Passage à la transition énergétique en Corée du Sud: entre la technologie en mouvement et la politique en stagnation

Regards géopolitiques 11(4), 2025

Heesuk CHO

Titulaire d’un master en Études européennes et internationales de l’Université Paris 8, doctorante en Histoire contemporaine à l’Université Paul-Valéry Montpellier 3, France.
heesuk.cho@etu.univ-montp3.fr

Résumé
Les technologies liées aux énergies renouvelables progressent rapidement. Cependant, la coopération internationale reste faible, ce qui limite aussi l’évolution des politiques énergétiques. En Asie du Nord-Est, la forte concurrence pousse chaque pays à privilégier sa propre stratégie, tandis que les initiatives de coopération demeurent insuffisantes. Dans un contexte de rivalité croissante entre les États-Unis et la Chine, la Corée du Sud cherche à diversifier ses partenariats énergétiques. Pour un pays pauvre en ressources comme la Corée du Sud, le Canada, riche en ressources, pourrait être un partenaire potentiellement prometteur pour l’avenir.

Mots-clés : Corée du Sud, énergies renouvelables, Coopération internationale, Politique énergétique

Abstract
Renewable energy technologies are advancing rapidly. However, international cooperation remains weak, which also limits the development of energy policies. In Northeast Asia, intense competition leads each country to prioritize its own strategy, while cooperative initiatives remain insufficient. In the context of growing U.S.–China rivalry, South Korea is seeking to diversify its energy partners. For a resource-scarce country like South Korea, Canada, rich in resources, could be a potentially promising partner for the future.

Keywords : South Korea ; renewable energies ; international cooperation ; energy policy.

Introduction

La crise énergétique mondiale est de plus en plus considérée non seulement comme un problème d’épuisement des combustibles fossiles, mais aussi comme un enjeu fondamentalement lié au changement climatique, et notamment au réchauffement planétaire.  Cette prise de conscience a mis en lumière les limites des politiques énergétiques traditionnelles et souligné l’urgence d’un changement systémique. En réponse, le développement des énergies renouvelables s’est imposé comme une stratégie cruciale pour relever simultanément les défis du climat et de la sécurité énergétique.

De plus, la transition énergétique est stimulée par plusieurs facteurs, tels que les accords internationaux comme l’Accord de Paris et les innovations technologiques. Bien que l’énergie renouvelable nécessite encore des investissements initiaux élevés, le coût à long terme de production d’électricité à partir de sources comme le solaire et l’éolien est généralement plus faible, car les dépenses en combustible sont minimales. Par ailleurs, les progrès dans les technologies des énergies renouvelables, les systèmes de stockage de l’énergie et la mobilité électrique accélèrent le passage aux énergies propres. Ces tendances rendent la décarbonation techniquement possible et économiquement intéressante pour de nombreux pays.

Cependant, la transition énergétique ne se déroule pas de manière uniforme à travers le monde. Même si le changement climatique reste une préoccupation mondiale majeure et influence les politiques énergétiques, chaque pays avance à son rythme et selon ses propres conditions. Certains pays, comme le Canada, disposent de plusieurs sources d’énergie à des coûts relativement faibles et peuvent décarboner progressivement leur secteur électrique. D’autres, comme la Corée du Sud, doivent faire face à une géographie difficile et à un manque de ressources domestiques, ce qui les rend fortement dépendants des énergies fossiles traditionnelles pendant de nombreuses années, même au cours d’une transition vers des sources plus propres (Kucharski, 2024).

Dans ce contexte, le projet de transition énergétique de la Corée du Sud reconnaît l’importance de la coopération internationale. Cela pourrait conduire à une collaboration plus étroite avec les pays voisins, en particulier dans la région de l’Asie du Nord-Est. Cependant, malgré les capacités technologiques et le potentiel économique en matière de transition énergétique de pays comme le Japon, la Chine et la Corée du Sud, la coopération énergétique en Asie du Nord-Est se heurte à des obstacles structurels persistants. Ces difficultés ne se limitent pas aux collaborations régionales : des contraintes similaires existent également à l’intérieur de la Corée du Sud. Ces constats amènent naturellement à s’interroger sur les raisons pour lesquelles la Corée du Sud éprouve des difficultés, tant au niveau international que national, à atteindre ses objectifs en matière d’énergies renouvelables. Ils soulèvent également la question de la manière dont ces contraintes peuvent ouvrir la voie à de nouvelles coopérations, à la fois régionales et internationales.

Pour répondre à cette question, il est nécessaire d’adopter une perspective plus globale de la transition énergétique, au-delà d’une analyse limitée à la mise en œuvre des politiques. Dans cette optique, cette étude examine, premièrement, les vulnérabilités de la coopération énergétique avec les pays voisins de l’Asie du Nord-Est et les raisons pour lesquelles la Corée du Sud cherche à établir de nouveaux partenariats, notamment avec les nations d’Asie du Sud-Est ou le Canada. Deuxièmement, elle examine les facteurs internes afin de mieux comprendre les problèmes internes de la Corée du Sud en matière de transition énergétique.

  1. La coopération énergétique régionale et internationale de la Corée du Sud

1.1. Interconnexions des réseaux électriques : faisabilité technique et contraintes régionales

Les énergies renouvelables sont de plus en plus considérées comme une solution au problème du manque d’énergie. Cependant, comme d’autres ressources naturelles, elles sont distribuées de manière inégale selon les régions. Par exemple, les zones riches en vent ou en soleil se trouvent souvent loin des grandes villes où la demande en électricité est élevée. Pour surmonter cette limite, des interconnexions des réseaux électriques entre pays sont mises en place. Ces réseaux permettent de partager l’électricité entre pays et d’intégrer les ressources renouvelables, augmentant ainsi la stabilité et l’efficacité économique du système énergétique (Song, 2018).

Dans la région de l’Asie du Nord-Est, dès la fin des années 1980, les instituts de recherche spécialisés dans l’énergie ont commencé à discuter de projets visant à relier l’ensemble de la région par un réseau électrique. En 1998, l’Energy Systems Institute (ESI) basé à Irkoutsk, en Russie, a proposé de développer les ressources hydroélectriques et thermiques au charbon de l’Extrême-Orient russe, y compris Sakhaline, pour les exporter vers les pays voisins comme la Corée, la Chine, le Japon et la Mongolie, représentant ainsi la première initiative à l’échelle régionale (Lee et al., 2018).

Dans les années 2000, avec la montée de la nécessité de répondre au changement climatique, le projet de Super Grid a été proposé, visant à développer conjointement des sources d’énergie propres comme l’éolien et le solaire en Mongolie et l’hydroélectricité en Russie, et à les partager via des lignes à longue distance. Par la suite, différentes initiatives multilatérales ont vu le jour. La Japan Renewable Energy Foundation (JREF) a proposé en 2011 l’« Asia Super Grid », un réseau régional s’étendant du Nord-Est asiatique jusqu’à l’Inde et l’Asie du Sud-Est, basé sur l’intégration du réseau électrique japonais. En 2014, le Korea Energy Economics Institute, l’ESI russe, la JREF japonaise et le ministère de l’Énergie de Mongolie ont présenté conjointement le projet « Gobitec and Asia Super Grid », prévoyant la création d’un parc éolien et solaire de 100 GW dans le désert de Gobi en Mongolie (Lee et al., 2018).

Aux débuts de ces discussions en Asie du Nord-Est, la technologie était considérée comme le facteur le plus important, en plus des variables politiques et diplomatiques. Dans le passé, les limites techniques, comme l’incapacité de convertir la tension et la fréquence utilisées en Chine et en Russie, ainsi que l’incertitude sur la récupération des investissements, empêchaient à la fois d’importer de l’électricité en cas de besoin et d’exporter l’excédent (Song, 2018 ; Yoon, 2017).

Aujourd’hui, grâce aux avancées dans des technologies telles que la transmission en courant continu haute tension (HVDC), les smart grids et les systèmes de surveillance des réseaux électriques étendus, les bases pour une transmission longue distance et l’intégration de vastes réseaux électriques sont largement établies. En particulier, la HVDC est adaptée aux interconnexions transnationales sur de longues distances, par exemple entre la Russie et le Japon, la Corée et le Japon, ou la Corée et la Chine, ce qui en fait une technologie prometteuse pour ces projets (Lee et al., 2018).

Sur cette base technologique, d’un point de vue théorique, les projets multilatéraux de réseaux électriques pourraient contribuer à atténuer les conflits régionaux et à renforcer la coopération énergétique. Dans la région Asie-Pacifique, il existe de nombreux forums multilatéraux, tels que la coopération trilatérale Corée-Japon-Chine, le Forum régional de l’ASEAN sur la sécurité (ARF), l’ASEAN + trois (Chine, Japon, Corée) (ASEAN+3), le Sommet de l’Asie de l’Est (EAS) et la Coopération économique Asie-Pacifique (APEC). De nombreux efforts ont été déployés, via ces consultations multilatérales ou bilatérales, pour concrétiser ces projets (Baek et Jang, 2015).

Cependant, en raison de nombreux obstacles politiques et économiques difficiles à surmonter, la mise en place effective de réseaux électriques multilatéraux n’a pas encore été réalisée et ces projets restent principalement au stade de discussion. En particulier, les trois pays Corée, Japon et Chine ont longtemps priorisé la sécurité de leur approvisionnement électrique national. L’énergie est généralement considérée comme étroitement liée à la sécurité nationale, et de nombreux pays incluent des préoccupations énergétiques dans leur politique diplomatique. En raison de leur forte dépendance aux importations d’énergie et des dynamiques concurrentielles qui en résultent parfois pour sécuriser ces approvisionnements, ces pays sont beaucoup plus sensibles aux risques et aux vulnérabilités que les pays dont l’énergie est sécurisée.

Dans ce contexte, le niveau de confiance mutuelle reste faible, et ces pays montrent une tendance marquée à ne pas dépendre de leurs voisins pour leur sécurité énergétique. De plus, la Corée du Sud, le Japon, la Chine et la Russie présentent des différences fondamentales dans leurs stratégies énergétiques et leurs approches concernant la question nord-coréenne. Ces différences entre États expliquent pourquoi, malgré la faisabilité économique et technique des projets de réseaux électriques, les obstacles liés à la question nucléaire nord-coréenne, à l’instabilité politique, à l’insuffisance des bases institutionnelles et au manque d’accords régionaux limitent le progrès concret (Yoon, 2017). 

Jusqu’à présent, bien que la réussite des projets multilatéraux de réseaux électriques requière une coopération étroite entre gouvernements, entreprises, instituts de recherche et associations d’experts, la plupart des recherches sur le Super Grid en Asie du Nord-Est se sont concentrées sur la faisabilité technique et économique de projets spécifiques.

Pour favoriser une coopération véritable entre les pays concernés, il est indispensable d’analyser l’environnement énergétique et les politiques de chaque État, de saisir leurs positions politiques et stratégiques à l’égard du projet, et d’identifier les aspects législatifs et réglementaires à prendre en compte pour sa mise en œuvre (Lee et al., 2018).

Au-delà des considérations techniques, économiques et institutionnelles, il faut souligner que la réussite du Super Grid dépend avant tout d’une volonté politique constante et des « capacités diplomatiques » mobilisées par les acteurs concernés (Yoon, 2017).

1.2. Développement des partenariats énergétiques internationaux : Asie du Sud-Est et au-delà

Constatant les limites de la coopération énergétique en Asie du Nord-Est, la Corée du Sud cherche désormais à renforcer ses investissements verts et sa coopération technologique avec les pays d’Asie du Sud-Est. Ces initiatives visent à améliorer la collaboration régionale, à sécuriser l’accès aux ressources essentielles pour la transition énergétique et à soutenir le déploiement des technologies propres. L’Asie du Sud-Est dispose en effet d’un potentiel considérable en matière d’énergies renouvelables, notamment dans le solaire, l’éolien, l’hydroélectricité, la géothermie et la biomasse. La région possède également des minéraux critiques indispensables aux infrastructures énergétiques (IEA, 2025). Étant un pays pauvre en ressources naturelles, la Corée du Sud considère la coopération avec l’ASEAN non seulement comme un moyen de diversifier ses chaînes d’approvisionnement et de favoriser le transfert de technologies, mais aussi comme une stratégie fondamentale pour obtenir les ressources et les partenariats nécessaires à sa transition énergétique.

Toutefois, les initiatives publiques mises en œuvre par Séoul restent modestes en comparaison avec les grands programmes régionaux de pays comme la Chine et le Japon. Parmi les efforts coréens, figurent le soutien au développement de panneaux solaires en Indonésie (2022–2023) et l’engagement financier d’environ 100 millions USD par la Korea Trade Insurance Corporation pour une usine de tours éoliennes au Vietnam en 2023. En outre, le ministère du Commerce, de l’Industrie et de l’Énergie a annoncé en décembre 2024 un projet visant à exporter, d’ici 2030, pour 15 milliards USD d’infrastructures liées aux réseaux électriques, comprenant des centrales, des systèmes HVDC et des réseaux de distribution. Cependant, cette initiative n’en est encore qu’à ses débuts (Zero Carbon Analytics, 2025). 

Contrairement aux financements menés par l’État, les entreprises sud-coréennes se sont fortement impliquées dans les secteurs des réseaux électriques et des énergies renouvelables en Asie du Sud-Est. Elles ont participé à des projets d’installation de réseaux intelligents à Singapour, en Thaïlande et au Vietnam, ainsi qu’à divers projets solaires et éoliens dans la région. Près de 20 000 entreprises sud-coréennes ont investi dans l’ASEAN, allant des petites et moyennes entreprises aux grands conglomérats. Parmi les investissements récents, on peut citer l’implantation de Hyundai Motor en Indonésie dans les domaines des batteries, des véhicules électriques et de la fabrication de composants, ce qui a contribué à promouvoir les secteurs de haute technologie et les industries d’avenir. Ces initiatives permettent non seulement d’assurer l’approvisionnement en nickel nécessaire aux batteries, mais aussi de positionner la Corée du Sud comme un acteur majeur sur le marché régional des véhicules électriques de l’ASEAN, qui fonctionne comme un marché intégré (Lee, 2024).

Ces collaborations technologiques et commerciales dépassent le cadre des seules actions des entreprises sud-coréennes et s’inscrivent dans un contexte plus large où les pays de l’ASEAN cherchent activement à diversifier leurs partenariats en réponse à des impératifs stratégiques et économiques.

Dans un contexte de concurrence croissante entre les États-Unis et la Chine, la région fait face à des vulnérabilités économiques et sécuritaires significatives. La Chine exerce une influence considérable sur les réseaux électriques et les chaînes d’approvisionnement en minerais critiques des pays de l’ASEAN, tandis que les politiques américaines connaissent des fluctuations et des changements de priorités qui créent une incertitude pour ces pays (Huda, 2025).Cela rend difficile la prévisibilité et la stabilité nécessaires pour soutenir la transition énergétique. Dans ce contexte, l’engagement avec plusieurs partenaires, y compris la Corée du Sud, peut constituer une opportunité pour les pays de l’ASEAN d’atténuer les risques, de renforcer les infrastructures énergétiques et de progresser dans leurs objectifs de transition énergétique durable.

​​Comme l’ASEAN, la Corée du Sud se trouve également dans une situation où la diversification de ses partenariats régionaux et internationaux est devenue essentielle. Face à la rivalité entre les États-Unis et la Chine, la Corée du Sud fait partie des pays d’Asie qui entretiennent à la fois des liens historiques durables avec la Chine et une alliance de sécurité cruciale avec les États-Unis. Cette double réalité exerce une pression sur Séoul, la rivalité croissante influençant le commerce, la technologie et les chaînes d’approvisionnement. De plus, le rôle de la Chine en tant qu’allié et soutien indispensable de la Corée du Nord complique encore la position stratégique de Séoul, nécessitant une gestion prudente de ses relations avec Pékin (Lee, 2020).

La Corée du Sud entretient des liens économiques étroits avec la Chine, ce qui expose le pays à des risques tangibles en cas de tensions bilatérales. Par exemple, après le déploiement du système de défense antimissile THAAD par les États-Unis en Corée du Sud en 2016–2017, la Chine a imposé une série de mesures de rétorsion économique, notamment des restrictions dans le secteur du tourisme, du divertissement et sur certains produits importés. Cette situation a mis en évidence les vulnérabilités liées aux relations économiques de la Corée du Sud avec la Chine, incitant de nombreuses entreprises sud-coréennes à envisager le transfert de leurs sites de production vers des pays tels que le Vietnam, l’Indonésie, l’Inde ou d’autres destinations (Lee, 2020).

Plus récemment, la Corée du Sud a été rappelée aux risques d’une dépendance excessive aux États-Unis. Les entreprises sud-coréennes avaient investi massivement aux États-Unis, notamment dans les batteries pour véhicules électriques et les technologies avancées. Cependant, des perturbations récentes, comme l’incident de Géorgie, où U.S. Immigration and Customs Enforcement a détenu des techniciens sud-coréens pendant environ une semaine sans confirmer de violation, ont montré la vulnérabilité des coopérations économiques basées sur les alliances (Chidi, 2025 ; Kim, 2025). Bien que la crise immédiate se soit terminée, ses implications à long terme persistent. Elles soulèvent des questions sur la stabilité et la prévisibilité de l’environnement d’investissement aux États-Unis, ainsi que sur la fiabilité de ce pays en tant que partenaire pour les investissements étrangers. En d’autres termes, cette expérience illustre que même des alliés proches peuvent adopter des politiques guidées par des priorités nationales, ce qui peut éroder la confiance et exposer les partenaires à des vulnérabilités inattendues. (Lincicome, 2025).

Ces vulnérabilités se manifestent de manière particulièrement marquée dans les industries émergentes, telles que les batteries pour véhicules électriques, où les perturbations peuvent affecter non seulement des installations individuelles, mais aussi l’ensemble des écosystèmes industriels. Le secteur des véhicules électriques, élément central des industries écologiques émergentes, est étroitement lié au déploiement des énergies renouvelables, soulignant l’importance stratégique des décisions d’investissement pour la transition énergétique de la Corée du Sud. L’incident de Géorgie illustre ainsi la nécessité, pour les entreprises et le gouvernement, de diversifier de manière stratégique les partenariats internationaux.

Dans ce contexte, la Corée du Sud, qui manque de ressources naturelles, a besoin d’une coopération avec des pays riches en ressources comme le Canada, afin d’assurer sa sécurité énergétique et de soutenir sa transition énergétique. En 2023, les deux pays ont signé un protocole d’accord (MOU) centré sur la coopération dans le domaine des minéraux stratégiques et de la transition énergétique, établissant ainsi une base institutionnelle solide. Cette coopération couvre les chaînes d’approvisionnement en minéraux critiques, les carburants propres et les technologies neutres en carbone, ainsi que la recherche conjointe et les investissements dans des industries avancées telles que les énergies renouvelables, les batteries et les semi-conducteurs (Gouvernement du Canada, 2023).

Plus récemment, en juin 2025, le nouveau président sud-coréen Lee Jae-myung a participé à une session élargie du sommet du G7 et a présenté, sur le thème de la sécurité énergétique, la position et la vision de la Corée du Sud concernant la diversification énergétique, les chaînes d’approvisionnement en minéraux critiques et l’innovation technologique, incluant l’intelligence artificielle et d’autres technologies émergentes (Mofa, 2025). Le président a également précisé que la Corée contribue à la stabilité des chaînes d’approvisionnement en minéraux en tant que présidente du Minerals Security Partnership et a réaffirmé l’intention de renforcer la coopération bilatérale et multilatérale avec les pays du G7, les partenaires et les nations détentrices de minéraux critiques (Mofa, 2025).

Dans le prolongement de cette intervention, il a eu une rencontre bilatérale avec le Premier ministre canadien Mark Carney. Les deux dirigeants ont convenu de renforcer la coopération dans des secteurs stratégiques tels que la sécurité énergétique, la lutte contre le changement climatique, l’intelligence artificielle et l’industrie de la défense, tout en élargissant leur collaboration au commerce et à l’investissement, et en coordonnant leurs efforts respectifs  en tant que présidents respectifs de l’APEC et du G7 afin de maximiser les synergies entre les deux forums multilatéraux  (Son, 2025 ; Mofa, 2025).

Ces initiatives se sont poursuivies en juillet 2025, lorsque le ministre canadien de la Défense et un représentant spécial du président sud-coréen ont discuté de la sécurité énergétique, des chaînes d’approvisionnement en minéraux critiques et des priorités de coopération technologique, renforçant ainsi les bases de la collaboration bilatérale (Park, 2025).

Grâce à ces progrès continus, et bien que cette coopération n’en soit encore qu’à ses débuts, la combinaison de l’expertise technologique de la Corée du Sud et des ressources abondantes du Canada recèle un potentiel considérable et peut créer des synergies stratégiques importantes. Ces forces peuvent être mobilisées pour des projets communs et le développement technologique. Concrètement, le Québec, partenaire pour l’accès à des minéraux critiques tels que le lithium, le graphite et le nickel, garantit un approvisionnement stable en matières premières stratégiques, tandis que la Corée du Sud met à profit son savoir-faire dans la fabrication de batteries avancées et les technologies de stockage d’énergie. Cette coopération, qui va au-delà du simple transfert de technologies ou d’investissements, peut renforcer l’ensemble des écosystèmes industriels des deux pays et soutenir les efforts conjoints en matière de transition énergétique.

Enfin, le rôle du gouvernement doit continuer à soutenir les entreprises pour qu’elles jouent un rôle central dans le développement de projets communs et l’utilisation des ressources et technologies disponibles.

Comme l’a souligné Justin Méry, ministre canadien du Commerce international, lors de la 2ᵉ édition du Dialogue des PDG Corée–Canada organisée avec le Business Council of Canada en avril 2024 au FKI Tower Conference Center à Séoul :

« Pour garantir le succès de cette coopération, les entreprises et le secteur privé doivent en être le moteur principal, tandis que le gouvernement s’efforce de faciliter et non d’entraver cette collaboration. »  (Kim, 2024).

Autrement dit, si le gouvernement joue pleinement son rôle de facilitateur en soutenant la coopération bilatérale, en créant un environnement favorable et en éliminant les obstacles, les entreprises pourront prendre l’initiative dans le développement de projets communs et l’exploitation des ressources et technologies disponibles. Une telle approche permet non seulement d’assurer la continuité et la stabilité de la collaboration entre la Corée du Sud et le Canada, mais elle renforce également le potentiel stratégique des deux pays pour atteindre des objectifs partagés à long terme dans les domaines de l’énergie, des technologies et des ressources critiques.

2. Facteurs domestiques influençant la transition énergétique en Corée du Sud

2.1 Dépendance économique aux combustibles fossiles

Dans les années 1970 et 1980, la Corée du Sud a connu une forte croissance économique, rendue possible par des industries d’exportation à forte intensité de main-d’œuvre reposant sur des salaires bas. Depuis la fin des années 1980, cependant, elle fait face à des limites structurelles liées à la hausse des salaires, à l’émergence de concurrents comme la Chine, et à la stagnation de la productivité. À cette époque, la croissance reposait principalement sur l’augmentation des ressources mobilisées – telles que la main-d’œuvre et le capital – plutôt que sur l’amélioration de la productivité. Il était donc difficile de poursuivre une croissance durable sans un véritable effort d’innovation technologique (Yoo et Oh, 2013 : 202). Face à ces défis, le gouvernement a lancé en 2009 une stratégie de diversification autour de 17 secteurs industriels moteurs de croissance, répartis en trois domaines : technologies vertes, industries technologiques convergentes, et services à haute valeur ajoutée. Dans ce cadre, les énergies renouvelables – notamment le solaire, l’éolien et les biocarburants – ont été désignées comme secteur stratégique visant à réduire les émissions de gaz à effet de serre, renforcer la sécurité énergétique et ouvrir de nouvelles perspectives de croissance (Lee, 2021: 252). Parallèlement, face à l’urgence climatique et dans un contexte d’essor mondial des énergies renouvelables, la Corée a également connu des avancées notables dans ce domaine, soutenue par ses propres politiques d’innovation technologique.

Cependant, en dépit de ces progrès, la part des énergies renouvelables dans la production d’électricité sud-coréenne en 2023 – incluant l’éolien, le solaire, l’hydroélectricité conventionnelle et d’autres sources – ne représentait que 9,64 % du total. Ce chiffre reste largement inférieur à la moyenne mondiale (30,25 %), à celle des pays de l’OCDE (33,49 %) et même à la moyenne asiatique (26,73 %) (Kim, 2024 : 12) (voir Figure 1). Cette situation contraste fortement avec la tendance mondiale, où les énergies renouvelables ont produit un niveau record de 30 % de l’électricité mondiale en 2023 (Kim, 2024 : 12).

Figure 1 : Part de l’électricité renouvelable dans le mix énergétique de la Corée du Sud, 2023 (%)

Source : IEEFA, KEPCO, Ember, cités par Kim (2024)

Si l’on inclut l’énergie nucléaire – bien qu’elle ne fasse pas toujours l’unanimité lorsqu’il s’agit de la classer comme énergie propre – la part de l’électricité à faible émission de carbone en Corée du Sud est de 40,32%. Cela reste toutefois en dessous de la moyenne des pays de l’OCDE, qui atteint 49,96 % (voir Figure 2) (Kim, 2024 : 12).

Figure 2 : Part de l’électricité décarbonée dans le mix énergétique de la Corée du Sud, 2023 (%)

Source : IEEFA, KEPCO, Ember, cités par Kim (2024)

Cela a été souligné à plusieurs reprises dans des études nationales et internationales, notamment par l’Institute for Energy Economics and Financial Analysis (2024), le ministère de l’Industrie et de l’Énergie (2024) et l’Institut coréen de l’économie de l’énergie (2023), démontrant que le mix énergétique de la Corée du Sud reste fortement orienté vers les énergies fossile (Kim, 2024).

En fait, la Corée du Sud s’est appuyée, de manière historique, sur les énergies fossiles pour assurer sa sécurité énergétique. L’idée largement répandue selon laquelle ces sources fournissent une énergie stable et peu coûteuse a freiné le développement des énergies renouvelables, souvent jugées peu rentables et peu fiables (Kim, 2024 : 9). Cette situation s’explique en grande partie par la structure même de l’économie sud-coréenne. De nombreuses études montrent que le pays reste fortement dépendant d’un modèle industriel très énergivore, centré sur des secteurs comme la chimie lourde, la production de matériaux ou encore les équipements industriels, qui nécessitent une consommation d’électricité très élevée (Han, 2021 : 126). En particulier, des industries comme les semi-conducteurs, la sidérurgie et la pétrochimie, qui jouent un rôle clé dans les exportations et l’emploi, ont besoin d’un approvisionnement énergétique constant et à prix compétitif pour rester performantes. Parallèlement, la promotion des véhicules électriques est essentielle pour atteindre les objectifs de transition énergétique, mais leur diffusion, ainsi que le développement des centres de données, de l’intelligence artificielle et des systèmes de fabrication intelligents, augmente fortement la demande en électricité (Han, 2021 ; Lee, 2020). Cette situation crée un véritable dilemme : la Corée du Sud ne peut pas accélérer pleinement sa transition énergétique tout en garantissant un approvisionnement électrique stable et compétitif, en raison de ses ressources limitées, ce qui met en jeu à la fois sa compétitivité industrielle et sa sécurité énergétique.

Cette tension est accentuée par les changements fréquents dans les priorités énergétiques liés aux alternances gouvernementales. En particulier, les politiques relatives à l’énergie nucléaire, aux énergies renouvelables et aux combustibles fossiles sont régulièrement ajustées selon l’orientation politique du moment, reflétant un arbitrage constant entre les besoins industriels immédiats et les objectifs énergétiques à long terme.

2.2 Considérations politiques

Les progrès technologiques dans le domaine des énergies renouvelables jouent un rôle crucial pour améliorer leur viabilité économique future, mais ils dépendent fortement des politiques publiques (Cho et Cho, 2024). Les politiques coréennes en matière d’énergies renouvelables ont évolué avec les administrations présidentielles successives, reflétant les priorités et visions propres à chaque dirigeant.

Après la crise financière mondiale de 2008, le gouvernement de Lee Myung-bak (2008-2013) a adopté une politique de croissance verte à faible émission de carbone, intégrant des objectifs ambitieux en matière d’énergies renouvelables et divers programmes de subventions et de diffusion technologique (Han, 2019). Toutefois, cette stratégie relevait moins d’une conviction écologique que d’une réponse rapide au contexte international, la croissance verte devenant un mot d’ordre politique souvent instrumentalisé. Le projet de restauration des quatre grands fleuves, présenté comme écologique, illustre cette ambiguïté en étant avant tout un projet d’infrastructure destiné à stimuler l’économie.

Sous le gouvernement de Park Geun-hye (2013-2017), les politiques de soutien aux énergies renouvelables ont été réduites et les aides financières diminuées, tandis que le slogan « croissance verte » avait pratiquement disparu (Ham, 2013).

Après l’échec des politiques de transition énergétique des gouvernements Lee Myung-bak et Park Geun-hye, le gouvernement Moon Jae-in (2017-2022) a manifesté une volonté affirmée de conduire une transition énergétique.

L’expansion des énergies renouvelables constituait un engagement central de sa campagne présidentielle, qui fut institutionnalisé à travers trois des 100 Tâches Nationales Prioritaires : le développement de l’énergie verte, la sortie du nucléaire et la lutte contre le changement climatique (Park et Koo, 2018). Le 8ᵉ Plan fondamental pour l’approvisionnement et la demande d’électricité à long terme (2017-2031), conjointement avec le Plan de mise en œuvre Énergies renouvelables 3020, visaient à faire passer la part des énergies renouvelables de 6,2 % en 2017 à 20 % d’ici 2030, et à accroître la capacité installée de 15,1 GW à 63,8 GW (Han, 2019 : 94).

Par ailleurs, la Corée a changé sa politique énergétique en passant d’une approche large, qui incluait les déchets et la bioénergie, à une focalisation plus claire sur le solaire et l’éolien (Song, 2018). Pour soutenir cette transformation, plusieurs politiques structurantes ont été adoptées, notamment la réintroduction du FIT et du RPS, ainsi que des réformes relatives aux systèmes de stockage d’énergie (ESS), à l’efficacité énergétique et à la fiscalité énergétique (Han, 2019 : 95). Song (2018), Han (2019) et Park (2017) ont évalué ces efforts comme constituant un tournant dans le discours sur la transition énergétique en Corée du Sud. Cependant, ils ont également souligné certaines limites, notant que les objectifs et les orientations des principaux plans étaient fréquemment contradictoires et que de nombreuses initiatives restaient déclaratives, sans feuille de route concrète pour leur mise en œuvre. Par exemple, avec l’introduction rapide de programmes tels que le FIT, sans cadre de développement systématique, les acteurs privés se sont précipités sur le marché. Cela a entraîné une surchauffe et une spéculation autour des projets photovoltaïques dans certaines collectivités locales, suscitant des inquiétudes quant à des développements non réglementés et négligeant les conditions écologiques locales (Han, 2019). De plus, l’absence de critères institutionnels standardisés entre les municipalités a conduit à un environnement réglementaire fragmenté, où les arrêtés et directives administratives étaient appliqués de manière incohérente (Han, 2019).

Pendant ce temps, alors que le monde se concentre à nouveau sur les valeurs vertes pour atteindre divers objectifs tels que vaincre le COVID-19, répondre à la crise climatique et favoriser la croissance économique, un centre d’orientation industrielle se reflète dans le New Deal en Corée, comme annoncé par l’administration en 2020 (Goo, 2021 : 17). Cette politique reposait sur trois piliers : le Digital New Deal, le Green New Deal, et le renforcement de l’emploi ainsi que des filets de sécurité sociale. Parmi ceux-ci, le Green New Deal visait à atteindre une société neutre en carbone à travers la transformation écologique des infrastructures de vie et des systèmes énergétiques, ainsi que par l’innovation dans les industries vertes (Ministère du Territoire, des Infrastructures et des Transports, 2020). Toutefois, dans la pratique, la politique s’est principalement concentrée sur le soutien aux industries telles que les véhicules électriques et à hydrogène, sans présenter d’objectifs concrets de réduction des émissions de gaz à effet de serre (Goo, 2021:17). D’après l’analyse de Lee et Woo (2020), le New Deal coréen a davantage constitué une opportunité de soutien aux entreprises qu’une réponse véritable à la crise climatique ou à la restauration de la biodiversité. Ce constat met en lumière la priorité accordée à la croissance industrielle par rapport aux considérations environnementales. Sur ce point, comme l’expliquent Gil et Jeong (2009), le fait d’intégrer des préoccupations environnementales dans les politiques industrielles n’est pas problématique en soi et cela peut même être une approche positive si c’est fait de manière équilibrée. Le problème, selon eux, apparaît lorsque la politique affirme vouloir concilier développement économique et protection de l’environnement, mais qu’en réalité, elle accorde presque toujours la priorité aux intérêts économiques. Finalement, la politique finit par s’éloigner de ses objectifs initiaux.

Il est vrai que, en Corée du Sud, la conception et la mise en œuvre des politiques ont souvent été marquées par une logique de politique industrielle. Cette approche a parfois limité la cohérence et l’efficacité des politiques environnementales. Néanmoins, les efforts déployés sous l’administration Moon Jae-in pour développer les énergies renouvelables peuvent être vus comme une avancée importante vers une véritable transition énergétique, notamment dans le contexte de la crise climatique. Cependant, cette dynamique a été brutalement interrompue avec l’arrivée au pouvoir du gouvernement Yoon Suk-yeol le 10 mai 2022. Le gouvernement Yoon a commencé à réduire l’agenda de la transition énergétique et l’a officiellement exclu lors de la formulation des 110 principales tâches nationales (Lee, 2022).

Au lieu de cela, le gouvernement Yoon a promu l’expansion de l’énergie nucléaire et la revitalisation de l’industrie nucléaire dans le cadre de sa politique nationale. L’accent mis sur l’énergie nucléaire peut se comprendre dans le contexte de la transition énergétique, bien que tous ne soient pas d’accord, puisqu’il s’agit d’une source alternative pour un pays pauvre en ressources. Cependant, le véritable problème réside dans la négligence des politiques de développement des énergies renouvelables, ce qui a pratiquement conduit à l’abandon du principe d’une transition énergétique équitable. La réduction des aides gouvernementales aux énergies renouvelables a entraîné une baisse de la production, en particulier dans le secteur solaire, ce qui a accéléré la délocalisation à l’étranger des installations de fabrication dans les domaines de l’énergie solaire, éolienne, des batteries rechargeables, des véhicules électriques et de l’hydrogène vert (Kim, 2024).

Parmi les mesures les plus controversées de l’administration Yoon figure le projet « Grande Baleine », visant l’exploration de gaz en haute mer dans la mer de l’Est. Bien que les chances de succès n’aient été estimées qu’à 20 %, le projet a été annoncé et promu par le président sans justification scientifique solide, suscitant de vives critiques (Jang, 2024).

Ainsi, la politique de transition énergétique proposée par l’administration Yoon repose sur la logique traditionnelle de la stabilité de l’approvisionnement et de la compétitivité industrielle, et les politiques environnementales visant à lutter contre la crise climatique ont été exclues des priorités. En fait, la transition énergétique n’est pas un simple slogan ou une rhétorique politique, mais un défi complexe fondé sur des considérations à long terme en matière d’environnement, d’économie et de qualité de vie. Néanmoins, le problème fondamental tient au fait que la Corée du Sud privilégie la compétitivité industrielle au détriment des politiques environnementales. Cette priorité peut être comprise dans le cadre plus large de l’État développementiste sud-coréen, où l’intervention stratégique de l’État et le soutien aux secteurs industriels spécifiques ont historiquement été considérés comme des leviers essentiels de la croissance économique. Effectivement, au cours des dernières décennies, la politique énergétique de la Corée du Sud a fonctionné comme un moteur de la croissance économique et de l’industrialisation, la logique de l’intervention stratégique de l’État et de la promotion industrielle étant profondément ancrée dans le secteur de l’énergie (Park et Koo, 2018).

Avec l’entrée en fonction du président Lee Jae-myung en juin 2025, la politique énergétique de la Corée du Sud se concentre sur la transition décarbonée centrée sur les énergies renouvelables et sur la réponse à la crise climatique. La création du ministère du Climat et de l’Énergie, effective le 1er octobre 2025, symbolise la volonté politique d’intégrer la résolution des problèmes climatiques et le renforcement de la compétitivité industrielle, marquant un tournant important dans la structure auparavant inefficace, fragmentée entre le ministère de l’Industrie et le ministère de l’Environnement.

Pour illustrer cette volonté politique, le gouvernement planifie plusieurs initiatives concrètes. Parmi elles, le projet « Autoroute énergétique », basé sur un réseau HVDC reliant les côtes ouest, sud et est, vise à acheminer de manière stable l’électricité renouvelable produite localement vers les pôles industriels (Koh, 2025). Parallèlement, l’élargissement de la participation au programme RE100 et l’instauration d’un système différencié de tarification de l’électricité soutiennent la gestion de la demande et l’implication du secteur privé  (Seong, 2025). Ces mesures, bien qu’elles ne représentent qu’une partie des actions entreprises, visent à poser les bases d’un système énergétique plus efficace et durable, grâce au développement de l’énergie décentralisée et à la répartition régionale de la consommation.

Malgré l’histoire de changements fragmentés de politiques tous les cinq ans, le nouveau gouvernement dispose désormais d’une opportunité pour relever de nouveaux défis et coordonner plus efficacement les politiques industrielles et environnementales. Cependant, des défis subsistent, tels que les tensions entre les partisans de la sortie du nucléaire et les forces pragmatiques, la résistance des communautés locales lors de l’implantation d’installations renouvelables et les questions de compensation équitable, ainsi que les difficultés financières liées à la construction des infrastructures et à la modernisation des réseaux électriques. Le succès de cette politique dépend d’un plan concret, d’une coopération efficace entre secteur public et privé, d’un soutien financier et technique, et surtout d’une volonté politique constante et cohérente.

Conclusion 

Les progrès technologiques dans le domaine des énergies renouvelables sont essentiels pour accélérer la transition énergétique et améliorer leur viabilité économique future. Cependant, sans une volonté politique claire et cohérente, ces avancées technologiques ne peuvent garantir des résultats durables.

Comme nous l’avons vu, les expériences internationales, notamment en Asie du Nord-Est et lors de l’incident en Géorgie, montrent que le manque de confiance, la coopération fragmentée ou des cadres institutionnels rigides peut limiter le déploiement efficace de la technologie. Ces expériences soulignent que le déploiement efficace des technologies énergétiques dépend non seulement des progrès technologiques, mais aussi de la coordination institutionnelle, de processus réglementaires prévisibles et d’un engagement politique durable.

De la même manière, à l’intérieur du pays, des problèmes de coordination interne peuvent empêcher les initiatives en énergie renouvelable d’atteindre tout leur potentiel. En Corée, le paradigme historique de la politique industrielle et technologique, centré sur l’efficacité économique, limite encore l’expansion des énergies renouvelables malgré leur rôle crucial dans la lutte contre le changement climatique. Par ailleurs, la politique énergétique n’a pas seulement manqué de cohérence dans ses orientations en faveur des énergies renouvelables, mais elle a également consolidé la structure industrielle existante sans pleinement considérer les impacts environnementaux.

La transition énergétique vers la neutralité carbone doit s’appuyer sur une planification à long terme et sur la pérennité des politiques publiques, plutôt que sur des gains à court terme. Cela nécessite une coopération active entre les différents ministères concernés, tant au niveau national qu’international.

Le rôle des gouvernements dans la promotion d’une collaboration industrielle transfrontalière basée sur la confiance est également crucial. Plutôt que d’adopter une logique de gains et pertes strictement nationaux, les gouvernements peuvent créer un environnement où les entreprises ont confiance que leurs investissements, leur expertise et leur main-d’œuvre seront respectés et utilisés efficacement. 

La Corée du Sud progresse vers une transition énergétique durable tout en renforçant sa résilience industrielle et environnementale à long terme. Les technologies nécessaires et la volonté politique sont déjà en place, et la Corée du Sud poursuit activement ses objectifs en matière de climat et de transition énergétique dans le cadre des initiatives du président Lee Jae-myung.

Pour un pays pauvre en ressources comme la Corée du Sud, les partenariats avec des nations riches en ressources représentent plus que de simples déclarations. Dans ce contexte, les partenariats stratégiques avec des pays comme le Canada constituent une partie intégrante de la stratégie internationale de la Corée du Sud, permettant la recherche conjointe, l’échange de technologies et le développement d’une capacité industrielle durable.

En fin de compte, les deux pays peuvent approfondir leur compréhension mutuelle, renforcer la confiance et développer des réseaux industriels et technologiques résilients, mais uniquement en intégrant les capacités technologiques, la cohérence des politiques et une volonté politique durable. Ces réseaux peuvent ensuite s’adapter aux incertitudes géopolitiques et fournir une base pour une coopération à long terme.

Bibliographie

Baek, S., & Jang, H.-J. (2015). 동북아 에너지협력 강화를 위한 한중일 슈퍼그리드 구축 전략 [Korea-China-Japan energy cooperation via the supergrid]. 신아시아연구소 – New Asia Institute, 22(4), 161–189.

Chidi, G. (2025, septembre 12). Workplace safety issues at Georgia’s Hyundai plant may have led to ICE raid. The Guardian, https://www.theguardian.com/us-news/2025/sep/12/immigration-georgia-hyundai-south-korea

Cho, Y.-T., & Cho, Y.-S.(2024). OECD 국가의 재생에너지 기술혁신 성과에 영향을 미치는 요인에 관한 연구 [Study on the policy determinants of renewable energy technology innovation in OECD countries]. 한국혁신학회지 – Korean Journal of Innovation Studies, 19(4), 275–292.

Gil, J.-B., & Jeong, B.-G. (2009). 녹색성장과 환경 경제의 통합: 변형과 전환 사이에서 [Integrating green growth and environmental economics: Between transformation and transition]. 정부학연구 – Journal of Government Studies, 15(2), 45–70.

Goo, J.-M. (2021). 문재인 정부의 에너지기후 정책 평가 [An evaluation of the Moon Jae-in Administration’s energy and climate policies]. 사회공공연구원 – Public Policy Institute for People (PPIP), 9, 1–17.

Government of Canada, Department of the Environment & Ministry of Foreign Affairs of the Republic of Korea. (2023, décembre 3). Memorandum of understanding between the Department of the Environment of Canada and the Ministry of Foreign Affairs of the Republic of Korea concerning cooperation on climate changehttps://www.international.gc.ca/country_news-pays_nouvelles/2023-12-03-korea-coree.aspx?lang=eng

Ham, B.-K. (2013, juillet 17). 박근혜정부, 에너지 정책 실종-제도에 발목 잡힌 신재생에너지 [The Park Geun-hye Administration and the Absence of Energy Policy – Renewable Energy Held Back by Regulatory Barriers]. 전자신문 – Electronic Times Internet, Séoul. https://www.etnews.com/201307170298

Han, H.-J. (2019). 에너지전환과 지방정부의 역할: 문재인 정부의 재생에너지 정책을 중심으로 [Energy transition and roles of local governments: Renewable energy policy under the Moon Jae-in Administration]. 아태비즈니스연구 – Asia-Pacific Journal of Business, 10(1), 87–103.

Han, H.-K. (2021). 탄소중립과 에너지 패러다임 전환의 딜레마: 한국 발전 부문에서의 에너지 전환 [Carbon neutrality and the dilemma of energy paradigm shift related to electricity generation in Korea]. 지역과 정치 – Region and Politics, 4(2), 123–154.

Huda, M. S. (2025). Impact of Trump 2.0 on Southeast Asia’s energy geopolitics. Climate Change in Southeast Asia Programme, ISEAS – Yusof Ishak Institute; Fulcrum. https://fulcrum.sg/impact-of-trump-2-0-on-southeast-asias-energy-geopolitics/

International Energy Agency. (2025). Integrating solar and wind in Southeast Asia: Status and outlook for secure and efficient strategies, https://iea.blob.core.windows.net/assets/b0b39b60-8686-4043-b060-1f7655e7536c/IntegratingsolarandwindinSoutheastAsia.pdf

Jang, B.-W. (2024, 3 juin).  윤, 뜬금없이 “동해 가스전 발견” 브리핑…박정희 흉내? [Out of the blue, Yoon briefs on ‘Gas Field Discovery in the East Sea’ – Channeling Park Chung-hee?]. 세상을바꾸는시민언론민들레– Dandelion, a citizen journalism that changes the world. Corée du Sud, https://www.mindlenews.com/news/articleView.html?idxno=8509

Kim, H.-J. (2024, 29 août). South Korea has given up on energy transition: Citizens must change the energy policy. Friedrich-Ebert-Stiftung Asia Editorial. https://asia.fes.de/news/south-korea-energy-transition.html

Kim, H.-K. (2024, 17 décembre). 미국 탄소세, 한국 주력 수출 품목 직격탄… 내년부터 본격화 [US carbon tax hits Korea’s major export items directly… starting next year]. 탄소중립투데이– Carbon Neutral Today. Corée du Sud, https://www.net-zero.kr/news/articleView.html?idxno=1430

Kim, J.-H. (2025, septembre). We deserve better: Korea’s investment in Georgia must be secured, not shackled. The Diplomat, https://thediplomat.com/2025/09/we-deserve-better-koreas-investment-in-georgia-must-be-secured-not-shackled

Kim, J.-S. (2024, 13 août). 국내 재생에너지, ‘골든타임’ 놓치면 기업들 해외 유출 불가피 [If domestic renewable energy misses the ‘golden time,’ companies will inevitably move overseas]. 산업일보 – The Korea Industry Daily. https://kidd.co.kr/news/237839

Kim, M. (2024). South Korea’s economy risks missing out on global transition to renewables. Institute for Energy Economics & Financial Analysis, 1–43.

Kim, M.-J. (2024, 23 avril). 한-캐나다 경제 협력, 방산에너지 등 넘어 AI 산업까지 확장하자 [Expanding Korea-Canada economic cooperation beyond defense and energy to AI industry]. Herald Economy. https://biz.heraldcorp.com/article/3377402

Ko, K.-M., & Chung, B.-J. (2013). 이명박 정부에서의 원자력 행정체제 변화 [Reorganization of the nuclear energy administration system in Lee Myung-bak government: Enhanced nuclear safety regulation or promotion for the nuclear power plant export?]. 21세기정치학회보 – 21st Century Political Science, 23(2), 143–167.

Koh, E.-K. (2025, septembre 29). K-전선, ‘서해안 에너지 고속도로’ 수주 총력 [K-Wire, all-out effort to secure the West Coast Energy Expressway project]. Herald Economy. https://biz.heraldcorp.com/article/10585672?ref=naver

Kucharski, J. (2024, 20 février). Canada-Korea energy relations, a bright spot amid global uncertainty. Macdonald-Laurier Institute, , https://macdonaldlaurier.ca/canada-korea-energy-relations-bright-spot-amid-global-uncertainty/

Lee, C.-M. (2020). South Korea is caught between China and the United States. Carnegie Endowment for International Peace, https://carnegieendowment.org/posts/2020/10/south-korea-is-caught-between-china-and-the-united-states?lang=en

Lee, C.-Y. (2021). 에너지 전환에 따른 신재생에너지 산업의 경제적 파급효과 추정 [Estimating the economic effect of the renewable energy industry by energy transition]. 한국혁신학회지 – Korean Innovation Studies, 16(3), 247–274.

Lee, J.-H. (2024). South Korea-ASEAN cooperation: Current issues and future prospects. The Asan Institute for Policy Studies. East Asia Foundation Policy Debates 210, https://www.keaf.org/en/book/EAF_Policy_Debates/South_Korea_ASEAN_Cooperation_Current_Issues_and_Future_Prospects

Lee, J.-H., & Woo, J.-S. (2020). Green New Deal policy of South Korea: Policy innovation for a sustainability transition. Sustainability. MDPI, Basel, Switzerland, 1–17.

Lee, J.-P. (2022, 1 juillet). 에너지전환 지우기…그 어려운 걸 윤석열 정부가 하고 있다 [Erasing energy transition’… The Yoon Seok-yeol Government is doing that difficult thing]. 에너지기후정책연구소– Energy and Climate Policy Institute, Séoul, https://ecpi.or.kr/column/?q=YToxOntzOjEyOiJrZXl3b3JkX3R5cGUiO3M6MzoiYWxsIjt9&bmode=view&idx=12733078&t=board

Lee, J.-S. (2020). 에너지전환 정책의 현황과 쟁점 [An analysis for current status and legal issues of energy transition policy]. 환경법연구 – Environmental Law Review, 42(2), 85–128.

Lee, S.-K., Jeong, K.-J., Gong, J.-Y., & Yang, J.-H. (2018). 동북아 슈퍼그리드 구축사업 관련 해외 사례분석과 시사점 [Analysis of overseas cases and implications for the Northeast Asian supergrid construction project]. 수시연구보고서 17-8 [Occasional Research Report 17-8]. 에너지경제연구원 – Korea Energy Economics Institute.

Lincicome, S. (2025, septembre). An ICE raid in Georgia becomes a massive (and unsurprising) U.S. policy failure. Cato Institute, https://www.cato.org/commentary/ice-raid-georgia-becomes-massive-unsurprising-us-policy-failure

Ministry of Foreign Affairs of the Republic of Korea (MOFA). (2025). President Lee Jae Myung attended the G7 Summit. https://www.mofa.go.kr/ca-en/brd/m_5231/view.do?seq=761779

Ministry of Land, Infrastructure and Transport (2020). 한국판 뉴딜」 종합계획: 선도국가로 도약하는 대한민국 대전환 [ Korean New Deal Comprehensive Plan: A Great Transformation Toward a Leading Nation – Republic of Korea]. 문화체육관광부, 세종- Ministry of Culture, Sports and Tourism, Sejong.

Park, J.-H. (2017). 독일과 한국의 재생가능에너지 정책 거버넌스 비교 [A comparative study on the German and Korean renewable energy governance]. 경상논총 한독경상학회 – Kyungsang Journal of Economics and Business, Korean-German Association of Economics and Business Administration, 35(1), 37–57.

Park, R.-G., & Koo, M.-G. (2018). South Korea’s renewable energy policy: Coming together or drifting apart? Journal of International and Area Studies, 25(2), 61–85.

Park, S.-M. (2025, juillet 25). 한국-캐나다, 안보·방산·에너지 협력 확대… 대통령 특사단 오타와 방문 [South Korea-Canada to expand security, defense, and energy cooperation… Presidential special envoy delegation visits Ottawa]. ACN Asia Content News. https://www.acn-news.com/news/articleView.html?idxno=11034

Seong, Y.-J. (2025, septembre 9). 환경부, ‘기후에너지환경부’로 확대 개편 [Ministry of Environment expands to ‘Ministry of Climate, Energy, and Environment’]. KHARN. https://www.kharn.kr/news/article.html?no=28688

Son, J.-H. (2025, juin 18). Leaders of S. Korea, Canada agree to deepen ties in defense, energy. Korea Herald. https://www.koreaherald.com/article/10512064

Song, H.-S. (2018). 동북아 슈퍼그리드의 진행상황과 미래 [Progress and future of the Northeast Asian supergrid]. 글로벌에너지협력 외교저널 – Diplomatic Journal for Global Cooperation, 52–58.

Song, Y.-N. (2018). 재생에너지 정책 변천 이해와 문재인 정부 3020 평가와 대안 [Understanding the evolution of renewable energy policy: Evaluation and alternatives for the Moon Jae-in Administration’s 3020 initiative]. 사회공공연구원 – Public Policy Institute for People (PPIP), 5, 1–30.

Yoo, J.-M., & Oh, K.-Y. (2013). 정부정책이 재생에너지산업 생산 확대에 미치는 장단기 영향 분석 [The effects of governmental policy on the competitiveness in renewable energy industry]. 경제연구 한국경제통상학회 – Economic Research, The Korean Association of Economic and Trade Studies, 31(4), 201–223.

Yoon, S.-H. (2017). 동북아 슈퍼그리드 전략 비교 연구 [Comparative study of Northeast Asian super grid strategy]. 서울대학교 러시아연구 – Seoul National University, Institute of Russian Studies, 27(2), 210–225.

Zero Carbon Analytics. (2025, mai). The race to invest in Southeast Asia’s green economy. Zero Carbon Analytics, https://zerocarbon-analytics.org/finance/the-race-to-invest-in-southeast-asias-green-economy/

La Corée du Sud dans l’Indo-Pacifique : opportunité stratégique ou dilemme sécuritaire ?

Regards géopolitiques 11(3), 2025

 

Olga V. Alexeeva

Professeure d’études chinoises et asiatiques, UQAM

Senior Fellow, China Institute, University of Alberta

alexeeva.olga@uqam.ca

 

Résumé

L’article examine la réorientation stratégique de la Corée du Sud vis-à-vis de la région indo-pacifique, marquée par le passage d’une posture prudente à l’adoption, en 2022, d’une stratégie indo-pacifique officielle. Ce revirement ne procède pas uniquement d’un changement de priorités partisanes, mais d’une redéfinition de la place du Séoul dans un environnement stratégique régional et mondial en pleine mutation. Confrontée à des nouveaux défis sécuritaires, à une intensification des interdépendances économiques et à des rivalités géopolitiques exacerbées, la Corée du Sud cherche à renforcer son intégration dans l’architecture indo-pacifique tout en renforçant son image et son attractivité économique à l’échelle internationale. En s’appuyant sur des entretiens menés auprès d’experts sud-coréens, l’étude évalue la portée stratégique de cette orientation et examine  ses implications pour les relatons  de Séoul avec ses deux partenaires-clé, les États-Unis et la Chine.

Mots-clés : Corée du Sud, stratégie indo-pacifique, États-Unis, Chine, sécurité régionale

 

Abstract

This article examines South Korea’s strategic reorientation toward the Indo-Pacific region, marked by the shift from a cautious posture to the adoption, in 2022, of an official Indo-Pacific strategy. This shift is not simply the result of a shift in partisan priorities, but also a redefinition of Seoul’s place in a rapidly evolving regional and global strategic environment. Faced with new security challenges, intensifying economic interdependencies, and heightened geopolitical rivalries, South Korea is seeking to strengthen its integration into the Indo-Pacific architecture while strengthening its international image and economic attractiveness. Drawing on interviews with South Korean experts, the study assesses the strategic significance of this shift and examines its implications for Seoul’s relations with its two key partners, the United States and China.

Keywords: South Korea, Indo-Pacific strategy, United States, China, regional security

 

L’arrivée au pouvoir de Yoon Suk-yeol, à la suite de sa victoire aux élections de mars 2022, a entraîné une réorientation cardinale de la politique étrangère de la Corée du Sud. Il s’agissait d’une véritable rupture vis-à-vis de l’approche prônée par le gouvernement précédent. En effet, l’ancien président Moon Jae-in a focalisé l’essentiel de ses efforts sur la réconciliation intercoréenne et l’« apaisement » de Pyongyang en espérant qu’ils se débouchent sur une réelle désescalade. Quant à sa stratégie régionale, Séoul prônait une politique d’ « autonomie stratégique », censée lui assurer une sorte d’équilibre entre la Chine – son principal partenaire économique – et les États-Unis, garant de sa sécurité. Cette position ambiguë a incité Séoul de prendre une certaine distance par rapport aux nouvelles initiatives de Washington qui visaient de manière explicite de freiner l’extension de l’influence chinoise en Asie, y compris celle de Free and Open Indo-Pacific (FOIP), lancée en 2017.  La volonté de préserver sa neutralité face à l’intensification tous azimuts de la rivalité sino-américaine a également conduit Séoul de minimiser son rôle dans les dispositifs de coopération régionale, réanimés avec ce même but de contenir la Chine, dont le Dialogue de Sécurité Quadrilatéral (Quad) et les Five Eyes. Ambitionnant de rehausser le statut international de la Corée du Sud, Yoon Suk-yeol a rompu avec l’attitude plus prudente de ses prédécesseurs la qualifiant comme trop passive et surtout inefficace dans le nouveau contexte international marqué par des crises globales majeures (Yoon 2022). Cette « globalisation » de la politique étrangère sud-coréenne sous Yoon Suk-yeol s’est accompagnée par un recentrage proactif de Séoul sur l’alliance avec Washington et par une détérioration notable, tout aussi assumée, de ses relations avec Pékin. Ce changement d’orientation stratégique s’est notamment manifesté par l’élaboration de sa propre stratégie indo-pacifique, inaugurée en novembre 2022, lors du sommet Corée du Sud-ASEAN. Cet alignement sur les doctrines américaines fut alors présenté comme une volonté de contribuer à la construction d’un environnement stable dans l’espace indo-pacifique qui serait amené à jouer un rôle essentiel dans l’avenir du pays. Quels sont les premiers résultats de la mise en place de cette stratégie ? Comment cette nouvelle posture a-t-elle impactée les intérêts nationaux de la Corée du Sud ? Après avoir examiné la portée de la stratégie indo-pacifique de Séoul, cet article présentera les principaux défis et enjeux liés à sa mise en application. En analysant les données recueillies lors de la mission de terrain en Corée du Sud[1], cette étude évaluera les perspectives du nouvel rééquilibrage de la politique étrangère sud-coréenne après les élections présidentielles de juin 2025.

La Corée du Sud et l’axe l’Indo-pacifique des États-Unis : de la réticence à l’engagement

Le pivot de Washington vers l’Indo-Pacifique et sa politique de containment et de  pression croissante sur la Chine initiée par la première administration de Donald Trump a été accueilli avec une réserve à Séoul pour deux raisons principales  – l’implication active de la Corée du Sud dans les initiatives indo-pacifiques américaines aurait risqué, d’une part, de détourner l’attention des efforts de Séoul d’instaurer une forme de dialogue avec Pyongyang, et d’autre part, de compromettre ses relations avec Pékin, qui se sont déjà détériorées à la suite des disputes autour le déploiement sur le territoire coréen du système antibalistique américain THAAD[2]. Face à cette dilemme, Séoul a décidé d’élaborer sa propre stratégie régionale, une « Nouvelle politique du Sud » visant à approfondir ses relations avec les pays d’Asie du Sud-Est et d’Asie du Sud. Au niveau du discours officiel, cette initiative mettait l’accent sur la coopération économique et sur la réalisation de projets d’infrastructures conjoints tout en promouvant le modèle de développement coréen. En pratique, elle s’est soldée par l’accord aux pays de l’ASEAN, ainsi qu’à l’Inde, d’un statut de « cinquième partenaire » stratégique, après les « Big Four » – les États-Unis, la Chine, le Japon et la Russie[3]. Un autre résultat de cette politique fut la mise en place de coopération dans le domaine de la recherche et d’éducation visant ces pays, en particulier l’Indonésie et le Vietnam, ce qui a conduit à l’augmentation du nombre d’étudiants originaires de ces deux pays dans les universités sud-coréennes[4].  

Cette manœuvre diplomatique préservait le semblant de la neutralité de Séoul lui permettant de contourner habilement les attentes de Washington. Ainsi, lors du sommet Corée du Sud-États-Unis de 2019, Moon Jae-in a annoncé que sa nouvelle vision régionale sera renforcée pour devenir la « Nouvelle politique du Sud Plus » dont le but serait de promouvoir sa « coopération harmonieuse » avec la stratégie indo-pacifique des États-Unis, sans pour autant en fournir des détails concrets (Kim et Wilkins, 2020). Dans l’ensemble, sous la présidence de Moon Jae-in, la coopération entre Séoul et Washington en matière de politique indo-pacifique restait limitée. Elle se résumait à des vagues communications officielles sur la coordination entre leurs deux stratégies régionales, principalement dans le domaine économique, en évitant soigneusement toute mention d’une possible adhésion de la Corée du Sud au nouveau partenariat sécuritaire régional que Washington était en train de construire dans l’Indo-Pacifique. En raison de cette attitude, Séoul a décliné l’invitation de participer aux réunions du Quad, à l’exception de celle consacrée à la lutte conjointe contre la pandémie de COVID-19, à laquelle la Nouvelle-Zélande et le Vietnam ont également accepté d’assister (Park, 2021).

La transformation cardinale des conjectures internationale et régionale a déclenché des sérieux débats au sein des élites politiques sud-coréennes quant à l’efficacité de cette stratégie. Ces débats ont alors divisé l’establishment sud-coréen en deux camps opposés : si certains plaidaient pour un alignement véritable de Séoul sur la stratégie indo-pacifique de Washington, d’autres, au contraire, estimaient qu’il faudrait privilégier la restauration de relations plus amicales avec la Chine (Rinna, 2021). Ces visions polarisantes, révélatrices d’une insatisfaction généralisée à l’égard de l’attitude du gouvernement, jugée comme trop passive et prudente, ont contribué à une réévaluation des priorités nationales en matière de la politique étrangère. Celle-ci s’inscrivait dans un double contexte : d’une part, le retour des démocrates à la Maison-Blanche aux États-Unis, et d’autre part, l’accession au pouvoir du Parti conservateur et de Yoon Suk-yeol en Corée du Sud. Ces revirements politiques ont conduit à un repositionnement progressif de Séoul au sein du nouveau cadre indo-pacifique promu par Washington.

En prenant acte de la mobilisation insuffisante de la Corée du Sud dans l’axe indo-pacifique des États-Unis, l’administration Biden s’est empressée de modifier son approche. Plutôt qu’ouvertement presser Séoul à s’aligner sur sa stratégie visant à contenir la Chine, Washington a adopté une posture plus souple en privilégiant l’implication plus graduelle de la Corée du Sud dans ses différentes initiatives régionales. Ainsi, lors de la réunion consultative sur la sécurité tenue en décembre 2021, les ministres de la Défense des États-Unis et de la Corée du Sud ont convenu de renforcer leur alliance « tournée vers l’avenir » qui sera amenée de jouer un rôle du « pilier de la paix et de la stabilité sur la péninsule coréenne ainsi que dans la région indo-pacifique » (U.S. Department of Defense, 2021). Toutefois, cette déclaration bilatérale n’était pas suivie de débats sur les possibles formes de l’implication des forces sud-coréennes dans l’Indo-Pacifique. Il s’agissait donc plutôt d’expression de l’intention générale que de l’annonce du programme des actions concrètes ou légalement contraignantes.

Quelques mois plus tard, le nouveau gouvernement coréen a également changé d’approche en rompant avec l’ambiguïté stratégique de ses prédécesseurs. La nouvelle orientation de Séoul liait désormais les enjeux économiques aux défis sécuritaires et cherchait d’élever les relations avec les États-Unis au rang d’alliance stratégique globale, y compris dans l’axe indo-pacifique. Ainsi, en mai 2022, Séoul a annoncé son adhésion à l’Indo-Pacific Economic Framework (IPEF), un réseau de partenariats économiques qui devrait favoriser l’intégration régionale sous les auspices des États-Unis et offrir une alternative à la chaîne d’approvisionnement chinoise (Lee, 2022). Puis, à la fin de 2022, Séoul a publié sa propre stratégie indo-pacifique qui inaugurait l’élargissement inédit de la doctrine de politique étrangère sud-coréenne, bien au-delà de la région de l’Asie du Nord-Est (Kim, 2023). Yoon Suk-yeol s’est alors engagé de transformer son pays en « global pivotal state, one that advances freedom, peace, and prosperity through liberal democratic values and substantial cooperation » (Yeo, 2023). Cette stratégie ambitieuse devrait assurer à la Corée du Sud, en vertu de son nouveau potentiel économique et militaire, une place centrale dans la formulation de normes universelles dans la région fondées sur des valeurs communes. Ce faisant, Séoul aspirait devenir un acteur normatif clé et un moteur de la coopération régionale au sein de l’espace indo-pacifique.

La stratégie sud-coréenne qui appelle à un Indo-Pacifique libre et ouvert et à un ordre fondé sur des règles, et insiste sur la nécessité de garantir le bon fonctionnement des chaines d’approvisionnement mondiales, reprend directement les grands axes de la vision de la région promue par Washington. Toutefois, Séoul met également en avant sa volonté de coopérer avec divers régimes politiques, à condition qu’ils respectent les normes internationales. La stratégie sud-coréenne ne serait donc pas explicitement dirigée contre la Chine, qui n’est d’ailleurs mentionnée au sein du document qu’une seule fois et de façon positive – comme acteur essentiel de la prospérité régionale. Cette approche a été qualifiée par Séoul de « mature » car fondée sur le respect et la réciprocité mutuels (The Governement of the Republic of Korea, 2022, p. 14). Ces formulations ambiguës cherchaient visiblement de camoufler, au moins au niveau du discours, la volonté de la Corée du Sud d’être davantage intégrée dans une architecture de dissuasion stratégique placée sous leadership américain sans attirer l’ire de Pékin.

La stratégie indo-pacifique au-delà de la dimension idéologique : la mise en œuvre difficile

Ses desseins grandioses se sont rapidement révélés de manquer une réelle cohérence stratégique. Certes, la nouvelle administration sud-coréenne a fait quelques efforts pour élargir son activisme diplomatique, en participant au sommet de l’OTAN à Madrid en juin 2022 et en accordant de l’aide à l’Ukraine, mais en même temps Séoul s’est fréquemment abstenu de prendre des positions fermes dans les dossiers sécuritaires majeurs, comme les incidents en mer de Chine méridionales (Kim, 2025b). Malgré le changement de son attitude globale, devenue plus assertive, Séoul n’a pas abandonné sa posture prudente vis-à-vis de ses voisins problématiques. Ainsi, bien que Yoon Suk-yeol ait été le premier chef d’État coréen à participer au sommet de l’OTAN, il n’a pas mis sa signature au communiqué final qui désignait la Russie comme une « menace directe » et qualifiait la Chine de « défi systémique » (Terry, 2022).

Quant à l’intégration de la Corée du Sud dans l’axe indo-pacifique, elle restait embryonnaire. D’une part, Washington qui avait auparavant encouragé Séoul d’adhérer à des différentes structures et cadres régionaux sous sa direction, semblait avoir changé sa posture officielle, devenue plus réservée.  Par exemple, la Maison-Blanche s’est contentée de saluer l’intérêt exprimée par Séoul de rejoindre le Quad, sans pour autant fournir les modalités ou le calendrier pour son éventuelle adhésion (The White House, 2022). Et d’autre part, Tokyo s’est opposé à toute implication active de Séoul dans les structures sécuritaires régionales, tant que leurs relations bilatérales ne soient pas normalisées. Aux yeux de Tokyo, l’adhésion de Séoul pourrait nuire à la cohésion de ce dialogue en y introduisant des disputes qui empoisonnent depuis des décennies les relations bilatérales nippo-coréennes.

En effet, sous Moon Jae-in, les contentieux historiques liés à l’héritage de colonisation japonaise de la péninsule coréenne et les différends territoriaux se sont à nouveau envenimés[5]. Ce regain de tensions a conduit à un refroidissement diplomatique majeur entre la Corée du Sud et le Japon. Dans sa Livre blanc sur la défense, publiée en 2019, Séoul a rétrogradé le Japon, auparavant désigné comme « partenaire », au simple statut de « voisin », puis a annoncé la suspension de l’accord bilatéral sur le partage d’informations classifiées (General Security Information Agreement ou GSIA), notamment au sujet de la Corée du Nord.  En réponse, le Japon a également rayé la Corée du Sud de sa liste de « partenaires de confiance » – des pays qui bénéficient d’un traitement de faveur en matière d’exportations (Jung et Jewell, 2019). Bien que, sous pression de Washington, Séoul ait été obligé de rétropédaler, la coopération sécuritaire nippo-coréenne se retrouvait alors de facto gelée. À la suite de ces tensions politiques, une campagne de boycott de produits japonais – le mouvement « No Japan » – a été lancée en Corée du Sud. Certaines entreprises japonaises opérant en Corée ont essuyé des pertes importantes, comme le fabricant de vêtement Uniqlo dont le chiffre d’affaires a chuté de plus de 50 % entre septembre 2019 et août 2020 (Dong, 2023).

En reconnaissant que sans l’aval de Tokyo l’association plus étroite de Séoul au cadre indo-pacifique de Washington soit difficilement envisageable, Yoon Suk-yeol a exprimé une volonté de travailler de concert avec ses homologues japonais pour stabiliser les relations bilatérales. Toutefois, sur le terrain, ce désir de désescalade a été freinée par la persistance d’un fort ressentiment anti-japonais au sein de larges segments de l’opinion publique et de la classe politique sud-coréennes[6]. Le dialogue nippo-coréen progressait donc très lentement et ce n’est qu’en mars 2023, lors du sommet Japon-Corée du Sud, organisé à Tokyo, que Yoon Suk-yeol et le premier ministre Kishida Fumio ont officiellement restauré le dialogue stratégique entre les responsables des Affaires étrangères et de la Défense de deux pays (Pollmann, 2023). Cette démarche a également inclus le dégel de la coopération prévue dans le cadre du GSIA facilitant à nouveau les échanges d’informations sur les lancements de missiles nord-coréens et le suivi de leurs trajectoires. Finalement, l’approche de Yoon, privilégiant la coopération sécuritaire bilatérale et mettant en sourdine les contentieux historiques et territoriaux, semblait porter ses fruits (Kamata, 2025).

Dans les faits, la stratégie indo-pacifique coréenne s’est révélée d’être une coquille vide n’existant que sur papier, car son adoption n’a pas apporté des changements significatifs à la politique extérieures du Séoul. Bien que le potentiel économique des pays faisant partie de l’ensemble indo-pacifique, en particulier celui de l’Inde, soit bien reconnus par les experts sud-coréens, ils soulignent que le gouvernement de Yoon ne l’a pas véritablement exploré, étant davantage occupé par la situation géopolitique dans son voisinage immédiat, puis absorbé par la crise interne et ses répercussions[7]. En qualifiant cette stratégie de simple rhétorique politique, ils estiment qu’elle n’influence aucun projet ou initiative gouvernementale en cours[8]. Par ailleurs, lors de nos discussions avec les experts, aucun d’entre eux utilisait le terme « Indo-Pacifique » lui préférant le vocable « Asie Pacifique ». En effet, l’adoption du cadre indo-pacifique implique l’élargissement considérable du périmètre stratégique et géopolitique, périmètre dans lequel la place de la Corée du Sud reste incertaine, alors que dans le cadre de l’Asie-Pacifique elle retrouve toute sa centralité et son agentivité.

Le retour de l’approche pragmatique après la chute de Yoon Suk-yeol ?

Après les six mois du chaos politique, déclenché par la tentative de coup d’État de Yoon Suk-yeol, l’arrivée au pouvoir de Lee Jae-myung et du Parti démocrate qui dispose de la majorité au sein du Parlement coréen promettait un « retour à la normale », y compris dans les affaires étrangères. Lors de son discours inaugural adressé à la nation, Lee Jae-myung a promis que son gouvernement serait guidé par les principes de souplesse et de pragmatisme. Tout en réaffirmant l’importance de l’alliance avec les États-Unis, il a plaidé en faveur de l’approfondissement de la coopération trilatérale entre la Corée du Sud, les États-Unis et le Japon. Toutefois, il a également précisé que la politique étrangère de Séoul s’inscrira dans une stratégie de « diplomatie pragmatique » centrée sur la défense des intérêts nationaux sud-coréens (Kim, 2025c).

Dans cet esprit, les relations de la Corée du Sud avec les voisins devraient désormais être orientées par une approche réaliste et multi-vectorielle, fondée sur les considérations pragmatiques et les priorités stratégiques. Une telle approche impliquerait entre autres la reprise du dialogue avec Pyongyang et une attitude moins antagoniste vis-à-vis de Pékin, voire même une restauration de certains contacts avec Moscou. Les experts consultés ont d’ailleurs exprimé un optimisme réservé quant à la relance de certaines initiatives avec la Russie, en particulier en Arctique[9]. En effet, les grandes compagnies sud-coréennes, Hanwha Ocean et Samsung Heavy Industries, ont construit des méthaniers qui transportent le gaz russe du Yamal LNG le long de la Route maritime du Nord et elles ont été supposées d’en construire d’autres, pour l’Arctic LNG-2, mais cette collaboration s’est retrouvée gelée après l’invasion russe de l’Ukraine. Lors de sa campagne électorale Lee Jae-myung a affirmé de vouloir faire le nécessaire pour que la Corée du Sud tire meilleur parti de son expertise dans la construction navale afin de renforcer sa présence dans l’Arctique et saisir les opportunités que représente le développement de navigation commerciale dans les zones polaires (Humpert, 2025). Lee fut également le seul candidat aux présidentielles qui a évoqué la Russie dans ses discours publiques, la qualifiant comme le partenaire potentiellement utile, bien que marginal. Ces déclarations ont donné naissance à des diverses spéculations sur le retour possible des compagnies sud-coréennes sur le marché russe (Park, 2025).

Toutefois, depuis son investiture, Lee Jae-myung évite soigneusement de mentionner la Russie, même pour la critiquer, ce qui est particulièrement frappant dans un contexte international marqué par des tensions persistantes autour de la guerre en Ukraine et la redéfinition des équilibres géopolitiques. Cette absence de positionnement clair reflèterait en grande partie l’incertitude quant à la ligne directrice actuelle des États-Unis vis-à-vis de la Russie. Autrement dit, en observant les tentatives de l’administration de Donald Trump de réaliser la manœuvre « Reverse Nixon » pour détacher Moscou de Pékin (Schuman 2025), les élites politiques sud-coréennes préfèrent temporiser toute critique potentiellement mal calibrée, dans l’attente d’une clarification officielle de la posture américaine. À ces préoccupations s’ajoutent désormais celles liées au rapprochement militaire entre Moscou et Pyongyang qui pourrait déstabiliser la sécurité régionale, surtout si la Corée du Nord obtient du Kremlin des transferts de technologies sensibles comme les systèmes de défense aérienne ou les capacités satellitaires (Kwon, 2025). Un tel scénario inquiète Séoul et lui pousse d’adopter une position réservée, d’autant plus que l’intensification de coopération entre Moscou et Pyongyang suscite un mécontentement croissant de Pékin qui y voit une menace directe pour ses intérêts vitaux (Cao, 2025).

Quant aux autres « Big Four », Lee Jae-myung a opté pour une stratégie de « diplomatie des appels téléphoniques », en entamant une série de conversations directes avec les dirigeants des grandes puissances. Dès les premiers jours de son mandat il s’est entretenu avec Donald Trump, Shigeru Ishiba et Xi Jinping, tout en faisant quelques démarches pour désamorcer les tensions avec Pyongyang. Ainsi, Lee Jae-myung a ordonné l’arrêt de diffusion de la propagande par haut-parleurs le long de la frontière avec la Corée du Nord, une mesure décidée par son prédécesseur en juin 2024, en représailles aux ballons transportant des ordures envoyées depuis le Nord. La portée de cette « initiative proactive en faveur de la détente » semble toutefois limitée par le fait que les installations (24 pourparlers fixes et 16 unités mobiles) n’ont pas été démontées, permettant une reprise rapide si nécessaire (Yoo et al., 2025). Les experts chinois ont d’ailleurs vu dans ce geste non seulement une tentative d’apaiser Pyongyang mais aussi un reflet de la volonté de Séoul de consolider son alliance avec Washington, en éliminant l’obstacle sur la voie de Donald Trump qui chercherait de revenir dans le jeu diplomatique nord-coréen pour en tirer un bénéfice politique (Cao, 2025).

Parallèlement, Lee Jae-myung a commencé à développer une diplomatie du second niveau en établissant des contacts avec l’Australie et le Viêt Nam. Ensuite, lors de son premier déplacement international à l’occasion du sommet de G-7 organisé à Kananaskis Lee a rencontré les chefs d’État du Canada, du Brésil, de l’Inde, de Mexique, de Royaume-Uni ainsi que les leadeurs de l’EU et de l’ONU. Ce dynamisme diplomatique semble confirmer la volonté de Lee repositionner la Corée du Sud au cœur des problématiques mondiales tout en esquissant les contours de sa stratégie multi-vectorielle.

Quant à la stratégie indo-pacifique, elle ne semble pas pour l’instant figurer dans le discours officiel de Séoul, bien que les activités diplomatiques de Lee ciblent bien des principaux acteurs de cet espace, notamment le Vietnam, l’Australie, l’Indonésie et l’Inde. Les experts consultés considéraient d’ailleurs que les perspectives de coopération entre la Corée du Sud et l’Inde s’annoncent prometteuses, bien que le marché indien soit très concurrentiel et sensible aux prix[10]. En effet, New Delhi a récemment envoyé une délégation en Corée du Sud, pour mener des négociations avec deux géants sud-coréens en matière de la construction navale, HD Hyundai Heavy Industries et Hanwha Ocean, au sujet de la création de chantiers naval conjoints en Inde. L’Inde qui ambitionne de figurer d’ici 2047 parmi les cinq premières puissances navales, prévoit d’importants investissements dans l’industrie maritime. Toutefois, bien que la Corée du Sud, forte de son expertise dans le domaine, soit perçue par l’Inde comme l’un des partenaires potentiel, New Delhi a également entamé les pourparlers avec des constructeurs navals chinois en mettant, dans les faits, Séoul et Pékin en compétition pour la commande de nouveaux navires pétroliers (Shin, 2025). Les chantiers chinois présentent un avantage non-négligeable en termes de coût alors que les entreprises sud-coréennes bénéficient d’une réputation de supériorité technologique. Dans le contexte de la montée de tensions sino-indiennes, le choix de New Delhi dépendrait des considérations géopolitiques du moment, une éventualité que Séoul semble vouloir mettre à son profit. Ainsi, les avenues de collaboration potentielle en matière de navigation figuraient bien dans la liste de sujets que Lee Jae-myung avait abordé lors de sa rencontre avec Narendra Modi en marge du sommet G-7 (Prime Minister’s Office, 2025).

Les relations avec l’Indonésie, un autre acteur important de l’espace indo-pacifique ciblé par le gouvernement coréen, sont également ternies par de tensions persistantes. En 2010, Séoul et Jakarta ont conclu un accord de partenariat technologique en vue du développement conjoint des avions de combats, les chasseurs KF-21 Boramae. Cet accord permettait à l’Indonésie de profiter d’un accès privilégié à des technologies militaires sensibles moyennant l’investissement de 1,7 milliards de wons dans le projet (Kim, 2025d). Toutefois, la réalisation du projet a été maintes fois reportée à cause de retards de paiement et des divergences techniques. Dans un effort ultime de maintenir l’Indonésie dans le projet, Séoul a accepté de réviser l’accord-cadre en réduisant sensiblement la contribution financière de Jakarta au projet, désormais fixée à 600 millions de wons (Kim, 2025d). Or quelques jours après cette annonce, l’Indonésie a signé un mémorandum avec la Turquie pour l’achat de 48 chasseurs de cinquième génération Kaan. Ce désengagement manifeste de l’Indonésie vis-à-vis du projet KF-21 a provoqué une vive réaction en Corée du Sud – certains commentateurs ont même qualifié ce revirement d’un acte de trahison industrielle (Lee, 2025). Cette situation illustre les limites et la fragilité des partenariats que Séoul tente de mettre en place dans ce nouvel espace indo-pacifique, un espace qui se voit de plus en plus convoité non seulement par des grands acteurs internationaux mais aussi par des puissances moyennes, réduisant ainsi la marge de manœuvre sud-coréenne dans ses marchés de plus en plus compétitifs.

Dans ses relations avec Tokyo,  Lee Jae-mung semble vouloir continuer la politique de son prédécesseur. À la suite de leur première rencontre en marge du sommet du G7 au Canada, Lee Jae-mung et Shigeru Ishiba ont poursuivi leur dialogue dans un registre plus informel, en échangeant des messages sur les réseaux sociaux. Lee a publié un message sur X, rédigé à la fois en coréen et en japonais, dans lequel il a souligné l’importance de construire des relations « tournées vers l’avenir » entre les deux pays. En retour, Ishiba a répliqué par un message équivalent, accompagné d’une traduction en coréen, exprimant sa volonté de maintenir une communication étroite avec Séoul et de coopérer sur les questions liées à la Corée du Nord. Cet échange en deux langues est hautement symbolique et semble indiquer la volonté commune de dépasser les différends historiques au profit d’un dialogue pragmatique (Kim, 2025e). De plus, l’apaisement avec le Japon est la condition sine qua non de l’éventuelle adhésions de la Corée du Sud aux initiatives sécuritaires américaines dans l’Indo-Pacifique.

Toutefois, la préoccupation principale de Séoul reste ses relations avec les États-Unis et la question de tarifs douaniers, en particulier ceux qui affectent les secteurs stratégiques de l’automobile et de l’acier, domaines dans lesquels les exportations sud-coréennes vers les États-Unis jouent un rôle économique majeur. Pour apaiser la situation et satisfaire les nouvelles exigences de la Maison-Blanche, les conglomérats sud-coréens ont récemment multiplié des annonces de nouveaux partenariats avec les entreprises américaines. Par exemple, HD Hyundai vient de signer un accord avec Edison Chouest Offshore qui prévoit de lancer, d’ici à 2028, la construction des méthaniers sur le sol américain, en soutenant ainsi de manière implicite les efforts de Washington de revitaliser son industrie de la construction navale commerciale (Lee et Park, 2025). Une autre société sud-coréenne, Hanwha Systems a conclu un mémorandum d’entente avec le groupe américain Northrop Grumman visant à développer une coopération technologique dans le domaine de défense aérienne, ce qui permettrait de renforcer l’interopérabilité entre les systèmes sud-coréens et américains dans le cadre de l’alliance militaire bilatérale (Kan, 2025). Seul l’avenir permettra déterminer si cette stratégie s’avérera efficace et permettra, comme l’espère Séoul, d’obtenir une exemption des droits de douane et de consolider son alliance avec Washington quelque peu ébranlée par les demandes persistantes de Donald Trump de payer plus pour la défense américaine de la péninsule coréenne.

 

Conclusion

L’esprit du pragmatisme diplomatique, censée guider les actions de la nouvelle administration sud-coréenne sur la scène internationale, semble s’appuyer sur plusieurs vieilles recettes qui caractérisaient l’approche de neutralité ambiguë. Or le contexte international a changé de manière cardinale, le monde est entré dans une période de turbulences majeures dont la durée et les conséquences sont difficiles à prévoir. Alors que la politique étrangère des États-Unis s’oriente de plus en plus vers le bilatéralisme transactionnel, la Corée du Sud se trouve à un tournant stratégique : participer activement au dispositif américain de confinement de la Chine ou risquer la marginalisation au sein de l’architecture stratégique indo-pacifique activement promue par Washington. Cette nouvelle conjoncture, quand l’histoire semble s’accélérer, demande de Séoul d’adopter une posture plus équilibrée et réactive afin de préserver son autonomie décisionnelle et d’assurer la défense de ses intérêts nationaux.

Ce recalibrage stratégique nécessiterait une formulation claire et détaillée des objectifs de l’engagement de la Corée du Sud dans la région Indo-Pacifique. En effet, depuis sa publication en 2022, la stratégie indo-pacifique de la Corée du Sud n’a pas trouvé beaucoup d’applications concrètes, au-delà de quelques tentatives des entreprises sud-coréennes d’affirmer leur présence sur les nouveaux marchés en Asie du Sud-Est et en Asie du Sud. Ces marchés, bien que prometteurs, se sont cependant révélés difficiles à pénétrer en raison de défis logistiques et culturels mais surtout à cause de leur haut niveau de concurrence. L’avenir de ses premières initiatives dépendrait en large mesure de la volonté du gouvernement de Lee Jae-myung d’investir véritablement cet espace indo-pacifique et d’élargir son soutien économique, institutionnel et diplomatique aux projets que les compagnies sud-coréennes y développent. Cet encouragement permettrait par ailleurs à la Corée du Sud de diversifier ses chaînes d’approvisionnement et de réduire sa dépendance économique vis-à-vis de la Chine, mais aussi d’asseoir son rôle de puissance moyenne crédible.

 

 

Références

Cao, X. (2025). 中国应独立看待并处理朝鲜问题 [La situation dans la péninsule coréenne est fortement influencée par la rivalité entre grandes puissances]. The Charhar Institute, 16 juin, http://www.charhar.org.cn/NewsDetail/5973698.html.

Dong, S. (2023). From J-pop to animated films, Japanese culture catches on in Korea. The Korea Times, 11 mai, https://www.koreatimes.co.kr/lifestyle/trends/20230511/from-j-pop-to-animated-films-japanese-culture-catches-on-in-korea.

Humpert, M. (2025). South Korea Looking to Transform Port of Busan Into Arctic Shipping Gateway. High North News, 30 mai, https://www.highnorthnews.com/en/south-korea-looking-transform-port-busan-arctic-shipping-gateway.

Jung, P. A. et Jewell, (2019). South Korea and Japan have more in common than they think. Brookings Institution, 5 sept.., https://www.brookings.edu/articles/south-korea-and-japan-have-more-in-common-than-they-think/.

Kamata, J. (2025). Japan-South Korea Relations Are About to Get a Stress Test. The Diplomat, 11 juin, https://thediplomat.com/2025/06/japan-south-korea-relations-are-about-to-get-a-stress-test/.

Kan, H. (2025). Hanwha teams up with Northrop Grumman for next-gen air defense. The Korea Herald, 23 juin, https://www.koreaherald.com/article/10515605.

Kim, J. et Wilkins, T. (2020). South Korea and America’s Indo-Pacific Strategy: Yes, But Not Quite. ISEAS, 26 nov., https://www.iseas.edu.sg/media/commentaries/south-korea-and-americas-indo-pacific-strategy-yes-but-not-quite/.

Kim, E. (2023). Assessment of South Korea’s New Indo-Pacific Strategy. Center for Strategic & International Studies (CSIS), 19 janv., https://www.csis.org/analysis/assessment-south-koreas-new-indo-pacific-strategy.

Kim, E. (2025a). China likely to lift ban on South Korea’s K-wave as early as May. The Korea Economic Daily, 19 fév., https://www.kedglobal.com/business-politics/newsView/ked202502190011.

Kim, L. (2025b). Yoon’s Disappointing Foreign-Policy Legacy. Foreign Policy, 4 avril., https://foreignpolicy.com/2025/04/04/south-korea-yoon-impeachment-constitutional-court-ruling/.

Kim, N. (2025c). 李대통령 « 모든 국민 아우르고 섬기는 ‘모두의 대통령’ 되겠다 » [Le président Lee : « Je serai le président de tous qui sert tout le peuple »]. Yonhap News Agency, 4 juin., https://www.yna.co.kr/view/AKR20250604080700001?.

Kim, J. (2025d). KF‑21 개발 인도네시아 분담금 6천억원으로 최종 합의 서명  » [Signature de l’accord final sur la contribution de l’Indonésie au développement du KF‑21, fixée à 600 milliards de wons]. Yonhap News Agency, 13 juin., https://www.yna.co.kr/view/AKR20250613024300504?%20section=politics/all&site=major_news01.

Kim, E. (2025e). Lee, Ishiba exchange SNS messages in each other’s language following 1st summit. Yonhap News Agency, 20 juin., https://en.yna.co.kr/view/AEN20250620004300315?%20section=national/politics.

Kwon, H. (2025). What North Korea stands to gain from Russia for demining Kursk? Hankyoreh, 19 juin, https://english.hani.co.kr/arti/english_edition/e_northkorea/1203717.html.

Lee, S.  (2022). South Korea ventures into its Indo-Pacific strategy.  East-Asia Forum, 11 juillet, https://eastasiaforum.org/2022/07/11/south-korea-ventures-into-its-indo-pacific-strategy/.

Lee, H. (2025). 인도네시아 KF-21분담금 ‘먹튀’ 현실화에···’저자세’ 침묵하는 방사청[이현호의 밀리터리!톡] [L’Indonésie fait un « walk‑away » sur le paiement du KF‑21… L’Agence d’acquisition de défense reste muette et « soumise »]. Seoul Daily, 21 juin, https://www.sedaily.com/NewsView/2GU5R07EDZ.

Lee, J., Park, S. (2025). HD Hyundai to co-build container ships in US with Edison Chouest. The Chosun Daily, 23 juin, https://www.chosun.com/english/industry-en/2025/06/23/RCE3A2U4SFH5VLIAXH5RHCO7CM/.

Park, J. (2021). Biden Should Embrace South Korea’s Strategic Nondecision on the Quad. The Diplomat, 5 mars, https://thediplomat.com/2021/03/biden-should-embrace-south-koreas-strategic-nondecision-on-the-quad/.

Park, J. (2025). Will Korean firms return to Russia? The Korea Times, 21 févr., https://www.koreatimes.co.kr/business/companies/20250221/will-south-korean-companies-resume-operations-in-russia.

Pollman, M. (2023). What’s Driving the Japan-South Korea Thaw? The Diplomat, 21 mars, https://thediplomat.com/2023/03/whats-driving-the-japan-south-korea-thaw/.

Prime Minister’s Office (2025). Prime Minister meets President of Republic of Korea on the sidelines of G7 summit, 18 juin, https://www.pib.gov.in/PressReleaseIframePage.aspx?PRID=2137194.

Rinna, A. V. (2021). Where does the South Korea–US alliance fit in a ‘free and open Indo-Pacific’?  East-Asia Forum, 26 mars, https://eastasiaforum.org/2021/03/26/where-does-the-south-korea-us-alliance-fit-in-a-free-and-open-indo-pacific/.

Shin, H. (2025). 인도 K-조선에 러브콜 보낼까…100억달러 발주 어디로? [L’Inde pourrait-elle envoyer un « love call » à la K‑construction navale… Où iront ses commandes de 10 milliards de dollars ?]. Newsis, 2 juin,  https://www.newsis.com/view/NISX20250602_0003198838.

Schuman, M. (2025). What Is a ‘Reverse Nixon,’ and Can Trump Pull It Off? The Atlantic, 30 mai, https://www.theatlantic.com/international/archive/2025/05/reverse-nixon-trump-russia-china/682966/.

Song, S. (2020). Japanese company to appeal S. Korean court decision on asset seizure: reports. Yonhap News Agency, 4 août, https://en.yna.co.kr/view/AEN20200804000600325.

Terry S.M. (2022). Yoon’s Strong Start in Foreign Policy. Foreign Policy, 18 août, https://foreignpolicy.com/2022/08/18/yoon-suk-yeol-south-korea-foreign-policy-china-united-states-japan-100-days/.

The Governement of the Republic of Korea (2022). Strategy for a Free, Peaceful, and Prosperous Indo-Pacific Region. Ministry of Foreign Affairs, 28 déc., https://overseas.mofa.go.kr/eng/brd/m_5676/view.do?seq=322133.

The White House (2022). United States-Republic of Korea Leaders’ Joint Statement, 21 mai, https://bidenwhitehouse.archives.gov/briefing-room/statements-releases/2022/05/21/united-states-republic-of-korea-leaders-joint-statement/.

U.S. Department of Defense (2021). 53rd Security Consultative Meeting Joint Communiqué, 2 déc., https://www.defense.gov/News/Releases/Release/Article/2858814/53rd-security-consultative-meeting-jointcommunique/.

Yeo, A. (2023). South Korea as a global pivotal state. Brookings Institution, 19 déc., https://www.brookings.edu/articles/south-korea-as-a-global-pivotal-state

Yoo, Y., Lee, G., et Jo, S. (2025). 軍 대북확성기 방송 1년 만에 전면 중단…9·19 군사합의 복원 신호탄 되나 [L’armée sud-coréenne met fin à la diffusion via haut-parleurs à destination du Nord après un an… Un signal vers la restauration de l’accord militaire du 19 septembre]. The JoongAng, 11 juin,  https://www.joongang.co.kr/article/25343049.

Yoon, S. (2022). South Korea Needs to Step Up. The Country’s Next President on His Foreign Policy Vision. Foreign Affairs, 08 février, https://www.foreignaffairs.com/south-korea/south-korea-needs-step-yoon-suk-yeol.

 

[1] Lors de cette mission de terrain, réalisée en avril 2025, nous avons discuté avec plusieurs chercheurs sud-coréens travaillant au sein des écoles de relations internationales de quatre universités métropolitaines dont le Seoul National University (SNU), Ehwa Women’s University (EWU), Soongsil University (SU), Korea University (KU) ainsi qu’avec les experts de Economics, Humanities and Social Research Council (NRC) et Korea Institute for International Economic Policy (KIEP) situés à Osong.

[2] Considéré par Washington comme l’élément central de son programme de défense dans la région Asie-Pacifique, le système THAAD (Terminal High Altitude Area Defense) a été déployé en Corée du Sud en 2016. Cette décision du président Park Geun-hye a provoqué des réactions négatives très fortes de la part de Pékin et Moscou. En 2017, en guise de représailles, la Chine a imposé des restrictions à l’importation des produits culturels coréens (Hallyu ou K-wave), incluant les contenus audiovisuels, les jeux vidéo et les produits de beauté. Cette interdiction, qui reste toujours en vigueur, a gravement affecté les industries coréennes liées à Hallyu, pour lesquelles la Chine fut l’un des principaux marchés (Kim, 2025a).

[3] Rencontre avec le chef de l’équipe travaillant sur l’Inde l’Asie du Sud et le research fellow, spécialiste de l’Asie du Sud-Est et l’Océanie, KIEP, 23 avril 2025.

[4] Rencontre avec le doyen et les membres de Graduate School of International Studies (GSIS) de KU, 24 avril 2025.

[5] Pendant la Seconde guerre mondiale, les autorités japonaises ont contraint des dizaines de milliers de femmes coréennes de servir dans les bordèles militaires sous contrôle étatique et ont enrôlés de force des nombreux hommes pour travailler dans les usines au Japon. La question de réparations appropriées n’a jamais été réglée et continue aujourd’hui d’entraver les relations bilatérales. Ainsi, en 2019, la Cour suprême a ordonné la saisie d’actifs de Nippon Steel Corporation, dont la valeur a été estimée à 400 millions wons, en vue d’indemniser les victimes sud-coréennes du travail forcé (Song, 2020).

[6] L’identité nationale coréenne s’est construite en réaction aux ambitions impérialistes de la fin du XIXe et début du XXe siècle. Le traumatisme de la colonisation est aujourd’hui placé au cœur de l’enseignement de l’histoire et des politiques mémorielles coréennes (musées, manuels scolaires, films etc.), ce qui contribue à façonner les attitudes populaires vis-à-vis du Japon. De plus, la persistance des demandes de compensations pour les exactions subies par les citoyens sud-coréens des mains des Japonais alimente les débats quasi-constants et très médiatisés au sein de la société sur les conséquences à long terme des politiques coloniales de Tokyo.

[7] Rencontre avec les experts de NRC, 23 avril 2025.

[8] Rencontre avec le doyen et les membres de GSIS (KU), 24 avril 2025.

[9] Rencontre avec les experts de NRC, 23 avril 2025.

[10] Rencontre avec les experts de NRC, 23 avril 2025.

La Hallyu comme stratégie d’influence internationale

RG v7 n3 (2021)

Karel Sauvageau

Karel Sauvageau est bachelière en administration des affaires à l’Université Laval. Elle étudie présentement à l’Université de Montréal en géopolitique de l’Asie.

Résumé :

Tenant compte des contextes de la pandémie et des nouvelles routes de la soie, cet article propose de survoler les orientations politiques d’un pays de l’Asie et plus précisément ses capacités à mobiliser la communauté internationale en sa faveur, en l’occurrence ici la Corée du Sud. Cette puissance économique de l’Asie de l’Est détient un pouvoir d’attraction indispensable, soit son industrie artistique, à laquelle le gouvernement est devenu l’artisan principal de sa promotion.

Mots-clés : Nouvelles routes de la soie, Asie, Corée du Sud, Chine, Influence culturelle.

Abstract:

Regarding the contexts of both the pandemic and the Belt and Road Initiative, this article proposes an overview of the political orientations of an Asian country and more specifically its capacities to mobilize the international community in its favour, in this case here South Korea. This East Asian economic powerhouse holds a valuable power of attraction, known as its arts industry, of which the government has become the main actor of its promotion.

Keywords: Belt and Road Initiative, Asia, South Korea, China, Cultural influence.

 

En 2021, l’expression « l’argent mène le monde » ne pourrait pas mieux résonner. Avec les conséquences économiques désastreuses que la pandémie a causées, chaque État s’est retrouvé en proie à des défis socio-économiques de grande ampleur et rien n’a pu être laissé au hasard, il a fallu agir, ou plutôt il faut l’admettre, réagir. En 2013, Xi Jinping introduisait les tout premiers balbutiements des nouvelles routes de la soie, géant projet d’expansion ferroviaire, maritime et routier. Aujourd’hui, presque 8 ans plus tard, le kilomètre 0 de Chongqing en Chine n’a été que le premier domino d’une importante vague mondiale de développement financée par l’Empire du Milieu. Les nouvelles routes de la soie apparaissent vraisemblablement comme la construction d’un impérialisme économique chinois sur le reste du monde.

Les tensions politiques entre les États-Unis et la Chine sont le résultat du manque de transparence de cette dernière dans l’élargissement de ses activités de contrôle économiques. En plus de se provoquer mutuellement sur la question de Taiwan, les deux plus grandes puissances économiques se retrouvent aujourd’hui au pied même d’une nouvelle montagne de défis géopolitiques. Il y a eu une hausse de la rivalité avec Pékin en mer de Chine méridionale, les revendications maritimes se chevauchant les unes aux autres. Cet endroit est convoité par tous les États de la région puisque c’est un bassin de ressources naturelles abondantes et le nerf du commerce maritime international. La Chine a d’ailleurs profité du fait que la gestion de la pandémie a détourné les regards pour y déployer davantage sa présence.

L’Asie est une région aux disparités nombreuses. On peut reconnaître les éléments d’un soft power dans une Asie de l’Est très développée face à une Asie du Sud-Est et une Asie centrale en plein développement et directement concernées par les nouvelles routes. Un point d’ancrage intéressant afin d’avoir une vue d’ensemble sur ce continent et sur les enjeux qui le compose est nul autre que la Corée du Sud. Avec des influences historiques en provenance et de la Chine et du Japon, la connaissance de ce pays à lui seul est un grand pas vers l’analyse géopolitique de la région. La péninsule sud-coréenne est un territoire stratégique important pour le développement des ambitions économiques et politiques de la Chine. La Corée du Sud est l’un des plus grands alliés des États-Unis, mais elle vise aussi le maintien d’une bonne relation de coopération avec la Chine, cela dans le but d’assurer une sécurité réciproque dans la région.

Cette petite péninsule, séparée de la Chine par le pays ermite nord-coréen, déploie de façon soutenue son influence en Asie du Sud-Est. Ce dragon asiatique, avec sa culture unique et influente, exerce une présence plus qu’active sur la scène politique internationale quant au développement économique de l’Asie et dans le contexte des nouvelles routes de la soie. La quête d’une reconnaissance a justement depuis longtemps été un objectif au sein de la société sud-coréenne, ce qu’ils appellent le him, cette recherche de contrôle sur leur vie (De Mente, 2017 :101) qui les amène à se dépasser, à compétitionner et à faire de grandes études. Dans le but d’identifier clairement les interactions par le biais desquelles le gouvernement sud-coréen fait preuve de soft power, il est possible de faire une analyse sous trois paramètres, soit la valorisation de la culture, les valeurs politiques et la politique étrangère.

  1. Valorisation de la culture

Quand on entend parler de la Corée du Sud, il est souvent question de son modèle de développement économique et ce dernier est directement lié à la popularisation de sa culture. On peut donc combiner les deux afin d’analyser le renforcement de l’image positive du pays.

« Les pays ayant un fort soft power sont généralement ceux qui possèdent une culture facilement exportable » (Courmont et Kim, 2013 :36).

1.1. La Corée du Sud comme modèle de développement économique

En seulement 40 ans (Nolan, 2016 :176), le pays est parvenu à se développer rapidement et à dépasser en termes d’innovation de nombreux pays développés. Ayant eu un PIB par habitant de moins de 125$US (Tudor, 2018 :74) dans les années 1960, la Corée du Sud est devenue aujourd’hui la 11e puissance économique mondiale, avec un PIB par habitant de 34 703$US (World Population Review, 2021). Le pays, afin d’accroître rapidement son économie, a misé sur une intégration directe aux chaînes de valeur mondiales, c’est-à-dire aux procédés internationaux de production, notamment dans les secteurs de la technologie, de l’innovation et du matériel de transport. Puis, étant donné que les activités économiques étaient centralisées dans des conglomérats principaux qui occupaient différents secteurs d’activités, ils ont pu se démarquer et donc gagner une visibilité et une compétitivité mondiales, en plus d’économies d’échelle qui permettent aujourd’hui au pays de continuer de faire croître ses recettes sous ces différentes marques que sont LG, Samsung et Hyundai. Tout en misant sur des développements industriel et manufacturier très structurés, la Corée du Sud a bâti sa croissance économique sur la base d’une politique d’exportation (Kim, 2014 :39).

Ainsi, on peut se demander ce que le gouvernement fait aujourd’hui afin de continuer d’innover en ce sens. Étant donné que la population sud-coréenne a concentré ses activités économiques sous de grands conglomérats, le pays dépend maintenant des grandes chaînes de valeur mondiales pour accroître sa visibilité et il doit donc élargir ses capacités d’exportation. Ce faisant, il fait tomber les barrières douanières avec notamment la signature du Regional Comprehensive Economic Partnership (RCEP), ce dernier étant le plus grand accord commercial régional au monde. La Corée du Sud est reconnue pour son expansion économique fulgurante, ce « Miracle de la rivière Han », car ses stratégies de développement ont été à la hauteur de ses ambitions. Mais au-delà de sa position de grande puissance économique, le pays a depuis aussi l’ambition, en parallèle, de devenir un véritable acteur international. De là le déploiement soutenu et rapide de ses relations diplomatiques. Le gouvernement sud-coréen porte une attention particulière à son nation branding afin d’aider les entreprises sud-coréennes à faire grandir leur visibilité ainsi que leur attractivité. The Presidential Council of Nation Branding fondé en 2009 a en effet servi de levier pour la réputation internationale de la Corée du Sud (Kim, 2014 :18). Aujourd’hui, le pays occupe la première position du monde au classement d’économie innovante de Bloomberg, avec un indice de 90,49%. Il possède son propre ministère des startups et des PME, effectuant un accompagnement et un soutien complet, incluant des relations étroites avec le secteur financier. Aussi, le Overall Assistance for Startup Inmigration System (OASIS) aide à la création d’emploi et le Korea SMEs & Startups Agency (KOSME) encourage la création de nouvelles startups, notamment à l’aide d’un programme d’incubation appelé Youth Startup Academy (ContentEngine LLC, 2021).

1.2. La vague sud-coréenne (Hallyu) comme influence mondiale

L’outil d’influence le plus important de la Corée du Sud est définitivement sa culture. Depuis la fin des années 1990, le monde entier a tranquillement, mais certainement, commencé à regarder le pays sous un nouveau jour. Le fait que la K-pop et les K-dramas représentent un outil de soft power sud-coréen n’est pas un secret. En 2011, le ministre de la Culture s’était d’ailleurs proclamé « ministre Hallyu » (Tudor, 2018 :284). Le phénomène de la vague sud-coréenne, dans l’analyse des relations économiques de la Corée du Sud, ne doit pas être mis à l’écart, bien au contraire. La Hallyu[1] a favorisé des relations commerciales et aujourd’hui c’est cette présence à l’internationale qui permet au pays de valoriser son image. Le gouvernement la promeut à l’étranger chaque année à travers des fonds d’investissements de millions de dollars, cette visibilité croissante amplifiant avec elle le tourisme. La vague sud-coréenne n’a pas été à l’origine une stratégie politique, mais bien une innovation du développement artistique culturel sud-coréen, qui au fil du temps s’est transformé en un outil de soft power assurant ainsi le maintien de la crédibilité de cette expansion internationale. En réalité, c’est l’image médiatique de la Corée du Sud qui s’est vue renversée depuis 2009, alors qu’avant les sujets entourant le pays se concentraient sur les relations intercoréennes et la politique intérieure, depuis c’est la société civile elle-même et ses valeurs patrimoniales et culturelles qui sont mises de l’avant par les journalistes. Dans les pays où la culture sud-coréenne a été bien accueillie, le gouvernement y a repéré une opportunité d’investissements et y a donc ouvert des centres culturels sud-coréens, visant à faire la promotion des produits artistiques du pays. Cette réaction positive envers la culture sud-coréenne dans les pays de l’Asie et de l’Amérique a permis aux grandes entreprises sud-coréennes, comme Samsumg et LG, de faire la promotion de leurs nouvelles technologies directement dans ces centres. Ainsi, la vague culturelle permet en elle-même d’augmenter la visibilité des multinationales sud-coréennes et donc leurs profits.

Dans les pays de l’Asie du Sud-Est, les consommateurs de ces produits ont commencé en 2011 (Kim, 2014 :46) à se rendre dans les centres culturels afin d’apprendre le coréen grâce aux cours y étant organisés. Cette vague culturelle a permis au pays de faire croître plusieurs secteurs d’activités économiques, soient le tourisme, l’alimentation, l’esthétique et la mode, ces industries sud-coréennes étant de plus en plus reconnues internationalement. Il est devenu commun que ces diverses industries exercent leur marketing directement dans l’industrie du cinéma. Aussi, il n’est plus rare de voir des vedettes de K-pop faire leur entrée dans le monde du cinéma. On peut donc affirmer qu’une multitude de secteurs d’activités s’entrecroisent en Corée du Sud et c’est exactement ce qui crée une vague de masse en termes de rendement économique et d’influence culturelle. Le milieu artistique permet à lui seul de faire rouler l’économie du pays, puisqu’avec 1$ d’exportation de K-pop, c’est l’exportation de 17,7$ d’autres produits qui se crée (Asia Society, 2020). Selon les données de la Korean Foundation for International Cultural Exchange (KOFICE), les exportations reliées à la Hallyu se sont chiffrées à plus de 12 milliards de dollars américains en 2019 (Yonhap News Agency, 2020b).

Le nombre d’immigrants dans le pays n’a fait qu’augmenter en parallèle de son développement économique. On estime actuellement à 2,65 pour 1000 personnes le taux migratoire net, comparativement à un taux qui était négatif il y a 15 ans (The World Factbook, 2021). Ce qui était autrefois un pays d’émigration est devenu un pays d’immigration. Malgré le contexte de la pandémie, la visibilité de la culture sud-coréenne ne fait que croître et dans sa stratégie, l’industrie artistique vise directement le marché américain. Avec sa chanson en anglais, Dynamite, le boys band BTS est devenu en 2020 le premier groupe de K-pop à atteindre la première position du Billboard Hot 100. Ce résultat montre que l’industrie sud-coréenne s’est adaptée à la situation actuelle et qu’elle continue visiblement d’innover. La société SM Entertainment a créé au printemps 2020 une toute nouvelle plateforme mondiale de diffusion de concert intitulée Beyond Live, faisant preuve d’une avancée technologique ainsi que d’une adaptation face à la barrière physique actuelle. Cette plateforme permet la continuité de cette expérience unique avec des effets spéciaux et des chorégraphies presque parfaits et donc permet une croissance continue de la consommation de la culture sud-coréenne. En réalité, la force de la musique sud-coréenne c’est que s’en est une qui se regarde, c’est-à-dire que c’est le spectacle lui-même qui est le principal produit. Par ailleurs, la connexion avec les fans et la qualité de diffusion sur les réseaux en ligne étaient déjà très intégrées à l’industrie de la K-pop, stratégies permettant de maintenir la visibilité des groupes dans les pays du monde entier.

En 2018, les exportations de l’industrie de contenu culturel ont dépassé celles des électroménagers (Asia Society, 2020), ceci est très significatif puisque l’industrie des électroménagers était auparavant l’un des principaux moteurs du succès économique du pays. D’autre part, la production culturelle, comme service exporté, est en tête de tous les autres types de services. C’est le mélange entre l’évolution technologique et la valorisation de la culture sud-coréenne qui fait de la Corée du Sud un succès mondial. La vague sud-coréenne ne pourra que fleurir à l’avenir, puisque dans les circonstances actuelles le monde a encore plus besoin de divertissement. En février 2021, Netflix a annoncé qu’il allait investir 500 millions de dollars cette année afin de produire du nouveau contenu sud-coréen. Alors qu’elle avait déjà investi, entre 2015 et 2020, 700 millions de dollars dans ce contenu, la multinationale américaine a d’ailleurs affirmé qu’elle avait vu une nette augmentation de la consommation de contenu sud-coréen lors des deux dernières années (Roy Choudhury, 2021). Le ministère de la Culture de la Corée du Sud est devenu, avec la croissance internationale de la Hallyu, le maître d’œuvre derrière sa promotion. Avec des célébrités comme porte-paroles de produits de tous genres, la vague sud-coréenne représente aujourd’hui son investissement central. Sous le ministère des Affaires étrangères, la Korea Foundation promeut mondialement la culture sud-coréenne et pour se faire elle crée des partenariats d’échanges et apporte une aide financière à des gens à l’international se démarquant dans leurs études en culture coréenne. De plus, la U.S. Modern Language Association a recensé, entre 2006 et 2016, une augmentation de 95% du nombre d’étudiants universitaires suivant des cours de langue coréenne (Gibson, 2020).

  1. Valeurs politiques

On pourrait dire que la Corée du Sud a voulu faire bénéficier à son tour de l’aide qu’elle a reçue lorsqu’elle était un pays pauvre des suites de la guerre, car depuis son ascension économique on a pu la voir partout dans des missions de développement, que ce soit en lien avec les Nations Unies, le développement durable, la cybersécurité, les droits de l’homme ou encore l’aide apportée directement aux pays dans le besoin. Elle a su valoriser des valeurs de coopération dans un monde complexe, avec en 2013 déjà plus d’un milliard de dollars fournis en aide au développement (Yonhap News Agency, 2015). Le pays étant d’ailleurs un avant-gardiste en termes de croissance verte.

2.1 La diplomatie sud-coréenne déferle sur le monde

Fig. 1 : Diplomatie et soft power sud-coréen

Source : http://www.mofa.go.kr/eng/index.do.

Il y a plusieurs organisations internationales en développement durable basées en Corée du Sud et cette dernière a créé un bon nombre d’initiatives en aide au développement, telle la Korea International Co-operation Agency (KOICA), lui permettant d’exporter du savoir-faire, de créer de nouveaux partenariats et de maintenir une implication soutenue aux quatre coins du globe. Alors qu’autrefois le pays était associé au conflit avec la Corée du Nord et à la zone démilitarisée séparant les deux Corées, son image aujourd’hui est directement associée à ses technologies avant-gardistes et sa culture unique. La Corée du Sud, avec notamment son intégration au Comité d’aide au développement de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), était en 2011 (Tudor, 2018 :288) le seul pays non occidental à faire partie de tous les importants forums internationaux d’élaboration de politiques humanitaires. En 2020, le gouvernement sud-coréen a déclaré apporter une aide de 18,5 millions de dollars au Yémen pour aider à contrer les pénuries alimentaires que la pandémie a accentuées. Il souhaite « fournir une assistance à des pays souffrant d’une crise humanitaire prolongée et assumer sa responsabilité en tant que puissance moyenne en solidarité avec la communauté internationale » (Yonhap News Agency, 2020d). La Corée du Sud est le 15e plus grand pays donateur de l’aide au développement (ODA) et elle s’est engagée à doubler ses dons aux membres de l’ASEAN d’ici 2022 (Donor Tracker, 2021). Le pays priorise les infrastructures économiques et les objectifs de développement durable des Nations Unies. Quant aux travaux entourant la sécurité internationale, en décembre 2020, c’est Séoul qui a accueilli la dix-neuvième Conférence conjointe République de Corée-Nations Unies sur les questions de désarmement et de non-prolifération, « sur le thème des nouvelles technologies et de leur impact sur ces questions » (Nations Unies, 2020). Le 1er mars 2021, Moon Jae-in a déclaré vouloir se rendre à la table de discussion avec le Japon pour solidifier leur relation bilatérale et mettre de côté le passé afin d’avancer sur une nouvelle voie de coopération, cela dans le but d’assurer la prospérité de la relation trilatérale avec les États-Unies (Yonhap News Agency, 2021).

En 2018 (ainsi qu’en 2020), le groupe de K-pop BTS a rendu un message à l’UNICEF au siège des Nations Unies à New York. Dans son discours il utilise le titre de ses récents albums, love yourself et speak yourself afin de livrer un message d’amour-propre, des paroles très touchantes de la part de ces « ambassadeurs » de la culture sud-coréenne. À l’été 2020, des fans de K-pop ont pris d’assaut le web afin de défendre la justice sociale à deux reprises. Une première fois ils se sont rassemblés sur les réseaux pour le mouvement Black Lives Matter et une deuxième fois ils ont réservé des centaines de milliers de billets dans le but de gâcher un meeting organisé par Donald Trump. Il y aurait dans le monde près de 100 millions de personnes qui seraient associées à des clubs en lien avec la culture sud-coréenne (Brandy, 2020). Ainsi, la Corée du Sud elle-même peut bénéficier de cette solidarité exacerbée qui se crée au sein de ces groupes. Le 26 février, le Service sud-coréen de la culture et de l’information (KOCIS) a introduit un nouveau programme pour l’année 2021 visant à augmenter le nombre de représentants de la culture sud-coréenne à l’étranger, souhaitant promouvoir le pays afin de devenir « le centre médiatique de l’Asie ». Cela inclut 32 centres culturels sud-coréens dans 27 pays qui serviront « collectivement de plaques tournantes de diffusion de la Hallyu » (Xu, 2021).

2.2 La Corée du Sud et la gestion de la pandémie

Dans le contexte éprouvant de la pandémie, l’Organisation mondiale de la santé a annoncé que la Corée du Sud pouvait servir d’exemple pour les autres pays. Dans sa stratégie, elle a misé sur l’usage révolutionnaire des technologies et sur la communication. Il a été question d’un niveau élevé de vigilance, avec de tests de façon massive, une surveillance accrue et une vérification des contacts. La démarche sud-coréenne a été proactive et transparente, faisant en sorte qu’au mois de mars 2020, en seulement 23 jours, le nombre de nouveaux cas confirmés avait diminuée de 93%. Depuis 2018, le Centre sud-coréen de contrôle et de prévention des maladies (KCDC) travaillait déjà avec l’Agence sud-coréenne de coopération internationale et bilatérale de développement du pays (KOICA) « à des projets liés aux maladies infectieuses, dans le cadre de la contribution nationale aux objectifs mondiaux de santé » (Chung, 2020). La Corée du Sud a un ratio de décès/cas confirmés de moins de 1,8% en date du 15 mars 2021 (World Health Organization, 2021). En novembre 2020, le Programme des Nations Unies pour le développement a produit un rapport stipulant notamment la grande visibilité du modèle de réponse sud-coréen à la pandémie, appelé le K-Quarantine. Il a affirmé que ce modèle a été « demandé dans le monde entier » (UNDP Seoul Policy Centre, 2020), ce qui positionne une fois de plus le rôle à l’international de la Corée du Sud comme étant le partage de ses expertises. Depuis le début de l’éclosion de la COVID-19, la Corée du Sud a mis en place des mesures qui assurent un grand contrôle de la propagation du virus, tout en maintenant des activités normales dans la société, ce même depuis le printemps 2020.

Un an plus tard, il est devenu fréquent de voir des gens, des YouTubers entre autres, voyager en Corée du Sud en affirmant ouvertement qu’ils préfèrent grandement se trouver dans le pays du matin calme[2], plutôt que de rester en Europe ou en Amérique pendant cette période incertaine. Le pays continue d’accueillir des étrangers et les mesures en place sont suffisamment strictes (quarantaine encadrée, plusieurs tests obligatoires, application mobile de suivi de l’état de santé, etc.) pour contrer la propagation du virus dans le pays. On peut donc se demander pourquoi la plupart des pays ont arrêté l’accueil d’étrangers, alors que la Corée du Sud est restée ouverte au reste du monde. En fait, le pays a arrêté de délivrer certains visas de travail et la grande majorité des nouvelles entrées reposent sur des visas accordés dans le cadre de programmes intensifs d’apprentissage du coréen. Quelqu’un qui souhaite entrer dans le pays peut alors troquer son idée de prendre un visa de travail pour un visa de séjour linguistique. Une pierre deux coups qu’est d’entrer dans ce pays où il fait bon de vivre malgré la pandémie tout en permettant à ce dernier de continuer d’accroître son influence culturelle. Ainsi, nonobstant les restrictions mises en place, la promotion internationale de la culture sud-coréenne est restée en tête des priorités de l’État. D’autre part, le solde migratoire du pays a continué d’augmenter malgré la pandémie. En effet, en 2020, le taux de migration net a connu une augmentation de plus de 12% par rapport à 2019 et on prévoit une croissance maintenue dans les prochaines années (Macrotrends, 2021).

En plus d’être économiquement affectée par la pandémie, la Corée du Sud est également affectée depuis 2019 par les tensions commerciales entre la Chine et les États-Unis, provoquant de la part des entreprises étrangères en provenance d’Europe et des États-Unis une diminution des investissements (Yonhap News Agency, 2020c). Ainsi, la même année, les investissements directs à l’étranger de la Corée du Sud ont eux pour leur part augmenté de plus de 20% aux États-Unis ainsi qu’en Chine (Yonhap News Agency, 2020a). À l’Assemblée générale des Nations Unies de septembre 2020, le président Moon a rappelé l’importance du renforcement de la coopération internationale, que ce soit dans le contexte de la pandémie, mais également dans les contextes de promotion de la paix dans la péninsule coréenne et de la lutte internationale contre le réchauffement climatique. Le pays travaille étroitement à assurer l’aide internationale pendant la pandémie, avec un énorme soutien financier et médical et des consultations sur les meilleures pratiques, en plus de développer l’un des 9 vaccins disponibles. Il a été confirmé que « la riposte de la Corée du Sud à la pandémie a été l’un des modèles les plus efficaces au monde tant sur le plan de la santé publique que sur le plan économique » (Botto, 2020). Étant donné que la pandémie a permis au pays de faire valoir ses valeurs politiques et de gagner en reconnaissance internationale, il lui sera encore plus facile à l’avenir d’exercer son outil du soft power.

  1. Politique étrangère

Aujourd’hui, avec une exportation culturelle fulgurante, le gouvernement sud-coréen inclut l’attractivité de sa culture au cœur de ses objectifs de politique étrangère. Après toutes les épreuves que le peuple sud-coréen a surmontées (colonisations, guerres, séparation du territoire, régimes dictatoriaux) et après s’être sorti de la pauvreté et être rapidement devenu une puissance économique, quand la Corée du Sud va investir ou offrir de l’expertise dans des pays en développement ou encore lorsqu’elle va à la table de discussion, on l’écoute.

3.1 L’influence sud-coréenne en Asie du Sud-Est

Figure 2 : L’influence sud-coréenne en Asie du Sud-est : le partenariat ASEAN-Corée

Source : https://www.aseankorea.org/eng/Resources/publication.asp.

En 2009, la Corée du Sud a saisi l’opportunité d’exercer son influence de modèle économique auprès des pays en développement, ce directement en passant par l’Association des nations du Sud-Est asiatique (ASEAN) et en créant le Centre ASEAN-Corée du Sud. Il s’agit d’un lien de coopération politique, économique et social entre la Corée du Sud et les 10 pays membres de l’ASEAN. Or, c’est d’autant plus pour la Corée du Sud une alliance qui lui a permis de promouvoir sa culture unique sur l’ensemble de ces pays sud-est asiatiques, en plus de faire des investissements soutenus sur ces territoires. Aujourd’hui, la culture sud-coréenne est devenue à un tel point consommée par les pays de l’Asie du Sud-Est, que cette dernière est visible directement dans les programmes de coopération politique. Ainsi, un réseau comme le Centre ASEAN-Corée du Sud projette au premier plan de jour en jour la langue coréenne, le cinéma sud-coréen et la musique sud-coréenne. Les films et feuilletons sud-coréens sont devenus très populaires dans les pays de l’Asie du Sud-Est, puisque pour la majorité ils mettent en scène les difficultés sociales que les Asiatiques peuvent vivre (discriminations, compétitivité sociale, pressions familiales, etc.) et insistent sur des vertus traditionnelles tels l’optimisme, la diligence, l’honnêteté, la ténacité et la modestie (Kim, 2014 :45) pour se sortir de ces difficultés, en plus de souvent reproduire avec précision les événements historiques marquants des anciens royaumes de la région. Il est donc beaucoup plus réaliste pour les Asiatiques du Sud-Est d’adhérer à ce type d’histoires qu’aux histoires des émissions occidentales.

Le principal objectif de la Corée du Sud dans cette région est d’assurer la stabilité et l’efficience de ses accords de libre-échange. Elle a une opportunité importante en Asie du Sud-Est, non seulement parce que c’est une région aux ressources naturelles abondantes et un apport en main-d’œuvre, mais aussi parce que l’influence de la Chine a fait de l’ombre aux pays membres de l’ASEAN. Notamment en raison de sa revendication des archipels des Spratleys et des Paracels et de 80% à 90% de l’espace maritime (Courmont et Mottet, 2020 :73-74) en mer de Chine méridionale et de son hégémonie commerciale. On peut même affirmer que les investissements massifs et la présence de plus en plus imposante de la Chine dans cette région sont vraisemblablement considérés de plus en plus comme du hard power. Les partenariats de la Corée du Sud dans la région peuvent donc être perçus par ces États comme un contrepoids à la domination de la Chine. Le projet de réseau ferroviaire panasiatique chinois faisant partie de la BRI va permettre à la Chine une plus grande présence jusqu’à Singapour. La Corée du Sud et Singapour arrivant respectivement au premier et au second rang de l’indice de bloomberg en innovation (Jamrisko, 2021), il ne serait donc pas surprenant que la Corée du Sud perçoive ces nouvelles routes comme un moyen aussi pour elle de renforcer sa coopération économique avec Singapour.

La Corée du Sud est admirée par les pays de l’Asie du Sud-Est parce qu’elle a réussi à atteindre la modernité et à l’incarner à l’asiatique. De plus, cette région ne percevrait pas la volonté de développement sud-coréenne comme une quête de domination. Bien au contraire, étant donné que la Corée du Sud est passée d’un pays bénéficiaire de l’aide internationale à un pays donateur, elle est vue comme un modèle de réussite. Avec son discours de la « réussite à la sud-coréenne », le pays se présente en Asie du Sud-Est comme « venant aujourd’hui les aider à réussir leur propre développement » (Kim, 2014 :21). Les pays de l’Asie du Sud-Est sont situés dans un emplacement géographique qu’on peut catégoriser de nouvelles nations, d’espace en construction, étant donné que les interactions étatiques y sont récentes. Ainsi, ce développement nouveau, caractérisé par un décollage économique ayant débuté il y a 30 ans tout au plus, est un endroit très stratégique pour les pays développés. La Corée du Sud fait bénéficier de machineries encore plus spécialisées que la Chine aux pays de l’Asie du Sud-Est (Kanagaraj, 2019). Avec le développement de ses industries et la hausse de scolarisation de sa population, le gouvernement sud-coréen avait, dans les années 1990, eu recours à une politique d’immigration de travailleurs étrangers, en provenance pour la forte majorité des pays de l’Asie du Sud-Est, afin de combler le manque de main-d’œuvre dans les emplois de type 3D (dangerous, difficult and dirty). Par la suite, afin de mener à bien ces flux de migrations, la Corée du Sud avait alors établi des ententes bilatérales avec les pays émigrateurs. Aujourd’hui, ces ententes s’inscrivent directement dans sa stratégie de séduction, soit dans son discours diplomatique de promotion d’une collaboration économique via la main-d’œuvre dans le but d’assurer la prospérité du développement des entreprises sud-coréennes.

Le gouvernement sud-coréen et les entreprises sud-coréennes exploitent le succès de la Hallyu pour favoriser la reconnaissance internationale de la culture sud-coréenne. Ainsi, la réussite de la Corée du Sud dans cette région est devenue le résultat direct de l’exportation de ses produits culturels, c’est de là que découle précisément le maintien de son influence vis-à-vis des pays de l’Asie du Sud-Est. En 1962, le gouvernement sud-coréen, sous la responsabilité du ministère du Commerce, de l’Industrie et de l’Énergie, a créé la Korea Trade-Investment Promotion Agency (KOTRA). L’objectif principal de cette organisation est depuis de faire la promotion des produits de la culture sud-coréenne aux pays en développement, où des infrastructures sont en manque. La recherche d’investissements étrangers par le gouvernement et la création d’investissements à l’étranger des entreprises sud-coréennes se fait donc directement via cette agence qu’est la KOTRA. Elle est responsable d’étudier les marchés potentiels afin de soutenir les entreprises dans leurs démarches d’affaires, surtout avec les pays de l’Asie du Sud-Est (Kim, 2014 :36). De plus, en 2017 le gouvernement a créé, précisément 50 ans après la formation de l’ASEAN, la ASEAN Culture House, qui sert de lien direct pour la promotion des échanges culturels entre la Corée du Sud et les pays membres de l’ASEAN. Les sociétés sud-coréennes peuvent se servir de l’image du pays comme riche et moderne ainsi que de l’appréciation de sa culture à grande échelle afin de pouvoir bénéficier d’une implantation viable et de créations d’ententes commerciales profitables en Asie du Sud-Est. La Corée du Sud a conclu un accord de libre-échange avec l’ASEAN, mais elle cherche à signer des accords séparés avec chaque membre pour optimiser l’entente. Elle a d’ailleurs signé un tout nouvel ALE avec le Cambodge le 3 février 2021 afin de permettre une augmentation de 20% à 25% des échanges entre les deux pays (Cambodge Mag, 2021).

3.2 La Corée du Sud et les nouvelles routes de la soie

D’entrée de jeu, il nous faut reconnaître les données qui nous amènent à penser que la Corée du Sud s’est engagée à participer activement au développement du projet BRI, que ce soit sur son propre territoire ou à l’étranger. Avec les ambitions commerciales de la Chine et l’extension excessive de ses réseaux de transport, on peut alors se demander si la Corée du Sud pourra suivre le rythme, puis si elle va saisir elle aussi les opportunités d’expansion internationale qu’offrent ces nouvelles routes. Sur la troisième plus grosse île du territoire sud-coréen, soit Jindo, il y a la construction d’un nouveau projet, soit possiblement le plus gros complexe chinois outre-mer. Ce serait environ 9000 acres de superficie et inclurait un investissement d’environ 15 milliards de dollars. De nouvelles infrastructures y seraient construites, afin de créer une zone résidentielle, des universités, des commerces, etc. La Chine aurait comme intension de faire immigrer des Chinois sur cette île afin de mener à bien ses ambitions économiques dans cette zone. Il y a eu la création d’une organisation qui se nomme la South Korea-China Belt and Road Initiative Association, donc on peut penser que ce projet sur l’île de Jindo est directement lié aux nouvelles routes de la soie du gouvernement chinois. Cette île, qui est reliée à la péninsule, serait un emplacement stratégique considérant sa position et sa taille qui lui permettraient de servir de port commercial (China Uncensored, 2020). Considérant cela, cette entente avec la Chine semble être un moyen pour la Corée du Sud de démontrer son intention de s’intégrer comme un acteur aux premières loges du projet des nouvelles routes de la soie.

Considérant les opportunités de croissance économique vers l’Asie centrale depuis le début du projet en 2013, la Corée du Sud a un important potentiel de développement à saisir en Ouzbékistan. Elle est aujourd’hui le 4e pays ayant le plus grand volume d’échange avec ce dernier. Son volume d’importations en provenance d’Ouzbékistan a, entre 2015 et 2019, plus que doublé, ayant passé de plus de 110 millions de dollars américains à plus de 240, mais son ratio exportations moins importations en 2019 est le plus bas de tous (Dadabaev, 2020 :176-180). Cela représente donc une importante position d’importateur du dragon asiatique vis-à-vis de ce pays de l’Asie centrale, mais signifie également une grande opportunité de croissance d’exportations à y exploiter. La Corée du Sud y développe de nombreuses initiatives en aide sociale, elle met en place des institutions et des infrastructures basées sur son propre modèle en plus d’y développer de nombreux projets en recherche et innovation, qui à court terme font bénéficier l’Ouzbékistan, mais qui à long terme sont inhérents de l’augmentation de son potentiel de développement économique. Elle se démarque avec des projets, bien que moins importants que ceux de la Chine, qui sont beaucoup plus diversifiés et qui sont surtout reliés à de l’aide au développement et à une coopération humanitaire. Le gouvernement sud-coréen a effectivement instauré une subvention de 500 millions de dollars américains (Dadabaev, 2019 :143) pour des projets de collaboration avec l’Ouzbékistan. Ainsi, la Corée du Sud aurait comme principal focus les secteurs d’activités desquels elle peut profiter d’un avantage concurrentiel (Dadabaev, 2019 :140). Elle joue son rôle de mentor en signant diverses ententes liées à des objectifs de développement bilatéraux, puis ce sont de plus en plus de Sud-Coréens qui sont nommés à des postes officiels liés à l’économie au sein du gouvernement ouzbek. En outre, il importe de préciser que la présence sud-coréenne en Asie centrale a une nature différente de l’objectif d’influence culturelle de la politique étrangère sud-coréenne envers d’autres régions, puisque c’est plutôt ses technologies et son attractivité économique (Dadabaev, 2019 :138) qui lui permettent de connecter avec le marché ouzbek. Pour appuyer le pays vers son entrée à l’Organisation mondiale du commerce, la Corée du Sud a créé le Conseil consultatif ouzbek-coréen pour l’adhésion à l’OMC (Dadabaev, 2019 :144) afin de lui transmettre ses expertises.

Vers l’Ouest, la Corée du Sud voit une opportunité de créer de meilleures liaisons économiques avec l’Europe et la Russie, mais aussi un moyen de produire un impact positif quant aux relations avec la Corée du Nord (Dadabaev, 2018 :36), cela en favorisant la croissance économique entre les deux Corées grâce aux nouvelles routes commerciales. Depuis les années 1990, la Corée du Sud a joué un rôle important quant à la mise en place d’entreprises permettant de soutenir économiquement les pays de l’Asie centrale, notamment en Ouzbékistan, mais aussi au Kazakhstan, en plus d’y faire déjà preuve d’une importante présence avec ses propres entreprises manufacturières. Étant experte en création de plateformes et de structures de collaboration entre États, la mise en place d’un forum avec l’Asie centrale lui permet depuis 2007 de maintenir une coopération viable avec ces pays. L’aide économique au développement que la Corée du Sud apporte à ces pays lui permettrait en échange de bénéficier de quantités non négligeables de pétrole et d’uranium. En Ouzbékistan, le gouvernement a développé une bonne confiance envers le gouvernement sud-coréen, mandatant ainsi un diplomate sud-coréen dans le développement de la gouvernance, ce qui permet à la Corée du Sud de profiter également d’une influence politique dans la région (Dadabaev, 2018 :35). Ainsi, avec les nouvelles routes en direction de l’Asie centrale, la Corée du Sud, par sa présence économique très active, peut faire croître son nation branding. Elle est donc totalement engagée dans le projet des nouvelles routes de la soie et même qu’elle a déployé ses ailes il y a des années de cela, avec aujourd’hui comme objectif principal de saisir toutes les opportunités qui se présentent.

Conclusion

Rappelons le slogan « gagnant-gagnant » de la Chine. Le soft power sud-coréen s’inscrit dans cette même direction d’aide au développement et c’est plus particulièrement auprès des pays de l’Asie du Sud-Est que les activités diplomatiques de la Corée du Sud en ce sens sont très présentes actuellement. Elle se retrouve à la fois entre d’une part son intension de faire croître son économie de marché et sa présence à l’international et d’une autre part le but ultime et extrêmement ambitieux de la Chine d’accroître elle son influence sur le reste du monde. Cependant, les actions de la Chine apportent leurs lots de défis et la Corée du Sud pourrait en être affectée. Les développements chinois vers l’Ouest provoqueront fort probablement de plus nombreux mécontentements en lien avec la gestion des propriétés territoriales à l’endroit de la Chine et des dirigeants des États directement concernés par les nouvelles routes. Le risque du surendettement quant à l’accumulation de prêts chinois pourrait se transformer en un problème majeur pour les pays emprunteurs. C’est pourquoi la Corée du Sud, qui elle finance de l’aide au développement, tirerait avantage des relations de coopération avec ces pays qui seront encore plus opportunistes dans ce nouveau contexte, ainsi elle doit miser sur le maintien d’une image positive de sa culture. C’est l’ascension économique du pays, ses valeurs incontestables de coopération et son implication soutenue sur la scène internationale dans les dernières décennies qui lui ont permis de construire son image et de propager ses valeurs culturelles. La Corée du Sud est au centre des activités de coopération et d’innovation internationales et sa vision avant-gardiste lui permet d’exporter sa culture de façon croissante. Les nouvelles routes de la soie lui permettent l’accès à une abondance de ressources naturelles en provenance de l’Asie centrale et de l’Asie du Sud-Est et de faire croître ses sociétés diverses. Avec son fort engagement d’aide au développement et ses investissements directs apportés dans ces deux régions, la Corée du Sud a su bâtir des relations de confiance et elle peut maintenant, avec la BRI, bénéficier d’un cadre concret pour élargir ses intérêts économiques. L’année 2020 a été une année où elle a pu intensifier l’image positive à son égard, grâce à une appréciation de son cinéma et de sa K-pop, mais aussi en raison de sa gestion efficace de la pandémie. De ce fait, la situation lui à permis une reconnaissance internationale autant au niveau de sa culture, que de ses valeurs politiques et que de sa politique étrangère. Avec les tensions grandissantes entre la Chine et les États-Unis, le soft power sud-coréen sera certainement un atout quant aux prises de décisions internationales. Il faudra s’attendre à encore beaucoup de la part de la diplomatie sud-coréenne, elle n’a pas dit son dernier mot, bien au contraire. La vague culturelle de la Corée du Sud a été l’avantage lui permettant d’agrandir son influence et puisque le pays est opportuniste, il faut prévoir qu’il va la préserver assidûment au cœur de ses actions pour que cette reconnaissance aux quatre coins du monde puisse continuer de fleurir.

Références

Asia Society (2020). Webcast on K-Culture: ‘The Interactivity Between the Fan and the Artist Is Key’. Zurich. https://asiasociety.org/switzerland/webcast-k-culture-interactivity-between-fan-and-artist-key, c. le 21 février 2021.

Botto, Kathryn (2020). The Coronavirus Pandemic and South Korea’s Global Leadership Potential. Carnegie, 15 décembre 2020, https://carnegieendowment.org/2020/12/15/coronavirus-pandemic-and-south-korea-s-global-leadership-potential-pub-83408, c. le 21 février 2021.

Brandy, Grégor (2020).  Des fans de K-pop ont perturbé un meeting de Donald Trump : comment ont-ils atteint ce degré d’influence en ligne ? Le Monde, 24 juin.

Cambodge Mag (2021). Cambodge & Commerce : Vers un accord de libre-échange avec la Corée du Sud. Cambodge Mag (Phnom Penh), 6 février.

China Uncensored (2020). China’s Secret Belt and Road in South Korea. New York. https://www.youtube.com/watch?v=RsWfrBUPSXY, c. le 21 février 2021.

Chung, Dawoon et Soh, Hoon Sahib (2020). COVID-19 : les leçons de la stratégie sanitaire sud-coréenne. WorldBank Blogs, 23 mars 2020, https://blogs.worldbank.org/fr/voices/covid-19-les-lecons-de-la-strategie-sanitaire-sud-coreenne, c. le 21 février 2021.

ContentEngine LLC (2021). The keys to Korea’s innovative economy. ContentEngine LLC (Miami), 24 février.

Courmont, Barthélémy et Kim, Eojin (2013). Le soft power coréen à l’assaut du monde. Monde Chinois, 2 (34) : 30–41.

Courmont, Barthélémy et Mottet, Éric (2020). L’Asie du Sud-Est contemporaine. Québec, Presses de l’Université du Québec (Coll. « Asies contemporaines »).

Dadabaev, Timur (2018). “Silk Road” as foreign policy discourse: The construction of Chinese, Japanese and Korean engagement strategies in Central Asia. Journal of Eurasian Studies, 9 (1) : 30–41.

Dadabaev, Timur (2019). Transcontinental Silk Road Strategies : Comparing China, Japan and South Korea in Uzbekistan. Londres, Routledge/Taylor & Francis Group.

Dadabaev, Timur (2020). De-securitizing the “Silk Road”: Uzbekistan’s cooperation agenda with Russia, China, Japan, and South Korea in the post-Karimov era. Journal of Eurasian Studies, 11 (2) : 174–187.

De Mente, Boyé Lafayette (2017). The Korean mind: understanding contemporary Korean culture. North Clarendon, Tuttle Publishing.

Donor Tracker (2021). South Korea. Berlin. https://donortracker.org/country/south-korea, c. le 21 février 2021.

Gibson, Jenna (2020). How South Korean Pop Culture Can Be a Source of Soft Power. Carnegie, 15 décembre 2020, https://carnegieendowment.org/2020/12/15/how-south-korean-pop-culture-can-be-source-of-soft-power-pub-83411, c. le 21 février 2021.

Jamrisko, Michelle et al. (2021). South Korea Leads World in Innovation as U.S. Exits Top Ten. Bloomberg, 3 février 2021, https://www.bloombergquint.com/global-economics/south-korea-leads-world-in-innovation-u-s-drops-out-of-top-10, c. le 21 février 2021.

Kanagaraj, Poovenraj (2019). Cambodia-South Korea relationship set to see stronger trade growth. Capital Cambodia (Phnom Penh), 13 décembre.

Kim, Hui-yeon (2014). Le soft power sud-coréen en Asie du Sud-Est. Bangkok, Institut de recherche sur l’Asie du Sud-Est contemporaine.

Macrotrends (2021). South Korea Net Migration Rate 1950-2021. Seattle. https://www.macrotrends.net/countries/KOR/south-korea/net-migration, c. le 21 février 2021.

Nations Unies (2020). Séoul accueille la dix-neuvième Conférence conjointe République de Corée-Nations Unies sur les questions de désarmement et de non-prolifération. New York. https://www.un.org/press/fr/2020/cd3833.doc.htm, c. le 21 février 2021.

Nolan, Jane et al. (2016). Business Networks in East Asian Capitalisms : Enduring Trends, Emerging Patterns. Cambridge, Elsevier.

Roy Choudhury, Saheli (2021). Netflix to spend $500 million in South Korea this year to develop new content. CNBC (Englewood Cliffs), 25 février.

The World Factbook (2021). Country Comparisons – Net migration rate. Washington. https://www.cia.gov/the-world-factbook/field/net-migration-rate/country-comparison/, c. le 21 février 2021.

Tudor, Daniel (2018). Korea: The impossible country. Rutland, Tuttle Publishing.

UNDP Seoul Policy Centre (2020). The Transformation of the Republic of Korea’s Development Cooperation. Séoul, United Nations Development Programme.

World Health Organization (2021). WHO Coronavirus (COVID-19) Dashboard. https://covid19.who.int/, c. le 21 février 2021.

World Population Review (2021). GDP Ranked by Country 2021. Walnut, https://worldpopulationreview.com/countries/countries-by-gdp, c. le 21 février 2021.

Xu, Aiying et Yoon, Hee Young (2021). KOCIS to expand foreign media venue, add more Korea Centers. Korea.net, 26 février 2021, https://www.korea.net/NewsFocus/Culture/view?articleId=195311, c. le 21 février 2021.

Yonhap News Agency (2015). 70e anniversaire de la Libération : d’un pays bénéficiaire d’aides à un pays donateur. Yonhap News Agency (Séoul), 10 août.

Yonhap News Agency (2020a). Les investissements directs à l’étranger en hausse de 21% en 2019. Yonhap News Agency (Séoul), 20 mars.

Yonhap News Agency (2020b). Exports of Korean culture products soar 22.4 pct last year. Yonhap News Agency (Séoul), 14 avril.

Yonhap News Agency (2020c). Les IDE en Corée du Sud devraient baisser pour la deuxième année de suite en 2020. Yonhap News Agency (Séoul), 20 mai.

Yonhap News Agency (2020d). La Corée du Sud fournira une aide humanitaire de 18,5 mlns de dollars au Yémen. Yonhap News Agency (Séoul), 3 juin.

Yonhap News Agency (2021). 1er-Mars : Moon dit être «prêt à discuter avec le Japon à tout moment». Yonhap News Agency (Séoul), 1er mars.

[1] Terme qui signifie vague coréenne et qui caractérise l’intérêt grandissant envers les films, la musique et les émissions de télévision de la Corée du Sud depuis les années 1990.

[2] Le pays du matin calme est le nom que les Chinois ont donné à la Corée du Sud il y a environ trois mille ans.