo-Pacifique qui souhaitent que ce dernier reste libre et ouvert », note-t-il. En même temps, le politologue dresse le tableau d’un affrontement qui se joue sur tous les terrains y compris sous les océans, dans l’espace extra-atmosphérique ou dans le cyberespace.

La France voulait conforter ce qui reste de sa stature passée dans l’arène internationale, en se forgeant le rôle d’une puissance d’équilibre dialoguant avec Moscou comme avec Pékin et le Sud; tout comme l’Europe imaginait pouvoir développer une relation stable et fondamentalement économique tant avec la Russie qu’avec la Chine. Tout cela a volé en éclats en 2022 avec l’invasion russe de l’Ukraine. Un choc pourtant prévisible même s’il n’était pas inéluctable, tant Vladimir Poutine multipliait les discours laissant entendre le caractère illégitime de l’existence de l’Ukraine, à condition de mener une politique de fermeté, sans aucune complaisance, vis-à-vis de Poutine comme vis-à-vis des autres leaders autoritaires. De même, l’affirmation d’une puissance chinoise décomplexée se faisait nettement plus précise depuis l’avènement de Xi Jinping. Ces deux acteurs sont différents cependant : le revanchisme russe n’est pas le symétrique de la volonté de puissance de la Chine. Dans la redéfinition de leurs politiques internationales, les États occidentaux devraient s’en souvenir.

Frédéric Lasserre, Directeur du CQEG

Références

Ekman, A. (2022). Dernier vol pour Pékin. Essai sur la dissociation des mondes. Paris : L’Observatoire.

Fukuyama, F. (1992). The End of History and the Last Man. New York : Free Press.

Sarotte, M. E. (2021). Not One Inch. America, Russia, and the making of post-Cold War stalemate. New Haven : Yale University Press.

Une rupture majeure dans la pensée stratégique japonaise ?  Au-delà du piège de l’alliance et de la peur de l’abandon

YOSHIDA Toru

tyoshida@mail.doshisha.ac.jp

YOSHIDA Toru est professeur de politique comparée à l’Université Doshisha, Kyoto. Après avoir était chercheur au sein de JETRO (Centre Japonais du Commerce Extérieur) et avoir obtenu son doctorat à l’Université de Tokyo, il a été professeur à l’université de Hokkaido, ainsi que professeur invité à Sciences-Po. Il est aussi actuellement chercheur associé à la Fondation France-Japon de l’EHESS.

Résumé :

Les modifications apportées aux trois documents de sécurité par le gouvernement Kishida représenteraient un changement significatif. Toutefois, ce changement pourrait être considéré comme une extension de la politique de défense qui a progressé graduellement depuis les années 1970. Le Japon de l’après-guerre s’est développé sur la base d’un équilibre délicat entre le traité de sécurité américano-japonais et la Constitution pacifiste, mais cette condition a changé de manière significative récemment. En fonction de l’orientation future, il pourrait s’agir d’un véritable tournant.

Mots clés : Japon, stratégie de défense, après-guerre, Asie, États-Unis

Abstract :

The Kishida government’s changes to the three security documents would represent a significant change. However, this change could be seen as an extension of the defence policy that has been progressing gradually since the 1970s. Post-war Japan has developed on the basis of a delicate balance between the US-Japan security treaty and the pacifist constitution, but this condition has changed significantly recently. Depending on the future direction, this could be a real turning point.

Keywords: Japan, Defence strategy, post-war, United States

Inévitablement, la guerre en Ukraine engendrera des bouleversements géopolitiques dans le monde, poussant l’Occident à réévaluer sa trajectoire historique. Ainsi, en février 2022, le chancelier allemand Olaf Scholz a déclaré au Bundestag que « nous approchons d’un tournant historique (Zeintenwende) ». Inspiré ou non par ce discours, le premier ministre japonais Fumio Kishida a annoncé, en janvier 2023, un « tournant historique » dans la politique de défense de son pays lors de son discours politique à la Diète.

En revanche, les préparatifs ont été rapides. En l’espace de quelques mois en 2022, trois documents fondamentaux de la politique de défense, ie. la stratégie de sécurité nationale, la Stratégie de défense nationale et le Plan de renforcement des forces de défense ont été révisés hâtivement[1]. La Stratégie de sécurité nationale, qui n’avait pas été révisée depuis sa formulation en 2013, souligne maintenant que le Japon est « confronté à l’environnement international le plus difficile et le plus complexe depuis l’après-guerre », et demande que le budget de la défense soit doublé pour atteindre 2 % du PIB d’ici 2027, soit le double du niveau actuel d’environ 1% maintenu depuis 1976 (Auer, 1988). Elle recommande également que le Japon dispose d’une « capacité de contre-attaque » et qu’il investisse considérablement dans la recherche, les infrastructures, la cybernétique et la coopération internationale. Nobukatsu Kanehara, ancien directeur général adjoint du National Security Council (NSC) japonais et l’un des initiateurs de la FOIP (Initiative pour une Asie-Pacifique libre et ouverte, lire infra), souligne que les trois textes de base sont le résultat de la volonté du Japon d’articuler et d’exprimer publiquement une grande stratégie diplomatique et militaire, pour la première fois depuis l’ère Meiji (Kanehara, 2022).

À cet égard, il convient de noter que le texte de la Stratégie de s La sécurité nationale souligne que « les démocraties avancées, dont le Japon, s’engagent à défendre des valeurs universelles telles que la liberté, la démocratie, le respect des droits fondamentaux de l’Homme et l’État de droit, et cherchent à prendre l’initiative de façonner la communauté internationale en vue de la coexistence et de la coprospérité ». Cela témoigne de l’engagement total du Japon en faveur des valeurs de l’ordre libéral international[2], alors que le pays n’avait auparavant jamais exprimé un tel engagement politique

La deuxième doctrine de défense pour la prochaine décennie stipule que le Japon doit renforcer ses capacités dans sept domaines afin de garantir la défense nationale. Il s’agit des capacités de défense à distance, de la défense antimissile, de la défense aérienne automatique, de la défense élargie de l’espace et du cyberespace, du renforcement des structures de commandement, du soutien logistique et de la protection des habitants, ainsi que de l’augmentation des stocks de munitions, de carburant et d’autres ressources.

Le plan de renforcement des forces de défense prévoit l’acquisition de missiles à longue portée, y compris l’achat de missiles américains Tomahawk, l’amélioration du système de combat Aegis[3] et le développement de drones à cette fin.

Le Japon, tout comme l’Allemagne, est traditionnellement considéré comme un « guerrier réticent » (relunctant warrior) parmi les alliés de Washington (Maull et al., 2019), et l’opinion publique manifeste régulièrement de profondes réticences envers tout ce qui pourrait ressembler à un déploiement militaire à l’étranger (Delamotte, 2010). Les politiques récentes anticipent-elles donc un changement de positionnement de sa part ? Afin de comprendre les enjeux réels et le sens de ces stratégies, nous allons procéder en trois étapes en adoptant une perspective historique. Premièrement, nous allons rapidement identifier les défis auxquels le Japon est confronté ainsi que la situation géopolitique qui contribuent à anticiper ce changement. Ensuite, nous allons analyser la manière dont la politique de sécurité du Japon, apparemment sans lien, a été structurée dans la période d’après-guerre jusqu’aux années 1970, en identifiant les principales étapes de cette politique pour mieux comprendre l’ampleur des changements ultérieurs. Enfin, nous reviendrons sur la signification de ces changements qui sont le résultat d’une longue mutation de la politique de sécurité nippone et qui ont été jusqu’à maintenant, en réalité une évolution forcée.

La transition japonaise actuelle est clairement un accroissement de la politique de dissuasion contre la rivalité croissante avec la Chine. Depuis l’arrivée au pouvoir de l’administration Abe en 2012, le Japon décomplexé a intensifié ses efforts diplomatiques pour contrer la Chine. En 2015, grâce à la législation sur la paix et la sécurité, qui a introduit le droit collectif à l’autodéfense et donc la possibilité de se porter à la défense d’un allié, le Japon a pu étendre l’Initiative pour une Asie-Pacifique libre et ouverte (FOIP). Ayant été jugées comme inconstitutionnelles par les juristes, la législation sur le droit collectif à l’autodéfense ait été fortement contestée par la société civile. Mais elle a permis au Japon de renforcer sa coopération avec ses alliés traditionnels comme les États-Unis, et sous la bannière de la FOIP, a encouragé le Japon à rechercher de nouveaux alliés comme l’Inde, ainsi que de développer un dialogue quadrilatéral sur la sécurité (QUAD)[4].FOIP, des nouveaux alliés comme l’Inde, ainsi que de développer un dialogue quadrilatéral sur la sécurité (QUAD)[1].

L’initiative FOIP, lancée par le gouvernement Abe en 2016, et se fondant sur trois principes – l’État de droit, l’alliance économique et le maintien de la paix et de la sécurité – a été élargie en 2023, plaçant le centre de gravité de la diplomatie japonaise dans l’Indo-Pacifique[5]. Il s’agit clairement d’une contre-mesure à l’initiative de la Nouvelle route de la soie promue par la Chine en 2013. Depuis le second mandat de l’administration Obama et un certain raidissement américain envers la Chine, le Japon, partenaire stratégique historique avec les États-Unis, ce « changement historique » a ouvert une fenêtre d’opportunité pour le Japon afin de garantir de meilleures conditions de sécurité.

L’environnement sécuritaire autour du Japon se dégrade de plus en plus. Peut-être que la guerre ukainienne ne fait pas partie de ses défi directs, hormis la crise énergétique[6], mais Tokyo perçoit des menaces potentielles venant de la Chine, de la Corée du Nord et de la Russie, qui possèdent toutes des armes nucléaires. La Chine, dont le budget de la défense est le deuxième au monde depuis 2008 grâce au renforcement du leadership de Xi Jinping, vise apparemment l’unification de Taïwan, ce qui mettrait automatiquement le Japon en état de guerre si un conflit éclatait comme le droit collectif à l’autodéfense envisage. De plus, la Corée du Nord a lancé 37 missiles en 2022, ce qui est un record si l’on tient compte des missiles balistiques intercontinentaux, dans le but d’intensifier les tensions et de forcer les États-Unis à négocier un accord garantissant sa sécurité. Telle qu’elle a été mise en œuvre, la nouvelle politique de sécurité constitue un contrecoup de l’accent mis sur le renforcement de la dissuasion et de la rivalité croissante avec les pays voisins. Depuis l’entrée en fonction de l’administration Abe en 2012, le Japon a en effet intensifié très activement ses efforts diplomatiques pour les contrer.

En revanche, le gouvernement japonais n’a pas encore la liberté de choisir s’il doit acquérir une capacité de riposte. Bien que la forme de cette capacité soit toujours en cours d’étude, sa constitutionnalité pourrait être remise en question, et sa mise en place pourrait augmenter les tensions avec la Chine et créer un dilemme de sécurité pour le Japon. Les différences entre les arsenaux des deux pays (nombre, capacité des missiles, déploiements), sont considérables, et la Chine dispose d’ogives nucléaires. De plus, le gouvernement n’a pas encore précisé les conditions dans lesquelles une contre-attaque serait menée, suscitant ainsi la méfiance de la part de l’opinion publique. Bien que la majorité de l’opinion soit désormais favorable à l’acquisition de cette capacité[7], elle s’oppose à une augmentation des impôts pour financer cela[8]. Le cabinet Kishida s’est engagé à atteindre le ratio de 2 % du PIB requis par les normes de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN) au cours des cinq prochaines années, en augmentant les taxes sur les entreprises et le tabac, ainsi qu’en introduisant un impôt spécial sur le revenu pour la reconstruction des zones touchées par le tremblement de terre de 2011 dans l’est du Japon. En résumé, l’opinion publique souhaite plus de sécurité avec moins de dépenses.

L’opinion publique japonaise reste largement en faveur du pacifisme, ou plus exactement sa lassitude contre le militarisme, à la suite de la défaite de la Seconde Guerre mondiale. Mais le regret unique du Japon se résume à avoir défié l’ordre international de l’époque, qui lui entrainait à une défaite colossale. Cependant, contrairement à l’Allemagne, ce regret ne portait pas sur ses régimes militaristes ou autoritaires, voire fascistes. Par conséquent, son statut international et ses relations avec les États-Unis suscitent une grande obsession et une contrainte : la paix sera établie dans l’ordre existant, dont les États-Unis sont le garant. Au moins dans la période d’après-guerre, c’est cette complexité, voire cette antinomie des représentations japonaises, qui orienta tout le débat sur la sécurité du pays.

Le politologue Shirai Satoshi a brillamment illustré cette complexité dans son essai intitulé La défaite permanente (Eîzoku Haïsenron). Le Japon a toujours nié la défaite et substitué le mot « défaite » (haîsen) par « fin de la guerre » (shûsen), comme lors des émissions de radio annonçant l’acceptation de la déclaration de Potsdam par l’Empereur (Shirai 2013). La continuité du régime (c’est-à-dire le maintien de l’empereur) a protégé les anciens membres de l’élite japonaise, tels que l’ancien criminel de guerre Kishi Nobusuke, qui fut promu Premier ministre en 1958 sous le gouvernement conservateur Libéral-démocrate (PLD). La conservation du pouvoir et le soutien des États-Unis au camp conservateur japonais reflètent la nécessité pour l’archipel de demeurer une tête de pont contre le communisme en Asie. D’où découle le double langage, ou la dualité de la droite conservatrice japonaise qui est ainsi emprisonnée dans une logique de souverainisme doublée d’un pro-américanisme[9]. Cette attitude se reflète également dans les relations fructueuses du Japon avec les pays voisins. Dépendant des États-Unis, le Japon n’a pas eu, encore une fois en contraste avec le pays comme l’Allemagne, d’incitation à développer ses relations avec des pays qu’il avait autrefois agressés, tels la Chine et la Corée. Car le statut de partenaire stratégique des États-Unis garantissait la position du Japon dans le monde.

Pour être plus précis, la stabilité fragile du Japon était maintenue par l’existence de l’article 9 de sa Constitution, qui stipule que le pays renonce à la guerre en tant que droit (premier alinéa) et ne détiendra pas de force militaire (deuxième alinéa). Cependant, cet article a été et est toujours l’une des fractures les plus violentes de la politique japonaise (Smith 2019)[10]. les plus violentes de la politique japonaise (Smith 2019)[2]. Le PLD au pouvoir a préconisé de modifier ce point, ainsi que d’autres dispositions de la Constitution, dans sa proposition faite en 2012. Certains partis d’opposition, farouchement opposés à tout changement, en particulier le Parti communiste, remportent encore plus de 10 % des voix lors des élections nationales. D’autres forces politiques, y compris le principal parti de l’opposition, le Parti constitutionnel démocratique du Japon, sont également tièdes à l’égard de toute révision. La politique de sécurité du Japon est caractérisée par le fait que le centre de gravité du débat est invariablement placé sur la Constitution et son éventuel amendement.

Retournons maintenant à l’origine du propos : il faudrait noter que c’est bien cet article 9 qui a permis au PLD d’éviter les demandes de contribution militaire des États-Unis. C’est bien le cas du principe de non-exportation d’armes, confirmé par le Premier ministre Sato avant la déclaration conjointe avec le président Nixon en 1969 qui a entériné le retour de l’île d‘Okinawa encore occupée et administrée par les États-Unis à l’époque. C’était aussi le cas pendant la guerre du Golfe de 1990 et la guerre de l’Irak : le Japon a rejeté toute contribution militaire à la guerre du Golfe et a déployé les forces d’autodéfense seulement dans des zones sans combat lors de la guerre en Irak. En rétrospective, cette posture repose sur la décision du Cabinet de 1972, selon laquelle l’autodéfense collective n’était pas possible en raison de cet article 9.

Par ce fait, l’historien Sakaî Tetsuya a avancé la thèse du « régime de sécurité de l’article 9 ». Cette thèse met en lumière qu’il y avait une complicité entre l’article 9 et l’alliance militaire nippo-américaine -(Traité de coopération mutuelle et de sécurité entre les États-Unis et le Japon, traité renégocié et signé en 1960). Cette alliance a permis au Japon d’utiliser l’article 9 comme un mécanisme de sécurité – en créant les conditions de sa dépendance envers la protection américaine – tout en limitant ses dépenses militaires sous l’hégémonie américaine (Sakaî 1991). Plus important encore, cet arrangement a maintenu un équilibre stable dans la politique intérieure japonaise. Les conservateurs ont pu maintenir des liens militaires avec les États-Unis tout en respectant l’article 9 de la Constitution, auquel la population japonaise était profondément attachée. De l’autre côté de l’échiquier politique, l’alliance a permis au Japon de ne pas succomber au militarisme. Il serait erroné et contre-productif d’affirmer que la paix de cette période a été obtenue seulement grâce à l’alliance militaire avec Washington et à l’article 9 ; c’est plutôt le contexte de la guerre froide qui a favorisé cet état de fait. Cependant, les Japonais ont préféré maintenir cet équilibre, souvent en conjonction avec une forte expansion économique. Comme explique le politologue Nakanishi Hiroshi, la politique de sécurité japonaise s’articulait autour de l’implication des États-Unis, de la souveraineté japonaise et la confirmation du pacifisme, tout en préservant un juste équilibre entre ses trois éléments fondateurs (Nakanishi 2014).

On attribue banalement au nom de Yoshida Shigeru, Premier Ministre entre 1948 et 1954, cette ligne politique dite « Doctrine de Yoshida » qui a favorisé une militarisation modérée ainsi qu’une croissance économique solide en s’alliant avec les États-Unis. Cependant, cette doctrine n’a jamais été explicitement formulée par les gouvernements suivants et ne peut être attribuée à une seule personne. Elle était plutôt le résultat d’un compromis politique influencé par les conditions internationales et nationales (Hoshiro 2022).

En résumé, la diplomatie japonaise de l’après-guerre a évolué en fonction de la stratégie américaine et de la présence nationale et régionale, avec des tensions internes propre au Japon[11]. Notons aussi que le réarmement du Japon n’avait pas suscité l’enthousiasme des pays voisins. En 1951, le président américain Harry S. Truman et son secrétaire d’État John Foster Dulles ont proposé le Traité du Pacifique, une version régionale du Traité de l’OTAN régionale. Toutefois, les Australiens, les Néo-Zélandais et les Philippins s’y sont opposés, craignant un réarmement du Japon. Par conséquent, les Américains n’ont pas eu le choix que d’entrainer le Japon dans la voix d’un accord de défense mutuelle, qui était en phase avec la stratégie japonaise de l’époque (Kondo 2005).

Les choses ont changé alors que l’influence américaine diminuait progressivement. Tout s’est déroulé en trois phases. Au début des années 1980, le Groupe d’Etude sur la Sécurité Générale a conseillé le PM Ohira en soulignant que l’hégémonie américaine avait atteint ses limites et que la doctrine Yoshida devait être révisée afin de renforcer la coopération en matière de sécurité et les capacités militaires du pays. En même temps, les « Premières lignes directrices en matière de défense entre les États-Unis et le Japon » ont été adoptées en 1978, affirmant leur soutien mutuel en cas d’agression militaire et leur engagement à mener des opérations conjointes en dehors du Japon. Tout cela s’est déroulé dans le contexte de la guerre froide entre les États-Unis et l’URSS, qui s’est intensifiée à l’époque. Ce n’est que sous l’administration Nakasone, après 1982, lorsque la guerre froide s’est durcie, que le Japon a clairement affirmé son appartenance au camp occidental.

Le réalignement des forces est devenu inévitable à la fin de la guerre froide, et une nouvelle directive, les « Nouvelles lignes directrices Japon-États-Unis », a vu le jour en 1997. Cette directive contient plus de 40 éléments relatifs à la coopération entre les deux forces, incluant notamment des exercices militaires conjoints et le soutien logistique et matériel par la force japonaise. La directive fait également naitre en 1999 la « Loi sur les mesures en cas de situations environnantes », qui engage le Japon dans une perspective plus globale. Cette nouvelle approche, appelée la « mondialisation de l’alliance », a été en partie motivée par la crise nucléaire nord-coréenne et soutenue par les dirigeants japonais.

Enfin, la troisième étape arrive comme nous le mentionnions ci-dessus, en 2015, quand la Loi modifiant la partie de la loi sur les Forces d’autodéfense a été adopté à l’encontre de l’opinion publique[12]. En effet, cette loi englobant les 10 lois relatives aux questions de défense, élargissait considérablement les capacités militaires du Japon. La loi repose sur six piliers : la fourniture d’équipements et d’autres fournitures à l’armée américaine, le déploiement des Forces Autodéfenses hors du territoire japonais, le renforcement des opérations de sécurité intérieure, la coopération militaire accrue avec les États-Unis, l’autorisation d’utiliser des armes dans le cadre des opérations de maintien de la paix de l’ONU, et la participation permanente aux opérations de maintien de la paix organisées par la communauté internationale. Le quatrième pilier était un changement majeur, car il permettait le droit à l’autodéfense collective, autorisant ainsi les forces japonaises à engager au côté des forces américaines attaquées, avant qu’elle même soient attaquées. Cependant, l’exercice de ce droit est limité aux situations où « l’existence de l’État est menacée et où il y a un danger évident que le droit à la vie, à la liberté et à la recherche du bonheur soit fondamentalement renversé » (article 2). Donc il n’implique pas un déclenchement automatique quand les É-U seraient en état de guerre. Tout de même, cette évolution majeure dans la politique de défense japonaise (il faut se souvenir qu’en 1970, le Livre Blanc de la Défense notait que « l’objet principal de notre capacite de défense est exclusivement défensive ») est le résultat de la montée des tensions sino-américaines et de l’affaiblissement de la stabilité régionale, faisant du Japon l’un des partenaires stratégiques des États-Unis, aux côtés des Philippines, de l’Australie et de la Corée du Sud, ayant affirmé des droits de défense mutuelle plus d’un demi-siècle plus tard.

Kumao Nishimura, ancien directeur général du Bureau des traités du ministère des Affaires étrangères dans les années 1950, avait formulé l’alliance américano-japonaise de l’époque comme une « coopération en matière de personnes et de biens ». Cela signifiait que les États-Unis fournissaient ses soldats et le Japon les bases militaires (Chijiiwa 2022). Cependant, la nouvelle loi transforme la nature de l’alliance en corrigeant la nature unilatérale du traité. Désormais, elle devient une coopération en « matière de personnes et des personnes ».

De par sa nature même, la stratégie du Japon le pousse à devenir un acteur actif de l’ancrage de la présence américaine en Asie du Nord-Est en réintégrant ses forces au sein de la stratégie des États-Unis. Cette orientation pourrait s’avérer plus bénéfique, surtout après que l’administration Trump a pris l’alliance en otage et que le président américain a annoncé en 2019 qu’il était prêt à renégocier le traité en raison de déséquilibres préjudiciables à son pays (Ono 2021).

La révision du texte tripartite sous le cabinet Kishida, que nous avons vue plus haut, suit la même logique. En mai 2022, lors de la première visite du président Biden au Japon, le Premier ministre a annoncé son intention d’augmenter significativement le budget de la défense « avec le soutien ferme du président Biden ». L’engagement de poursuivre le renforcement des capacités militaires avait déjà été pris auprès du président.

Dans cette courte description des différentes étapes de la politique de sécurité du Japon, il est clair que les paramètres de la diplomatie japonaise se sont articulés autour d’un point central : la crainte d’être impliqué dans une guerre aux côtés des États-Unis et, en même temps, d’être abandonné par l’ancien occupant. Michael Green, ancien directeur du National Security Council américain pour l’Asie, résume la situation en soulignant que, depuis Thucydide, les théoriciens des relations internationales ont mis en évidence le dilemme auquel un petit pays allié à une grande puissance est confronté : mordre à l’hameçon ou être abandonné. Il précise que ce dilemme est particulièrement aigu pour le Japon, qui a formalisé son asymétrie politique et militaire avec les États-Unis à travers sa Constitution et les normes et institutions pacifistes qui en découlent (Green 2000 : 243). De telles réactions sont plus ou moins courantes lorsque les deux alliés diffèrent en taille et en poids, comme c’est le cas dans les relations entre d’autres pays asiatiques et les États-Unis. Toutefois, dans le cas Japonais, la réaction contrastée, pour ne pas dire schizophrénique, vis-à-vis de la stratégie américaine a été partagée par les élites politiques et les acteurs de la société civile qui permettait au Japon de demeurer dans cet équilibre. Le pacifisme était cher aux Japonais de l’après-guerre, ils divergeaient seulement quant aux moyens et à la logique à utiliser pour l’obtenir. Le désaccord portait sur la question de savoir si le moyen était la présence des États-Unis ou la Constitution. Le magazine américain The Times a publié une longue interview du PM Kishida en mai 2023, dans laquelle il déclare qu’il essaie de construire une force militaire digne de la troisième économie mondiale (Campbell 2023). Comme ci, le Zeitenwende japonais semble chercher à surmonter l’alternative entre l’implication et l’abondon de la part des Américains, en adoptant une position plus proactive, prenant le relais des politiques suivies précédemment. Le résultat de cette transformation majeure de la posture japonaise pourrait être d’impliquer davantage les États-Unis et de maintenir leur hégémonie dans la région, notamment en adoptant une position agressive à l’égard de la Chine. Si les États-Unis se sentent contraints et souhaitent se désengager, la version japonaise de la Zeitenwende mérite son nom. Le Japon devient alors une variable indépendante, et non dépendante de la stratégie américaine.

Enfin, la vision de la politique de sécurité du Japon, axée sur la FOIP, est considérée comme étant à la fois le fondement des principes directeurs de la diplomatie japonaise et de sa Stratégie de sécurité nationale. Cette vision pourrait être perçue comme un moyen d’atténuer les tensions entre les objectifs de sécurité militaire et le droit constitutionnel. Les idéaux défendus par cette stratégie, comme la liberté, la démocratie, les droits de l’homme et l’État de droit, sont également ancrés dans la Constitution japonaise. Ainsi, en alliant un esprit libéral international et national, le Japon cherche à surmonter le dilemme qui l’a toujours tourmenté. Si cette approche réussit, elle pourrait conduire à la création de normes universelles propres au Japon. Pour l’heure, cette idée fragile est en cours de réalisation. Si elle s’épanouit, le Zeitenwende, entrepris depuis la fin de la guerre, sera enfin accompli.

Toru YOSHIDA

Références

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[1] Pour les détails, lire Koshino 2022.

[2] Terme attribué par Eickhenberry 2006.

[3] Le système Aegis est un système avancé de commandement et de contrôle qui utilise de puissants ordinateurs et radars pour suivre et guider les armes d’interception afin de détruire de multiples cibles aériennes ennemies.

[4] A savoir que la doctrine du FOIP se situe ainsi dans le prolongement de la stratégie globale du Japon exprimée en 2012 sous le concept de « l’Arc de de la Liberté de de la Prospérité » dans le premier gouvernement Abe (2006-2007).

[5] Pour plus de précision, se reporter à Koga 2020.

[6] En mars 2022, à part ses un soutien financier et la livraison des biens à des fins humanitaires, le gouvernement a décidé de le soutenir Kiev en exportant 1 900 gilets pare-balle et 6 900 casques. Pour l’instant, l’opinion publique est majoritairement favorable majoritairement à un soutien en faveur de l’Ukraine (66%), bien qu’elles soient massivement défavorables pour à une assistance militaire (76%). Enquête Nikkei, 24-26 février 2023.

[7] 56% d’opinions favorable, enquête Asahi le 17-18 décembre 2022.

[8] 51% d’opinions défavorable, enquête Asahi le 18-19 février 2023.

[9] Ce qui a été l’une des traits du premier gouvernement Abe en 2006, lorsque ; ou le PM premier ministre prônait « la sortie du régime d’après-guerre » tout en prônant une posture pro-américaine.

[10] A noté que dans les années 1950, les différentes opinions d’enquête montrent que les Japonais étaient plutôt favorables pour à une modification de leur constitution, y compris de l’article 9. Voir Sakaiya 2017.

[11] La plus grande illustration entre autres, et la création du Corps de Réserve de la Police Japonaise (R.P.J) dont qui fut l’organisation prédécesseur précédent les Forces de l’Autodéfense en 1950, issue découlant de la demande par du général et gouverneur militaire Douglas MacArthur, afin d’appuyer e supplémenter les armées américaines déployées en Corée pendant la guerre (1950-1953).

[12] Cette loi très controversée avait suscité des manifestations dans le pays d’une ampleur sans précédents depuis les années 60, en mobilisant plus de 1 millions de manifestants. Pour le contenue de la loi, à lire Oros 2017.

[1] A savoir que le FOIP se situe dans le prolongement de la stratégie globale du Japon exprime en 2012 entant que « l’Arc de de la Liberté de de la Prospérité » sous le premier gouvernement Abe.

[2] A noter que dans les années 50, les différentes opinions d’enquête montre que les Japonais étaient plutôt favorables pour une modification de leur constitution, y compris l’Article 9. Voir Sakaiya 2017.

Les actions états-uniennes sur l’espace mondial entre 2018 et 2022 : une réaffirmation du leadership américain ?

RG v8n1, 2022

François Xavier Noah Edzimbi

Noah Edzimbi détient un Ph.D en Science Politique et est CEO du Cabinet Lucem Global Consulting S.A.R.L. xnoah@gmail.com

 Résumé

Avec la fin de la bipolarité, les États-Unis furent le principal acteur d’un  « nouvel ordre mondial » énoncé à la fin de la guerre du Golfe, en mars 1991. Toutefois, avec les attentats du World Trade Center en 2001, l’adhésion de la Chine à l’Organisation mondiale du commerce (OMC) la même année, la crise financière de 2008 et la pandémie à Coronavirus depuis 2019, l’« occidentalisation » du monde, de même que le leadership américain, sont remis en cause par d’autres acteurs internationaux. Avec une approche géopolitique, l’étude montre comment les Américains s’efforcent à conserver le statut de puissance mondiale.

Mots clés : actions, États-Unis, réaffirmation, bipolarité, leadership

Summary

With the end of Cold War, The United States of America were the main actor of « new world order », such as former president George Bush said in march 1991, in the end of the Gulf conflict. However, with World Trade Center’s attacks in 2001, China integration in the World Trade Organization (WTO) the same year, financial crisis of 2008 and the Coronavirus pandemic since 2019, the « World Westernization » as well as american leadership and challenged by other international actors. With a geopolitical approach, this study shows how Americans strive to maintain status of international power.

Keywords : actions, United Stated of America, reaffirmation, Cold War, leadership.

Introduction

Il y a trente ans régnait une euphorie dans les milieux stratégiques occidentaux, l’Amérique étant au centre du monde et devenant, de facto, « l’empire du Milieu » (Mélandri et Vaïsse, 2001). Les années qui suivirent la fin de la Guerre froide furent alors celles d’une glorification des valeurs occidentales, qui se confondaient avec le processus de mondialisation (Courmont, 2021). Toutefois, ayant abusé de leur avantage et développé une vision de l’unipolarité teintée d’unilatéralisme, les États-Unis ont suscité des résistances à un ordre mondial qui leur était favorable. Dans le même temps, l’affirmation progressive de la puissance chinoise a associé au rattrapage économique et politique une nouvelle vision des équilibres internationaux (Boniface, 2021). Dès lors, ce n’est pas d’un point de vue factuel que le rattrapage de Pékin doit être appréhendé, mais dans sa capacité à imposer une nouvelle grammaire des relations internationales et à remettre en question le leadership américain (Courmont, op. cit.).

De cette réalité, les acteurs mondiaux font davantage face aujourd’hui à des incertitudes que de certitudes, mais surtout à des préoccupations immédiates et des ambitions souvent fort éloignées les unes des autres. Pour des raisons multiples, il n’existe plus de modèle convaincant de la mondialisation, mais une diversité de visions et d’aspirations, qui emmène certains penseurs à affirmer que les relations internationales traversent un nouveau « moment machiavélien », c’est-à-dire un « grand désenchantement » et une « indétermination des temps » (Gomart, 2019). Car, bien que la mondialisation ait modifié la répartition de la richesse, elle n’a nullement effacé les rapports de puissance et encourage-t-elle, parallèlement, de nouvelles formes de prédation. Aussi apparaît une nouvelle hiérarchisation du monde, qui fait perdre aux Européens leurs repères habituels et aux Américains le leadership mondial pour les rendre, entre autres, plus vulnérables (Boucheron, 2017).

L’accélération des trajectoires liées à la pandémie de covid-19 rappelle la résistance des États face aux forces économiques, technologiques et idéologiques actives dans la transgression des limites. La Chine affirme donc, pour sa part, qu’elle n’accepte plus les « donneurs de leçons » de l’Occident sur les droits humains, et répond agressivement à toutes les critiques, notamment sur l’origine et la gestion de la pandémie à coronavirus, ainsi que sur Hong-Kong, le Tibet, Taïwan et le Xinjiang (Grosser, 2021). Partant de ce contexte, qui leur est défavorable selon certains néoconservateurs, en ce début du XXIè siècle dans l’espace mondial, les États-Unis, « seule nation indispensable » durant les trente dernières années (Boniface, op. cit.), trouvent capital de ne pas « perdre la face » (Charon et Jeangène Vilmer, 2021). Ainsi usent-ils de diverses stratégies dans la guerre au leadership qui les opposent avec les Chinois[1], de même qu’avec leurs « alliés européens », pour préserver les intérêts nationaux et avoir le dernier mot sur la scène internationale.

La « soviétisation[2]» de Pékin et la nécessaire réduction des conséquences dudit processus pour Washington sur l’espace mondial.

Pendant longtemps, des observateurs de la Chine, ceux situés à Taïwan et Hong Kong ainsi que les services de renseignement d’un certain nombre de pays occidentaux, ont alerté sur l’ambition hégémonique et révisionniste du Parti communiste chinois (PCC). Ils n’ont pas été pris au sérieux par la plupart des décideurs, victimes à la fois d’une forme de naïveté face à la thèse chinoise de « l’émergence pacifique », et d’un excès de confiance quant à la supériorité morale du modèle démocratique : à force de s’ouvrir au monde, pensait-on, de s’intégrer économiquement, le PCC finirait par se « normaliser », c’est-à-dire se libéraliser politiquement (Charon et Jeangène Vilmer, op. cit.). Or, Pékin n’a pas renoncé à séduire, à son attractivité ni à son ambition de façonner les normes internationales. Plutôt, il assume de plus en plus d’infiltrer et de contraindre : ses opérations d’influence se sont considérablement durcies ces dernières années et ses méthodes ressemblent de plus en plus à celles employées par Moscou. C’est un « moment machiavélien » au sens où Pékin semble désormais estimer qu’ « il est plus sûr d’être craint que d’être aimé », correspondant à une « soviétisation » de ses opérations d’influence (Nouzille, 2020). Cette « soviétisation » s’appesantie sur la doctrine des « Trois guerres » formulée en 2003. Elle se compose de la guerre psychologique (心理战), de la guerre de l’opinion publique (舆论战) et de la guerre du droit (法律战). Ces trois dimensions visent respectivement à influencer les décisions de l’adversaire, à modeler son opinion publique et à forger un environnement normatif favorable à la Chine (Parton, 2019).

La guerre du droit chinois, qui fait écho aux débats occidentaux sur le lawfare, fait référence à un usage orienté de la norme juridique. C’est l’un des moyens de la guerre non cinétique, permettant d’influencer le comportement d’un acteur dans un but stratégique. Il s’agit moins d’une « guerre » de nature juridique que d’un affrontement de discours. L’enjeu est de montrer que le droit est de son côté, quel que soit ce droit, international ou national, même si cela signifie instrumentaliser la justice à des fins politiques (Patranobis, 2017). Les représentants chinois sont incités à repérer et exploiter autant que possible les dispositions juridiques en faveur des intérêts chinois, ignorer celles qui vont à l’encontre de ces derniers, et soutenir une interprétation du droit international qui leur est favorable même si celle-ci diffère de l’interprétation générale (Fernandez, 2019). Les exemples les plus cités sur Pékin sont ses actions en faveur d’une interprétation révisionniste du droit de la mer pour servir ses intérêts en mer de Chine du Sud et interdire l’accès de la zone, notamment aux États-Unis. L’origine du problème est la demande, par les Philippines, d’une clarification juridique et définitionnelle de la « ligne en neuf traits ». En réaction à cette proposition philippine, à la convention des Nations unies sur le droit de la mer, le Parti-État oppose des « droits historiques ». Il ne reconnaît pas le jugement de la Cour permanente d’arbitrage de La Haye qui estimait en 2016 que la « ligne en neuf  traits » n’avait « aucun fondement juridique ». Dès lors, il s’observe, entre autres, une promotion de discours négatifs extérieurs sur ladite polémique par les autorités chinoises, car Pékin tente de « manipuler des conversations même sur des sujets non directement liés à la mer de Chine du Sud » (Cook, 2020). Pékin estime désormais nécessaire « non seulement de défendre publiquement son propre système juridique, mais de lancer une critique ouverte de la “démocratie occidentale” par l’intermédiaire de leurs fonctionnaires et de sa machine propagandiste plutôt que de restreindre ce langage » (Mazarr, 2020).

Concrètement, Pékin « cherche à tirer parti de son pouvoir militaire croissant pour contraindre les États côtiers de la mer de Chine du Sud à renoncer à exercer leurs droits légitimes garantis par la Convention de l’Organisation des Nations-Unies (ONU), à savoir exploiter les ressources situées dans leur zone économique exclusive », explique Collin Koh de RSIS-Singapour (Guibert, 2021). Et, pour ce faire, la Chine multiplie des incidents, avec ses flottes civiles, dont les garde-côtes et des milices (De Tréglodé et Frécon, 2020) dans l’objectif de promouvoir et d’aboutir à une politique révisionniste des accords maritimes internationaux (Erickson et Martinson, 2019). C’est cette politique du fait accompli qui fait de la Chine « un État révisionniste du droit maritime international » (Guibert, op. cit.).

Un autre exemple est la loi sur la sécurité nationale de Hong Kong adoptée par Pékin le 30 juin 2020 et particulièrement l’extraterritorialité de son article 38, qui criminalise les violations de la loi commises par n’importe qui, n’importe où dans le monde. En effet, la loi de la sécurité nationale de Hong Kong est passé par Pékin, s’impose au peuple hongkongais et sa juridiction est élargi volontairement afin d’interdire les critiques à l’extérieur du pays. Les premiers à être inquiétés sont alors les Hongkongais se trouvant temporairement à l’étranger, en particulier les milliers d’étudiants qui, sur les campus australiens, américains, canadiens ou européens, ont manifesté leur soutien aux militants pro-démocratie, ainsi que tous ceux qui l’ont fait sur les médias sociaux, et qui hésitent à rentrer chez eux au cas où cette loi serait rétroactivement invoquée par les autorités pour les poursuivre (Gueorguiev, Lü, Ratigan, Rithmire et Truex, 2020). Certaines universités, comme Dartmouth College aux États-Unis et l’université d’Oxford au Royaume-Uni, ont par ricochet pris certaines mesures : les étudiants chinois peuvent ne pas suivre certaines classes et peuvent rendre leurs travaux de façon anonyme, ce qui limite les risques de dénonciation (Mullins, 2020). Après la loi est entrée en vigueur, les États-Unis et leurs alliés comme le Canada et l’Australie ont créé des programmes spécialement pour attirer les Hongkongais à immigrer dans leurs pays, des initiatives qui sont considérées comme une lutte entre la Chine et le monde occidental.

Cet instrument juridique pékinois s’assimile au fondement de la puissance américaine qu’est son droit. En effet, toute transaction en dollars ou impliquant un ressortissant américain peut faire l’objet d’une poursuite par la justice américaine. Bien que des institutions financières étrangères soient au courant des risques qui pourraient s’imposer à elles dans un cas de non-respect de la juridiction états-unienne, l’amende de 9 milliards de dollars infligée à BNP Paribas en 2014 est devenue l’exemple emblématique du prélèvement subi par des entreprises étrangères provenant des pays « alliés » (environ 200 milliards de dollars depuis 2008) au bénéfice des finances publiques américaines (Gomart, op. cit.). Racket pour les uns, lutte anticorruption pour les autres, l’étendue de la législation américaine est devenue une question éminemment politique, qui altère la nature des relations transatlantiques. À travers leur Foreign Corrupt Practices Act (FCPA) de 1977, et la Convention sur la lutte contre la corruption d’agents publics étrangers dans les transactions commerciales adoptée par l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) en 1997, les États-Unis ont imposé leur modèle de lutte anticorruption. Les sanctions économiques s’inscrivent dans une diplomatie coercitive tandis que les Américains considèrent que leur conception du droit, en raison de ses principes fondateurs comme de la réalité des affaires, a une valeur supérieure aux législations nationales et au droit international. Point essentiel : l’utilisation délibérée de certains pans extraterritoriaux de leur législation justifie une forte mobilisation de leurs administrations, y compris des services de renseignements (Lellouch et Berger, 2016). La puissance de ce dispositif permet aussi bien de ponctionner directement des entreprises étrangères que de les écarter d’un marché au profit de leurs concurrents américains.

Depuis l’entrée de la Chine à l’OMC, l’importante hausse des exportations chinoises suscite d’intenses polémiques sur la chute de l’emploi industriel américain, la manipulation du yuan, le respect des droits de propriété intellectuelle, les barrières non-tarifaires ou les subventions généreuses accordées à l’industrie chinoise (Velut, 2021). Les présidents George Walker Bush et Barack Hussein Obama ont chacun opté pour concilier endiguement et main tendue, selon la doctrine du « con-gagement »[3] en utilisant différents instruments politiques sans pouvoir véritablement freiner la montée en puissance de la Chine. C’est la Stratégie de sécurité nationale (National Security Strategy) de 2017 qui formalise le nouveau rapport de force en définissant la Chine comme « [un défi] à la puissance, à l’influence et aux intérêts américains, cherchant à éroder la sécurité et la prospérité des États-Unis » (The White House, 2017). Comme conséquence, dès janvier 2018 à fin 2019, Washington rompit avec plus de deux décennies de libéralisation compétitive pour lancer une offensive protectionniste à l’encontre de la Chine. Les États-Unis déploient depuis lors un arsenal de mesures de rétorsion (sections 201, 301, 232) pour imposer sept vagues successives de sanctions commerciales qui, cumulées, touchent les deux tiers des importations chinoises, soit près de 360 milliards de dollars. Le niveau moyen des tarifs douaniers américains imposé à la Chine passa de 3,1 % à 21,2 % en 2019, et impulsa un électrochoc à l’économie chinoise et aux chaînes de valeurs mondiales (Velut, op. cit.).

L’accord économique et commercial entre les États-Unis et la Chine repose dès lors sur quatre piliers : 1) la désescalade de la guerre commerciale via la réduction d’une partie des sanctions douanières (déjà imposées et sur le point d’être appliquées) par chacune des parties ; 2) les promesses d’augmentation des importations de Produits agricoles, industriels et de services américains par la Chine ; 3) l’imposition de disciplines réglementaires à la Chine en matière de protection de la propriété intellectuelle, de transferts technologiques, de politique de taux de change et pour l’imposition de barrières non-tarifaires dans de nombreux secteurs comme l’agriculture ou les services financiers ; 4) la création d’un système de règlement de différends qui établit un dialogue bilatéral et prévoit, en cas de litige, l’application de mesures proportionnées à la discrétion des parties. Bien que la Chine réplique promptement en relevant ses tarifs douaniers de 8 à 21,8 %, visant surtout l’agriculture américaine, la mesure américaine vise à placer Washington en position de force avant toute négociation commerciale avec Pékin. Elle a pour objectif de défendre l’industrie américaine contre la concurrence chinoise dite déloyale. La pandémie de covid-19 renforce cette volonté de restaurer la souveraineté nationale américaine. Ainsi, le 27 avril 2020, Robert Lighthizer[4] déclarait : « la crise de la pandémie de la Covid et la reprise économique démontrent qu’aujourd’hui plus que jamais, les États-Unis devraient s’efforcer d’accroître leurs capacités de production industrielle et leurs investissements en Amérique du Nord » (Kesselman, 2020). Dès lors, le fait que l’administration Biden maintienne une grande partie des tarifs douaniers mis en œuvre sous l’administration Trump, bien que coûteux pour un grand nombre de secteurs de l’industrie et de la distribution, permet aux États-Unis de conserver un certain avantage pour la suite des négociations et préserver la place d’hégémon dans la conception, la structuration, la mise en œuvre et l’exécution des normes juridiques internationales. Le fait qu’à ce jour, le président Joe Biden ne se soit pas empressé d’éliminer les sanctions douanières à l’encontre de la Chine sans obtenir de nouvelles concessions revient à légitimer de fait le durcissement de la diplomatie économique américaine et l’accord de phase 1 (Velut, op. cit.) sur l’ensemble d’accords signés avec Pékin.

Les leçons du « protectionnisme trumpien » (ibid.) sont aussi perceptibles dans la trajectoire prise par les États-Unis sur certains dossiers internationaux, présentée comme arbitraire et déloyale par leurs alliés Européens.

L’alliance AUKUS: une adaptation des relations transatlantiques aux nouvelles priorités américaines.

La création de l’alliance AUKUS entre les États-Unis, l’Australie et la Grande-Bretagne est révélatrice d’une tendance qui façonne la politique étrangère américaine et redéfinit la relation transatlantique. Les États-Unis affirment en effet vouloir se « recentrer » sur le cœur de leurs priorités stratégiques au premier chef desquelles, la guerre commerciale et d’influence globale avec la République populaire de Chine (RPC) (De Hoop Scheffer et Quencez, 2021). L’annonce de l’initiative AUKUS, cristallisant avec la rupture d’un contrat majeur entre la France et l’Australie portant sur la fourniture de 12 sous-marins à propulsion classique et conduisant à un renversement d’alliance, est une des meilleures illustrations de ce pragmatisme géopolitique contemporain (Drouhaud, 2022). Le président Joe Biden accélère le « pivot vers l’Asie » entamé par ses deux prédécesseurs et veut montrer qu’il va encore plus loin. Si les administrations Obama et Trump avaient également défini l’Indopacifique comme la région où se jouerait l’avenir des États-Unis au XXIè siècle, l’investissement politique de l’administration Biden est d’une autre ampleur. Plus structurée, plus stratégique, elle fait surtout preuve d’une détermination plus forte pour mettre en œuvre les mesures nécessaires afin de rééquilibrer les ressources diplomatiques, économiques et militaires américaines dans la compétition avec la Chine (Tankersley, 2021). La création d’AUKUS constitue donc le second exemple de la mise en œuvre concrète du « pivot ». Il révèle également le risque, pour les Européens, d’être les dommages collatéraux de décisions qui les impliquent directement sans pourtant y être associés.

En effet, ce qui avait débuté durant l’administration Obama est plus visible aujourd’hui, et Washington met régulièrement les partenaires européens devant le fait accompli. L’absence de consultation transatlantique est une critique récurrente, qu’elle provienne de Varsovie dans le cas de Nordstream 2, de Berlin et de Londres pour le retrait d’Afghanistan, ou encore de Paris pour la création d’AUKUS. Pour l’administration Biden, l’Union européenne (UE) reste trop prudente et trop lente à réagir face à la compétition chinoise (De Hoop Scheffer et Quencez, op. cit.). La réaction du conseiller à la sécurité nationale, Jake Sullivan, à la signature de l’accord UE-Chine sur les investissements, en décembre 2020, illustrait déjà les frustrations américaines. Si l’UE est ouverte à une coopération plus approfondie avec les États-Unis sur la Chine, notamment sur les questions liées au lien démocratie-technologie, la France et la plupart des capitales européennes privilégient toujours l’engagement multilatéral avec Pékin et veillent à ne pas devenir de simples instruments dans la compétition des États-Unis avec la Chine (Guitton, 2021). Dans ce contexte, Washington a tendance à privilégier la coopération avec Londres, dont l’alignement sur la question chinoise est plus clair (Nardelli, 2021). Malgré les doutes qui ont suivi le vote et la négociation du Brexit, c’est bien Boris Johnson qui fut le premier dirigeant européen à recevoir un appel du président Joe Biden, et la création d’AUKUS a largement confirmé l’importance de l’« anglosphère » aux yeux des États-Unis, alors même que l’UE publiait sa propre stratégie pour l’Indopacifique (Lherbette et D’Aboville, 2022).

Le « retour de l’Amérique » dans les alliances se fait de manière sélective et avec une nette préférence pour les coalitions ad hoc et flexibles, incluant ou excluant les Européens, au gré des sujets. Le traditionnel pragmatisme américain, résumé par la formule bien connue de Madeleine Albright, alors secrétaire d’État sous le président Clinton, « Multilateral when we can, unilateral when we must », persiste : les États-Unis favorisent le « multilatéralisme à la carte » par choix, alors que l’UE joue la « carte du multilatéralisme », par nécessité (De Hoop Scheffer et Quencez, op. cit.). Ce besoin inégal du multilatéralisme continue de créer des attentes déçues dans la relation transatlantique et se traduit par une « compartimentalisation » de la coopération transatlantique. La diplomatie transactionnelle des États-Unis persiste sous l’administration Biden qui instrumentalise les instances multilatérales pour faire avancer les intérêts américains (à l’aune de l’otanisation de la question chinoise), « troque » concessions américaines contre concessions européennes (adoption de la taxe minimale de 15 % sur les multinationales en échange du gel de la taxe digitale européenne ou suspension de la surtaxe américaine contre l’acier et l’aluminium européens en échange de l’alignement européen avec Washington contre les surcapacités chinoises) ou à court-circuiter ses partenaires lorsqu’ils ne s’alignent pas totalement sur ses positions (ibid.). Pour Washington, l’avenir de la coopération internationale réside dans les alliances transrégionales, en créant des interconnexions entre les alliances transatlantiques et transpacifiques. Le Sommet de l’Otan de juin 2022 à Madrid permettra pour l’administration Biden d’en faire la démonstration en insistant pour que les pays du QUAD y soient invités. La relation transatlantique est une alliance parmi d’autres pour Washington. L’UE est désormais perçue comme un levier face à Pékin. Le QUAD euro-atlantique que forment les États-Unis, la France, l’Allemagne et la Grande-Bretagne a perdu de son influence au profit du QUAD transpacifique qui lie les États-Unis au Japon, à l’Inde et à l’Australie (Maître, 2022).

Le partenariat AUKUS est ainsi perçu par Washington comme une étape essentielle dans la constitution de coalitions transpacifiques pouvant répondre aux menaces posées par la Chine. Il est également, au-delà du contrat des sous-marins nucléaires en lui-même, un partenariat technologique incluant des coopérations dans le domaine de l’intelligence artificielle et du cyber, et un partenariat politique arrimant profondément la sécurité australienne à la défense américaine. Les gains d’AUKUS en Indopacifique ont donc effacé toute autre considération, dont les conséquences pour la France. En parallèle, la polarisation politique à Washington pousse le président Joe Biden à chercher des résultats rapides et concrets, parfois même au risque de limiter les consultations et les discussions avec les alliés les plus proches des États-Unis (Drouhaud, op. cit.). Si elles n’impliquent pas un retrait des États-Unis d’Europe, ces différentes dynamiques ont bien des conséquences directes pour la relation transatlantique. AUKUS confirme ainsi que les Européens sont progressivement relégués à une position secondaire dans la pensée stratégique américaine, et intégrés après-coup aux décisions les plus importantes. Le niveau d’investissement politique reste limité, malgré les annonces du début de mandat en faveur d’une coopération accrue entre États-Unis et UE. L’administration Biden attend également un certain niveau d’alignement de la part de ses alliés, et n’hésite pas à les mettre devant le fait accompli lorsque les intérêts américains et les priorités de politique intérieure sont en jeu (ibid.).

Conclusion

Le XXIè siècle est accompagné du retour de l’usage des attributs de la puissance, dès lors que les intérêts vitaux d’une Nation sont ou peuvent être menacés. Jusqu’à présent, le soft power et le hard power se distinguaient. Le premier tendait à gagner les cœurs, à provoquer une adhésion presque affective : l’aide au développement, le soutien à l’éducation, à la culture et l’accueil des étudiants, autant d’options correspondant à cette logique. Ce fut « l’Alliance pour le progrès » engagée par le président Kennedy à partir de 1961 (ibid.). Le hard power a constitué, quant à lui, un instrument d’influence dans une stratégie globale qui comprend l’usage de la force, le déploiement de militaires et des conflits directs. Ce hard power a désormais envahi toutes les sphères de l’action internationale, l’émergence du duopole sino-américain ayant donné le sentiment d’une accélération d’usage de la force pour éviter un gap stratégique, comme cela était le cas dans l’ancien rapport Est-Ouest (Charon et Jeangène Vilmer, op. cit.). Le drame du World Trade Center a symbolisé une remise en cause de la suprématie américaine. Le monde est aujourd’hui à la fois éclaté, peut être en voie d’« atomisation », avec une offre différente de nouvelles puissances régionales, doublée d’un renforcement de menaces, technologiques et numériques, qui vont conditionner les puissances de demain. De la force de l’innovation et de la course à l’Intelligence artificielle (IA) dépendront, en grande partie, les équilibres et conflits des prochaines années (Boniface, op. cit.). L’année 2021 constitue un tournant, sans doute ce que certains qualifient de « bascule du monde ». Le retrait américain en Afghanistan, accompagné de son lot d’images symboliques, introduit l’idée d’un repli que le président Joe Biden tend à présenter comme un repositionnement devant la réalité du monde (ibid.). Le chaos de l’aéroport de Kaboul, la reprise du pouvoir de la capitale par des taliban sûrs de leur force, la violence en Afrique de l’Ouest, le renversement d’alliance dans la zone Indopacifique, les provocations nord-coréennes, les inquiétudes sur la prolifération nucléaire et les avancées du programme iranien, rarement les relations internationales n’ont semblé autant en ébullition qu’en 2021. Plus que jamais, la rivalité sino-américaine apparaît comme le nouveau régulateur des relations internationales contemporaines en émergence et au sein desquelles la vigilance est de rigueur, tant les risques de dérapage sont réels. Aussi, les États-Unis mettent en œuvre différentes stratégies de puissance et d’influence pour préserver leur place d’hégémon et réaffirmer leur leadership mondial.

Références

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[1] Un intérêt national se définit comme tout secteur, domaine ou richesse d’importance stratégique qui, en raison d’une quelconque menace ou attaque dont il ferait l’objet, conduirait un État à mobiliser des moyens conséquents de défense et de sécurité pour le protéger.

[2] À l’instar des Soviets, le Parti communiste chinois a une vision intégrée de la guerre politique et des relations avec l’étranger. Pour ce faire, les « mesures actives » font partie de sa routine et impliquent des acteurs nombreux et divers. Ainsi, l’on parle de « soviétisation » des opérations chinoises pour exprimer l’emprunt chinois aux tactiques soviétiques lors de différentes confrontations avec l’extérieur. Il s’agit des opérations informationnelles clandestines sur les réseaux sociaux occidentaux (Facebook, Twitter, YouTube), en utilisant des trolls, des faux comptes et des bots ; d’investir massivement, ouvertement et agressivement ces réseaux sociaux comme l’illustre notamment la « twitterisation » des diplomates dans le cadre de la diplomatie du « loup guerrier » ; partir d’un discours positif sur soi à un discours négatif sur l’autre ; ou encore s’ingérer dans des élections en Asie, en Australie et en Amérique du Nord.

[3] Le « con-gagement » est un mot valise combinant « containment » (endiguement) et « engagement » (main tendue).

[4] Robert Lighthizer est l’ancien représentant au commerce (United States Trade Representative, USTR) sous l’administration Trump, spécialiste du droit commercial international et vétéran des négociations commerciales depuis son poste de député USTR sous l’administration Reagan. Avec Peter Navarro, économiste antimondialiste, il est l’architecte de « l’Amérique d’abord », slogan politique du président Donald Trump, qui souhaite opérer un rapatriement (reshoring) des capacités productives aux États-Unis et un découplage des économies américaines et chinoises au bénéfice de l’emploi industriel américain.

COVID-19 et réalisme néoclassique : la Chine contre les États-Unis dans la course aux gains relatifs par l’instrumentalisation du soft power

 RG v7n3 (2021)

 

Yvonne Devaux

Yvonne Devaux est étudiante à la Maîtrise en Études Internationales de l’université Laval et porte un intérêt marqué pour la place qu’occupent les théories des relations internationales au sein des conflits entre pays.

yvonne.devaux.1@ulaval.ca

Résumé :

Depuis la constitution du monde unipolaire, au sein duquel le géant américain incarne le rôle d’hégémon, les administrations qui se sont succédées ont entendu préserver leur titre de leader à l’international. Mais depuis bien avant l’arrivée de la COVID-19, la flamme des États-Unis commençait à s’éteindre, notamment avec la montée en puissance d’une nouvelle rivale qui allait potentiellement la détrôner. S’alignant avec les théories réalistes des relations internationales, qui permettront d’analyser le comportement de la Chine à l’international, on remarque que cette dernière a bénéficié de la perte de gains relatifs de ses pairs pour promouvoir son soft power. En effet, les réponses des deux États face à la propagation rapide du virus met en lumière le degré d’efficacité de leurs stratégies nationales respectives en fonction du type de régime adopté. Une véritable guerre diplomatique sévit entre les deux puissances et révèle la perte d’influence du présupposé leadership américain, au profit d’un nouveau essential power.

Mots clés : rivalités, réalisme, soft-power, coronavirus

 

Summary :

Following the constitution of the unipolar world, in which the American giant embodies the role of hegemon, the successive administrations have intended to preserve their title of international leader. Long before the arrival of COVID-19, the flame of the United States began to suffocate, especially given the rise of a new rival that would potentially dethrone it. Aligning with realistic theories of international relations, which will allow analysis of China’s international behavior, we note that the latter has benefited from its peers’ loss of relative gains to promote its soft power. The states’ responses to the rapid spread of the virus highlight the degree of effectiveness of their respective national strategies depending on the type of regime they adopted. A real diplomatic war rages between the two powers and reveals the loss of influence of the presupposed American leadership, in favor of a new essential power.

Key words: rivalries, realism, soft power, coronavirus

 

Introduction

La fin de la guerre froide et la dissolution de l’Union des républiques socialistes soviétiques en 1991 ont entraîné un changement structurel du système international, passant d’une conception bipolaire à l’unipolarité, de pair avec l’hégémonie des États-Unis d’Amérique. Dès lors, les administrations américaines qui se sont succédées ont montré la puissance substantielle du pays en fournissant une assistance économique et militaire à l’étranger, avec l’idée centrale que la nation américaine soit dotée d’un destin divin expliqué par son exceptionnalisme. Les États-Unis seraient destinés à jouer un rôle unique et positif sur la scène mondiale. Cet exceptionnalisme se manifeste dans leur volonté de répandre leurs valeurs et d’intervenir à l’étranger pour ainsi résoudre les conflits et lutter contre le communisme pendant la guerre froide (Tyrell, 2016). Plus tard, les erreurs commises par les Américains au Moyen-Orient, suivies par la crise financière mondiale, ont signalé aux concurrents potentiels les limites de la puissance américaine. L’hégémonie américaine reposait sur l’absence de rivaux à l’étranger et d’autres conditions favorables qui ne sont pas réunies au sein du nouvel ordre. Aujourd’hui, le système international se dirige vers la multipolarité qui suppose l’émergence et le développement de nouvelles grandes puissances qui pourraient potentiellement entrer en compétition les unes contre les autres sur la scène internationale, de plus en plus en faisant l’usage de leur soft-power, par voies diplomatique, politique et même économique. En effet, les rivalités entre les puissances grandissent, il suffit de nommer par exemple la compétitivité économique croissante entre la Chine et l’Inde ou les relations conflictuelles des États-Unis avec la Russie et l’Amérique latine. L’exemple le plus flagrant de ce processus est celui de la Chine, première rivale des États-Unis. Aaron définit la multipolarité comme une configuration « au sein de laquelle l’équilibre est fonction de la rivalité entre plusieurs unités » (Battistella, 2015 : 138). Nous le verrons, cette définition est porteuse de similarités avec la théorie réaliste néoclassique des relations internationales, mise de l’avant par Gideon Rose dans son ouvrage Neoclassical Realism and Theories of Foreign Policy publié en 1998.

 

  1. Du hard-power au soft-power

Contrairement à l’époque de la guerre froide, la puissance ne se définit plus seulement en termes de hard power, c’est-à-dire la capacité d’un État à imposer aux autres acteurs internationaux ses intérêts par la force armée ou la coercition. L’article 2, paragraphe 4 de la Charte des Nations Unies proscrit formellement aux États membres « de recourir à la menace ou à l’emploi de la force, soit contre l’intégrité territoriale ou l’indépendance politique de tout État, soit de toute autre manière incompatible avec les buts des Nations Unies » (ONU, 1945). L’article 1 de ladite Charte insiste désormais sur la priorité donnée « aux des mesures collectives efficaces en vue de prévenir et d’écarter les menaces à la paix […] par des moyens pacifiques » (ONU, 1945). À ce sujet, Pannier ajoute que « les relations bilatérales constituent l’élément fondateur des relations internationales, ou, […] du jeu diplomatique » (Pannier, 2018). De cette affirmation découle l’explication que « toute négociation multilatérale […] requiert des pré-négociations et la constitution de coalitions qui se font au niveau bilatéral […] ainsi, la relation bilatérale s’avère toujours nécessaire […] comme une condition indispensable du monde multilatéral » (Pannier, 2018 ). De ce fait, dans un monde où le progrès socio-économique est signe et facteur de puissance, les États recourent davantage au pouvoir de la diplomatie par rapport à l’utilisation de la force, la qualité de la puissance tend de plus en plus vers l’avantage du soft power, un processus par lequel un État parvient à convaincre les autres de suivre ses intérêts par la séduction, la négociation et la mise en pratique de stratégie diplomatique publique. Les travaux de Carnes Lord renseignent sur les origines historiques du soft power dans le monde. En effet, « grâce à l’attirance de la civilisation [qu’il répandait devant lui] et au caractère relativement bénin de [sa] domination » (Lord, 2005 : 62) l’empire Romain avait déjà cette capacité à employer peu de ressources militaires pour étendre son emprise. De plus en plus, le soft power est un outil privilégié pour la Chine qui a « entrepris ces dernières années un effort majeur pour améliorer son image comme membre responsable de la communauté internationale » (Lord, 2005 : 62).

 

2. Théories réalistes : les rivalités compétitives sino-américaines

2.1. Un jeu à somme nulle

Pour le réaliste classique Morgenthau, les humains ont une nature agressive et se préoccupent davantage des gains relatifs que des gains absolus. Il explique que « la politique internationale, comme toute politique, est une lutte pour la puissance » (1948 : 13). Mearsheimer, autre tenant du courant réaliste, considère que les acteurs au sein de l’ordre mondial ont comme but ultime d’être l’hegemon du système (Battistella, 2015). Finalement, le courant réalisme néoclassique de Rose (1998) révèle l’importance d’intégrer les variables internes à l’État pour bien comprendre comment « la politique nationale [agit comme] une variable intermédiaire entre la répartition de la puissance et le comportement en politique extérieure » (Baylis et al., 2012 : 96). Pour Rose :

The neo-archetype is Thucydides’ history of the Peloponnesian War, which grounds its narrative in the theoretical proposition that the real cause of the war was the growth of the power of Athens, and the alarm which this inspired in Sparta […] instead of assuming that seek security, neoclassical realists assume that states respond to the uncertainties of international anarchy by seeking to control and shape their external environment (1998 : 152).

 

Dans un ordre multipolaire, la puissance relative établit les paramètres premiers des politiques étrangères des États et ces derniers tendent principalement à répondre aux menaces et aux incertitudes de l’anarchie internationale en reflétant et protégeant leurs intérêts nationaux sur la scène mondiale. L’émergence de la Chine sur la scène internationale est tout à fait comparable aux théories réalistes des relations internationales. Ce gain de puissance relative s’inscrit en parallèle avec la diminution de l’influence des États-Unis : la perte de l’un est le gain de l’autre. C’est dans ce contexte que l’on peut comprendre le comportement de la Chine envers les États-Unis, et vice-versa.

 

2.2. Making America great again

2.2.1. Un sentiment populaire

La politique étrangère du président américain serait directement influencée par la perturbation du statu quo et la montée en puissance d’un nouveau compétiteur qui ébranle la position des États-Unis dans l’ordre mondial. Pour la première fois dans l’histoire « a majority of Americans […] believe that their economy has a declining influence on what is happening around the globe » (Schweller, 2018 : 28). La rhétorique de Trump a donc trouvé sa légitimité au sein d’un électorat de plus en plus sceptique quant au rôle des États-Unis dans le monde et la compétition croissante entre les États en transition vers la multipolarité. Dans cette lignée, un thème récurrent dans le discours de Trump « was opposition to globalization, which he claimed had cost Americans millions of good jobs, opened the door to dangerous immigrants, and made America weaker » (Walt, 2018 : 42). Depuis longtemps « Americans, in contrast to their leaders, have been more realist than liberal […] They insist on a president […] who will fight as an economic nationalist to keep manufacturing jobs in the USA rather than letting […] globalization decide the fates of working-class Americans » (Schweller, 2018 : 23).

Cela explique largement la rupture idéologique de Trump vis-à-vis de ses prédécesseurs libéraux, l’attrait de sa doctrine America First et, par le fait même, le retour au réalisme. En tant que nationaliste économique, Trump est soutenu par les classes moyenne et ouvrière qui sont convaincues que la Chine a profité des politiques de libre-échange pour affaiblir l’économie américaine : « the globalists gutted the American working class and created a middle class in Asia » (Schweller, 2018 : 31). Ces circonstances ont conduit l’administration Trump à prendre des mesures considérables pour reprendre le pouvoir à l’échelle mondiale et diminuer les effets néfastes de cet ordre sur le destin des États-Unis face aux nouvelles puissances. Le président américain ajoute d’ailleurs que « our country is in serious trouble. We don’t win anymore. We don’t beat China in trade » (Ibid.). Le principe de gain relatif des théories réalistes prend tout son sens dans les propos de Trump, qui souhaite miner la puissance chinoise dans le but de protéger ses intérêts sur les plans national et international : make America great again.

 

2.2.2. Les stratégies protectionnistes de Trump

Pour honorer ses propos relatés dans la National Security Strategy of the United States of America, le président a exigé l’augmentation des taxes douanières sur les importations chinoises pour cesser les pratiques commerciales qui engendrent un déséquilibre commercial. Théoriquement, les mesures protectionnistes visent à protéger les entreprises nationales de la concurrence étrangère, dissuader la population de consommer des produits étrangers et ainsi, potentiellement diminuer le taux de chômage du pays. D’autres défis économiques à l’intérieur du pays, et qui ont entraîné l’exportation des entreprises et des emplois américains, ont motivé la nouvelle politique :

Economic growth has been anemic since the 2008 recession […] gross domestic product growth hovered barely above two percent […] taxes increased, and health insurance and prescription drug costs continued to rise […]. Education costs climbed at rates far above inflation, increasing student debt. Productivity growth fell to levels not seen in decades (2017 : 18)

C’est dans cette lignée que Trump a favorisé sa politique protectionniste et la promotion de la manufacture domestique pour assurer la survie des compagnies et des emplois dans le but de diminuer les déséquilibres commerciaux qui défavorisaient les entreprises américaines face à leurs concurrents. De cette façon, le pays peut recouvrer de la puissance au niveau interne en renouvelant le développement de son économie, mais aussi au niveau externe, en limitant la puissance chinoise et restreindre ses activités sur le territoire américain. Donald Trump réalise que les États-Unis deviennent vulnérables, que ses gains absolus et relatifs diminuent et qu’il doit prendre les mesures nécessaires pour y remédier et rétablir le statu quo. Il s’agit d’une véritable lutte pour le regain de puissance et pour assurer la prospérité du pays.

2.3. La vulnérabilité américaine au profit du leadership chinois

            La manière dont la Chine a géré la crise sanitaire mondiale illustre fortement sa volonté de propager son influence et son modèle de développement dans le but d’incarner un rôle de leader, et, à l’instar des États-Unis, d’hegemon. Sa formule de diplomatie du masque l’aide à alimenter un portrait d’acteur international responsable et efficace. Le soft power est ainsi instrumentalisé pour générer des gains relatifs. Xi Jinping a adopté une attitude complètement contraire à celle de Donald Trump face à la pandémie et a profité de l’absence d’un leader sur la scène mondial pour offrir de l’assistance aux quatre coins du monde, démontrant ainsi un exemple flagrant de volonté de coopération. Une fois trouvé, Xi Jinping a promis qu’il rendrait le vaccin accessible pour toute la communauté internationale, en contraste avec « Donald Trump’s alleged attempt to purchase a vaccine developed in Germany to be first used in America. […] it can be argued that countries benefitting from China’s assistance will not forget the deed » (Carminati, 2020). La communauté internationale attendait des États-Unis qu’ils s’engagent à soutenir un effort mondial et solidaire en se montrant responsables. Or, Trump a enchaîné les décisions décevantes : retrait de l’Ordre Mondial du Commerce, rejet de la participation à COVAX. Les professionnels affirment que les mesures prises par les pays asiatiques pour limiter la propagation du virus ont eu des résultats plus positifs qu’en Occident. Aussi, ces pays ont mieux réussi à maintenir leurs économies tout en gardant un mode de vie relativement normal, comparativement aux États-Unis, pour qui le confinement a eu des conséquences économiques graves (Cha, 2020).

            Le maintien de la stabilité socio-économique en temps de pandémie a engendré un gain de confiance considérable envers l’État au sein de la population chinoise. Cette reconnaissance est très avantageuse pour la Chine qui est désormais « en mesure de remodeler les institutions et de fixer des normes à [sa] guise » [traduction libre] (Nye, 2020). La période cruciale de vulnérabilité occidentale sur la scène mondiale a donné l’opportunité à la Chine de mettre à profit son soft power et de prendre le contrôle de son environnement. Ainsi, en prenant l’initiative d’envoyer de l’équipement et des équipes médicales dans certains pays en développement, elle tente de devenir « a benign global leader, at a time when the US is turning inwards » (Extraordinary and Plenipotentiary Diplomatist, 2020). De ce fait, en plus de promouvoir le partage de technologies et d’expertise, le pays fait preuve de compassion envers la communauté globale. Nombreux sont les pays qui ont pris exemple sur la Chine dans la gestion de la pandémie, ses mesures « were replicated worldwide […] these will all ultimately play into China’s soft power » (Santos, 2020).  La Chine semble déterminée à exporter son assistance technique et médicale puisque « with the US withdrawal from the international commitments, the world is facing a leadership void which China is trying to fill » (Extraordinary and Plenipotentiary Diplomatist, 2020).

 

  1. Une opportunité de rétablir son image

Le rôle que les puissances incarnent lors de crises globales a un effet décisif sur l’opinion populaire. Les décisions de Trump n’ont malheureusement pas étonné. Il fait comprendre une rupture décisive avec l’interventionnisme et les idées libérales de ses prédécesseurs. Or, sa rhétorique semble contradictoire sur certains points. Pourquoi n’a-t-il pas profité de la situation sanitaire pour poursuivre les intérêts de la puissance américaine de retrouver sa place au sein de l’ordre mondial et chasser de la scène internationale tout potentiel rival ? A contrario, l’analyse de la situation révèle qu’il n’a pas perçu cette opportunité comme une porte ouverte propice au renouvellement de la grandeur des États-Unis par l’utilisation de son soft power. Par le fait même, ce revirement de situation aurait potentiellement montré l’incapacité de la Chine à promouvoir ses intérêts lorsque le terrain ne lui est pas favorable.

Certes, l’administration Trump s’est efforcée d’accuser la Chine de manque de transparence concernant ses données statistiques et continue d’appeler la pandémie le « Chinese virus ». Depuis les débuts de la crise sanitaire, le président Trump ne cesse de critiquer la façon de faire de la Chine et a même blâmé l’Organisation mondiale de Santé d’être trop China-centrist. En réalité, l’attitude de Trump prouve bel et bien qu’il a saisi la chance de miner l’influence de la Chine sur la scène mondiale. En revanche, il ne s’agit pas là d’une situation qui a engendré un gain de puissance relative pour les États-Unis, car la réponse de Trump face à la pandémie a été considérée pire que celle de tout autre État dans le monde. Les États-Unis n’ont pas de quoi se vanter, l’année 2020 n’a que projeté chaos et polarisation au sein de la population américaine et alimenté le déclin de leur influence.

On remarque que les deux puissances tentent toutes deux de tâcher l’image de l’autre puisque l’État chinois a riposté aux accusations sur les médias sociaux en essayant de convaincre que le virus provenait d’Amérique. En contrepartie, malgré les visions pessimistes adressées sur les techniques chinoises depuis plusieurs années, Xi Jinping a quant à lui largement profité de la pandémie pour rétablir une image digne de son pays et la confiance de ses pairs du local au global. À ce sujet, Marcus (2020) explique qu’il s’agit là d’un

moment of huge symbolism. And it was an indication of the information battle that is being waged behind the scenes, with China eager to emerge from this crisis with renewed status as a global player. Indeed, it is a battle which the US – at the moment – is losing hands down. And the belated dispatch of a small mobile US Air Force medical facility to Italy is hardly going to alter the equation. […] Existing political leaders will ultimately be judged by how they seized the moment; the clarity of their discourse; and the efficiency with which they marshalled their countries’ resources to respond to the pandemic.

Le fait d’apporter de l’aide aux plus vulnérables augmente la confiance et facilite le maintien de bonnes relations diplomatiques avec ses alliés qui prioriseront certainement l’aide chinoise à celle américaine dans le futur. Le ministre iranien, par exemple, après avoir refusé l’aide des États-Unis pendant la pandémie, a publiquement remercié le géant asiatique et a déclaré que « China is undoubtedly the most experienced in the fight against coronavirus and is determined to help us » (Extraordinary and Plenipotentiary Diplomatist, 2020).

Alors qu’ils devraient eux-aussi profiter de la situation pour renforcer leur image, les États-Unis s’en tiennent à rabaisser celle de leur rivale, comme le prévoient les théories réalistes, pour lesquelles, ce ne sont pas les gains absolus qui comptent le plus mais bien les gains relatifs. Les erreurs successives qu’ont commises les États-Unis ont coûté cher à leur rôle de leader, alors qu’ils voyaient initialement en la pandémie une opportunité d’affirmer leur slogan « America First » et leur supposée supériorité au sein du système. En réalité, c’est une toute nouvelle version de la crise du canal de Suez qui sévit sur les États-Unis puisque la pandémie a dépouillé toute prétention d’un leadership mondial américain, à l’instar de l’intervention inefficace et irresponsable de l’empire anglais en Égypte en 1956 qui a marqué la fin de la puissance mondiale britannique. À la vue de leurs comportements respectifs, la Chine pourrait bien incarner le rôle du nouveau essential power.


4. Consensus de Beijing : un modèle de développement alternatif ?

Les divergences dans la gestion de la pandémie s’expliquent par l’utilisation de technologies et le devoir de fournir des informations personnelles en Chine dès le début de la crise. Aux États-Unis, les américains voient ces pratiques « as contrary to their freedom and values, even in these disruptive times » (Cha, 2020) en raison des données personnelles dévoilées et des libertés compromises. En revanche, les Chinois « shifted in the direction of treating these technologies as contributing to a public good that is well worth the temporary and necessary incursions of privacy » (Ibid.). La différence entre les deux régimes politiques peut certainement expliquer ce phénomène. La mise en place de contraintes sur les libertés civiles et privées pose moins d’inconvénients pour les populations des pays non-démocratiques, tandis que la population américaine, individualiste, porte une importance marquée et prioritaire à ses droits et libertés.

Les succès consécutifs de la Chine qui a su écarter certains principes fondamentaux de la démocratie sans freiner son processus de développement, remettent directement en question l’universalité du Consensus de Washington. Imbert (2010) souligne que « l’Occident est endetté, divisé et voit décliner son influence mondiale. La Chine, collectiviste, pragmatiste et toujours unitaire voit la sienne rayonner ». En effet, le parcours historique des deux pôles est très contrasté, chacun ayant respectivement embrassé un modèle de développement bien différent (Ayaan Hirsi, 2010). La capacité à gérer la pandémie, comme nous l’avons décrit, s’inscrit directement au sein du modèle de développement chinois. Le Consensus de Beijing serait peut-être plus favorable et approprié là où le Consensus de Washington n’a pas porté ses fruits, et dans les pays en développement qui voudraient acquérir une capacité similaire à celle de la Chine, d’ailleurs « it is increasingly common to hear people contrast Washington’s debilitating partisanship and gridlock with the ruthless efficiency of Beijing’s authoritarian rule » (Power, 2021 : 10).

La Chine offre un nouvel espoir de développement qui entre en opposition avec les idéologies imposées lors des ajustements structurels, à savoir, le libre-échange, des institutions démocratiques et l’ouverture des frontières aux capitaux. La complémentarité de l’autoritarisme politique et du libéralisme économique a su prouver leur efficacité au fil des années et a gagné en légitimité ; de plus en plus de pays s’en inspirent en Asie et en Afrique. Comparé au modèle démocratique, ce-dernier semble être une alternative plus attrayante aux besoins et intérêts nationaux desdites régions, qui constituent des enjeux importants pour l’instauration de structures économiques et sociales aspirant au développement. L’absence de la reconnaissance de ces enjeux a d’ailleurs été l’une des principales critiques du Consensus de Washington. L’idéologie chinoise, quant à elle, repose sur une approche opposée à l’unilatéralisme américain par un nouvel ordre mondial multilatéral au sein duquel les États reposent sur l’interdépendance économique, ainsi que le respect des différences politiques et culturelles (Beaudet et al., 2019).

Les stratégies chinoises passent particulièrement par le financement d’infrastructures et l’investissement dans la création de réseaux entre les États. Elles sont toutefois fortement critiquées par les pays occidentaux, qui y voient une stratégie de domination géopolitique du parti communiste chinois. Par ces nouveaux réseaux, il va sans dire que la Chine tente également d’augmenter son influence, son soft power, en investissant des capitaux dans des pays moins développés.

 
Conclusion

Le déclin de l’importance donnée au hard power et l’émergence de celle du soft power ont-t-ils annoncé la fin de la Pax Americana et l’ébauche de la Pax Sinica ? Les sources de soft power aux États-Unis ont toujours intéressé la communauté internationale : culture, valeurs politiques, diplomatie. Elles ont longtemps reflété l’idée de supériorité et d’exceptionnalisme américain. Aujourd’hui, les faux pas de la puissance à l’international ont propagé un scepticisme vis-à-vis de ses politiques interventionnistes et de l’exportation de ses valeurs. L’État a tout à fait intérêt de promouvoir son soft power, mais il s’agit de capacités visiblement sensibles à manipuler.

Les mesures mises en place par Trump pour ralentir la Chine dans son élan de puissance, ont sensiblement alimenté les opinions pessimistes à son sujet. Au même moment, Xi Jinping démontre ses efforts dans le domaine de la diplomatie et saisit l’opportunité de combler le présent vide de leadership dans le système international. Il faut comprendre que la Chine ne dispose pas d’un soft power important comparativement aux États-Unis, d’ailleurs « it is fair to say that China’s soft power heavily relies on its economic clout » (Carminati, 2020). Elle mise alors sur le maintien de bonnes relations et la démonstration de sa volonté de coopération pour gagner la confiance des autres États et se faire de nouveaux alliés. De cette façon, la vulnérabilité des Américains et leur retrait de la scène mondiale offre une porte d’entrée pour l’émergence d’une nouvelle puissance. Dans ce cas-ci, les mesures positives de la Chine auprès des pays en développement lui ont créé une réputation avantageuse. Cela lui permet également d’affaiblir davantage les États-Unis, alors que les alliés qu’ils perdent se rangent du côté chinois. Cette situation dresse le portrait détaillé d’une véritable course à la puissance et aux gains relatifs.

Finalement, l’analogie du Péloponnèse est vraie, la situation pourrait entraîner une seconde version de la guerre froide sous la bipolarité des États-Unis et de la Chine, certains individus se préparent déjà à un conflit imminent entre les deux puissances. Le soft power de Xi Jinping se caractérise principalement par la propagation de l’idée de l’interconnectivité, une communauté globale au destin partagé au sein de laquelle les États choisissent eux-mêmes leurs processus de développement prioritaire : « you don’t have to want to be like us, you don’t have to want what we want; you can participate in a new form of globalization while retaining your own culture, ideology, and institutions » (Li, 2018). De cette façon, l’État chinois base son pouvoir d’attraction sur le développement de son soft power, il conjugue ainsi la diplomatie publique et la cultivation d’un sentiment international positif vis-à-vis de la Chine.

La gestion de la situation sanitaire actuelle est un exemple marquant de la diplomatie économique douce de la Chine. En admettant que peu de pays peuvent se permettre la mise en place de centres de partage d’informations et d’expertise, la Chine profite de son poids économique dans le monde pour faire valoir son mérite, étendre son influence et réformer l’opinion globale. La Chine a également adopté le concept de la Health Silk Road, en lien avec son projet récent de la Belt and Road, ou la nouvelle route de la soie, qui s’inscrit tout autant dans cette stratégie de economic soft power par l’interconnectivité des États et les avantages diplomatiques que tire la Chine en gagnant la confiance populaire, qui se détériore aux États-Unis.

Il serait finalement intéressant de poursuivre la réflexion en se questionnant sur le destin réservé à la relation critique des deux puissances, si la seule fin est la co-destruction, les États-Unis et la Chine sont-ils condamnés à se prêter au jeu du réalisme ?

 

Références 

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