Quelle méthode en géopolitique?

Éric Mottet1 et Frédéric Lasserre2

1 Directeur adjoint du CQEG
Département de géographie,
Université du Québec à Montréal (UQAM)
Québec, Canada

Mottet.Eric@uqam.ca 

2 Directeur du CQEG
Département de géographie
Université Laval
Québec, Canada

Frederic.Lasserre@ggr.ulaval.ca 


La géopolitique a suscité une multitude de définitions, et bien que rattachée aux sciences humaines, sociales ou politiques, elle ne dispose pas d’une méthode strictement définie. Si elle n’a pas de méthode générale, c’est que l’analyse géopolitique dépend de la combinaison d’une multitude de facteurs (politiques, économiques, géographiques, démographiques, ethnologiques, sociologiques, etc.), différents d’un enjeu à l’autre, d’une étude de cas à l’autre. En outre, une analyse géopolitique bien conçue impose un esprit critique permanent. C’est souvent le point qui pose le plus de difficulté à la personne qui souhaite mener une analyse géopolitique, d’où l’intérêt d’une méthode objective afin d’éliminer une approche arbitraire et parcellaire. Pour cette raison, il devient souhaitable de dégager une méthode géopolitique applicable aux enjeux géopolitiques. L’exercice est possible si l’on ne remet pas en cause la crédibilité de la géopolitique en tant que science et savoir, si on en voit l’intérêt dans le fait que c’est une méthode d’analyse capable de prendre en compte la complexité en s’appuyant sur des analyses multidisciplinaires à plusieurs échelles, d’espaces et de temps. Il n’est pas question ici de proposer une méthode géopolitique universelle applicable à l’ensemble des enjeux géopolitiques. Il s’agit simplement et sans prétention aucune de donner des étapes à suivre dans l’utilisation des outils de la géopolitique.

Une méthode

La méthode de l’analyse géopolitique impose de respecter plusieurs étapes absolument nécessaires à la compréhension d’un enjeu donné. Ces étapes peuvent être menées successivement ou simultanément.

1. Identifier et délimiter le ou les enjeux

En géopolitique, l’enjeu est source de tension, de crise, de conflit, voire de guerre, dont la cause peut-être diverse et multiple :

  • Lutte pour le contrôle d’espaces et de territoires (mers, îlots maritimes, route d’accès, routes de transit, etc.);
  • Rapport de forces autour d’un tracé de frontière (tracé mal accepté, mur, enclave, etc.);
  • Lutte pour la détention des ressources naturelles et énergétiques (pétrole, gaz, eau, minerais, bois, etc.);
  • Affrontement autour de stratégies économiques incarnées dans un territoire (mondialisation, effacement de l’État, flux financiers, flux de marchandises, nouveaux lieux de production, etc.);
  • Risque menaçant des espaces et des territoires (changement climatique, problèmes environnementaux, risque démographique, épuisement des ressources, croissance des inégalités, crime organisé, etc.);
  • Affrontement autour de particularités culturelles (langue, religion, exception culturelle, ethnie, mode de vie, organisation sociale, etc.);
  • Contrôle des discours, des représentations associées à des territoires, afin de mobiliser des populations dans le cadre du jeu politique;

2. Identifier l’espace ou le territoire [1]

Si la géopolitique n’est pas déterministe, le territoire et l’espace dans lequel il s’inscrit reste néanmoins au cœur de l’approche et le point de départ de l’analyse. La connaissance du territoire traité constitue donc une étape essentielle et nécessaire.

  • Situation géographique (favorable/défavorable);
  • Caractéristiques physiques (avantages/inconvénients);
  • État des frontières (limite territoriale, politique et juridique);
  • État des ressources (présences /absences);
  • Caractéristiques démographiques (urbains, ruraux, déséquilibre structurel, émigration, immigration, etc.);
  • Systèmes politiques;
  • Activités économiques; etc.

3. Identifier les acteurs internes et externes

Les acteurs qui interviennent sur la scène locale, nationale et internationale ne cessent de se multiplier, et l’un des traits dominants depuis la fin du monde bipolaire et unipolaire est l’émergence d’acteurs intra-étatiques (municipalités, provinces), trans-étatiques (constructions régionales, multinationales, bailleurs de fonds) et non-étatiques (ONG, groupes de pression politiques ou religieux, organisations criminelles). Les acteurs sont plus nombreux que dans le passé et ils interfèrent de multiples manières. Il importe de ne pas oublier que l’État n’est pas le seul acteur possible en géopolitique. Toutes les communautés et organisations politiques (communes, régions, institutions supra-étatiques, communes territoriales à diverses échelles) agissent également, dès lors qu’on prend en compte leurs capacités ou compétences à raisonner, mais surtout à agir sur le territoire qu’ils gèrent ou sur lequel ils opèrent. Il en va de même des groupes sociaux, à commencer par les sociétés, comprises comme une population sur un territoire donné, dont les représen­tations ne coïncident pas nécessairement avec celles de l’État englobant. Les groupes constitués et les composantes d’une société, minorités ethniques, minorités sociales, groupes de pression, les entreprises, les acteurs socio-économiques produisent, dès lors que leurs activités se déploient sur un territoire, des représentations de ce territoire et peuvent souhaiter des changements dans la façon dont celui-ci est organisé, changements qui peuvent à leur tour heurter les intérêts ou les représentations d’autres groupes. La méthode géopolitique peut permettre de mettre en évidence les stratégies de prise de contrôle d’un territoire par différents groupes d’acteurs, qu’ils soient internes ou externes. Cette prise de contrôle ne se comprend qu’en fonction des objectifs spécifiques de ces acteurs, et ne se traduit pas forcément par un contrôle politique.

4. Identifier les différents niveaux d’échelles

L’analyse d’enjeux géopolitiques faisant intervenir des acteurs aux identités multiples et présents à différentes échelles, il devient impossible d’étudier ce phénomène en le situant à un seul niveau d’analyse, à une seule échelle. Il devient absolument nécessaire d’utiliser l’analyse multiscalaire, permettant un aller-retour permanent entre les différents niveaux d’analyse, entre les différents espaces et territoires, selon l’échelle la plus pertinente pour analyser les territoires dans lesquels s’inscrivent les activités et les représentations de chacun des acteurs. L’étude des enjeux géopolitiques peut être classée en trois grandes catégories :

  • L’étude de l’apparition des conflits des groupes sociaux et ethniques aux intérêts divergents à l’échelle locale ou nationale, c’est-à-dire à l’intérieur d’un seul et même pays, d’une région, d’une ville ou d’un quartier;
  • L’analyse des conflits entre entités souveraines, entre États;
  • L’examen de conflits opposant différents blocs géopolitiques, composés de plusieurs pays.

5. Identifier les représentations des acteurs internes et externes

Prendre en compte les représentations des acteurs en géopolitique permet de saisir les enjeux que constituent le territoire et ses ressources pour les différents acteurs en cause, de rendre compte des argumentations, officielles et inexprimées, et de souligner les mécanismes cognitifs qui ont conduit à l’élaboration de prises de position et/ou d’actions pouvant déboucher sur des tensions, et dans certains cas donné lieu à des conflits.

6. Phase de synthèse et d’écriture

Une étude géopolitique se construit sur un modèle simple. L’introduction présente brièvement la crise ou le conflit, pose l’enjeu ou les enjeux. Le corps de l’analyse suit les étapes présentées plus haut : identification du territoire où se déroule l’affron­tement, des acteurs présents sur ledit territoire, analyse explicative\ critique des représentations, des arguments, des positions et des actions à la base du conflit. La conclusion reprend le ou les enjeux en développant les principaux facteurs explicatifs. Elle peut laisser place à la prospective, tout en se gardant bien d’émettre des conclusions définitives.

Où trouver l’information?

Pour une analyse géopolitique, les sources écrites relèvent de deux statuts différents : Les ressources externes au terrain recueillies préala­blement : littérature savante : géo­graphie, histoire, sciences politique, économie, anthropologie, sociologie, urbanisme, etc. littérature « grise » : rapports, évaluations, travaux académique, etc. : elles permettent le début d’un questionnement et l’élaboration d’hypothèses exploratoires ; les ressources écrites, indissociables de l’enquête : archives locales, rapports officiels, quotidiens locaux et, s’il a lieu, les sources produites au cours du terrain de recherche (photographies, comptes rendus d’entre­tiens, questionnaires, etc.).

Pour aller plus loin

Chautard, S. (2009). L’indispensable de la géopolitique, Paris, Studyrama.

Claval, P. (1994). Géopolitique et Géostratégie, Paris, Nathan Université.

Foucher, M. (1988). Fronts et frontières, Paris, Fayard.

Gourdin, P. (2010). Géopolitiques : manuel pratique, Paris, Choiseul.

Lasserre, F. et E. Gonon (2008). Manuel de géopolitique : Enjeux de pouvoir sur des territoires, Paris, Armand Colin.

O’Tuathail, G. (1996). Critical Geopolitics, Minneapolis, University of Minnesota Press.

Rosière, S. (2003). Géographie politique et géopolitique, Paris, Ellipses.

Thual, F. (1996). Méthodes de la géopolitique : apprendre à déchiffrer l’actualité, Paris, Ellipses.

Notes de base de page

[1]. Le territoire, en géographie politique n’est ni un synonyme, ni un substitut du mot espace. Le territoire est un espace géographique qui implique l’existence de frontières (juridiques, politiques, physiques ou culturelles) ou de limites, et qui est soumis au contrôle d’un ou de plusieurs groupes sociaux.