Le territoire, miroir de la nation: espaces et sociétés dans l’enseignement de l’histoire au Québec

Catinca Adriana Stan1 et Frédéric Lasserre2

1 Chargée de cours, Faculté des sciences de l’éducation, Université Laval, Catinca-adriana.stan@dgpc.ulaval.ca

2 Professeur titulaire, Département de géographie, Université Laval, Frederic.Lasserre@ggr.ulaval.ca


Résumé : Cet article porte sur les enjeux politiques des représentations du territoire québécois et canadien en lien avec la construction identitaire et les aspirations d’un des trois peuples fondateurs du Canada, les francophones. Son positionnement se définit par rapport aux deux autres, à savoir les anglophones d’origine britannique et les Autochtones. Nous analyserons également les raisons idéologiques à l’origine d’une révision constante du programme scolaire et du discours historique associé.

Dans un premier temps, nous montrerons l’écart entre le nationalisme canadien et le nationalisme québécois, qui ont un fondement commun, le territoire.  Pour ce faire, nous analyserons des représentations du territoire, notamment des paysages. Nous exposerons ensuite les raisons historiques qui ont conduit à cette identité territoriale, autant pour le Canada anglais que pour le Québec. Dans la même veine, nous montrerons les tensions et les conflits que l’identité territoriale engendre, ainsi que la place des communautés amérindiennes. Enfin, nous faisons un lien entre l’identité territoriale et le nouveau programme d’histoire, qui a été au Québec au centre d’un important débat, en montrant que le retour à l’histoire politique et l’accent sur le territoire ont pour rôle de renforcer le sentiment d’appartenance des élèves.

Summary: This article is about the politics of representations of the Quebec and Canadian territory in connection with the construction of identity and the aspirations of one of the three founding peoples of the Canada, the French speakers. Its positioning is defined compared to the other two, namely the Anglophones of British origin and the Aboriginal people. We will also analyse the ideological reasons led to a constant revision of the school curriculum and associated historical discourse.

As a first step, we will show the gap between Canadian nationalism and Quebec nationalism, which have a common basis, the territory. To do this, we will analyze depictions of the territory, including landscapes. We will then expose the historical reasons that led to this territorial identity, for English Canada as well as for Quebec. In the same vein, we show the tensions and conflicts generated by territorial identity, as well as the role of Amerindian communities. Finally, we establish a link between the territorial identity and the new program history, which has been in Quebec at the center of a large debate, showing that the return to political history and the emphasis on territory perform the function of strengthening the feeling of belonging for pupils.

Mots-clefs : territoire, Québec, Canada, nationalisme, identité, citoyenneté, enseignement de l’histoire.

Keywords: territory, Quebec, Canada, nationalism, identity, citizenship, history teaching.


1. Nationalisme canadien et québécois et discours sur le territoire

A mari usque ad mare (d’un océan à l’autre). Telle est la devise de l’État Canadien, qui promeut, depuis sa fondation, l’image d’un État fort et unitaire, assis sur un immense territoire, qu’il a su s’approprier, développer et maîtriser. La référence aux deux océans trouve tout son sens si on regarde les étapes successives de l’agrandissement de l’État canadien et les provinces qui ont rejoint, l’une après l’autre, la Confédération entamée en 1867 (Fig. 1). L’océan, symbole de l’infini, suggère en fait qu’il n’y a pas de limites, que tout est possible dans ce pays qui veut être accueillant pour l’immigration.

FIGURE 1
Les provinces et les territoires du Canada après 1999

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Source: E. Pluribus Anthony, Carte administrative du Canada, Wikimedia Commons.

1.1 Le paysage canadien

Selon l’hypothèse que nous avons développée dans une autre recherche[1] (Lasserre, 1998), après la Confédération, le Canada s’est donné la mission de construire une identité nationale : « À défaut de l’Histoire, c’est la Nature qui a fourni la légitimité nationale, c’est elle qu’on a représenté en forçant les traits des aspects les plus porteurs d’identité » (Lasserre, 1998, p. 30).  Ainsi, le gouvernement canadien finance des écoles de peinture, notamment le Groupe des Sept, dont les tableaux représentant la nature sauvage ont eu un fort impact auprès du public anglophone (Fig. 2 et 3). Selon nos recherches, ces tableaux sont une forme de militantisme, car plus la nature est hostile et sauvage, plus le caractère des colons est fort, puisqu’ils ont su vaincre la nature et construire le pays. De ce point de vue, le chemin de fer qui a relié toutes les provinces, est le symbole de la réussite canadienne par excellence.

FIGURE 2ab
Paysages canadiens soulignant l’immensité du territoire

2b
Source: F. Carmichael, Wabajisik : Drowned Land, 1929. Musée des Beaux-Arts du Canada, En ligne [http://www.museumsyndicate.com/item.php?item=21780]

2aSource: C. Gagnon, Evening on the North Shore, 1924 Musée des Beaux-Arts du Canada, En ligne, [https://www.galery.ca/fr/voir/collections/artwork.php?mkey-12866]

FIGURE 3ab
Paysages canadiens représentant une nature « pré culturelle »
3a
Source: J. Macdonald, The Solemn Land, 1921. Wikipedia Commons

3b
Source: F. Carmichael, Snow Clouds, 1938. Musée des Beaux-Arts du Canada, En ligne [http ://www.museumsyndicate.com/item.php?item=21776]

1.2 Le paysage québécois

L’identité québécoise repose essentiellement sur le passé et la langue française, même si longtemps la religion catholique a été considérée comme un facteur culturel important. La devise de la province, écrite sur toutes les plaques d’immatriculation, Je me souviens, renvoie à une mémoire collective du caractère francophone des Québécois, mais aussi au fait que c’est eux qui ont colonisé en premier, qui ont fondé le pays. La peinture québécoise est elle aussi instrumentalisée politiquement. Les paysages se caractérisent par la présence humaine, que ce soit au niveau des maisons, des instruments agricoles, des sentiers, des églises (Fig. 4), ou même des personnages qui sont peints (Fig. 5).  La présence humaine dans le paysage symbolise la présence des Canadiens-français dans l’Histoire. En effet, « au mouvement pour un art canadien, couvrant un espace d’une mer à l’autre, et proposant une vision d’un territoire vierge, sauvage, dans un état « pré culturel », s’oppose le thème québécois, orienté vers le passé, rural, régionaliste, d’un paysage habité » (Lasserre, 1998, p. 42).

FIGURE 4
Paysage québécois rappelant le régime français et le système seigneurial (A. Lismer, Saint-Hilarion, 1925)
4.jpg
Source: De Konink, M.-C. (dir.) (2007). Le Québec : habitat, ressources et imaginaire. Collection Territoires. Québec :
Multimondes, p.85

FIGURE 5
L’agriculture et l’élevage, l’apport des Canadiens-français
5.jpg
Source: Peachey, Québec vu de la pointe Lévis, vers 1784. En ligne [http://nicole.casteran.phare.uneq.qc.ca/blogue-4/la-ville-de-quebec-en-1685/]

1.3 Conflits territoriaux à l’intérieur du Canada

Derrière cette image de monolithe, l’État canadien se confronte à l’interne avec des revendications territoriales autochtones, des démarches d’autonomie, comme c’est le cas du Nunavut (territoire fédéré qui veut accéder au titre de province) et des mouvements séparatistes, comme ceux qui ont conduit aux deux référendums du Québec, de 1980 et 1995. Des frontières interprovinciales, parfois tracées à la règle, sont contestées, comme celle entre le Québec et Terre-Neuve-et-Labrador[2]. Selon Jacques Rousseau, cité dans Dorion et Lacasse (2011), dès La Proclamation Royale (1763), première constitution après la Conquête britannique, l’attribution de la côte du Labrador à la colonie de Terre-Neuve devait empêcher des éventuels contacts entre les Canadiens-Français et leur ancienne métropole, la France.

Également, des zones d’influence sont disputées, notamment le Golfe du Saint-Laurent (Fig. 6), pour de multiples raisons historiques et économiques, mais qui ont toutes leur point de départ dans la non-équivalence entre la dimension horizontale d’une frontière (c’est-à-dire concrète) et sa dimension verticale, relative aux compétences qui s’y exercent. On retient que la frontière n’est pas seulement géographique, mais qu’elle constitue des balises qui départagent les champs de deux ordres de gouvernement, fédéral et provincial, qui exercent leur pouvoir sur le même territoire. Comme le montrent Dorion et Lacasse (2011), « [à] vrai dire, la Constitution contenait en elle-même, dans sa lettre, le germe de toutes les extensions territoriales qui ont profité au gouvernement fédéral depuis plus d’un siècle » (p.283). Bref, l’État canadien, ayant atteint son maximum territorial, agrandit son pouvoir en s’immisçant dans la juridiction des provinces qui le constituent, surtout par le pouvoir de dépenser. On retrouve ainsi, à l’intérieur des provinces, de véritables enclaves territoriales fédérales : voies navigables, autoroutes, établissements militaires, parcs nationaux, etc., entretenues sur le frais du gouvernement fédéral. À l’inverse, Québec s’immisce aussi, avec l’accord soit tacite, soit explicite, dans des domaines comme les relations internationales ou l’immigration.

FIGURE 6
Les frontières maritimes dans le Golfe du Saint-Laurent36.jpgSource: Dorion, H. et Lacasse, J.-P. (2011). Le Québec : territoire incertain. Québec : Septentrion, p. 108.

3 Selon le gouvernement fédéral, la frontière se situe sur la rive (laisse de basses eaux). Selon les lignes d’équidistance, le Québec aurait presque tout le Golfe.

2. Raisons historiques qui ont conduit à la cristallisation d’une identité territoriale

2.1 Le Canada en quête de légitimité

N’ayant pas de légitimité historique – le Canada-Uni (1840) et ensuite la Confédération des quatre premières provinces (1867) sont des constructions politiques qui se sont greffées sur l’ancienne structure politique que constituait la Nouvelle-France – l’État canadien a trouvé sa légitimité dans la nature sauvage qu’il a su vaincre (Lasserre, 1998), notamment en créant le chemin de fer qui a permis la fédération des provinces de l’Ouest au Dominion créé en 1867. Au début de la Confédération, le Canada fédère des colonies britanniques autonomes, qu’il a fallu convaincre de rejoindre le Canada. Ce n’est qu’à partir de la création du Manitoba que les trois provinces des Prairies sont des créations du gouvernement fédéral (1905). À l’envers, la création de la province du Québec s’est faite sous le régime britannique, ce qui fait que le fondement juridique même de l’État québécois est d’origine anglaise.

2.2 Le Québec et l’éclatement des identités

Il faut préciser que l’identité québécoise est la résultante d’une redéfinition permanente en fonction de l’Autre, représenté principalement par les Anglophones. Ainsi, au temps de la Nouvelle-France les colons s’appellent des Canadiens, pour se distinguer des Français venus de France. Mais au fur et à mesure que les Loyalistes et d’autres Britanniques s’installent dans la colonie conquise en 1759-1760, l’appellatif canadien a commencé à désigner également les nouveaux arrivants. Pour se distinguer, les francophones adoptent le nom de Canadiens-français, désignant tous ceux qui habitent non seulement la Province of Quebec (1760-1791), ensuite le Bas-Canada (1791-1840) et le Canada-Uni (1840-1867), mais également d’autres territoires nord-américains.

Cependant la domination anglophone (et l’appellatif Canadien-anglais) a renforcé le sentiment nationaliste des Canadiens-français qui ont alors imaginé, jusque dans les années 1930, un État français souverain, la Laurentie, devant faire coïncider frontières culturelle et politique (Noël, 2011). Peu à peu, la perte des droits des communautés francophones hors Québec, notamment la fermeture des écoles en français au Manitoba (1890) et en Ontario (1912), a fait comprendre aux élites francophones que pour (sur)vivre en tant que société distincte, les Canadiens-français avaient besoin d’un territoire bien défini et circonscrit – le Québec. Ainsi, dans les années 1960, lors de la Révolution Tranquille, les Canadiens-français du Québec se sont définis comme étant des Québécois, et un nouvel idéal a émergé : faire du Québec un pays à part entière en abandonnant l’idée d’une communauté francophone pancanadienne. L’adoption de cette nouvelle identité a entraîné l’adoption d’une identité territoriale par d’autres groupes francophones : on a vu ainsi naître les Franco-Ontariens, les Franco-Manitobains, etc. Mais comme le Québec n’est pas habité par les seuls francophones, mais aussi par des Anglo-québécois, les Québécois ont ajouté un trait à leur identité, le critère de l’arbre généalogique. Apparaissent ainsi les « Québécois de souche », qui peuvent prouver qu’ils sont les descendants des colons français.

2.3 Les Amérindiens

Selon le modèle québécois de nation distincte au sein du Canada (reconnue en 2008), les groupes amérindiens (sauf les Inuits et les Métis) se sont donné le nom de Premières Nations. Ayant une conception du territoire peu défini en termes de frontières et contraire à la vision occidentale de propriété privée, les Amérindiens ont été traités longtemps du point de vue juridique comme des mineurs, obtenant le droit de vote au fédéral seulement en 1960 et au provincial en 1969.

Les Amérindiens, confinés dans des réserves depuis la Loi sur les Indiens (1876) jouissent des droits ancestraux ou des droits issus des traités, selon la Constitution en vigueur, pour le droit d’usage de leurs territoires de chasse et de pêche. Ils cherchent leur justice auprès des tribunaux, car ces droits collectifs sont parfois bafoués au profit de l’extraction minière, défrichage, etc. Il faut préciser que ce sont les communautés autochtones qui doivent prouver l’existence de ce titre d’aborigène qui leur donne ces droits collectifs
(Fig. 7). Lorsqu’ils réussissent à le faire, comme ce fut le cas pour la Convention de la Baie-James de 1975 pour la construction des barrages électriques, qui prévoyait un dédommagement de 225 millions de dollars sur 20 ans, les traités modernes mettent comme clause contractuelle l’extinction des droits des Autochtones, en faveur de ces droits « issus de traités » qui sont quantifiés et qui ont une durée limitée dans le temps.

FIGURE 7
Chevauchement dans les revendications territoriales des Innus4
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Source: Source : Dorion, H. et Lacasse, J.-P. (2011). Le Québec : territoire incertain. Québec : Septentrion, p. 216.

4 Les traités modernes amènent une concurrence entre les nations amérindiennes, car les autorités ne signent pas avec toutes les communautés qui se partageaient le même territoire. De plus, les Amérindiens ont plutôt des zones-frontière, et non des lignes, ce qui rend difficile toute démarcation.

3. Territoire et territorialité dans le nouveau programme d’histoire

3.1 Le territoire comme fil conducteur de l’histoire

Au Québec, l’histoire scolaire met l’accent sur les configurations territoriales au fil du temps car elles assurent le lien entre l’époque coloniale et le Québec actuel (Stan, 2015a). Dans le nouveau programme, l’histoire est un discours téléologique ayant pour but de développer une conscience historique, orientée vers un projet national (Stan, 2015c). L’histoire devient ainsi un rapport de forces « nation-à-nation » qui se déploie sur un terrain à frontières mouvantes, délimitées en fonction des groupes d’appartenance (Courville, 2000). Les échelles, autant temporelles que spatiales, contribuent à la formation d’un territoire pensé (Lasserre, 2003) où le local et le national s’imbriquent pour former le topos identitaire québécois.

Les enjeux territoriaux de l’identité québécoise trouvent leur reflet dans la compétence 1 du nouveau programme, « Caractériser une période de l’histoire du Québec et du Canada », dont une des composantes demande de considérer des éléments géographiques, comme les limites du territoire, ou l’identification des traces de l’occupation du territoire. Ce retour au local et au régional, à la particularisation de l’espace, est contraire au discours historique canadien, car le nationalisme canadien met l’accent sur l’immensité du territoire et sur des éléments qui lient les différentes provinces et territoires (comme le chemin de fer), en évacuant ainsi tout critère culturel (Lasserre, 1998).

Le programme fait une distinction entre le territoire et l’environnement. Alors que le territoire renvoie à une dimension politique, à une construction à laquelle les êtres humains se rapportent comme si l’espace était une chose, un bien (on peut agrandir le territoire, le perdre, prendre possession, vivre sur le territoire, etc.), l’environnement renvoie davantage aux interactions entre l’homme et son milieu, à son mode de vie, il a donc une dimension culturelle, car les êtres humains sont inclus dans ce milieu. Pour cette raison, on ne retrouve que deux fois des références à l’environnement : une pour le début de l’histoire du Québec et du Canada, concernant les Amérindiens et leur mode de vie vers 1500, et une qui clôture l’étude de l’histoire, concernant le Québec des années 1980, pour traiter soit de l’essor des associations qui protègent l’environnement, soit des revendications des Amérindiens[3].

3.2 L’éducation à la citoyenneté

En ce qui concerne l’éducation à la citoyenneté, la compétence qui portait explicitement sur une citoyenneté critique et réflexive (Lefrançois et Éthier, 2008) du programme de 2006, considérée trop individualiste et menant à la formation d’une société « des identités » (Beauchemin, 2004) a été supprimée, en faveur d’une citoyenneté nationale, implicite, soutenue par le discours historique (Stan, 2015b). Le message est désormais le suivant : ensemble, en tant que nation, les Québécois peuvent renverser la domination anglophone instituée depuis la Conquête.

Au fil du temps, les manuels d’histoire ont rétabli l’image des Autochtones, présentés avant les années 1960 comme « ennemi héréditaire » et inférieurs aux Canadiens-français (Stan, 2015a), en même temps que sur le plan politique ils obtenaient le droit de vote et la reconnaissance formelle de peuple fondateur (1982). Dans les programmes d’histoire, le statut des Autochtones varie également, seul le programme de 2006 les reconnaissant en tant que minorité nationale (Arsenault, 2012). Le nouveau programme de 2015 mentionne leur statut de Premières Nations pour justifier leurs revendications territoriales des années 1980 et pour illustrer, par le fait même, la puissance d’une collectivité par rapport aux simples individus (Stan, 2015a). Ils représentent ainsi l’exemple d’un peuple qui a su tirer profit de la Loi sur les Indiens (1876), qui les a confinés dans des réserves, puisque maintenant ces réserves leur permettent de garder leur statut d’Indien et leur garantissent des droits collectifs, notamment les droits ancestraux et les droits issus des traités.

Conclusion

L’idée d’État-nation québécois rentre en conflit avec l’idée d’État-nation canadien (Lasserre, 1998). À l’instar du Canada qui a instrumentalisé la représentation du territoire, notamment du paysage, en évacuant ainsi les différences culturelles entre les différentes minorités ethniques, le Québec se sert du paysage pour affirmer la présence constante des Canadiens français dans l’Histoire. Le paysage devient un archétype, une seconde réalité, tout aussi importante dans le discours identitaire que la réalité concrète.

Les frontières sont le résultat d’un rapport de forces qui peut changer à tout moment, ce que Jacques Ancel (1938) appelait une isobare politique. Le Québec, outre les mouvements souverainistes, remet en discussion les frontières avec les provinces voisines et celle du Golfe du Saint-Laurent. La redéfinition constante de l’identité québécoise et son désir de faire coïncider frontière politique et frontière culturelle amène la cristallisation d’une identité territoriale, qui trouve son reflet dans les programmes d’histoire. En effet, le territoire sert de fil conducteur au discours historique. Il permet de faire imperceptiblement le glissement entre le concret (local) et l’abstrait (national), entre les lieux géographiques et la construction nationale.

L’éducation à la citoyenneté reste toujours une priorité du programme d’histoire, malgré le renoncement à la compétence qui portait explicitement sur le développement des capacités citoyennes. Par contre, la citoyenneté individuelle, critique et réflexive de l’ancien programme, est remplacée désormais par une citoyenneté collective. Elle provient à la fois du récit historique (notamment de la place accordée aux grands personnages) et de l’exemple que constituent les Amérindiens.

En même temps qu’elle entraîne la réécriture constante de l’histoire scolaire (par les programmes de 1970, 1982, 2006 et 2015), la rivalité identitaire Québec-Canada continue sur le plan politique. En matière d’immigration, de l’ancienne terra nullius, principe des empires coloniaux, on est passé à la terre promise, accueillante pour tout nouvel-arrivant. Il reste à voir comment le Québec tient compte de cette idée de terre partagée et comment il se positionne par rapport aux nouvelles vagues d’immigrants (comme les ressortissants de Syrie), ayant en vue les critères territorial et généalogique (ethnique) qui ont été choisis pour soutenir un projet national.

Références bibliographiques

Ancel, J. (1938). Géographie des frontières. Paris : Gallimard.

Arsenault, G. (2012). La reconnaissance des peuples autochtones dans l’enseignement de l’histoire nationale à l’école secondaire au Québec, 1970-2010. Aspects sociologiques, (19) 1-2, p. 138-157.

Beauchemin, J. (2004). La société des identités : éthique et politique dans le monde contemporain. Outremont: Athéna éditions.

Courville, S. (2000). Le Québec : genèses et mutation du territoire. Québec : Presses de l’Université Laval.

De Konink, M.-C. (dir.) (2007). Le Québec : habitat, ressources et imaginaire. Collection Territoires. Québec : Multimondes.

Dorion, H. et Lacasse, J.-P. (2011). Le Québec : territoire incertain. Québec : Septentrion.

Lasserre, F. (1998). Le Canada d’un mythe à l’autre. Territoire et images du territoire. Montréal : Éditions Hurtubise.

Lasserre, F. et Lechaume, A. (2003). Le territoire pensé : géographies des représentations territoriales. Québec : Presses de l’Université du Québec.

Lefrançois, D. et Éthier, M.-A. (2008). Éducation à la citoyenneté et démocratie délibérative en classe d’histoire : dangers et précautions. Revue des sciences de l’éducation, (34) 2, p. 443-464.

MEESR, Ministère de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur (2015). Histoire du Québec et du Canada. Programme provisoire [document de travail non-publié.]

Noël, M. (2011). Lionel Groulx et le réseau indépendantiste des années 1930. Montréal: VLB.

Stan, C. A. (2015a). De peuple sauvage au peuple fondateur : l’image des Amérindiens et des Daces dans les manuels scolaires du Québec et de la Roumanie. Acta iassyensia comparationis, (15) 1, p. 234-246.

Stan, C. A. (2015b). Analyse du programme d’histoire du Québec au 2e cycle du secondaire : le rôle de la consultation publique et les changements par rapport au programme actuel.  Enseñanza de las Ciencias Sociales (14) 1, p.111-120.

Stan, C. A. (dir.) (2015c). L’histoire nationale telle qu’elle est enseignée dans nos écoles. Débats et propositions. Québec : Presses de l’Université Laval.

Notes de bas de page

[1] Il s’agit du livre traitant de la construction territoriale du Canada et du Québec, Le
Canada d’un mythe à l’autre. Territoires et images du territoire. Montréal : Éditions Hurtubise.

[2] À l’origine de cette dispute, la frontière était internationale puisque entre le
Québec (qui faisait partie du Canada) et le Labrador, alors possession britannique en 1927.

[3] Il est surprenant que les Amérindiens soient présentés dans le programme seulement au début de l’histoire du Québec, puis dans la période contemporaine. Ce vide historique semble être renforcé par les collections
muséales, qui montrent l’art amérindien
traditionnel et l’art contemporain, sans inclure des artéfacts qui reflètent l’influence de la
colonisation.