Recension. Laure Murat (2025). Toutes les époques sont dégueulasses. Ré(é)crire, sensibiliser, contextualiser. Paris, Verdier.

Recension

Laure Murat (2025). Toutes les époques sont dégueulasses. Ré(é)crire, sensibiliser, contextualiser. Paris, Verdier

 

Voici un petit essai d’une soixantaine de pages, synthèse de plusieurs conférences de l’autrice, qui arrive à point nommé sur un sujet très actuel et politiquement extrêmement sensible : la « cancel culture » que l’on peut traduire imparfaitement en français par « culture de l’effacement »et son application au champ de la littérature.

Pour citer un personnage célèbre de John Le Carré, le maître-espion paranoïaque George Smiley, « L’actualité est toujours suspecte[1] » et un questionnement sur les motivations de l’autrice, et sur son possible positionnement idéologique, se fait jour immédiatement. S’agit-il d’un nouveau pamphlet sur le sujet ou bien l’essai prétend-il à une forme d’objectivité ? Face à un tel sujet, le recenseur a lui, vis-à-vis de ses lecteurs, une exigence toute particulière d’impartialité et fera de son mieux, même si l’absence totale de tout biais de lecture dans ce domaine est clairement un vœu pieux.

L’autrice, passée par le journalisme, est romancière, essayiste et professeure au département d’études françaises et francophones de l’Université de Californie à Los Angeles (UCLA) ce qui lui a fourni un poste d’observation privilégié sur les mouvements de société de ce premier quart de XXIème siècle.

Précisons que l’essai est écrit en « écriture inclusive », ce qui constitue en soi une prise de position. Pour mémoire, l’Académie Française a dès 2017 condamné l’usage de cette forme grammaticale ; la légalité de son interdiction dans les textes administratifs français a été confirmée en 2024 par le Conseil d’Etat, même si son utilisation à titre privé reste légale. Le recenseur préfère s’en tenir prudemment à la langue française traditionnelle.

Le lecteur est parfois un peu perdu par la structure de l’ouvrage qui suit un plan peu structuré (le fait que l’essai est une concaténation de plusieurs conférences est visible et on aurait été en droit d’espérer une reprise un peu plus substantielle du texte), avec des retours sur des sujets qui déroutent parfois – mais on se rattrape vite, aidé par un style vif et percutant, d’une lecture agréable.

L’autrice dans son introduction pose la problématique : faut-il réécrire les classiques pour ne pas offenser les sensibilités contemporaines, ou au contraire sacraliser les textes originaux. Selon elle, le débat se trouve dans une impasse et les vraies motivations recouvertes sous divers prétextes idéologiques. Elle se propose dans sa première partie d’utiliser plus précisément un échantillon de la littérature anglo-saxonne du XXème siècle : le racisme et le colonialisme d’Agatha Christie ; le sexisme et la misogynie du James Bond de Ian Fleming ; et l’antisémitisme de l’écrivain pour la jeunesse Roald Dahl.

Elle tente ensuite de clarifier le débat en faisant la différence entre la réécriture – le processus artistique de création d’une forme ou d’une vision nouvelle à partir d’un original, comme La Fontaine avec Ovide, ou Racine avec Euripide, et la récriture – processus de mise aux normes (y compris morales) d’un texte, sans intention esthétique. Force est de constater que ses arguments de manquent pas de justesse et permettent d’emblée de poser le débat en des termes plus clairs : non, le Don Carlos de Verdi d’après Schiller n’est pas une récriture mais une création artistique dont personne ne devrait chercher à contester l’authenticité… ni le talent.

Mais quand les éditeurs publient des textes remaniés d’Agatha Christie ou de Ian Fleming, ils ne sont pas dans la création artistique. L’autrice montre les incohérences du processus, les nationalités, groupes et genres n’étant pas tous traités de la même manière, et les textes modifiés de Ian Fleming pourraient toujours paraître très offensants à certains – mais alors, pourquoi ne pas aller au bout du processus de récriture ? Des incohérences analogues sont visibles pour une série de versions amendées (dès les années 1940 aux Etats-Unis) du livre à succès d’Agatha Christie, auteur prolifique de romans policiers dont l’idéologie conservatrice, raciste et coloniale n’est plus à prouver, dont le titre original de 1939 était Ten little niggers. Au premier plan de ces incohérences figure le fait de gommer le racisme de l’auteur en changeant, entre autres, le titre, tout en laissant figurer dans le livre des prises de positions racistes particulièrement ignobles de certains personnages. Mais alors, où placer le curseur ? La première solution proposée, cesser par choix personnel de lire des romans racistes ou sexistes, n’est aucunement satisfaisante car, nous dit l’autrice, « toutes les époques sont dégueulasses » et les écrits politiquement corrects que nous apprécions aujourd’hui seront certainement jugés sévèrement pas les commentateurs du siècle prochain. Tout aussi ambiguës sont les coupes et les récritures des romans pour la jeunesse de Roald Dahl : Si l’on peut au prix d’une certaine dénaturation du texte retirer les stigmatisations physiques (tel personnage est gros, petit, etc), il est impossible d’éliminer entièrement l’antisémitisme chronique de Dahl. Au moins le caviardage de ces textes a-t-il le motif louable de la protection de la jeunesse. A cet égard, la problématique de la protection de la jeunesse revient plusieurs fois de manière décousue au fil du texte et aurait mérité un chapitre à part entière.

Selon Laure Murat, l’objectif primordial des éditeurs n’est pas de moderniser ces héros de roman pour les rendre compatibles avec les codes éthiques et légaux de notre époque, mais tout simplement de les maintenir commercialisables pour continuer à en tirer de juteux profits. Cette partie de l’essai, assortie d’une charge très conventionnelle (et très française !) contre « le cynisme de l’économie néolibérale » est de loin la plus faible et la moins argumentée.

A cet égard, le recenseur souhaite  rappeler un fait peu connu mentionné par Sir Michael H. Caine (1927-2000), président du comité éditorial du célèbre Booker prize, le principal prix littéraire britannique, dans un texte de 1998[2]. Ian Fleming, ex-officier du renseignement naval et prolifique auteur de la série James Bond, atteint d’un cancer, proposa à son ami Jock Campbell (futur Lord Campbell of Eskan), directeur général du groupe industriel Booker Plc au début des années 1960, de faire don des droits d’auteur de James Bond pour créer un département littéraire dans cette société du secteur agro-alimentaire[3]. Ce qui fut fait, et les droits d’auteurs de Ian Fleming et de son héros contribuent depuis la création en 1968 du Booker prize, à récompenser le meilleur de la littérature « noble ». Cette anecdote est à méditer pour éviter les contresens historiques.

L’autrice rappelle ensuite un principe éthique qui devrait être respecté, celui de la propriété artistique du créateur d’une œuvre, qui n’est plus là pour se défendre face à ce qu’elle décrit comme le cynisme et la rapacité des éditeurs et des ayant-droit, et conclut cette première partie, en durcissant le ton, sur le caractère falsificateur, et forcément voué à l’échec, de la récriture,  avant d’ouvrir sur le vertigineux champ des possibles de ce type d’opération : De Sade à Duras en passant par Céline, que resterait-il d’authentique dans nos bibliothèques si la récriture devenait un phénomène universel ?

 

Est abordé ensuite brièvement le rôle des « lecteurs sensibles » dans la lutte contre les stéréotypes, mais rappelle, en tenant compte de ses positions en première partie, que leur rôle doit se limiter aux textes contemporains et ne pas falsifier le passé ; la question des écrits pour la jeunesse, justifiable d’exceptions, est de nouveau abordée ici. L’ensemble du sujet des publications pour la jeunesse, qui revient dans trois parties différentes du texte, aurait dû trouver ici la place d’un chapitre à part entière.

 

Restait à l’autrice d’aborder le dernier point du raisonnement, la nécessité de la contextualisation. Une vérité fondamentale sous-tend cette dernière partie : éliminer ce qui nous gêne aujourd’hui, c’est priver les opprimés de l’histoire de leur oppression[4]. Que faire ? Restituer les œuvres dans leur contexte en les dotant, au minimum, d’une préface critique et historiquement informée. Sans surprise, Laure Murat se saisit de trois célèbres albums de bandes dessinées de Hergé : Tintin aux pays des Soviets, œuvre de jeunesse profondément imparfaite et marquée par un anticommunisme naïf ; Tintin au Congo, fidèle reflet de l’idéologie raciste et coloniale de la Belgique de 1931 ; L’étoile mystérieuse, album créé pendant l’occupation de la Belgique et influencé par le Rexisme, mouvement fasciste et collaborationniste dirigé par le Nazi belge Léon Degrelle[5]. La discussion des différentes tentatives de préfaces est bien menée. Les préfaces actuelles des albums de Tintin sont historiquement au point mais, selon Laure Murat, insuffisamment critiques. Le sujet se prête en effet à discussion, tant les experts de la question ont eu tendance à « blanchir » Hergé au double motif de son génie et de l’influence de son époque[6].  Beaucoup de travail reste évidemment à faire sur le sujet, tant il est vrai qu’une lecture critique de L’étoile mystérieuse nécessite de solides connaissances historiques sur la Seconde guerre mondiale et ses mouvements politiques, pas nécessairement à portée de plus jeunes lecteurs de Tintin.

Mais alors, pourquoi l’autrice n’a-t-elle pas  mentionné également L’oreille cassée (1937), critique transparente du marchand d’armes Basile Zaharoff ou Tintin et les Picaros (1976), dénonciation au vitriol formidablement documentée des dictatures d’Amérique latine dans le contexte des coups d’état des généraux Pinochet au Chili et Videla en Argentine ? Hergé est le reflet non pas de son époque, mais de ses époques successives, et nous avons le devoir face à ce génie de la ligne claire d’instruire son histoire à décharge.

En tout état de cause, « la préface est une prise de pouvoir » qui doit donc être exercée avec discernement. Mais le parti-pris en faveur de cet effort de contextualisation est clair, et présenté comme de loin la meilleure des solutions puisque ne donnant pas lieu à trahison de l’original. Suivent une série d’études de cas de contextualisation essentiellement littéraires et artistiques abordées d’un point de vue pédagogique : comment faire de la salle de cours un lieu de dialogue critique tout en restant un lieu de bienveillance ?[7].  Ce qui est en jeu, au final, n’est rien de moins que le statut particulier de la littérature, « affranchie des contraintes morales, religieuses et idéologiques », statut qui serait selon l’autrice menacé.

Cet essai parfois un peu brouillon représente bel et bien un ouvrage nécessaire, une sorte de rapport d’étape donnant un éclairage intéressant, bien que partiel, au sujet et, si il prend tout de même parti, le fait avec intelligence et quelques nuances.

On regrettera en guise de conclusion la relative faiblesse de la perspective historique qui aurait permis de pousser le raisonnement beaucoup plus loin. En effet le plus sûr moyen de renseigner le lecteur du XXIème siècle sur la toxicité idéologique d’une œuvre, est de former les lecteurs à l’histoire, à commencer par l’histoire des totalitarismes. Les préfaces critique sont moins indispensables pour celui qui a lu Aron, Arendt et quelques autres. Au-delà de la littérature, tous les auteurs de leur époque – puisqu’elles sont toutes « dégueulasses » – de Jules César (qui prétendait que de tous les peuples de Gaule, c’étaient les Belges les plus braves) à Albert Speer (qui, en voyage en Grèce en 1938, voyait dans l’ordre dorique un art pur et dans l’ordre ionique un signe de décadence) ont un point de vue nécessairement biaisé. Imaginerait-on les « Commentaires sur la guerre des Gaules » ou « Au cœur du IIIème Reich » sans de solides préfaces critiques ? Les besoins sont immenses, et le débat continue.

 

Jérôme Le Roy
Juin 2025

[1] « Topicality is always suspect » John Le Carré, Tinker, tailor, soldier, spy, traduit en français sous le titre « la Taupe »), 1974.

[2]  Booker 30 – A celebration of 30 years of the Booker prize for fiction, Londres 1998; ISBN 0 9533921 0 4; livre non commercialisé.

[3] Une rumeur tenace place la discussion au niveau du « 19ème trou » d’une partie de golf.

[4] Néanmoins, l’autrice elle précise d’emblée qu’elle est en faveur du déplacement de certaines statues ce qui diminue la cohérence de son point de vue. Comment contextualiser l’action de Cecil Rhodes, acteur de l’histoire coloniale de l’Afrique australe, constructeur ferroviaire visionnaire et fondateur de la Rhodésie, aujourd’hui Zimbabwe, si on déplace sa statue à un endroit où personne ne peut la voir ?

[5] Léon Degrelle (1906-1994), après avoir combattu dans la Waffen-SS sur le front de l’est, a été condamné à mort par contumace à la Libération. Hergé (1907-1983) a été inquiété, brièvement suspendu de publication, puis finalement innocenté. Il a dû se justifier toute sa vie face aux accusations de dérive idéologique de certains de ses albums. De nos jours, les ayants-droits subissent encore des actions en justice de la part d’associations belgo-congolaises.

[6] Numa Sadoul, Tintin et moi, Bruxelles 1975, est sans doute le plus connu. Il est cité par l’autrice.

[7] Faut-il protéger les étudiants pour faire de la salle de classe un lieu de bienveillance ou au contraire les exposer à la cruauté du monde en tablant sur leur résilience, pour en faire des citoyens mieux informés ? Le lecteur jugera.