Regards géopolitiques, v9 n4 (2023)
Journoud, P. (dir.) (2022). La mer de Chine méridionale au prisme du soft power. Nouvelles approches franco-vietnamiennes d’un vieux conflit maritime. Paris, L’Harmattan, 438 p.
La prémisse de cet ouvrage réside dans le constat du niveau très élevé de tension dans cette mer semi-fermée entre la Chine et ses voisins, Vietnam, Philippines, Malaisie, Indonésie et Brunéi. Depuis la fin de la Guerre froide, le niveau d’activités militaires et de tensions n’a jamais été aussi élevé en mer de Chine méridionale. Comment ce conflit localisé et somme toute mineur au vu des faibles enjeux territoriaux (la surface émergée totale des archipels disputés n’excède pas quelques km carrés) et de sa dynamique au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, s’est-il mué en conflit stratégique d’ampleur presque mondiale aujourd’hui ? Quels efforts ont été entrepris ou peuvent être suggérés pour tenter de le résoudre ? Quel rôle y jouent les États-Unis et la Chine, le Vietnam et les Philippines, l’ASEAN, l’Europe et la France ?
L’un des objectifs de cet ouvrage, inspiré d’un colloque franco-vietnamien tenu en 2020, est, précisément, d’apporter quelques réponses actualisées en croisant les horizons géographiques et disciplinaires, en interrogeant le conflit au prisme du soft power – l’histoire, y compris dans sa longue durée, le droit, la culture, la communication, l’économie, la coopération scientifique ou encore l’écologie. Par son approche globale et pluridisciplinaire, cet ouvrage souligne l’impérieuse nécessité des coopérations transnationales et internationales dans des domaines déjà existants, mais aussi à inventer ou à réinventer, afin de parvenir à dépasser des représentations nationalistes très ancrées et mutuellement incompatibles.
Transparent, le coordonnateur du colloque et de l’ouvrage, Pierre Journoud, relève que ce colloque a certes été organisé avec le parrainage de l’Ambassade du Vietnam en France, mais que toute liberté a été laissée aux organisateurs scientifiques. La réserve est importante et salutaire, tant il est vrai que la charge partisane est souvent importante dans les nombreux ouvrages et articles consacrés à la mer de Chine du Sud. Si le soupçon de pression politique ne tient pas, celui d’un certain prisme donné par l’organisation d’un événement résolument franco-vietnamien demeurait. A la lecture, il s’avère que si l’on peut regretter l’absence d’un exposé plus étoffé des vues chinoises, la critique de partisannerie manifeste n’est pas de mise pour cet ouvrage.
Pierre Journoud débute avec un long chapitre introductif présentant l’histoire de la dispute sur les îlots, puis les espaces maritimes en mer de chine méridionale, ainsi que sur les enjeux politiques associés. Il rappelle le caractère marginal de l’enjeu pour la plupart des États, y compris la Chine, jusqu’à une date récente. Il articule les aspects historiques, juridiques, économiques, soulignant notamment l’évolution de la posture juridique de la Chine, longtemps attachée à la norme du droit international pour évoluer de plus en plus vers une lecture particulière, hétérodoxe de la Convention de Montego Bay sur le droit de la mer de 1982, avec comme points d’orgue la formalisation de la « limite des neuf tirets » en 2009, au sens toujours obscur mais semblant traduire l’idée d’une souveraineté affirmée sur l’ensemble de l’espace maritime au nom de « droits historiques » peu conformes à la Convention, et en 2016 au rejet complet du verdict du tribunal ad hoc créé par la Cour Permanente d’Arbitrage suite au dépôt d’une requête par les Philippines en 2013, et invalidant les prétentions chinoises.
P. Journoud introduit également le rôle du soft power dans ce différend maritime. Au-delà de l’occupation effective d’ilots voire de rochers, de leur bétonnage pour en accroitre la superficie, de la militarisation de cet espace, la joute entre protagonistes s’effectue aussi sur le terrain des images, des discours, de l’adhésion des tiers, bref de ce qu’on nomme le soft power ou pouvoir d’influence. Nom de l’espace maritime (mer de l’Est, mer du Sud, mer de Chine du Sud, mer de Natuna, mer des Philippines de l’ouest…) ; instrumentalisation de recherches historiques et archéologiques ; promotion de normes juridiques et parfois changement de discours, comme l’évolution contraire d’un Vietnam de plus en plus attaché aux normes du droit international et une Chine de plus en plus défiante (Lasserre et Alexeeva, 2023) ; recours plus ou moins assumé aux images d’une « méditerranée asiatiques » faisant la promotion du caractère tardif et somme toute partagé des réseaux commerciaux et des marchands chinois dans cet espace maritime, plus ou moins car cette image d’un concept générique de « méditerranée » n’est encore que marginalement accepté en Asie (Lasserre, 1996) même s’il est ici richement exposé par F. Gipouloux à la suite de ses travaux passés (Gipouloux, 2009).
C’est avec un chapitre sur les réseaux commerciaux passés (F. Gipouloux) que débute la première partie sur les héritages historiques et culturels. G. de Gantès aborde les représentations associées au choix des noms de lieux (mer de Chine/mer de l’Est). G. H. Nguyen analyse l’image de la mer dans la littérature vietnamienne, tandis que Q. T. Nguyen décrit la relation des pêcheurs vietnamiens à la mer de Chine méridionale dans un contexte de mondialisation.
La seconde partie aborde les enjeux politico-stratégiques. C. Lerchervy disserte sur l’insertion du conflit sur la mer de Chine du Sud dans le litige discursif traduit par l’avènement du concept d’indo-pacifique, terme récent, dont l’ascension semble clairement associée à la crainte, en Australie, au Japon, aux États-Unis ou en Inde, aux conséquences de l’ascension économique et politique de la Chine, et que celle-ci récuse comme un stratagème discursif visant à l’isoler.
Le chapitre de L. Gédéon porte sur les grandes puissances et la mer de Chine méridionale. Il analyse la manière dont la mer de Chine méridionale focalise les tensions entre grandes puissances maritimes, émergentes et traditionnelles. La Chine joue dans ce contexte un rôle particulier du fait de ses actions sur le terrain. Les initiatives chinoises prennent la forme d’une forte pression militaire et paramilitaire avec les agences de contrôle des espaces maritimes, tant sur l’espace maritime lui-même que sur les divers archipels. Ceux-ci, en particulier les îles Spratleys, se trouvent, de ce fait, au cœur d’intenses enjeux géostratégiques qui impliquent Pékin et certains de ses voisins, notamment le Vietnam et les Philippines, et qui suscitent de plus en plus des réactions inquiètes de puissances plus lointaines comme le Japon, l’Australie et, surtout, les États-Unis. Si le droit international se voit mobilisé par l’ensemble des acteurs, son interprétation varie en fonction des intérêts de chacun.
Le chapitre suivant propose une analyse des impacts de la pandémie de covid-19 sur la dynamique stratégique dans la région (H. S. Nguyen). L’auteur souligne les bénéfices dont a pu tirer à Chine, à l’époque, de la pandémie, semblant mieux s’adapter, proposant une diplomatie des masques et de l’aide médicale aux pays tiers, avant de s’enliser dans la gestion de l’image de la livraison de matériel de qualité contestable puis des conséquences domestiques de la politique de zéro covid.
La 3e partie présente les enjeux juridiques du conflit. M. Chemillier-Gendreau propose une analyse des titres de souveraineté sur les îles elles-mêmes, rappelant que les titres sur les espaces maritimes découlent normalement – même si la Chine tente de contourner cet aspect en défendant l’idée de « droits historiques » – des titres de souveraineté sur les terres émergées. J.-M. Crouzatier rappelle la difficulté de la recherche d’éléments historiques probants afin de préciser, non seulement des traces de découvertes, mais aussi d’administration continue, critère important du droit international en matière de souveraineté depuis 1928 et l’arbitrage sur l’ile de Palmas[1]. H.T. Nguyen rappelle que deux types de disputes découlent des vues divergentes entre protagonistes : la question de la souveraineté sur les ilots et rochers émergés ; mais aussi la question des espaces maritimes que ceux-ci peuvent générer. Depuis plusieurs années, le Vietnam, la Malaisie et les Philippines se posent en bons élèves modérés du droit international et défendent l’idée que l’article 121 empêche la proclamation de tout espace maritime sauf d’une mer territoriale à partir des formations des Spratleys, une position que conteste vigoureusement la Chine même si elle a été avalisée par la sentence arbitrale de la Cour permanente d’arbitrage de 2016 (Lasserre et Alexeeva, 2023) : il y a donc conflit aussi sur la norme juridique, sur son appréciation.
Cette question de l’interprétation du droit traduit le glissement croissant du conflit dans la sphère du pouvoir d’influence : quelles normes prévaudront dans les représentations des acteurs tiers ? B. Courmont analyse en début de 4e partie, la posture chinoise, oscillant entre affirmation de moins en moins retenue et complexée d’un pouvoir fort, voire hégémonique, et la tentation de recourir au soft power pour séduire les pays de l’Asie du Sud-est et les convaincre de ses bonnes intentions et de la légitimité de sa posture.
Les chapitres de F. Nicolas et de J. P. Eglinger traitent des enjeux économiques : dans quelle mesure les enjeux économiques, hydrocarbures, pêches, trafic maritime, sont-ils conséquents et de nature à justifier l’intensité de la dispute ? Une analyse plus critique aurait ici été utile car, s’il est indéniable que la croissance du secteur de la pêche, de l’intensité du trafic maritime et de l’extraction des hydrocarbures ont rendu plus complexe la recherche de solutions, il n’en demeure pas moins que la dispute date d’avant l’émergence de ces enjeux économiques, et que l’estimation de l’étendue des réserves en hydrocarbures demeure extrêmement floue. De plus, si les États cherchent à protéger leur accès aux ressources maritimes, ils instrumentalisent également l’exploitation de celles-ci pour affirmer, précisément, leurs droits souverains sur les espaces maritimes qu’ils estiment leurs.
Enfin, Tang et al. proposent une analyse des impacts environnementaux, trop souvent négligés, de cette intense dispute de souveraineté en mer de Chine du Sud et des efforts de mise en valeur des ressources qui s’y trouvent. La mer de Chine du Sud se trouve sur l’une des plus importantes routes maritimes du monde. Deux tiers du trafic mondial de conteneurs et la moitié des flux d’hydrocarbures et de gaz naturel liquéfie transitent par cette zone. Plus de la moitié des vingt premiers ports mondiaux pour le traitement des conteneurs sont situés sur le pourtour de cette région. De plus, les activités économiques en mer de Chine méridionale – la construction d’îlots artificiels et la production de pétrole et de gaz naturel – suscitent des tensions dans la zone. Pourtant, la mer de Chine méridionale recelé une biodiversité extraordinaire. Une étude de 2015 sur 16 zones récifales qui s’étendent sur tout cet espace maritime a montré une grande diversité biologique tout en soulignant sa fragilité et l’importance de la conservation marine. Malheureusement, l’accès à cette région étant rendu très difficile du fait du contrôle des accès maritimes par la Chine, les études d’impact sont peu nombreuses et difficiles à actualiser.
Au final, un ouvrage d’une grande richesse, qui certes n’épuise pas le sujet des enjeux stratégiques et géopolitiques de la mer de Chine du Sud, mais propose un tableau pertinent des différents débats contemporains sur la thématique.
Frédéric Lasserre
Directeur du CQEG et titulaire de la Chaire de recherche en Études indo-pacifiques
Références
Gipouloux, F. (2009). La Méditerranée asiatique, villes portuaires et réseaux marchands en Chine, au Japon et en Asie du Sud-Est, XVIe XXIe siècle.Paris, CNRS Édition.
Lasserre, F. (1996). Le Dragon et la Mer. Stratégies géopolitiques chinoises en mer de Chine du Sud. Montréal/Paris, L’Harmattan.
Lasserre, F. et Alexeeva, O. (2023). Le discours juridique dans la dispute de mer de Chine du Sud : un outil d’influence politique? Dans Lasserre, F.; Mottet, É. et Courmont, B. (dir.), Le soft power en Asie. Nouvelles formes de pouvoir et d’influence ? Québec, PUQ.
[1] L’affaire de l’île de Palmas était un différend international entre les États-Unis et les Pays-Bas, arbitré en 1928. La Cour permanente d’arbitrage a attribué l’île aux Pays-Bas en estimant il ne suffisait pas d’avoir découvert l’île comme l’ont fait les Espagnols avant l’arrivée des Américains (ceux-ci estimant avoir hérité du titre des Espagnols après la cession des Philippines en 1898), car cela ne créait qu’un titre imparfait. Pour obtenir un titre complet, il faut pouvoir démontrer l’effectivité de la souveraineté, ce qu’ont fait les Pays-Bas car à travers l’obtention de l’allégeance d’autochtones, la levée d’impôts et la réalisation de travaux sur le territoire de l’île.
