La Chine à la conquête des ressources minières de l’Arctique canadien? Géoéconomie de l’approvisionnement chinois dans le secteur du nickel

Pierre-Louis Têtu (PhD)1

1Stagiaire postdoctoral
Groupe de recherche en environnement, société et politique
Département de géographie, d’environnement et de géomatique

Pierre-Louis.tetu.1@ulaval.ca 


Résumé : Poussée par une croissance économique rapide ces trente dernières années, la Chine est maintenant le troisième importateur mondial de minerai de nickel. En dépit d’investissements chinois de l’ordre de 800 millions de dollars dans l’Arctique canadien, ce territoire n’est pas une région d’investissement prioritaire pour les entreprises chinoises. Les distances maritimes, le temps de transit plus cours et les coûts de transport par tonnes à partir des ports indonésiens, philippins ou papouasiens en font des partenaires d’approvisionnement beaucoup plus intéressant pour les entreprises chinoises.

Abstract: Driven by rapid economic growth over the past thirty years, China is now the third largest importer of nickel ore. Despite Chinese investment of about $ 800 million in the Canadian Arctic, the area is no longer a major investment area for Chinese companies. The shipping distances, transit times and the transportation costs per tons from Indonesian, Filipino or Papuasian ports make them much more interesting supply partner for Chinese companies

Mots clés: Chine, industrie minière, investissement direct étranger (IDE), nickel, Arctique canadien

Keywords: China, Mining Industry, Foreign Direct Investment (FDI), nickel, Canadian Arctic


Introduction

Poussée par une croissance économique rapide ces trente dernières années, la Chine est maintenant la deuxième puissance économique mondiale et premier importateur de nombreuses matières premières. Notamment, la Chine est le troisième importateur mondial de minerai de nickel brut et de fondu de nickel. Ainsi, les importations chinoises de nickel n’étaient que de 200 000 tonnes en 2004, mais atteignaient près de 70 millions de tonnes en 2013 (China Nonferrous Metals Industry Association, 2014). Depuis le décret du président indonésien Yudhoyono interdisant l’exportation de minerai de nickel à partir de son territoire en janvier 2014, les importations chinoises de ce minerai important pour le développement durable de la Chine ont drastiquement chuté en provenance d’Indonésie. La littérature souligne, à ce sujet, qu’une rupture majeure des stocks et des sources d’approvisionnements de ce minerai aurait de graves conséquences sur le développement social et économique en Chine.

Dans un contexte de bouleversements climatiques dans l’Arctique canadien, on souligne l’intérêt de la Chine pour l’exploitation des gisements miniers de la région (Alexeeva et al. 2015). Dans une logique de sécurisation des approvisionnements en matières premières afin de répondre à la demande intérieure croissante, Conley et al. (2013) concluent que la Chine, par l’accès et l’ouverture des routes maritimes arctiques, serait en mesure d’effectuer des économies substantielles en matière de transport maritime. En dépit du peu de couverture médiatique, des investissements chinois dans le secteur du nickel ont été répertoriés ces dernières années dans l’Arctique canadien (Zhang et Xing, 2010; Têtu et al. 2015a). Les entreprises chinoises sont-elles à la conquête des gisements de nickel de l’Arctique canadien? Afin de répondre à cette question, il apparaît nécessaire de dresser un portait géoéconomique des stratégies globales d’approvisionnement des entreprises chinoises dans le secteur du nickel. Plus spécifiquement, déterminer si ces stratégies traduisent bien un souci de diversification des sources d’approvisionnement ou un réel opportunisme commercial.

Géographie de l’approvisionnement des entreprises chinoises dans le secteur du nickel

En 2005, les entreprises China Metallurgical Group Corp. Ltd. (MCC) (61%), Jinchuan Group Co., Ltd. (13%), Jilin Horoc Nonferrous Metal Group Co., Ltd. (13%) et Jiuquan Iron & Steel (Group) Co., Ltd (13%) ont investies collectivement 670 millions de dollars des États-Unis (M$US) (85% des actifs du projet) dans l’entreprise Highlands Pacific, en Papouasie Nouvelle-Guinée, pour le projet Ramu Nickel (Highland Pacific, 2010). L’absence de port en eaux profondes à proximité des installations de la mine en mer de Bismarck nécessitera de transporter le minerai 900 kilomètres plus au sud, vers Port Moresby, d’où il sera ensuite acheminé sur les marchés mondiaux.

En 2006, Jinchuan Group, le premier producteur chinois de nickel et cinquième producteur mondial, a tenté l’acquisition du producteur philippin de nickel Philnico Industrial Corp. pour un milliard de dollars, mais la transaction a échoué.

En 2008, l’entreprise China Nonferrous Metal Industry’s Foreign Engineering and Construction Co., Ltd. (NFC), une filiale de China Nonferrous Metal Mining Group Co. Ltd. (CNMC) et elle-même filiale de l’entreprise d’État centrale China Minmetals Corporation (Minmetals), a investi près de 870 M$US en 2008 dans le projet minier de Tagaung Taung en Birmanie. Taiyuan Iron and Steel (Group) Co., Ltd., une grande entreprise étatique chinoise fondée en 1934, est partenaire du projet dont les opérations d’extraction ont débuté en 2009. Finalement, la China National Chemical, anciennement SINOCHEM, a investi 440 M$US en Turquie, en 2009, dans l’entreprise European Nickel, qui exploitait le gisement de nickel de Çaldag. L’entreprise européenne a cependant été rachetée en 2012 par DMCI Holdings Inc., qui détient 100% des parts de l’entreprise (DMCI Holdings Inc., 2015).

En 2011, Jilin Jien Nickel a investi 900 M$US dans l’indonésienne Billy Indonesia, pour la construction d’une raffinerie à la mine North Konawe, au Sud-Est de l’île des Célèbes (Sulawesi), en partenariat avec sa société-mère Jilin Horoc, qui a également insufflé 2,9 milliards de dollars US additionnels (Wuryanto, 2014). À noter cependant que depuis janvier 2014, le gouvernement indonésien a imposé un moratoire complet sur les exportations de nickel (Forbes, 2015). La même année, l’entreprise privée China Nickel Resources a de son côté investi 270 M$US dans l’entreprise indonésienne PT Yiwan Mining, qui exploite la mine de Mekarsari. Le moratoire imposé par le gouvernement indonésien a été un fiasco pour China Nickel Resources, dont 91% du revenu de ses ventes provenait, en 2013, de cet État (Hongmei, 2015). De fait, dès 2015, China Nickel Resources a suspendu ses opérations à son aciérie de Zhengzhou Yongtong, dans la province du Henan (China), ainsi qu’en Indonésie (Ibid.).

En 2010-2011, Jilin Jien Nickel est devenue propriétaire de l’entreprise Canadian Royalties Inc. qui possède la mine Nunavik Nickel dans le Grand Nord québécois, à travers un investissement d’un montant de 800 M$US. Elle devenait ainsi la première entreprise chinoise propriétaire à part entière d’un projet minier en sol québécois. L’année suivante, la China Development Bank a injecté 100 M$US dans le projet, pour le développement et la construction des infrastructures. Le minerai de nickel-cuivre extrait par Jilin Jien Nickel est broyé, concassé et transformé sur place, puis transporté par camion vers les installations maritimes de l’entreprise à Baie-Déception, à destination des marchés européens ou de la Chine. Le minerai expédié vers la Chine est effectué par le transporteur canadien Fednav Ltd.,  à travers le Passage du Nord-Ouest.

Finalement, les données de Wang (2008) indiquent des investissements de Taiyuan Iron & Steel (Group) Co., Ltd.,  une grande entreprise d’état chinoise fondée en 1934, à la mine de Camariocas à Cuba en 2010 (Hearn, 2009); de Zijin Mining Group, qui possède la plus grande mine d’or de Chine (mine de Zijinshan), en Birmanie en 2010 (mine de Mwetaung); du Jinchuan Group à la mine de Mnari en Zambie en 2008 qui, grâce à des investissements chinois dans le chemin de fer reliant la mine de nickel au port Tanzanien de Dar es-Salaam, l’entreprise chinoise a désenclavé la Zambie (Belligoli, 2011). Afin d’exporter le minerai extrait à la mine de Mnari en Zambie, la Tanzanie a signé une entente avec, entre autres, China Merchant Holding International, pour la construction d’un nou veau port à Bagamoyo; aux Philippines, le groupe chinois Wei Wei a investi 100 M$US dans la construction d’une raffinerie à Masinloc, Jinchuan Nonferrous Metals Group Co. Ltd. exploite, en partenariat avec la China Development Bank et Shanghai

FIGURE 1
Géographie de l’approvisionnement des entreprises chinoises dans le secteur du nickel
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Baosteel, un gisement de nickel à Surigao del Norte, l’entreprise étatique Jiangxi Rare Earth & Metals Tungsten Group Co. Ltd. exploite un gisement de nickel dans la province de Palawan, et Jiangxi Rare Earth and Rare Metals Tungsten Group Co. Ltd., une entreprise étatique chinoise également, a investi 150 M$US dans la mine de Bolotan, dans la province de Zambles (Philippines).

Finalement, le Jinchuan Nonferrous Metals Group Co. Ltd., qui a également investi près 50 M$US dans la mine Avebury en Tasmanie (Australie) en 2007. Dans ce cas-ci, China Minmetals Corp., via sa filiale MMG Ltd., exploite le gisement, et le Jinchuan Group, par la signature d’un pacte d’approvisionnement avec Minmetals, est en fait l’acheteur principal de la production de nickel afin d’alimenter ses raffineries en Chine.

En 2014, suite aux mesures d’interdiction d’exportation du minerai de nickel mises en place par l’Indonésie, les Philippines sont devenues le plus important partenaire d’approvisionnement chinois en minerai de nickel brut. Entre janvier et août 2015, cet État exportait près de 22 millions de tonnes de nickel vers la Chine.

Les autres principaux partenaires d’approvisionnement de la Chine en minerai de nickel brut sont l’Australie (150 000 tonnes) et l’Indonésie (100 000 tonnes), et la Chine a également importé du minerai de nickel de la mine espagnole d’Aguablanca (73 000 tonnes), de Ban Phuc au Vietnam (58 000 tonnes), de Niquélandia au Brésil (43 000 tonnes), d’Eagle Mine aux États-Unis (38 000 tonnes), de la mine Trojan Nickel au Zimbabwe (38 000 tonnes), de la mine Nunavik Nickel au Canada (30 000 tonnes), de la mine finlandaise Sotkamo (30 000 tonnes) et de la Russie (28 000 tonnes), via les mines de Norilsk Nickel dans les environs de la ville du même nom, et à partir de la mine de Kun-Manie, dans l’extrême Est russe. Autrement, en ce qui concerne le minerai de nickel raffiné, la Chine importait une centaine de milliers de tonnes en provenance de la Russie (109 162 tonnes), et dans des proportions moindres, du Canada (16 637 tonnes) et du Japon (9 822 tonnes), quoique ces quantités demeurent négligeables.

Les entreprises chinoises n’ont commencé à investir dans des projets miniers outre-mer qu’à partir de 2005. La politique d’investissement direct à l’étranger du gouvernement chinois, qui date de 2006, souligne et encourage les catégories d’investissements à l’étranger qui prennent en compte l’importance d’obtenir des ressources ou des matières premières qui font défaut au sein de la Chine et pour lesquels le développement de l’économie en dépend (Têtu et al. 2015b). À l’image des investissements chinois dans le secteur du fer et de l’acier (Ibid.), les entreprises chinoises dans le secteur du nickel visent des États qui correspondent aux principaux pays producteurs de nickel mondiaux, et qui disposent d’importantes ressources. Pensons, notamment, aux Philippines et à l’Indonésie, cette dernière étant cependant soumise à un moratoire sur l’exportation de son minerai de nickel brut, et dans des proportions moindres, à partir de nombreux autres partenaires. Ceci traduit bien donc bien un souci de diversification des partenaires d’approvisionnement.

Des facteurs logistiques clés

Dans le calcul effectué par les entreprises minières et les compagnies de transport, un itinéraire à destination de la Chine en provenance du port de Deception Bay dans le Grand Nord québécois, à travers le Canal de Panama, se trouve à une distance maritime et un temps de transit près de deux fois plus importante qu’à travers le Passage du Nord-Ouest. En revanche, s’il apparaît qu’un tel itinéraire à partir du Grand Nord québécois à destination de la Chine à travers le Passage du Nord-Ouest est inférieur en termes de distances maritimes et de temps de transit par rapport aux ports de Dar es-Salaam (Tanzanie) et d’Izmir (Turquie), elles sont considérablement plus élevées qu’à partir des ports d’Indonésie (Tanjung Priok, Kendari), de Papouasie Nouvelle-Guinée (Port Moresby), et des Philippines (Puerto Princesa).

Une autre composante importante, outre le temps et la distance, est la taille du navire, un facteur important dans le calcul des coûts de transport (King, communication personnelle, 2015). A ce sujet, on constate que le port tanzanien de Dar es-Salaam, le port de Kendari (Indonésie), Port Moresby (Papouasie Nouvelle-Guinée) et le port de Puerto Princesa (Philippines) sont limités dans leur capacité d’accueillir de grands navires; ces derniers ne peuvent accueillir des navires que de 15 000 tonnes, alors que les ports de
Deception Bay au Québec, Izmir en Turquie, et Tanjung Priok en Indonésie accueillent des navires de 45 000 tonnes. Ceci a d’ailleurs un impact sur le coût moyen de transport par tonnes de minerai de nickel en dollars des États-Unis. En termes de coûts, les itinéraires à partir de l’Indonésie, de la Papouasie Nouvelle-Guinée et des Philippines sont évidemment nettement plus intéressants qu’à partir de Turquie et de Tanzanie. À partir du terminal d’exportation de Deception Bay dans le Grand Nord québécois, les coûts demeurent plus élevés à travers le Passage du Nord-Ouest en direction de la Chine, et encore plus pour un itinéraire à travers le canal de Panama.

Ainsi, en termes de coût de transport, de capacité d’accueil des navires, de distance et de temps de transit, le port de Tanjung Priok constitue un choix par excellence.

Conclusion

Les mesures mises en place par le gouvernement indonésien, en 2014, d’interdire l’exportation de son minerai de nickel brut, constitue un bel exemple d’une rupture dans la chaîne d’approvisionnement de la Chine. Ces événements récents laissent d’ailleurs présager un accroissement des investissements chinois à l’étranger dans le secteur du nickel dans les années à venir, une augmentation des importations, à partir du territoire Philippin, notamment, et une diversification des partenaires d’approvisionnement. Sommes toutes, nos résultats montrent que peu d’entreprises chinoises, entre 2005 et 2015, ont investi à l’étranger dans le secteur du nickel. La mise en perspective des investissements chinois dans le secteur du nickel dans l’Arctique canadien dans le contexte global des stratégies d’approvisionnement des entreprises chinoises dans ce secteur, montre que la Chine investit prioritairement dans son environnement régional. Les distances maritimes, le temps de transit plus court à partir des États insulaires de l’Océanie et les coûts de transport par tonne à partir des ports indonésiens, philippins ou papouasiens, en plus de la qualité supérieure de leurs gisements nationaux respectifs, rendent ces territoires beaucoup plus attractifs que l’Arctique canadien.

Ceci souligne que dans les latitudes nordiques au-delà du 55e parallèle, la viabilité du développement minier, comme ailleurs dans le monde, est lié à une large gamme de conditions, ce qui inclut les investissements directs à l’étranger pour le développement et la construction des infrastructures, les conditions de marché et la situation de la demande mondiale (qui détermine le prix des matières premières et la profitabilité d’un projet), les conditions climatiques extrêmes, le coût élevé des opérations dans ces latitudes nordiques, la réglementation en vigueur sur le territoire donné, la signature d’accords avec les communautés autochtones, etc. De fait, il apparaît clairement que les entreprises chinoises ne sont pas à l’assaut du nickel de l’Arctique canadien. Le manque d’infrastructures adéquates, les conditions climatiques extrêmes, les réalités environnementales, et les contraintes de capacité institutionnelles, ont contribué à augmenter considérablement le coût de faire des affaires dans le Nord.

Références bibliographiques

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