Géopolitique du dessalement: de l’osmose inverse au positionnement riverain inversé

Maureen Walschot1


¹ Université catholique de Louvain; maureen.walschot@uclouvain.be


Résumé : La demande croissante en eau dans le monde augmente les risques de surexploitation et de contamination des sources hydrauliques naturelles de surface et souterraines. Dans ce contexte, le dessalement représente une solution à la pénurie d’eau et au stress hydro-politique de plus en plus accessible. Les ressources n’étant plus limitées, les acteurs bénéficient d’une plus grande flexibilité en matière de gestion des eaux transfrontalières. Les notions de sécurité hydraulique et de gestion des eaux partagées sont alors chamboulées, voire revisitées. Cet article examine l’impact du dessalement sur la position spatiale du pouvoir et l’incidence de la technologie sur les hydro-politiques transfrontalières.

Summary: The increasing demand for water in the world increases the risks of overexploitation and contamination of natural surface and underground water sources. In this context, desalination represents an increasingly accessible solution to water scarcity and hydro-political stress. As resources are no longer limited, the actors benefit from greater flexibility in transboundary water management. The notions of water security and shared water management are then turned upside down and even revisited. This article examines the impact of desalination on the spatial position of power and the implications of the technology on transboundary hydro-politics.

Mots-clés : Dessalement, géopolitique, eaux transfrontalières, coopération, sécurité hydrique

Keywords: Desalination, geopolitics, transboundary waters, cooperation, water security


Introduction

Ressource indispensable dans tous les secteurs de la société, l’eau représente un facteur important dans le développement économique et social des États. Une population mondiale en augmentation constante implique une intensification de la demande en eau à usage domestique, mais également agricole, industriel et énergétique. Outre les dynamiques de population exponentielles, le changement climatique devrait avoir un impact considérable sur les ressources hydrauliques de surface et souterraines. Dans les régions où la pénurie d’eau existe actuellement, le réchauffement des températures devrait exacerber une pression déjà présente. La question environnementale, longtemps absente de l’équation politique, est maintenant inclue dans les discussions autour des questions de gestion des ressources hydrauliques. L’eau est donc un enjeu stratégique dans la stabilité et le bon fonctionnement d’un État. De plus, cet enjeu, qui s’insère dans un système régional plus large, doit également s’adapter lorsque les ressources hydrauliques d’un État doivent être partagées avec d’autres entités nationales riveraines. Or, les eaux souterraines et de surface ne connaissent que les contours délimitant leur bassin hydrographique. Et il arrive bien souvent que ces bassins ne correspondent pas aux frontières étatiques des pays riverains. La gestion de ces ressources n’est alors plus une problématique interne, mais également interétatique. Le manque d’accès à un approvisionnement en eau suffisant ou l’absence de souveraineté sur une partie des ressources en eau partagées a un impact sur la sécurité hydrique de certains Etats et peut accroître le stress hydro-politique régional.

Ainsi, les eaux transfrontalières sont à même de constituer une source de tensions sur la scène internationale, bien que celles-ci fassent généralement partie d’un contexte conflictuel plus vaste. Certains experts ont par exemple souligné le rôle joué par le stress hydrique croissant en Syrie. Celui-ci a en effet entrainé une baisse dans la production de biens agricoles et engendré une pénurie alimentaire dans la région du Hauran, région où ont débuté les premiers soulèvements qui ont mené à une répression violente du régime de Bashar el-Assad (Blanc, 2012). Il semble évident que la question hydraulique en Syrie ne peut à elle seule expliquer les prémices d’une guerre civile qui ravage le pays depuis bientôt huit ans. Pour confirmer ces propos, une revue de la littérature démontre que les ressources hydrauliques en tant que telles ne sont bien souvent pas à même de provoquer un conflit, contrairement aux théories des guerres de l’eau qui mettent en avant le caractère belliqueux de la ressource. Néanmoins, l’eau peut être un facteur de friction entre plusieurs acteurs. Par conséquent, dans des régions semi-arides et arides comme le Moyen-Orient, souvent caractérisées par une forte pénurie en eau et des conflits d’intérêt régionaux fréquents, il est essentiel d’aborder ces problématiques de gestion hydraulique transfrontalière. Et ceci afin de prévenir les tensions portant sur les ressources en eau de surface et souterraines communes et de promouvoir la coopération entre les différents acteurs riverains, étatiques et non-étatiques. Ces politiques de gestion transfrontalière traitent pour la plupart de questions liées à la disponibilité en eau, en termes de quantité et de qualité, à la mitigation des risques encourus tels que les inondations et autres catastrophes naturelles et non-naturelles, à la production d’énergie hydraulique et à tous les enjeux environnementaux qui, bien que souvent plus exacerbés dans les bassins versants transfrontaliers, peinent à engendrer des solutions conjointes adéquates.

Figure 1 : Basins de rivière transfrontaliers

fig1
Source : http://twap-rivers.org

Figure 2 : Nappes phréatiques transfrontalières

fig2.png
Source : https://www.un-igrac.org

Si les acteurs riverains peinent à mettre en place une gouvernance durable, cela est en partie dû au fait que la gestion des eaux transfrontalières a longtemps été considérée comme un jeu à somme nulle, notion tirée de la théorie des jeux appliquée aux relations internationales et aux études consacrées à la gestion des ressources naturelles. Selon ce concept théorique, la somme des ressources hydrauliques partagées est équivalente à zéro et l’utilisation d’une part de ces ressources par l’un des acteurs se fait forcément au détriment des autres. L’analyse de la géopolitique des ressources hydrauliques transfrontalières a principalement été construite sur cette conception d’une quantité en eau finie. Par conséquent, des facteurs liés aux enjeux de real-politik tels que la puissance militaire ou le pouvoir économique ont longtemps affecté la gestion des eaux transfrontalières. Outre ces facteurs de puissance dits classiques, les facteurs géopolitiques ont également marqué les relations entre Etats riverains, telle la disposition spatiale entre ces derniers ou la richesse des ressources partagées (Aviram, Katz, & Shmueli, 2014). Dans ce contexte, le dessalement de l’eau de mer à grande échelle pourrait s’avérer être un nouveau facteur déterminant. Malgré certaines barrières économiques, la technologie a la capacité de modifier le pouvoir politique inhérent aux acteurs riverains localisés en amont des ressources hydrauliques partagées et de réorganiser l’ensemble des règles géographiques traditionnelles. En créant une source additionnelle d’eau douce, les différentes technologies de dessalement permettent une plus grande flexibilité dans la gestion des eaux partagées. D’où la question que nous nous sommes posée dans cette recherche : Quel est donc l’impact de la technologie du dessalement sur les schémas géopolitiques dits classiques ? Que cela implique-t-il en termes de gestion de l’eau et de relations de pouvoir ? On le verra, d’une part, cette nouvelle flexibilité offre la possibilité d’une plus grande marge de négociation et donc d’un moyen de parvenir à une gestion des eaux transfrontières plus efficace et durable. D’autre part, en réduisant l’interdépendance entre l’Etat qui dessale et les autres acteurs riverains, le dessalement peut également réduire toute injonction de coopération et favoriser une action unilatérale au sein d’un bassin versant partagé.

Dessalement, sécurité hydrique et principes géopolitiques modifiés

Quels sont donc les impacts de la technologie sur la géopolitique de l’eau ? Premièrement, la technologie du dessalement implique une modification du caractère spatial des flux hydrauliques et donc des relations de puissance.  Ainsi, la position spatiale du pouvoir passerait des montagnes aux vallées et des eaux en amont à la mer en aval. Au Moyen-Orient par exemple, Israël, en aval dans le bassin du Jourdain et qui fait face à la Syrie et au Liban en amont, se voit maintenant, grâce au dessalement, dotée d’une source non-naturelle d’eau douce en provenance de ses côtes (Fischhendler, 2015). Cette nouvelle source hydrique transfère dans une certaine mesure le pouvoir d’amont en aval (bien que dans le cas israélien, une telle modification des flux ne fait que renforcer la position d’hydro-hégémonie que détient l’Etat israélien dans le bassin versant du Jourdain). Par conséquent, étant donné que les technologies de dessalement deviennent plus facilement accessibles car de plus en plus abordables, la géopolitique de l’eau tend à se modifier sur le long terme. Fischhendler (2015) appelle ce processus le reversed riparian positioning (le positionnement riverain inversé). March (2015) lui évoque l’effondrement du paradigme hydraulique. Quel que soit le terme choisi, cette transformation dans les rapports de pouvoir a un impact certain sur la gestion et l’allocation des ressources en eau transfrontalières (Feitelson & Rosenthal, 2012). En plus de modifier les flux amont-aval entre pays riverains (avec un impact au niveau systémique structurel), les projets de dessalement et l’impact qu’ils ont au-delà des frontières nationales changent les relations de pouvoir entre acteurs (avec un impact au niveau systémique procédural).

Deuxièmement, en modifiant les principes géopolitiques traditionnels tels que la relation de pouvoir amont-aval entre les pays, le dessalement à grande échelle a un impact sur la sécurité hydrique des entités étatiques riveraines. Mais qu’entendons-nous par sécurité hydrique ? Il est vrai que le terme fait l’objet de nombreuses définitions, comme en atteste la première conférence internationale sur la sécurité hydrique organisée par Elsevier à Toronto en juin 2018. Quatre jours durant, des experts et chercheurs se sont rassemblés autour de ce thème afin d’exposer leurs recherches et alimenter le débat. Les définitions données ont varié considérablement selon le domaine d’étude dans lequel elles sont pensées et développées. Certaines mettront l’accent sur l’importance économique ou la composante humaine et sociale des ressources hydrauliques alors que d’autres souligneront le risque d’instrumentalisation de l’eau dans les conflits. En dépit de cette grande diversité, la littérature scientifique existante s’accorde sur trois composantes essentielles de la sécurité hydrique : la quantité d’eau disponible, la qualité de l’eau disponible et le timing d’approvisionnement. Or, le dessalement permet d’influencer la dynamique de ces trois variables et de modifier par conséquent les schémas hydriques existants.

De ce fait, en modifiant le paradigme hydraulique existant et en créant de nouvelles possibilités d’interactions et de gestion entre acteurs concernés, ces technologies permettent à la fois de négocier et de gérer plus efficacement les eaux transfrontalières. En plus de renforcer la coopération au niveau des ressources hydrauliques existantes, le dessalement peut également favoriser des projets de dessalement transfrontaliers. Toujours au Moyen-Orient, le projet de dessalement à grande échelle du canal Mer Morte – Mer Rouge entre Israël, la Jordanie et les Territoires palestiniens prévoit, entre autres, la construction d’une station de dessalement à Aqaba (Rabadi, 2016). Les négociations portant sur l’accord de la première phase du projet ont inclus la négociation d’échanges d’eau entre Israël et les deux autres acteurs riverains. En Amérique du Nord, le projet de construction d’une usine de dessalement binationale à Puerto Peñasco, entre le Mexique et les États-Unis, permettrait aux acteurs présents des deux côtés de la frontière de profiter de nouvelles sources d’eau et de réduire les tensions entre utilisateurs mexicains et nord-américains (Wilder et al., 2016). Attention que l’impact du dessalement au niveau de la sécurité hydrique des acteurs, tant au niveau de la sécurité d’approvisionnement en eau que dans une définition sécuritaire plus générale qui comprend un accès à la ressource en eau durable tout en assurant la protection de l’environnement et des générations futures, dépendent également de tout une série de facteurs issus du complexe hydro-politique plus large (Wilder et al., 2016, 8).

Figure 3 : Capacité globale de dessalement installée pour la période 2010-2016

fig3.pngSource : Zotalis et al. 2014

Dessalement et gestion des ressources hydrauliques transfrontalières : entre coopération et unilatéralisme

Comme venons de le voir, du fait de cette nouvelle configuration spatiale, les positions de pouvoir et d’influence sont modifiées, transformant les interactions entre acteurs riverains d’un même bassin versant. Avec une gestion des eaux transfrontalières plus flexible en raison de nouvelles sources d’eau douce, le dessalement à grande échelle a la capacité de modifier les interactions hydriques et de réduire la vulnérabilité hydro-politique de certains acteurs. En diminuant les risques de pénurie d’eau, la technologie peut assouplir la ligne de conduite des acteurs concernés et peut donc renforcer la volonté coopérative de ces derniers. Néanmoins, en réduisant l’interdépendance entre les différents acteurs, le dessalement peut également favoriser une action unilatérale de la part de l’Etat qui dessale. Or, les politiques hydrauliques des Etats riverains ne peuvent être analysées indépendamment des conditions socio-économiques et de la capacité institutionnelle desdits États et de la région dans laquelle ils s’insèrent (Wolf, Stahl, & Macomber, 2003). Ainsi, la technologie du dessalement a un impact réel dans certains bassins transfrontaliers où le degré de coopération varie selon les périodes et le contexte plus large. L’étude des deux bassins versants mentionnés précédemment démontre que le dessalement peut effectivement influencer les politiques hydrauliques transfrontalières :

Israël, les Territoires palestiniens et le Royaume de Jordanie se partagent plusieurs sources d’eau, dans une région caractérisée par un climat semi-aride et un stress hydrique élevé. En plus de faire face à des conditions climatiques extrêmes, les eaux du bassin du Jourdain et les différentes nappes phréatiques transfrontalières font face à un taux d’exploitation qui dépasse le taux de renouvellement. Le conflit régional joue également un rôle dans la gestion non-durable de ces ressources hydrauliques transfrontalières. Augmenter l’approvisionnement en eau est donc devenue une priorité commune des gouvernements afin de faire face à la pénurie d’eau croissante. Face à cet enjeu sécuritaire, certains Etats se tournent vers le dessalement. En Israël, plus de 70% de l’eau douce à usage domestique provient de l’une des cinq stations de dessalement à grande échelle situées le long de la Méditerranée. L’Etat israélien, qui s’est spécialisé dans la technique d’osmose inverse, une technologie membranaire, est aujourd’hui l’un des leaders mondiaux. C’est dans ce contexte que s’est concrétisé le projet Mer Rouge – Mer Morte, une initiative conjointe présentant trois objectifs principaux : dessaler l’eau à grande échelle pour produire de l’eau à un prix abordable afin de faire face au stress hydrique, en particulier à Amman et dans le nord de la Jordanie ; empêcher l’assèchement de la mer Morte grâce aux déchets rejetés par le processus de dessalement (la saumure) ; et promouvoir la paix et la coopération dans la région (Banque mondiale, 2013). Le projet s’est d’abord présenté sous la forme d’un accord d’échange d’eau entre Israël et la Jordanie qui permet de réduire le coût de l’approvisionnement et de le rendre économiquement intéressant pour les deux parties. L’usine de dessalement sera entièrement située en Jordanie. Cette dernière vendra donc l’eau dessalée à Aqaba à Israël, qui elle vendra de l’eau en provenance du nord de son territoire à la Jordanie, et plus particulièrement à la région d’Amman. Par la suite, un échange a également été convenu entre Israël et l’Autorité palestinienne. D’un côté, le dessalement a permis à Israël et à la Jordanie de coopérer et de prendre une décision conjointe en matière de pénurie d’eau. D’un autre côté, en dépit du fait que les Palestiniens aient participé aux négociations du projet, en pratique, ceux-ci ont été mis de côté dans le processus de coopération. En effet, les tensions politiques existantes ont empêché les deux parties de coopérer davantage. Bien que l’Autorité palestinienne fasse officiellement partie des bénéficiaires du projet, plusieurs questions ont été ignorées dans le processus de décision, notamment les droits d’accès à la terre et à la mer et, plus important encore, les droits relatifs à l’eau. Ainsi, avec la même flexibilité, Israël agit selon différents degrés de coopération en ce qui concerne ses partenaires, faisant preuve d’une plus grande volonté coopérative avec les autorités jordaniennes qu’avec l’Autorité palestinienne. Cette différence peut s’expliquer en partie par certains éléments du contexte plus large tels que le conflit israélo-palestinien et la question des droits relatifs à l’eau. Notons néanmoins la relance des réunions israéliennes et palestiniennes du Joint Water Committee (JWC) en janvier 2017, après six années de paralysie (Nations-Unies, 2017). Le comité, créé en 1995 par l’Accord d’Oslo II, permet en effet aux différentes parties de discuter et de négocier des questions relatives à l’eau en dehors des négociations du processus de paix.

Les effets du changement climatique et de la croissance démographique sur les ressources en eau transfrontalières se font ressentir sur l’ensemble de la planète, même là où une gestion conjointe des ressources existe depuis des années comme cela est le cas en Amérique du Nord. Les bassins du Colorado et du Rio Grande / Bravo sont les principales ressources en eau de surface partagées entre les États-Unis et le Mexique, sans oublier plusieurs aquifères et rivières moins importantes (rivière Tijuana, New River) (Silva-Rodriguez de San Miguel, 2018). Dans ce cas-ci, ces sources d’eau transfrontalières forment une partie de la frontière internationale ou traversent celle-ci à divers endroits. Malgré un cadre de gestion transfrontalière solide entre les deux pays, la demande en eau croissante dans la région dépasse les sources d’approvisionnement et exacerbe les tensions entre les différentes parties prenantes, intra et interétatiques. L’écart croissant entre l’offre et la demande d’eau dans la région et le déséquilibre dans l’utilisation de celle-ci entre les deux États ont poussé plusieurs instances municipales à évaluer la faisabilité technique et financière d’usines de dessalement. Alors que le Mexique et les États-Unis se tournent vers cette technologie dans un but sécuritaire, la mise sur pied de systèmes de dessalement binationaux pourrait constituer une solution face à ces tensions. À ce jour, l’État américain de Californie et les États mexicains de Baja et Sonora ont annoncé la construction de six usines de dessalement. Des négociations avec des agences américaines sont en cours pour vendre de l’eau dessalée en provenance d’au moins une usine mexicaine (Silva-Rodriguez de San Miguel, 2018). Le dessalement permet donc aux États-Unis et au Mexique de coopérer conjointement pour faire face à la pénurie d’eau croissante et d’apaiser les tensions le long de la frontière. Malgré des négociations fructueuses ces dernières années, le récent changement intervenu dans l’administration américaine et les tensions politiques qui en résultent entravent la pérennité de cette coopération entre les deux parties. Bien que le dessalement à grande échelle de l’eau de mer implique une dé-sécurisation des eaux transfrontalières et permette aux États-Unis et au Mexique d’échanger de l’eau dans un contexte de pénurie, le contexte politique plus large a un impact certain sur la coopération hydraulique.

L’analyse de ces deux études de cas démontre différentes possibilités d’influence que peut engendrer le dessalement d’eau de mer à grande échelle. Cependant, à ce jour, seul un nombre limité d’études d’impact de la technologie de dessalement au niveau des politiques nationale et régionale des Etats concernés existent. Or l’utilisation croissante de la technologie amènera avec elle son lot de défis politiques, institutionnels, juridiques, sociaux, économiques et environnementaux. Repenser le schéma hydraulique existant est donc nécessaire. Parallèlement, il est évident que le dessalement ne peut constituer l’unique solution au stress hydrique et à la résolution de certains conflits. La solution doit avant tout se trouver du côté de la demande en eau, avec la prise de mesures efficaces aux niveaux législatif et institutionnel. Avec une meilleure conservation et gestion des ressources hydrauliques existantes, le dessalement de l’eau de mer ne devrait constituer que la dernière option à envisager, sans quoi le risque de prolonger les inefficacités auxquelles fait actuellement face l’approvisionnement en eau persistera. Enfin, tout projet de dessalement transfrontalier ou ayant des retombées qui permettraient de générer des bénéfices pour la région dépend de l’existence de relations soutenues et d’institutions binationales solides, tels que les projets futurs existants entre Israël et la Jordanie ou le Mexique et les Etats-Unis (Wilder et al. 2016). Toute avancée dans le processus de coopération est insérée dans un contexte qui s’avère être dynamique et changeant. Ainsi, le conflit régional plus large peut influencer les relations entre l’Etat juif, le Royaume jordanien et les territoires palestiniens, tout comme la nouvelle administration nord-américaine peut également avoir un impact sur les processus de négociation avec le Mexique. Il est donc essentiel que les institutions binationales puissent absorber ces changements et prévoir des mécanismes d’adaptation dans les processus de coopération.

Conclusion

En inversant les flux hydriques des montagnes aux côtes, le dessalement entraîne une modification des fondements de la géopolitique traditionnelle et une mutation des rapports de pouvoir.  Les États côtiers, bien souvent en aval dans un bassin versant, ont maintenant la possibilité d’accéder à de nouvelles sources d’eau douce et de s’émanciper des États riverains en amont. Dans cette nouvelle configuration géopolitique, il est nécessaire de repenser le schéma hydraulique existant et d’analyser les interactions entre les parties prenantes à travers un nouveau paradigme.

Dans les régions où la pénurie d’eau risque d’accroître les tensions entre les États riverains, des technologies innovantes comme le dessalement accroissent la flexibilité hydro-politique des États. Les théories de la sécurité, du conflit et de la coopération représentent un outil inclusif pour analyser l’incidence du dessalement sur les interactions interétatiques en matière de ressources en eau partagées. Il est nécessaire aujourd’hui de repenser le concept de sécurité hydrique et de le relier aux notions de flexibilité et de dé-sécurisation avec l’avènement du dessalement de l’eau à grande échelle. Analyser le contexte économique, politique et social dans lequel se décident les politiques hydrauliques est également essentiel pour comprendre ces processus.

En résumé, face à une croissance démographique rapide, des changements climatiques exacerbés et une pollution des ressources naturelles grandissante, le recours au dessalement peut avoir un impact bénéfique certain sur la sécurité hydrique des États. Aujourd’hui, le dessalement à grande échelle modifie déjà les schémas d’approvisionnement en eau de certaines régions côtières. Néanmoins, sur les enjeux liés à l’environnement et à la coopération régionale, des recherches supplémentaires restent nécessaires. De plus, le dessalement à grande échelle reste encore largement l’apanage d’États économiquement développés, au risque de renforcer certaines hydro-hégémonies existantes.  Bien qu’il soit impératif de rendre ces technologies plus accessibles, le dessalement ne peut remplacer la volonté politique nécessaire à la mise en place de solutions de gestion des ressources hydrauliques durable. Si celles-ci sont développées de manière appropriée, les technologies de dessalement peuvent contribuer à des négociations plus solides et à une plus grande flexibilité dans la gestion conjointe des ressources hydrauliques transfrontalières.


Références bibliographiques

Aviram, R., D. Katz, D. Shmueli, « Desalination as a game-changer in transboundary hydro-politics », Water Policy, 2014, Volume 16, 609–624.

Banque mondiale, Red Sea–Dead Sea Water Conveyance Study Program Overview, janvier 2013, en ligne sur http://go.worldbank.org/ MXWJ6T5RS0.

Blanc, P., Proche-Orient: le pouvoir, la terre et l’eau, Paris, Presses de Sciences Po, 2012.

Feitelson, E., G. Rosenthal, « Desalination, space and power: the ramifications of Israel’s changing water geography », Geoforum, 2012, Volume 43 (2), 272–284.

Fischhendler, I., « The securitization of water discourse: theoretical foundations, research gaps and objectives of the special issue », Int. Environ. Agreements Politics Law Econ., 2015, Volume 15, 245–255.

A. Silva-Rodriguez de San Miguel, « Water management on the Mexico-US border: a review of the literature », Management of Environmental Quality: An International Journal, 2018, Volume 29 (2), 289-304.

March, H., « The politics, geography, and economics of desalination: a critical review », WIREs Water, 2015, Volume 2 (3), 231-243.

Nations-Unies, Nickolay Mladenov, Coordonnateur spécial des Nations Unies pour le processus de paix au Moyen-Orient (2017, 16 janvier), On the reactivation of the Israeli – Palestinian Joint Water Committee [Communiqué de presse], Jérusalem, en ligne sur https://www.un.org/unispal/document/statement-of-the-un-special-coordinator-for-the-middle-east-peace-process-on-the-reactivation-of-the-israeli-palestinian-joint-water-committee/

Rabadi, A., The Red Sea Dead Sea desalination project at Aqaba, Desal. Wat. Treat., 2016, Volume 57, 22713–22717.

Wilder, M. O., I. Aguilar-Barajas, N. Pineda-Pablos, R. G. Varady, S. B. Megdal, J. McEvoy, R. Merideth, A. A. Zuñiga-Teran, C. A. Scott, « Desalination and water security in the US-Mexico border region: assessing the social, environmental and political impacts », Water International, 2016, 1-20.

Wolf, A., K. Stahl, M. F. Macomber, « Conflict and cooperation within international rivers basins: The importance of institutional capacity », Water Resources Update, 2003, Volume 125, 31-40.

Zotalis, K., E. G. Dialynas, N. Mamassis, A. N. Angelakis, « Desalination Technologies: Hellenic Expérience », Water, 2014, Volume 6(5), 1134-1150.