Recension. Géopolitique des détroits. Enjeux de contrôle de passages stratégiques.

Regards géopolitiques 11(2)

Frédéric Lasserre et Pauline Pic (2025). Géopolitique des détroits. Enjeux de contrôle de passages stratégiques. Paris, Le Cavalier bleu.

Ce livre, 27ème opus d’une collection conçue pour présenter des thématiques transnationales sous l’angle d’enjeux géopolitique (ces thématiques étant des plus traditionnelles aux plus inattendues) d’une manière accessible par le grand public sans pour autant tomber dans la facilité, se consacre à la question des détroits. Intuitivement, rien de plus légitime puisqu’un détroit représente pour l’esprit humain l’archétype d’un espace géographiquement contraint et politiquement sensible, les territoires s’approchant sans se toucher tout en étant liés (l’étymologie latine offre d’ailleurs deux possibilités, districtus « empêché, enchaîné » participe passé du verbe distringere, « lier d’un côté et de l’autre ».

Les auteurs, dont l’expertise sur les questions de géopolitique est reconnue, ont choisi de structurer le livre en trois grands chapitres qui forment une problématique intéressante et dialectique. Le détroit y est d’abord abordé comme un espace géographique, avec ses aspects juridiques. Ensuite, le détroit est abordé du point de vue de ses impacts politiques, commerciaux et stratégique. Enfin, les auteurs dépassent les deux premiers chapitres en se penchant sur les alternatives et possibilités de contournement.

L’ensemble est remarquablement bien structuré et problématisé, le lecteur est guidé ; il sait d’où il vient, où il se trouve dans le raisonnement, et où il va – d’où un confort de lecture certain, même si la légèreté du style s’en ressent parfois un peu. Au moins le lecteur distrait est-il ramené rapidement dans les rails du raisonnement.

La première partie pose le problème en termes de géographie physique d’une manière intéressante et relativement innovante, en ce qu’elle élargit le sujet aux canaux, considérés comme des détroits artificiels, de fabrication humaine. Cela permet d’inclure dans le sujet les isthmes de Suez et de Panama avec les enjeux cruciaux pour le commerce mondial que ces goulots d’étranglement stratégiques représentent. La conséquence logique est que le groupe étudié devient hétérogène et nécessite un effort de classification, ce dont les auteurs ne manquent pas de s’acquitter. Les aspects juridiques du sujet sont abordés dans cette partie du livre et ne manquent pas d’intérêt, notamment pour tout ce qui touche à la liberté de circulation sur les mers, exigence cardinale des puissances maritimes, et aux questions parfois déroutantes pour le profane des eaux territoriales souveraines ou de la notion de « passage inoffensif ». Dans ce chapitre sont également mentionnés les aspects « transversaux » des détroits, problématiques entre puissances riveraines, différenciés des aspects « longitudinaux » c’est-à-dire relevant du transit maritime par les détroits.

La deuxième partie, très bien documentée, analyse les contraintes que les détroits imposent à la vie économique à travers leur impact sur le commerce maritime, en tenant compte de l’explosion du volume transporté par mer, lié à la mondialisation, et des contraintes physiques et techniques des différents détroits. Dans un second temps, les auteurs décrivent le rôle stratégique que les détroits acquièrent, du fait de leur existence même. Les stratégies militaires des états (riverains ou puissances régionales dépendantes pour leur commerce), sont mentionnées, qu’elles soient offensives ou défensives, pour s’assurer le contrôle ou au contraire l’interdiction de ces lieux essentiels. Les données techniques et économiques de ce chapitre sont judicieusement choisies et enrichissent réellement la connaissance du sujet.

La troisième partie de l’ouvrage tente de dépasser la question en examinant les possibilités de contournement des détroits par d’autres points de passage, qu’ils soient maritimes ou terrestres, Les auteurs rappellent d’abord la vulnérabilité des détroits et canaux aux phénomènes naturels et humains, et recensent ensuite les possibilités de contournement maritime, de percement de nouvelles voie, et de « ponts terrestres ». Leur analyse critique montre  le relatif manque de succès économique de ces stratégies de contournement pour ce qui relève du trafic de transit.

Les auteurs concluent, malgré quelques nuances, sur le caractère durablement  crucial des détroits pour le trafic maritime, et notamment sur le caractère essentiel de la liberté de transit pour la vie économique mondiale.

Il va de soi que, avec un format aussi restreint (178 pages), les auteurs ont dû faire des choix éditoriaux et que le livre comporte quelques angles morts qu’un lecteur pluridisciplinaire aurait aimé voir aborder.

Les rappels historiques sont un peu sommaires, et auraient mérité qu’on s’y attarde, tant ils ont eu un impact sur nos représentation politiques du sujet. Pour prendre quelques exemples, on aurait aimé en lire plus sur les efforts de Néron pour creuser un canal à travers l’isthme de Corinthe, sur la perception dans l’Antiquité des colonnes d’Hercule ou des rochers de Charybde et Scylla et enfin sur une forteresse contrôlant les Dardanelles qui connut à l’âge du bronze un destin tragique : Canakkale, plus connue sous son nom homérique de Troie. Plus récemment, le Pas de Calais de la guerre de cent ans à 1940 a joué un tel rôle dans les imaginaires français et britanniques aussi bien que dans les conflits qu’une mention plus détaillée aurait été la bienvenue. Pour citer une célèbre « une » de la presse britannique dans les années 1930, « Fog on the Channel – Continent isolated ».

Un autre sujet peu abordé concerne le lien, forcé ou accepté, créé par le détroit entre ses deux rives, ce que les riverains en font et quelles représentations se sont créées. Le Bosphore, la ville européenne d’Istamboul, Gibraltar aussi, sont devenues des représentations, des mythes même, de l’extrémité du continent Européen, et de sa finitude. Au-delà commence un autre monde, dont Tanger est un des symboles.

Dans le même ordre d’idées, aurait pu être plus développé l’impact des détroits en tant que points de contact sur le limes de l’espace européen, sur la question migratoire, que ce soit Gibraltar, le Bosphore ou le Pas de Calais. Cet aspect de la question a un impact fort sur les politiques migratoires européennes et sur le droit d’asile. Les stratégies de contournement auraient également pu faire l’objet d’une analyse, tant la Méditerranée et ses différentes routes migratoires est devenue au XXIème siècle une sorte de méta-détroit.

Au final, le livre résonne remarquablement avec les tensions et crises d’aujourd’hui et probablement de demain, pour lesquelles il constitue un utile outil de décryptage.

Une bibliographie très fournie complète l’ouvrage, même si l’on regrette l’absence d’un index thématique des sujets et des noms.

Jérôme Le Roy
Juin 2025

Compte-rendu

Jean-Marie Miossec (2022). Le risque passage maritime resserré, détroits et canaux. Ad augusta per angusta. Paris : L’Harmattan

Regards géopolitiques 10(2)

Jean-Marie Miossec (2022). Le risque passage maritime resserré, détroits et canaux. Ad augusta per angusta. Paris : L’Harmattan.

En mars 2021, le canal de Suez a été bloqué pendant plusieurs jours du fait de l’échouement d’un grand navire porte-conteneur, l’Ever Given, bouleversant les circuits logistiques pendant plusieurs semaines. La piraterie toujours menaçante dans le golfe d’Aden et les attaques des Houthis depuis le Yémen dans le détroit de Bab-el Mandeb rappellent que l’artère commerciale majeure entre Europe et Asie via la Méditerranée et l’Océan Indien demeure vulnérable. Pendant la guerre du golfe (1980-1988), de multiples attaques contre des pétroliers avaient également souligné la vulnérabilité de certains trafics maritimes dès lors qu’ils devaient transiter par des points de passage obligés, en l’occurrence des détroits dès lors stratégiques, ici le détroit d’Ormuz. En 2023, la sécheresse majeure qui a affecté l’Amérique centrale a conduit à une réduction de 36% des capacités du canal de Panama.

Si la navigation en haute mer est sans grands dangers autres que naturels et techniques, il n’en va pas de même à l’approche des terres, là où le rapprochement des espaces terrestres ne permet à la circulation maritime que d’emprunter des espaces resserrés, souvent obligés faute de possibilité de contournement. Ces passages étroits sont à la fois une chance, car l’importance des flux peut y générer une activité intense, et un péril car la circulation peut y être dangereuse et parce que des tensions et des compétitions peuvent s’y manifester pour leur contrôle. Bénéficiant d’une opportunité certaine, ils ont vu s’y développer des villes-ports très productives et dynamiques. Mais ils font aussi l’objet de fortes convoitises en raison de leur intérêt géostratégique et géopolitique. Ce livre aborde ces aspects avec une appréciation du bon risque de ces interfaces, des aléas qu’ils présentent, de la complexité des situations et avec un focus particulier sur la Méditerranée.

Le premier chapitre décrit les avantages, passages maritimes étroits, stratégiques au point que la Convention sur le droit de la mer de 1982 reprend les conclusion de la Cour internationale de Justice dans son jugement de 1949 sur le détroit de Corfou : les détroits dits internationaux sont libres d’accès et ne peuvent être fermés à la navigation par l’État côtier.

Le second chapitre détaille les contraintes qui pèsent sur la navigation à travers les détroits. Contraintes physiques : faible tirant d’eau, forts courants, présence de récifs. Le détroit du Bosphore est ainsi très étroit (680 m), avec des courants, des changements de direction, du trafic transversal qui vient croiser le trafic des grands navires. Contraintes politiques aussi : les détroits et les canaux stratégiques comme Panama ou Suez sont parfois l’objet de tensions politiques, d’attaques militaires, de piraterie qui viennent interférer avec la sécurité du transit.

La troisième section détaille la façon dont le détroit modifie l’espace autour de lui, en favorisant la création de ports, en concentrant des routes maritimes, ce qui suscite des occasions économiques mais aussi, en retour, attise des convoitises politiques.

La dernière section présente une étude de cas détaillée de l’espace de la Méditerranée et de la mer Noire, où se trouvent plusieurs détroits majeurs, Gibraltar, Bosphore, Sicile, Messine, ainsi que le canal de Suez permettant à la Méditerranée de se transformer en axe de transit de l’artère commerciale majeure Europe-Asie.

L’auteur signe ici une étude fort intéressante, bien écrite et bien illustrée. Fin connaisseur de son sujet et très pédagogue, il marie habilement des considérations techniques de navigation à des enjeux géopolitiques et commerciaux. A lire donc. Seul bémol : le recours, pas très justifié, aux théories jamais démontrées de Mackinder et de Spykman (Lasserre, 2020) sur le heartland et le rimland – mais dont certes la célébrité et l’adoption par nombre d’analystes et de gouvernants a pu, en retour, orienter les politiques de plusieurs gouvernements. Ne serait-ce que parce que ces théories demeurent populaires, pour discutables qu’elles soient, il est loisible d’en parler !

Frédéric Lasserre, directeur du CQEG

Référence

Lasserre, F. (2020). Mackinder, la Chine et les nouvelles routes de la soie. Un modèle adapté ? Regards géopolitiques 6(3), 12-23, https://cqegheiulaval.com/wp-content/uploads/2020/10/vol6numero3-rg2020.pdf