Marcello di Cintio (2017). Un monde enclavé. Voyages à l’ombre des murs. Montréal : Lux. Traduction de Walls. Travels along the Barricades, 2013.

Frédéric Lasserre1

¹ Professeur à l’Université Laval et directeur du Conseil québécois d’études géopolitiques (CQEG). Frederic.Lasserre@ggr.ulaval.ca


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Marcello di Cintio (2017). Un monde enclavé. Voyages à l’ombre des murs. Montréal : Lux. Traduction de Walls. Travels along the Barricades, 2013.


Marcello di Cintio propose à ses lecteurs une réflexion sur les murs à travers ses récits de voyage, lors d’enquêtes qu’il a menées sur le terrain. L’auteur part du constat, déjà prononcé par plusieurs chercheurs, de la multiplication des murs et des ouvrages de fermeture des frontières. À l’instar du mur anti-immigration voulu par le président Donald Trump à la frontière mexicaine, de multiples barrières s’élèvent dans le monde, en réponse à des inquiétudes sécuritaires ou pour endiguer les flux migratoires. Quelque 70 murs existent de par le monde, contre seulement une dizaine il y a un quart de siècle, à la chute du mur de Berlin. Si l’idée d’ériger un mur ou une clôture entre des pays est aussi ancienne que les concepts de nation et de frontière, l’Europe et le monde occidental ont un peu vite cru que la fin de la guerre froide et l’effondrement du mur de Berlin, en 1989, allaient signifier la disparition des séparations entre les peuples, un espoir conforté par la chute de l’URSS en 1991 et l’accès à l’indépendance des républiques soviétiques. Le phénomène concerne, selon les définitions, la séparation physique pouvant aller d’une clôture grillagée à un véritable mur : il concerne entre 6 % et 18 % des 250 000 kilomètres de frontières terrestres dans le monde.

De quoi parle-t-on d’ailleurs ? tous ces murs dont les médias se font l’écho et qui verrouillent les frontières ou se proposent d’en créer, ne sont parfois que des barrières plus ou moins continues, alors que d’autres, infranchissables, sont appelées clôtures par leurs promoteurs, comme le mur érigé par Israël en Cisjordanie pour séparer les colonies du reste des territoires occupés. Mais tous procèdent de la même idée : empêcher la libre circulation des personnes, interdire l’accès de certains territoires à certains groupes. Des murs sont érigés sur des frontières, comme le long de la limite entre Inde et Bangladesh ou entre Maroc et enclaves espagnoles de Ceuta et de Melilla; d’autres aspirent à devenir la frontière, comme le mur érigé par le Maroc au Sahara occidental, dans un têtu mouvement de concrétisation de la conquête, comme le mur à Nicosie, que la république autoproclamée de Chypre du Nord considère comme sa frontière, ou encore la barrière de sécurité érigée par Israël et annexant de facto une portion de la Cisjordanie au bénéfice des colonies. D’autres murs sont érigés au sein de certains États, comme à Belfast ou entre deux quartiers de Montréal.

Ces murs ne sont pas infranchissables, et l’auteur relate ainsi la récurrence des tentatives de franchissement, soit par défi dans le cadre de conflits (Sahara occidental, Nicosie), soit pour la quête de meilleures conditions de vie (enclaves espagnoles, Mexique), soit parce que les murs interfèrent avec le quotidien des populations que leur tracé vient bouleverser (Cisjordanie, Bangladesh). Les murs ne sont pas une autre forme des frontières, ils renvoient bien davantage à l’idée de front militaire pour la conquête ou le déploiement d’une stratégie d’interdiction.

L’auteur ne prétend pas avoir étudié des murs peu connus, sauf celui du boulevard de l’Acadie à Montréal : les études de cas présentées ici sont classiques, Belfast, Sahara occidental, Cisjordanie, États-Unis/Mexique, Ceuta et Melilla… L’objectif est plutôt de rendre compte, à travers le récit de ses voyages de terrain, de la façon dont ces murs, décidés par certains gouvernements, affectent la vie des personnes le long de son tracé, résidents ou migrants, et quelles dynamiques sociales ils contribuent à créer. L’ancrage du texte est résolument dans le portrait, rapporté par l’auteur, d’éléments du quotidien qui traduisent l’impact de ces murs sur les populations. Peu donc de grandes réflexions politiques sur les murs comme concept, peu de développements sur l’histoire de ces outils de fermeture des frontières. On lira plutôt des récits de voyage, avec parfois peut-être surabondance de détails faisant couleur locale, à travers lesquels se tisse la réflexion de l’auteur, présentée par petites touches, sans doute afin de pouvoir atteindre un large public. Le livre articule ainsi une collection de récits d’enquête de terrain, dans lesquelles l’auteur laisse sa réflexion se nourrir de ses expériences.

A travers ces études de cas, et les récits des individus qui parfois se sont bien adaptés, ou parfois dont les vies ont connu de brutales ruptures, se traduisent les ambitions des États ou des décideurs qui ont érigé ces murs : affirmer le contrôle sur des territoires à la suite de processus de conquête (Cisjordanie; Sahara occidental); séparer les populations afin de mieux contrôler une indépendance revendiquée (Nicosie), sécession découlant elle-même de dissensions intercommunautaires reliées au partage du pouvoir ; peur de l’autre (Belfast) ; peur de perdre le contrôle sur des déplacements de personnes associés à des menaces sécuritaires (drogue, terrorisme, migrations clandestines) (Inde/Bangladesh; États-Unis/Mexique; enclaves espagnoles). A travers la construction de murs, ces États se servent d’un outil matériel de réaffirmation de la souveraineté des États dans un monde globalisé qui semble précisément éroder la maitrise du territoire de ceux-ci (Simmoneau, 2015).


Référence

Simmoneau, D. (2015). Militariser la zone frontière. La légitimation des murs, d’Israël à l’Arizona. Dans Dullin, S. et Foresteier-Peyrat, É. Les frontières mondialisées, Paris : PUF, p.59-73.