Quand les antipodes se rejoignent : Convergence et intérêts d’une coopération accrue entre le Canada et la Thaïlande

Regards géopolitiques 12(4)

Matthieu J. Guitton

Professeur titulaire à l’Université Laval et chercheur au Centre de Recherche CERVO

Résumé : Soixante-cinq ans après l’établissement des relations diplomatiques entre le Canada et la Thaïlande, le potentiel de coopération entre ces deux pays n’a jamais été aussi élevé. La multiplication des crises à l’échelle mondiale remet en question les équilibres globaux et force les pays à chercher activement à assurer leur positionnement sur la scène internationale, dans un monde caractérisé par l’instabilité et la reconfiguration forcée des alliances traditionnelles. Dans ce contexte troublé, les convergences entre le Canada et la Thaïlande sont nombreuses et sont autant d’arguments pour ces deux pays pour bâtir des coopérations plus fortes. Ce texte propose d’explorer les convergences entre le Canada et la Thaïlande dans les domaines géopolitique, économique et diplomatique. Cette analyse va également identifier certaines des complémentarités sur lesquelles ces deux pays pourraient développer des collaborations plus approfondies. Finalement, nous mettrons en évidence comment et pourquoi un accroissement des relations entre ces deux puissances intermédiaires pourrait être profitable pour chacun de ces deux pays et pourrait contribuer à renforcer leurs positions respectives non seulement dans l’espace Indo-Pacifique, mais aussi sur la scène internationale globale.

Mots clés : Asie du Sud-Est, Canada, diplomatie, Indo-Pacifique, Thaïlande

Abstract : Sixty-five years after the diplomatic relations between Canada and Thailand had been established, the potential for cooperation between these two countries has never been so high. The multiplication of the crises at the world scale jeopardizes global equilibriums and forces countries to actively try to secure their positioning in the international community, in a world characterized by instability and by a forced reconfiguration of classical alliances. In this troubled context, the convergences between Canada and Thailand are numerous, and are as many arguments for these two countries to build stronger cooperations. This text will explore the convergences between Canada and Thailand in the geopolitical, economic, and diplomatic fields. This analysis will also identify some of the complementarities on which these two countries could build deeper collaborations. Finally, we will evidence how and why an increase of the relations between these two intermediary powers could be beneficial for each of these two countries, and could contribute to reinforce their respective positioning not only in the Indo-Pacific region, but also on the global international scene.

Keywords : diplomacy, Canada, Indo-Pacific, Thailand, South-East Asia

Introduction

L’année 2026 est une année importante pour la relation entre le Canada et la Thaïlande, car elle marque le 65ième anniversaire de l’établissement de relations diplomatiques entre ces deux pays le 8 novembre 1961, anniversaire d’autant plus important que le 60ième anniversaire de ces relations était survenu en pleine crise de la Covid-19. Bien que de prime abord ces deux pays, situés géographiquement aux antipodes l’un de l’autre, puissent sembler fort différents, ils présentent également des convergences très fortes qui n’ont fait que s’accentuer au cours des dernières années, convergences qui appellent à un rapprochement de ces deux puissances intermédiaires, mais clairement pro-actives de l’Indo-Pacifique.

Dans le contexte mondial actuel, les moteurs poussant les différents pays du globe à chercher des coopérations s’actualisent d’une manière plus forte que jamais : la sécurité, l’économie, l’accès aux ressources, l’innovation, sont tous des enjeux qui ont de tout temps été à la base de la motivation des différentes nations à trouver des alliés. Ces moteurs doivent toutefois se comprendre dans un environnement complexe, caractérisé par trois crises majeures : une crise anthropogénique (la crise climatique), une crise géopolitique (la crise sécuritaire) et une crise technologique (dont les vagues successives de l’Internet, des média sociaux, des technologies connectées et des autres technologies émergentes sont devenues un véritable tsunami transformatif avec l’Intelligence Artificielle).

À un moment où les alliances classiques sont remises en question, en particulier par les décisions du gouvernement américain, nombreux sont les pays à devoir revoir leur politique internationale et à trouver de nouveaux partenaires. De par sa position géographique à la frontière nord des États-Unis, le Canada est aux premières loges de ces chambardements géopolitiques. Cette situation se traduit par un décentrage du Canada vis-à-vis des États-Unis et par une recherche d’extension de son influence tant sur le volet Atlantique vers l’Europe que sur le volet Pacifique vers l’Asie. Dans le même temps, la Thaïlande cherche à conserver sa neutralité géopolitique et son indépendance stratégique vis-à-vis d’une Chine de plus en plus puissante, tout en renforçant ses relations avec l’Empire du Milieu et évolue dans une mer de Chine dans laquelle des tensions de plus en plus marquées prennent une place de plus en plus importante dans la politique de l’Asie du Sud-Est. C’est dans ce contexte international tendu et traversé de véritables lames de fond géopolitiques, mais également dans lequel les opportunités sont nombreuses pour les pays qui seront à même de consolider leurs alliances, que s’inscrivent et doivent se comprendre les relations entre le Canada et la Thaïlande et leur évolution.

1. Un rapprochement géopolitique dans un contexte de globalisation des enjeux

Pour bien comprendre l’intérêt que la Thaïlande représente pour le Canada et inversement, il faut avant tout comprendre les similitudes que partagent ces deux pays. Sur le plan politique, le Canada et la Thaïlande sont tout deux des monarchies, des démocraties et à la fois des acteurs importants et des agents globalement stabilisateurs au sein de leurs régions géographiques respectives.

Sur le plan géographique (ou pour être plus exact, sur le plan géostratégique), bien que tout semble les opposer, le Canada et la Thaïlande ont en fait plusieurs points communs. Premièrement, ces deux pays appartiennent à la super région qu’est l’Indo-Pacifique. Deuxièmement, chacun de ces deux pays est situé à proximité immédiate de l’un des deux plus grandes superpuissances mondiales : les États-Unis, superpuissance déclinante pour le Canada et la Chine, superpuissance ascendante pour la Thaïlande. La proximité géographique immédiate avec ces géants a des impacts majeurs sur la réalité tant du Canada que de la Thaïlande. Troisièmement, tant le Canada que la Thaïlande se trouvent affectés par les tensions croissantes entre les deux superpuissances, la Thaïlande évoluant dans un contexte de rivalité américano-chinoise croissante en Asie du Sud-Est (Duangratana, 2023) et le Canada devant réévaluer ses relations avec la Chine au vu des tensions actuelles avec les États-Unis. Quatrièmement, ces deux pays sont des interfaces maritimes dont l’importance pourrait devenir critique au cours des prochaines décennies (voire dès les prochaines années) pour le commerce maritime international. Le Canada a une triple façade maritime : ses côtes sont baignées par l’océan Atlantique, l’océan Pacifique et l’océan Arctique. De par sa géographie, le Canada aura dans le futur proche un contrôle sur une partie importante du passage du Nord et de la circulation maritime actuelle. Comme le Canada, la Thaïlande possède également plusieurs façades maritimes, avec l’océan Indien à l’Ouest et la mer de Chine à l’Est. La Thaïlande se trouve également à proximité du détroit de Malacca. L’intérêt stratégique d’un tel positionnement géographique vis-à-vis de ce détroit est plus grande qu’il n’y paraît, car la Thaïlande pourrait offrir un contournement terrestre rapide au détroit de Malacca, voire même un contournement maritime si les projets de perçage de l’isthme de Kra étaient appelés à voir le jour (Lasserre, 2025).

Sur le plan de la politique internationale, tant le Canada que la Thaïlande sont des pays respectés et qui entretiennent globalement des relations excellentes avec la majorité des pays du monde. Les approches canadiennes actuelles et thaïlandaise sont également en convergence : l’action de ces deux pays peut se définir par une certaine forme de retenue et une recherche constante de solutions diplomatiques et pacifiques. La Thaïlande est connue depuis des temps immémoriaux, datant d’avant même l’émergence des empires coloniaux français et britannique en Asie du Sud-Est, pour sa politique amicale avec l’ensemble des puissances régionales. La Thaïlande réussi ainsi encore de nos jours le tour de force d’avoir des relations diplomatiques excellentes tant avec les États-Unis qu’avec la Chine et tant avec les puissances du monde occidental qu’avec ses partenaires d’Asie du Sud-Est (les quelques zones de tension avec d’autres pays de la région n’étant en général que des exceptions limitées tant dans le temps que dans l’espace et ne compromettent pas la paix globale de la région). De son côté, le Canada est également connu pour ses relations apaisées avec la majorité des pays du monde et pour la recherche constante de solutions pacifiques aux différents conflits. Si les relations du Canada avec la Chine et l’Inde ont dans le passé récent connu des périodes de tension relative, les relations avec ses deux puissances majeures de l’Indo-Pacifique se sont fortement améliorées sous le gouvernement de Mark Carney, pour reprendre le type de relations qu’on associe typiquement au Canada.

2. Des forces économiques complémentaires

Dans le contexte mondial actuel, l’économie est certainement l’un des moteurs principaux de rapprochement entre pays. Le Canada et la Thaïlande sont des pays avec des économies fortes, mais qui cherchent à diversifier leurs marchés.

Les relations économiques entre ces deux pays sont importantes, la Thaïlande étant le deuxième partenaire commercial du Canada en Asie du Sud-Est, les échanges commerciaux entre les deux pays totalisant 7,4 milliards de dollars en 2025. Toutefois ces relations commerciales en apparence satisfaisantes cachent deux enjeux majeurs. Tout d’abord, les échanges sont encore très déséquilibrés. En effet, alors que les exportations de la Thaïlande vers le Canada atteignaient 6,2 milliards de dollars en 2025, les exportations du Canada vers la Thaïlande étaient six fois inférieures, n’atteignant que 1,1 milliard de dollars. Ensuite, bien que les chiffres soient importants, l’amplitude des échanges reste encore très limitée au vu des capacités commerciales de ces deux pays. Ainsi, il existe un très fort potentiel de croissance pour ces échanges commerciaux – potentiel que les deux pays aspirent à voir se concrétiser. Le Canada, pays immense aux ressources naturelles considérables, est par exemple le premier producteur mondial de potasse. Il contient surtout en son sol tant des réserves majeures d’énergies fossiles que des minéraux critiques essentiels aux développements technologiques modernes. Avec la proximité de la Chine et son appétit gargantuesque, mais également avec la présence de plusieurs pays de la région ayant des activités fortes en technologie (Singapour en tête, mais le Vietnam, la Malaisie et l’Indonésie augmentant également leurs investissements dans l’innovation technologique de manière exponentielle), l’accès aux minéraux critiques va être un élément essentiel pour la maitrise des technologies dans les pays de l’Asie du Sud-Est, peut-être même plus que dans les autres grandes régions du monde. Dans ce contexte, le Canada devient un partenaire difficilement contournable pour les pays asiatiques désirant sécuriser leur positionnement dans l’ère de la technologie, comme en témoigne l’intérêt que portent des pays comme la Corée du Sud envers le secteur minier canadien. Tant le Canada que la Thaïlande ont comme volonté déclarée d’accroitre leurs échanges commerciaux. Plusieurs traités de libre-échange, tant de pays à pays qu’entre le Canada et les membres de l’Association des Nations de l’Asie du Sud-Est, sont en cours de négociation pour supporter ces développements.

Il est intéressant de noter que les investissements entre les deux pays sont également importants et croissants. Ainsi, en 2024 les investissements canadiens en Thaïlande ont dépassé 530 millions de dollars. D’une manière qui pourrait paraître surprenante et contre-intuitive, les investissements directs thaïlandais au Canada pendant cette même année étaient encore supérieurs, avec un total de 692 millions de dollar, montrant clairement l’appétence des investisseurs thaïlandais pour le secteur économique canadien. Ainsi, les investissements entre ces eux pays ne sont pas unidirectionnels, mais sont des investissements croisés, augurant d’un fort potentiel pour de vrais partenariats économiques qui soient équilibrés.

Si dans plusieurs domaines économiques, le Canada peut être considérer comme ayant un certain avantage sur la Thaïlande, il en est un pour lequel le Canada pourrait fortement bénéficier de l’expérience et du savoir-faire de la Thaïlande : le tourisme. Le Canada a de nombreux avantages et attraits naturels liés à sa géographie et le tourisme est un domaine dans lequel le pays souhaiterait (et pourrait) se développer davantage. De son côté, la Thaïlande est l’un des chefs de file mondiaux du tourisme international. C’est aussi une destination plébiscitée par les touristes canadiens, avec près d’un quart de million d’entrée de canadiens en Thaïlande chaque année. Derrière les photos de cartes postales de temples aux décorations à la richesse exubérante et de plages tropicales ensablées, la Thaïlande ne se contente pas de se reposer sur ses atouts naturels. Au contraire, elle s’appuie sur une stratégie de promotion complète. L’un des volets de cette stratégie porte sur la mise en valeur de ses ressources culturelles. Citons par exemple dans cette stratégie de promotion de sa culture au niveau internationale les efforts ayant menés à l’inclusion du Nuad Thai (นวดแผนไทย, nuat phaen thai, ou « massage thaïlandais ») et du Muay Thai (มวยไทย ou « boxe thaïlandaise ») sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité de l’UNESCO. Citons aussi un accompagnement spécifique du tourisme liés à ces manifestations culturelles avec l’existence de visas spécifiques pour les personnes souhaitant se rendre en Thaïlande pour apprendre l’art du massage thaïlandais ou celui de la boxe thaïlandaise. Cette stratégie s’actualise aussi au travers de décisions politiques visant à favoriser l’attraction de touristes tant chinois (Srisamoot, 2022) qu’américains, avec notamment le très médiatique accueil du porte-avion USS Abraham Lincoln à Pattaya à son retour de déploiement dans le Golfe arabo-persique suite aux attaques américaines contre l’Iran, dont l’escale du 2 au 6 septembre 2026 a apporté à la ville des revenus substantiels sur une durée de quelques jours seulement. Également, cette compréhension de l’importance du tourisme pour l’économie nationale se traduit par une promotion de la recherche universitaire portant sur le tourisme en Thaïlande, notamment par des soutiens financiers spécifiques venant par exemple du Conseil National de Recherche (National Research Council of Thailand). Finalement, la Thaïlande ne se contente pas d’un tourisme de masse, mais développe aussi un niveau d’excellence dans des segments spécifiques (et fortement rémunérateurs) du tourisme global, comme notamment le tourisme médical (Kaewkitipong, 2018). Pour un pays comme le Canada, dont le potentiel en termes touristiques, objectivement considérable, n’est actuellement pas réalisé à son plein potentiel, l’expertise acquise par le Royaume des Thaï est extrêmement désirable. Un niveau accru de coopération entre les deux pays pourrait rendre cette expérience plus facilement mobilisable pour le bénéfice du Canada et de ses Provinces.

Des convergences majeures dans l’innovation et les technologies font du renforcement des collaborations académiques entre le Canada et la Thaïlande un enjeu qui ne devrait pas être négligé. À l’heure actuelle, les collaborations académiques entre les deux pays, bien qu’existantes, sont bien en-deçà de ce qu’elles pourraient être. Pourtant et de manière très intéressante, les écosystèmes de recherche de ces deux pays convergent sur un certain nombre de domaines dans lesquelles tant le Canada que la Thaïlande ont acquis une expertise significative. C’est notamment le cas des biotechnologies, des sciences de l’alimentation et de l’agronomie et des nouvelles technologies (notamment celles reliées aux médias sociaux), autant de domaines dans lesquels les écosystèmes de recherche de ces deux pays sont très complémentaires. Les deux pays ont également de forts intérêts dans l’innovation et les technologies émergentes telles que l’Intelligence Artificielle (domaine dans lequel le Canada se positionne très avantageusement au niveau mondial). Si la Thaïlande n’a pas encore une place équivalente à celle qu’occupe le Canada sur l’échiquier académique international, plusieurs de ses universités, comme par exemple l’Université Chulalongkorn (Bangkok), l’Université Thammasat (dont le campus historique est situé à quelques pas du Palais Royal à Bangkok et dont le campus moderne situé à Rangsit couvre une superficie supérieure à celle du campus principal de l’Université Laval) ou l’Université de Chiang Mai, sont d’un niveau tout à fait comparable aux meilleures institutions internationales. Des structures académiques telles que le Pridi Banomyong International College de l’Université Thammasat cultivent des relations étroites avec de nombreux campus au travers de l’Asie et en particulier en Chine, contribuant à un positionnement de plus en plus stratégique de la Thaïlande dans l’écosystème académique régional. De manière intéressante, la Thaïlande peut ainsi représenter une porte d’entrée supplémentaire pour pénétrer le système académique chinois, écosystème qui peut être difficile d’accès pour les chercheurs occidentaux. S’il existe certes des échanges d’étudiants entre la Thaïlande et le Canada, les contingents d’étudiants thaïlandais présents dans les universités canadiennes sont encore très faibles comparés à ceux observés dans les universités d’autres pays anglo-saxons. Ainsi, il y a de forts contingents d’étudiants thaïlandais dans les universités du Royaume-Uni ou des États-Unis, alors que le niveau des universités canadiennes est tout à fait comparable, voir supérieur dans plusieurs domaines et que le coût des études est souvent beaucoup plus abordable au Canada (surtout au Québec). De plus, comparément à des étudiants venant d’autres pays d’Asie du Sud-Est, il est relativement facile pour des étudiants thaïlandais d’obtenir un Visa pour le Canada. Rappelons d’ailleurs que la Thaïlande a été ajoutée au programme d’autorisation de voyage électronique (Electronic Travel Authorization ou eTA) du Canada en 2023. De plus, le français demeure (après l’anglais) l’une des langues les plus enseignées au niveau secondaire en Thaïlande et nombreux sont les étudiants thaïlandais à avoir une maîtrise suffisante de la langue de Molière pour pouvoir considérer poursuivre des études universitaires en français. Cependant, le choix des étudiants thaïlandais francophones se porte encore principalement (pour ne pas dire exclusivement) sur des pays européens et non sur le Canada. L’explication de ce phénomène se trouve dans l’ignorance de l’option canadienne pour la poursuite d’études supérieures en français par les jeunes thaïlandais. Ainsi, tant les collaborations universitaires entre les deux pays que les échanges d’étudiants sont des éléments à exploiter davantage dans le futur de la relation canado-thaïlandaise.

Finalement, un autre terrain non négligeable de possibles coopérations et synergies est celui de la sécurité, en particulier pour ce qui a trait à la cybersécurité. La Thaïlande est au centre d’un triangle formé par le Myanmar, le Cambodge et le Laos au sein duquel se sont fortement implantés des organisations cybercriminelles transnationales, formant un véritable « triangle d’or des cybermafias » (Guitton, 2026). Si les cybermafias n’ont pas réussi à s’implanter en Thaïlande, c’est en grande partie grâce aux efforts du gouvernement thaïlandais et des services de police et de sécurité du Royaume. Cependant, la Thaïlande ne vit pas de manière isolée dans un monde déconnecté et la considérer comme une oasis de cybersécurité ne serait qu’une illusion. Le maintien des cybermafias hors des frontières du la Thaïlande ne peut se faire qu’au prix d’efforts de sécurité constants et, du fait de l’internationalisation de la cybercriminalité qui n’a fait que s’accélérer depuis la crise de la Covid-19 (Guitton et Fréchette, 2023), qu’au travers d’un accroissement des collaborations internationales dans le domaine de la lutte contre la cybercriminalité organisée. La Thaïlande doit donc trouver des partenaires fiables en termes de cybersécurité. Le Canada, dont la population fait partie des cibles favorites des escroqueries en ligne dont ces cybermafia se font une spécialité (on parle souvent de « pig butchering » pour décrire ce type de cybercrimes), représenterait potentiellement dans cette optique un partenaire de choix. Un autre aspect lié à la sécurité sur lequel des convergence et collaborations pourraient se former est celui de la guerre des drones, question très pertinente pour la Thaïlande qui a à la fois une super-mégalopole (Bangkok) et des régions plus difficiles d’accès avec des terrains propices à l’utilisation de drones à des fins militaires. Le Canada est en train de développer une expertise dans ce domaine à une vitesse accélérée. Le Canada possède à la fois un écosystème de développement très riche (notamment au Québec et en Ontario) et des capacités de production importantes (notamment en Alberta). Le Canada vient d’ailleurs de bénéficier de transfert de technologie et d’expertise venant d’Ukraine et réalise des investissements majeurs dans ce champ d’expertise (Brewster, 2026). La Thaïlande est l’un des pays de la région les plus compatibles avec le Canada en matière de sécurité du fait des valeurs communes partagées par les deux pays. Ce n’est ainsi pas surprenant que les enjeux de sécurité soient discutés au plus haut niveau par les autorités de ces deux pays.

3. Convergences diplomatiques et assistance mutuelle

Comme le Canada, la Thaïlande répond parfaitement à la définition de puissance intermédiaire présentée par le Premier Ministre canadien Mark Carney dans son discours devenu un texte d’anthologie au Forum économique mondial de Davos du 20 janvier 2026. Ainsi, ces deux pays ont beaucoup à s’offrir mutuellement sur le plan diplomatique.

L’Indo-Pacifique est, dans sa partie Asiatique, dominée par les deux superpuissances régionales que sont la Chine et l’Inde. Pour accroître son influence dans cet espace géopolitique, le Canada a besoin d’alliés dans la région. Si les relations sont très fortes avec les pays d’Asie du Nord-Est, beaucoup de travail est encore nécessaire pour que l’influence du Canada ne se fasse sentir en Asie du Sud-Est. Il n’en est que de comparer la taille de l’Ambassade du Canada à Bangkok à celle de l’Ambassade de l’Australie. Dans le contexte actuel où le Canada cherche à renforcer sa présence dans l’espace Indo-Pacifique en général et en Asie en particulier, la Thaïlande représente pour le Canada un partenaire essentiel pour l’accroissement de ses relations diplomatiques avec les autres pays de la région. Ainsi, l’Ambassade du Canada à Bangkok peut être considéré comme ayant été une base arrière lors de l’ouverture des Ambassades du Canada au Laos et au Cambodge en 2025 (avec la transformation des bureaux du Canada à Ventiane et à Phnom Penh en Ambassades). La Thaïlande entretient également des relations excellentes tant avec la Chine qu’avec l’Inde (il est important de rappeler ici que la Thaïlande partage un passé culturel très fort tant avec la Chine qu’avec l’Inde, l’alphabet thaï descendant directement des systèmes indiens d’écritures brahmiques), mais également plus loin avec la Russie. Si les relations du Canada avec la Chine et l’Inde se sont grandement améliorées depuis 2025, ces relations demeurent fragiles (et nous ne mentionnerons pas ici l’état des relations diplomatiques entre le Canada et la Russie). Ainsi, la Thaïlande pourrait représenter une forme de pivot pour le Canada dans sa stratégie diplomatique en Indo-Pacifique.

Si, du point de vue diplomatique, une relation accrue avec la Thaïlande serait très positive pour le Canada, l’inverse est toutefois également vrai. En effet, le Canada peut aussi apporter beaucoup à la Thaïlande sur le plan des relations internationales. Tout d’abord, le Canada représente en lui-même un partenaire diplomatique de choix, du fait notamment de la clarté de ses engagements et positions au niveau international. Mais d’un point de vue diplomatique, le Canada est plus que cela. C’est tout d’abord une porte d’entrée pour l’Amérique du Nord bien plus fiable que ne le sont actuellement les États-Unis. Ensuite, en tant que membre du bloc occidental et du fait de ces relations historiques et privilégiées avec le Royaume-Uni et la France, le Canada représente également une porte vers les pays européens. Cette position du Canada est encore renforcée par les récentes discussions menées en Europe pour offrir à ce-dernier le statut de « membre associé », statut unique spécialement créé pour l’occasion, témoin du rapprochement historique et accéléré du Canada avec le Vieux Continent (Collomp, 2026). Enfin, stratégiquement, le Canada offre potentiellement plus encore. De par son bilinguisme et l’implantation de sa diplomatie en Afrique, continent au sein duquel il jouit de très bonnes relations, n’étant pas lui-même une ancienne puissance coloniale (au contraire de la France), le Canada peut servir de tête de pont pour la diplomatie thaïlandaise en Afrique ou, à tout le moins, de porte d’entrée complémentaire. Cet élément est particulièrement pertinent pour la Thaïlande de 2026. En effet, sous l’impulsion du ministre des Affaires étrangères Sihasak Phuangketkaew (สีหศักดิ์ พวงเกตุแก้ว), le gouvernement du Premier Ministre Anutin Charnvirakul (อนุทิน ชาญวีรกูล) a élaboré une vision des relations internationales de la Thaïlande plus élargie avec notamment un intérêt nouveau pour le continent africain. Il est d’ailleurs intéressant de noter que la Thaïlande s’est dotée d’un atout supplémentaire dans cette optique avec la nomination en 2026 de S. E. Darm Boontham (ดามพ์ บุญธรรม), diplomate aguerri spécialiste tant de l’espace francophone (en plus d’être un francophone parfait, il a été en poste à Paris et à Genève) que de l’Afrique (il a été Ambassadeur de Thaïlande au Maroc et a occupé le poste de Directeur Général du Département des affaires sud asiatiques, moyen-orientales et africaines au Ministère thaïlandais) comme Ambassadeur du Royaume de Thaïlande au Canada. Il est d’ailleurs à noter que depuis sa prise de position, l’Ambassadeur Boontham a été très actif dans les cercles d’ambassadeurs francophones en résidence dans la capitale canadienne.

L’accroissement et le renforcement des relations diplomatiques entre le Canada et la Thaïlande se heurte toutefois à un problème de taille : celui de la multiplicité des acteurs. En effet, les acteurs de l’Indo-Pacifique sont très nombreux. Outre les deux superpuissances que sont la Chine et l’Inde, nombreux sont les pays d’Asie du Nord-Est et d’Asie du Sud-Est à représenter des partenaires potentiellement intéressants pour le Canada. Les ressources diplomatiques du Canada sont limitées et des choix devront être faits. Est-ce qu’accroître les relations avec la Thaïlande se ferait au détriment du maintien de relations privilégiées avec les parternaires traditionnels dans la région tels que la Corée du Sud et le Japon ? Est-ce qu’accroître les relations avec la Thaïlande se ferait au détriment du renforcement et de l’approfondissement des relations avec des acteurs émergents tels que les Philippines, l’Indonésie ou le Vietnam ? D’une manière assez symétrique, les ressources diplomatiques de la Thaïlande ne sont elles non plus pas illimitées. Comment convaincre les dirigeants thaïlandais qu’investir sur le Canada est plus profitable que d’investir sur d’autres acteurs occidentaux, en particulier sur les pays de l’Union Européenne ? Le statut de membre associé proposé au Canada (Collomp, 2026) pourrait dans ce contexte donner un argument supplémentaire en faveur du Canada, mais le raisonnement n’en demeure pas moins valable pertinent et le questionnement, pertinent.

Conclusion

Dans le grand jeu de la géopolitique mondiale, les cartes sont en train d’être rebattues et tant le Canada que la Thaïlande auraient beaucoup à gagner à renforcer leurs liens de collaboration. Le Canada cherche à se positionner dans une Asie dans laquelle la Thaïlande pourrait prendre un rôle de leadership en Asie du Sud-Est et pourrait détrôner les chefs de fil classiques que sont le Japon, la Corée du Sud et Singapour, tandis que la Thaïlande veut devenir un acteur plus visible sur une scène internationale sur laquelle le Canada a su au cours des décennies consolider sa place.

Économiquement, les deux pays sont complémentaires et chacun d’eux pourrait représenter pour l’autre une porte d’entrée privilégiée pour pénétrer les marchés régionaux aux cœurs desquels ils se trouvent. Les relations Canada-Thaïlande sont donc un atout réciproque pour ces deux pays, atout qui devrait être cultivé davantage et qui mériterait d’être la cible d’une prise de conscience plus grande par les dirigeants politiques. Dans un monde en mutation rapide et profonde, ces deux pays se cherchent une nouvelle place dans le monde et leur coopération renforcée pourraient être l’un des outils qui leur permettrait d’atteindre ce but. Le Canada et la Thaïlande pourraient contribuer à garantir leur autonomie stratégique grâce a une coopération plus approfondie dans l’ensemble des domaines stratégiques dans lesquels ils ont des expertises complémentaires, en particulier l’agroalimentaire, les biotechnologies et la sécurité, mais aussi leurs approches diplomatiques et leur vision largement commune du monde. La Thaïlande pourrait alors s’appuyer sur les forces spécifiques du Canada, telles que l’accès aux minéraux critiques et à l’énergie ou l’expertise en Intelligence Artificielle et le Canada pourrait bénéficier de celles de la Thaïlande, telles que l’expertise en tourisme ou ses capacités de développement et de production.

Plusieurs obstacles demeurent néanmoins. Si la distance géographique entre ces deux pays est le seul paramètre qui ne puisse pas être altéré, ce n’est au final pas le facteur majeur. Les éléments limitants l’épanouissement d’une relation plus approfondie entre le Canada et la Thaïlande est à chercher dans la méconnaissance relative que les populations de ces deux pays ont l’une de l’autre. Comme dans beaucoup de cas (et comme d’ailleurs souligné dans la Stratégie du Canada pour l’Indo-Pacifique), ce sont les relations de personne à personne qui formeront la clé de voute du renforcement des liens entre les populations de ces deux pays.

Finalement, si les bonnes relations entre le Canada et la Thaïlande sont très positives pour son rayonnement en Indo-Pacifique, le Canada représente de son côté aussi une carte non négligeable pour la Thaïlande pour son positionnement sur la scène géopolitique mondiale, au-delà de son écosystème régional naturel qu’est l’Asie du Sud-Est. Il est donc à souhaiter que le 65ième anniversaire puisse marquer le début d’une accélération des marques d’amitié, des échanges et des collaborations entre ces deux puissances intermédiaires de l’Indo-Pacifique.

Références

Brewster, Murray (2026). Canada, Ukraine forge 100-year pact built on drones and defence. CBC News (Ottawa), 10 septembre.

Collomp, Florentin (2026). « Porter notre relation au plus haut niveau possible » : l’Union européenne propose au Canada un statut de « membre associé ». Le Figaro (Paris), 16 septembre.

Duangratana, Ornthicha (2023). Observations amid the COVID-19 outbreak: The US-China rivalry in Vietnam and the Philippines. Journal of Politics and Governance, 13(1), 154-188.

Guitton, Matthieu J. (2025). The Golden Cyber-Triangle: Geopolitics of an emerging cybermafia hotspot. Communication au colloque DeepINTEL 2025 – Focus on Security Intelligence, DeepINTEL, Vienne, 19 novembre.

Guitton, Matthieu J. et Fréchette, Julien (2023). Facing cyberthreats in a crisis and post-crisis era: Rethinking security services response strategy. Computers in Human Behavior Reports, 10:100282.

Kaewkitipong, Laddawan (2018) The Thai medical tourism supply chain: Its stakeholders, their collaboration and information exchange. Thammasat Review, 21(2):60-90.

Lasserre, Frédéric (2025). Contourner par la terre ? Dans Frédéric Lasserre et Pauline Pic, Géopolitique des détroits. Enjeux de contrôle de passages stratégiques. Paris, Le Cavalier bleu, pp. 145-166.

Srisamoot, Arthayudh (2022). China, Thailand and globalization. China and the world in a changing context: Perspectives from ambassadors to China. Singapore, Springer Nature Singapore, pp. 181-191.