La base navale de Tartous: un maillon indispensable en Méditerranée?

Thomas Andrieux1 

Étudiant à la maîtrise en sciences géographiques, Université Laval
Thomas.andrieux.1@ulaval.ca


À propos de l’auteur

Thomas Andrieux est présentement étudiant inscrit à la maîtrise en sciences géographiques à l’Université Laval. Ayant complété un baccalauréat dans le même domaine, il poursuit en parallèle une carrière d’artilleur au sein des Forces armées canadiennes.


Résumé : Depuis le début du conflit syrien, et plus particulièrement, l’intervention militaire de la Russie depuis 2015, médias et membres de la communauté scientifique tentent d’expliquer ce qui pourrait motiver la Russie dans sa prise de position sur la question syrienne. La base navale de Tartous représente la seule installation navale permanente en dehors des limites de l’ex-URSS. Bien que les politiciens et les hauts gradés russes aient par le passé abordé l’importance stratégique de la base ainsi que la volonté de la rénover, les installations ne représentent pas un atout stratégique essentiel dans la stratégie russe au sein du conflit syrien. La marine russe a d’ailleurs de nombreuses options quant aux installations portuaires aptes à accueillir ses navires, ce qui appuie le fait que la vétusté de Tartous en fait tout au plus une commodité dans une stratégie qui est bien au-delà d’un simple héritage de l’ère soviétique.

Summary: Since the beginning of the syrian conflict, and particularly with the military intervention of Russia in 2015, the mainstream medias and the scientific community tries to explain what could be the main motivation for Russia to step into the conflict and take the position it took regarding the Syrian regime of Bachar el-Assad. The Russian naval base located in Tartus represents the only permanent naval installation outside of the former USSR. Politicians and high-ranking officials made numerous statements regarding the strategic importance of Tartus, as well as planned renovations, but the fact is that the facilities do not represent an essential, strategic asset in the Russian strategy over the Syrian conflict. Moreover, the Russian navy has many port options in the Mediterranean for its ships, thus strengthening the fact that the antiquated nature of Tartus merely represents a convenience in a war that is far beyond the relics of the soviet era.

Mots-clés: Tartous, Syrie, Russie, Méditerranée, Conflit syrien

Keywords: Tartous, Syria, Russia, Mediterranean, Syrian Conflict


Introduction

Avec les récents développements en Europe de l’Est et la multiplication des manœuvres militaires qui s’enchaînent comme d’éternels bras de fer entre Est et Ouest, le terme de « nouvelle Guerre Froide » est facile à dépoussiérer pour décrire la situation actuelle dans les médias de masse. Théâtre d’un conflit qui s’étire depuis plusieurs années, la Syrie est véritablement une arène où plusieurs acteurs régionaux et internationaux motivent leur participation active au conflit en raison d’intérêts variés. La Géorgie et l’Ukraine sont des territoires ayant été témoin de violents affrontements récents qui riment avec une certaine notion d’étranger proche, mais la Syrie a peu de choses en commun avec ces régions du globe. Pourtant, la Russie y est intervenue de façon militaire fin 2015 et, à l’heure où ces lignes sont rédigées, les effets des derniers bombardements sont encore d’actualité. Qu’est-ce qui pourrait motiver la Russie à intervenir aussi loin de ses frontières ? Il y aurait une piste, souvent relevée dans la couverture médiatique, qui motiverait le Kremlin à vouloir garder un pied-à-terre en Syrie, matérialisé sous la forme d’une station portuaire, à Tartous. Christopher Harress, de l’International Business Times déclare dans un article publié en 2015 que cette base navale est importante aux yeux du Kremlin pour non seulement supporter le régime d’Assad en permettant le ravitaillement logistique, mais aussi dans le but d’étendre son influence en Méditerranée, loin des ports d’attache des différents bâtiments de la flotte russe. L’auteur déclare que « Si la Russie rénove la base de Tartous pour lui redonner sa gloire d’antan, cela ne voudrait pas seulement dire que Moscou fournit à sa flotte méditerranéenne un avantage logistique, mais qu’elle franchit un pas vers la projection de sa puissance militaire sur toute l’Europe et le Moyen-Orient, ce qui amènerait de sérieuses complications pour l’OTAN en Méditerranée » (Harress, 2015). Cette base poserait-elle un réel danger pour l’OTAN ? Permettrait-elle également d’avoir un net avantage stratégique et expliquerait-elle, la position de la Russie et ses intérêts par rapport au conflit syrien qui perdure depuis 2011 ? C’est ce sur quoi le présent article tentera de lever le voile, afin d’apporter un regard critique sur le passé, présent, et futur de ces installations, ainsi que sur l’importance de ces dernières aux yeux de la Russie.

De vétustes installations

Syrie, courant 2011. Le Moyen-Orient est en plein dans le printemps arabe, restructurant de façon drastique la carte géopolitique de la région. Le gouvernement syrien mené par Bachar el Assad est menacé par des mouvements de protestation. Au mois de mars 2012, la Russie approuve un projet de résolution du conflit rédigé au sein du Conseil de sécurité des Nations Unies, qui donne peu à peu place à une escalade dans la violence qui fait rage dans le pays. Fin 2012, les États-Unis, le Royaume-Uni, la France, la Turquie et les états du Golfe reconnaissent officiellement la Coalition Nationale comme le représentant légitime du peuple syrien. Le conflit monte d’un cran en septembre 2013 alors que l’ONU alerte la communauté internationale d’une possible utilisation d’armes chimiques par le gouvernement au pouvoir. Les États-Unis sont à l’époque sur le point d’intervenir militairement en Syrie ; la Russie exploite au maximum une opportunité de jouer un rôle positif dans cette situation en proposant de superviser l’élimination de l’arsenal chimique du régime d’Assad, empêchant par le fait même une intervention militaire américaine (Baev, 2015). Au mois de septembre 2015, la Russie entame les premiers bombardements en Syrie afin de donner l’opportunité au régime d’Assad de gagner du temps et de reprendre du terrain (BBC, 2017). Depuis que cette campagne aérienne a débuté, plusieurs pistes d’explication permettraient de comprendre pourquoi la Russie a décidé d’agir de la sorte ; quels seraient les intérêts que Moscou chercherait à défendre en intervenant militairement hors de ses frontières ? La base navale de Tartous et l’avantage stratégique qu’elle procurerait représenterait une piste à envisager…

Bordé par la Méditerranée, le port de Tartous est situé à quelques 25 kilomètres au nord de la frontière entre la Syrie et le Liban et représente la seule base navale russe à l’extérieur des limites de l’ex-URSS. Au courant des années 1960 et 1970, l’Union Soviétique accroît l’étendue de ses relations stratégiques avec plusieurs pays arabes et nord-africains ; avec le développement de ces relations de coopération, vint le besoin pour la Russie d’établir une base navale permanente pour soutenir l’entraînement et les exercices de la marine. En 1971, un accord est obtenu entre le Kremlin et la Syrie pour établir de telles infrastructures, avec comme objectif premier de soutenir les activités de l’escadron méditerranéen de la marine soviétique, composé essentiellement de sous-marins et de navires de soutien (Harmer, 2012). Au courant de l’année 1976, le gouvernement d’Hafez el-Assad, alors en période de tension diplomatique avec les Soviétiques, ordonne le retrait des bâtiments. La décision sera par la suite annulée, mais les relations restèrent tendues (Allison, 2013). L’escadron est officiellement dissous en 1991, mais les Russes gardent cependant une présence permanente dans le port, désormais beaucoup plus petite, sous la forme d’un bâtiment de soutien relevé tous les six mois (De la Grange, 2007). La base de Tartous se compose actuellement de trois quais (dont deux sont hors service), d’un atelier de réparation flottant, de bâtiments d’entreposage ainsi que de baraquements, pouvant loger jusqu’à 50 hommes (Allison, 2013).

Le port est classé en tant que port d’eau profonde commercial, pouvant charger et décharger du fret commercial provenant de navires de transport jusqu’à un tonnage maximal de 120 000 tonnes. Bien qu’il ait une fonction double, soit d’accueillir des navires militaires et civils, la deuxième fonction représente la majorité de l’achalandage de Tartous. Les quais sont assez grands pour accueillir la totalité des navires de la marine russe, excepté l’Amiral Kuznetsov, le seul porte-avion russe actuellement en service, qui doit jeter l’ancre au large lorsqu’il se trouve en eaux syriennes. Le rôle principal du port de Tartous est de ravitailler les bâtiments russes en eau, nourriture et carburant. Ce sont là des fonctions de base ; il n’y a pas d’installations de commandement et de contrôle, ce qui fait que la marine russe ne pourrait pas diriger des opérations directement depuis Tartous (Harmer, 2012). Le port est donc limité de par ses infrastructures qui lui confère un rôle de second plan. Advenant le cas où il y aurait un important revirement de situation dans le conflit syrien, et où la Russie perdrait l’accès à Tartous, les effets de cette perte seraient négligeables. En effet, Moscou n’utilise présentement pas ces installations à des fins stratégiques importantes (Clarke, 2014). Des plans de rénovations considérables ont pourtant été mis en branle, et les pouvoirs politiques et militaires russes semblent vouloir signaler que Tartous représente un atout essentiel et stratégique pour la marine russe (Bagdonas, 2012).

Des projets annoncés en grande pompe

La base navale de Tartous a été, à plusieurs reprises, l’objet de déclarations quant à son avenir et à l’importance qu’elle représenterait pour la marine russe. En 2008, des pourparlers eurent lieu avec le gouvernement syrien pour élargir la base et établir des plans permettant la mise à niveau du site afin de pouvoir accueillir les navires de la flotte de la Mer Noire. Cependant, ces plans, qui étaient intégrés à de possibles projets de construction de bases navales en Libye et au Yémen, faisaient partie d’une situation plus globale où les relations avec l’Ukraine étaient en détérioration et où la flotte de la mer Noire aurait pu avoir à quitter le port de Sébastopol (Bagdonas, 2012). Le 25 juillet 2012, le Commandant en Chef de la marine russe, le Vice-Amiral Viktor Chirkov déclare « qu’aussi longtemps que la marine russe fera des opérations dans le Golfe d’Aden et en mer Méditerranée, la base (de Tartous) est essentielle pour nous » (Bagdonas, 2012). Deux jours plus tard, le Colonel General Leonid Ivashov, Président de l’Académie Russe des Problèmes Géopolitiques, déclare que « des modernisations seront nécessaires à Tartous ». Les plans prévoient de draguer le port et élargir les quais pour accueillir des porte-avions, ainsi que de construire des bâtiments de commandement et de contrôle, en vue de pouvoir diriger des opérations depuis Tartous. Déjà en 2010, le Commandant en Chef de la marine russe de l’époque, l’Amiral Vladimir Vysosky, prévoyait que les premières étapes des rénovations seraient complétées au courant de l’année 2012. Depuis que ce temps s’est écoulé, seul le dragage a été effectué (Harmer, 2012). En réalité, les installations navales de Tartous ne sont pas plus fonctionnelles qu’elles ne l’étaient il y a 30 ans. En dépit de ces déclarations, Moscou préparait tranquillement le terrain pour permettre aux navires russes de mouiller à Beyrouth, au travers de négociations. Les combats se rapprochant de Tartous, le Chef d’état-major de l’Armée Libre Syrienne, annonça au mois de février 2013 que ses forces cibleraient désormais les navires russes compte tenu qu’ils fournissaient au régime syrien armes et conseillers militaires. Au mois de juin suivant, Moscou prit la décision de remplacer la totalité de son personnel militaire par des travailleurs civils (Allison, 2013). Compte tenu de la situation, quelle est l’importance stratégique réelle de Tartous, si elle existe ? Y a-t-il d’autres alternatives pour la marine russe et peut-on parler d’une résurgence en Méditerranée ?

Des alternatives nombreuses, une importance exagérée

Les États-Unis et l’Union Soviétique se sont battus sur plusieurs fronts, notamment sur celui de la puissance navale. Dans la région méditerranéenne, les États-Unis avaient un net avantage : la plupart des pays bordés par cette mer sont devenus au fil du temps des pays membres de l’OTAN, permettant ainsi l’accès aux différents ports à la marine américaine. Ayant été expulsé de l’Albanie, puis de l’Égypte en 1976, la marine russe n’avait désormais plus que Tartous comme lieu de soutien logistique, qui représentait à l’époque la seule base permettant aux navires soviétiques de mouiller en Méditerranée (Lutterbeck & Engelbrecht, 2009). Tartous représente une façon pour la Russie de réaffirmer sa présence dans cette région du globe qu’elle avait perdu durant la Guerre Froide en raison de difficultés économiques. Cette ambition de vouloir assurer à nouveau une telle présence à d’abord été annoncée durant le bref passage au poste de Premier ministre par Vladimir Poutine, en 1991. Ces objectifs furent incorporés dans la Doctrine Navale Russe de 2001, qui énonce les objectifs généraux de la marine jusqu’en 2020. Selon cette doctrine, la Méditerranée, bien que moins importante que la mer Baltique ou l’Antarctique, est malgré tout perçue comme stratégiquement assez importante pour que la Russie souhaite y ancrer une présence navale adéquate (Lutterbeck & Engelbrecht, 2009). Le port de Tartous représente une porte d’entrée stratégique pour la marine russe, lui permettant d’accéder non seulement à la méditerranée mais également à l’Atlantique (via le détroit de Gibraltar), la mer Rouge et à la Corne de l’Afrique. La multiplication des exercices militaires navals dans la région atteste de cet intérêt, mais compte tenu de l’état actuel de la flotte de la mer Noire, la Russie n’est pas considérée comme une menace à l’hégémonie américaine en méditerranée. La Russie serait plutôt un allié en termes d’opérations navales. Depuis les évènements du 11 septembre 2001, la Russie s’est engagée à participer à des opérations visant à contrer la piraterie, et participa du fait même à l’opération Active Endeavour en 2007. Les évènements en Géorgie en 2008 mirent toutefois fin à cette coopération. Il faut toutefois considérer que la Russie entretient d’assez bonne relations avec les pays voisins de la Méditerranée pour pouvoir accéder à de multiples installations portuaires en dehors des limites de l’espace soviétique. Les navires russes jettent ainsi régulièrement l’ancre à Pirée, en Grèce. Dans l’optique d’une coopération accrue avec l’OTAN contre la piraterie, des plans de facilitation de passage des navires russes depuis la mer Baltique jusqu’à l’Atlantique Nord, puis de la Méditerranée jusqu’à la mer Rouge et le Golfe d’Aden, où les patrouilles ont lieu, ont été mis sur place. Un éditorial publié dans un journal portant sur le secteur de la défense russe, Red Star, fait également mention de navires russes mouillant en eaux françaises, italiennes et portugaises (Harmer, 2012). De par ce fait, les navires de la marine russe ont donc aisément accès à de nombreux ports en eaux méditerranéennes qui sont bien mieux équipés que Tartous en termes d’installations; peu de barrières s’opposent aux vas et viens de la Russie sur ce territoire maritime. Pour renchérir sur l’importance toute relative de Tartous, il serait pertinent de mentionner que les bâtiments russes de la Flotte du Pacifique qui transitent de leur port d’attache de Vladivostok jusqu’au Golfe d’Aden parcourent environ 6600 miles nautiques sans faire d’escale. En comparaison, les navires de la Flotte de la Mer Noire de Sébastopol, passant par Tartous pour se rendre jusqu’au Golfe d’Aden, parcourent approximativement 2400 miles nautiques (Harmer, 2012). Si les navires de Vladivostok peuvent remplir leur mission de patrouilles d’anti-piraterie sans avoir à être appuyé par une quelconque base navale russe, les navires de Sébastopol peuvent aisément se déplacer sans avoir recours aux installations à Tartous. Qu’adviendrait-il alors si la Russie venait à perdre ses installations méditerranéennes ?

Du point de vue matériel, la perte des installations serait négligeable, la plupart des structures sont flottantes, elles pourraient donc être remorquées. Du point de vue stratégique, cette perte serait d’une certaine façon plus conséquente, mais il faut remettre en contexte la multitude d’options qui se présente à la marine russe en termes d’installations portuaires dans cette région, comme mentionné précédemment. Il semblerait en fait que l’importance de cette station, de même que les opérations en méditerranée aient une valeur plus symbolique que stratégique (Bagdonas, 2012). D’une part parce que la marine russe a vu sa taille se réduire considérablement pour ne représenter que le quart de ce qu’elle était à l’époque de l’Union; l’isolement et l’obsolescence de la flotte de la Mer Noire fait en sorte que dans les scénarios de conflit les plus hypothétiques, la station de Tartous serait plus un handicap qu’un réel atout sur le plan militaire (Bagdonas, 2012). D’autre part, la plupart des documents stratégiques officiels se concentrent bien plus sur les Flottes du Pacifique et du Nord, que sur celle de la Méditerranée, comme la Politique de Base de la Fédération de Russie sur les Activités Navales de 2010, approuvée en 2000, ainsi que la Doctrine Maritime de la Fédération de Russie pour une Période Allant jusqu’à 2020, approuvée en 2010. Même si les plans de développement en méditerranée portent fruit, la présence navale en ces eaux relèvera plus d’un certain prestige que d’une nécessité stratégique. Il serait plausible de formuler que l’intérêt du régime de Poutine serait de maintenir une certaine influence géopolitique et symbolique, à une époque où l’OTAN joue fréquemment sur les marges de l’ancien espace soviétique, situation qui se traduit par les récents conflits observés en Ukraine et en Géorgie. Cette nostalgie stratégique, exprimée par des discours russes que perdre cette base mènerait à une perte d’influence en Méditerranée, expliquerait en partie la visite de bâtiments russes en eaux syriennes depuis l’été 2012 et d’opérations navales de grande envergure, impliquant les quatre flottes de la marine russe en janvier 2013. Bien que cela puisse être interprété comme un tour de force visant à impressionner l’OTAN et ses alliés, le rôle joué par la présence de ces navires, ainsi que des aéronefs de transport militaire qui se sont rajoutés, pourrait en fait signifier une éventuelle préparation à l’évacuation des citoyens russes de Syrie (Allison, 2013).

Un point de livraison stratégique pour le conflit syrien ?

Outre que son rôle de station de ravitaillement pour la marine russe, Tartous semblerait jouer un tout autre rôle, qui viserait à appuyer le régime d’Assad au sein du conflit syrien. Les installations serviraient en effet de point de ravitaillement logistique, où transiteraient armes et munitions. Vyacheslav Dzirkaln, directeur adjoint du Service Russe Fédéral pour la Coopération Militaro-technique, déclare même que les seuls conseillers militaires russes présents en territoire syrien ne se retrouvent qu’à Tartous, alors que certains médias occidentaux rapportaient qu’en 2012 plusieurs de ces conseillers, présentés comme nombreux et répartis dans l’ensemble de l’armée syrienne, étaient encore en charge d’opérer les systèmes de défense anti-aériens sophistiqués, une composante importante à considérer pour quiconque envisage une campagne aérienne (Allison, 2013). De façon plus notable, le navire marchant Alaed prouve cette fonction de station de livraison en ayant livré des hélicoptères Mil Mi-24, en provenance de Kaliningrad (Harmer, 2012). Les installations auraient également servi de point d’entrée en territoire syrien à de l’infanterie de marine. Adrian Blomfield, correspondant au Moyen-Orient pour le quotidien britannique The Telegraph, rapporte en juin 2012 que la Russie avait approuvé le déploiement de troupes d’élite, transitant par Tartous, afin de contrer une intervention militaire de l’OTAN, après que les grandes puissances occidentales aient outrepassé le conseil de sécurité de l’ONU. Des images satellites classifiées provenant des américains indiquaient à l’époque que des opérations de chargement avaient lieu sur deux navires amphibies, le Nikolai Filchenov et le Caesar Kunikov, à la base navale de Sébastopol (Blomfield, 2012). Certaines sources placées dans le haut commandement de la marine russe auraient indiqué que ces troupes seraient chargées de protéger la sécurité des ressortissants russes et d’évacuer une partie de la base de Tartous. Selon le Ministre des Affaires étrangères Sergei Lavrov, quelques 100 000 détenteurs de passeports russes habiteraient en Syrie. Si la Russie avait à mener une évacuation à grande échelle de ses ressortissants, Tartous représenterait un point de sortie (Harmer, 2012).

Conclusion

Oscillant entre symbole nostalgique et atout éphémère dans un conflit où la Russie joue un rôle primordial, la base navale de Tartous est loin d’être ce que les médias ainsi que les discours des grandes têtes dirigeantes de l’État et du secteur de la Défense russe semble vouloir démontrer. La vétusté des installations empêche cette station d’avoir un quelconque rôle à jouer dans une marine moderne, d’autant plus que cette marine elle-même peine à se moderniser. Les projets de rénovations annoncés en grandes pompes il y a de cela plusieurs années n’ont pas plus avancé depuis; devant la multitude d’options portuaires disponibles pour accueillir les navires de la marine russe, Tartous serait la moins viable des options sur le plan économique. La Méditerranée représentait jadis une extension de la puissance géopolitique de l’Union Soviétique, mais suite à sa partition ainsi qu’à la création de l’OTAN, la station de Tartous ne représente désormais qu’un artefact trivial, souvenir d’une époque où la Russie comptait des alliés économiques ou idéologiques plus nombreux qu’aujourd’hui. Son utilisation actuelle reste opportuniste, témoignant d’un certain aspect pratique, compte tenu de la situation géopolitique actuelle, plutôt qu’essentiel. La base joue un rôle dans le conflit syrien certes, mais ce n’est tout au plus qu’une porte d’entrée parmi tant d’autres. Est-ce que Tartous est une pierre angulaire des motivations du Kremlin dans le contexte de la guerre en Syrie ? Il serait faux de prétendre que oui, les enjeux de ce conflit plus que complexe sont bien trop grands pour que des installations datant de l’ère soviétique poussent un pays comme la Russie à intervenir aussi loin de ses frontières. La base navale de Tartous représente dans cette guerre une commodité, et non un investissement à protéger. Il serait légitime de se demander alors quelles seraient les motivations principales de l’État russe en Syrie, compte tenu du rôle relatif que Tartous joue dans le conflit.

Dépassant de loin le mandat de cet article, l’auteur souhaite néanmoins faire remarquer que beaucoup d’autres aspects, additionnés ensembles, peuvent expliquer ce qui se passe en Syrie, selon la perspective russe. Depuis le printemps arabe la région est aux prises avec énormément d’instabilité; s’ajoute à cela les révolutions des couleurs dans l’espace de « l’étranger proche ». Tous ces changements sont perçus par Moscou comme entraînés par des puissances extérieures, que ce soit l’OTAN, l’Europe ou les États-Unis. Si Assad venait à tomber, lui aussi, c’est un modèle de gouvernance très ressemblant à celui que mène Poutine qui viendrait à disparaître. L’aspect militaro-industriel et les relations qui lient les deux pays sont également à considérer, mais dans une importance moindre. Mais le conflit pourrait bien avoir des enjeux plus gros qu’un simple régime. La Syrie se trouve au centre d’une région comportant des joueurs beaucoup plus importants aux yeux du Kremlin; la Turquie et l’Iran se retrouvaient d’ailleurs à la table des négociations à Ankara, où les Américains ont brillé par leur absence. Notons également que les tensions entre l’Occident et la Russie sur le dossier de l’Ukraine sont toujours aussi vives; l’issue d’un conflit en particulier pourrait dicter la suite des choses concernant ce qui se passe plus près de la ligne de front séparant l’OTAN et la Russie en Europe de l’Est.


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