Au jardin des malentendus : l’Éthiopie dans la corne de l’Afrique

Regards géopolitiques 12(1), 2026

Emmanuel Gonon

Consultant-chercheur en développement des territoires. Il est chercheur associé à la Chaire de recherche en études indo-pacifiques.

Résumé

La Corne de l’Afrique est au cœur de stratégies régionales et internationales de contrôle et de sécurisation du détroit de Bab el Mandeb. Elle est surtout le théâtre de relations antagonistes entre des États voisins économiquement interdépendants, dont l’Éthiopie est le moteur économique. Les États qui l’entourent sont la clé de son ouverture sur la mer Rouge, mais dépendent de son dynamisme économique pour leur propre développement. Le protocole d’accord entre l’Éthiopie et le Somaliland signé au début 2024 s’inscrit dans la poursuite de la stratégie de développement initiée par Addis-Abeba en 1993, mais il a été perçu comme fragilisant la Somalie, alors même que l’Éthiopie contribue à la consolider par sa participation à la Mission de soutien et de stabilisation de l’Union africaine. Cet accord avec un État considéré comme sécessionniste a cependant fourni à l’Égypte un argument supplémentaire pour isoler l’Éthiopie, ayant déjà bloqué son adhésion au Conseil de la mer Rouge, en accroissant son assistance à la Somalie et, surtout, à l’Érythrée. L’article montre que le fragile équilibre en tension des acteurs locaux est bouleversé par les actions croisées d’acteurs extra régionaux sans que ces derniers ne parviennent à atteindre leurs objectifs de contrôle ou de sécurisation du détroit.

Mots clés : alliances stratégiques, corne de l’Afrique, développement, ports, terrorisme

Summary

The Horn of Africa is at the heart of regional and international strategies to control and secure the Bab el Mandeb Strait. Above all, it is the scene of antagonistic relations between economically interdependent neighbouring states, with Ethiopia as the economic driving force. The surrounding states are key to its access to the Red Sea but also depend on its economic dynamism for their own development. Part of the development strategy initiated by Addis Ababa in 1993, the memorandum of understanding between Ethiopia and Somaliland signed in early 2024 has been perceived as weakening Somalia, even though Ethiopia is helping to consolidate it through its participation in the African Union Mission in Somalia. However, the agreement with a state considered secessionist provided Egypt with an additional argument for isolating Ethiopia, having already blocked its membership of the Red Sea Council, by increasing its assistance to Somalia and, above all, to Eritrea. The article shows that the fragile balance of power among local actors is being disrupted by the combined actions of extra-regional actors, without the latter succeeding in achieving their objectives of controlling or securing the strait.

Keywords : strategic alliances, Horn of Africa , development, ports, terrorism

Introduction

La quête d’un accès pérenne à la mer, que poursuit Abyi Ahmed, premier ministre, et qui s’est concrétisée le 1er janvier 2024 par la signature d’un protocole d’accord (Memorandum of Understanding, MoU) entre Éthiopie et Somaliland a provoqué une réaction violente de la Somalie, mais aussi des États voisins, ou plus lointains. Elle a introduit un facteur d’instabilité supplémentaire dans la Corne de l’Afrique, déjà fragilisée par la lutte entre forces armées au Soudan, la difficile construction d’un État de droit en Somalie et par l’activité des houthis au Yémen et en mer Rouge.

Cet accord doit permettre à l’Éthiopie d’accéder à la mer Rouge par une bande côtière de 20 kilomètres le long du Somaliland, au nord-ouest du port de Berbera. L’accord est prévu pour durer cinq décennies, au cours desquelles l’Éthiopie construira une base navale. En échange, le Somaliland devrait recevoir des parts dans la compagnie aérienne Ethiopian Airlines et une reconnaissance officielle en tant qu’État indépendant.

Plutôt que de considérer l’action du gouvernement éthiopien comme un facteur de déstabilisation supplémentaire dans ce coin d’Afrique, peut-être faut-il inverser cette approche olympienne de la question et au contraire en avoir une lecture en contre-plongée. Il s’agit plutôt de l’apprécier comme s’inscrivant dans un voisinage d’États qui doivent à la fois affronter des problèmes de cohésion interne et de conflit de voisinage, et sont de plus en bordure d’un corridor maritime d’importance mondiale, dont la sécurité est remise en question à son point le plus étroit, le détroit de Bab el Mandeb.

1. L’Éthiopie cherche à atteindre la mer

1.1. L’Éthiopie et ses voisins, en quête d’un développement

Les pays de la Corne ont en commun un faible niveau de développement (ils sont tous membres du groupe des pays les moins avancés-PMA) ainsi qu’une croissance démographique relativement forte, qui provoque un doublement de leur population à 25-30 ans (Yeboua & Cilliers, 2023). Face au défi d’intégrer dans le tissu économique une population majoritairement jeune et sans emploi, ils sont tous à la recherche d’un modèle de développement qui apporterait la diversification d’une économie largement dominée par la production agricole (élevage, sauf en Éthiopie, où le café domine). Seul Djibouti a su développer un secteur tertiaire en modernisant sa fonction portuaire, mais il est fragile, puisqu’il repose majoritairement sur les flux de commerce extérieur de l’Éthiopie, qui est son principal client et représente 76% de son PIB (Guled, A, 2021).

Le modèle djiboutien n’est pas pérenne, mais il inspire pourtant les autres pays bordiers, qui basent leur croissance future sur le développement de leurs ports : Massawa et Assab pour l’Érythrée, Berbera pour le Somaliland et Mogadiscio, Kismayo et Bosaso pour la Somalie, pour les seuls ports en eau profonde[1]. Le développement de ces ports repose toutefois sur leur positionnement comme lieux de transit plutôt que comme lieux d’exportation des productions nationales, qui sont pour l’heure insuffisantes pour justifier les investissements nécessaires à la modernisation des installations portuaires : la captation des flux de marchandises de l’Éthiopie est à court terme la meilleure opportunité pour le développement rapide des pays qui y parviendraient. Sur le moyen terme il peut reposer sur la croissance continue des volumes d’exportation du pays, multiplié par 3,5 entre 2005 et 2023 (BM, 2025), qui nécessitera le développement de nouveaux corridors d’exportation pour l’Éthiopie, ou le renforcement de celui de Djibouti.

A l’inverse des autres pays, l’Éthiopie a adopté au tournant du XXI° siècle un modèle de développement sensiblement plus pérenne, d’une politique développementaliste (Tamru, 2025)[2]. Elle adapta le modèle chinois (lui-même copié des expériences malaysienne et singapourienne) de croissance économique reposant sur la création de zones économiques spéciales (ZES) attirant capitaux et savoir-faire industriels étrangers en contrepartie d’une main d’œuvre nombreuse à très faible coût et de facilités fiscales et douanières (Cabestan, 2012). Mais à l’encontre de ses modèles, le pays ne disposait pas d’une présence littorale. Un investissement massif, au prix d’un endettement fort[3], a permis la modernisation des infrastructures routières desservant les capitales régionales et les parcs industriels et ZES nouvellement créés. Des ports secs[4] sont établis le long des corridors commerciaux. Les plans quinquennaux (Growth and Transformation Plan – GTP I et II) avaient planifié le développement d’un réseau ferroviaire dans une stratégie de désenclavement du territoire. L’Ethiopian Railways Corporation, créée en 2007, avait identifié six corridors (ERC), mais seule la ligne Addis Abeba-Djibouti (ERC-1) a été achevée en 2018. La construction de l’axe Awash-Mekele (ERC-5) a été arrêtée en novembre 2019 à Kombolcha et les autres axes n’ont pas été programmés, faute de capitaux et d’une paix en interne et à sa périphérie. Un réseau routier moderne dessert désormais tous les postes frontières à destination des ports des États voisins, exception faite de Mogadiscio.

1.2. Sortir d’une prison géographique

Abyi Ahmed déclarait devant le parlement éthiopien le 13 octobre 2023 que « une population de 150 millions d’habitants ne peut pas vivre dans une prison géographique » (Addis Standard, 2023). Le directeur général de l’Agence éthiopienne de renseignement et de sécurité, Redwan Hussein, a rappelé cette ambition le 8 septembre 2024 : « Il ne s’agit pas de trouver d’autres ports, car nous pouvons utiliser Port-Soudan, Lamu ou Berbera. Ce dont nous avons besoin, c’est d’un accès à la mer [que] nous pouvons investir et défendre ». Il continua, en précisant : « Nous avons perdu cette opportunité à quatre reprises : à l’époque de Ménélik, qui, après avoir gagné la guerre à Adoua, aurait dû se diriger vers la mer. Nous l’avons [également] perdue sous Haile Sellasie, Mengistu et le Front démocratique révolutionnaire du peuple éthiopien (EPRDF) »[5].

Ces déclarations rappellent d’une part l’obsession du gouvernement actuel d’obtenir le désenclavement du pays depuis que l’indépendance de l’Érythrée en 1993 l’a privé d’un littoral, comme de ses quatre bases navales de Massawa, Asmara, Assab, et les îles Dahlak. D’autre part, elle ne cite pas Djibouti, par lequel passent 98,6% des exportations du pays (MTL, 2020). L’omission laisse penser que l’enjeu du projet n’est pas de remplacer Doraleh comme principale porte de transit des marchandises éthiopiennes, mais de recréer une force navale[6]. La déclaration omet également de citer le port d’Assab, à 880 km d’Addis Abeba mais à 80 km de la ville frontalière de Bure, qui était jusqu’à l’indépendance de l’Érythrée le principal port d’exportation de l’Éthiopie.

En revanche, les ports cités sont pour l’instant des débouchés complémentaires ou potentiels des exportations éthiopiennes, plus que des alternatives à un nouveau port : trop éloignés, pris dans un conflit qui n’en finit pas ou en cours de développement. En outre, ils n’offrent pas la même efficience de transbordement que le terminal portuaire djiboutien, qui a bénéficié de financements émiratis, puis chinois à partir de 2018.

Distance (en km) par la route depuis le port sec de Mojo et coûts de transport

Doraleh (Djibouti) 840 1 Md USD annuel de frais de transit 74 USD/tonne
Berbera (Somaliland) 955 Trafic de vrac, surtout 84 USD/tonne
Port Soudan (Soudan) 1780 Conflit intra-soudanais 97 USD/tonne
Lamu (Kenya) 1990 En phase de développement 114 USD/tonne

(Sources : Tadesse, M.D.; Kine, H.Z.; Gebresenbet, G.; Tavasszy, L.; Ljungberg, D. (2022) ; estimation pour Berbera)

Ils répondent toutefois à la stratégie de diversification concurrentielle des débouchés maritimes de l’ Éthiopie (Tamru, 2025), qu’initia Meles Zenawi (premier premier ministre du gouvernement post Derg) en 1993 par un accord avec Djibouti. Elle continua toutefois d’utiliser le port d’Assab jusqu’en 1997 :

  • Après la signature des Agreements to Building facilities on Port Sudan (30 août 2017), le Soudan est entré dans une période de crises politiques qui n’a pas empêché que le port soit utilisé pour importer des engrais à destination du nord de l’Éthiopie. la période a toutefois freiné la construction d’une voie ferrée dont le principe avait été acté entre les deux gouvernements à Khartoum en décembre 2013 et l’étude de faisabilité achevée en 2024.
  • Mombasa est également un port de transit pour l’Éthiopie, doublé depuis peu par celui de Lamu[7], qui dessert notamment le port sec d’Awasa. Le Lamu Port-South Sudan-Ethiopia-Transport corridor (LAPSSET), fut formulé dans le document Kenya vision 2030 (2008) pour développer l’Est et le Nord du pays par la construction d’un nouveau port à Lamu et des corridors routiers et ferroviaires. Un accord bilatéral pour la construction d’une voie ferrée à écartement standard entre Lamu et Addis Abeba par Moyale a été signé avec l’Éthiopie en novembre 2023, que la Korea Railroad Corporation (KORAIL) doit aider au développement (MoU signé en mars 2025).
  • En 2005, le port de Berbera fit l’objet d’un accord entre L’Éthiopie et le Somaliland, mais fut peu utilisé en l’absence d’une desserte vers l’Éthiopie et d’investissements pour moderniser des infrastructures datant de l’époque soviétique[8]. Après s’être désengagés du port d’Assab, qu’ils avaient développé après le départ du Qatar[9] les Émirats arabes unis (EAU) s’y intéressèrent, signant un accord avec le Somaliland en 2016 et investissant 442 M$ pour sa modernisation (Gebru, 2025). Même si les volumes transitant sont encore faibles, il apparait comme le principal port d’exportation des ovins et camélidés éthiopiens.
  • Le port d’Assab constitue la meilleure alternative à Doraleh, mais son utilisation requière de forts investissements pour moderniser les infrastructures portuaires après une décennie d’abandon, que l’Arabie Saoudite pourrait consentir afin de diversifier son développement en mer Rouge (Eritreafocus, 2025).

Les corridors qui desservent ces deux derniers ports, ainsi que celui de Doraleh forment le « trident » que le Plan directeur des transports de l’Éthiopie 2022-2052 a identifié comme prioritaire (MTL, 2021). Il est également intégré dans le Plan directeur de l’Autorité intergouvernementale pour le développement (IGAD) pour les infrastructures régionales à court terme (IGAD, 2020). Le MoU signé avec le Somaliland s’inscrit dans la réalisation de cette politique de portée régionale, malgré l’ambiguïté quant à l’indépendance du pays, mais est perçu par ses voisins comme un facteur aggravant l’instabilité de la Somalie. Le paradoxe est qu’elle n’a pas contrôlé ce territoire et n’y a exercé aucune influence depuis 34 ans.

Fig. 1. Les corridors dans la corne de l’Afrique

(Sources : Cf note cartographique en fin de document)

2. Au détriment d’une Somalie déjà faible ?

2.1. Le Somaliland dans une Somalie virtuelle

La signature du MoU a déclenché une tempête diplomatique sitôt son existence connue[10] alors que personne, sauf les signataires, ne connait son contenu exact[11]. Le gouvernement somalien le dénonçait dès le lendemain, comme illégal et une atteinte à son intégrité territoriale. Il lança une série d’actions diplomatiques, notamment l’expulsion de l’ambassadeur d’Éthiopie, le rappel de son propre ambassadeur d’Addis-Abeba et la demande de fermeture des consulats éthiopiens.

Région autonome sécessionniste pour Mogadiscio, le Somaliland a déclaré son indépendance en 1991 à la chute de Siad Barre, dont le régime avait organisé le massacre du clan Isaak qui y est majoritaire. La quasi-homogénéité clanique sur le territoire a sans doute fortement contribué à faciliter l’émergence d’une structure d’État viable (Djama, 2023), en contraste fort avec le reste de la Somalie, marquée depuis une trentaine d’années par une succession de crises politiques et de guerres civiles. Le Puntland, à l’extrémité nord-est du territoire, présente une relative homogénéité clanique similaire, autour de la branche Harti du clan Darod. Il connait une dynamique économique proche de celle du Somaliland et s’est déclaré État autonome au sein de la fédération somalienne en 1998, mais est lui-même fragilisé par l’émergence de Abnaa ul-Calipha (Cf. page suivante).

La situation sécuritaire dans le reste du pays est très précaire. Dans un pays défaillant, classé premier dans le Fragile States Index, le gouvernement actuel somalien ne contrôle qu’une partie du territoire dans ses frontières de 1960 : les shebab[12] conservent le contrôle de vastes espaces dans le centre et autour de Mogadiscio. La constitution provisoire de 2012, établissant un État fédéral, avait certes apporté un semblant d’ordre institutionnel dans le pays, mais il est fragilisé depuis avril 2024 par la volonté du président Hassan Sheikh Mohamud d’amender la constitution pour remplacer le régime parlementaire par un régime présidentiel. Il avait déjà commencé à la réécrire en faisant adopter en mai 2023 le suffrage universel direct en remplacement du système 4.5 garantissant un équilibre du pouvoir politique selon une base clanique[13].

C’est en partie la lutte contre ce système clanique qui a favorisé l’émergence de mouvements djihadistes, celui des shebab, comme celui de l’État islamique en Somalie (EI-S). Ces deux groupes sont nés après la défaite de l’Union des tribunaux islamiques (UTI) qui avait progressivement pris le contrôle du territoire somalien après la chute de Siad Barre en 1991. Plus exactement les shebab se sont désolidarisés de sa successeur, l’Alliance pour la re-libération de la Somalie (ARS) quand elle signa avec le Gouvernement fédéral de transition (GFT) l’accord de paix de Djibouti (2008). Tandis que les modérés rejoignaient le GFT, les plus extrémistes constituaient le mouvement shebab, revendiquant l’adoption du salafisme en remplacement de la jurisprudence chaféite, dominante en Somalie et parmi les musulmans des pays voisins. L’EI-S est à son tour né d’une scission au sein des shebab, quand en 2015 le chef idéologique des shebab dans le Puntland, Cheikh Abdulqadir Mumin, annonça son ralliement à Abou Bakr al-Baghdadi, s’implantant dans les montagnes à l’ouest de Bosaso, sous le nom de cellule Abnaa ul-Calipha (ICG, 2024).

 2.2. Quelle stabilité en Somalie, autour de l’AUSSOM ?

La fragilité du pays est telle qu’une force multinationale sous l’autorité de l’Union africaine (UA) y est présente depuis 2007 pour aider le gouvernement à administrer le territoire. Dans la nouvelle mission de l’African Union Stabilization Support Mission in Somalia (AUSSOM), qui a juridiquement débuté au 1er janvier 2025 (TV5, 2005), les soldats éthiopiens devraient être déployés dans les régions de Gedo, Hiiraan, Bay et Bakool qu’ils occupaient auparavant, entre la frontière sud de l’Éthiopie et les zones encore contrôlées par les shebab. Tactique d’encerclement, certes, mais aussi de barrage pour empêcher ces derniers de renouer contact avec le groupe de shebab qui a trouvé refuge dans les monts de Balé après avoir tenté d’établir une base d’opération en Ogaden en 2022, comme il l’avait fait au Kenya (Hansen, 2024).

La force multinationale décidée par l’UA et sous mandat de l’ONU (résolution 2767-2024) devrait avoir une composition semblable à celle de l’African Union Transition Mission in Somalia (ATMIS) et avant, de l’African Union Mission to Somalia (AMISOM) qui l’ont précédée. Des contingents sont fournis par l’Éthiopie, le Kenya, le Burundi, Djibouti, et l’Ouganda, tous « États du front » menacés à des degrés divers par l’activité des shebabs, afin de capitaliser sur l’expérience acquise depuis 2007. Mais à la différence des deux précédentes missions, la composition de cette dernière fut déterminée par le gouvernement somalien, qui refusa jusqu’au début de 2025 de renouveler la participation des Forces de défense nationale éthiopiennes (FDNE) à l’AUSSOM, après la signature du MoU.

Le revirement du gouvernement somalien à autoriser le déploiement de troupes éthiopiennes est lié à deux évènements, le premier étant l’élection à la présidence du Somaliland de Abdirahman Mohamed Abdullahi en novembre 2024, qui avait lors de sa campagne électorale affirmé son soutien au MoU. Il souhaitait également en réexaminer le contenu (Rukanga & Aden, 2024)[14]. Mais c’est plus certainement l’intermédiation conduite par Recep Erdogan depuis juillet 2024, qui aboutit à la signature à Ankara par l’Éthiopie et la Somalie le 12 décembre 2024 d’une déclaration commune restaurant leurs relations bilatérales. Le contenu de la déclaration n’est pas connu et selon le texte publié par la Turquie, les parties sont convenues « d’abandonner les divergences d’opinion et les questions litigieuses, et d’aller résolument de l’avant dans la coopération en vue d’une prospérité commune » (AFP, 2024). L’Éthiopie obtient la certitude d’un accès à la mer et la Somalie la reconnaissance de l’intégrité de son territoire. La Turquie gagne à la fois la sécurité de ses investissements en Éthiopie (elle y est le second investisseur, derrière la Chine, ainsi que le premier fournisseur d’armes) et un rôle accru dans la Corne de l’Afrique, confortant sa position en Somalie, ébranlée par l’entrisme de l’Égypte. L’Éthiopie obtient le droit de participer à l’AUSSOM, lors d’une seconde rencontre en janvier 2025, son contingent venant renforcer au nord la protection de Mogadiscio de l’activité shebab.

La Somalie poursuit en parallèle une politique d’affaiblissement du Somaliland, cherchant à récupérer ses frontières de 1960. Elle a ainsi proposé aux USA la gestion complète de ports somaliens de Berbera et de Bosaso « des actifs stratégiquement positionnés », qui pourraient « renforcer l’engagement américain dans la région, en assurant un accès militaire et logistique ininterrompu tout en empêchant les concurrents extérieurs d’établir une présence dans ce corridor critique » (Hasan, 2025). C’est la réponse à une possible reconnaissance de l’indépendance du Somaliland par les USA, pour acquérir Berbera (Harper, 2025). De même, le gouvernement de Mogadiscio a reconnu en février 2023 l’existence de l’État de SSC-Khatumo, coincé entre le Somaliland et le Pountland, et attend qu’une constitution y soit adoptée pour l’intégrer formellement à la République fédérale de Somalie (VOA, 2023). Le ralliement du SSC à la Somalie est une double victoire pour Mogadiscio, qui intègre le clan Dhulbahante (fondateur du royaume derviche [Dhaqdhaqaaqa Daraawiish], considéré comme le premier État somalien moderne), mais affaiblit également le Somaliland, excavé des régions de Sool, Sanaag et Cayn par la création du SSC.

3. Dans un contexte d’entrisme d’acteurs régionaux

3.1. La régionalisation de la querelle par l’Égypte

La composition de la nouvelle mission de l’AUSSOM est de 4500 soldats fournis par l’Ouganda, 2500 par l’Éthiopie, 1520 par Djibouti, 1410 par le Kenya mais le Burundi, qui fournissait des contingents aux précédentes missions est écarté, pour faire une place à l’Égypte, qui peut déployer 1091 soldats (VoA, 2025). Les relations de cette dernière avec la Somalie sont anciennes, mais connaissent un nouveau développement après l’émergence d’un gouvernement central en 2012, depuis qu’elle s’oppose à la construction par l’Éthiopie du grande barrage Renaissance (GERD). Le ministère égyptien des affaires étrangères a déclaré le lendemain de la signature du MoU que « L’Égypte souligne la nécessité de respecter pleinement l’unité de la Somalie et sa souveraineté sur l’ensemble de son territoire, ainsi que son droit à bénéficier de ses ressources » (Anadolu Ajansi, 2024). Elle est soutenue par la Ligue arabe qui condamne deux jours plus tard le MoU et demande à l’Éthiopie « d’adhérer aux règles et aux principes de bon voisinage, respecter la souveraineté des pays et ne pas s’immiscer dans leurs affaires intérieures afin d’assurer la sécurité et la stabilité régionales » (Gobran, 2024). Le président de la commission Paix et sécurité de l’Union Africaine rappela « l’impératif de respecter l’unité, l’intégrité territoriale et la pleine souveraineté de tous les États membres de l’Union africaine, y compris la République fédérale de Somalie et la République fédérale démocratique d’Éthiopie » (UA, 2024). Ce sont deux des principes fondamentaux de l’Union Africaine, contenus dans la charte de 2000 (Articles 4a et 4b).

Si elle n’a pu empêcher l’Éthiopie de participer à l’AUSSOM, l’Égypte est toutefois parvenue à hypothéquer son espoir de disposer d’un accès à la mer Rouge, qu’elle a très tôt cherché à contrecarrer, mettant en avant l’absence de légitimité territoriale du pays. Lors d’une conférence de presse avec ses homologues somalien et érythréen, au Caire, le ministre égyptien des Affaires étrangères, Badr Abdel Aati, a déclaré que « il est absolument inacceptable qu’un État non côtier soit présent en mer Rouge, que cette présence soit militaire ou autre », considérant que « La présence éthiopienne en mer Rouge constitue une menace pour sa sécurité et celle du mouvement maritime international en mer » (Al-Eissawy, 2025).

C’est dans cet état d’esprit que l’Égypte avait créé en 2017 le Council of Arab and African Littoral States of the Red Sea and Gulf of Aden, comme un forum informel et multidimensionnel où un large éventail de questions communes seraient discutées. L’Arabie saoudite en prit la tête en 2018, le renommant Red Sea Council (RSC) et le modelant sur la base du Conseil de coopération du Golfe (CCG), doté d’une structure formelle et se focalisant sur les questions de sécurité. L’Égypte en perd le contrôle, mais obtient que le RSC soit réservé aux seuls pays riverains de la mer.

 3.2. Beaucoup de voisins bienveillants, mais intéressés

Ce principe d’interdiction d’une présence militaire ou commerciale étrangère n’était toutefois pas uniformément partagé par les membres du conseil. D’autres membres voulaient inclure l’Éthiopie dans le conseil, en raison de son poids économique dans la dynamique régionale. Ainsi, Djibouti proposa à l’Éthiopie de mettre à sa disposition le port de Tajourah, au Nord de la baie éponyme, dont elle aurait la gestion complète (BBC, 2024b) et qu’elle avait commencé à utiliser vers 2020, pour exporter de la potasse, du calcaire et du minerai de fer (Addis Standard, 2024). Si l’Éthiopie n’a ni accepté ni rejeté la proposition, celle-ci écorne la prémisse d’une mer propriété exclusive des États riverains, déjà peu crédible lors de la signature de la charte en janvier 2020, même si le Somaliland fut exclu sous la pression de la Somalie, malgré ses 845 km de côtes, ou Israël malgré son littoral dans le golfe d’Aqaba.

L’interdiction va en outre à l’encontre des pratiques observables sur les rives de la mer. Avec la construction d’une base navale chinoise en 2017, le nombre de bases militaires étrangères à Djibouti était alors de six (Mazel, 2020), presque toutes disposant de baux emphytéotiques. S’y ajoutent la base de Suakin au Soudan, qu’envisagea de construire la Turquie avant la révolution de 2019 et celle d’Assab en Érythrée, qu’installèrent les EAU en 2015, avant de la démanteler en 2020. La Russie a également obtenu du gouvernement soudanais de disposer d’une base navale à Port Soudan (Rukanga, 2025), pôle économique et capitale de facto du pays.

Le gouvernement somalien a également accordé des facilités à plusieurs acteurs militaires non régionaux, tant pour lutter contre les shebab, et accessoirement l’EI-S, que pour combattre la piraterie dans le golfe d’Aden et les activités des houtis autour de Bab el Mandeb. Outre l’AUSSOM, le pays héberge entre autres des forces égyptiennes (accord de défense d’août 2024), turques (accord de défense de février 2024) et états-uniennes (accord de 1980). Si la marine turque n’a pas de base navale, elle peut utiliser les facilités portuaires du port de Mogadiscio, loué en 2014 à bail par la société turque Albayrak Group pour 30 ans. La même facilité d’accostage-escale technique a été accordée par l’Égypte à la société chinoise Hutchison Ports qui a obtenu un bail de 30 ans pour construire un terminal de container sur la base navale d’Aboukir, en complément de sa gestion des ports d’Alexandrie et d’El Dekheila, par où transite près de 60% du commerce égyptien. De même, la gestion de COSCO Shipping Ports à Port Said-Est et Ain Sokhna, aux deux entrées du canal de Suez, brouille la différence entre usage commercial et usage militaire des installations portuaires développées et gérées par des sociétés chinoises (Salah, 2023), qui gèrent également les installations de Doraleh.

En outre l’Égypte n’a pas condamné l’action des EAU en mer Rouge, ni condamné la société émiratie DP World, qui a accordé à l’Éthiopie l’accès au port de Berbera, pour lequel elle est liée par un bail trentenaire avec le gouvernement somalilandais, qui l’avait également autorisée à implanter une base navale, démantelée en 2020 (Ardemagni, 2024). Elle n’a pas non plus empêché DP World de proposer à l’Éthiopie l’usage du port d’Assab, qu’elle a relié à la ville frontalière de Bure par une route réhabilitée.

4. Mais ce n’est que le duel Égypte-Éthiopie

4.1. Un conflit par procuration

Le soutien du gouvernement Sissi à la Somalie n’est pour l’Égypte qu’une des méthodes pour conduire un encerclement, voire un affaiblissement, de l’Éthiopie. La querelle entre les deux pays est née de rivalités stratégiques anciennes. Exacerbée par la décision éthiopienne de construire le Grand barrage Renaissance (GERD) sur le Nil Bleu, en 2011, elle est devenue existentielle pour l’Égypte qui considère que la construction du barrage met en péril l’alimentation en eau du pays, qui repose à 90% sur l’apport du fleuve. Si elle put obtenir le soutien implicite des pays membres de la Ligue arabe, l’Égypte n’est pas parvenue à isoler l’Éthiopie des autres pays ripariens, constitués en une Initiative du bassin du Nil (NBI) depuis 1999. Deux logiques s’opposent, qui n’empêchent pas des alliances de circonstance : d’un côté, l’Égypte qui, se basant sur le traité anglo-égyptien de 1929, revendique « des droits naturels et historiques » sur le fleuve ; de l’autre des États qui dès leur indépendance ont rejeté le traité de 1929 qui restreint leur développement économique (Hussein, 2014)[15]. Ces derniers poursuivent la construction d’une Commission du bassin du Nil dont l’Égypte, pourtant membre fondateur de la NBI, n’a pas signé en 2024 la naissance, l’article 4 de l’Accord sur le cadre de coopération pour le bassin du Nil promouvant une utilisation « équitable et raisonnable » des eaux du Nil.

Si l’Égypte de Mosi comme de Sissi est parvenue à nouer des alliances de circonstance avec certains États ripariens, c’est surtout en s’appuyant sur ses alliés traditionnels qu’elle a entrepris la déstabilisation de l’Éthiopie : la Somalie et l’Érythrée. La signature du MoU a fourni l’argument idéal à l’Égypte pour négocier un pacte de défense en août 2024 avec la Somalie et avec elle et l’Érythrée une alliance afin d’approfondir la coopération avec l’armée somalienne pour faire face au « terrorisme » et protéger ses frontières terrestres et maritimes en octobre 2024. Ces relations traditionnelles reposent avant tout sur le souvenir de l’appui qu’a apporté l’Égypte à Mogadiscio lors de ses tentatives irrédentistes des années 1960 et 1970[16], comme son assistance à la lutte érythréenne pour son indépendance.

Cette solidarité est toutefois contrebalancée par la Turquie, avec laquelle la Somalie a négocié un accord de coopération et de défense en février 2024 et qui constitue le premier investisseur dans le pays (Kedir, 2016). C’est également elle qui a favorisé la reprise d’un dialogue Somalie-Éthiopie, ne voulant ni hypothéquer ses investissements dans ces deux pays, ni laisser le champs libre à l’Égypte en mer Rouge, où elle-même cherche à renforcer sa présence. Ce rapprochement avec l’Éthiopie a été perçu comme une trahison par l’Égypte et par l’Érythrée, d’autant plus forte qu’elle s’est concrétisée par une rencontre au sommet entre les deux dirigeants en février 2025. La réunion s’est conclue par un accord autorisant l’armée éthiopienne à rejoindre l’AUSSOM et accordant à la marine éthiopienne l’accès aux eaux somaliennes, en particulier à la mer Rouge (Horn Observer, 2025). Certes, l’accord dont on ne connait pas le contenu exact ne précise pas s’il s’agit de la marine marchande ou de la marine de guerre. Il constitue pour le gouvernement somalien l’acceptation du statu quo, d’un usage d’une portion du territoire somalilandais par l’Éthiopie, en évacuant semble-t-il toutefois la reconnaissance diplomatique du Somaliland (Robinson, 2025).

 4.2. Mais tout n’est que question de frontières, et de conflits emboités

Les liens de l’Égypte avec l’Érythrée paraissent plus solides, ce dernier pays entretenant des relations très ambigües avec son voisin méridional, une alternance d’hostilité et d’entente (Gascon, 2025), l’ayant combattu pendant une trentaine d’années avant de l’aider à lutter contre la tentative de coup d’État du gouvernement du Tigrée en 2020. C’était toutefois une alliance de circonstance[17], l’Érythrée ne souhaitant pas qu’un gouvernement belliciste remplace celui de Abiy Ahmed avec lequel une paix avait été négociée en 2019, au prix de concessions territoriales éthiopiennes dans les secteurs du triangle de Badme et les zones de Tsorona et d’Irob. Un gouvernement éthiopien de nouveau dirigé par le Front de libération du peuple du Tigré (FLPT) pourrait réveiller d’anciennes revendications : le « Manifeste du FLPT », publié en 1976, intégrait de larges parts de l’Érythrée dans un Tigrée indépendant, notamment la totalité de la bande côtière entre Mersa et la frontière djiboutienne. Plus encore, Isaias Afwerki aurait perçu la réconciliation avec l’Éthiopie d’Abiy Ahmed comme « juste la poursuite de la guerre contre le FLPT» (Fröhlich, 2020) ; alignement stratégique de circonstance que vint renforcer l’entrainement par l’Érythrée des forces armées amhariques (Radio Erena, 2021).

Les accords de Pretoria mettant fin à l’affrontement entre les armées éthiopienne et tigréenne n’ont satisfait ni les Fano amhara ni le gouvernement érythréen qui avaient appuyés l’ENDF – tous deux écartés des négociations – et ont sanctionné la débâcle de l’armée tigréenne et du FLPT. Mais après la signature de l’accord de cessation des combats à Pretoria en 2022, les contacts ont été maintenus avec les groupes amhariques, tandis que d’autres ont été noués avec des représentants du FLPT. L’Éthiopie héberge également des opposants au régime érythréen, comme la Brigade N’hamedu et le Eritrean Afar National Congress (EANC), qui ont tenu un congrès à Addis Abeba le 27 janvier 2025 (Plaut, 2025). Mais cette opposition ne s’exprime pour l’heure qu’au sein de la diaspora[18], sans a priori conduire d’activités dans un pays au régime dictatorial d’inspiration maoïste.

Ces interférences croisées sont toutefois dissymétriques : si les affrontements intra diasporiques troublent l’ordre public dans les pays hôtes[19], un soutien plus réel est apporté par le gouvernement Afwerki à la Tigray Defense Force (TDF) sous le contrôle du FLPT contre le gouvernement provisoire du Tigrée (ICG, 2025). L’armée érythréenne continue également d’occuper malgré les accords de Pretoria des portions du territoire du Tigrée, dont elle a pillé les ressources (The Sentry, 2025), quoiqu’elle ait amorcé un retrait partiel (Ehl, 2025). Son gouvernement soutiendrait également les activités des Fano, notamment dans les woredas de l’Ouest du Tigrée qu’administre désormais le gouvernement amhara, ainsi qu’en région Amhara, contre l’armée fédérale.

Le gouvernement Afwerki soutiendrait également la Oromia Liberation Army (OLA), qui agit en région Oromo contre les populations amhara qui y sont installées, ainsi que contre l’armée fédérale. Infirmés par certains, confirmés par d’autres (Raleigh, 2025), ces rapprochements probables entre ennemis d’hier s’inscrivent dans un contexte éthiopien marqué par l’éclatement quotidien d’affrontements entre milices régionales et l’ENDF, souvent au détriment de la population civile. Sans doute Isaïas Afwerki, président du pays depuis son indépendance, cherche-t-il à affaiblir l’Éthiopie sans la détruire afin de l’empêcher de devenir la puissance régionale que son poids économique lui permet d’espérer. Mais le rêve d’Abiy Ahmed, comme de ses prédécesseurs, est surtout fragilisé par la difficile gestion du pays, d’une fédération articulée autour de partis politiques ethno-régionalistes.

En guise de conclusion, Rodomont dans la corne de l’Afrique

La stratégie de diversification concurrentielle des débouchés maritimes éthiopiens s’efface-t-elle vraiment pour laisser place à une volonté d’obtenir un accès littoral de plein droit ? Le contexte régional est certes différent de celui qui prévalait sous Meles Zenawi, initiateur de la stratégie, mais certains « fondamentaux » subsistent. La corne de l’Afrique demeure une zone de haute turbulence qui comprend, outre une Éthiopie en pleine croissance, mais déchirée de crises internes, « un État failli (la Somalie), un voisin difficile et isolé (l’Érythrée), un quasi-État (le Somaliland) » (Cabestan, 2012).

La principale nouveauté est la volonté ouverte des acteurs extrarégionaux d’influencer sur le développement de ces pays. Mais, sous le prétexte de les protéger ou de contribuer à ce développement, ils s’intéressent soit à la position qu’ils occupent à l’entrée et à la sortie du détroit de Bab el Mandeb, soit aux opportunités d’investissement ou de marché qu’ils recèlent. Ce faisant, ils exacerbent les tensions interétatiques préexistantes.

Certes, l’Érythrée n’est plus aussi isolée qu’il y a presque deux décennies, ayant tissé des liens étroits avec la Chine, l’Égypte, l’Arabie saoudite et plus récemment la Russie, mais demeure un État dictatorial, dirigé par un fondateur âgé. Le Somaliland poursuit sa quête de reconnaissance, mais son développement économique privilégie la capitale et Berbera au détriment du reste du pays : l’émergence du SSC, comme l’opposition croissante du clan Dir, à l’extrémité ouest du pays, fragilisent son intégrité territoriale. La Somalie reste un État failli, dont l’administration civile comme militaire ne contrôle qu’une partie du territoire, malgré un soutien technique et financier fort des acteurs régionaux, mais aussi de l’UE et des États-Unis.

Par ses propos publics, Abyi Ahmed pourrait être comparé au Rodomont du Roland furieux de l’Arioste, auteur de déclarations, comme d’actions furieuses et dérangeantes. Il n’en poursuit pas moins une construction continue de son pays en jouant la carte du développement régional, nouant des alliances d’intérêts commerciaux partagés avec des voisins qui poursuivent cependant leur propre agenda politique.

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Notice cartographique :

Les différents types de corridors sont extraits de MTL, 2021 (op. cité), ainsi que Tedesse, 2022 (op. cité). Les corridors traversant la Région Somali sont des hypothèses à 25 ans ; les axes routiers eux-mêmes ont été rectifiés mais ne sont pas encore, ou complètement revêtus. De même pour le LAPPSET, si l’axe routier Isiolo-Moyale est achevé, l’axe Isiolo-Lamu n’existe que sous forme de tronçons non connectés. Pour une vision perspective sur l’interconnectivité des réseaux, voir Frédéric Lasserre et Olga Alexeeva, « Les routes de la soie en Afrique de l’Est à l’ère de Xi Jinping : une volonté de contrôle ou une stratégie opportuniste ? », Revue Interventions économiques [En ligne], 72 | 2024, consulté le 28 août 2025. URL : http://journals.openedition.org/interventionseconomiques/27977 ; DOI : https://doi.org/10.4000/12bac. Les ports secs sont extraits du site web de Ethiopian Shipping and Logistics, https://www.eslse.et/dryport.php.

Les zones sous contrôle des shebab ou de l’IS sont extraites de Critical Threats Projects (https://www.criticalthreats.org/), ainsi que de The Economist, 24 juillet 2025, https://www.economist.com/middle-east-and-africa/2025/07/24/somalias-state-building-project-is-in-tatters. Notons que l’enjeu des affrontements porte moins sur le contrôle de territoires que sur celui des corridors. Voir notamment Géraldine Pinauldt, « Derrière la mer, les territoires : les territoires somalis de la Corne de l’Afrique au prisme de leur mise en corridor », Hérodote n°196, 1er trimestre 2025, ainsi que Jamal Mohammed, « Navigating trade controls the political economy of checkpoints along Somalia’s Garissa corridor », The Rift Valley Institute, 2025.

[1] Les documents de stratégie des pays mettent certes un accent « convenu » sur l’amélioration de la productivité de l’agriculture, la diversification de l’économie et l’amélioration du réseau des transports. Les pays espèrent toutefois que les explorations pétrolières en cours leur fourniront les revenus nécessaires pour conduire cette transformation, sauf l’Érythrée qui mise plutôt sur l’or, le cuivre et la potasse.

[2] Soit une forte intervention étatique dans l’économie. Cf. https://wp.unil.ch/bases/2013/07/letat-developpementiste/

[3] La dette extérieure s’élève à 29 Md USD, les premiers créanciers étant le Groupe Banque mondiale et la Chine (MoF, 2024).

[4] Un port sec (dry port en anglais) est un terminal terrestre en liaison commerciale et logistique directe avec un port maritime. Cf. https://geoconfluences.ens-lyon.fr/glossaire/port-sec-port-avance

[5] Conférence retransmise par ETV News, https://www.youtube.com/watch?v=Hq8nx8A7BLY

[6] Après la perte de son littoral, l’Éthiopie a démantelé sa flotte et détruit le quartier-général de la marine en 1996. Elle serait en train de le reconstruire avec l’aide de la Russie.

[7] Inauguré en 2021, il a reçu un premier cargo d’engrais à destination de l’Éthiopie en 2024. En l’absence de liaison ferroviaire ce cargo a été livré à destination par un manège de 2400 camions.

[8] Rebutant sans doute la compagnie chinoise Petrotrans en 2011, initialement intéressée à développer le port.

[9] Voir http://www.madote.com/2016/09/how-eritreas-assab-port-became-major.html

[10] Le gouvernement somalien avait réagi avec la même violence verbale lorsque les EAU signèrent un MoU similaire avec le Somaliland et le Puntland au début de 2017 (Telci, 2018).

[11] Pour les Éthiopiens, l’accord concerne une base navale et un port commercial, pour les Somalilandais, il ne porte que sur une base navale (Čok, 2024).

[12] Plus exactement Harakat al-Chabab al-Moudjahidin. C’est un affilié clé d’Al-Qaida.

[13] Le système accorde à chacun des quatre grands clans un nombre égal de sièges au parlement et une demi-part aux clans minoritaires.

[14] La signature du MoU avec l’Éthiopie ne fit pas l’unanimité au sein du gouvernement somalilandais, à tel point que le ministre de la Défense, Abdiqani Mohamud Ateye, membre du clan Dir, démissionna à l’annonce de sa signature, déclarant « L’Éthiopie reste notre ennemi numéro lun » (Faruk, 2024).

[15] Soit essentiellement l’utilisation des eaux du fleuve pour développer des systèmes d’irrigation.

[16] En septembre 1960, l’empereur Hailé Sélassié résumait l’implication de l’Égypte dans l’invasion somalienne de l’Éthiopie en déclarant que « les Somaliens n’auraient jamais rêvé d’une telle idée sans y être incités par Nasser » (Erlich, 1994).

[17] Ce sont deux régimes « qui ont estimé avoir un problème avec le TPLF » (DW, 2020).

[18] Elle est très fragmentée selon des lignes de fracture ethniques, régionales et religieuses (Kidane, 2022).

[19] Voir par exemple Boris Busslinger, « Les manifestations de la communauté érythréenne suisse agitent le SEM », Le Temps, 18/09/2013.

La géopolitique de l’eau de l’Égypte. Discours et impact du barrage de la Renaissance

Sophie Schriever

Sophie Schriever est étudiante au doctorat en Études Internationales en cotutelle entre l’Université Laval et l’Université d’Amsterdam. sophie.schriever.1@ulaval.ca

vol7 n1, 2021

Résumé

L’Égypte se trouve aujourd’hui face à deux défis concernant sa sécurité en eau : Identifiés comme une des régions les plus à risque des changements climatiques au monde, le delta du Nil et la côte égyptienne se trouvent face à une augmentation des températures, des extrêmes météorologiques plus fréquents et une augmentation du niveau de la mer accompagnée d’une intrusion de l’eau salée. De l’autre côté, la construction du grand barrage éthiopien de la Renaissance (Grand Ethiopian Renaissance Dam, GERD), sur le Nil bleu, préoccupe le gouvernement égyptien car il craint un débit réduit du Nil, pratiquement la seule source d’eau du pays. L’article analyse la politique d’eau de l’Égypte en se concentrant spécifiquement sur le GERD. L’adaptation aux changements climatiques ne semble pas faire partie de la politique de l’eau égyptienne actuelle. Pour achever une sécurité d’eau du pays dans le contexte de sa population grandissante, une approche intégrant ces deux défis liés à la sécurité d’eau devrait cependant être adoptée, qui se concentre sur les capacités de l’Égypte d’orienter le développement vers une gestion efficace de ses ressources hydriques.

Mots-clés : Égypte – changements climatiques – Grand Ethiopian Renaissance Dam – vulnérabilité – sécurité en eau

Summary

Egypt is now facing two challenges regarding its water security: Identified as one of the regions most at risk of climate change in the world, the Nile Delta and the Egyptian coast are facing an increase in temperatures, more frequent weather extremes and a rise in sea level accompanied by salt water intrusion. On the other hand, the construction of the Great Ethiopian Renaissance Dam (GERD), on the Blue Nile, worries the Egyptian government because it fears a reduced flow of the Nile, practically the only source of water in the country. The article analyzes Egypt’s water policy with a specific focus on GERD. Adapting to climate change does not appear to be part of current Egyptian water policy. To achieve the country’s water security in the context of its growing population, however, an approach integrating these two water security challenges should be adopted, which focuses on Egypt’s capacities to direct development. towards efficient management of its water resources.

Keywords : Egypt – climate change – Grand Ethiopian Renaissance Dam – vulnerability – water security.

 

Introduction

Dans son discours lors d’un sommet du Conseil de paix et de sécurité de l’Union africaine le 9 mars 2021, le ministre des Affaires étrangères égyptien Sameh Shoukry nommait deux sources de conflit importantes à éviter sur le continent africain : les changements climatiques et la gestion des ressources d’eau communes entre plusieurs pays riverains (ESIS, 2021a). Ces deux problématiques concernent certes le continent, mais s l’Égypte en particulier. Le delta du Nil et la côte Nord de l’Égypte sont jugés comme étant une des trois régions les plus vulnérables aux changements climatiques du monde par le GIEC avec le delta du Gange et du Brahmapoutre au Bangladesh et le delta du Mékong au Vietnam (Nicholls et al., 2007; UNDP, 2018). Densément peuplés, ils sont menacés d’une augmentation du niveau de la mer, d’une pénurie d’eau et d’une fréquence et intensité accrues des événements météorologiques extrêmes comme des inondations, tempêtes de sable et températures extrêmes. En même temps, l’Égypte connaît déjà aujourd’hui un stress hydrique et sa situation est exacerbée par des facteurs non-climatiques, comme sa population grandissante et la construction du barrage de la Renaissance (GERD), inauguré en juillet 2020, qui risque de réduire le débit d’eau du Nil en Égypte.

Cet article analyse la gestion de ces deux aspects étroitement liés, en interrogeant comment les changements climatiques influencent la géopolitique de l’eau de l’Égypte. Dans une première partie, les vulnérabilités sous-jacentes de l’Égypte quant à sa sécurité en eau seront expliquées avant de s’intéresser aux impacts des changements climatiques présents et futurs sur le pays qui s’ajoutent aux autres facteurs menant à un stress hydrique. Puis, le contexte de la construction du GERD est détaillé, ainsi que son impact possible sur le débit du Nil en Égypte. Après avoir établi ces faits, la gouvernance de ces deux facteurs influençant la sécurité d’eau du pays sera analysée avant de conclure avec quelques recommandations politiques.

  1. Les enjeux de la sécurité en eau de l’Égypte
    1.1. Situation de départ

L’Égypte, avec une population en forte croissance, devrait compter 116 millions habitants en 2040 (UNDP, 2018). 98 % de la population vivent sur 4 % de la superficie du pays, majoritairement dans la vallée et le delta du Nil et sur la côte qui s’étend sur une longueur totale de 3 500 km (BZ, 2018). Par conséquent, de grandes villes comme Alexandrie, Port Saïd, Damiette et Rosetta se trouvent également sur la côte, dans le delta et dans la vallée, avec l’essentiel de l’industrie, de l’agriculture et du tourisme (Eldeberky, 2011).

Des aménagements anthropogéniques mettent à risque ces territoires densément peuplés et de faible altitude en accélérant des processus d’érosion. Eldeberky note qu’après la construction du Haut barrage d’Assouan, le dépôt de sédiments dans le delta a été réduit, ce qui favorise l’érosion côtière et une intrusion de l’eau salée dans le delta. De plus, l’érosion est exacerbée par l’activité des vagues et des courants. La construction de canaux d’irrigation et de transport continue de réduire la quantité de sédiments dans l’eau du fleuve pour approvisionner le delta du Nil (Eldeberky, 2011).

De surcroît, à l’heure actuelle, 95 % de la consommation d’eau douce sont couverts par l’eau provenant du Nil dont la source se trouve à l’extérieur de l’Égypte (BZ, 2018; Gouda, 2019). L’hydrologie du Nil est caractérisée par une forte variabilité interannuelle des débits qui dépendent des facteurs naturels et de l’infrastructure humaine (Wheeler et al., 2020). Déjà en 2000, la consommation d’eau dépassait le volume des ressources disponibles (Afifi et Jäger, 2010, p. 260). En moyenne, l’Égypte disposait de 678 m3 d’eau par personne en 2010 et avec la croissance démographique, ce chiffre est en baisse constante (EEAA, 2016). 80 % de la consommation égyptienne en eau du Nil provient du secteur agricole qui utilise ces ressources de manière inefficace : la technique la plus utilisée est celle de l’inondation des parcelles à la place de favoriser une irrigation par aspersion ou au goutte à goutte (Lasserre, 2011).  La part du secteur agricole dans l’économie nationale diminue, mais elle représente encore aujourd’hui 11,3 % du PIB de l’Égypte auxquels s’ajoutent les industries de traitement ultérieur des produits agricoles, qui contribuent à 16 % du PIB. En plus, 30 % de la population égyptienne travaillent dans le secteur agricole (Gouda, 2019 :199).

Le Nil assure donc la sécurité de l’approvisionnement en eau, sécurité alimentaire et économique d’une grande partie de la population égyptienne. Le pays se trouve dans une situation de vulnérabilité significative à cause de sa dépendance envers une seule source d’eau et la concentration de sa population grandissante dans le delta et sur la côte. A cette vulnérabilité s’ajoute une mauvaise gestion de l’eau par des pratiques inefficaces d’irrigation. La prochaine partie sera dédiée à l’analyse des impacts des changements climatiques qui exacerbent cette vulnérabilité.

1.2. Le risque induit par les changements climatiques

L’Égypte est vulnérable à plusieurs conséquences du changement climatique, notamment l’augmentation du niveau de la mer, la salinisation des sols, la pénurie d’eau potable et d’irrigation. Quelques impacts du changement climatique ont déjà été observés en Égypte. Les températures en été ont augmenté de 0,31 °C depuis 1960, les précipitations sont diminué de 2,76 mm/mois en moyenne (avec des fortes variations) depuis 1960, et on a pu remarquer une augmentation des inondations et des tempêtes de sable (BZ, 2018).

Dans l’avenir, ces changements sont appelés à s’intensifier selon les modèles climatiques. Le delta du Nil est une des régions les plus à risque face aux changements climatiques car elle réunit plusieurs caractéristiques de vulnérabilité : l’augmentation du niveau de la mer, une pénurie d’eau et des extrêmes plus fréquents comme des vagues de chaleur, des inondations, des fortes précipitations et des tempêtes de sable (UNDP, 2018). Pour les décennies à venir, les modèles prévoient une aggravation de ces phénomènes : une augmentation des températures de 2 °C à 3 °C jusqu’en 2050 est attendue accompagnée d’une diminution des précipitations de 7 % à 9 % et d’une augmentation du niveau de la mer d’un mètre d’ici à 2100. En outre, une plus grande variabilité et plus d’extrêmes météorologiques sont prévus, avec des sécheresses, davantage de tempêtes de sable et d’inondations (BZ, 2018).

L’effet de ces changements sur la sécurité alimentaire est important. Or l’agriculture dépend fortement de l’eau du Nil pour l’irrigation. Il est projeté que la productivité des deux cultures principales en Égypte, maïs et blé, pourrait diminuer de respectivement 19 % et 15 % jusqu’en 2050 (Fahim et al., 2013). La CCNUCC prévoit qu’une superficie de 766,5 km² du delta du Nil (3,1 % de la superficie totale du delta) sera submergée en 2050 (comparé à 256,27 km² avec des mesures d’adaptation), et 2 938 km² (ou 761,4 km² avec adaptation) seront affectés en 2100 (UNFCCC, 2009; Elshinnawy et al., 2017). Dans ce dernier scénario sans mesure d’adaptation, la CCNUCC prévoit donc qu’environ 12 % du delta seront submergés par la montée du niveau de la mer. Avec la combinaison de l’érosion et des inondations d’eau marine, la salinisation progressera également vers l’intérieur du pays. Dans l’ensemble, ce développement mènera à une perte de terres agricoles, de l’infrastructure et des espaces urbains menaçant conséquemment la sécurité alimentaire, la santé, l’économie et les écosystèmes de la région (UNDP, 2018).

L’OCDE note dans un rapport de 2004 que l’Égypte doit s’adapter à sa rareté relative en eau et nomme la croissance démographique, les changements climatiques et les changements dans la gestion de l’eau dans les pays en amont comme facteurs à considérer (Agrawala et al., 2004). Un de ces facteurs géopolitiques préoccupe l’Égypte spécifiquement : le barrage de la Renaissance construit par l’Éthiopie.

1.3. Un enjeu non climatique de sécurité en eau: le barrage de la Renaissance

À côté des défis liés aux changements climatiques, un projet récent cause des tensions majeures dans la région : la construction par l’Éthiopie du barrage de la Renaissance, le plus grand barrage hydro-électrique de l’Afrique. Ce barrage se trouve sur le Nil Bleu, 20 km en amont de la frontière entre l’Éthiopie et le Soudan. Selon les déclarations éthiopiennes, sa capacité maximale de rétention d’eau est de 74 Mm3 et son réservoir devrait couvrir une superficie de 1 874 km² une fois rempli (Elsanabary et Ahmed, 2019). Le GERD a été achevé en juillet 2020 et depuis l’Éthiopie a commencé à remplir son réservoir (Abdelhadi, 2020). L’Éthiopie a construit le barrage pour la production d’énergie et non pas pour la consommation de l’eau retenue, visant à contribuer à l’auto-suffisance en énergie de l’Éthiopie. Cependant, les pays en aval, le Soudan et l’Égypte, s’inquiètent de la réduction du débit du fleuve que ce remplissage induirait, pour une ressource fondamentale pour leur économie (Siddig et al., 2020). Plusieurs analystes se sont penchés sur le calcul des risques associés à la construction du barrage pour l’Égypte et le Soudan et leurs résultats soulignent que surtout la première phase pendant laquelle l’Éthiopie remplit le barrage pourrait mener à des conflits d’intérêts entre les pays.

Selon une proposition de l’Éthiopie, le remplissage du réservoir sera étalé sur une période de 5 à 6 années (Elsanabary et Ahmed, 2019). C’est spécifiquement pendant cette période que les États en aval, le Soudan et l’Égypte, craignent une pénurie d’eau, du fait de la réduction du débit induite par le remplissage. Dalia Gouda prévient des conséquences inégalement réparties dans la population avec un risque d’inégalités accrues dans la première période de l’activité du barrage :

Une réduction du volume de l’eau – pendant le remplissage du GERD – est attendue d’affecter sérieusement le secteur agricole, d’intensifier la pénurie alimentaire, et d’affecter la subsistance des pauvres en général et des pauvres ruraux en particulier: les paysans. (Gouda, 2019: 201)

Wheeler et al. montrent dans leur analyse récente que le risque d’une pénurie d’eau en Égypte est relativement faible. Néanmoins, le niveau d’eau du haut barrage d’Assouan, en Égypte, pourrait baisser significativement. Surtout en cas de sécheresse pluriannuelle affectant le débit du Nil bleu, les intérêts de l’Éthiopie (remplir rapidement le réservoir du GERD) et de l’Égypte (bénéficier d’assez d’eau) pourraient s’opposer. Dans le contexte climatique variable de la région, il ne s’agit pas de savoir si mais quand une sécheresse pluriannuelle interviendra (Wheeler et al., 2020).

Néanmoins, le GERD pourrait aussi avoir des effets positifs sur la gestion d’eau. Une fois le barrage en fonction, Mulat et al. s’attendent à des flux plus réguliers et constants, ce qui pourrait permettre une optimisation de la quantité d’eau du Nil (Mulat, Semu A. Moges et Ibrahim, 2014). Des inondations et des pénuries d’eau pourraient être évitées avec un réservoir qui permet ainsi de contrôler en amont le débit du Nil, si son développement est correctement planifié et exécuté, promettant aux populations riveraines de l’aval une meilleure qualité de vie (Moges et Gebremichael, 2014).

Un aspect important à souligner est qu’un débit réduit du Nil en Égypte pendant la période de remplissage du réservoir ne sera pas nécessairement lié au GERD, mais peut également être imputable à la variabilité interannuelle caractéristique du fleuve. Néanmoins, cela pourrait mener à la perception, au sein de la population égyptienne, que le barrage éthiopien serait responsable de leur stress hydrique. Parallèlement à l’impact réel du GERD, son influence sur les perceptions et les discours, dans un contexte de relations tendues entre Égypte et Éthiopie, devrait être considéré (Wheeler et al., 2020).

À ce jour, le conflit entre l’Éthiopie et l’Égypte au sujet de la gouvernance des eaux du Nil n’est pas encore résolu. Une entente entre l’Égypte et le Soudan de 1959 prévoit une utilisation complète des eaux du Nil par les deux États. L’Éthiopie ne reconnaît cependant pas cet accord dont elle n’est pas signataire, ne s’estimant pas liée par cet accord bilatéral qu’elle n’a pas négocié (Wheeler et al., 2020). En même temps, l’Égypte bloque l’Accord sur le Cadre général de coopération du bassin du Nil depuis 2009 qui prévoit une utilisation équitable des eaux du Nile (Lasserre, 2011). Depuis 2011, l’Éthiopie, l’Égypte et le Soudan mènent des négociations sur le remplissage du GERD avec plusieurs partis de médiateurs impliqués, notamment les États-Unis et la Banque mondiale dont le projet d’accord a été refusé en février 2020 par l’Éthiopie après des reproches de partialité envers les médiateurs américains (Pemunta et al., 2021). Malgré l’implication de l’Union Africaine comme médiateur dans le processus, les négociations actuelles n’ont pas abouti à un accord à ce jour.

L’Égypte se voit donc confrontée à deux grands enjeux de sécurité en relation avec sa politique de l’eau : d’un côté, l’augmentation du niveau de la mer provoquée par les changements climatiques pourrait provoquer des inondations de terres arables et une salinisation des eaux dans le delta. Ils mèneront également à des extrêmes de chaleur qui pourraient faire augmenter la demande en eau. De l’autre côté, un phénomène non-climatique menace également l’approvisionnement en eau de l’Égypte à court terme : le barrage du GERD pourrait réduire significativement le débit du Nil, surtout pendant la période de remplissage. L’impact est difficile à prédire à cause de la variabilité climatique de la région, mais la coïncidence d’une sécheresse pluriannuelle et d’un débit du Nil réduit dû au GERD pourrait affecter les pays en aval, et notamment l’Égypte.

  1. Quelles préoccupations guident la géopolitique de l’eau de l’Égypte ?

Après avoir présenté la situation, cette section sera dédiée à une analyse de la politique de l’eau de l’Égypte en réponse à ces deux grands phénomènes. Comment est-ce que les deux risques sont priorisés ? Bien que l’Égypte reconnaisse les deux défis concernant sa sécurité en eau, le gouvernement ne consacre pas le même niveau d’attention aux deux phénomènes et ne respecte pas leur nature interrelié dans son approche de gouvernance.

Au niveau des changements climatiques, l’Égypte a reconnu les dangers imminents pour le pays. Le gouvernement a signé la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (CNUCCC) en 1994 et l’accord de Paris en 2015. Il a défini ses contributions nationales dans les domaines de l’atténuation et de l’adaptation dans trois communications nationales à la CCNUCC (EEAA, 1999, 2010, 2016) avec une quatrième communication prévue pour 2023. Dans un rapport présenté à la CCNUCC en 2015, l’Égypte soulignait la remise en cause de la sécurité en eau comme risque principal des changements climatiques pour le pays, évoquant des problèmes comme un manque d’eau pour l’irrigation et donc une diminution de la productivité agricole (Arab Republic of Egypt, 2015). L’augmentation du niveau de la mer est également reconnue comme facteur de risque, menant à une salinisation de l’eau dans le delta du Nil et présentant un risque direct à l’infrastructure côtière, y compris de grandes villes comme Alexandrie et Port Saïd, et des centrales électriques (Arab Republic of Egypt, 2010, 2015). Le gouvernement souligne aussi l’impact négatif qu’une diminution des pluies dans certaines régions pourrait avoir sur la production de l’énergie dans des centrales hydroélectriques. Dans sa troisième contribution nationale à la CCNUCC en 2016, l’Égypte a indiqué à nouveau la pénurie d’eau et l’augmentation du niveau de la mer comme étant les risques principaux des changements climatiques (EEAA, 2016).

Cependant, l’attention du gouvernement quant à la menace sur l’eau douce se concentre sur la construction du GERD, achevé en juillet 2020 par l’Éthiopie. L’Égypte interprète ce projet comme une atteinte majeure à sa sécurité nationale depuis son lancement en 2011. En 2013, le président Morsi n’excluait pas une action militaire, énonçant que « toutes les options sont sur la table » si l’Éthiopie continuait à construire le GERD (Pemunta et al., 2021). Bien que l’Égypte n’ait pas eu recours à la force militaire malgré la poursuite des travaux, le gouvernement d’Al-Sissi a continué à présenter le GERD comme une crise existentielle pour le pays et le qualifiait de menace à la sécurité et le paix de la région (Arab Republic of Egypt, 2020).  Lors de la 74e réunion de l’Assemblée générale de l’ONU, Al-Sissi soulignait que l’eau du Nil serait une question conditionnant la « vie et l’existence » (Arab Republic of Egypt, 2019) de l’Égypte avant de demander le soutien des autres États pour garantir l’accès des Égyptiens à l’eau. En qualifiant le GERD de « crise de sécurité nationale » (ESIS, 2014), le gouvernement souligne l’importance politique de cet enjeu à ses yeux. Les craintes mises en avant par le maréchal Al-Sissi sont que la réduction du débit du Nil mènera à « assoiffer le citoyen égyptien, détruire les zones agricoles et affecter la production de l’électricité » (ESEI, 2019). Dans une autre intervention, il soulignait que la sécurité en eau, alimentaire et l’existence même de plus de 100 millions d’Égyptiens serait en question (Arab Republic of Egypt, 2020). Depuis, l’Égypte a utilisé plusieurs mécanismes pour exercer de la pression sur l’Éthiopie, incluant un recours auprès du Conseil de sécurité de l’ONU et l’invitation des États-Unis en tant que médiateur pour tenter de résoudre l’impasse dans les négociations entre le Soudan, l’Éthiopie et l’Égypte (ESEI, 2019).

Malgré leur intrication, le GERD et le changement climatique sont rarement traités ensemble dans les communications égyptiennes. Dans une lettre adressée au président du Conseil de sécurité des Nations Unies, le ministre égyptien des Affaires étrangères, Sameh Shoukry, souligne le danger du barrage pour l’Égypte en rappelant les vulnérabilités de l’Égypte liées à son approvisionnement en eau. Il énumère entre autres la démographie, le climat désertique, la dépendance envers le Nil bleu et l’insuffisance en eau actuelle, mais il ne fait pas le lien avec les conséquences des changements climatiques (Arab Republic of Egypt, 2020). Dans les communications plus récentes sur les changements climatiques, le GERD est parfois mentionné comme facteur potentiellement limitant le débit du Nil (EEAA, 2016; Ministry of Environment, 2018). Néanmoins, on n’observe pas d’inclusion des défis liés aux changements climatiques dans une politique globale de la gestion d’eau.

L’Égypte a ainsi tendance à traiter les deux problématiques séparément. Elle priorise l’attention sur la construction du GERD. Ceci est par exemple visible dans sa communication officielle en ligne. Des onze enjeux listés sur le site d’information du gouvernement, deux sont intitulés « l’Égypte et le GERD » et « l’Égypte et ses enjeux hydriques ». Cependant, aucune des deux publications ne s’intéresse aux changements climatiques, et cette thématique n’est présente nulle part dans les neuf autres enjeux publiés, ou ailleurs sur le site (ESIS, 2021b). Dans un communiqué précisant sa position quant à l’effort international pour réduire l’ampleur des changements climatiques, l’Égypte a également souligné qu’elle voit la responsabilité des actions d’atténuation incomber aux pays développés, vu leur contribution historique à la quantité de gaz à effet de serre dans l’atmosphère. Les mesures d’atténuation des pays en voie de développement seraient volontaires et non-contraignants. Dans la même logique, les pays développés devraient financer les mesurer d’adaptation des pays en voie de développement (Arab Republic of Egypt, 2016).

Pendant que les documents remis à la CCNUCC reflètent l’urgence de la situation face aux changements climatiques, ils ne semblent pas indiquer l’existence d’une politique égyptienne plus vaste à cet égard. Abutaleb et al. notent que malgré la création de quelques organismes comme le comité de gestion intégrée de la zone côtière (Committee for Integrated Coastal Zone Management), les mesures d’adaptation aux changements climatiques de l’Égypte comportent des défaillances importantes. Celles-ci incluent l’absence d’un plan multisectoriel d’adaptation, un manque de méthodologie pour la mise en œuvre et un composant inexistant de gestion de la performance. Cependant, tous les aspects liés à la sécurité en eau – la croissance démographique, le GERD et les effets des changements climatiques comme la salinisation due à l’augmentation du niveau de la mer et la plus haute fréquence des événements extrêmes et des vagues de chaleur – doivent être prises en compte pour trouver des stratégies d’adaptation. Un premier pas serait de mener des études qui incorporent les deux aspects. À cette date, la littérature scientifique s’intéresse seulement soit aux changements climatiques soit à la construction du GERD et ne propose pas d’analyse intégrant les impacts des deux phénomènes ensemble dans un seul modèle. Il serait toutefois important de développer une analyse des impacts conjoints de ces deux phénomènes pour permettre de s’adapter aux défis qui attendent l’Égypte dans les prochaines décennies. Cette approche devrait également inclure l’ensemble des pays du bassin versant du Nil.

L’accent du gouvernement égyptien est un choix politique : plutôt que de faire face aux défis intérieurs du pays, Al-Sissi construit l’image du GERD comme l’obstacle principal à la sécurité en eau du pays. Les scénarios montrent pourtant que des effets néfastes ne sont pas certains, et qu’un débit plus régulier du Nil tout comme une production hydroélectrique importante pourraient même servir à l’Égypte. Alors qu’il est assurément important de trouver un accord qui précise les modalités de gestion du réservoir en cas de sécheresse pluriannuelle, le gouvernement devrait consacrer davantage d’énergie à des stratégies d’atténuation et d’adaptation aux changements climatiques, lesquels présentent un défi d’une ampleur au moins aussi grande pour l’Égypte.

Conclusion

L’Égypte est un pays souffrant déjà aujourd’hui d’une pénurie relative en eau qui est exacerbée par des pratiques inefficaces d’irrigation du secteur agricole. Dans le contexte d’une population grandissante, elle fait face à deux changements qui affectent sa sécurité en eau et qu’elle vit avec angoisse : la construction du GERD et les changements climatiques. En revanche, dans sa politique actuelle et dans ses discours, l’Égypte se concentre surtout sur les effets que le GERD pourrait avoir sur son approvisionnement en eau. Bien que cette préoccupation soit compréhensible vu que le Nil représente la seule source d’eau du pays, elle occulte deux éléments importants. Premièrement, le GERD pourrait potentiellement aussi avoir des effets positifs sur la gestion de l’eau du Nil en garantissant un débit plus équilibré. Selon les analyses menées, le risque perçu d’une grave pénurie d’eau réfère surtout à une possible sécheresse pluriannuelle intervenant pendant dans la première phase du remplissage du réservoir du GERD, mais guère au-delà. Deuxièmement, les changements climatiques posent un défi au moins aussi important pour l’Égypte. Toutefois, les initiatives gouvernementales à cet égard demeurent très limitées malgré une parfaite connaissance des risques pour le pays à travers les rapports que l’Égypte a communiqués à la CCNUCC. Étant un des pays les plus vulnérables aux changements climatiques, l’Égypte devrait appréhender conjointement ces deux défis liés à l’approvisionnement en eau, plutôt que de les analyser de manière séparée. Alors qu’un accord qui règle une politique hydrique en cas de sécheresse pluriannuelle entre l’Éthiopie, le Soudan et l’Égypte est certes important, le gouvernement ne doit pas négliger de mettre sur pied des stratégies d’atténuation et d’adaptation aux changements climatiques.

Si l’Égypte compte faire face aux défis liés à son approvisionnement en eau, elle devra adopter une vision holistique du problème. Cela implique une analyse des différents facteurs menant au stress hydrique du pays – les vulnérabilités préexistantes, les pratiques d’irrigation, l’impact des changements climatiques et la construction du grand barrage éthiopien de la Renaissance – et l’adaptation des politiques à l’ensemble de ces enjeux. Un premier pas important dans cette direction pourrait être un programme de recherche qui prend en compte les défis climatiques et non-climatiques, car les études analysant les effets du GERD sur l’Égypte ne prennent guère en compte l’effet des changements climatiques sur la région.

 

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