Recension. Escudé, C. et Lescarmontier, L. (2025). Les pôles en 100 questions. Au centre des nouveaux enjeux géopolitiques et climatiques. Paris : Tallandier, 325 p.

Regards géopolitiques 11(4), 2025

Escudé, C. et Lescarmontier, L. (2025). Les pôles en 100 questions. Au centre des nouveaux enjeux géopolitiques et climatiques. Paris : Tallandier, 325 p.

Cet ouvrage s’adresse à un public désireux d’en savoir davantage sur l’Arctique. Il est construit en articulant de courts chapitres répondant à une centaine de questions sur l’Arctique et l’Antarctique.

Une première section, Histoire et géographie des pôles, aborde des éléments de géographie physique, de glaciologie, de climatologie : il s’agit de camper la réalité de l’environnement des deux pôles. La seconde section, Les pôles à l’ère de l’anthropocène, aborde essentiellement les impacts des changements climatiques dans ces régions. Les pôles habités, la 3e section, introduit les relations entre le milieu et les populations arctiques, les peuples autochtones, les villes arctiques, le statut du Groenland, l’agriculture en Arctique, bref de nombreux aspects qui dépeignent la relation entre sociétés et leur cadre de vie. La 4e section, Des pôles au cœur de la mondialisation, aborde les aspects économiques : ressources, navigation, exploitation minière, tourisme, revenu des populations autochtones. Une 5e section, Rapports de pouvoir dans les pôles, présente plusieurs aspects de politique et de relations internationales dans la région : importance de l’Arctique pour la Russie, gouvernance des espaces maritimes et des routes maritimes, place et ambitions de la Chine, impacts de la guerre en Ukraine. La 6e section, Régulations politiques et environnementales dans les pôles, expose des enjeux juridiques, institutionnels et de société : quelle gouvernance dans les régions polaires ? pourquoi certaines analystes affirment-ils, à tort, que le traité de l’Antarctique s’ouvrira à partir de 2048 ? que signifie le traité sur le moratoire sur la pêche dans l’océan Arctique central ? quelle place pour les gouvernements autochtones ? Une dernière section, les Pôles de demain, offre un peu de prospective.

Ce tableau brossé à travers des réponses courtes (quelques pages) à cent questions permet d’aborder de très nombreux sujets, organisés par grandes thématiques, et convient bien au lecteur non spécialiste mais désireux d’en savoir plus sur une région dont on parle de plus en plus, du fait des impacts majeurs des changements climatiques, des tensions régionales, de l’intérêt de puissances tierces come la Chine ou l’Union européenne. Ces courts chapitres, comme autant de petites touches dont l’ensemble finit par former un tableau structuré, sont clairement écrits et très accessibles, et présentent de nombreuses figures.

Les autrices font œuvre utile en critiquant plusieurs mythes tenaces au sujet de l’Arctique : la région dispose certes de ressources relativement abondantes, mais elles demeurent coûteuses à exploiter et ce n’est pas un eldorado ; les routes maritimes arctiques se développent mais ne deviendront pas à court terme des autoroutes rivalisant avec les grands axes via Suez, Malacca ou Panama ; si l’exceptionnalisme arctique n’est plus d’actualité avec le blocage du fonctionnement institutionnel du Conseil de l’Arctique du fait de la guerre en Ukraine, on est loin de l’avènement de tensions militaires exacerbées ; le traité sur l’Antarctique ne devient pas caduc en 2048…

L’œuvre n’est pas sans petits défauts. Ainsi, les Inuits ne vivent pas dans l’Arctique nord-américain depuis des millénaires : les Thuléens (ancêtres directs des Inuits modernes) sont arrivés relativement récemment en Amérique du Nord, au début du XIe siècle en Alaska, au XIIe siècle dans l’Est de l’Arctique canadien, et au XIIIe siècle au Groenland, remplaçant les populations dites dorsétiennes qui, elles, étaient présentes depuis au moins plusieurs siècles. Les Inuits sont arrivés au Groenland après les Vikings…

De même, dans la section sur le débat sur l’interdiction sur la chasse au phoque, il est bien fait mention de la dérogation que l’Union européenne a finalement accordé aux produits du phoque provenant des communautés inuites; mais le chapitre ne mentionne pas l’énorme colère que l’embargo sur les produits du phoque, en détruisant le marché, a provoqué chez ces communautés, contribuant à fortement ternir l’image de l’Union européenne et expliquant en bonne part le veto du Canada contre l’adhésion de l’UE comme observateur régulier au Conseil de l’Arctique – l’UE n’y étant qu’observateur ad hoc.

Si en 2021 le Groenland a mis un terme aux campagnes d’exploration pétrolière, ce n’est pas tant pour des raisons écologiques – le risque était assumé par le gouvernement autonome qui au contraire espérait fortement la découverte de gisements – mais parce que les compagnies pétrolières n’avaient rien trouvé de commercialement intéressant au cours de la décennie de campagnes qui avait précédé.

Ces quelques erreurs demeurent minimes et ne sauraient minorer l’intérêt de cet ouvrage comme excellent outil de vulgarisation. Certes non exhaustif, il aborde de très nombreuses facettes des réalités complexes de l’Arctique et de l’Antarctique contemporain et facilite le développement d’une vue d’ensemble des problématiques interreliées des régions polaires.

Frédéric Lasserre
Directeur du CQEG

Recension. Environmental and Technological Threats in the Arctic Region. Infrastructures, Geopolitics and Strategy.

Regards géopolitiques 11(3), 2025.

Landriault, M. ; M. Vullierme et M. Delaunay (dir.) (2025). Environmental and Technological Threats in the Arctic Region. Infrastructures, Geopolitics and Strategy. Londres : Routledge.

Cet ouvrage s’intéresse aux risques environnementaux et technologiques qui se dessinent en Arctique, dans un contexte de changements climatiques et de bouleversement des environnements naturels, et aux risques que posent, pas seulement sur le plan militaire, ces changements climatiques et la vulnérabilité qu’implique le développement de certaines technologies, notamment dans le domaine des télécommunications, par satellite ou par câbles. L’ouvrage s’efforce d’analyser le lien ou le développement parallèle entre changements environnementaux et déploiement de nouvelles technologies dans la région arctique, essentiellement l’Arctique canadien, et les risques que ces deux mouvements peuvent induire.

Une première partie, (re)ewed environnment, s’efforce de brosser un portrait de l’environnement actuel en Arctique, en particulier de ses dynamiques. Le lecteur sera peut-être un peu surpris de l’acception du concept d’environnement ici, qui ne se limite pas à l’environnement au sens d’écosystème, mais au sens très général de cadre et de paramètres. Ainsi, le premier chapitre dresse-t-il un utile et efficace portrait de la dynamique de la fonte du pergélisol : qu’est-ce que ce phénomène recouvre exactement et comment se manifeste-t-il ?

Le second chapitre développe la notion le senseurs sous-marins et des impacts que cette nouvelle technologie peut avoir sur la sécurité des infrastructures de télécommunication.  De plus en plus, les câbles sous-marins sont munis de senseurs capables de détecter mouvement et activité dans leur entourage, ceci afin de surveiller leur voisinage dans une logique de sécurité de leur intégrité – mais cette technologie permet aussi de les doter de moyens de surveillance à des fins militaires. De facto, cette nouvelle technologie renforce l’intérêt, pour une puissance adverse, de couper ces câbles qui constitue des moyens de surveillance des mouvements de ses bâtiments, ce qui accroit donc la vulnérabilité desdits câbles.

Un troisième chapitre aborde le concept d’interopérabilité militaire et d’intégration de la sécurité militaire (all-domain military approach), récent paradigme doctrinal de structuration des activités de commandement militaire, et la façon dont l’environnement arctique contraint les efforts en vue de mettre en place les système d’intégration en vue de développer cette inter0opérabilité

Une seconde partie rassemble plusieurs chapitres sur les infrastructures arctiques. Un chapitre aborde la Stratégie canadienne de défense de 2024, dont le volet arctique souligne les impacts majeurs des changements climatiques. L’analyse souligne les vulnérabilités inhérentes aux conditions arctiques (froid, isolement, distance) mais aussi aux changements climatiques. Précisément, le chapitre suivant analyse plus spécifiquement les formes des impacts des changements climatiques sur les infrastructures de transport en Arctique, fonte du pergélisol qui conduit à des affaissements, risque d’inondation accru, on aurait pu ajouter vulnérabilité du transport routier reposant sur l’aménagement des routes de glace en hiver.

Une troisième partie analyse le lien entre géopolitique, sécurité en infrastructures, avec un premier chapitre sur la quête européenne d’une meilleure sécurité pour les câbles sous-marins entre Asie et Europe, avec cependant la prise de conscience que les réalités environnementales (dérive d’iceberg plus fréquentes) et opérationnelles (accroissement majeur de la fréquence d’incidents avec coupure des câbles ces dernières années) indiquent que cette sécurité est fragile, les câbles en Arctique présentant malgré tout une vulnérabilité réelle. Le chapitre suivant détaille les vulnérabilités du système de télécommunication dans l’Arctique canadien, reposant essentiellement sur les services par satellite avec une vulnérabilité technique (peu de redondance) et opérationnelle (dépendance envers les opérateurs américains). Le chapitre suivant aborde la question du développement rapide des entreprises de minage de cryptomonnaie dans ;l’Arctique russe, qui bénéficie de l’éloignement comme protection, mais surtout de l’accès à des sources d’énergie bon marché, pétrole, gaz, électricité, un avantage concurrentiel majeur dans cette industrie très énergivore et qui leur permet de plus en plus de développer des centres de traitement de données (data centers) afin de développer des services informatiques dans le domaine de l’IA.

Cet ouvrage aborde une thématique intéressante, le lien entre technologies, anciennes et nouvelles, les changements climatiques et la vulnérabilité qu’induisent tant ces changements environnementaux et les fragilités de ces technologies. Les chapitres sont parfois inégaux mais plusieurs chapitres sont fort intéressants et proposent au lecteur une palette d’analyses dont l’ensemble permet de brosser un portrait pertinent de cette dynamique en cours dans l’Arctique.

Frédéric Lasserre

Directeur du CQEG

Les changements climatiques comme facteurs de risques en zone indopacifique

Julie Prigent et Frédéric Lasserre

Regards géopolitiques 10(2)

Mots-clés : Changements climatiques, Indopacifique, Risques climatiques, Adaptation, Sécurité humaine, Coopération internationale.

Résumé : La région indopacifique est fortement exposée aux impacts des changements climatiques, dont la complexité est exacerbée par sa diversité géographique et socio-économique. Cette étude vise à synthétiser une partie des impacts régionaux des changements climatiques, mettre en évidence certains facteurs de vulnérabilité des populations et des écosystèmes, et explorer les réponses politiques nécessaires.

En mettant en avant les risques climatiques présents et futurs de la région, l’article permet aussi de développer une vue d’ensemble sur les domaines influencés directement puis indirectement par ces phénomènes. Des impacts sur les ressources hydriques et alimentaires jusqu’aux secteurs de la sécurité humaine – comme la santé et les déplacements de population – peu de risques climatiques peuvent être correctement adressés séparément dans des systèmes humains de plus en plus interconnectés.

Afin de prévenir et répondre aux défis posés par ces risques climatiques complexes, une approche multidisciplinaire est cruciale, combinant l’évaluation des données climatiques, des contextes socio-économiques et l’examen des politiques d’adaptation et d’atténuation à l’échelle nationale, régionale et internationale.

Toutefois, les réponses politiques aux changements climatiques présentent encore aujourd’hui des lacunes évidentes. Cet article vient mettre en avant le besoin d’une action climatique ambitieuse et urgente pour atténuer les impacts les plus graves. Les solutions doivent être holistiques, intégrant les besoins des populations vulnérables et préservant la biodiversité. La coopération multilatérale est essentielle pour une transition juste, équitable et efficace.

Keywords: Climate change, Indo-Pacific, Climate risks, Adaptation, Human security, international cooperation.

Abstract: The Indo-Pacific region is highly exposed to the impacts of climate change, the complexity of which is exacerbated by its geographical and socio-economic diversity. This study aims to synthesize some of the regional impacts of climate change, highlight some of the vulnerability factors of populations and ecosystems, and explore the necessary policy responses.

By highlighting the region’s present and future climate risks, the article also provides an overview of the areas directly and indirectly influenced by these phenomena. From impacts on water and food resources to sectors of human security – such as health and population displacement – few climate risks can be properly addressed as an isolated issue in increasingly interconnected human systems.

To prevent and respond to the challenges posed by these complex climate risks, a multidisciplinary approach is crucial, combining the assessment of climate data, socio-economic contexts and the examination of adaptation and mitigation policies at national, regional and international levels.

And yet, political responses to climate change continue to show clear shortcomings. This article highlights the need for ambitious and urgent climate action to mitigate the most serious impacts. Solutions must be holistic, integrating the needs of vulnerable populations and preserving biodiversity. Multilateral cooperation is essential for a fair, equitable and effective transition.

Introduction

            Un « carnage climatique jamais vu », c’est ainsi qu’Antonio Guterres a qualifié les inondations destructrices de l’automne 2022 au Pakistan (AFP, 2022). Celles-ci ont atteint une superficie égale à celle du Royaume-Uni, entraînant plus d’un millier de morts, et des pertes matérielles supérieures à trente milliards de dollars. Ceci n’est cependant pas un désastre exceptionnel, mais une des dernières manifestations de grande ampleur de plusieurs conséquences des changements climatiques cumulées.

Le réchauffement de la température moyenne de surface mondiale d’origine anthropique – ou réchauffement climatique anthropique mondial – engendre de multiples changements climatiques sur l’ensemble de la planète, des sécheresses et canicules aux précipitations torrentielles, en passant par le réchauffement et la hausse du niveau de l’océan.

Les impacts des changements climatiques peuvent aussi être abordés sous le prisme des risques climatiques. Ceux-ci sont très variés : directs, indirects, en cascade, cumulés, etc. S’ils ne sont pas prévenus et que les aléas associés se concrétisent, ces risques influent non seulement directement sur les systèmes naturels (risques notamment sur les écosystèmes, les ressources en eau et alimentaires), mais aussi indirectement sur les systèmes humains (domaines sanitaires, économiques, sociaux, financiers, politiques, entre autres). Les risques climatiques peuvent aussi découler d’actions humaines visant à prévenir ou répondre aux aléas climatiques (Magnan & Anisimov, 2023).

Nous allons ici nous concentrer sur les impacts sur la zone dite « Indopacifique ». Ils peuvent être étudiés à diverses échelles, celle de la région est choisie ici pour la perspective qu’elle offre non seulement sur la diversité des risques directs mais également sur les risques complexes. L’étendue de l’Indopacifique diffère selon les définitions, mais afin de cadrer nos propos, nous nous intéresserons ici surtout aux territoires insulaires de l’Océan Indien et du Pacifique, à l’Océanie, ainsi qu’à l’Asie du Sud, de l’Est et du Sud-Est.

Fig. 1. Carte de la zone dite « indopacifique.

Source : carte d’après Camroux et Jaffrelot (2021), modifiée pour cette étude

Cet article vise à donner un panorama synthétique de plusieurs types de risques climatiques, sans prétention d’exhaustivité. En zone indopacifique, géographiquement très hétérogène, les aléas climatiques sont multiples et diffèrent d’une sous-région à l’autre.

1.     Les changements climatiques et l’hétérogénéité de l’Indopacifique

1.1.          Caractériser les changements climatiques pour évaluer les risques

            Au cours de son sixième cycle d’évaluation, le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) donne une probabilité de plus de 50% d’atteindre ou de dépasser la cible des 1,5°C entre 2021 et 2040 (IPCC, 2023, p12). Cette cible de 1,5°C est essentielle par la différence d’impacts qu’elle engendre par rapport à un réchauffement plus poussé.

Les changements climatiques peuvent généralement être catégorisés en deux grandes catégories relatives à leur vitesse de réalisation et leur fréquence :

  • « Slow onset events» ou événements à évolution lente : augmentation du niveau de la mer, augmentation des températures moyenne de surface, acidification de l’océan, recul des glaciers, salinisation des terres, dégradations des terres et forêts, perte de biodiversité, désertification (UNFCCC, 2011).
  • « Climate extremes» qui regroupe les événements climatiques et météorologiques extrêmes : sécheresses, vagues de chaleur, ondes de tempêtes, cyclones tropicaux, inondations, précipitations intensifiées (IPCC, 2021).

Les slow onset events se déroulent au long cours et leur gravité est amplifiée pour chaque incrément de réchauffement climatique. Suivant les trajectoires d’émissions de gaz à effet de serre (GES), plus ou moins fortes selon l’implémentation des mesures d’atténuation, ces événements atteindront des niveaux plus ou moins dangereux.

Les climate extremes voient leur fréquence et leur intensité augmenter selon ces mêmes trajectoires d’émissions de GES. Plus la température moyenne de surface augmentera en l’absence de mesures ambitieuses d’atténuation des émissions de GES, plus certaines régions du monde devront faire face à ces événements climatiques extrêmes : des pluies torrentielles intensifiées et soudaines – comme au Pakistan (AFP, 2022), des sécheresses plus longues, etc.

La connaissance de ces aléas et impacts est pertinente pour évaluer les risques encourus par les systèmes naturels et humains, puisqu’un risque climatique est, selon le GIEC :

 « Appliqué au contexte climatique, les risques peuvent venir des impacts des changements climatiques mais aussi des réponses humaines aux changements climatiques. […] Les risques [climatiques] résultent d’interactions dynamiques entre les aléas climatiques, l’exposition et la vulnérabilité des systèmes humains ou écologiques affectés par les aléas. […] Ils peuvent chacun aussi changer dans le temps et l’espace à cause de changements socio-économiques et de décisions humaines. »
(Notre traduction ; IPCC, 2022)

Ce n’est donc qu’en examinant toutes les composantes possibles d’un risque climatique – aléa, exposition, vulnérabilité, et caractéristiques socio-économiques des systèmes humains concernés, entre autres – qu’il est possible d’en prendre l’entière mesure et d’y chercher des réponses en évitant tout effet secondaire négatif.

Cette évaluation des risques climatiques est d’autant plus difficile que ceux-ci sont rarement simples et isolés. L’apparition d’un aléa peut être cumulé avec d’autres facteurs – climatiques ou non –, traverser des territoires et frontières, se répercuter sur différents secteurs des systèmes humains interconnectés créant des effets en cascade.  Leur étude, si limitée à un territoire, à un aléa, à un secteur, ne peut donc se revendiquer exhaustive. Par exemple, en 2022, l’Inde avait annoncé augmenter ses exportations céréalières pour palier aux déficits créés par la guerre en Ukraine. Toutefois, l’arrivée de vagues de chaleurs néfastes pour les récoltes avait entrainé une rétractation complète de ces annonces, l’Inde allant jusqu’à interdire les exportations, ce qui avait d’autant plus participé à l’inflation mondiale sur les denrées agricoles (Jadhav et al., 2022). C’est donc ici un aléa climatique – une vague de chaleur – combinée à un aléa non climatique – la guerre en Ukraine – qui entraîne un risque sur la sécurité alimentaire mondiale. Outre les contextes socio-économiques, nous voyons donc ici l’importance de considérer des vecteurs de risques combinés, comme les conflits armés.

Les évolutions possibles des impacts des changements climatiques, de l’exposition et de la vulnérabilité dans le temps et l’espace sont également des facteurs d’incertitude qui doivent amener à une formulation itérative des réponses aux risques climatiques. Si nous prenons le risque d’élévation du niveau de la mer, les niveaux atteints et leur vitesse de réalisation, différents aussi selon les régions, dépendront in fine de l’atténuation menée sur les émissions de GES (IPCC, 2022).  Il ne peut donc pas y avoir de solution unique et impérissable – comme des digues qui conviendrait à répondre aux niveaux marins en 2025 mais plus en 2070 –, applicable pour toutes les échelles et tous les territoires. Les options d’adaptation aux changements climatiques doivent être adaptées et adaptatives.

1.2.          Des impacts et des vulnérabilités diverses selon les géographies

En zone indopacifique, les changements climatiques sont différents selon les sous-régions, entrainant des risques climatiques variés, et des besoins différenciés de réponses à ces risques. La vulnérabilité des systèmes naturels et humains est également très diverse dans la région.

Afin de pouvoir prendre en compte plusieurs scénarios de niveau de réchauffement climatique anthropique, de nombreux auteurs s’appuient actuellement sur les trajectoires représentatives de concentration  (RCP[1]) :  correspondant à divers niveaux d’émissions de GES, elles permettent de prévoir différents niveaux d’évolution des impacts des changements climatiques. Dans cette classification, RCP 2.6 est le scénario le plus optimiste (émissions de GES atteignant leur pic avant 2050 avant de décroître) et RCP 8.5 le plus pessimiste (croissance continue des émissions de GES sans changements).

Le dernier rapport du deuxième groupe de travail du GIEC inclut des chapitres qui déclinent les impacts, l’adaptation et la vulnérabilité aux changements climatiques au niveau régional. Toutefois, la communauté scientifique note encore des manques de connaissances scientifiques sur les futurs impacts des changements climatiques selon les différentes trajectoires RCP au niveau des sous régions (IPCC, 2022).

Pour traiter des risques climatiques, les états de la région Indopacifique sont répartis en catégories différentes selon les sources – classées selon leurs frontières géographiques ou par zones climatiques par exemple. Si nous nous referrons au GIEC, dont les définitions ont été agrées par les états eux-mêmes, la région inclut donc la zone Australasie[2], les petits états insulaires de l’Océan Indien (Central et Est) et du Pacifique (Ouest et Central), l’Asie du Sud-Est[3], une partie de l’Asie du Sud[4] et une partie de l’Asie de l’Est[5] (IPCC, 2022). Ce classement appuyé sur les frontières étatiques pourrait permettre d’étudier les contextes socio-économiques et politiques de chaque nation, qui viennent eux aussi déterminer la vulnérabilité des territoires et des populations face aux aléas climatiques. Chacune de ces sous-régions observe déjà des impacts et bouleversements climatiques, amenés à s’intensifier avec le temps et sans réelle atténuation des émissions de GES anthropiques.

L’Australasie voit déjà à présent une augmentation générale des températures de surface terrestres – 1,4°C entre 1910 et 2019 pour l’Australie, 1,1°C entre 1909 et 2019 pour la Nouvelle-Zélande – et marines, menant à des épisodes de vagues de chaleur plus fréquents et plus longs dans les deux milieux. Les différents biomes de la région risquent de voir leurs caractéristiques de température et d’hygrométrie bouleversées, amplifiant souvent les conditions actuelles vers des extrêmes. Par exemple, le Sud, l’Est de l’Australie et le Nord-Est de la Nouvelle-Zélande affichent des conditions météorologiques extrêmement propices aux incendies de grande ampleur plus fréquemment, plus longtemps, et plus intensément. De plus, de nombreux habitats terrestres et marins sont dégradés (milieux alpins, coraux). Le système climatique de la région – très influencé par les courants et vents océaniques, par les phénomènes comme El Niño ou le dipôle de l’Océan Indien – rend difficile la prévision des réactions de l’ensemble de ce système selon la trajectoire des émissions considérée (IPCC, 2022).

Les petits états insulaires du Pacifique – aussi nommés grands états océaniques, comme dans le discours de l’ancien président des Palaos (Scanlan, 2023) – sont déjà très influencés par l’environnement océanique et le phénomène d’El Niño, déterminant fortement les précipitations, les cyclones tropicaux et même l’évolution du niveau de la mer. La Banque Asiatique de Développement souligne que les petits états insulaires du Pacifique et les zones côtières asiatiques font déjà face à une augmentation de l’apparition et de la magnitude des tempêtes et ondes de tempêtes, d’inondations côtières et de l’intrusion d’eau salée dans les terres (Asian Development Bank, 2017). Cela a des incidences sur les écosystèmes, les moyens de subsistance des communautés locales, les infrastructures, et donc indirectement, des impacts sur les activités économiques et les conditions sociales. Dans les scénarios d’émissions les plus pessimistes, le GIEC estime probable que certaines petites îles – surtout les atolls et les îles de très basse altitude – soient rendues inhabitables par les impacts des changements climatiques comme les submersions fréquentes, et donc même avant toute submersion définitive (IPCC, 2022), ce qui amène un nouveau domaine de risque indirect : la perte du patrimoine culturel (Kim, 2011).

La partie asiatique de l’Indopacifique, très hétérogène elle aussi, voit toutefois une généralisation de l’augmentation des températures de surface, accompagnée de vagues de chaleur plus longues, fortes, et fréquentes. Sous un scénario RCP 4.5, les températures au thermomètre-globe mouillé devraient atteindre des niveaux critiques pour la santé des populations en Asie du Sud, tandis que sous un scénario RCP 8.5, cela concerne aussi l’Asie de l’Est (IPCC, 2022). Le GIEC note une baisse globale des niveaux des glaciers et des manteaux neigeux, excepté dans certains biomes de haute altitude où les précipitations augmentent. Les climats de l’Asie du Sud et du Sud-Est comportent déjà des phénomènes météorologiques saisonniers : deux moussons, des cyclones tropicaux dans le Golfe du Bengale, dans le Pacifique Nord et dans la Mer de Chine méridionale (IPCC, 1997). D’autres parties de la zone indopacifique observent une intensification des sécheresses, surtout dans les régions déjà semi-arides de l’Asie du Sud. La progression du réchauffement climatique devrait aggraver ces changements climatiques, mais aussi induire un doublement de la fréquence des phénomènes El Nino, une intensification des moussons et des saisons sèches, l’augmentation de la température de l’océan et son acidification, une hausse du niveau de la mer, et la détérioration des « châteaux d’eau » asiatiques (Asian Development Bank, 2017). Entre 1993 et 2018, l’élévation observée du niveau de la mer est plus forte le long des côtes de la région Indopacifique que la moyenne mondiale (IPCC, 2022). Ces impacts déjà observés sont d’autant plus importants que cela touche à des zones où les populations sont particulièrement exposées : en Chine par exemple, en 2013, les zones côtières de basse altitude représentaient 2% du territoire mais accueillaient 12,3% de la population totale (Liu et al., 2013).

Le GIEC donne plusieurs facteurs principaux de l’exposition et de la vulnérabilité : parmi ceux-ci, nous retrouvons la démographie, le développement socio-économique et les inégalités, la dégradation des écosystèmes, l’innovation technologique, la modification des rapports de force mondiaux, la rareté des ressources (IPCC, 2022).

Un facteur de vulnérabilité cité par le GIEC serait par exemple la concentration des populations croissantes dans certaines régions moins développées, ayant donc aussi une capacité d’adaptation plus faible. Un autre exemple de facteur de vulnérabilité concerne les économies basées sur l’agriculture, comme l’Inde et le Pakistan, ainsi que celles basées sur la pêche comme à Kiribati, car ce sont des secteurs très exposés aux impacts climatiques (IPCC, 2022). Cumulés aux autres impacts anthropiques comme la surexploitation des ressources naturelles ou l’appauvrissement des sols, l’importance de ces risques augmente drastiquement.

2.     Impacts directs sur les ressources, l’eau et l’agroalimentaire

2.1.  Les ressources hydriques et leurs multiples usages

Les multiples phénomènes climatiques engendrés par le réchauffement climatique anthropique participent à un bouleversement du cycle de l’eau et de la fréquence des précipitations qui pourrait également mener à une diminution des volumes d’eau disponible, tant en quantité qu’en qualité.

Les Nations Unies définissent la sécurité en approvisionnement en eau comme la capacité d’une population à sauvegarder un accès durable à des quantités adéquates d’une eau de qualité acceptable pour soutenir des conditions de vie, le bien-être humain et le développement socio-économique, pour assurer une protection contre les pollutions d’origine hydrique, et pour préserver les écosystèmes (UN Water, 2013). Les défis de l’eau recoupent également ceux de la production agricole, de la production d’électricité et de l’industrie, c’est ce que l’on appelle le nexus eau-alimentation-énergie, qui nécessite une bonne articulation entre les politiques de gestion des trois domaines (FAO, 2014).

Dans les petits états insulaires, la sécurité de l’approvisionnement en eau est soumise à de nombreux risques climatiques directs qui devraient s’intensifier dans les décennies à venir : élévation du niveau de la mer, submersions marines et ondes de tempêtes, ainsi que tout impact climatique impliquant des incursions d’eau salée dans les terres, venant contaminer les réserves d’eau douce (IPCC, 2022).

Dans un monde plus chaud mais dont la population continue de croître, les besoins en eau pour le rafraichissement et les usages domestiques augmentent. La FAO estime que la demande hydrique croissante pour l’agriculture en zone indopacifique va nécessiter 40% à 100% d’eau en plus qu’en l’absence de dérèglement climatique (Turral et al., 2011).

Outre les changements découlant du réchauffement climatique anthropique, la pollution de l’eau est une question centrale dans les pays de la zone indopacifique, où, outre les pays de l’OCDE, on estime entre 50% et 100% la proportion des eaux industrielles et ménagères déversées sans aucun traitement (Jones et al., 2021). Les changements climatiques risquent également d’aggraver les questions de qualité de l’eau, car une pollution croissante se trouvera moins diluée dans des quantités moindres.

L’OMS estimait déjà en 2008 qu’une ressource en eau insuffisante et de mauvaise qualité était responsable de 9,1% des maladies dans le monde et de 6,3% des morts (Prüss-Üstün & World Health Organization, 2008), donnant ici un exemple de risque en cascade, les risques climatiques hydriques générant des risques climatiques sanitaires.

Les prévisions du GIEC pour la région indopacifique sont nuancées : les modèles font ainsi ressortir une probable augmentation des précipitations, plus particulièrement en Asie du Sud et du Sud-est, mais une diminution dans le nord de l’Inde et en Chine centrale et du Nord déjà confrontée à une aridification croissante (Hijioka et al., 2014). Cette augmentation des précipitations pourrait se traduire par une intensification des événements violents, pluies torrentielles, inondations, tempêtes et une forte érosion (Katzenberger et al., 2021). Ces événements violents pourraient affecter la sécurité des grandes villes côtières (Mumbai, Dacca, Jakarta, Hô Chi Minh-Ville, Guangzhou, Shanghai), des États insulaires et la pérennité des aquifères côtiers du fait d’un risque plus élevé d’infiltration d’eau salée.

Davantage de modèles pointent vers une augmentation du débit des cours d’eau, sauf en Asie centrale et en Australie (IPCC, 2022). La forte réduction du débit des grands fleuves asiatiques sous l’effet de la fonte des glaciers himalayens est un mythe : l’essentiel de leur débit total ne vient pas de la fonte des glaciers mais de la mousson. Cependant, dans les régions de piedmont, le déclin à terme de ces glaciers pourrait induire une baisse locale de la disponibilité hydrique (Lasserre, 2016).

Les modèles soulignent surtout une variabilité accrue. Il y aurait davantage d’eau disponible à travers le ruissellement sur l’année, mais la probabilité de saison sèche prononcée augmenterait au Japon, dans le sud et l’ouest de la Chine, en Asie du Sud-est et en Australie, ainsi qu’une aridification plus prononcée en Chine du Nord (IPCC, 2022 ; You et al., 2022). Ainsi, d’ici le milieu du 21e siècle, les bassins versants transfrontaliers de l’Amou-Daria, de l’Indus et du Gange pourraient être confrontés à de graves problèmes de pénurie d’eau en raison de la variabilité et des changements climatiques qui agissent comme des multiplicateurs de stress. En raison du réchauffement climatique, les pays asiatiques pourraient connaître une augmentation des conditions de sécheresse (5-20 %) d’ici la fin du siècle (IPCC, 2022a).

2.2.   Les risques directs et indirects d’insécurité alimentaire

Les phénomènes climatiques extrêmes, les slow onset events et les perturbations de la ressource en eau influencent directement la production alimentaire dans la région indopacifique.

La FAO définit la sécurité alimentaire à travers quatre piliers : la disponibilité de la ressource, son accessibilité, son utilisation et sa stabilité (Déclaration de Rome sur la sécurité alimentaire mondiale, FAO 1996). Ces quatre piliers se trouvent changés par les conséquences des changements climatiques, que ce soit de manière directe, avec les impacts sur la production agricole, ou de manière indirecte, avec les conséquences sur l’acheminement des ressources par voies ferroviaires ou maritimes.

Les vagues de chaleur et sécheresses, mais aussi les inondations, les changements dans la saisonnalité du climat, la hausse du niveau des mers qui pourrait envahir de vastes zones agricoles comme les deltas du Yangtze (avec Shanghai), du Bengale (avec Dacca et Kolkata), du Fleuve Rouge, du Mékong (avec Ho Chi Minh Ville) ou de la Chao Phraya (où se trouve Bangkok), tout ceci perturbe la production agroalimentaire. La question foncière – maintenir les basses terres agricoles de forte productivité – sera d’autant plus complexe que les habitants chassés de leurs terres par la montée des eaux devront être relocalisés.

Le déclin de la productivité des sols, les infestations de ravageurs et la salinisation de terres, couplées aux changements provoqués dans les qualités nutritionnelles des ressources alimentaires produites, viennent augmenter l’insécurité de la ressource alimentaire, en particulier en Asie du Sud-Est et en Asie de l’Est (IPCC, 2019), des régions dans lesquelles la part de la pêche dans l’apport protéique des régimes alimentaires et dans l’économie locale est élevée (FAO, IFAD, UNICEF, WFP, WHO, 2021). Entre l’acidification, l’augmentation de la température et la désoxygénation de l’océan, mais aussi les conséquences de la surpêche et de la destruction des habitats marins, la ressource halieutique est aussi fortement mise en péril. Les changements subis par les courants océaniques et le réchauffement des océans entrainent aussi une migration des stocks de poissons pélagiques, entrainant des manques de moyens de subsistance pour les communautés locales. Des projections évoquent une perte de plus de 50% dans les prises de pêches d’ici 2100 pour certains petits états et territoires insulaires (Magnan & Anisimov, 2023 ; IPCC, 2022).

De plus, les modèles climatiques laissent entrevoir un accroissement de la fréquence des vagues de chaleur intenses, comme celles qu’a connu l’Inde en 2022 et 2023. Outre les impacts de ces fortes chaleurs sur l’évapotranspiration des cultures, le risque de voir celles-ci endommagées et l’augmentation des besoins en eau pour l’irrigation, ces vagues de chaleur pourraient constituer des menaces directes à la santé des populations (IPCC, 2022), en particulier en milieu urbain comme en Inde en 2023 (Le Monde, 2023).

3.     Résilience des systèmes humains

3.1.   Des espaces urbains et ruraux mis à l’épreuve

Les impacts des changements climatiques viennent remettre en cause nos usages des espaces, urbains comme ruraux.

Dans les villes, surtout littorales, les populations devront composer avec un risque accru d’événements violents, de vagues de chaleur, mais aussi de tension sur l’approvisionnement en eau. Si la demande domestique individuelle demeure limitée, la multiplication de celle-ci par le nombre d’habitants rend la sécurité de l’approvisionnement de grandes agglomérations problématique, comme Le Cap, en Afrique du Sud, en a fait l’expérience de 2015 à 2018 (Mahr, 2018). Les événements climatiques et hydrologiques extrêmes peuvent endommager et dégrader les ressources en eau et les infrastructures d’assainissement comme les usines de dessalement. Une réorganisation des usages et des sources d’approvisionnement s’imposera pour de nombreuses agglomérations, avec les conflits de partage ville/campagne que ces situations pourraient occasionner (Lasserre, 2005). Les risques liés aux températures élevées sont plus forts dans les zones urbaines, et la croissance des populations urbaines en Asie[6] – qui constituait déjà 54% de la population urbaine mondiale en 2019 – vient accentuer ce risque en augmentant le nombre de personnes vulnérables (IPCC, 2022).

Dans le domaine agricole, la variabilité climatique accrue et la probabilité d’apparition de sécheresses risquent de renforcer la vulnérabilité des exploitations agricoles, souvent familiales et disposant de peu de capitaux pour investir dans l’adaptation, accélérant la précarité sociale, l’exode rural et l’insécurité alimentaire. Les gouvernements et les exploitants pourraient être tentés de réduire les risques auxquels ils sont confrontés en développant le recours à l’irrigation, mais une hausse marquée des prélèvements dans des bassins versants parfois déjà très mobilisés pourrait entrainer des conflits d’usage importants tant au niveau régional (bassin du Cauvery en Inde par exemple) qu’international (Chellaney, 2011).

La Chine comme l’Inde envisagent de développer les transferts massifs d’eau sur de grandes distances, mais ces approches sont coûteuses, avec de forts impacts environnementaux et suscitent souvent de forts conflits politiques. Le risque de voir des tensions sur des bassins versants internationaux s’accentuer avec l’apparition d’impacts significatifs des changements climatiques pourrait se matérialiser dans des bassins versants comme l’Amou Daria, le Mékong, et l’Indus malgré le traité de 1960. La plupart des bassins versants transfrontières de la région ne sont pas couverts par des accords internationaux, n’ont pas de mécanismes en place pour échanger des données de suivi de la ressource ou de procédures pour gérer les flux changeants (Giordano & al., 2014 ; UN Water, 2018).

Une coopération multi-niveau intégrée est essentielle (Glasser et al., 2022), mais sa mise en œuvre est lente car de nombreux États considèrent les dispositions de la gouvernance des bassins versants internationaux comme venant restreindre leur souveraineté (Lasserre & Vega, 2017).

Autrement dit, une utilisation plus efficace, des approches de gouvernance plus intégrées et le développement d’infrastructures hydriques adéquates peuvent aider à mieux mobiliser la ressource pour les décennies à venir.

3.2.   Sécurité humaine face au climat : santé et migrations

Les différents impacts évoqués entraînent des risques liés aux questions de santé humaine et de migration de populations. Il est important de noter toutefois que toutes les questions de sécurité humaine, d’impacts socio-économiques et d’inégalités aggravées par les changements climatiques sont aussi à étudier selon divers scénarios : en plus des trajectoires d’émissions (RCP) évoquées précédemment, des trajectoires nommées Shared Socioeconomic Pathways (SSP) sont utilisées pour décrire différents scénarios de contextes socioéconomiques.

La santé des populations est directement mise à mal du fait de plusieurs risques sanitaires clés (IPCC, 2023 ; Haines & Ebi, 2019) : une mortalité augmentée par les vagues de chaleurs et les événements extrêmes, les maladies associées à une mauvaise qualité de l’air ou à des vecteurs favorisés par les nouvelles conditions climatiques, ainsi que les impacts de l’insécurité alimentaire et hydrique.

L’augmentation de la température de surface, l’intensification des pluies et de l’humidité dans certaines géographies augmente la portée des moustiques vecteurs de maladies, accroissant au passage la période annuelle de présence de ces derniers ainsi que leur vitesse d’éclosion. Un autre risque climatique et sanitaire vient nous donner un exemple de risques cumulés : les impacts climatiques comme les incendies plus fréquents, la baisse des précipitations dans certaines régions ou encore les changements dans les vents et courants devraient entrainer une dégradation de la qualité de l’air (Jacob & Winner, 2009), surtout lorsque cumulé avec des épisodes de pollution au-dessus de centres urbains. Une illustration marquante de la transformation de ce risque climatique en sanitaire, dans une autre région, pourrait être l’épisode de fortes chaleurs cumulées avec des incendies de grande ampleur en 2010 en Russie, pendant lequel cinquante mille personnes seraient décédées de maladies respiratoires et de stress thermique (Glasser et al., 2022).

Les impacts dépendront au final non seulement des trajectoires d’émissions réalisées – avec des impacts plus sévères dans les scénarios où les émissions sont les plus élevées, mais également des mesures de protection sociale prises par les autorités pour accompagner les populations vulnérables.

Lorsque les territoires, habitats et espaces d’activités sont rendus inutilisables par les impacts climatiques, des déplacements de population plus larges sont à prévoir. La théorie derrière les déplacements de population, ou migrations, compte des push factors et des pull factors, ainsi que des facteurs de réseaux. Les changements climatiques sont souvent premièrement des push factors, puisqu’ils incitent une population à quitter un endroit. Selon le type d’impact, les migrations diffèrent entre de petites distances et périodiques, ou plus permanentes et lointaines, comme dans le cas de changements longs impliquant des pertes de moyens de subsistance (Kaczan & Orgill-Meyer, 2020). Pour l’instant, la majorité de la littérature sur le sujet suggère que les migrations « climatiques » sont plus susceptibles de se limiter aux pays affectés ou dans les pays voisins, pour cause de barrières linguistiques, culturelles et financières (Glasser et al., 2022). Ces barrières nous amènent aux facteurs de réseaux, qui déterminent la possibilité du mouvement des régions de départ à celles d’accueil. De fait, les changements climatiques provoquent des pertes économiques qui à leur tour empêchent la migration et l’installation dans une nouvelle zone. C’est le phénomène des « populations piégées », un cercle vicieux touchant principalement des populations déjà vulnérables (Glasser et al., 2022 ; Kaczan & Orgill-Meyer, 2020).

Le GIEC rappelle qu’en 2019, le Bangladesh, la Chine, l’Inde et les Philippines ont chacun enregistré plus de 4 millions de personnes déplacées pour cause de désastres. Si certaines projections envisagent des chiffres comme 40 millions de migrants climatiques internes en 2050 en Asie du Sud, l’incertitude demeure car les politiques locales, les comportements individuels ou le mécanisme des populations piégées peuvent changer le déplacement (IPCC, 2022, p1469).

Un rapport datant de 2017 de la Banque Asiatique de Développement prend effectivement l’exemple du Bangladesh : il s’agit d’une zone géographique hautement vulnérable, couplée à une très forte densité de population, et les migrations internes qui en résultent sont nombreuses et variées (Asian Development Bank, 2017).

 

Fig. 2. Carte des impacts climatiques et des possibles routes de migration au Bangladesh (Asian Development Bank, 2017, p.85)

3.3.   Inégalités renforcées, transitions énergétiques et perturbation du commerce international

            Les très nombreux impacts, touchant tous les secteurs déjà évoqués, perturbent des contextes socio-économiques dans une région aux inégalités déjà creusées.

Le rapport de synthèse du sixième rapport d’évaluation du GIEC le réaffirme :

« La vulnérabilité est plus élevée dans les endroits marqués par la pauvreté, les défis de gouvernance et un accès limité aux services et ressources de base, les conflits violents et des moyens de subsistance très sensibles au climat. La vulnérabilité à différents niveaux spatiaux est exacerbée par l’inégalité et la marginalisation liée au genre, à l’ethnie, aux faibles revenus ou même à leur combinaison, surtout pour beaucoup de peuples autochtones et de communautés locales » (Notre traduction ; IPCC, 2023).

Les questions d’inégalités sociales sont donc au cœur des questions de résolution des crises engendrées par les changements climatiques.

Des mesures de protection sociales établies par les Etats sont souvent évoquées comme une solution pour palier la vulnérabilité exacerbée de certaines populations, et aussi pour répondre aux risques allant au-delà des mesures mises en œuvre en termes d’atténuation et d’adaptation : les pertes et préjudices. Il est actuellement difficile pour les pays les plus vulnérables de répondre financièrement à leurs propres besoins d’adaptation et leurs pertes et préjudices, d’où la forte demande politique de financement sur la scène internationale (Vallejo, 2022b).

Mais plus généralement, la scène économique internationale est sujette à des changements. Selon l’IRENA, tout comme les énergies fossiles ont influencé l’équilibre des grands pouvoirs économiques ces deux derniers siècles, la course à la transformation énergétique devrait elle aussi fortement influencer les économies en développement. Actuellement, l’Asie du Sud-Est dépense plus de 3% de son PIB en importation d’énergies fossiles. La transition vers des énergies renouvelables inclus une redistribution géographique des sources d’énergie, et des coûts, à terme, bien moindres pour l’approvisionnement (International Renewable Energy Agency, 2019). D’autres flux économiques, comme les transferts de fonds issus du travail saisonnier, sont amenés à être perturbés dans les décennies à venir par les impacts des changements climatiques (Magnan & Anisimov, 2023). Pour les pays les plus vulnérables économiquement, cela peut venir empêcher financièrement une action climatique efficace.

Le commerce international est un autre exemple de domaine perturbé par les changements climatiques influant la stabilité économique des pays. La pandémie du covid-19 a largement révélé les failles du système actuel, coupant des chaînes de valeurs et l’approvisionnement dans de nombreux domaines. Des conséquences climatiques telles que la montée des eaux ou divers événements climatiques extrêmes pourraient ainsi interrompre l’activité de transport maritime en empêchant l’utilisation des ports par exemple. Les moyens mis en œuvre pour assurer l’adaptation des connections multimodales essentielles à la participation de chaque pays aux flux du commerce international seront déterminants (Glasser et al., 2022). Influant par exemple sur les prix des biens de première nécessité, cette question touche à la fois aux domaines de la sécurité alimentaire et de la sécurité sanitaire, en somme, à la sécurité humaine.

3.4.   Intégration verticale des questions politiques de l’adaptation

Tous les domaines de risques déjà évoqués sont forts en impacts politiques. Mais chaque échelle, nationale, régionale et internationale, apporte aussi de potentielles solutions à ces défis grandissants.

Au niveau national, les pays de la zone indopacifique font face à de grands enjeux, mais malgré cela, la Chine et l’Inde ont annoncé des objectifs de neutralité carbone aux horizons 2060 et 2070, soit bien trop tard au vu des analyses des impacts climatiques en fonction de la trajectoire d’émission réalisées par le GIEC. En termes d’adaptation, l’atteinte de scénarios aux risques amoindris pour protéger les populations vulnérables est encore très loin (UNEP, 2023). Chaque action doit être ajustée au contexte local et établie en concertation avec la population, prenant en compte les questions sociales, économiques mais aussi en considérant les écosystèmes et la biodiversité dans leur entièreté. Le GIEC recommande par exemple de se rapprocher des communautés locales, des ONG, des acteurs privés pour une collaboration multi-acteurs (IPCC, 2022).

Notre capacité à nous adapter aux climats futurs n’est toutefois pas infinie et est de plus en plus chère. C’est pour cela qu’il est essentiel de mener des actions ambitieuses d’atténuation en parallèle de l’adaptation.

Au niveau régional, dans des instances telles que le Forum des îles du Pacifique, l’ASEAN ou la Banque Asiatique de Développement, les pays de la région dénoncent leur vulnérabilité exacerbée face aux menaces climatiques et leurs moyens financiers limités pour y faire face. Il est maintenant essentiel que ces acteurs prennent en compte l’ampleur du défi de la transition écologique et énergétique. Face aux risques particulièrement amplifiés dans la région, ces instances ont même une responsabilité : rassembler tous les membres clés autour de politiques ambitieuses, et ainsi sécuriser les ressources pour assurer les soutiens financiers, techniques et le renforcement de capacités nécessaires.

Au niveau international, les états insulaires portent très haut le discours d’une transformation ambitieuse de nos systèmes, et des besoins en atténuation et en adaptation. Si l’Accord de Paris fut un succès et son implémentation est en cours, très peu d’Etats respectent pour le moment leurs engagements. Du côté de l’adaptation, l’IDDRI énonçait les résultats de la COP27 comme des « signaux pour un contexte favorable à la coopération » (Treyer, 2022 ; Vallejo, 2022) – doublement du financement pour l’adaptation, appel à réformer les institutions financières internationales, et l’accord sur la création d’un fonds pour les pertes et préjudices en ouverture de la COP28 était encourageante. Un des défis des prochaines années sera de porter les questions climatiques et environnementales dans les autres instances de négociations internationales.

Conclusion

Pour éviter le pire des impacts des changements climatiques, les solutions passent toutes par une action climatique ambitieuse à mettre en œuvre dès maintenant. Les changements climatiques constituent une menace rapide et systémique et doivent être adressés comme tels.

Tous les domaines pertinents pour assurer la sécurité humaine évoqués dans cet article doivent être considérés de concert, en adoptant une approche multidisciplinaire. Les solutions doivent être intégrées pour ne pas être au détriment d’autres populations, d’autres écosystèmes, ou de la biodiversité. Un seul domaine négligé pourrait enclencher des crises en cascade.

D’autres questions non abordées ici, comme l’influence des médias, les régimes politiques des pays indopacifiques, les tensions militaires comme en Mer de Chine méridionale ou entre les superpuissances de la région, peuvent également influencer voire empêcher la bonne coopération régionale et internationale.

La recherche d’indépendance énergétique et le protectionnisme qui peut surgir face aux défis climatiques ne doit pas empêcher une coopération multi niveaux, entre pays de la même région, entre pays développés, pays en développement et pays les plus vulnérables comme les petits états insulaires et les pays de basse altitude, très présents en zone indopacifique.

Alors que l’urgence d’agir ensemble se fait de plus en plus entendre, le discours du ministre des Affaires Etrangères de Tuvalu, Simon Kofe, pour la COP26 en 2021, prononcé depuis un pupitre placé dans l’océan (fig. 3), souligne le caractère vital de mener des actions immédiates en coopération pour le climat.

Fig. 3. Discours du ministre des Affaires Étrangères de Tuvalu en novembre 2021 pour la COP26
(Reuters, 2021).

 

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[1] Abrégé RCP car il s’agit des « Representative Concentration Pathways » en anglais.

[2] Australie, Nouvelle-Zélande et leurs ZEE.

[3] Myanmar, Malaisie, Timor-Leste, Thaïlande, Singapour, Vietnam, Indonésie, les Philippines, Brunei, le Cambodge, le Laos et la Papouasie Nouvelle-Guinée.

[4] Maldives, Pakistan, Bangladesh, Inde, Sri Lanka.

[5] Corée du Sud, Japon, Chine, Taiwan, et les régions administratives spéciales chinoises de Macao et Hong Kong.

[6] Selon la Banque Mondiale, la population urbaine est passée de 41% à 62% de la population totale en Asie de l’Est et Pacifique entre 2000 et 2022 (World Bank, 2022).

La géopolitique de l’eau de l’Égypte. Discours et impact du barrage de la Renaissance

Sophie Schriever

Sophie Schriever est étudiante au doctorat en Études Internationales en cotutelle entre l’Université Laval et l’Université d’Amsterdam. sophie.schriever.1@ulaval.ca

vol7 n1, 2021

Résumé

L’Égypte se trouve aujourd’hui face à deux défis concernant sa sécurité en eau : Identifiés comme une des régions les plus à risque des changements climatiques au monde, le delta du Nil et la côte égyptienne se trouvent face à une augmentation des températures, des extrêmes météorologiques plus fréquents et une augmentation du niveau de la mer accompagnée d’une intrusion de l’eau salée. De l’autre côté, la construction du grand barrage éthiopien de la Renaissance (Grand Ethiopian Renaissance Dam, GERD), sur le Nil bleu, préoccupe le gouvernement égyptien car il craint un débit réduit du Nil, pratiquement la seule source d’eau du pays. L’article analyse la politique d’eau de l’Égypte en se concentrant spécifiquement sur le GERD. L’adaptation aux changements climatiques ne semble pas faire partie de la politique de l’eau égyptienne actuelle. Pour achever une sécurité d’eau du pays dans le contexte de sa population grandissante, une approche intégrant ces deux défis liés à la sécurité d’eau devrait cependant être adoptée, qui se concentre sur les capacités de l’Égypte d’orienter le développement vers une gestion efficace de ses ressources hydriques.

Mots-clés : Égypte – changements climatiques – Grand Ethiopian Renaissance Dam – vulnérabilité – sécurité en eau

Summary

Egypt is now facing two challenges regarding its water security: Identified as one of the regions most at risk of climate change in the world, the Nile Delta and the Egyptian coast are facing an increase in temperatures, more frequent weather extremes and a rise in sea level accompanied by salt water intrusion. On the other hand, the construction of the Great Ethiopian Renaissance Dam (GERD), on the Blue Nile, worries the Egyptian government because it fears a reduced flow of the Nile, practically the only source of water in the country. The article analyzes Egypt’s water policy with a specific focus on GERD. Adapting to climate change does not appear to be part of current Egyptian water policy. To achieve the country’s water security in the context of its growing population, however, an approach integrating these two water security challenges should be adopted, which focuses on Egypt’s capacities to direct development. towards efficient management of its water resources.

Keywords : Egypt – climate change – Grand Ethiopian Renaissance Dam – vulnerability – water security.

 

Introduction

Dans son discours lors d’un sommet du Conseil de paix et de sécurité de l’Union africaine le 9 mars 2021, le ministre des Affaires étrangères égyptien Sameh Shoukry nommait deux sources de conflit importantes à éviter sur le continent africain : les changements climatiques et la gestion des ressources d’eau communes entre plusieurs pays riverains (ESIS, 2021a). Ces deux problématiques concernent certes le continent, mais s l’Égypte en particulier. Le delta du Nil et la côte Nord de l’Égypte sont jugés comme étant une des trois régions les plus vulnérables aux changements climatiques du monde par le GIEC avec le delta du Gange et du Brahmapoutre au Bangladesh et le delta du Mékong au Vietnam (Nicholls et al., 2007; UNDP, 2018). Densément peuplés, ils sont menacés d’une augmentation du niveau de la mer, d’une pénurie d’eau et d’une fréquence et intensité accrues des événements météorologiques extrêmes comme des inondations, tempêtes de sable et températures extrêmes. En même temps, l’Égypte connaît déjà aujourd’hui un stress hydrique et sa situation est exacerbée par des facteurs non-climatiques, comme sa population grandissante et la construction du barrage de la Renaissance (GERD), inauguré en juillet 2020, qui risque de réduire le débit d’eau du Nil en Égypte.

Cet article analyse la gestion de ces deux aspects étroitement liés, en interrogeant comment les changements climatiques influencent la géopolitique de l’eau de l’Égypte. Dans une première partie, les vulnérabilités sous-jacentes de l’Égypte quant à sa sécurité en eau seront expliquées avant de s’intéresser aux impacts des changements climatiques présents et futurs sur le pays qui s’ajoutent aux autres facteurs menant à un stress hydrique. Puis, le contexte de la construction du GERD est détaillé, ainsi que son impact possible sur le débit du Nil en Égypte. Après avoir établi ces faits, la gouvernance de ces deux facteurs influençant la sécurité d’eau du pays sera analysée avant de conclure avec quelques recommandations politiques.

  1. Les enjeux de la sécurité en eau de l’Égypte
    1.1. Situation de départ

L’Égypte, avec une population en forte croissance, devrait compter 116 millions habitants en 2040 (UNDP, 2018). 98 % de la population vivent sur 4 % de la superficie du pays, majoritairement dans la vallée et le delta du Nil et sur la côte qui s’étend sur une longueur totale de 3 500 km (BZ, 2018). Par conséquent, de grandes villes comme Alexandrie, Port Saïd, Damiette et Rosetta se trouvent également sur la côte, dans le delta et dans la vallée, avec l’essentiel de l’industrie, de l’agriculture et du tourisme (Eldeberky, 2011).

Des aménagements anthropogéniques mettent à risque ces territoires densément peuplés et de faible altitude en accélérant des processus d’érosion. Eldeberky note qu’après la construction du Haut barrage d’Assouan, le dépôt de sédiments dans le delta a été réduit, ce qui favorise l’érosion côtière et une intrusion de l’eau salée dans le delta. De plus, l’érosion est exacerbée par l’activité des vagues et des courants. La construction de canaux d’irrigation et de transport continue de réduire la quantité de sédiments dans l’eau du fleuve pour approvisionner le delta du Nil (Eldeberky, 2011).

De surcroît, à l’heure actuelle, 95 % de la consommation d’eau douce sont couverts par l’eau provenant du Nil dont la source se trouve à l’extérieur de l’Égypte (BZ, 2018; Gouda, 2019). L’hydrologie du Nil est caractérisée par une forte variabilité interannuelle des débits qui dépendent des facteurs naturels et de l’infrastructure humaine (Wheeler et al., 2020). Déjà en 2000, la consommation d’eau dépassait le volume des ressources disponibles (Afifi et Jäger, 2010, p. 260). En moyenne, l’Égypte disposait de 678 m3 d’eau par personne en 2010 et avec la croissance démographique, ce chiffre est en baisse constante (EEAA, 2016). 80 % de la consommation égyptienne en eau du Nil provient du secteur agricole qui utilise ces ressources de manière inefficace : la technique la plus utilisée est celle de l’inondation des parcelles à la place de favoriser une irrigation par aspersion ou au goutte à goutte (Lasserre, 2011).  La part du secteur agricole dans l’économie nationale diminue, mais elle représente encore aujourd’hui 11,3 % du PIB de l’Égypte auxquels s’ajoutent les industries de traitement ultérieur des produits agricoles, qui contribuent à 16 % du PIB. En plus, 30 % de la population égyptienne travaillent dans le secteur agricole (Gouda, 2019 :199).

Le Nil assure donc la sécurité de l’approvisionnement en eau, sécurité alimentaire et économique d’une grande partie de la population égyptienne. Le pays se trouve dans une situation de vulnérabilité significative à cause de sa dépendance envers une seule source d’eau et la concentration de sa population grandissante dans le delta et sur la côte. A cette vulnérabilité s’ajoute une mauvaise gestion de l’eau par des pratiques inefficaces d’irrigation. La prochaine partie sera dédiée à l’analyse des impacts des changements climatiques qui exacerbent cette vulnérabilité.

1.2. Le risque induit par les changements climatiques

L’Égypte est vulnérable à plusieurs conséquences du changement climatique, notamment l’augmentation du niveau de la mer, la salinisation des sols, la pénurie d’eau potable et d’irrigation. Quelques impacts du changement climatique ont déjà été observés en Égypte. Les températures en été ont augmenté de 0,31 °C depuis 1960, les précipitations sont diminué de 2,76 mm/mois en moyenne (avec des fortes variations) depuis 1960, et on a pu remarquer une augmentation des inondations et des tempêtes de sable (BZ, 2018).

Dans l’avenir, ces changements sont appelés à s’intensifier selon les modèles climatiques. Le delta du Nil est une des régions les plus à risque face aux changements climatiques car elle réunit plusieurs caractéristiques de vulnérabilité : l’augmentation du niveau de la mer, une pénurie d’eau et des extrêmes plus fréquents comme des vagues de chaleur, des inondations, des fortes précipitations et des tempêtes de sable (UNDP, 2018). Pour les décennies à venir, les modèles prévoient une aggravation de ces phénomènes : une augmentation des températures de 2 °C à 3 °C jusqu’en 2050 est attendue accompagnée d’une diminution des précipitations de 7 % à 9 % et d’une augmentation du niveau de la mer d’un mètre d’ici à 2100. En outre, une plus grande variabilité et plus d’extrêmes météorologiques sont prévus, avec des sécheresses, davantage de tempêtes de sable et d’inondations (BZ, 2018).

L’effet de ces changements sur la sécurité alimentaire est important. Or l’agriculture dépend fortement de l’eau du Nil pour l’irrigation. Il est projeté que la productivité des deux cultures principales en Égypte, maïs et blé, pourrait diminuer de respectivement 19 % et 15 % jusqu’en 2050 (Fahim et al., 2013). La CCNUCC prévoit qu’une superficie de 766,5 km² du delta du Nil (3,1 % de la superficie totale du delta) sera submergée en 2050 (comparé à 256,27 km² avec des mesures d’adaptation), et 2 938 km² (ou 761,4 km² avec adaptation) seront affectés en 2100 (UNFCCC, 2009; Elshinnawy et al., 2017). Dans ce dernier scénario sans mesure d’adaptation, la CCNUCC prévoit donc qu’environ 12 % du delta seront submergés par la montée du niveau de la mer. Avec la combinaison de l’érosion et des inondations d’eau marine, la salinisation progressera également vers l’intérieur du pays. Dans l’ensemble, ce développement mènera à une perte de terres agricoles, de l’infrastructure et des espaces urbains menaçant conséquemment la sécurité alimentaire, la santé, l’économie et les écosystèmes de la région (UNDP, 2018).

L’OCDE note dans un rapport de 2004 que l’Égypte doit s’adapter à sa rareté relative en eau et nomme la croissance démographique, les changements climatiques et les changements dans la gestion de l’eau dans les pays en amont comme facteurs à considérer (Agrawala et al., 2004). Un de ces facteurs géopolitiques préoccupe l’Égypte spécifiquement : le barrage de la Renaissance construit par l’Éthiopie.

1.3. Un enjeu non climatique de sécurité en eau: le barrage de la Renaissance

À côté des défis liés aux changements climatiques, un projet récent cause des tensions majeures dans la région : la construction par l’Éthiopie du barrage de la Renaissance, le plus grand barrage hydro-électrique de l’Afrique. Ce barrage se trouve sur le Nil Bleu, 20 km en amont de la frontière entre l’Éthiopie et le Soudan. Selon les déclarations éthiopiennes, sa capacité maximale de rétention d’eau est de 74 Mm3 et son réservoir devrait couvrir une superficie de 1 874 km² une fois rempli (Elsanabary et Ahmed, 2019). Le GERD a été achevé en juillet 2020 et depuis l’Éthiopie a commencé à remplir son réservoir (Abdelhadi, 2020). L’Éthiopie a construit le barrage pour la production d’énergie et non pas pour la consommation de l’eau retenue, visant à contribuer à l’auto-suffisance en énergie de l’Éthiopie. Cependant, les pays en aval, le Soudan et l’Égypte, s’inquiètent de la réduction du débit du fleuve que ce remplissage induirait, pour une ressource fondamentale pour leur économie (Siddig et al., 2020). Plusieurs analystes se sont penchés sur le calcul des risques associés à la construction du barrage pour l’Égypte et le Soudan et leurs résultats soulignent que surtout la première phase pendant laquelle l’Éthiopie remplit le barrage pourrait mener à des conflits d’intérêts entre les pays.

Selon une proposition de l’Éthiopie, le remplissage du réservoir sera étalé sur une période de 5 à 6 années (Elsanabary et Ahmed, 2019). C’est spécifiquement pendant cette période que les États en aval, le Soudan et l’Égypte, craignent une pénurie d’eau, du fait de la réduction du débit induite par le remplissage. Dalia Gouda prévient des conséquences inégalement réparties dans la population avec un risque d’inégalités accrues dans la première période de l’activité du barrage :

Une réduction du volume de l’eau – pendant le remplissage du GERD – est attendue d’affecter sérieusement le secteur agricole, d’intensifier la pénurie alimentaire, et d’affecter la subsistance des pauvres en général et des pauvres ruraux en particulier: les paysans. (Gouda, 2019: 201)

Wheeler et al. montrent dans leur analyse récente que le risque d’une pénurie d’eau en Égypte est relativement faible. Néanmoins, le niveau d’eau du haut barrage d’Assouan, en Égypte, pourrait baisser significativement. Surtout en cas de sécheresse pluriannuelle affectant le débit du Nil bleu, les intérêts de l’Éthiopie (remplir rapidement le réservoir du GERD) et de l’Égypte (bénéficier d’assez d’eau) pourraient s’opposer. Dans le contexte climatique variable de la région, il ne s’agit pas de savoir si mais quand une sécheresse pluriannuelle interviendra (Wheeler et al., 2020).

Néanmoins, le GERD pourrait aussi avoir des effets positifs sur la gestion d’eau. Une fois le barrage en fonction, Mulat et al. s’attendent à des flux plus réguliers et constants, ce qui pourrait permettre une optimisation de la quantité d’eau du Nil (Mulat, Semu A. Moges et Ibrahim, 2014). Des inondations et des pénuries d’eau pourraient être évitées avec un réservoir qui permet ainsi de contrôler en amont le débit du Nil, si son développement est correctement planifié et exécuté, promettant aux populations riveraines de l’aval une meilleure qualité de vie (Moges et Gebremichael, 2014).

Un aspect important à souligner est qu’un débit réduit du Nil en Égypte pendant la période de remplissage du réservoir ne sera pas nécessairement lié au GERD, mais peut également être imputable à la variabilité interannuelle caractéristique du fleuve. Néanmoins, cela pourrait mener à la perception, au sein de la population égyptienne, que le barrage éthiopien serait responsable de leur stress hydrique. Parallèlement à l’impact réel du GERD, son influence sur les perceptions et les discours, dans un contexte de relations tendues entre Égypte et Éthiopie, devrait être considéré (Wheeler et al., 2020).

À ce jour, le conflit entre l’Éthiopie et l’Égypte au sujet de la gouvernance des eaux du Nil n’est pas encore résolu. Une entente entre l’Égypte et le Soudan de 1959 prévoit une utilisation complète des eaux du Nil par les deux États. L’Éthiopie ne reconnaît cependant pas cet accord dont elle n’est pas signataire, ne s’estimant pas liée par cet accord bilatéral qu’elle n’a pas négocié (Wheeler et al., 2020). En même temps, l’Égypte bloque l’Accord sur le Cadre général de coopération du bassin du Nil depuis 2009 qui prévoit une utilisation équitable des eaux du Nile (Lasserre, 2011). Depuis 2011, l’Éthiopie, l’Égypte et le Soudan mènent des négociations sur le remplissage du GERD avec plusieurs partis de médiateurs impliqués, notamment les États-Unis et la Banque mondiale dont le projet d’accord a été refusé en février 2020 par l’Éthiopie après des reproches de partialité envers les médiateurs américains (Pemunta et al., 2021). Malgré l’implication de l’Union Africaine comme médiateur dans le processus, les négociations actuelles n’ont pas abouti à un accord à ce jour.

L’Égypte se voit donc confrontée à deux grands enjeux de sécurité en relation avec sa politique de l’eau : d’un côté, l’augmentation du niveau de la mer provoquée par les changements climatiques pourrait provoquer des inondations de terres arables et une salinisation des eaux dans le delta. Ils mèneront également à des extrêmes de chaleur qui pourraient faire augmenter la demande en eau. De l’autre côté, un phénomène non-climatique menace également l’approvisionnement en eau de l’Égypte à court terme : le barrage du GERD pourrait réduire significativement le débit du Nil, surtout pendant la période de remplissage. L’impact est difficile à prédire à cause de la variabilité climatique de la région, mais la coïncidence d’une sécheresse pluriannuelle et d’un débit du Nil réduit dû au GERD pourrait affecter les pays en aval, et notamment l’Égypte.

  1. Quelles préoccupations guident la géopolitique de l’eau de l’Égypte ?

Après avoir présenté la situation, cette section sera dédiée à une analyse de la politique de l’eau de l’Égypte en réponse à ces deux grands phénomènes. Comment est-ce que les deux risques sont priorisés ? Bien que l’Égypte reconnaisse les deux défis concernant sa sécurité en eau, le gouvernement ne consacre pas le même niveau d’attention aux deux phénomènes et ne respecte pas leur nature interrelié dans son approche de gouvernance.

Au niveau des changements climatiques, l’Égypte a reconnu les dangers imminents pour le pays. Le gouvernement a signé la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (CNUCCC) en 1994 et l’accord de Paris en 2015. Il a défini ses contributions nationales dans les domaines de l’atténuation et de l’adaptation dans trois communications nationales à la CCNUCC (EEAA, 1999, 2010, 2016) avec une quatrième communication prévue pour 2023. Dans un rapport présenté à la CCNUCC en 2015, l’Égypte soulignait la remise en cause de la sécurité en eau comme risque principal des changements climatiques pour le pays, évoquant des problèmes comme un manque d’eau pour l’irrigation et donc une diminution de la productivité agricole (Arab Republic of Egypt, 2015). L’augmentation du niveau de la mer est également reconnue comme facteur de risque, menant à une salinisation de l’eau dans le delta du Nil et présentant un risque direct à l’infrastructure côtière, y compris de grandes villes comme Alexandrie et Port Saïd, et des centrales électriques (Arab Republic of Egypt, 2010, 2015). Le gouvernement souligne aussi l’impact négatif qu’une diminution des pluies dans certaines régions pourrait avoir sur la production de l’énergie dans des centrales hydroélectriques. Dans sa troisième contribution nationale à la CCNUCC en 2016, l’Égypte a indiqué à nouveau la pénurie d’eau et l’augmentation du niveau de la mer comme étant les risques principaux des changements climatiques (EEAA, 2016).

Cependant, l’attention du gouvernement quant à la menace sur l’eau douce se concentre sur la construction du GERD, achevé en juillet 2020 par l’Éthiopie. L’Égypte interprète ce projet comme une atteinte majeure à sa sécurité nationale depuis son lancement en 2011. En 2013, le président Morsi n’excluait pas une action militaire, énonçant que « toutes les options sont sur la table » si l’Éthiopie continuait à construire le GERD (Pemunta et al., 2021). Bien que l’Égypte n’ait pas eu recours à la force militaire malgré la poursuite des travaux, le gouvernement d’Al-Sissi a continué à présenter le GERD comme une crise existentielle pour le pays et le qualifiait de menace à la sécurité et le paix de la région (Arab Republic of Egypt, 2020).  Lors de la 74e réunion de l’Assemblée générale de l’ONU, Al-Sissi soulignait que l’eau du Nil serait une question conditionnant la « vie et l’existence » (Arab Republic of Egypt, 2019) de l’Égypte avant de demander le soutien des autres États pour garantir l’accès des Égyptiens à l’eau. En qualifiant le GERD de « crise de sécurité nationale » (ESIS, 2014), le gouvernement souligne l’importance politique de cet enjeu à ses yeux. Les craintes mises en avant par le maréchal Al-Sissi sont que la réduction du débit du Nil mènera à « assoiffer le citoyen égyptien, détruire les zones agricoles et affecter la production de l’électricité » (ESEI, 2019). Dans une autre intervention, il soulignait que la sécurité en eau, alimentaire et l’existence même de plus de 100 millions d’Égyptiens serait en question (Arab Republic of Egypt, 2020). Depuis, l’Égypte a utilisé plusieurs mécanismes pour exercer de la pression sur l’Éthiopie, incluant un recours auprès du Conseil de sécurité de l’ONU et l’invitation des États-Unis en tant que médiateur pour tenter de résoudre l’impasse dans les négociations entre le Soudan, l’Éthiopie et l’Égypte (ESEI, 2019).

Malgré leur intrication, le GERD et le changement climatique sont rarement traités ensemble dans les communications égyptiennes. Dans une lettre adressée au président du Conseil de sécurité des Nations Unies, le ministre égyptien des Affaires étrangères, Sameh Shoukry, souligne le danger du barrage pour l’Égypte en rappelant les vulnérabilités de l’Égypte liées à son approvisionnement en eau. Il énumère entre autres la démographie, le climat désertique, la dépendance envers le Nil bleu et l’insuffisance en eau actuelle, mais il ne fait pas le lien avec les conséquences des changements climatiques (Arab Republic of Egypt, 2020). Dans les communications plus récentes sur les changements climatiques, le GERD est parfois mentionné comme facteur potentiellement limitant le débit du Nil (EEAA, 2016; Ministry of Environment, 2018). Néanmoins, on n’observe pas d’inclusion des défis liés aux changements climatiques dans une politique globale de la gestion d’eau.

L’Égypte a ainsi tendance à traiter les deux problématiques séparément. Elle priorise l’attention sur la construction du GERD. Ceci est par exemple visible dans sa communication officielle en ligne. Des onze enjeux listés sur le site d’information du gouvernement, deux sont intitulés « l’Égypte et le GERD » et « l’Égypte et ses enjeux hydriques ». Cependant, aucune des deux publications ne s’intéresse aux changements climatiques, et cette thématique n’est présente nulle part dans les neuf autres enjeux publiés, ou ailleurs sur le site (ESIS, 2021b). Dans un communiqué précisant sa position quant à l’effort international pour réduire l’ampleur des changements climatiques, l’Égypte a également souligné qu’elle voit la responsabilité des actions d’atténuation incomber aux pays développés, vu leur contribution historique à la quantité de gaz à effet de serre dans l’atmosphère. Les mesures d’atténuation des pays en voie de développement seraient volontaires et non-contraignants. Dans la même logique, les pays développés devraient financer les mesurer d’adaptation des pays en voie de développement (Arab Republic of Egypt, 2016).

Pendant que les documents remis à la CCNUCC reflètent l’urgence de la situation face aux changements climatiques, ils ne semblent pas indiquer l’existence d’une politique égyptienne plus vaste à cet égard. Abutaleb et al. notent que malgré la création de quelques organismes comme le comité de gestion intégrée de la zone côtière (Committee for Integrated Coastal Zone Management), les mesures d’adaptation aux changements climatiques de l’Égypte comportent des défaillances importantes. Celles-ci incluent l’absence d’un plan multisectoriel d’adaptation, un manque de méthodologie pour la mise en œuvre et un composant inexistant de gestion de la performance. Cependant, tous les aspects liés à la sécurité en eau – la croissance démographique, le GERD et les effets des changements climatiques comme la salinisation due à l’augmentation du niveau de la mer et la plus haute fréquence des événements extrêmes et des vagues de chaleur – doivent être prises en compte pour trouver des stratégies d’adaptation. Un premier pas serait de mener des études qui incorporent les deux aspects. À cette date, la littérature scientifique s’intéresse seulement soit aux changements climatiques soit à la construction du GERD et ne propose pas d’analyse intégrant les impacts des deux phénomènes ensemble dans un seul modèle. Il serait toutefois important de développer une analyse des impacts conjoints de ces deux phénomènes pour permettre de s’adapter aux défis qui attendent l’Égypte dans les prochaines décennies. Cette approche devrait également inclure l’ensemble des pays du bassin versant du Nil.

L’accent du gouvernement égyptien est un choix politique : plutôt que de faire face aux défis intérieurs du pays, Al-Sissi construit l’image du GERD comme l’obstacle principal à la sécurité en eau du pays. Les scénarios montrent pourtant que des effets néfastes ne sont pas certains, et qu’un débit plus régulier du Nil tout comme une production hydroélectrique importante pourraient même servir à l’Égypte. Alors qu’il est assurément important de trouver un accord qui précise les modalités de gestion du réservoir en cas de sécheresse pluriannuelle, le gouvernement devrait consacrer davantage d’énergie à des stratégies d’atténuation et d’adaptation aux changements climatiques, lesquels présentent un défi d’une ampleur au moins aussi grande pour l’Égypte.

Conclusion

L’Égypte est un pays souffrant déjà aujourd’hui d’une pénurie relative en eau qui est exacerbée par des pratiques inefficaces d’irrigation du secteur agricole. Dans le contexte d’une population grandissante, elle fait face à deux changements qui affectent sa sécurité en eau et qu’elle vit avec angoisse : la construction du GERD et les changements climatiques. En revanche, dans sa politique actuelle et dans ses discours, l’Égypte se concentre surtout sur les effets que le GERD pourrait avoir sur son approvisionnement en eau. Bien que cette préoccupation soit compréhensible vu que le Nil représente la seule source d’eau du pays, elle occulte deux éléments importants. Premièrement, le GERD pourrait potentiellement aussi avoir des effets positifs sur la gestion de l’eau du Nil en garantissant un débit plus équilibré. Selon les analyses menées, le risque perçu d’une grave pénurie d’eau réfère surtout à une possible sécheresse pluriannuelle intervenant pendant dans la première phase du remplissage du réservoir du GERD, mais guère au-delà. Deuxièmement, les changements climatiques posent un défi au moins aussi important pour l’Égypte. Toutefois, les initiatives gouvernementales à cet égard demeurent très limitées malgré une parfaite connaissance des risques pour le pays à travers les rapports que l’Égypte a communiqués à la CCNUCC. Étant un des pays les plus vulnérables aux changements climatiques, l’Égypte devrait appréhender conjointement ces deux défis liés à l’approvisionnement en eau, plutôt que de les analyser de manière séparée. Alors qu’un accord qui règle une politique hydrique en cas de sécheresse pluriannuelle entre l’Éthiopie, le Soudan et l’Égypte est certes important, le gouvernement ne doit pas négliger de mettre sur pied des stratégies d’atténuation et d’adaptation aux changements climatiques.

Si l’Égypte compte faire face aux défis liés à son approvisionnement en eau, elle devra adopter une vision holistique du problème. Cela implique une analyse des différents facteurs menant au stress hydrique du pays – les vulnérabilités préexistantes, les pratiques d’irrigation, l’impact des changements climatiques et la construction du grand barrage éthiopien de la Renaissance – et l’adaptation des politiques à l’ensemble de ces enjeux. Un premier pas important dans cette direction pourrait être un programme de recherche qui prend en compte les défis climatiques et non-climatiques, car les études analysant les effets du GERD sur l’Égypte ne prennent guère en compte l’effet des changements climatiques sur la région.

 

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