L’indépendance du Groenland : un mouvement qui a le vent dans les voiles

Mathieu Landriault, Jean-François Savard, Anna Soer et Julie Renaud

RG v8n1, 2022

Mathieu Landriault est directeur de l’Observatoire de la politique et la sécurité de l’Arctique (OPSA), chercheur associé au Centre interuniversitaire de recherche sur les relations internationales du Canada et du Québec (CIRRICQ), chercheur associé au Conseil québécois d’études géopolitiques et coordonnateur avec le Réseau sur la défense et la sécurité nord-américaines et arctiques (RDSNAA). Ses intérêts de recherche portent sur l’évolution de la gouvernance arctique ainsi que sur les enjeux de sécurité qui touchent cette région. Ses travaux ont été publiés dans de nombreuses revues savantes en plus de deux ouvrages publiés en 2020 chez Routledge. Mathieu.Landriault@enap.ca

Jean-François Savard : Détenteur d’un doctorat (Ph. D.) en science politique de l’Université Carleton, Jean-François Savard est professeur à l’ENAP (École nationale d’administration publique) depuis 2006, où il y enseigne l’analyse et la conception et la mise en œuvre des politiques publiques. Il est également le directeur de l’Observatoire des administrations publiques autochtones (OAPA). Ses travaux de recherche portent sur les questions de politiques autochtones, plus particulièrement sur l’autonomie gouvernementale autochtone, les relations entre les communautés autochtones et les administrations publiques du Québec et du Canada et du fédéralisme. jean-francois.savard@enap.ca

Anna Soer est étudiante au doctorat à l’École d’études politiques de l’Université d’Ottawa. Sa recherche porte sur les enjeux genrés liés aux politiques de développement durable au sein des communautés Inuit et Sami dans l’Arctique canadien et norvégien. Elle a obtenu sa maîtrise à l’Université Radboud aux Pays-Bas en géographie humaine, spécialité en conflits, identités et territoires. anna.soer@enap.ca

Julie Renaud est étudiante à la maîtrise en science politique à l’Université du Québec à Montréal et chercheure en résidence à l’Observatoire de géopolitique de la Chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques. Ses recherches portent sur les dynamiques sécuritaires en Arctique. Elle s’intéresse particulièrement à la sécurisation des changements climatiques et des frontières. julie.renaud@enap.ca

Résumé: Cet article analyse les facteurs récents qui ont contribué à la popularité de l’option indépendantiste au Groenland. Des facteurs tant domestiques qu’internationaux ont aidé à rendre populaire ce mouvement, avec la pandémie de COVID-19 en toile de fond. Les auteurs soulignent que ce processus d’indépendance semble s’accélérer, attirant du même coup l’attention de grandes puissances mais aussi de voisins tels que le Canada et l’Islande.

Mots-clés : Groenland, indépendance, COVID-19, géopolitique arctique

Summary: This article analyses four recent factors contributing to the popularity of the pro-independence option in Greenland. These factors are domestic and international and they have helped strengthen Greenland’s sovereigntist movement, with the COVID-19 pandemic influencing each of these factors. The authors highlight that this process is accelerating and great powers as well neighbours such as Canada and Iceland, have no choice but to pay attention.

Keywords: Greenland, independence, COVID-19, Arctic geopolitics

Les trois dernières années ont été les témoins d’une intensification du mouvement d’indépendance au Groenland. Avec l’adoption des actes d’autogouvernance en 1979 et en 2009, la scène politique groenlandaise a depuis renforcé et intensifié sa volonté d’indépendance du Danemark. Les élections législatives anticipées de 2021 ont vu l’arrivée au pouvoir de partis pro-indépendance dont Inuit Ataqatigiit (arrivé en tête des élections) et Naleraq. Quatre facteurs expliquent ce phénomène d’intensification des revendications d’indépendance. Premièrement, bien que Groenland n’ait pas échappé à la pandémie de la COVID-19, comme bien des communautés éloignées, les impacts des premières vagues ont été bien différents si on les compare à des agglomérations densifiées. En effet, le territoire a recensé un nombre limité de cas dans les premières vagues de la pandémie, en raison d’une gestion exemplaire de la crise sanitaire. Cette gestion a eu deux conséquences : elle a montré au peuple groenlandais que son gouvernement était suffisamment autonome pour gérer soi-même des crises majeures et a occulté la pandémie comme enjeu publique lors de la dernière campagne électorale, libérant ainsi l’arène à la faveur d’enjeux économiques liés à l’indépendance du territoire. Deuxièmement, un changement dans la gestion du mandat de la Commission constitutionnelle et la proposition d’une nouvelle garde côtière ont accéléré le projet constitutionnel et attisé l’ardeur de ce mouvement. Troisièmement, de nouvelles politiques économiques, bien qu’ayant des effets mitigés, entraînent une diversification modérée des secteurs et des partenaires économiques ce qui favorise l’autonomie du territoire. Enfin, des changements significatifs dans les relations internationales des grandes puissances présentent une opportunité géopolitique qui pourrait favoriser l’accession à l’indépendance du Groenland. Dans cet article, nous reprenons un à un ces facteurs pour monter de quelles manières ils contribuent à intensifier le mouvement indépendantiste du Groenland.

  1. La COVID-19 : enjeu occulté de la campagne électorale

L’autorité groenlandaise a rapidement réagi en mars 2020 lorsque des cas de COVID-19 ont été recensés sur le territoire et ces mesures ont permis de limiter passablement la propagation du virus (Savard et coll., 2021), jusqu’à la vague propulsée par le variant delta à la fin de l’été 2021, comme l’indique le graphique ci-dessous (voir fig. 1).

Figure 1 : nombre de cas de COVID-19 par 100 000 habitants au Groenland et au Danemark.

Ayant peu de ressources hospitalières (surtout en soins intensifs), le territoire a pris des mesures importantes pour fortement restreindre les entrées sur le territoire, ainsi que les déplacements entre les communautés composant le Groenland (connectées entre elles par des liens aériens), ce qui a permis de limiter la propagation du virus (McGwin, 2020b; Wenger, 2021a).

Cette propagation limitée de la COVID-19, surtout durant la première année, a produit deux effets distincts. D’une part, contrairement aux autres pays occidentaux, la gestion de la pandémie n’a pas constitué un enjeu saillant de la campagne électorale groenlandaise, tenue le 6 avril 2021. Les partis politiques n’ont pas vu cet enjeu comme étant susceptible d’accroître leurs appuis électoraux. Ainsi, la gestion de la pandémie a cédé le pas aux modalités et calendriers de la mise en place d’une indépendance du Danemark, ce qui a permis à cet enjeu de prendre une place centrale dans les débats politiques; laissant le champ libre au discours indépendantiste. Ainsi, la quête d’indépendance étant soutenue par près de 75 % des partis politiques (Jakobsen, 25 mars 2021), l’enjeu central de cette campagne ne fut pas si l’indépendance était légitime ou non, mais plutôt quels moyens devaient être mis en place pour la réaliser. D’autre part, la bonne gestion de la crise a donné confiance aux Groenlandais dans leur capacité de gouverner leur territoire, même dans le cadre d’une crise sanitaire internationale. Ainsi, la bonne gestion de la pandémie de COVID-19 par les autorités groenlandaises leur a permis de renforcer leur pouvoir de négociation à l’égard de l’autonomie et l’indépendance du Danemark. Les élections du 6 avril 2021 ont en effet vu l’arrivée au pouvoir du parti politique Inuit Ataqatigiit (IA) qui prône la nécessité, pour le Groenland, de poursuivre son processus d’indépendance à l’égard du Danemark fondé non seulement sur l’indépendance économique, mais aussi sur des revendications d’autorités territoriales (Meyer, 2021). Cette indépendance économique, essentielle à la région autonome,  repose en majeure partie sur l’exportation de produits issus de la pêche. La diversification économique à travers l’exploitation minière, ainsi que le tourisme, entre au cœur des débats politiques, en particulier celle de l’exploitation d’uranium, où les coûts environnementaux sont évalués face à la volonté d’indépendance (Last, 2021). La fragilité économique du Groenland a ainsi été accentuée par la pandémie de la COVID-19 où les échanges internationaux ont été réduits drastiquement, faisant de l’exploitation minière une avenue de diversification économique attrayante pour le nouveau gouvernement groenlandais (Ewing, 2021).

2. Un projet accéléré de la Commission constitutionnelle

Établie en 2017, la Commission constitutionnelle du Groenland doit rendre son rapport en 2022 et, comme son nom l’indique, doit soumettre une ébauche de la première constitution groenlandaise. Ce processus constitue une étape de plus menant du home rule au self rule (Home Rule Act et Self-Government Act. Cette commission devait, à l’origine, rédiger deux constitutions : une valable jusqu’à son indépendance et une autre l’après indépendance (McGwin, 2018, 2020a). La commission ne soumettra finalement qu’un seul projet de constitution postindépendance, après des retards consécutifs et doutes quant à sa capacité de proposer un document différent de la constitution danoise avant le 21 juin 2021[1] (McGwin, 2018, 2020a). Il convient donc de se demander si ce changement ne constitue pas un signal vers une indépendance à court terme.

Par ailleurs, une déclaration du ministre des Affaires étrangères groenlandais et membre du parti indépendantiste Naleraq, Pele Broberg, dans une entrevue avec le journal Sermitsiaq en mai 2021 proposant la création d’une garde côtière suivant le modèle islandais (c’est-à-dire une garde civile) est venue soutenir le projet de constitution groenlandaise (Kristensen, 2021a). À cet égard, plutôt que de suggérer une dévolution des pouvoirs militaires uniquement (compétence exclusive de l’État danois), le Groenland évite de confronter le gouvernement danois sur de nouveaux octrois de compétence pour plutôt chercher à élargir et réinterpréter ses compétences présentes. La proposition met de l’avant une garde côtière qui ne serait pas sous l’autorité d’une force armée, mais plutôt d’un ministère civil du gouvernement groenlandais. Ces responsabilités seraient de l’ordre de la surveillance et des fonctions constabulaires et permettraient entre autres au Groenland de siéger indépendamment au forum de la garde côtière du Conseil de l’Arctique (Wenger, 2021). De plus, la Commission doit aussi donner son avis sur la pertinence d’établir une libre association avec d’autres pays dans le but de soutenir sa présence à l’international et d’obtenir, entre autres, une protection militaire. Tenant compte que la proposition d’établir une garde côtière fondée sur le modèle islandais a attisé certaines tensions avec, entre autres, la Russie[2] (Kristensen, 2021a ; Wenger, 2021), cette recherche de protection militaire devient très pertinente et soutient davantage le projet d’indépendance, puisque le Danemark ne deviendrait qu’une option parmi d’autres, notamment le Canada et les États-Unis, ces derniers ayant déjà une base installée près de Qaanaaq depuis 1943 (Kruse, 2021 ; McGwin, 2021).

Le projet de future constitution postindépendance soulève une autre épineuse question, celle de la citoyenneté et à cet égard, Vivian Motzfeldt, Présidente du parlement groenlandais (Inatsisartut) et ancienne Présidente de la Commission Constitutionnelle, souligne que « Si nous ne définissons pas qui est le peuple groenlandais, d’autres le feront pour nous » (Kristensen, 2021b)[3]. La commission se doit, dans une logique d’indépendance, de trancher la question de l’obtention de la citoyenneté groenlandaise : qui peut devenir groenlandais, et surtout qui l’est déjà ? L’exemple soulevé par Motzfeldt d’enfants nés au Groenland dont les parents sont danois pose ainsi la question de la délimitation de la citoyenneté au lendemain d’une indépendance (ibid). Définir la citoyenneté et ses conditions d’obtention est un fondement de la création d’une identité nationale, et surtout, est essentiel à la légitimité d’un gouvernement indépendant. Des gardes côtiers aux critères de citoyenneté, le Groenland prépare sa feuille de route vers l’indépendance. La publication de la Commission constitutionnelle en 2022 cimentera la future relation entre le Groenland et le Danemark, et cela dans un contexte ambigu alors que la pandémie de COVID-19 a à la fois montré la capacité de gestion du Groenland et la fragilité économique du territoire.

3. Des politiques économiques aux effets mitigés : regards vers la Chine

Avant avril 2021, le parti Siumut faisait de la multiplicité des partenariats économiques avec d’autres nations et du développement des ressources naturelles groenlandaises la clé de voûte de l’indépendance du territoire. En effet, selon cette logique, la rapidité du Groenland à générer de la prospérité et à accroître son développement économique devait se traduire par une accession plus rapide du territoire à son indépendance. Ce type d’approche encourageait le développement accéléré de ressources d’hydrocarbures présentes surtout autour de l’île, mais aussi de projets miniers controversés qui comportaient des risques environnementaux significatifs. La défaite électorale de Siumut en avril 2021 est venue mettre un frein à cette approche. Le nouveau gouvernement, mené par le parti Inuit Ataqatigiit, a décrété un moratoire sur l’exploration d’hydrocarbures ainsi que l’annulation du projet minier Kvanefjeld (uranium) (Reuters, 2021a). Cette élection a donc mis au pouvoir une coalition de partis qui a décidé de mettre de côté les projets les plus dommageables pour l’environnement de l’île, tout en ne fermant pas la porte complètement à l’exploitation des ressources naturelles.

Or, cette nouvelle approche a des impacts importants sur la capacité du Groenland à se délester de sa dépendance économique à l’égard de la Chine et du Danemark, ce qui constitue un accroc à son projet d’indépendance. Par exemple, la décision chinoise d’imposer des restrictions sur les importations par crainte de contamination du virus de la COVID-19, et aussi par sa volonté de renforcer son marché national de production et de consommation, a eu des impacts directs sur le marché groenlandais. La Royal Greenland, compagnie gouvernementale groenlandaise de pêche, a rapporté une baisse de 59 millions DKK de revenu brut imputable en partie aux fermetures successives des ports et des marchés chinois qui représentent 20 % des ventes de la compagnie (Reuters, 2020 ; Royal Greenland, 2021). La Chine adopte ici une double stratégie : d’un côté, elle a abaissé de manière substantielle ses tarifs d’importations de 7 % à 5 % pour la plupart des produits de la mer, dont de 7 % à 2 % pour la morue surgelée et 7 % à 5 % pour les crevettes et crabes surgelés ; mais de l’autre côté, la Chine impose des restrictions sanitaires strictes aux ports et compagnies étrangères (Godfrey, 2020, 2021 ; Russian News Agency, 2021). L’exportation de produits issus de la pêche représente 90 % des exportations du Groenland, dont les crevettes comptent pour 36 % et les crustacés pour 46 % de toutes les exportations (World Atlas, 2017). Près de 20 % des exportations totales du Groenland vont vers la Chine, ce qui en fait un marché important pour l’île et le premier partenaire commercial étranger (OEC, n.d.). La double stratégie de la Chine en matière de politique d’importation a ainsi un impact négatif sur l’économie groenlandaise, bloquant largement son marché d’exportation; marché pourtant central à son économie. Il faut aussi souligner qu’une loi adoptée par le Parlement groenlandais en novembre 2021, qui bloque l’exploration et l’extraction de l’uranium sur son territoire a réduit la capacité du territoire à diversifier son économie, comme nous l’avons mentionné plutôt, et a aussi accentué certaines tensions économiques avec la Chine. Ces tensions ont aussi été exacerbées par l’échec du projet minier de Kvanefjeld de la Greenland Minerals, compagnie basée en Australie, mais exploitée par des intérêts chinois et le retrait du permis d’exploitation d’une mine de fer à la compagnie chinoise General Nice (Gronholt-Pedersen, 2021; Reuters, 2021b).

De plus, pour le Groenland qui cherche aussi à s’affranchir de sa dépendance au marché économique du Danemark, ces nouvelles politiques économiques, qui semblent limiter sa capacité à diversifier ses marchés, constituent des enjeux d’une importance stratégique qui mettent en lumière la nécessité d’une diversification de son marché pour assurer son indépendance.

Malgré tout, le gouvernement groenlandais cherche à maintenir ses relations avec la Chine et a ainsi ouvert une nouvelle ambassade du Groenland à Beijing à la fin du mois de novembre 2021. Mais, il faut remettre cette initiative en contexte, car les objectifs groenlandais dépassent sa seule relation bilatérale avec la Chine. Certes, le but premier de cette nouvelle ambassade est d’accroître le commerce avec la Chine, mais aussi, et surtout avec la Corée du Sud et le Japon pour les produits de la pêche du Groenland (Quinn, 1er décembre 2021). Cette volonté de diversification vers de nouveaux marchés souligne dans quelle mesure la dépendance des exportations vers la Chine vient affaiblir ce secteur économique et le rend dépendant des soubresauts des autorités réglementaires chinoises (ibid).  

Cela dit, le Groenland possède des réserves importantes de terres rares (USGS, 2021), essentielles au développement de technologies associées aux énergies propres telles les voitures électriques et les éoliennes. Le territoire se trouve donc au cœur d’un jeu économique opposant la Chine et l’Occident. Sur un plan mondial, la première est en position dominante en détenant plus de 95 % de la production mondiale de minéraux de terres rares (USGS, 2021). Ainsi, les États-Unis empressent leurs alliés à diversifier et à d’augmenter leur approvisionnement en terres rares.

Toutefois, au Groenland, les récents développements politiques locaux ont démontré que les puissants intérêts de compagnies dans ce secteur d’activité se heurtent à une vive résistance locale lorsqu’ils menacent l’environnement, comme nous l’avons déjà souligné en ce qui a trait au projet minier avorté de Kvanefjeld (Ewing, 2021).

Malgré tout, la nouvelle coalition gouvernementale au Groenland assure que les projets miniers, perçus comme une composante importante au chemin vers l’indépendance de Nuuk vis-à-vis de Copenhague, sont les bienvenus. Des projets présentant moins de risques environnementaux tels que le Tanbreeze Project ne suscitent pas d’opposition (Gronholt-Pedersen & Onstad, 2021). De même, l’entreprise britannique Bluejay Mining est parvenue à obtenir des permis d’exploitation pour des sites prévoyant extraire une variété de métaux incluant le cobalt, le cuivre et le platine (Ewing, 2021). Malgré l’attention médiatique portée à l’égard de certains projets miniers menés par des intérêts chinois, ce sont des firmes occidentales qui sont majoritairement présentes au Groenland. Selon le Polar Research and Policy Initiative, sur les 41 compagnies détenant des permis d’exploitation et d’exploration des ressources du Groenland, 27 ont leur siège en Australie, au Royaume-Uni ou au Canada (Dunning, 2021). En juillet 2021, le Groenland s’est également joint à l’European Raw Materials Alliance (ERMA). Dans sa transition vers une économie plus verte, l’ERMA cherche à sécuriser la ressource stratégique, afin de réduire la dépendance européenne vis-à-vis de la Chine, qui représente actuellement 98 % de l’approvisionnement en terres rares de l’Europe (ERMA, 2021). La vision de l’ERMA apparait comme une réponse claire à la production chinoise, l’initiative mettant l’accent sur des principes de durabilité environnementale et d’équité sociale (ERMA, 2021). Ces nouvelles orientations politico-économiques montrent clairement que le Groenland cherche à se positionner stratégiquement pour assurer son indépendance en diversifiant son économie à travers des projets durables et en multipliant les partenaires économiques pour éviter de dépendre uniquement de la Chine ou du Danemark.  

4. Un repositionnement géostratégique favorable à l’indépendance du Groenland

Les décisions prises par le gouvernement groenlandais en ce qui a trait aux projets d’exploitation auront donc des conséquences non seulement pour l’économie locale du Groenland, mais également pour la chaîne d’approvisionnement mondiale des terres rares et des minerais stratégiques. La pandémie a mis en évidence la dépendance des États occidentaux à l’égard de la Chine quant à l’approvisionnement de biens stratégiques. Les difficultés d’approvisionnement vécues au printemps et à l’automne 2020 surtout ont influencé les cercles décisionnels des États européens (et occidentaux). Ces difficultés, conjuguées à la montée d’une politique étrangère chinoise agressive et hostile, surnommée la Wolf Warrior diplomacy d’après les films d’action chinois et patriotes à grand succès Wolf Warrior et Wolf Warrior II, ont mis en péril l’harmonie des relations Chine-Occident (Zhu, 2020).

Le rapprochement du Groenland avec les États occidentaux est indéniable. Ainsi l’Union européenne prévoit d’ouvrir une représentation à Nuuk cette année. La convergence des visions entre l’Union européenne et le Groenland s’observe dans la volonté de s’affranchir de l’extraction (pour le Groenland) et de la consommation d’hydrocarbures provenant de la région arctique : la nouvelle politique arctique de l’UE semble ici s’aligner avec les vues politiques de la nouvelle administration groenlandaise. En ajoutant près de 225 millions d’euros de financement prévus par la Commission européenne pour le Groenland entre 2021 et 2027, le rapprochement paraît bien amorcé et susceptible de perdurer (Commission européenne, 2021).

Les États-Unis ont aussi opéré un rapprochement avec le Groenland. Ils ont ainsi proposé en mai 2021 un projet d’entente de libre-échange, ainsi qu’une aide de développement de 12 millions de dollars (Sullivan, 2021 ; Walt, 2021). Il faut ici souligner que la Chine, possédant déjà 70 % de sites d’extraction minière de terres rares, souhaitait s’imposer comme partenaire premier du Groenland. Ainsi, en 2018, la Chine avait annoncé son intention d’y construire un aéroport commercial, ce qui a suscité la crainte des États-Unis qui ont finalement obtenu la renégociation du financement de l’aéroport avec le Danemark (Walt, 2021). Dans un contexte général tendu entre la Chine et les États-Unis, ces derniers voient dans le Groenland un territoire économiquement et géographiquement stratégique. La position géostratégique du Groenland dans l’Arctique — entre marchés européens, russes, chinois, et nord-américains, dont on estime 10 % des ressources mondiales de terres rares, attirant les intérêts de compétiteurs au sein de l’arène politique mondiale — force ainsi les États-Unis à repenser leurs relations (Gronholt-Pedersen, 2021 ; Walt, 2021). En juin 2020, ces derniers ont réouvert leur consulat à Nuuk, la capitale groenlandaise. Le plein potentiel de cette coopération doit encore voir le jour : en effet, comme le rappelle Dwayne Menezes, directeur de Polar Research and Policy Initiative, il y a une quarantaine de compagnies étrangères en activité au Groenland, mais aucune n’est américaine. Si les États-Unis veulent devenir un partenaire économique privilégié du Groenland, ceux-ci doivent investir dans les domaines stratégiques et non plus se contenter de n’y garder que leur base militaire (Walt, 2021).

Ce repositionnement géostratégique des grands États occidentaux favorise l’autonomie du Groenland en promettant une diversité des secteurs économiques et une diversité des partenaires internationaux, réduisant ainsi la dépendance du territoire à l’égard de la Chine et du Danemark. Par ailleurs, ce repositionnement favorise une protection militaire du territoire par des États comme les États-Unis et le Canada, ce qui renforce la capacité d’autonomie du Groenland et nourrit le mouvement indépendantiste du territoire.   

Conclusion

Le mouvement indépendantiste au Groenland s’est intensifié au cours des trois dernières années. Nous avons mis en lumière quatre facteurs qui selon nous expliquent cette intensification. Premièrement, la gestion exemplaire de la pandémie qui a considérablement limité la propagation de la COVID-19 a montré au Groenlandais qu’ils avaient la capacité de gérer des crises majeures sans avoir nécessairement recours aux autorités danoises. Aussi, la pandémie ayant des effets très limités, elle n’a pas constitué un enjeu électoral et a plutôt laissé le champ libre à l’enjeu de l’indépendance du territoire. Deuxièmement, la Commission constitutionnelle a modifié son mandat et a accéléré la proposition d’une ébauche d’une première constitution pour le territoire. De plus, le gouvernement groenlandais a proposé la création d’une garde côtière civile qui est venue se greffer au projet constitutionnel et y donner plus de vigueur, ce qui a nourri le mouvement indépendantiste.

Troisièmement, de nouvelles politiques économiques ont certes un effet mitigé pour appuyer l’autonomie du Groenland, mais les dernières décisions du gouvernement dans ce secteur favorisent tout de même une diversification des secteurs et des partenaires économiques, ce qui favorise le projet indépendantiste. Quatrièmement, un repositionnement géostratégique des États-Unis, de l’Union européenne et d’autres États occidentaux, provoqués par des politiques économiques agressives de la part de la Chine, place le Groenland au cœur d’un jeu géopolitique dont il semble pouvoir se sortir gagnant. Ces États voient dans le Groenland un partenaire stratégique important, ils ne craignent pas de s’engager économiquement auprès de ce dernier et d’en garantir la protection militaire. Tout ceci concourt non seulement à réduire la dépendance du Groenland à l’égard de la Chine, mais surtout à l’égard du Danemark, donnant ainsi du vent dans les voiles au mouvement indépendantiste. La proposition serait une manière de contourner l’État danois tout en pouvant affirmer rester à l’intérieur de ses champs de compétence. Il pourrait aussi s’agir d’une manière de développer davantage sa protodiplomatie, c’est-à-dire des relations à l’international en préparation de l’indépendance complète.

Finalement, il n’est pas absurde de penser que la création d’une garde côtière civile pourrait agir comme un puissant incitatif pour des pays voisins comme le Canada, les États-Unis et l’Islande à coopérer avec l’autorité groenlandaise. Le Groenland pourrait profiter de l’expertise de ces voisins et ces trois pays pourraient tisser des liens coopératifs plus étroits avec ce territoire voué à l’indépendance et doté d’un positionnement stratégique dans la région arctique. Il s’agirait d’un vecteur de coopération fort prometteur pour solidifier les relations de bon voisinage entre ces pays aux visions et intérêts souvent similaires.

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[1] Le 21 juin 2021 marquait le 300ème anniversaire du retour des Européens sur l’île, journée qui par son symbolisme a été mise en avant comme possible date de déclaration d’indépendance du Groenland face au Danemark. La pandémie a toutefois changé le calendrier, ainsi que les récentes élections du 6 avril 2021.

[2] En effet, si le Groenland adoptait un modèle de défense copié sur le modèle islandais, cela sous-entendrait une alliance et un accord bilatéral avec les États-Unis afin de garantir la sécurité militaire du territoire, ce qui constituerait une situation régionale gênante pour la Russie face à son concurrent américain.

[3] Traduction libre de « Hvis vi ikke selv definerer det grønlandske folk, er der andre, som gør det for os »