Regards géopolitiques 12(4), 2026
Cheong, Seong-chang (2026). La face cachée de Kim Jong-un : Politique et stratégie du dirigeant nord-coréen. Traduit par Alexandre Haym. Paris, Atelier des Cahiers.
Un livre sur le régime nord-coréen doit naviguer entre deux écueils. D’un côté, il est facile, et peut-être plus vendeur, de faire une kremlinologie sensationnaliste des états d’âme, coups de sang et extravagances de la dynastie Kim. De l’autre, la difficulté d’étudier les arcanes du discret pouvoir nord-coréen mène parfois à des travaux assez atmosphériques qui mettent en avant les tendances profondes idéologiques, sociales et économiques de la Corée du Nord au détriment de son personnel politique qui, dans une dictature féroce, ne peut qu’être central.
La Guerre du Péloponnèse de Kim Jong-un
Ce livre de Cheong Seong-chang, traduit du coréen par Alexandre Haym, traverse ces eaux dangereuses avec maestria. La première moitié de l’ouvrage propose une biographie politique du leader actuel, Kim Jong-un, avant de se concentrer sur sa politique étrangère dans la seconde. Pour cela, il s’appuie sur une multitude de sources : médias sud-coréens et internationaux, presse nord-coréenne, documents officiels, entretiens de Cheong avec d’anciens proches du régime. De plus, l’auteur croise les sources autant que possible, proposant ainsi un travail fiable et étayé qui met parfois en exergue des erreurs dans les travaux des autres. L’ouvrage est d’autant plus utile que Cheong, fort de plusieurs décennies d’expertise sur le sujet, comprend parfaitement le décorum et l’univers mental des hiérarques nord-coréens, là où beaucoup ont commis l’erreur “d’appréhender le régime à travers le prisme de la société sud‑coréenne” (p. 314).
Pour tout cela, cette histoire de Kim Jong-un est profondément thucydidienne : l’auteur met en musique avec brio l’interaction entre les objectifs et plans du clan Kim et les tendances de fond politiques, institutionnelles, idéologiques et internationales. On y suit l’évolution des vues et des politiques des grands personnages du régime à la lumière des opportunités et contraintes qui les travaillent. Cheong n’hésite pas à relever les erreurs des protagonistes, ce qu’ils auraient pu ou dû faire différemment, et à insérer sa propre opinion sur la véracité et l’importance de certains faits. La dialectique constante entre des sources parfois contradictoires et le besoin de soupeser constamment la probabilité de différentes hypothèses rappellera elle aussi la méthode du Grec.
Au fil du livre se dessine le portrait d’une monarchie communiste. Alors que ses intrigues dynastiques ne dépayseraient en rien nos Louis, sa vie institutionnelle et économique évoque plutôt une république populaire de la guerre froide. Mais l’auteur prend garde à ne pas enfermer la Corée du Nord dans des passés révolus, à l’instar de trop nombreux commentateurs fukuyamiens qui ne la voient que comme un cadavre à la renverse. On découvre en effet chez Kim Jong-un une volonté féroce de survivre au vingt-et-unième siècle, que ce soit grâce aux progrès des technologies militaires, à la recherche du développement économique et à une véritable flexibilité diplomatique.
Au-delà du diagnostic
Que retire Cheong de cette enquête ? D’abord, qu’il faut se libérer des vues caricaturales de beaucoup — notamment de la part de commentateurs américains — d’un régime baroque éternellement au bord de l’effondrement et d’une révolution libérale inéluctable. Sauf cataclysme, la dynastie Kim reste solidement installée. Ensuite, que certains efforts tels que les largages sauvages de tracts de la part d’activistes sud-coréens par-delà la frontière, sans doute bien intentionnés, non seulement n’ont pas accompli grand-chose, mais ont contribué à empirer durablement les relations intercoréennes. Enfin, que Séoul et Washington n’ont aucune option réaliste pour dénucléariser la Corée du Nord ; rien ne pourra faire renoncer Pyongyang à la puissance de l’atome, le seul outil qui garantisse la survie du régime et de l’État contre les menaces étrangères.
Dans une ambiance de déclin des États-Unis face à la montée d’ambitieuses grandes puissances rivales et de signaux parfois inquiétants de la part de Donald Trump et des penseurs du repli, qui aiment à suggérer que l’alliance avec Séoul et la présence des troupes américaines seraient obsolètes, l’auteur craint que le Sud se retrouve un jour sans défense contre Kim Jong-un et son arsenal de plus en plus redoutable. C’est là que Cheong met en avant son option préférée : une bombe nucléaire sud-coréenne. Cette conclusion est peu surprenante : il est un des défenseurs les plus visibles d’un arsenal indépendant et le fondateur du « Forum sud-coréen pour la stratégie nucléaire » qui milite en faveur d’un tel programme. Pour lui, seule une Corée du Sud dotée d’une force de dissuasion nucléaire pourra contrebalancer la puissance de feu nord-coréenne, et peut-être un jour, cet équilibre de la terreur permettra une normalisation entre un Sud plus sûr de lui et un Nord devenu incapable de s’imposer militairement.
Le livre se conclut sur une autre proposition, plus inattendue, qui divisera sans doute le public sud-coréen. Une politique pérenne envers la Corée du Nord et ses dirigeants, qui restent aux manettes pendant des décennies, demanderait, selon Cheong, de réformer le système politique sud-coréen, soit par l’instauration d’un mandat présidentiel renouvelable, soit par le passage à un système parlementaire, pour remplacer le système actuel d’un mandat unique qui empêcherait l’adoption d’une stratégie intercoréenne cohérente (p. 319).
Pour le lecteur, cette traduction est une véritable aubaine. Par sa richesse et son travail des sources, cette somme sur Kim Jong-un est tout simplement unique en français. Elle offre également une avalanche de détails, d’anecdotes et de citations qui seraient sans doute restés inaccessibles autrement — notamment liés aux figures de Ri Kang et Ko Yong-sook, oncle et tante de Kim Jong-un réfugiés aux États-Unis, et de Kenji Fujimoto, cuisinier japonais de Kim Jong-il — et qui profiteront aux étudiants et experts du sujet. Les lecteurs tournés vers l’avenir apprécieront aussi la discussion consacrée à la jeune Kim Ju-ae, un sujet encore peu exploré en langue française. Enfin, on trouve à la fin du livre (p. 321) un glossaire bien utile pour identifier les différents organes du pouvoir nord-coréen.
Quelques limites
On peut toutefois émettre quelques doléances. Alors que les relations entre la Corée du Nord et les États-Unis ont droit à un chapitre dédié, l’absence de la Chine et de la Russie est criante. Les deux grandes puissances sont à peine mentionnées. C’est d’autant plus surprenant quand on prend en compte l’importance de la Chine pour la Corée du Nord, à la fois comme soutien majeur et menace potentielle, et qu’on connaît l’acrimonie de Kim Jong-un pour le voisin chinois à travers presque toute la décennie 2010. Ceux qui cherchent des éclairages sur la relation russo-nord-coréenne, devenue alliance en 2024, resteront eux aussi sur leur faim.
L’ouvrage souffre de certaines longueurs caractéristiques des livres qui veulent en dire trop, quitte à s’éloigner du cœur du sujet. À titre d’exemple, citons une longue digression sur les différentes sources permettant le décompte des ogives nucléaires alors que l’auteur aurait pu donner directement les chiffres qui lui apparaissent les plus fiables (p. 188-191). Enfin, l’écriture est encyclopédique et aride : l’universitaire ne s’en émouvra peut-être pas, mais le grand public y trouvera difficilement une expérience littéraire mémorable.
En conclusion
Malgré ces quelques limites, cette traduction de l’ouvrage de Cheong fera date. Ce travail est riche et le travail des sources y est des plus rigoureux. L’auteur y démontre toute sa maîtrise du sujet et formule des prescriptions politiques qui, si elles ne recueilleront sans doute pas l’assentiment général, ont le mérite d’être concrètes et de sortir des sentiers battus d’un commentariat encore envasé dans les réflexes des années 1990. Les étudiants et chercheurs coréanistes y trouveront une somme inestimable sur Kim Jong-un et le gouvernement nord-coréen. Pour leur part, les amateurs de relations internationales et les diplomates pourront en extraire les pépites afin d’analyser la stratégie de Pyongyang, souvent réduite à des caricatures éculées, et de comprendre les évolutions les plus récentes, si ce n’est l’avenir, de la dynastie Kim.
Dylan Motin
Notice biographique
Dylan Motin est chercheur invité à l’Asia Center de l’Université nationale de Séoul et fondateur du cabinet de conseil en risque politique Palisade. Ses travaux portent principalement sur la théorie des relations internationales, avec un intérêt particulier pour la compétition entre grandes puissances et les affaires coréennes. Il est l’auteur de How Louis XIV Survived His Hegemonic Bid: The Lessons of the Sun King’s War Termination (Anthem Press, 2025).
