David Blanchon. Géopolitique de l’eau. Entre conflits et coopérations. Paris: Le Cavalier bleu.

Frédéric Lasserre1

¹ Professeur à l’Université  Laval et directeur du Conseil québécois d’études géopolitiques (CQEG); Frederic.Lasserre@ggr.ulaval.ca


geopol
Cet ouvrage propose un retour sur un thème largement débattu depuis une vingtaine d’années certes, mais qui demeure d’actualité, pour des raisons que l’auteur identifie et souligne : l’eau est une ressource essentielle, fondamentale à la vie humaine, mais également fondamentale pour la pérennité des écosystèmes dont nous dépendons; de plus, l’eau est une ressource économique cruciale que les sociétés mobilisent pour de très nombreuses activités, agriculture, industrie, production électrique, loisirs, services… La population augmente et avec elle les besoins directs et indirects; la population se transforme aussi et ses choix de consommation évoluent, or selon ces choix, l’intensité de la demande en eau, dans le secteur agricole notamment, peut se trouver considérablement accru. Et la variable des changements climatiques vient complexifier une équation déjà bien difficile dans de nombreuses régions.

La ressource en eau est souvent comparée au pétrole, dont la pénurie conduirait à une crise de l’eau imminente, généralisée, locale et globale. De ce constat alarmiste aux guerres de l’eau prédites par certains, il n’y a qu’un pas. Pourtant, la place de l’eau dans les conflits est débattue. L’eau demeure certes un enjeu socio-économique majeur et les enjeux de pouvoir pour sa gouvernance, sa répartition et sa mobilisation sont là pour rester. L’eau est renouvelable, mais elle s’écoule, ne reste pas ancrée dans un territoire : la géopolitique de l’eau, souligne l’auteur, est donc bien différente de celle du pétrole par exemple, pour toutes les raisons évoquées ci-dessus.

Facteur de tension, entre États certes, à l’intérieur des sociétés pour déterminer sa répartition entre secteurs, son accessibilité, sa qualité, l’eau est un enjeu de rivalités entre États comme elle est souvent dépeinte, mais tout autant de politique publique, de gouvernance et de capacité d’adaptation sociale. Chaque société, selon ses normes sociales, son niveau de développement, les tensions ou les solidarités qui la traversent, organise la gouvernance de la ressource, pour le meilleur ou pour le pire.

L’ouvrage revient tout d’abord sur d’utiles généralité sur l’eau et sur les notions de rareté et de pénurie, qui est très souvent un construit social découlant de politiques publiques et d’une structure de consommation. L’auteur développe ensuite le concept de nexus eau-énergie-alimentation, afin de souligner les liens très forts qui relient ces trois éléments : l’eau est mobilisée pour la production d’énergie et pour l’agriculture, ces usages sont parfois concurrents ; il faut également de plus en plus de l’énergie pour le secteur agricole et pour mobiliser, distribuer et traiter la ressource en eau. Les gestionnaires doivent donc élaborer des politiques publiques qui tiennent compte de l’imbrication étroite de ces paramètres. L’auteur présente ensuite les grands fleuves, les bassins versants et, trop souvent oubliés, les grands aquifères qui pourtant sont la source pour de très nombreux usages.

L’ouvrage développe ensuite la notion de risque hydropolitique. Quels sont les circonstances, les facteurs qui favorisent l’apparition de tensions pour le partage de l’eau dans un bassin versant? L’auteur souligne ainsi la diversité des situations, l’absence de déterminisme climatique ou politique, mais bien plutôt le rôle des facteurs économiques, politiques et sociaux, tout en relevant que si des tensions existent, la coopération est tout aussi réelle dans de nombreux bassins. Plusieurs exemples sont ainsi abordés. Quelles sont les caractéristiques des politiques hydriques aux États-Unis, en Chine ? Quel rôle jouent les grands barrages dans les conflits sur l’eau ? Comment ont évolué les tensions dans des régions traversées depuis longtemps par de vives tensions pour le partage de l’eau, comme le Moyen-Orient, le bassin du Nil, l’Afrique australe ?  A travers ces études de cas, classiques pour certaines, plus originale dans le cas de l’Afrique australe, l’auteur relève le poids des dimensions politiques, soulignant ainsi que, si le risque de dégradation des conditions de partage demeure et qu’il n’est pas à exclure que des guerres apparaissent, celles-ci ne sont en rien inéluctables tant le potentiel de coopération demeure important.

Il s’agit donc là d’un ouvrage synthétique, bien écrit, qui présente de manière efficace les grands enjeux de la géopolitique de l’eau.